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Full text of "Manuel des jeunes artistes et amateurs en peinture"

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■MAMUÜÎL 


JEUNES  AETISTES  ET  AMATEURS 


EN  PEINTURE. 


STRASBOURG,  de  l’imprimerie  de  F.  G.  LKVRAtrtT. 


AYANT. PROPOS. 


Honoré  autant  que  flatté  de  l’accueil  fait  à 
ce  Manuel  par  MM.  les  artistes  et  amateurs , 
auxquels  j’ai  l’obligation  d’avoir  vu  la  pre- 
mière édition  aussi  promptement  épuisée,  je 
me  suis  fait  un  devoir  de  repasser  soigneuse- 
ment cet  ouvrage  dans  l’espoir  de  le  rendre 
plus  digne  de  leurs  suffrages,  tant  par  les 
corrections  que  j’y  ai  faites , que  par  un 
nombre  d’additions  qui  doivent  contribuer, 
je  l’espère,  à lui  donner  un  plus  grand  degré 
d’utilité. 

J’ai  fait  mon  possible , d’ailleurs , pour  que 
cette  seconde  édition  ne  laissât  que  peu  ^ 
désirer,  tant  sous  le  rapport  de  la  précision 
que  j’ai  apportée  dans  l’exposé  des  diverses 
méthodes  et  des  procédés  que  je  conseille , 
que  pour  mettre  tout  l’ordre  et  toute  la  clarté 
dont  je  suis  capable  dans  les  leçons  théoriques 


avant-propos. 


et  pratiques  oii  j^ai  traité  spécialement  des 
moyens  d^exéciition,  ainsi  que  des  préceptes 
généraux  sur  lesquels  repose  Fétude  sédui« 
santé  de  la  peinture. 

Cest  dans  ce  but,  par  exemple,  que  j’ai 
multiplié  les  notes  explicatives,  de  même  que 
des  renvois  à telle  partie  déjà  décrite,  toutes 
les  fois  que  je  l’ai  cru  nécessaire  à la  com- 
plète intelligence  d’une  leçon  quelconque, 
sans  être  obligé  de  me  répéter. 

C’est  dans  la  même  intention  que,  pour 
éviter  à mes  lecteurs  de  longues  et  rebutantes 
recbercbes  dans  le  corps  de  l’ouvrage,  j’ai 
ajouté  dans  cette  nouvelle  édition  une  table 
raisonnée  et  suffisamment  détaillée  des  prin- 
cipaux articles  contenus  dans  chaque  leçon, 
au  moyen  de  laquelle  il  sera  facile  de  retrou- 
ver l’article  isolé  qu’on  aura  eu  dessein  de 
consulter,  sans  feuilleter  le  livre  au  hasard. 
Il  suffira  de  se  guider  sur  les  indications  de 
cette  table. 

Je  ne  dois  pas  dissimuler  cependant  que 
pour  une  partie  des  lecteurs,  nommément 
pour  les  commençans , il  y aurait  un  avan- 
tage réel  à prendre  d’abord  une  connaissance 


AVANT-PROPOS. 


vlj 

generale  de  Fouvrage;  en  conséquence,  je 
leur  conseille,  malgré  l’aridité  inévitable  de 
certaines  leçons,  d’en  faire  une  première  lec- 
ture d’un  bout  à Fautre,  attendu  que  la  plu- 
part des  leçons  sont  liées  et  comme  dépen- 
dantes les  unes  des  autres;  il  est  donc  essentiel 
d’acquérir  une  notion  de  l’ensemble,  pour 
savoir  qu’en  tel  cas  et  pour  tel  olqet  parti- 
culier (dont  on  est  censé  s’occuper  actuel- 
lement ) on  trouvera  à s’en  rafraîcliir  la  mé- 
moire en  consultant  la  table  raisonnée  des 
matières. 

Ce  complément  manquait  à la  première 
édition;  de  nombreuses  réclamations  m’en 
ont  fait  sentir  le  besoin  : je  désire  sincère- 
ment avoir  satisfait  au  vœu  des  personnes 
qui  ont  bien  voulu  me  les  adresser. 

Depuis  la  première  édition  de  ce  Manuel, 
il  a paru  un  ouvrage  sur  la  peinture  à l’huile , 
de  M.  Mérimée,  secrétaire  perpétuel  de  l’école 
royale  des  beaux-arts  à Paris  ^ , ouvrage  très- 
instructif,  qui  traite  de  la  composition  chi- 


1 L’ouvrage  de  M.  Mérimée  se  vend  cliez  M.*”^  IIuzard  , 
libraire,  rue  de  l’Éperon  SainU André,  n.®  7,  à Paris;  i85o. 


AVANT-PROPOS. 


viij 

inique  des  couleurs  et  de  quelques  vernis 
propres  à être  incorporés  parmi  les  couleurs 
mêmes  en  peignant , à l’instar  de  ce  que  les 
anciens  peintres  flamands  et  italiens  ont  pra- 
tiqué, Je  ne  saurais  trop  engager  les  artistes 
à lire  et  méditer  cet  ouvrage , qui  est  comme 
un  complément  du  mien.  11  serait  à souhaiter 
que  les  peintres  eussent  plus  de  connaissances 
qu’ils  n’en  ont  généralement  sur  la  chimie 
des  couleurs;  ils  deviendraient  dès-lors  plus 
circonspects  sur  celles  qu’ils  emploient  le 
plus  souvent  sans  examen;  et  par  suite  les 
marchands,  plus  instruits,  seraient  forcés 
d’apporter  plus  de  soins  et  de  fidélité  dans 
la  fabrication  des  couleurs  et  des  vernis. 


INTRODUCTION. 


Je  publie  cet  essai,  fruit  de  quarante -trois 
années  d’études  et  d’expériences,  dans  l’espoir 
d’être  utile  à une  classe  assez  nombreuse  d’ama- 
teurs et  de  jeunes  artistes  qui,  trop  éloignés 
des  villes  oii  se  rassemblent  les  meilleurs 
maîtres  et  où  fleurissent  les  arts,  se  trouvent 
privés  d’en  recevoir  des  leçons  , et  n’ont  sou- 
vent même  aucun  moyen  de  s’instruire  de  tout 
ce  qu’ils  devraient  connaître  et  se  procurer, 
afin  de  se  livrer  à leur  goût  pour  l’étude  de 
I3  peinture. 

Je  ne  sache  pas  qu’aucun  auteur  ait  travaillé 
sur  le  plan  que  j’ai  adopté;  je  ne  connais  au- 
cun ouvrage  qui  l'enferme  assez  de  détails  et 
de  développemens  pour  qu’un  jeune  élève 
puisse  s’essayer  seul  dans  l’art  de  la  peinture, 
sans  autre  guide  que  des  leçons  écrites. 

Mon  projet  ne  fut  d’abord  que  de  publier 


X 


INTRODUCTION» 


mes  longues  et  nombreuses  expériences  sur 
la  nature  des  couleurs  et  leur  emploi,  d’après 
l’efTet  qu’elles  doivent  produire  relativement 
aux  intentions  de  l’artiste:  l’on  verra,  dans  le 
corps  de  l’ouvrage,  avec  quels  soins  mes  ex- 
périences ont  été  faites  quand  j’ai  du  m’as-^ 
surer,  non -seulement  que  telle  couleur  est 
bonne  et  durable  employée  seule,  mais  que, 
mélangée  avec  telle  autre  ou  avec  toutes  les 
autres,  elle  ne  les  altère  pas  et  n’en  est  pas 
altérée  elle-même. 

Cest  particulièrement  sur  l’épreuve  d’une 
multitude  de  mélanges  que  j’ai  dirigé  mes 
recherches,  l’art  des  mélanges  étant  plus 
spécialement  du  ressort  d’un  peintre  que  du 
ressort  d’un  chimiste. 

Ce  fut  d’abord  comme  peintre  que  j’entre- 
pris ces  expériences,  et  ahn  de  me  composer 
une  palette  que  je  pusse  employer  avec  con-? 
fiance;  j’ai  pensé  ensuite  que  les  résultats  de 
ma  persévérance  pourraient  être  de  quelque 
utilité  à d’autres  qu’à  moi  : c’est  sous  ce  rap- 
port que  j’ose  espérer  d’étre  utile,  non-seu^ 
lement  aux  commençans,  mais  encore  aux 
artistes. 


INTRODUCTION. 


XI 


Le  besoin  de  donner  des  exemples  pour 
tous  les  cas  auxquels  s’appliquent  mes  expé- 
riences, m’a  forcé  de  les  puiser  dans  la  pra- 
tique et  les  règles  memes  de  l’art;  alors  mon 
plan  s’est  agrandi  : j’ai  conçu  la  possibilité  de 
me  rendre  plus  utile,  en  offrant  à mes  lec- 
teurs, sur  toutes  les  parties  de  la  peinture, 
des  détails  pratiques  ; détails  indispensables 
qu’ils  apprendront  facilement  de  la  bouche 
d’un  maître , mais  qu’ils  ne  trouveront  pas 
dans  un  autre  livre. 

Dans  le  cours  de  mes  leçons  j’ai  du  sup- 
poser mon  élève  déjà  assez  fort  sur  le  dessin 
au  crayon;  mais,  pour  ce  qui  concerne  la 
peinture,  je  n’ai  jamais  perdu  de  vue  que, 
lorsqu’on  s’adresse  à des  novices,  il  faut  tout 
leur  dire,  et  entrer  dans  les  plus  grands  dé- 
tails sur  les  objets  qu’üs  devront  se  procurer, 
comme  pierres  à broyer,  chevalet,  boîte  à 
couleur,  pinceaux,  palette,  etc.  J’ai  donné 
de  chacune  de  ces  choses  une  description 
assez  minutieuse  pour  qu’à  l’aide  des  planches 
on  puisse  aisément  me  comprendre,  et  faire 
exécuter  sous  ses  propres  yeux  tout  ce  dont 
on  aura  besoin. 


INTRODUCTION. 


Xlj 

Parmi  les  divers  procédés  que  j’indique  à 
mon  élève,  il  s’en  trouvera  peut-être  quel- 
ques-uns que  les  meilleurs  artistes  ne  dédai- 
gneront pas  d’adopter.  Dans  tous  les  arts,  si 
les  personnes  qui  se  sont  livrées  à des  recher- 
ches avaient  communiqué  à leurs  confrères 
les  procédés  particuliers  qui  leur  ont  réussi, 
les  arts  y auraient  gagné  : ces  moyens  auxi- 
liaires ne  donnent  pas  le  talent,  mais  ils  faci- 
litent le  travail  de  l’artiste. 

Pour  instruire  avec  succès  un  commençant, 
il  ne  faut  presque  pas  le  perdre  de  vuej  il 
faut,  à chaque  chose  qu’il  entreprend,  le 
conduire , et  lui  enseigner  comment  il  doit 
l’exécuter  et  pourquoi  il  doit  s’y  prendre  de 
telle  ou  de  telle  manière.  Pour  remplir  cette 
tâche  autant  qu’il  est  possible  de  le  faire  dans 
des  leçons  écrites,  je  me  suis  supposé  chargé 
en  effet  d’instruire  et  de  forijier  un  élève  : 
cet  élève  demeure  chez  moi;  c’est  constam- 
ment sous  mes  yeux  qu’il  étudie. 

Après  les  leçons  préliminaires  je  lui  fais 
composer,  en  suivant  une  méthode  raison- 
née,  une  première  palette  pour  l’ébauche 
d’une  tête,  et  je  lui  donne  les  instructions 


INTRODUCTION. 


Xllj 


nécessaires  pour  s’en  servir  et  faire  cette 
ébauche;  après  cela  il  fera  une  seconde 
palette,  plus  riche  que  la  première,  avec 
laquelle  il  achèvera  son  tableau,  en  suivant 
toutes  les  directions  que  je  lui  aurai  don- 
nées au  fur  et  a mesure  qu’il  travaillera  à 
telle  ou  telle  partie. 

Si,  après  cette  seconde  reprise,  son  tableau 
une  fois  sec  exige  encore  des  retouches  par- 
tielles, je  lui  indique  les  moyens  de  les  exé- 
cuter isolément  sans  faire  des  taches  appa- 
rentes et  sans  repeindre  partout. 

Quand  l’élève  connaîtra  bien  la  science 
des  mélanges,  je  l’engagerai  à simplifier  sa 
palette , en  réduisant  d’un  tiers  au  moins  le 
nombre  et  la  graduation  des  diflerentes  tein- 
tes ; mais  à son  début  j’ai  voulu  qu’il  en  fît 
un  grand  nombre,  afin  qu’il  apprît  plus  sû- 
rement de  quoi  on  les  compose  et  comment 
on  les  modifie.  Plus  tard,  familiarisé  avec 
cette  manœuvre,  il  composera,  au  bout  du 
pinceau  et  à mesure  qu’il  en  aura  besoin, 
une  certaine  quantité  de  ces  teintes  modi- 
fiées, sans  les  ranger  d’avance  sur  la  palette. 

Il  serait  superflu  d’entrer  ici  dans  plus  de 


XIV 


INTRODUCTION. 


détails,  et  d’énumérer  les  leçons  théoriques 
et  pratiques  que  je  donne  à mon  élève. 

Etre  utile  a été  mon  seul  but,  y parvenir 
sera  la  seule  satisfaction  que  j’aie  ambi» 
tionnée. 


TABLE 

RAISONNÉE  DES  MATIÈRES. 


I.”  LEÇON. 

Pages. 

Observations  sur  les  trente-huit  couleurs  indifjuées  dans 

cette  liste i 

N."  t.  Blanc  de  Cremnitz,  dît  d’argent . i 

N.°  il  Blanc  de  plomb,  k quoi  on  l’emploie 3 

— Précautions  k prendre  en  broyant  les  blancs  ....  3 

— Procédé  pour  épurer  le  blanc ^ 

— Antres  blancs,  peu  connus  S 

N."  3.  Jaune  de  Naples,  bon  pour  dorures  et  paysages^ 

bon  pour  les  reflets  et  non  pour  les  lumières  des 

chairs 5 

{Note.)  Manière  d’épurer  le  jaune  de  Naples.  ...  6 

N.®  4’  Ocre  jaune-clair,  dit  de  Berri)  excellente  couleur, 

bonne  k tout j 

N.°  5.  Ocre  de  rue  ou  jaune  obscur,  bon  pour  les  ombres, 

terrains,  etc j 

6,  Jaune  indien  jellow,  en  anglais),  magnifique 

et  excellente  couleur  pour  glacer,  et  très-solide.  8 
{Note.)  Sur  la  manière  de  purifier  la  gomme  gutte  , 
en  lui  enlevant  sa  gomme 8 

— Plusieurs  espèces  de  jaunes  dont  il  ne  faut  pas 

faire  usage lo 

N ® 7.  Ocre  rouge-clair,  bonne  couleur la 

N.°  8.  Ocre  rouge-brun,  bonne  couleur la 

N.®  y. «Cinabre  de  Hollande,  bonne  couleur i3 

N.®  10.  Cinabie  ou  vermillon  de  la  Cloue,  peu  d’usage.  . i5 

N.®  11.  Laque  de  garance  rose,  liès-solide 16 

N.®  la.  Laque  de  garaace  foncée , très-solide a« 


XV) 


TABLE  RAISONNÉE 


Pâgfî. 

N.*’  i3.  Laque  de  Venise  brûlée,  ou,  à sa  place,  carmin 
brûlé , faits , l’un  et  l’autre , avec  de  la  Coche- 
nille, couleurs  qui  acquièrent  assez  de  solidité, 

brûlées,  comme  Ôn  l’indique 22 

i4*  Rouge  d’Angleterre,  ses  qualités 23 

N.”  i5.  Bleu  d’outremer  clair,  excellent  et  très -solide} 

on  en  vend  de  plusieurs  qualités 24 

— Qualités  distinctives  des  outremers 27 

— ■ Leur  usage  dans  les  chairs,  les  ciels,  etc 28 

{Note.)  Sur  l’outremer  factice  de  M.  Guiraet}  nou- 
velle et  importante  découverte 27 

— Comment  on  glace  d’outremer  les  draperies  bleues 

sans  les  peindre  en  pleine  pâte  avec  l’outremer.  29 

— Que  glacer  à l’huile,  ressemble  au  lavis  à l’eau.  . 3i 
{Note.)  Ce  que  c’est  que  l’huile  grasse  et  l’huile 

blanchie } toutes  deux  dessiccatives . 32 

{Note.)  Qu’il  est  très-important  de  ne  pas  repein- 
dre sur  une  ébauche  avant  qu’elle  ne  soit  bien 
sèche}  comment  on  connaît  qu’elle  l’est 34 

— Qu’il  ne  faut  jamais  employer  le  bleu  de  Prusse 

dans  les  chairs,  pour  les  achever  à la  seconde 
reprise}  qu’il  faut  y employer  l’outremer,  mêlé 
d’un  tiers  d’un  des  noirs  bleuâtres}  qu’à  défaut 
d’outremer,  on  prendra  du  bleu  de  Thénard  . . 35 

N.*  16.  Outremer  foncé,  qualité}  à quoi  on  l’emploie.  87 
N.”  17.  Bleu  de  Prusse  anglais}  il  est  le  plus  beau  et  le 

moins  sujet  à verdir 39 

— Il  est  excellent  pour  les  draps  bleus  foncés,  ainsi 

que  pour  faire  des  verts 4® 

N.*’  18.  Bleu  de  smalt  ou  de  cobalt,  qu’il  ne  faut  pas 

confondre  avec  le  bleu  de  Thénard 4‘ 

— - Sa  qualité  dessiccative  en  le  mêlant  avec  quelques 

noirs,  bleus  ou  bruns 4^ 

N.”  19.  Bleu  de  Thénard,  joli  bleu,  mais  qui  ne  peut  pas 

remplacer  l’outremer,  étant  un  produit  du  cobalt.  4^ 
20.  Terré  de  Sienne  non  calcinée,  bonne  pour  cer- 
tains glacis } elle  noircit  un  peu , et  surtout  mé- 
langée avec  du  blanc 4^ 


DES  MATIÈRES.  Xvij 

P»Sc». 

N.®  ai.  Terre  de  Sienne  calcinée 5 comment  on  la  calcine. 

Voyez  k quoi  elle  est  particulièrement  utile.  . . 47 

N.®  2 2.  Brun  de  Prusse  couleur  de  bistre;  se  fait  avec  ce 
meme  bleu  qu’on  brûle  ; charmante  teinte  » fort 

utile , solide  , et  qui  sèche  assez  bien 49 

N.®  a3.  Autre  brun  de  Prusse,  couleur  orangée;  beau, 

mais  de  peu  d’usage  ; se  fait  avec  du  bleu  anglais.  S 1 
N.®  24»  Asphalte  ou  bitume  de  Judée  ; comment  ou  dissout 
cette  couleur,  et  comment  on  la  met  en  vessie: 
bonne  pour  des  ombres  et  des  trous  profonds  ; 
mais  elle  noircit  beaucoup Sa 

— Réflexions  sur  tous  ces  différens  bruns,  et  de  leurs 

differens  usages 53 

— De  la  momie,  mauvaise  couleur;  trop  générale- 

ment employée 56 

De  tous  les  stils  de  grain  ; ils  ne  valent  rien  ; ils 
s’évaporent 56 

— Du  jaune  minéral;  il  noircit  beaucoup;  il  faut  le 

bannir  de  la  palette 57 

— De  la  gomme  gutte  ; elle  n’est  bonne  qu’à  l’eau, 

quand  on  l’a  dépouillée  de  sa  gomme  naturelle.  57 
• — La  laque  jaune  , dite  d’Anvers  ; elle  devient  promp- 
tement plus  terne  que  les  ocres  : inutile 57 

— De  toutes  les  laques  rouges  ou  cramoisies,  celle 

de  Venise,  faite  de  cochenille,  est  seule  solide, 

encore  ne  faut-il  s’en  servir  que  brûlée 37 

•—  Comment  on  fait  l’essai  de  celte  couleur,  ainsi 

que  de  toutes  les  autres Sg 

W.®  2 5.  Terre  de  Cassel  : excellente  pour  tous  les  bruns 
obscurs,  les  cheveux  et  les  ombres  fortes  des  dra- 
per! es  foncées , et  très-employée  dans  les  paysages.  62 
N.®  26.  Terre  de  Cologne,  à quoi  elle  est  bonne;  peu 

d’usage 64 

N.®  27.  Brun  composé  par  un  mélange  qui  est  bon  à tout, 
attendu  qu’on  lui  donne  à volonté  la  teinte  con- 
venable à l’objet  qu’on  veut  peindre.  Il  est  com- 
posé des  trois  couleurs  primitives  de  l’arc-en-ciel 
ou  du  prisme 66 


TABLE  RAISONNÉE 


xvlij 

Pages. 

N.”  28.  Noir  d’ivoire,  beau  noir,  quand  il  est  pur,  mais?' 

qui  se  vend  souvent  allié  avec  du  noir  d’os,  qui 

est  fort  long  à sécher  et  moins  beau , . 'jo 

N.”  29.  Noir  de  marc  de  café,  doux,  bleuâtre  et  très  - vite 

broyé  ; excellente  couleur 

Il  faut  le  faire  soi-méme  ; on  ne  trouve  guère  a 
racheter  encore  chez  les  marchands  de  couleurs. 

(Voir  comment  il  se  fait,  leçon  XIII. % page  iqS.) 
(Note.)  Comment  on  parvient  à empêcher  les  noirs 
légers  de  surnager  quand  on  les  broie  à l’eau  . . 70 

N.®  3o.  Noir  fait  avec  du  bon  papier  j voir  comment  on 
le  fait.  Bon  noir  bleuâtre,  mais  un  peu  long  à 

faii’e  : je  préfère  le  noir  de  café i 

N."  3i.  Noir  fait  avec  des  bouchons  fins;  il  est  le  plus 
doux  elle  plus  fin  de  tous,  pour  les  chairs,  les 
ciels,  et  les  linges,  etc.  (Voir  la  manière  de  le 

faire,  leçon  XV. % page  2o3.)  . 

N.”  32.  Noir  de  vigne.  Bon  noir,  mais  long  et  difficile  à 

obtenir  assez  bien  broyé ^3 

N.®  33.  Noir  de  Prusse.  Noir  très-intense,  et  qui  sèche 
bien.  (Voir  comment  il  se  fait,  leçon  XVI.®, 

page  2o5.) ^3 

N.®  34.  Noir  naturel  de  Russie,  très-noir,  mais  on  n’en  a 

pas  dans  nos  pays 

N.®  35.  Noir  d’os;  je  ne  le  conseille  pas,  quoiqu’on  en 
fasse  grand  usa^e  à Paris,  parce  qu’il  est  gias  et 

ne  sèche  que  très-difficilement ç3 

N.®  36.  Noir  de  pêche.  Noir  violâtre.  Tous  ces  noirs  sont 
en  général  assez  bons,  mais  je  conseille  de  s’eft 
tenir  à celui  de  café,  N<°  29,  celui  de  bouchons, 

N.°  3 1 , et  celui  de  Prusse,  N.®  33;  ils  sont  de 

meilleure  qualité.  

N.®  37.  Vert-de-gris  distillé  et  cristallisé  eu  aiguilles  II 
est  admirable  pour  glacer  en  beau  vert  ; voyez 

comment  il  faut  l’employer.  . . 

N.®  38.  Laque  verte,  d’un  vert  gai  : couleur  séduisante, 
mais  elle  noircit  avec  le  temps,  je  m’en  suis 
convaincu  dernièrement.  Point  d’usage  .....  79 


DES  MATIERES. 


XIX 


Pagei, 

Observations  nouvelles  sur  tontes  les  couleurs  înrliquecs 

' ci-dessus 80 

Considérations  qui  m’ont  eng.igé  à enseigner  aux  cornmen- 
cans  une  mclhode  assurée  de  composer  les  teintes  d’une 
palette  pour  peindre  les  chairs.  . 81 

II. "  LEÇON. 

De  l’huile  grasse;  recette  pour  la  préparer  ; de  son  usage^ 

etc 84 

Du  godet  de  verre  ou  d’ivoire  qu’on  fixe  sur  le  bois  de  la 

palette  avec  de  la  cire  molle . 86 

Que  l’abus  de  l’huile  grasse  est  nuisible 88 

Qu’on  ne  met  point  d’huile  grasse  dans  une  couleur  où  il 
y a un  mélange  de  blanc,  à moins  que  ce  ne  soit  pour 

un  fond  ou  les  clairs  d’une  draperie  noire 89 

Que  l’huile  d’œillet  blanchie  est  préférable  à l’huile  grasse 

pour  les  couleurs  vives  et  délicates 89 

Voir  dans  la  liste  nominale  des  trente-huit  couleurs  celles 
qui  ont  besoin  d’huile  grasse 90 

III. "  LEÇON. 

Métiiode  pour  mettre  les  couleurs  en  vessie . 91 

Du  degré  d’épaisseur  à donner  aux  couleurs gi 

{Note.)  Ce  que  c’est  qu’une  spatule  ; sa  forme  et  la  subs- 
tance dont  on  les  fait 92 

Qu’il  faut  se  servir  de  la  vessie  de  porc,  la  couper  en  mor- 
ceaux, l’huraecter,  etc 93 

Comment  on  enferme  la  couleur  dans  la  vessie.  ......  95 

Comment  on  plisse  le  morceau  de  vessie,  on  la  lie,  etc.  95 
Comment  on  troue  une  vessie,  et  on  la  presse,  pour  en 
faire  sortir  la  couleur,  sans  la  crever  ni  la  dessécher,  etc.  97 
Proportion  des  vessies  selon  les  espèces  de  couleur  ....  98 

Des  couleurs  qu’on  ne  met  pas  en  vessie  98 

Moyen  de  conserver  fraîches  les  couleurs  d’une  palette, 

ainsi  que  les  vessies qq 

Que  les  cominençans  feront  bien  d’étiqueter  leurs  vessies 
pour  s’y  reconnaître io3 

b 


XX  TABLE  RAISON^^ÉE 

Pages. 

IV. '  LEÇON. 

Manière  de  laver  et  purifier  les  couleurs  brutes io4 

On  les  acbète.  en  pains,  en  morceaux,  et  d’autres  en 

poudre,  chez  les  droguistes io4 

Comment  on  prépare  l’ocre  jaune-clair  avant  de  le  broyer.  io5 

Comment  on  le  lave,  on  le  décante,  etc io5 

{Note.)  Ce  que  c’est  qu’mon  siphon  pour  achever  d’enlever 

le  restant  de  Peau 108 

(Note.)  Que  les  couleurs  dures , comme  les  ocres  et  le 
blanc,  doivent  n’étre  broyées  à l’huile  qu^après  qu’elles 

l’ont  été  à Peau 105 

Du  choix  des  ocres  jaunes  et  rouges  brutes 1 lo 

Que  les  ocres  brunes , terre  d’ombre  et  autres  ne  valent 
ordinairement  rien iio 

V. '  LEÇON. 

Des  outils  nécessaires  au  broiement  des  couleurs 11 1 

De  la  grande  pierre  ou  glace  à broyer,  sa  proportion,  etc.  lia 
De  la  petite  glace  à broyer  ou  à faire  sa  palette  5 sa 

dimension ..j. ii4 

De  la  grande  molette  a broyer,  de  sa  forme,  etc ii6 

Comment  on  dresse  une  molette 117 

De  la  forme  à donner  à la  poignée  d’une  grande  molette.  1 iS 
Des  molettes  en  porphyre  ou  en  biscuit  de  porcelaine  dur.  1 19 
Manière  de  souder  la  poignée  avec  la  base  d’une  molette.  lao 
Du  petit  broyon  en  biscuit,  en  porcelaine  ou  en  verre  . . 120 
Adresse  de  divers  bons  marchands  de  couleurs  broyées, 

en  poudre  ou  en  vessies,  à Paris t2i 

Manière  de  broyer  les  couleurs  à l’eau 121 

De  la  quantité  de  couleur  à mettre  sur  la  pierre  pour 

chaque  broyée 

Du  mouvement  k imprimer  à la  molette  sur  la  pierre  quand 

' on  broie  à l’eau  12^ 

Précautions  à prendre  pour  enlever  la  molette  de  dessus 

la  pierre 

Idem  pour  nettoyer  avec  la  spatule  les  bords  de  la  molette.  1 2 

Degré  de  fluidité  de  la  couleur 12 

A quoi  l’on  connaît  que  la  couleur  est  sufîisamment  broyée.  12 


DES  MATIÈRES. 


xxj 

Pigr». 

Comment  on  broie  les  couleurs  à Thuile i a6 

En  préparer  à la  spatule  un  certain  tas  avant  que  de  la 

broyer,  mettre  peu  d’huile 126 

Ce  qu’il  faut  mettre  d’huile  à la  couleur  pour  qu’elle  soit 

au  bon  point  d’épaisseur 127 

Précautions  à prendre  pour  sa  santé,  quand  on  broie  du 

blanc,  surtout  à l’huile 128 

Pour  nettoyer  pierre  et  molette  quand  on  a broyé  à l'huile.  129 
A quoi  le  savon  est  utile  pour  éviter  l’ennui  de  nettoyer 

de  suite  pierre  et  molette  à l’huile i3o 

Commënton  approprie  pierre  et  molette  après  le  broiement 

à l’eau i3o 

Avoir  toujours  des  couleurs  broyées  à l’eau  et  en  poudre 
pour  n’en  pas  manquer  quand  une  vessie  est  épuisée.  . i3i 
(Note.)  Sur  les  cinabres,  et  comment  on  les  rend  plus  beaux 

pour  s’en  servir  à l’eau  gommée i3  i 

De  divers  arrangemens  de  table  pour  broyer  commodément.  i32 
Description  d’une  table  pliante  pour  broyer,  qui  ne  tient 

aucune  place,  quoique  très-solide i34 

Proportions  de  la  table  ci-dessus i35 

Appui  ou  pied  de  ladite  table 36 

Comment  on  place  cet  appui  qui  porte  la  lettre  T ...  . i36 
Pour  assujettir  la  glace  sur  la  table  afin  qu’elle  ne  tombe 

pas  quand  on  la  suspend i38 

Comment  il  faut  fixer  les  courroies  Z qui  arrêtent  la  glace,  j 4o 

VI.“  LEÇON. 

Des  glacis  et  des  préparations 142 

Comment  on  les  fait  et  avec  quelle  espèce  de  couleurs  . . 
Comment  on  enlève  un  glacis  dont  on  n’est  pas  satisfait.  i43 
Que  les  glacis  sont  d’un  grand  secours,  mais  qu’il  ne  faut 
pas  en  abuser  à cause  de  l’huile  grasse  qu’il  faut  y em- 
ployer  144 

Qu’il  ne  faut  jamais  glacer  avec  des  couleurs  opaques, 
comme  le  blanc,  le  jaune  de  Naples,  etc.,  excepté  pour 
des  cas  rares , comme  pour  de  la  fumée , un  brouillard , etc.  1 45 
Que,  quand  une  partie  est  trop  sombre  dans  une  ébauche, 
il  faut  la  repeindre  eu  entier,  mais  avec  peu  de  couleur. 


XXlj 


TABLE  RAISONiSÉE 


Pages. 

Qu’un  glacis  doit  être  toujours  d’une  teinte  plus  obscure 

que  n’est  la  place  où  on  l’applique i 4^ 

Qu’en  copiant  d’anciens  tableaux,  le  copiste  doit  faire  sa 
copie  moins  sombre,  moins  enfumée  que  son  original  . 

Liste  des  meilleures  espèces  de  couleurs  propres  à faire  des 
glacis  et  des  préparations  à cause  de  leur  transparence.  i47 

Des  préparations,  ce  que  c’est i 4^ 

Exemple  des  cas  où  Ton  établit  d’abord  une  préparation.  . i49 
Avantages  qu’on  obtient  des  préparations  pour  voir  les 

dessous,  etc loo 

Que  les  préparations  n’exigent  pas  autant  d’huile  grasse 
que  pour  les  glacis,  parce  qu’on  ne  retouche  pas  ces 

derniers i5i 

Qu’une  trop  grande  épaisseur  de  couleur  nuit  en  général 
au  bel  effet  d’un  tableau,  mais  que  cependant  les  lumières 
doivent  être  empâtées  grassement^  faut  pas  fati- 
guer long- temps  la  couleur i5a 

Que  la  couleur  doit  être  couchée  très-unie  et  mince  dans 
les  ombres,  jdus  épaisse  dans  les  demi -teintes  et  les 
reflets,  et  largement  nourrie  dans  les  lumières^  raisons 

pour  procéder  ainsi i53 

Ce  que  doit  être  une  touche  pour  être  expressive  et  spiri- 
tuelle^ qu’une  touche  ne  souffre  aucune  hésitation,  etc.  i55 
Que  c’est  particulièrement  à sa  touche  qu’on  reconnaît  un 

grand  maître i56 

Que  c’est  à la  liberté  de  la  touche  qu’on  distingue  ordi- 
nairement un  original  d’une  bonne  copie iSj 

Qu’il  ne  suffit  pas  néanmoins  d’avoir  une  sorte  de  liberté 
vagabonde  dans  la  brosse  pour  produire  des  ouvrages 

estimables iSy 

Que  l’empâtement  en  épaisseur  de  couleurs,  et  le  plus  ou 
le  moins  de  fini  qu’on  doit  donner  à un  tableau  doivent 
être  proportionnés  à sa  dimension  et  à la  distance  d’où 

il  sera  vu i58 

{Note.)  Règles  à observer  à cet  égard iSg 

YÎI.^  LEÇON. 

Manière  de  brûler  la  laque  dite  de  Venise  ou  les  bons  car- 


DES  matières. 


xxiij 

l'age». 

mîns,  pour  leur  donner  une  teinte  obscure  et  plus  de 
solidité i6o 

YIII.®  LEÇON. 

Nouveau  procédé,  plus  simple,  pour  extraire  l’outremer 

du  lapis  Lazuli iG3 

Opération  préliminaire iC3 

Opération  du  lavage  et  du  départ 

Pour  décanter  l’eau  sans  verser  la  couleur i"3 

Dernière  opération  pour  épurer  l’outremer 

Second  procédé  pour  faire  l’outremer 

Troisième  procédé  pour  le  meme  objet  avec  une  lessive 

de  potasse .' 176 

Piix-courans  des  difFérenles  qualités  d’outremer  à Rome  . 180 
(iVo/e.)  Bel  outremer  factice  de  M.  Guiinet,  à 6 francs 

l’once  5 je  ne  le  connais  pas 180 

Moyen  infaillible  d’éprouver  si  l’outremer  est  falsifié  ...  181 

IX. *  LEÇON. 

Pour  blanchir  l’iiuile  d’oeillet  et  la  rendre  siccative  . . . . i83 
{Noie.)  Que  l’huile  de  noix  fraîche  est  très-propre  à peindre.  i83 

Autre  huile  blanchie  au  feu 186 

Usage  qu’on  doit  faire  des  huiles  blanchies  et  épurées  . . 186 

X. *  LEÇON. 

Procédé  pour  faire  le  brun  de  Prusse,  portant  la  teinte  de 
l’asphalte;  excellente  couleur  à glacer  et  qui  sèche  bien 
sans  noircir 190 

XL'  LEÇON. 

Autre  brun  orangé  fait  de  bleu  de  Prusse  anglais;  très- 
solide  aussi 193 

XIL'  LEÇON. 

Comment  on  dissout  l’asphalte  pour  le  mettre  de  suite  en 
vessie  sans  le  broyer;  précautions  à prendre igS 

XIII.'  LEÇON. 

Manière  de  faire  le  noir  de  café 193 


xxi\r 


table  RAISOININÊE 


Pagei. 


Manière  d’épurer  et  laver  le  noir  de  café,  ainsi  <jue  tous 

les  autres  noirs  gui  surnagent  à l’eau 197 

Forme  et  dimensions  à donner  à la  boîte  de  fer  qui  sert  à 
brûler  les  noirs,  etc.  199 

XIV. *  LEÇON. 

Manière  de  faire  le  noir  de  papier 201 

XV. *  LEÇON. 

Manière  de  faire  le  noir  de  bouchons  . 2o3 


XVI. *  LEÇON. 

Manière  de  faire  le  noir  de  Prusse  avec  du  bleu  de  Prusse 
ordinaire  et  assez  commun.  Noir  qui  sèche  mieux  que 
tous  les  autres 206 

XVII. *  LEÇON. 

Des  avantages  résultant  d’une  méthode  raisonnée  de  com- 
poser une  palette , et  d’un  ordre  méthodique  dans  l’ar- 
rangement des  teintes,  en  suivant  une  gradation  natu- 
relle, comme  sont  les  touches  d’un  piano-forté 207 

Que  c’est  la  première  fois  qu’on  essaie  d’indiquer  d’une 
manière  fixe  et  par  écrit  la  composition  d’une  palette 
pour  les  chairs,  avec  tous  les  divers  mélanges  pour 


l’ébauche  des  chairs  ...  208 

Préparatifs  pour  faire  sa  palette  pour  les  chairs  seulement; 

et  note  qui  y est  relative  208 

Les  neuf  couleurs  - mères  avec  lesquelles  on  composera 

tous  les  mélanges 210 

Arrangement  méthodique  des  teintes  pour  s’y  reconnaître 
aisément  (voiries  notes  de  la  page  212,  ainsi  que  la 
planche  VII.*  pour  la  palette)  212 


Quelques  réflexions  et  avertissemens  relatifs  a ce  qui  pré- 
cède , avant  que  d’achever  entièrement  la  palette.  . . . 219 
Suite  des  teintes  de  la  palette  pour  les  linges,  les  cheveux, 
les  fonds,  etc.;  en  un  mot,  tout  ce  qui  avoisine  de  près 
les  carnations,  et  qu’il  faut  ébaucher  en  même  temps, 
pour  éviter  les  sécheresses 224 


DES  MATIÈRES. 


XXV 


Pag/!!. 

Réflexions  sur  la  palette  qu’on  vient  de  composer,  et  pour- 
quoi l’on  doit  faire  quelques  teintes  pour  les  acces- 
soires  225 

Considérations  sur  la  nature  et  l’apparence  des  cheveux.  . 227 
Que  cette  palette  serait  trop  composée  pour  un  artiste  déjà 


formé  et  initié 5 mais  que  pour  un  commençant,  elle  lui 
enseignera  plus  sûrement  la  science  des  mélanges.  ...  228 
Usage  que  doivent  faire  les  commençans  de  la  palette  ci- 
dessus 229 

XVIII.'  LEÇON. 


Comment  on  pourra  réussir  à faire  une  bonne  ébauche  de 


télé 282 

Qu’il  doit  être  entendu,  qu’avant  tout,  il  faut  qu’on  ait 
tracé  et  fidèlement  dessiné  son  sujet  sur  la  table  ....  282 
Comment  on  calque  un  dessin  fait  d’abord  sur  papier,  pour 
le  reporter  ensuite  sur  la  toile,  ou  sur  tel  autre  fond 

sur  lequel  on  veut  peindre 288 

Qu’il  est  bon  de  rectifier  le  trait  au  pinceau  et  comment 
on  le  fait,  et  qu’on  est  bientôt  habitué  à peindre  sur 

un  chevalet 286 

Quelques  directions  pour  rectifier  le  trait  du  sujet  avec  le 

pinceau 286 

Qu’il  faut  commencer  par  peindre  les  ombres  avec  très- 
peu  de  couleur,  et  en  transparence,  comme  au  lavis, 

avant  que  d’empater  les  lumières  des  chairs 288 

Pour  peindre  les  lumières  grassement  et  les  placer  comme 

on  place  les  blancs  sur  un  dessin  au  papier  gris 289 

Comment  011  place  ensuite  toutes  les  autres  teintes  de 
chair,  les  unes  près  des  autres,  sans  les  mêler  ensemble, 

et  toujours  graduellènient 289 

Des  demi-teintes  on  arrivera  insensiblement  aux  véritables 

ombres,  puis  aux  reflets,  etc 240 

(dVote.)  Qu’il  ne  faut  point  exagérer  les  tons  rompus  des 
demi  - teintes , sous  peine  de  faire  des  chairs  sales  et 
comme  gangrenées:;  mais  faire  le  ton  juste,  tant  pour 
la  teinte  colorée,  que  pour  le  degré  de  lumière,  etc.  . 240 
Ne  point  faire  non  plus  les  ombres  trop  obscures,  les  tenir 


XXV]  , TABLE  RAISONNÉE 

Page*. 


plutôt  un  peu  plus  gaies  et  plus  chaudes , surtout  à 

l’ébauche 241 

Qu’il  faut  lier  les  teintes  par  la  justesse  et  la  gradation 
insensible  des  tons,  et  ne  faire  usage  du  blaireau  que 

le  moins  possible 242 

Exemple  tiré  des  peintures  en  mosaïqu,e  où  l’on  ne  peut 
fondre  les  teintes  que  par  leur  parfaite  harmonie  et 

dégradation  naturelle  (voir  pages  249  260) 242 

Comment  on  parvient  à fondre  les  teintes  entre  elles  par 
leur  ton  propre  et  local,  sans  les  traîner  et  les  brouiller 
salement  les  unes  dans  les  autres 24^ 


Qu’avec 'un  peu  d’habitude,  de  l’intelligence,  et  surtout 
une  volonté  bien  prononcée  d’arriver  à ce  que  tant 
d’autres  ont  fait  avant  nous,  l’on  est  assuré  de  parvenir 


à vaincre  toutes  les  diflicullés 244 

Exemple  qui  pourra  faire  comprendre  comment  on  opère 
la  dégradation  insensible  des  tons 244 


Que  la  multitude  de  teintes  différentes  qui  se  voient  dans 
les  chairs,  proviennent  beaucoup  moins  des  nuances 
réelles  de  la  peau  que  de  l’effet  des  demi-teintes  fuyantes 
plus  ou  moins  éclairées  et  très-modifiées  encore  par  le 

duvet  insensible  de  la  peau 247 

Comparaison  d’une  pèche  garnie  d’un  fin  duvet,  avec  une 
pomme  colorée  très  - vivement , mais  qui  n’a  point  ce 
duvet  qui  a de  l’analogie  avec  celui  de  la  peau  ....  247 
Que  ce  duvet,  selon  qu’il  est  blond,  châtain  ou  noir,  influe 
sensiblement  sur  les  tons  que  portent  les  demi-teintes.  . 247 
Que  les  personnes  qui  n’ont  point  ce  duvet  insensible 


manquent  de  fraîcheur 24S 

D es  diverses  teintes  que  prennent  les  reflets  dans  les  chairs.  248 
Que  ces  reflets  empruntent  et  réfléchissent  en  partie  la 

couleur  des  objets  qui  les  leur  renvoient 249 

Par  quels  moyens  se  font  les  tableaux  en  mosaïque  : ils 
sont  la  preuve  qu’on  peut  graduer  les  teintes  sans  le 
secours  du  pinceau,  et  à plus  forte  raison  du  blaireau.  249 


Du  travail  à faire  pour  achever  la  liaison  des  teintes.  . . 25i 
Usage  des  putois  et  des  blaireaux  pour  effacer  seulement  les 
sillons  chatoyans  des  brosses  dans  la  pâte  de  la  couleur.  203 


DES  MATIÈRES. 


xxvij 

Pagei. 

De  quelques  touches  franches  et  spirituelles  pour  achever 

rébauche  des  chairs ^54 

Des  touches  claires,  mais  toujours  analogues  au  degré  de 
lumière  qu’elles  doivent  avoir  dans  telle  ou  telle  place.  aSS 
Des  touches  d’ombres  et  de  force  dans  de  certaines  parties 
les  plus  prononcées,  mais  jamais  lourdes  et  o])aques  . . aSô 
Avertissement  important  pour  les  commençans  qui  pèchent 
toujours,  en  peignant  les  yeux,  par  faire  le  blanc  ou  la 

cornée  opaque  trop  blanche ^^7 

Qu’on  fait  presque  toujours  le  point  blanc  des  yeux  ou 

point  visuel  trop  grand  et  trop  blanc 2 58 

Que  les  bords  des  yeux,  où  les  mis  sont  implantés,  ne 
doivent  jamais  être  tracés  sèchement  et  d’un  trait  dur,  si 

foncés  qu’on  veuille  les  faire aSS 

Qu’il  en  est  à peu  près  de  meme  des  touches  et  refentes 
des  autres  traits,  comme  le  nez,  la  bouche,  les  oreilles, 

etc , aSg 

{Note.)  Que  l’on  ne  peut  assez  recommander  de  ne  jamais 
reprendre  un  tableau  pour  l’achever  que  quand  l’ébauche 

est  parfaitement  sèche,  etc aSq 

Du  temps  qu’exige  l’ébauche  d’une  tête  approximativement.  2G0 
Exemple  d’un  peintre,  M.  Boilly,  à Paris,  qui  vous  fait 

un  portrait  achevé  en  deux  heures aGi 

Route  à suivre  pour  les  commençans  pour  la  division  de 

leur  travail.  262 

Qu’il  faut  avoir  égard,  relatiAement  à la  longueur  des 

séances,  à la  fatigue  du  modèle 2G3 

De  l’ébauche  des  accessoires,  après  qu’on  a terminé  celle 

des  carnations 2G4 

Quelques  réflexions  sur  la  couleur  et  le  degré  de  force 

d’un  fond  par  rapport  au  sujet 2C5 

Que  le  fond  d’un  simple  buste  ne  doit  pas  être  embarrassé 

d’ornemens  accessoires 2G6 

Qu’un  fond  est  plus  harmonieux  quand  on  le  varie  dou- 
cement de  cpielques  teintes,  que  quand  il  est  monotone 

partout  également 266 

Qu’il  faut  peindre  les  accessoires  k l’ébauche  d’une  ma- 
nière large,  sans  entrer  dans  les  menus  détails 2G7 


xxviij 


TABLE  RAISONNÉE 


Page». 


Que  si  les  petites  parties  des  cheveux  ou  des  autres  acces- 
soires ont  eu  le  temps  de  sécher,  avant  qu’on  en  vienne 
à les  achever,  le  mal  n’est  pas  grand,  attendu  qu’elles 

n’auront  qu’une  mince  épaisseur  de  couleur 267 

Qu’il  faut  étendre  la  couleur  largement  et  uniment,  en  évi- 
tant les  épaisseurs,  qui  forment  des  élévations  raboteuses.  268 
Précautions  à prendre  pour  faire  sécher  un  tableau  . . . 268 
Que  c’est  en  poussant  son  baleine  sur  la  peinture  qu’on 
connaît  si  le  tableau  est  sec;  le  brouillard  de  l’haleine 
disparaît  ou  même  ne  s’arrête  pas  sur  la  peinture  quand 
elle  n’est  pas  sèche;  l’on  peut  d’ailleurs  la  palper  dou- 
cement du  bout  des  doigts ^70 

(lYote.)  Que  partout  où  il  y aura  eu  de  l’huile  grasse, 
l’haleine  ne  formera  point  de  nuages,  et  ces  parties-là 

poisseront  sous  les  doigts;  et  la  cause 270 

Comment  on  ratisse  une  ébauche  assez  sèche  pour  revenir 
à peindre  dessus.  Précautions  à prendre.  ........  271 

' XIX.*  LEÇON. 

Composition  des  teintes  d’une  palette  propre  à repeindre 

les  chairs  à la  seconde  fois  pour  les  terminer ^75 

Liste  des  couleurs-mères  à exprimer  des  vessies,  ou  dont 
quelques-unes  ne  sont  qu’en  poudre,  pour  composer 

cette  seconde  palette 27Ô 

Qu’on  doit  se  rappeler  que  dans  les  volumes  de  couleur 
que  j’indique , chaque  partie  est  évaluée  k la  grosseur 
d’un  noyau  de  cerise  pour  les  petites  têtes,  et  que  pour 

les  grandes  têtes  il  faut  quadrupler  ce  volume 276 

Qu’on  se  rappellera  aussi  que  toutes  les  teintes  marquées 
d’un  * sont  le  principe,  sans  mélange  de  blanc,  des  deux, 
teintes  placées  au-dessous,  et  dans  lesquelles  il  y a mé- 
lange de  blanc 277 

Que  l’élève,  s’il  veut  y réfléchir,  saisira  bientôt  la  marche 
méthodique  observée  dan^s  la  composition  des  teintes 
graduées  des  deux  palettes  indiquées,  etc..  . . . ^ . 278 

Réflexions  qui  tendent  à prouver  que  toutes  les  ombres 
seraient  aussi  obscures  que  les  ténèbres  mêmes,  si  elles 
n’étaient  pas  un  peu  éclairées  par  divers  reflets*  ....  279^ 


DES  Matières. 


XXIX 


Page*. 


Composition  et  arrangement  des  teintes  d’une  palette  pour 
repeindre  les  chairs  et  les  achever  (voyez  la  note  au  bas).  280 
Teintes  rompues  avec  du  noir-bleu  pour  les  parties  tour- 
nantes ou  pour  celles  où  la  peau  est  le  plus  mince  et 

délicate 

Note  importante  à lire  au  bas  de  la  page 284 

Teintes  pour  les  ombres  véritables  où  il  n’enlre  point  de 

blanc 

Teintes  également  sans  mélange  de  blanc,  mais  seulement 

de  jaunes  clairs  pour  les  reflets 287 

Bruns  pour  les  colonnes  des  grandes  forces,  sans  blanc.  . 288 
Vingt-deuxième  rangée  pour  peindre  les  linges,  les  fonds, 
etc * • 290 


De  quelques  teintes  à préparer  pour  les  cheveux  et  autres 
objets  qui  se  lient  immédiatement  avec  les  chairs^  pré- 
cautions pour  que  ces  parties  n’aient  que  peu  de  couleur.  291 
Que  j’ai  cru  devoir  indiquer  aux  commençans  la  compo- 
sition d’une  foule  de  teintes,  qui  leur  paraîtront  plus 
tard  surabondantes,  quand  iis  auront  plus  d’expérience 


et  d’habitude 291 

Raisons  qui  m’ont  déterminé  à le  faire  ainsi 291 


Recommandation  pour  ne  jamais  peindre  un  objet  quel- 
conque sans  composer  au  moins  les  teintes  les  plus 
essentielles,  bien  que  j’aie  conseillé  à l’élève  qui  aura 
déjà  acquis  de  l’habitude,  de  retrancher  une  grande 
partie  de  celles  où  il  a mélangé  beaucoup  de  blanc,  à 

l’exception  des  teintes  locales  des  chairs 29a 

Qu’il  ne  faut  peindre  les  échappées  de  cheveux  qui  lou- 
chent les  chairs  qu’avec  des  bruns  faits  sans  qu’il  n’y 
entre  encore  ni  terre  de  Cassel,  ni  terre  de  Sienne,  ni  - 
terre  de  Cologne,  mais  seulement  avec  un  mélange  de 
brun-rouge,  d’ocre  jaune  et  de  plus  ou  moins  de  noir. 


selon  la  teinte  des  cheveux  : raisons  à l’appui 29$ 

Quelques  observations  sur  les  fonds,  et  en  particulier  sur 

le  fonds  de  ciel 296 

Observations  générales  sur  le  choix  des  diverses  couleurs 


d’habillemens,  relativement  au  genre  de  teint  et  aux 
carnations  plus  ou  moins  animées  du  modèle  vivant,  et 


XXX 


TABLE  BAISO^:^’ÉE 


Pages, 

quelques  mots  sur  les  draperies  noires 297 

Que  le  choix  qu’on  fait  d’une  teinte  de  fond  , soit  pour  le 
genre  de  gris , soit  pour  la  force  qu’on  lui  donne , est 
bien  loin  d’étre  chose  indifférente;  qu’un  grand  maître 

a prononcé,  qu’un  fond  fait  6u  défait  une  tête 298 

Qu’il  faut  donc  réfléchir  long-temps  et  calculer  avec  dis- 
cernement le  genre  de  fond  qui  convient  le  mieux  k telle 
carnation  ou  k tel  effet  de  tête,  et  quelles  sont  les  taches 
ou  les  nuages  harmonieux  dans  le  fond,  qui  la  feront 

ressortir  avec  le  plus  d’avantage  . 299 

Qu’il  est  très  - important  surtout  de  calculer  le  fond  par 
rapport  k la  couleur  des  draperies,  pour  les  faire  res- 
sortir sans  dureté,  mais  avec  netteté,  et  qu’on  croie  voir 
qu’il  y a de  l’espace  et  de  l’air  tout  k l’entour  du  sujet 


qu’on  peint.  299 

Quelques  conseils  sur  les  couleurs  qui  harmonisent  le 
mieux,  en  fait  de  vétemens,  avec  telles  ou  telles  com- 

plexions  et  carnations 3oo 

Directions  générales  pour  repeindre  les  chairs,  et  plus 
pàrticulièiement  une  tête  avec  la  paleite  qu’on  vient  de 

faire  (voir  page  2^5  jusqu’à  page  291  ) 3oi 

Qu’il  sera  nécessaire  de  relire  tous  les  renseignemens  con- 
tenus dans  les  leçons  qui  concernent  les  ébauches  aux 
pages  indiquées  ici  pour  éviter  des  répétitions  . . . . . 3oi 
Qu’il  faudra  ratisser  les  élévations  de  couleur  de  l’ébauche 

comme  il  est  indiqué  page  271 3o2 

{Note.)  Ce  qu’on  appelle  un  ton  local ».  3o2 

Qu’il  ne  faut  pas  débuter  par  mettre  trop  d’épaisseur  de 
couleur,  afin  de  se  réserver  d’en  pouvoir  ajouter  pour 

faire  certaines  corrections • 3o3 

Exemple  k l’appui  de  ce  précepte.  . 3o3 


Que  c’est  par  une  attention  soutenue  qu’on  parvient  k 
mettre  le  ton  juste  et  la  valeur  réciproque  des  ombres 
et  des  demi-teintes , par  rapport  aux  grandes  lumières 


des  chairs 3 04 

Revoir  la  leçon  XVin.%  où  l’on  retrouvera  beaucoup  des 

articles  qu’on  abrège  ici 3o5 

{Note.)  Des  avantages  que  l’on  trouve  à s’habituer  de  bonne 


DES  MATIERES. 


xxxj 

Pages. 

heure  dessiner  sur  un  chevalet 3o5 

Réponse  à ceux  qui  pourraient  dire  qu’il  leur  paraît  su- 
perflu de  peindre  un  tableau  deux  et  meme  trois  fois, 

puisque  les  procédés  semblent  élre  les  mêmes 3o5 

Qu’un  élève  encore  moins  qu’un  artiste  ne  doit  prétendre 
achever  un  tableau  au  premier  coup  5 raisons  de  cela.  . 3o5 
Des  tons  très-fins  qui  résultent  d’une  ébaucbe  bien  pré- 
parée; exemple  donné  de  cette  vérité 3o6 

De  quelles  espèces  de  teintes  il  .faut  ébaucher  certaines 
parties  des  chairs  pour  en  tirer  avantage  à la  reprise 

du  tableau 307 

Que  c’est  dans  ces  principes  que  les  plus  grands  coloristes, 
les  Vaudick  et  autres,  sont  parvenus  à des  tons  si  fins 

et  si  semblables  à la  nature 3 08 

Éviter  de  tomber,  en  faisant  les  ombres,  dans  la  lourdeur 

et  le  farineux • 3of) 

{Note.)  Ce  qu’on  entend  par  farineux 309 

Comment  on  évite  les  ombres  louches  et  farineuses  . . . 809 

Comment  on  traite  les  reflets  en  général 809 

Que  le  jaune  de  Naples  est  mauvais  pour  les  lumières  des 

chairs,  mais  excellent  pour  les  reflets 3io 

De  la  manière  de  chercher  le  ton  juste,  en  composant  et 
en  tâtonnant  par  un  mélange  analogue  et  au  bout  de 

la  brosse  sur  un  coin  propre  de  la  palette 3 10 

Que  l’on  peut  hardiment  partir  du  principe,  que  tous  les 
mélanges  et  teintes  imaginables  ne  sont  composés  dans 
la  nature  meme  que  des  trois  couleurs  primitives  con- 
tenues dans  les  rayons  de  la  lumière,  qui  sont  le  jaune, 

le  rouge-cramoisi  et  le  bleu 3ii 

Mais  que  nous  avons  besoin  de  plusieurs  teintes  de  cha- 
cune de  ces  trois  couleurs  et  de  leur  ajouter  le  blanc 

et  le  noir 3t» 

Qu’il  est  un  genre  de  peinture,  l’aquarelle,  où  l’on  peut  k 
la  rigueur  suffire  k tout  avec  les  trois  couleurs  primitives.  3 1 i 
Que  les  glacis  k l’huile  ont  beaucoup  de  rapport  aux  teintes 

égales  qu’on  emploie  pour  l’aquarelle 314 

Courte  digression  sur  l’aquarelle  pour  servir  k expliquer 
ce  qui  précède,  et  ce  qu’on  en  dira  dans  la  suite  . . . 3i4 


XXXIJ 


TABLE  RAISONNÉE 


Pages. 

{Note.)  Explication  de  ce  que  nous  appelons  des  couleurs 
à rehausser  5 c’est  surtout  parce  qu’elles  sont  opaques  et 
d’une  teinte  assez  claire  et  lumineuse,  comme  le  blanc, 

les  jaunes,  les  cinabres,  les  ocres,  etc.  . 3i6 

Que,  quoique  les  trois  couleurs  primitives  soient  réelle- 
ment la  base  de  toutes  les  teintes  possibles,  il  n’est  pas 
moins  vrai  qu’une  grande  diversité  de  chacune  d’elles 

facilite  le  travail  et  enrichit  la  palette . . . 3i6 

Qu’il  importe  donc  de  savoir  les  apprécier,  afin  d’employer 
les  variétés  de  ces  trois  couleurs  avec  le  plus  d’avantage 

pour  l’objet  qu’on  veut  imiter 317 

Raisons  qui  expliquent  pourquoi  l’on  n’emploie  que  du 
noir  légèrement  bleuâtre  dans  les  ébauches  des  chairs  , 
tandis  que  pour  les  achever  l’on  prend  un  noir  beau- 
coup plus  mélangé  du  plus  beau  bleu .317 

Qu’il  ne  faut  employer  l’outremer  tout  pur  dans  les  ébau- 
ches, comme  pour  les  achever,  que  dans  les  ciels  d’un 

beau  bleu  azuré  3i8 

Je  reviens  aux  directions  pour  repeindre  les  chairs  avec 

la  seconde  palette 319 

De  quelle  manière  il  faut  peindre  les  sourcils  et  les  cils 

(voir  la  note  de  la  page  Sao) 3ig 

Ne  point  tenir  le  blanc  des  yeux  trop  blanc j relire  la 

page  257  pour  cet  objet  322 

Qu’il  faut,  pour  arriver  à une  harmonie  parfaite,  regarder 
sans  relâche  l’ensemble  de  son  modèle,  et  comparer  k 
tout  instant  la  valeur  des  plus  fortes  ombres , relative- 
ment aux  plus  faibles,  et  de  meme  les  plus  vives  lu- 
mières avec  celles  qui  brillent  le  moins 323 

Que,  si  bien  qu’une  tête  soit  dessinée,  si  l’effet  et  l’har- 
monie ne  sont  pas  justes,  elle  grimassera  824 

Enfin,  qu’il  faut,  en  peignant,  mener  de  front  et  calcu- 
ler ensemble  trois  choses 5 la  forme,  l’effet  ou  le  relief, 

et  la  vérité  du  coloris 325 

Exemple  tiré  de  l’imitation  d’une  rose  pour  mener  de  front 

et  tout  a la  fois  la  forme,  l’effet  et  le  coloris. 32$ 

Que  les  meubles  de  bois  très -polis  ne  peuvent  pas  se 
traiter  de  la  meme  manière  5 le  noir,  le  bleu  ou  le  blanc 


DJEIS  MATIÈRES. 


XXXÎij 
Pagci. 

ne  conviendraient  nullement;  il  faut  alors  des  jaunes 
pour  les  parties  claires  et  des  bruns  transparens,  cou- 
chés en  glacis,  pour  les  parties  obscures 827 

Quant  aux  bois  grossiers  et  mal  travaillés,  comme  ils 
n’ont  point  de  poli,  vous  les  peindrez  sans  tant  de 

précautions 827 

Que  le  blanc  mêlé  pour  peindre  la  plupart  des  ombres  des 
chairs  et  de  plusieurs  autres  objets,  empêche  l’effet  de 
l’ombre  ; mais  on  peut  souvent  en  faire  entrer  dans  les 
ombres  des  linges  et  de  quelques  draperies  de  couleur 
gaie  et  claire,  comme  les  bleu -clairs,  les  lilas,  les 

roses,  etc.  328 

Que  l’usage  des  glacis  dans  les  draperies  réussit  fort  bien 
pour  les  mettre  en  harmonie  avec  le  reste  du  tableau.  829 
Exemple  des  illusions  produites  par  la  peinture , quand 
le  peintre  sait  faire  un  choix  judicieux  des  diverses  na- 
tures de  couleur,  tantôt  opaques  et  tantôt  diaphanes.  829 
Illusion  produite  parles  panoramas,  et  surtout  les  dioramas.  33o 
Ce  qui  fait  que  les  tableaux  isolés  des  plus  grands  maîtres 
ne  font  que  peu  ou  point  d’illusion  dans  une  galerie  . . 33o 
Que  les  tableaux  ci-dessus  pourront  faire  illusion  en  les 
regardant  au  travers  d’un  tube,  qui  isole  le  tableau  . . 33i 
Comment  il  faut  peindre  les  yeux,  les  prunelles,  etc.  . . 33i 

(Note.)  Réflexions  sur  la  perspective  de  l’iris 33  1 

{Note.)  Que  les  luisans  de  lumière  dans  les  carnations  ne 
sont  pas  toujours  placés  dans  les  parties  saillantes; 
qu’ils  se  nichent  aussi  dans  les  parties  concaves  ....  332 
Quelques  avis  importans  à ceux  qui  font  le  portrait  ...  333 
{Note.)  Que  la  parfaite  ressemblance  d’un  portrait  ne  dé- 
pend pas  uniquement  de  la  justesse  des  proportions, 

mais  bien  à saisir  l’expression  de  physionomie 335 

{Même  note.)  Que,  pour  qu’une  personne  dont  on  fait  le 
portrait  conserve  en  posant  sa  physionomie  naturelle,  il 
faut  tâcher  de  la  faire  parler  sur  un  sujet  qui  lui  plaise.  337 
Que  le  peintre  ne  pouvant  pas  toujours  voir  son  modèle 
dans  les  mouvemens  qui  donnent  de  la  grâce,  et  le  voir 
animé  comme  on  l’est  dans  un  cercle  enjoué  et  brillant, 
il  doit,  pour  compenser  cela,  chercher  à le  ûalter  par 


xxxiv 


TABLE  RAÏSCWNÉE 


Pages. 

tous  les  moyens  de  son  art  sans  nuire  à la  ressemblance  : 

il  ne  sera  que  juste  et  équitable 338 

Qu‘’il  ne  s’agit  pourtant  pas  de  faire  des  modèles  de  beauté 

de  tous  les  individus 338 

Que,  bien  que  pour  les  peintres  la  beauté  de  l’ouvrage  soit 
la  première  condition  , il  n’en  est  pas  de  meme  pour  les 
autres  personnes  5 elles  exigent  avant  tout  une  ressem- 
blance frappante  : il  faut  que  l’artiste  s’y  conforme  . . 889 

Conseils  généraux  aux  peintres  de  portraits 889 

Comment  il  faut  placer  un  ami  qui  vient  tenir  compagnie 

à celui  qui  se  fait  peindre 34 1 

Que  faire  faire  une  lecture  par  un  tiers  à son  modèle  pour 
le  distraire,  est  un  moyen  qui  n’atteint  pas  le  but  5 et 

pourquoi 342 

Qu’il  est  très-difficile  de  saisir  une  ressemblance  satisfai- 
sante d’une  personne  en  la  peignant  occupée  à lire  5 et 

pourquoi. 343 

{Note.)  Que  peu  de  personnes  offrent  un  profil  qui  satis- 
fasse à une  grande  ressemblance.  Exceptions 344 

Du  moyen  le  plus  avantageux  qu’ait  le  peintre  d’attirer  à 
soi  le  coup  d’œil  et  la  véritable  physionomie  de  son 

modèle  5 comment  on  y arrive 345 

Un  mot  sur  les  portraits  à regard  perdu  846 

Considérations  sur  les  portraits  de  famille,  composés  d’un 

nombre  de  personnages  groupés  ensemble 34S 

Raisons  qui  doivent  faire  adopter  des  attitudes  aisées  et 
de  repos  pour  les  portraits  simples,  plutôt  que  celles 

en  action  et  en  mouvement 349 

{Note.)  Qu’un  portrait,  très-reconnaissable  aux  yeux  des 
étrangers,  n’est  souvent  qrre  peu  satisfaisant  pour  les 
parens  ou  amis  intimes  du  modèle  : quelle  en  est  la  raison.  349 
Après  cette  digression,  que  j’ai  jngée  utile,  je  reviens  à la 

suite  de  ma  leçon  sur  l’art  meme 35o 

Qu’il  faut  éviter  les  détails  trop  minutieux  et  ne  s’attacher 
qu’à  l’apparence  générale  des  objets,  vus  à une  certaine 

distance,  etc 35o 

Parallèle  entre  les  ouvrages  les  plus  achevés,  comme  ceux 
de  Denner,  etc.,  et  ceux  des  plus  grands  peintres,  qui 


DES  MATIÈRES. 


XXXV 


Page». 


m’ont  peint  que  l’apparencè,  et  non  les  détails  micros- 
copiques   35ü 

Comment  il  faut  revenir  sur  les  ombres  fortes  et  transpa^ 
rentes  quand  on  repeint  pour  la  seconde  reprise  une  tête 
ou  toute  autre  partie  des  chairs 354 


Ne  point  exagérer,  mais  au  contraire  ménager  avec  intel- 
ligence toutes  les  demi-teintes  bleuâtres , verdâtres , etc, , 
parce  qu’elles  repoussent  toujours  en  force  avec  le  temps 

et  deviennent  cadavéreuses  354 

Ne  point  détacher  du  fond  d’tine  manière  sèche,  découpée 
et  comme  tranchée,  aucune  des  parties  tournantes,  comme 
le  tour  du  visage,  le  cou,  les  bras,  les  épaules,  etc,  j il 
faut  les  fondre  insensiblement  avec  le  fond  sans  que  pour 
cela  les  contours  de  ces  parties  paraissent  moins  purs,  . 356 
Il  faut  accuser  aveo  ménagement , joint  à une  grande  finesse 
de  ton , les  teintes  mystérieuses  et  fraîches  d’un  beau  cou 
de  femme,  sans  le  faire  briller  autant  que  la  tête  ....  356 
Des  places  où  les  chairs  offrent  une  teinte  légèrement  plus 
jaunâtre  ou  du  moins  plus  chaude  et  dorée  qu’ailleurs.  . 357 
Qu’il  faut  plutôt  adoucir  toutes  les  formes  que  les  exa- 
gérer 5 qu’en  conséquence  les  muscles  du  cou,  les  clavi- 
cules et  toutes  les  formes  qui  sont  trop  visibles  dans  les 
personnes  maigres  doivent  être  adoucies  dans  l’imitation.  358 
Pour  peindre  la  table  de  la  poitrine  et  les  seins,  reprenez 
les  tons  purs  et  brillans  de  la  couleur  locale  des  chairs, 
afin  de  faire  paraître  le  buste  en  avant  du  cou,  et  mo- 
difier agréablement  toutes  les  formes  trop  pauvres  . . . 358 
Manier  la  couleur  largement  et  franchement,  surtout  dans 
les  grandes  parties  des  chairs,  afin  que  les  couleurs  s’y 


conservent  plus  pures 359 

Qu’il  faut  manier  la  brosse  adroitement  dans  le  sens  de  la 
forme  5 ceci  est  très-essentiel  au  bon  effet  général  5 il  en 
est  de  même  de  tous  les  objets  qu’on  peint 36o 


Que,  pour  éviter  de  fastidieuses  répétitions,  j’engage  le 
lecteur  à relire  une  partie  de  la  XVII.*  leçon,  et  parti- 
culièrement la  XVIII.*,  où  il  trouvera  des  instructions 
détaillées  que  je  ne  redis  pas  ici,  relativement  aux 
avantages  qu’on  retire  d’une  ébauche  bien  préparée  . . 3Gc 


xxxvj 


table  RAISONNEE 


Pages. 


Que  l’on  retire  des  avantages  également  précieux  pour  les 
ombres  des  chairs,  quand  on  les  a préparées  à l’ébauche 
d’un  ton  assez  chaud,  c’est-à-dire  plus  rousses  et  plus 

dorées  qu’on^ne  les  a vues 

Qu’il  faut  en  général  s’arranger  de  façon  à pouvoir  achever 
les  chairs  d’une  tête  dans  la  meme  journée  : que,  pour 
un  élève,  la  chose  étant  difficile  et  douteuse,  il  devra 
partager  les  séances  comme  on  l’indique  plus  bas.  . . . 
Des  précautions  à prendre,  surtout  en  été,  pour  pouvoir 
rejoindre  la  couleur  de  la  veille  à celle  du  lendemain. 


36] 


362 

362 

366 


Qu’il  faut,  pour  se  nourrir  l’imagination  de  belles  formes , 
soit  pour  les  bras,  les  mains,  les  poitrines,  etc.,  en 
faire  un  grand  nombre  d’études , d’abord  d’après  l’an- 
tique ou  la  bosse,  et  ensuite  d’après  la  nature  vivante, 

en  faisant  un  bon  choix  des  modèles 367 

Qu’il  faut  prendre  garde  de  ne  pas  peindre  les  bras  , les 
épaules,  etc.,  d’une  teinte  locale  trop  différente  de  celle 
de  la  tête,'  à moins  que  la  personne  n’ait  ces  parties-là 
plus  belles  que  le  visage  et  le  cou^  mais  il  faut  éviter 
de  les  copier  trop  servilement,  quand  elles  sont  d’une 

couleur  et  d’une  forme  désavantageuse 368 

Ne  point  prononcer  sèchement  et  durement  certaines  par- 
ties, comme  les  ongles,  le  tour  des  yeux,  des  narines, 
la  séparation  des  doigts,  etc.  5 ces  traits  maigres  et 
cernés  font  un  très-mauvais  effet  ; adoucissez  toutes  ces 
choses,  vous  ne  serez  que  plus  gracieux  et  même  plus 

naturel  et  plus  vrai 368 

Qu’il  faut,  en  cas  de  défectuosités  trop  choquantes  dans 
le  modèle,  se  procurer  pour  ces  parties -là  une  autre 
personne  qui  n’ait  pas  ces  défectuosités,  pourvu  cepen- 
dant que  cette  personne  ait  quelque  analogie  avec  celle 

dont  on  fait  le  portrait 869 

Qu’un  peintre  ne  doit  pas  toujours  suivre  à la  lettre  les 
recommandations  qu’on  lui  adresse,  souvent  même  de 
bonne  foi,  pour  ne  point  flatter  un  portrait 5 raisons  à 
l’appui  de  ce  conseil 869 


DES  MATIÈRES.  XXXvij 

Pages. 

XX.-^  LEÇON. 

Des  vetcmens,  des  Jrapcries  et  de  la  manière  de  les  traiter.  871 
Que  les  ctolFes  bariolées  ou  chamarrées  de  fleurs  font  rare- 
ment un  bon  effet  dans  un  portrait .871 

Qu’il  est  néanmoins  des  cas  où  on  peut  et  doit  meme  eu 
faire  usage,  pourvu  que  le  plus  souvent  ces  orricmçris 
soient  en  blanc  sur  blanc,  comme  dans  les  gazes,  les 

mousselines,  etc 871 

Quelques  directions  sur  les  couleurs  d’habillement  qui 
conviennent  le  mieux  aux  personnes  que  l’on  peint, 
eu  égard  k leur  teint,  leur  âge  et  leur  condition.  ...  878 
Du  jet  des  draperies  en  général  et  de  l’art  de  f^s  bien 

mannequiner 878 

Faire  un  croquis  de  telle  draperie,  quand,  étant  placée 
naturellement  sur  la  personne,  le  hasard  présente  au 
peintre  une  heureuse  distribution  de  plis  et  d’effet,  . . 874 
Que  l’art  de  bien  habiller  et  draper  un  mannequin  est 
fort  difficile  5 mais  qu’il  faut  savoir  se  contenter  quand 
on  trouve  un  effet  passable,  sans  quoi  l’on  perdrait  un 
temps  précieux  à chiffonner  une  draperie  sans  pouvoir 

se  satisfaire 875 

Qu’il  ne  faut  jamais  dessiner  et  arrêter  un  contour  ni  une 
attitude  d’après  le  mannequin , qu’il  faut  avoir  fait 


d’abord  son  trait  sur  la  nature  vivante , sans  quoi  l’on 

ne  ferait  que  des  figures  de  bois 876 

Qu’un  peintre  de  portraits  tirera  un  meilleur  parti  d’un 
mannequin  d’une  corpulence  médiocre  que  de  ceux  qui 

sont  trop  charnus  5 les  raisons  de  cela 878 

Comment  un  mannequin  de  femme  , d’une  grosseur  mé- 
diocre, peut  également  servir  pour  les  habits  d’hommes, 

tandis  que  le  contraire  ne  peut  se  faire 878 

Qu’une  condition  essentielle  dans  les  draperies  est  qu’elles 
ne  dissimulent  pas  trop  les  principales  formes  du  corps, 

pourvu  que  ce  soit  sans  affectation 879 

Des  maquettes,  petites  figures  en  terre  ou  en  bois;  à quoi 

elles  servent 38o 

Du  contraste  des  plis  entre  eux  pour  éviter  la  monotonie.  38ü 
Qu’il  faut  soigneusement  éviter  qu’un  pli  profond  se  trouve 


XXXVllj 


TABLE  RAISONNÉE 


Pagès* 

placé  sur  une  partie  saillante  du  corps,  ce  qui  en  dé- 
truirait la  grâce  et  la  forme 38 1 

Consulter  pour  l’intelligence  des  belles  draperies  les  grands 
maîtres  ou  les  graA'^ures  faites  d’après  leurs  ouvrages  . . 38 1 
{Note)  Moyen  dont  se  servait  le  célèbre  peintre  David  et 
plusieurs  autres  artistes  pour  juger  de  l’effet  d’une  grande 
composition  par  l’arrangement  de  plusieurs  petites  ma- 


quettes groupées  comme  le  tableau,  etc 382 

Manière  d’imiter  les  différentes  sortes  d’étoffes,  ainsi  que 

leur  apparence  ou  mates  ou  reluisantes 382 

Que  pour  les  étoffes  brillantes,  et  surtout  celles  de  soie 
bleue,  l’outremer,  ou  k défaut  les  bleus  tirés  du  cobalt, 

sont  absolument  nécessaires 382 

Que  le  bon  bleu  de  Prusse,  pour  imiter  les  étoffes  de  drap 
bleu  foncé,  est  préférable  k tous  les  autres  bleus ^ mé- 
langes k faire  pour  cela 383 

Comment  vous  débuterez  k la  reprise  d’un  tableau  pour 

achever  les  draperies 385 

Observation  sur  les  chatoiemens  du  drap , vu  entre  soi  et 

la  lumière  du  jour 887 

Remarques  essentielles  sur  l’aspect  des  plis  des  différentes 
étoffes,  et  de  quelle  manière  on  peut  les  caractériser  . . 388 
Ce  qui  distingue  les  étoffes  de  soie  et  en  particulier  le  satin.  889 

Des  effets  particuliers  du  velours 890 

De  toutes  les  étoffes  légères  et  transparentes 891 

Du  degré  d’importance  et  de  fini  k mettre  dans  l’imitation 
des  draperies SgS 


Que  la  beauté  de  la  couleur  locale  d’une  draperie  ne  doit 
briller  de  tout  son  éclat  que  dans  les  grandes  lumières, 
mais  que  toutes  les  ombres  doivent  en  être  plus  ou  moins 
rompues  et  avilies,  comme  dans  tout  autre  objet ....  894 

Considérations  sur  certains  beaux  reflets 894 

Qu’il  n’est  pas  étonnant  que  les  non-connaisseurs  en  pein- 
ture prennent  les  ombres  des  chairs  pour  des  taches  de 
malpropreté,  quand  ces  ombres  ne  sont  pas  d’une  cou- 


leur naturelle  et  vraie 896 

Que  les  critiques  naïves  du  vulgaire  sont  souvent  les  plus 
utiles  pour  les  artistes  qui  savent  en  profiter 897 


DES  MATIÈRES. 


XXXIX 


Pages. 

Des  draperies  voltigeantes  et  soulevées  par  le  vent  ou  par 

un  •mouvement  précipité 3g8 

Qu’il  n’est  pas  donné  à tout  le  monde  de  savoir  soulever 
avec  grâce  une  étoffe  voltigeante;  qu’il  faut  être  non- 
seulement  très -habile  artiste,  mais  encore  avoir  beau- 
coup de  goût 398 

Que,  pour  motiver  une  draperie  voltigeante  sur  une  figure 
dans  l’attitude  du  repos,  il  faudrait  supposer  un  vent 
assez  violent,  et  qu’aîors  tout  le  paysage  doit  être  ana- 
logue, etc. 398 

XXL®  LEÇON. 

Procédé  pour  retoucher  par  places  isolées  un  tableau  où 

l’on  trouve  quelque  faute  à corriger.  ^00 

Préparation  onctueuse  dont  il  faut  enduire  légèrement  ces 
places  isolées  avec  de  l’huile  blanchie.  4oi 

XXII.®  LEÇON. 

Du  paysage  en  général;  de  la  composition  des  différens 
verts  qu’on  y emploie  ; du  feuillé  et  du  branché  de 
chaque  arbre;  des  effets  piquans  de  soleil  et  d’ombre; 
des  ciels,  des  lointains;  considérations  sur  l’aspect  par- 
ticulier de  chaque  contrée,  selon  son  climat  et  la  na- 
ture de  son  sol,  etc..  4o3 

Qu’il  faut  bannir  de  la  palette  toutes  les  terres  vertes  na- 
turelles, ainsi  que  la  plupart  des  laques  vertes,  comme 

de  mauvaises  couleurs  tirées  du  cuivre 4o3 

Autres  verts  tirés  des  végétaux  et  qui  n’ont  point  de  so- 
lidité ...........  4o3 

Qu’il  faut  composer  toutes  les  teintes  de  vert,  tantôt  avec 
le  bleu  de  Prusse  et  diverses  espèces  des  jaunes  indi- 
qués dans  la  liste  en  tête  de  ce  Manuel,  tantôt  avec 
l’outremer  et  les  memes  jaunes,  et  enfin  avec  du  noir 
et  les  jaunes  variés,  pour  les  verts  les  plus  sourds  et 

les  moins  briilaiis,  etc.  . ^04 

Que  les  coups  de  soleil  donnent  en  général  à toute  espèce 
de  nature  une  teinte  plus  ou  moins  dorée  qu’elle  ne  l’est 
quand  il  n’y  a point  de  soleil 4^6 


xl 


TABLE  BAISOKNÉE 


Pages. 

Que , passé  certains  principes  généraux  pour  colorer  les 


paysages,  on  ne  peut  plus  donner  de  règles:  il  faut 
copier  les  grands  maîtres,  et  surtout  la  nature  meme.  . 4o7 
Qu’il  faut  commencer  l’étude  d’après  nature,  par  faire  de 
simples  traits  k la  mine  de  plomb,  ne  saisir  que  les 
grandes  masses,  et  s’aider  de  quelques  hachures  pour 

l’intelligence  des  ombres 4^7 

Du  port  particulier  de  chaque  espèce  d’arbre  5 du  jet  de 
leurs  branches , de  l’aspect  général  du  feuillé  et  de  la 

masse  de  l’ensemble 4®7 

Éviter  d’adopter  une  manière  uniforme  et  monotone  de 
feuiller  tous  les  arbres  qui  sont  d’espèces  difierentes  ..408 


Qu’il  faut,  tout  en  copiant  ou  seulement  en  consultant  les 
meilleurs  maîtres , ne  point  adopter  aveuglément  leur 


manière,  mais  s’en  faire  une  propre  k soi , comme  un 
résultat  involontaire  et  nécessaire  de  ses  propres  études.  4^9 
Qu’en  général  les  ciels  et  les  lointains,  par  un  beau  temps, 
doivent  se  peindre  meme  dès  l’ébauche  k l’outremer  pur 

sans  noir,  mais  mélangé  toujours  avec  du  blanc 4^9 

Des  gradations  de  bleus  et  de  couleur  d’horizon  k établir 
dans  un  ciel  pour  qu’il  forme  la  voûte 4*0 


Que  pour  graduer  un  ciel  on  procédera  par  bandes  obli- 
ques, depuis  le  coin  droit  ou  gauche  d’en  haut,  où  le 
bleu  paraît  le  plus  intense  jusqu’à  l’horizon,  où  la  cou- 
leur plus  ou  moins  dorée  ne  contient  plus  aucune  teinte 


de  bleu 4i n 

De  quelle  manière  on  fondra  ensemble  toutes  ces  bandes 

graduées 4io 

Qu’il  faut  pour  cela  composer  les  teintes  indiquées  et  les 
ranger  par  ordre  sur  la  palette,  du  plus  fort  au  plus 

faible  , etc 4io 

Quelques  instructions  pour  les  nuages 411 

De  quelle  manière  on  maniera  la  brosse  pour  poser,  éten- 
dre et  couvrir  tout  un  ciel 412 

L’usage  qu’on  peut  faire  du  blaireau  dans  un  ciel 

Que  l’outremer  n’est  pas  nécessaire  pour  peindre  un  ciel 

gris  et  nuageux 4i2 

Qu’on  ne  risque  rien  du  reste  k se  servir  de  ce  qui  peut 


DES  MATIÈRES. 


Page». 

rester  de  bleu  d’outremer  mélangé  de  blanc  sur  la  pa- 
lette pour  en  peindre  un  ciel  brumeux,  en  y mêlant  un 
peu  de  noir  ce  qu’on  peut  faire  aussi  pour  les 

nuages  déjà  assez  forts  et  grisâtres 

Que  les  montagnes  et  les  extrêmes  lointains  se  peignent 
presque  toujours  avec  les  couleurs  mêmes  d’un  ciel  pur, 
en  y ajoutant  quelquefois  les  teintes  variées  des  nuages 

faibles 4*3 

Ne  point  ébaucher  les  arbres  d’un  beau  vert,  surtout  ceux 
d’un  plan  rapproché^  il  faut  même  pour  ces  derniers 
les  préparer  d’un  ton  chaud  plus  ou  moins  roussâtre, 

du  moins  à l’ébauche 4*4 

Comment  il  faut  préparer  une  ébauche  quand  on  peint 

un  paysage  sur  une  toile  grise  ou  blanche 4*4 

Que  je  préfère  beaucoup  encore  peindre  sur  une  toile  de 
couleur  jaune  très -doré,  et  préparée  à la  colle  comme 
je  l’indique  ailleurs,  parce  qu’il  est  inutile  alors  d’ébau- 


cher en  roussâtre 4*^ 

Qu’il  ne  faut  pas  employer  le  jaune  indien  dans  les  ébau- 
ches 5 il  n’est  bon  que  dans  les  glacis  : d’ailleurs  il  ne 

couvre  pas  assez  la  toile 4 *6 


Que,  bien  que  les  toiles  préparées  en  brun-rouge  aient  été 
employées  par  plusieurs  grands  peintres,  il  ne  faut  pas 
s’en  servir;  l’expérience  prouve,  par  leurs  ouvrages,  que 
le  brun  perce  à la  longue  au  travers  de  la  peinture.  . 4*^ 
Quelques  exemples  des  effets  qui  résultent  de  certaines 
couleurs  superposées  les  unes  sur  les  autres  au  moyeu 
de  papiers  de  couleur  et  d’une  feuille  de  papier  blanc 


demi  - diaphane 4*7 

Que  je  conseille  de  tenir  toujours  toute  espèce  d’ébauche 
d’un  ton  plus  clair  que  le  modèle  ou  la  nature,  afin 

de  revenir  dessus  avec  des  teintes  de  glacis 4*^ 

Qu’on  ne  pense  pas  qu’en  mélangeant  beaucoup  de  rouge 

l’on  arrivera  à une  teinte  chaude 4*9 

(Note.)  La  couleur  d’or  fin  est  la  meilleure 4*9 

Que  l’on  n’ébauche  le  feuillé  des  arbres  qu’en  masse  avec 
peu  de  couleur,  et  sans  détails,  et  qu’on  n’indique  que 
les  trous  et  les  plus  grosses  branches,  etc 4*9 


xlij 


TABLE  RAISONNÉE 


Pages, 


Réflexions  sur  les  convenances  à observer  dans  les  paysages , 
selon  la  nature  du  pays  , le  costume  et  les  mœurs  des 
habitans,  etc 4^® 

XXIII/  LEÇON. 

Du  jour  le  plus  favorable  pour  l’atelier  d’un  peintre  . . . 4^9 
Quels  sont  les  arrangemens  à faire  pour  les  cas  où  le 
peintre  est  appelé  à faire  un  sujet  ou  un  portrait  sur 


un  fond  de  ciel 4^  ‘ 

Que  peindre  les  ombres  telles  qu’on  les  voit  dans  un 
intérieur,  est  un  contre -sens,  si  l’on  veut  placer  son 
modèle  dans  un  fond  de  ciel  en  plein  air l\Zi 


Qu’il  faut  obvier  aux  fortes  ombres  d’une  chambre  par 
des  reflets  de  ciel,  de  verdure,  etc.,  tels  qu’on  l’indique.  43  2 
De  quelle  espèce  de  rideau  l’on  bouchera  une  partie  du 


jour  dans  un  atelier 4^7 

De  quelques  manières  d’amener  un  jour  piquant  sur  son 
modèle  sans  que  le  peintre  diminue  le  sien,  par  un  ri- 
deau pendant  à une  équerre 4^8 

Qu’il  faut  en  tout  cas  éviter  d’avoir  un  atelier  exposé  au 
soleil,  ainsi  qu’aux  reflets  venant  du  dehors 44 ^ 


Pour  se  garantir  des  reflets  du  dehors  par  un  abat-jour 
en  bois  ou  en  toile  noire,  garni  de  tringles  de  fer,  etc.  44^ 
Rideau  de  papier,  s’abaissant  et  s’élevant  à volonté,  pour 
se  garantir  du  soleil,  si  l’on  ne  peut  s’établir  au  nord.  444 
Ajustement  de  ce  châssis  de  papier  par  le  moyen  de 

poulies 44? 

De  la  place  qu’occupe  ordinairement  un  peintre  dans  son 

atelier*,  de  ses  meilleures  proportion  et  disposition.  . . 449 
De  la  distance  où  le  peintre  doit  être  de  son  modèle  pour 
avoir  une  agréable  perspective,  soit  pour  la  figure,  soit 
pour  les  accessoires  du  fond,  etc 4^0 

XXIV."  LEÇON. 

Du  choix  des  divers  pinceaux  et  brosses  à peindre.  (Voir 


les  planches  V et  VI.  ) 455 

Des  qualités  à rechercher  dans  les  pinceaux,  etc.,  et  de 
leur  proportion.  455 


DES  MATIERES. 


xliij 

Page  8. 

Qu’il  faut  faire  beaucoup  plus  d’usage  des  brosses  que  des 

pinceaux  j la  raison 457 

Que  les  brosses  et  pinceaux  exigent  des  soins  journaliers 
pour  leur  conservation  , et  comment  il  faut  les  nettoyer.  4^9 
Manière  de  tenir  les  brosses  et  pinceaux  pour  les  nettoyer 
avec  de  l’huile  sur  la  lame  arrondie  du  pincelier  ....  4^4 
Qu’il  faut  entretenir  une  grande  propreté  dans  tous  les 

outils  de  peinture 4^^ 

Des  putois  et  des  blaireaux,  qu’on  ne  trempe  jamais  dans 
l’huile  pour  les  nettoyer,  comme  les  autres  pinceaux.  . 4^7 
Comment  on  debarrasse  les  blaireaux  et  les  putois  du  peu 
de  couleur  qui  s’y  attache  quand  on  s’en  est  servi  . . . 4^9 
Comment  et  en  quel  cas  on  fait  usage  des  blaireaux  et 

putois 4?® 

Ce  qu’il  y a de  mieux  à faire  pour  la  conservation  d’un 
grand  blaii^eau  qui  a été  imprégné  de  vernis 47^ 

XXV. ^  LEÇON. 

Des  bois  dont  on  fait  les  palettes  j de  leur  forme  et  pro- 
portion   474 

Comment  on  prépare  le  bois  d’une  palette  , on  la  dresse 
et  on  la  polit,  pour  qu’elle  n’absorbe  pas  l’huile  contenue 

dans  les  couleurs  à peindre 47^ 

Qu’il  faut  avoir  deux  ou  trois  palettes  de  rechange.  . . . 47^ 
Ne  jamais  laisser  passer  un  soir  sans  nettoyer  palettes, 

brosses,  etc.  479 

Comment  on  transporte  les  couleurs  d’une  palette  qui  a 

déjà  servi  sur  une  autre,  pour  le  lendemain 4^® 

Comment  on  nettoie  une  palette 4®^ 

Qu’on  ne  doit  pas  se  figurer  que  l’état  d’un  peintre  n’exige 
aucune  peine  et  qu’il  soit  tout  agrément  5 ce  n’est  point 
une  occupation  de  paresseux 4^^ 

XXVI. '  LEÇON. 

De  la  structure  des  chevalets,  depuis  les  plus  simples  jus- 
qu’aux plus  composés  et  commodes 4^5 

Des  chevalets  les  plus  simples 4^5 

Des  chevalets  à vis  de  pression 4^^ 


xliv  TABLE  RAISONNÉE 

Pages, 

Des  chevalets  à.  crémaillère,  les  plus  usités  et  les  plus  com- 
modes  49® 

De  réquerre  en  fer  F,  servant  à accrocher  l’appui-main 

(nouvelle  invention,  voir  les  planches) 497 

Appui-main  en  baguette  de  bois  léger,  le  plus  simple  et 

le  plus  usité 49^ 

Nouvel  appui-main  à planchette,  sur  lequel,  au  besoin, 
l’on  peut  appuyer  aussi  le  coude  pour  de  très -petits 

détails 499 

Construction  de  la  pièce  à crémaillère  ou  l’on  peut  au 

besoin  appuyer  le  coude 5oi 

Sorte  de  chaise  ayant  le  dossier  devant,  lequel  sert  aussi 
d’appui-main  ou  de  porte-bras.  5o3 

XXVII."  LEÇON. 

Des  toiles,  cartons,  panneaux  et  autres  substances,  sur 

lesquels  les  peintres  ont  coutume  de  peindre 5o6 

Du  choix  des  meilleures  toiles  à peindre  et  de  leur  qualité 

et  finesse 5o8 

{Note.)  Dès  boîtes  à couleurs  ou  caissettes  dont  on  fait 
usage  pour  peindre  le  paysage  d’après  nature  à la  cam- 
pagne   5o8 

XXVIII."  LEÇON. 

Construction  des  châssis  à clefs  pour  y tendre  les  toiles  à 

peindre 5ii 

Qu’on  les  fait  d’un  bois  léger,  comme  le  sapin,  et  qu’on 
leur  donne  une  épaisseur  proportionnée  à leur  dimen- 
sion   5 1 1 

On  fait  les  clefs  en  bois  dur,  et  on  en  place  partout  où 

il  y a des  angles  et  une  traverse.  . . 5 1 2 

Chasser  les  clefs  avec  précaution,  et  toutes  peu  à peu  et 
également  5iS 

XXIX."  LEÇON. 

Méthode  pour  couper  les  toiles  justes  à la  grandeur  des 

châssis,  en  laissant  un  rebord  pour  les  clouer 5i8 

Comment  il  faut  clouer  les  toiles  pour  qu’elles  soient 
egalement  tendues  et  à droit  fil  sur  les  châssis 5 20 


DES  MATIÈRES.  xlv 

Pagrs. 

XXX/  LEÇON. 

Comment  on, ponce  une  toile  déjà  tendue  et  imprimée, 
et  comment  il  faut  aplanir  d’abord  la  pierre-ponce  . . 52G 
De  l’impression  des  toiles  à Thuile  ; manière  d’étendre 

égtdement  la  pâte  de  la  couleur 529 

De  la  grande  lame  avec  laquelle  on  étend  l’impression 

tout  en  égalisant  la  couleur  sur  la  toile 53  i 

Qu’il  ne  faut  jamais  mêler,  dans  la  couleur  à imprimer, 
ni  essence  de  térébenthine,  ni  de  l’eau,  ni  aucune  dro- 
gue étrangère,  à l’huile  de  lin  ou  à celle  de  noix,  que 

je  préfère 532 

En  résumé,  quelle  est  la  teinte  d’impression  que  je  conseille.  533 
Préparations  à la  colle,  sans  huile,  pour  imprimer  les  toiles, 

etc 535 

Des  grands  avantages  des  impressions  à la  colle  et  du  seul 

petit  inconvénient  qui  leur  est  inhérent.  535 

Considérations  sur  le  peu  d’importance  que  mettent  les 
artistes,  et  nommément  les  Français,  à ne  se  servir  que 
de  bonnes  couleurs  bien  épurées,  solides  et  parfaitement 
bien  broyées,  pour  la  conservation  de  leurs  plus  beaux 

ouvrages 536 

Qu’il  est  déplorable  de  voir  des  chefs-d’œuvre  se  ternir  et 
perdre  une  grande  partie  de  leur  mérite  et  de  leur  fraî- 
cheur première  au  bout  de  fort  peu  de  temps 536 

Quelle  est  la  raison  de  cette  fatale  négligence,  que  n’ont 
pas  eue  les  Hollandais  ni  les  Flamands,  non  plus  que 

les  anciens  Allemands  et  les  Vénitiens 536 

Je  reviens  aux  avantages  de  l’impression  à la  colle  déjà 

propre  à la  conservation  du  coloris 537 

{Note.)  Ce  qu’on  appelle  peindre  au  premier  coup  ....  538 
Manière  d’imprimer  à la  colle  avec  de  la  colle  de  farine 
et  de  la  terre  de  pipe  assez,  bien  épurée  et  broyée.  . . SSq 
Qu’il  fatit  n’étendre  que  très -peu  de  couleur  à la  fois, 
l’étendre  promptement  sans  repasser  deux  fois  de  suite 
sur  le  meme  endroit,  pour  éviter  les  épaisseurs,  etc.  . 54o 
Comment  on  réussit  à tendre  également  le  papier  sur  une 
planche  faile  exprès,  soit  pour  rimprimer,  soit  qu’on 
veuille  faire  un  dessin  au  lavis  on  à raquarcllc 5^2 


xlvj 


ÎABLE  RAISONNÉE 


Pages; 


XXXI."  LEÇON. 

Du  vernis  provisoire  au  blanc  d’œuf,  et  comment  il  faut 

le  préparer  et  l’appliquer  sur  le  tableau 545 

Qu’il  y a de  grands  inconvéniens  k trop  se  hâter  d’appli- 
quer un  blanc  d’œuf. . 546 

Comment  on  lave  un  tableau  avant  d’y  mettre  le  blanc 

d’œuf 547 

Préparation  du  blanc  d’œuf  et  manière  de  l’appliquer  . . 546 
Manière  d’enlever  le  blanc  d’œuf  de  dessus  le  tableau, 

pour  en  mettre  un  second  ou  pour  le  vernir 55<> 

Qu’il  serait  k souhaiter  qu’on  pût  rendre  aux  tableaux  k 
l’buile  toute  leur  fraîcheur  et  leur  transparence  sans 
les  vernir 5 et  pourquoi 55i 

XXXII."  LEÇON. 

Composition  du  vernis  k l’essence  pour  tableaux 556 

Pourquoi  les  vernis  k l’esprit-de-vin  ou  tout  autre  que 
ceux  k l’essence  ne  valent  rien  pour  les  tableaux  ...  553 

Première  méthode  de  faire  le  vernis  sur  le  feu 555 

Seconde  méthode,  au  bain-marie.  558 

Troisième  méthode,  au  bain  de  sable  . 559 

Quatrième  méthode,  pour  fondre  le  mastic  k l’ardeur  du 
soleil  d’été  : la  meilleure  de  toutes 56o 

XXXIII."  LEÇON. 

Comment  il  faut  s’y  prendre  pour  étendre  convenablement 

le  vernis  sur  un  tableau 563 

Récapitulation  sommaire  des  choses  essentielles  k faire 
quand  on  vernit  un  tableau 567 

XXXIV."  LEÇON. 

Comment  on  enlève  un  vieux  vernis  qui  a roussi  pour  en 

remettre  un  nouveau 571 

Méthode  pour  enlever  un  vernis  avec  de  l’eau-de-vie 
d’abord,  et  quelques  secondes  après  avec  de  l’eau  pure.  57a 
Méthode  pour  enlever  un  vernis  k sec  et  avec  le  bout  des 

doigts . 5y 3 

(IVote.)  Que  de  plus  amples  instructions  sur  la  restaura- 


DES  MATIÈRES. 


xlvij 

l'age». 

lion  et  la  connaissance  des  anciens  tableaux  demande- 
raient plusieurs  volumes,  en  sorte  que  je  renvoie  à 
Burtin  et  à d’autres  auteurs  qui  ont  traite  cette  matière 

à fond 5^3 

Qu’il  ne  faut  jamais  laisser  la  liberté  à un  restaurateur 
de  tableaux  de  le  repeindre  çà  et  Ik,  sans  lui  en  donner 
un  consentement  formel,  sans  quoi  l’ouvrage  perd  la 

moitié  de  son  prix  de  vente 

Des  précautions  à prendre  pour  la  conservation  des  ta- 


bleaux   5;6 

XXXV.*  LEÇON. 

Comment  il  faut  balayer  un  atelier  sans  élever  de  la 

poussière 5^8 

Manière  de  peindre  les  planchers  à l’huile,  comme  on  le 

fait  dans  le  nord  de  l’Allemagne 579 

Qu’on  lave  ces  planchers  peints  tous  les  matins  avec  des 

linges  humides,  sans  peine  et  sans  poussière 58 r 

Que  quelques-uns  ressemblent  à de  beaux  tapis,  d’autres 

à des  parquets  de  marbre,  etc 583 

Liste  de  quelques  bons  ouvrages  relatifs  à la  peinture  en 
général,  ainsi  qu’k  la  perspective  et  à l’art  de  connaître 
et  de  restaurer  les  anciens  tableaux 583 


PLANCHE 

Des  outils  nécessaires  au  broiement  des  couleurs^  glaces, 
molettes,  et  profil  d’une  table  pliante  D et  de  son  appui 
mobile  T.  (Voyez  le  texte,  leçon  V.%  page  1 1 1 et  sui- 
vantes, ou  cherchez  chaque  objet  séparé  dans  la  table 
raisonnée , tant  pour  ceci  que  pour  toutes  les  autres 
planches.) 585 

PLANCHE  IL* 

Plan  de  la  table  ci-dessus.  (Voyez  le  texte,  leçon  V.', 
page  i34  et  suivantes.  ) 589 

PLANCHE  III.* 

Boîte  h couleur  avec  tout  ce  qu’elle  contient.  (Il  n’en  est 
pas  autrement  parlé  dans  le  texte,  si  ce  n’est  en  passant 


xiviij 


TABLE  RAISONNÉE  DES  MATIÈRES. 


Pages, 

dans  la  leçon  XXIV.®,  page  4^8  ? et  ensuite  4^5  et  sui- 
Tantes -,  voyez  la  note  de  la  page  465.) SgS 

Une  vessie  de  grosseur  naturelle.  (Voyez  la  leçon  III-®, 
page  91  et  suiv. , pour  mettre  les  couleurs  en  vessie.)  . . SgS 

PLANCHE  IV.« 

Chevalets  à crémaillère  et  appui-mains  de  plusieurs  sortes. 
(Voyez  le  texte,  pages  489  et  690,  et  en  général  toute 
la  leçon  XXVI.®) 596 

PLANCHE  V.® 

Chevalet  à vis  de  pression,  rideau  mouvant,  et  blaireau 
et  putois.  (Voyez  le  texte,  page  488  et  suivantes,  pour 
ce  chevalet^  voyez  pour  les  blaireaux  page  4^7  et  sui- 
vantes, et  pour  le  rideau  mouvant,  voyez  page  4^8, 
leçon  XXIII.®).  606 

PLANCHE  VI.® 

Des  châssis  à clefs,  des  pinceaux,  brosses,  putois  et  blai- 
reaux, et  pour  les  toiles  à reflets.  (Voyez  dans  le  texte, 
pour  les  châssis , pa^e  5 1 1 ; pour  les  pinceaux  et  les 
brosses,  à la  note,  pages  287  et  288,  et  au  texte, 
pages  455  à 459  et  461  jusqu’à  467  V pour  les  putois  et 
les  blaireaux,  pages  253  et  467  jusqu’à  47 blaireau 
à vernir,  dit  à patte  d’oie  , pages  472  et  478  j pour  les 
toiles  à reflets  et  les  pieds  où  on  les  suspend,  pages  43  2 
jusqu’à  4355  lisez  la  note  de  page  434-) 609 

PLANCHE  VII.® 

Du  bois  d’une  palette,  de  sa  forme,  et  du  godet  d’huile 
grasse.  (Voyez  au  texte,  page  474?  pour  le  bois,  et 
voir  pour  le  godet  d’iiuile  grasse,  pages  86, 87  et  61 5.).  61 5 


LISTE  DE  COULEURS. 


xlix^ 

Liste  éprouvée  des  meilleures  Couleurs  pour  la 
Peinture  à V huile  pour  Tableaux  ^ accompa^^née 
de  leurs  qualités  plus  ou  moins  siccatives. 

BLANCS. 

1.  Blanc  de  Crems  ou  de  Cremnitz  le  plus  beau  (sèche 

promptement). 

2.  Blanc  de  plomb  le  plus  économique,  pour  des  fonds, 

etc.  (sèche  promptement). 

JAUNES. 

5.  Jaune  de  Naples  (sèche  bien). 

4.  Ocre  jaune-clair  (sèche  assez  lentement,  employé  pur). 

5.  Ocre  de  rue  ou  jaune  obscur  (sèche  mieux  que  le 

précédent). 

' 6.  Jaune  d’Inde;  en  anglais,  îndian  jellow  (sèche  diffi- 

cilement sans  huile  grasse). 

BOUGES. 

7.  Ocre  rouge-clair  (sèche  assez  bien). 

8.  Ocre  rouge-foncé  ou  brun-rôuge  [idem). 

9.  Cinabre  de  Hollande  (sèche  lentement). 

10.  Cinabre  de  Chine,  dit  vermillon  [idem). 

1 1 . Laque  de  garance  rose  ou  claire  (sèche  très-lentement). 

12.  Laque  de  garance  cramoisie  ou  foncée  [idem). 

i5.  Laque  de  Venise  brûlée  , ou  , à défaut  de  celle-ci , du 
beau  carmin  brûlé;  couleur  qu’il  faut  brûler  soi- 
méme  (sèche  lentement). 

14.  Rouge  d’Angleterre  (sèche  passablement).* 

1 On  a un  beau  blanc  qu’on  appelle  à Paris  blanc  d'argent;  mais, 
sans  oser  l’affirmer,  j’ai  de  fortes  raisons  de  croire  que  ce  n’est  autre  que 
du  blanc  ou  oxide  de  plomb , dit  blanc  de  Crems , bien  épuré. 

a La  terre  d’Italie  calcinée  donne  un  brun -rouge  foncé  très -beau; 
mais  je  la  retranche , parce  qu’elle  noircit  beaucoup  ; au  lieu  que  le  rouge 
d’Anglelerie,  n’étant  pas  bitumineux,  ne  fait  pas  cet  effet,  (Voyez  au  reste 
. ce  que  j’en  dis  page  aS.  ) 


1 


LISTE  DE  COULEURS. 


BLEUS. 

N.®  i5.  Bleu  d^outremer  clair  (sèche  lentement,  emplojé  pur). 

16.  Bleu  d’outremer  plus  foncé  [idem). 

17.  Bleu  de  Prusse  anglais  (sèche  bien). 

18.  Bleu  de  cobalt,  dit  smalt  (sèche  très-promptement). 

19.  Bleu  de  Thénard,  tiré  du  cobalt  (sèche  moins  que  le 

précédent). 

N’emplojez  jamais  à Phuile  ni  les  cendres  bleues,  ni  le  bleu 
minéral  dit  Amers , ni  V indigo,  ni  aucun  autre  que  ceux 
que  j’indique  ici  : ils  verdissent  ou  noircissent  tous , et  ne 
sont  bons  ou  passables  qu’emplojés  à l’eau. 

B II  U N s. 

N.® 20.  Terre  de  Sienne  non  calcinée  (sèche  difficilement). 

21.  Terre  de  Sienne  calcinée  [idem). 

22.  Brun  de  Prusse  ordinaire  (sèche  bien).* 

23.  Brun  de  Prusse  anglais  (sèche  passablement).^ 

24.  Asphalte  ou  bitume  de  Judée  (sèche  très-difficilement). 

25.  Terre  de  Cassel  (sèche  très-lentement). 

26.  Terre  de  Cologne  [idem). 

27.  Brun  composé  [idem).^ 

NOIRS.  4 

28.  Noir  d’ivoire''',  très-noir  (sèche  difficilement). 

29.  Noir  de  café*^'^'%  peu  connu  (sèche  passablement). 

30.  Noir  de  papier doux  bleuâtre  [idem)^ 


1 J’appelle  le  n.®  22  brun  de  Prusse,  parce  qu’il  s’obtient  avec  du  bleu 
de  Prusse  ordinaire  et  qu’il  ne  réussit  pas  avec  du  bleu  de  Prusse  de  fabrique 
anglaise  : il  donne  une  superbe  teinte  de  bistre.  ( Voyez  page  49*  ) 

2 Celui-ci  s’obtient  avec  le  bleu  de  Prusse  fabriqué  en  Angleterre;  il 
ne  réussit  pas  avec  d’autres.  (Voyez  page  5i.) 

3 Ce  brun  composé  ne  s’achète  pas;  on  le  fait  sur  la  palette.  (Voyez 
page  66.) 

4 II  y a une  foule  d’autres  noirs  dont  on  pourrait  faire  usage,  puisque 
la  plupart  des  substances  réduites  en  charbon  donnent  une  espèce  de  noir  ; 
mais  il  existe  une  très- grande  différence  entre  eux  quant  à l’excellence. 
Tous  ceux-ci  sont  bons  : les  meilleurs  de  ceux  que  j’indique  sont  marqués 


LISTE  DE,  COULEURS-  Ij 

N.®  3i . Noir  de  bouchons très-bleuâtre  (sèche  lentement). 

32.  Noir  de  vigne bleuâtre  {idem). 

33.  Noir  de  Prusse très-noir-bleuâtre  (sèche  plus  vite 

que  tous  les  autres  noirs). 

34.  Noir  de  Russie,  terre  peu  connue,  très-noire  (sèche 

lentement). 

35.  Noir  d’os,  roussâtre  (sèche  dilFicilement). 

36.  Noir  de  pêche,  violâtre  (sèche  très-difficilement). 

VERTS. 

(De  peu  d’usage;  ne  sont  bons  que  pour  glacer.) 

37.  Vert-de-gris  distillé  ou  en  aiguilles  (sèche  très-diffici- 

lement). 

38.  Laque  verte  (sèche  très-difficilement).* 

Toutes  les  couleurs  qui  ne  sèchent  que  lentement  ou  diffi- 
cilement, etc.,  doivent  être  employées  avec  une  addition  plus 
ou  moins  grande  d’huile  grasse*;  mais  il  ne  faut  pas  faire 
cette  addition  en  mettant  les  couleurs  en  vessie , ni  même  en 
les  délavant  sur  la  palette^  : il  faut  seulement  n’j  mélanger 
rhuile  grasse  qu’au  bout  du  pinceau,  et  au  moment  où  l’on 
se  sert  de  ces  couleurs  en  peignant,  sans  quoi  elles  se  travaü- 


de  trois  * * *.  L’on  fera  Lien  de  s’y  tenir,  car  il  est  inulilc  d’en  avoir  de 
tant  de  sortes.  Ainsi , je  recommande  particulièrement  les  n.®*  29, 3i  et  33, 
soit  parce  qu’ils  sont  vile  broyés , soit  parce  qu’ils  sèchent  Lien  ou  parce 
qu’il  y en  a de  très-doux  bleuâtres,  comme  le  n.®  3i.  (Voyez  comment 
on  les  obtient  dans  les  leçons  i3.®,  page  iqS,  pour  le  noir  de  café;  leçon 
i5.®,  page  2o3,  pour  le  noir  de  bouchons,  et  leçon  16.®,  page  2o5,  pour 
le  noir  de  Prusse.  Ce  dernier  ne  peut  pas  se  faire  avec  le  bleu  de  Prusse 
anglais  ; il  faut  le  faire  avec  les  bleus  de  Prusse  médiocrement  foncés  de 
fabrique  qui  ne  soit  pas  anglaise.) 

I Voyez  à quel  usage  ces  deux  verts  peuvent  être  utiles  sans  incon- 
vénient, et  comment  il  faut  les  piréparcr  et  les  em]»loycr,  pages  75  et  79. 
Une  expérience  plus  longue  me  prouve  que  la  laque  verte  n.®  38  noircit 
un  peu  avec  le  temps  ; il  ne  faut  pas  en  faire  usage  : je  le  supprime. 

a Voyez  ce  que  c’est  que  l’huile  grasse  et  la  manière  de  la  faire, 
page  84,  leçon  2.® 

3 Voyez  la  manière  de  mettre  les  couleurs  en  messie,  j)agc  91 , leçon  3.*^ 

il 


LISTE  DE  COULEURS, 


îeraîeîit  trop  difficilement.  Il  est  des  cas  cependant  où  l’on 
peut  faire  entrer  une  certaine  quantité  d’huile  grasse  en  dé- 
lajant  les  couleurs  sur  la  palette  : c’est  lorsqu’on  fait  une  dra- 
perie noire,  ou  rouge,  ou  couleur  de  laque,  ou  très-brune, 
ou  bien  lorsqu’on  glace  d’outremer  ou  de  telles  autres  cou- 
leurs très-difficiles  à sécher  ; sans  cela  il  serait  trop  long  et 
trop  gênant  de  puiser  constamment  dans  le  godet  d’huile 
grasse  pour  ces  grandes  parties,  qui  doivent  ctre  achevées 
dans  la  journée,  ou  meme  en  deux  ou  trois  heures.  Mais 
lorsqu’on  peint  des  chairs,  il  ne  faut  jamais  introduire  l’huile 
grasse  d’avance  dans  les  teintes^  on  en  prend  seulement  à 
mesure  qu’on  en  a besoin  pour  les  ombres  très- fortes,  qui 
sèchent  difficilement  sans  cela. 

Quant  à l’asphalte,  il  faut  qii’il  soit  mis  en  vessie  à l’huile 
grasse  pure  et  sans  mélange,  sans  quoi  il  ne  sécherait  point. 
^'Vojez  les  pages  52  et  iqS.) 

Le  vert-de-gris  s’emploie  d’une  manière  toute  particulière. 
(Vo_yez  la  page  y 5.) 

Mais  toutes  les  fois  qu’il  entre  du  hîanc , ou  du  jaune  de 
Napîes,  ou  du  smalt^  dans  un  mélange,  il  est  superflu  et 
meme  nuisible  d’ajouter  de  Fhuile  grasse  : on  peut  seulement 
se  le  permettre  dans  les  fonds  qu’on  fait  promptement  cl  qu’on 
ne  craint  pas  autant  de  voir  roussir. 


I Voyez  quelle  est  la  qualité  desskcative  du  Lieu  de  smaît  et  à quoi  il 
est  bon , page  4n  Mais  il  ne  faut  pas  confondre  le  smalt  avec  le  Lieu  de 
Thénard,  quoique  Fun  et  Fautre  soient  tirés  du  cobalt,  et  que  chez  les 
marchands  de  couleurs  on  leur  donne  indistinctement  le  nom  de  Lieu  de 
cobalt.  (Voyez  ce  qu’est  le  hleu  de  Thénard,  page  45.) 


MANUEL 

DES 

JEÛNES  ARTISTES  ET  AMATEURS 

EN  PEINTURE. 


LEÇON. 

Observations  relatives  a chacune  des  trente- 
huit  couleurs  indiquées  dans  la  liste  pré- 
cédente des  couleurs, 

BLANCS. 

1.  Blanc  de  Crems  ou  Cremniiz^  le  même  qu^ on 
appelle  à Paris  Blanc  d’' argent. 

C’est  le  plus  parfait  de  tous  les  blancs  dont  on  fasse  usage 
dans  la  peinture  à l’huile.  Il  est  tiré  du  plomb  comme  le 
n."  2 ; mais  il  est  beaucoup  plus  purement  fabriqué  j c’est- 
à-dire  que  le  plomb  est  bien  oxidé  également  j sans  qu’il 
y reste  de  petites  parcelles  de  plomb  vif , comme  il  s’en 
trouve  souvent  dans  le  blanc  de  plomb  ordinaire  j ce  qui 
lui  ôte  sa  blancheur.  Il  est  indispensable  pour  peindre  les 
diairs , les  linges , les  ciels  j et  toutes  les  choses  qui  exigent 
de  la  fraîcheur  et  de  la  pureté  dans  la  couleur,  comme, 
par  exemple,  les  fleurs  et  les  belles  et  brillantes  étoffes. 
Je  conseille  à tous  ceux  qui  ne  peignent  pas  de  grands  ta- 
bleaux , de  ne  faire  usage  que  du  blanc  de  Crems , sans  ^ 
quoi  leurs  petits  ouvrages  prendront  promptemejit  une 
teinte  sale  et  dégradée.  Il  se  vend  dans  le  commerce  en 


J2  PREMIÈRE  LEÇON. 

petits  pains  carrés  de  deux  à trois  pouces  cubes.  Le  meÜ- 
ieur  doit  être  fort  lourd  et  dun  blanc  pur,  ne  tirant  ni 
sur  le  gris,  ni  sur  le  bleu,  ni  sur  le  jaune.  Il  faut  qu’il 
soit  dur , non  friable , et  qu’à  la  cassure  il  soit  franc  ; il 
faut  de  plus^qu’en  le  portant  sur  la  langue  il  la  happe , 
c’est-à-dire  qu’eUe  s’y  colle  un  peu. 

Ce  blanc  doit  être  broyé  à l’eau  trois  et  même  quatre 
fois  avant  que  d’être  mis  à l’huile  ; il  en  devient  beaucoup 
plus  beau.  A chaque  broyée  on  le  ramasse  lorsque  la  cou- 
leur a atteint  la  consistance  d’une  pommade , et  on  le  fait 
sécher  sur  du  papier  par  petits  tas  ou  grains,  qu’on  appelle 
trochisejues. 

Ces  trochisijues  ne  doivent  pas  être  d’un  gros  volume, 
la  grosseur  d’un  noj^au  de  prune  est  suffisante.  On  relève 
la  couleur  avec  une  spatule  de  corne  i , en  sorte  qu  elle  en 
prenne  chaque  fois  la  quantité  convenable , et  Ion  secoue 
la  spatule  du  côté  du  dos  par  le  milieu,  en  la  frappant 
contre  un  angle  dur , comme  un  petit  bâton , ou  seulement 
le  bord  d’une  table  : cette  petite  secousse  fait  tomber  les 
trochis(jues  sur  le  papier,  et  on  les  fait  sécher  ensuite  à 
l’abri  de  la  poussière.  On  répète  cette  opération  deux  ou 
trois  fois  sur  le  blanc , après  quoi  l’on  peut  lui  faire  subir 
le  mélange  de  l’huile , et  on  garde  le  surplus  en  poudre 
sèche  dans  une  bouteille  pour  d’autres  broyées  à l’huile. 

Il  faut  que  la  couleur  soit  parfaitement  sèche,  soit  pour 
la  broyer  à I huile , soit  pour  l’enfermer  en  trochisejues  dans 
une  boîte  ou  un  flacon,  sans  quoi  la  couleur  s’altérerait 
par  l’humidité  restante.  L’on  fait  de  même  pour  toutes  les 

I On  verra  à la  planche  II  ce  que  c’est  qu’une  spaiule , qui  se  nomme 
aussi  le  couteau  à couleur^  et  l’on  en  trouvera  l’explication  à la  3.®  leçon , 
®n  note. 


PREMIÈRE  LEÇON.  ^ 

autres  couleurs  qu’oii  veut  conserver  toutes  Lro^^éeSj  sé- 
chées et  en  trochiques  ; mais  pour  celles-ci  il  n’est  pas 
besoin  de  les  broyer  plus  d’une  fois  à l’eau. 

Il  iaut  que  ces  troddscjues  soient  sépares  de  trois  à ([uatre 
lignes  les  uns  des  autres,  afin  de  faciliter  leur  dessiccation  ; 
on  les  met  sécher  au  soleil  ou  sur  un  poêle,  pour  qu’ils 
restent  le  moins  possible  exposés  à l’air  et  à la  poussière. 
Ils  s’enlèvent  très-facilement  de  dessus  un  papier,  quand 
ils  sont  bien  secs. 

2,  Blanc  de  plomb. 

Ce  blanc  , qu’il  ne  faut  pas  confondre  avec  le  blanc  de 
céruse  ^ , n’est  qu’un  oxide  de  plomb , comme  le  blanc  de 
Crems  ; mais  il  est  fait  avec  moins  de  soin  et  de  précau- 
tions : aussi  est-il  moins  blanc  et  moins  cher , ce  qui  fait 
qu’on  l’emploie  volontiers  quand  on  peint  de  grands  tableaux 
qui  exigent  une  grande  quantité  de  couleur,  dans  les  fonds 
et  autres  grandes  parties,  où  la  beauté  du  blanc  n’est  pas 
d’une  absolue  nécessité,  et  surtout  pour  les  ébauches.  Du 
reste , tout  ce  qu’on  vient  de  dire  sur  le  blanc  de  Crems , 
peut  s’appliquer  à celui  - ci  5 mais  l’on  peut  s’en  tenir  à 
une  broyée  à Feau  avant  de  le  mettre  à Fhuile,  à moins 
qu’on  ne  tienne  à l’avoir  aussi  pur  que  possible. 

Il  est  bon  de  prendre  quelques  précautions  en  broyant 
les  blancs;  il  s’en  exhale  une  odeur  très-malfaisante,  sur- 
tout quand  on  les  broie  à l’huile.  L’on  fera  bien  de  l’aire 
cette  opération  ou  en  plein  air,  en  évitant  de  se  placer 

I La  céruse  est  un  amaî^aine  d’oxide  de  plomb  et  de  marne  blanche. 
Il  paraît  que  la  marne  que  les  Hollandais  possèdent  dans  leur  pajs,  a 
beaucoup  plus  de  corps  et  de  pesanteur  que  celle  qu’on  trouve  ailleurs,  ce 
qui  donne  la  supériorité  à leur  céruse. 


4 PREMIÈRE  LEÇON. 

SOUS  le  vent,  ou  en  tenant  la  fenêtre  ouverte  avec  un 
courant  d’air,  si  l’on  broie  dans  la  maison. 

Un  de  mes  amis  m’a  indiqué  un  procédé  pour  obtenir 
du  blanc  de  toute  pureté.  Je  n’ai  pas  eu  occasion  d’en  faire 
l’essai  moi-même,  mais  j’ai  toute  confiance  dans  sa  véra- 
cité et  sa  bonne  foi  *,  d’ailleurs  ce  procédé , qui  est  pra- 
tiqué par  d’autres , porte  avec  soi  tout  ce  qu’il  faut  pour 
convaincre  de  son  efficacité,  étant  fondé  sur  des  principes 
que  le  raisonnement  ne  peut  qu’approuver. 

Prenez,  je  suppose,  une  livre , plus  ou  moins,  de  beau 
marie  de  Crems , faites  -lui  subir , en  petites  parties , une 
première  broyée  à l’eau,  sans  vous  attacher  à ce  qu’il  soit 
très-fin  -,  vous  le  relèverez  de  dessus  la  pierre  en  bouillie 
de  l’épaisseur  d’une  forte  crème , et  vous  aurez  soin  que 
les  premières  broyées  ne  sèchent  point , mais  qu’ elles  se 
conservent  un  peu  liquides.  Pour  cela  vous  mettrez  chaque 
relevée  de  couleur  dans  un  pot  neuf  bien  vernissé,  ou  dans 
un  bol  de  faïence  ou  de  terre  de  pipe. 

Quand  tout  votre  blanc  est  broyé  et  qu’il  est  en  bouillie 
assez  épaisse , versez  par-dessus  cette  bouillie  la  valeur  d’un 
gobelet  à boire  de  très -bon  vinaigre  blanc  distillé;  vous 
remuerez  et  brouillerez  le  tout  toutes  les  heures , et  cela 
durant  une  journée  : vous  prendrez,  pour  le  remuer,  un 
tuyau  de  pipe  neuf,  que  l’acide  du  vinaigre  n’attaquera  pas. 
Si  votre  vinaigre  est  bon  et  bien  distillé,  il  nettoiera  toutes 
les  petites  particules  étrangères  qiii  peuvent  se  trouver  dans 
le  blanc , en  sorte  qu’il  ne  restera  plus  rien  qui  puisse  le 
ternir.  Cette  couleur  ainsi  préparée  donne  un  blanc  très- 
parfait  ; mais  il  faut  avoir  soin  d’en  extraire  tout  le  vinaigre 
par  des  lavages  récidivés,  et  jusqu’à  ce  que  l’eau  qui  sur- 
nage sur  le  blanc  (quand  on  l’a  laissée  reposer)  n’ait  plus 


PREMIÈRE  LEÇON.  5 

aucune  saveur  d’acidité  en  la  portant  sur  la  langue.  Ce  Idanc 
ainsi  rebroyé  à l’eau  jyure,  au  moins  trois  fois,  est  d’une 
qualité  supérieure  ; employ  é aussi  à l’eau  de  gomme  pour 
peindre  la  gouache , il  est  léger , très-subtil  j et  ne  reluit 
point  sur  le  papier , comme  il  arrive  au  blanc  de  Cremnitz 
qui  n’a  pas  subi  cette  opération. 

Pour  l’usage  de  la  peinture  à l’eau  j il  ne  faut  prendre 
que  l’écume  et  la  crème  qui  se  forment  dessus  après  qu’on 
les  a bien  fouettées  avec  un  petit  balai  de  bois  blanc  pelé 
et  sans  écorce , comme  pour  battre  les  œufs  à la  neige. 
Ce  blanc  est  encore  excellent  pour  peindre  la  miniature  ; 
mais  pour  ce  dernier  genre  de  peinture  on  y mêle  moitié 
d’alumine  J ou  terre  d’alun,  ce  qui  le  rend  très-léger. 

La  chimie  a trouvé  d’autres  blancs  très-beaux , et  qui , 
dit-on , ne  s’altèrent  point  du  tout , à quelque  exhalaison 
qu’on  les  expose.  Je  n’ai  point  eu  occasion  d'éprouver  ces 
blancs,  ainsi  je  n’en  peux  rien  dire;  mais  comme  ils  pour- 
ront être  plus  connus  dans  la  suite,  je  crois  devoir  en  parler 
ici.  L’un  de  ces  blancs  se  fait  avec  du  régule  d’antimoine, 
ou  autrement  dit  avec  la  neige  ou  fleurs  argentines  du  ré- 
gule d’antimoine  ; l’autre  se  compose  des  fleurs  de  zinc  : ils 
sont  l’un  et  l’autre  tirés  de  substances  minérales , en  sorte 
qu’ils  doivent  avoir  assez  de  corps  ou  d’opacité  pour  cou- 
vrir la  toile  employés  à l'huile. 

' JAUNES. 

N.”  3.  Jaune  de  NapJes. 

Ce  jaune  est  le  seul  jaune-clair  qui  soit  bon;  il  est  in- 
dispensable surtout  aux  peintres  de  paysages  et  de  fleurs , 
et  l’on  en  tire  aussi  un  bon  parti  pour  tous  les  autres  genres 
de  peinture  ; mais  il  ne  faut  jamais  s’en  servir  pour  le  mé- 


6 


PREMIÈRE  LEÇON. 


langer  dans  les  parties  éclairées  des  chairs  : Focre  janne 
vaut  infiniment  mieux  ; d’ailleurs,  outre  que  le  jaune  de 
Naples  verdit  un  peu , il  attaque  plusieurs  autres  couleurs  ; 
étant  chargé  d’arsenic  ^ , il  dénature  surtout  le  blanc  et  les 
cinabres.  Mais  il  peut  être  employé  utilement  dans  les  reflets 
des  chairs  du  coté  de  l’ombre  il  couvre  très-bien  ; et  comme 
il  tient  lieu  de  blanc  dans  ces  parties  peu  brillantes , on 
peut  se  servir  d’ocre  rouge-clair  au  lieu  de  cinabre  ; et  alors 
il  est  fort  bon,  et  même  beaucoup  meilleur  que  le  blanc, 
parce  qu’il  est  un  peu  moins  opaque,  lourd  et  froid.  Il 
est  excellent  encore  pour  toucher  le  feuiller  des  arbres  dans 
les  grandes  lumières,  les  métaux  jaunes,  ainsi  que  pour 
peindre  des  fleurs  et  des  draperies  jaune -clair.  Il  fait  de 
fort  jolis  verts -clairs  en  le  mêlant,  soit  avec  le  bleu  de 
Prusse , soit  avec  l’outremer.  Il  faut  le  broyer  avec  beau- 
coup de  propreté,  et  surtout  ne  jamais  le  relever  ni  le 
triturer  avec  une  spatule  de  fer , d’acier  ou  de  tout  autre 
métal,  sans  quoi  il  verdit  sur-le-champ.  Les  spatules  de 
corne  blonde  ou  d’ivoire  sont  les  seules  bonnes  pour  tous 
les  cas. 


I Un  artiste  m’a  assure'  qu’il  était  parvenu  à purifier  complètement  le 
jaune  de  Naples,  et  a lui  ôter  toutes  ses  qualités  malfaisantes  sans  le  priver 
de  sa  jolie  couleur,  et  cela  en  lui  faisant  subir  des  lessives  récidivées  d’eau 
chaude.  Il  met  son  jaune  dans  un  grand  pot  neuf  vernissé,  et  il  plate  ce 
pot , avec  beaucoup  d’eau  chaude , dans  un  poêle  ou  fourneau  modérément 
chauffé , de  façon  à entretenir  une  évaporation  continuelle  sans  ébullition. 
On  remue  la  couleur  avec  un  petit  bâton  plusieurs  fois  par  jour;  mais, 
avant  de  la  remuer,  on  a soin  d’enlever  l’écume  qui  s’est  formée  dessus, 
et  ensuite  on  ajoute  de  nouveau  de  l’eau.  Celte  opération  est  longue  et  sur- 
tout très-dangereuse  ; elle  peut  même  devenir  mortelle,  si  l’on  s’expose  à 
respirer  cette  évaporation  arsenicale.  Je  ne  l’indique  ici  que  pour  tout  dire , 
mais  je  ne  îa  conseille  point. 


PREMIÈRE  LEÇON. 


7 


N.°  4*  Ocre  jaune -clair. 

Ce  jaune  est  excellent,  quoiqu’cn  apparence  très-com- 
mun ^ ; il  est  surtout  indispensable  pour  les  carnations, 
et  il  est  bon  à tout.  Sans  les  ocres  l’on  ne  saurait  quelle 
autre  couleur  leur  substituer.  Sa  teinte,  un  peu  orangée 
plutôt  que  verdâtre , fait  que , mélangé  avec  les  rouges  et 
les  blancs , il  ne  perd  jamais  de  sa  pureté  ni  de  son  éclat, 
d’autant  plus  qu’il  n’attaque  aucune  autre  couleur  et  qu’il 
n’est  pas  susceptible  d’en  être  attaqué.  Cette  précieuse 
qualité  permet  au  peintre  de  mélanger  l’ocre  sans  crainte 
avec  toutes  les  autres  couleurs.  Elle  couvre  passablement 
bien  la  toile,  sans  être  lourde.  C’est  donc  une  excellente 
couleur,  et  qui  est  préférable,  pour  beaucoup  de  choses, 
et  surtout  pour  peindre  les  chairs,  à tous  les  autres  jaunes. 
Mais  l’ocre  claire  dont  il  est  ici  question  est  si  rempbe  de 
pierres  à feu  et  d’autres  corps  étrangers,  quelle  exige  un 
lavage  très-soigné  quand  on  l’achète  en  pains  bruts  ou  en 
poudre,  comme  elle  se  trouve  dans  le  commerce*,  et  après 
cela  il  faut  la  broyer  avec  le  plus  grand  soin  et  fort  long- 
temps, pour  quelle  se  manie  agréablement  et  qu’elle  ne 
perde  pas'^ses  belles  et  bonnes  qualités. 

(Voyez  la  4,® leçon,  où  il  est  parlé  de  la  manière  usitée 
pour  laver  les  couleurs,  etc.) 

]N.°  5.  Ocre  de  rue  ou  J aune-ohscur. 

Ce  jaune-obscur  remplace  l’ocre  jaune-clair  dans  tous 
les  mélanges  d’ombres  qui  doivent  être  d’une  teinte  vigou- 

1 L’ocre  jaune  est  la  meme  substance  que  'V’^'^attin  et  d’autres  appelleut 
jaune  de  Berri , parce  qu’on  en  trouve  dans  le  Berri. 


8 


PREMIÈRE  LEÇON, 


reuse  j et  qui  seraient  affaiblis  par  focre  claire  n.“  4 ; mais 
n’en  faites  jamais  usage  pour  toutes  les  teintes  lumineuses  ^ 
tant  des  cliairs  que  de  tout  autre  objet  qu’on  veut  tonir 
d’une  teinte  brillante ^ parce  qu’il  pousse  toujours  un  peu 
au  brun , surtout  quand  on  le  mêle  avec  le  blanc.  Mais 
cette  couleur  est  bonne  à tout  autre  usage.  Elle  couvre 
bien  J sans  être  trop  opaque;  mélangée  avec  le  bleu  de 
Prusse , elle  fait  des  verts-chauds  très-utiles  ; et  mélangée 
de  noir  et  d’un  peu  de  rouge-brun , elle  donne  des  tons 
excellons  pour  les  fonds , les  terrains,,  les  meubles,  etc. 
J’estime  fort  cette  couleur  quand  elle  est  de  bonne  qualité 
et  qu’elle  n’est  pas  de  celle  qui  est  bitumineuse , ce  qui  la 
fait  noircir. 

N.°  6.  Jaune  indien  (^indian  j elloi^^ ^ en  anglais). 

Ce  jaune,  quoique  d’une  substance  végétale,  à ce  que 
je  présume,  n’en  est  pas  moins  d’une  solidité  à toute 
épreuve,  et  qui  ne  peut  se  comparer  qu’à  la  beauté  de  sa 
couleur,  approchant  de  la  plus  belle  gomme  gutte.  Mais 5 
au  lieu  que  cette  dernière  est  une  gomme  qui  ne  peut  guère 
être  employée  à l’huile  le  jaune  indien , réduit  en  poudre 
et  ensuite  bien  desséché  avant  que  de  le  délayer  à l’huile , 
est  d’une  nature  tellement  propre  à teindre  toutes  les  autres 

I L’on  peut  dépouiller  la  gomme  gutte  de  sa  g«mme  naturelle,  et  en 
tirer  un  jaune  très-pur  et  très-vif  qui  se  réduit  en  poudre,  et  dont  plusieurs 
peintres  de  paysages  font  usage  en  Suisse,  soit  pour  l’aquareîle,  soit  pour 
la  gouache  et  pour  la  miniature.  Il  se  pourrait  que  ce  résidu,  ainsi  dé- 
pouillé de  sa  gomme,  fût  un  beau  jaune  jonquille,  propre  à être  employé 
à l’huile  : je  l’ignore,  ne  l’ayant  pas  éprouvé  autrement  qu’à  l’eau.  C’est 
un  essai  à faire  ; mais  je  suppose  que  ce  ne  peut  être  pour  l’huile  qu’une 
couleur  propre  à glacer,  car  elle  n’a  presque  point  de  corps.  L’on  met 
quelques  onces  de  gomme  gutte  bien  choisie  dans  un  pot  vernissé  qui  soit 


PREMIÈRE  LECOiN'.  9 

couleurs  par  la  ténuité  de  ses  molécules  j qu’il  n’est  propre 
qu  a faire  des  glacis  ‘ , ou  à être  mélangé  dans  les  ocres 
ou  dans  le  jaune  de  Naples,  quand  on  veut  vivifier  leur 
couleur  et  les  rendre  plus  brillans  en  beau  jaune-,  mais 
comme  il  n’a  pas  assez  de  corps  par  soi-même,  il  ne  faut 
point  s’en  servir  pour  empâter  : il  ne  couvre  pas  du  tout. 

Ce  jaune  n’est  pas  encore  très-connu;  il  vient  d’Angle- 
terre, et  je  suis  un  des  premiers,  je  crois,  qui  l’ait  fait  con- 
naître sur  le  continent.  Il  est  assez  cher  ; il  se  vend  à 
Londres  six  schellings,  c’est-à-dire  à peu  près  six  francs, 
l’once.  Mais,  au  reste,  il  est  tellement  léger,  et  il  foisonne 
si  abondamment,  qu’avec  une  once  on  en  a pour  l’usage 
de  bien  des  années , car  on  en  emploie  peu. 

Il  faut  le  bien  choisir.  Il  y en  a beaucoup  dont  la  couleur 
jaune  tire  sur  le  verdâtre.  Il  est  fort  bon  pour  glacer  des 
verts  dans  le  paysage  et  pour  beaucoup  d’autres  choses  ; 
mais  je  préfère  celui  qui  est  d’un  jaune  doré,  couleur  de 
la  fleur  qu’on  nomme  bouton-d’or,  parce  qu’on  en  peut 
faire  tout  ce  qu’on  veut,  soit  des  verts,  soit  des  glacis  de 
jaune  éclatant  pour  les  draperies,  les  fleurs,  etc.  Il  faut 
bien  se  garder  d’en  jamais  faire  entrer  dans  les  teintes  des 
rhairs  ni  dans  les  ciels  ; il  absorberait  toutes  les  teintes 
par  sa  qualité  foisonnante,  et  l’on  ne  pourrait  plus  s’en 

neuf  et  n’ait  jamais  servi  ; Ton  jette  de  l’eau  filtrée  dessus,  et  on  la  laisse 
fondre;  chaque  jour  on  rejette  toute  l’eau,  en  s’arrêtant  lorsqu’on  volt  le 
sédiment  jaune  près  de  s’écouler  avec  l’eau  jaune  qu’on  veut  rejeter  ; on 
ajoute  de  la  nouvelle  eau  a la  place  de  celle  qu’on  a enlevée,  et  assez  pour 
qu’il  y en  ait  quatre  ou  cinq  pouces  au-dessus  du  jaune;  on  fait  cette 
opération  pendant  au  moins  six  semaines , après  quoi  l’on  recueille  le  jaune , ♦ 
qu’on  fait  sécher , et  qui  peut  servir  à rehausser  comme  le  jaune  de  Na- 
ples, tant  il  est  dénommé. 

J Voyez  la  6/  leçon , pour  les  glacis  et  les  préparations. 


lO  PREMIÈRE  LEÇON. 

débarrasser.  Mais,  je  le  répète,  le  jaune  indien  ne  peut 
être  remplacé  par  aucun  autre  jaune  pour  glacer  par-dessus 
de  l’ocre  ou. du  jaune  de  Naples,  quand  ces  dernières  cou- 
leurs sont  bien  sèches.  On  obtient  alors  un  jaune  dont 
aucun  autre  n’approche  pour  la  beauté.  On  s’en  sert  uti- 
lement encore  pour  modifier  certains  tons,  comme  je  l’in- 
diquerai dans  la  suite , en  le  mélangeant  tantôt  avec  des 
ocres,  tantôt  avec  du  bleu  de  Prusse,  ou  de  la  laque, 
ou  de  l'outremer,  suivant  les  glacis  ou  les  préparations 
qu’on  a dessein  de  faire.  ^ 

De  plusieurs  autres  especes  de  jaunes  dont  Une  faut 
pas  faire  usage. 

Ce  sont,  1.*’  le  jaune  de  chrome  ; 2.*  le  jaune  minéral; 
3.'’  les  laques  jaunes;  4.°  les  orpins;  ô.**  les  stils  de  grain 
de  Troyes  et  autres,  etc. 

Je  n’ai  point  lait  entrer  dans  l’indication  des  bonnes 
couleurs  aucune  de  celles  ci-dessus , parce  qu  elles  altèrent 
les  autres  couleurs , s’altèrent  elles-mêmes , ou  bien  parce 
qu’elles  ne  sont  pas  durables. 

Le  jaune  de  chrome  est  d’un  jaune  éclatant  et  doré  qui 
couvre  bien  et  se  manie  à merveille  ; mais  c’est  une  cou- 
leur qui  change  et  lait  changer  toutes  celles  qu’on  lui  as- 
socie. L’on  peut  hasarder  de  s’en  servir  pour  les  rehauts 
de  certaines  étoffes  jaunes  et  les  brillans  des  dorures, 
pourvu  qu’on  l’emploie  pur  et  à sec,  c’est-à-dire  sur  un 
dessous  tout-à-fait  sec,  en  touchant  son  ouvrage  fran- 
chement : il  change  alors  beaucoup  moins.  Mais  si  vous 

I N’oubliez  pas  que,  pour  employer  toutes  espèces  de  couleurs  en  glacis, 
ïl  faut  y ajouter  de  l’huile  grasse , et  surtout  à toutes  celles  qui  sont  peu 
siccatives  : il  n’y  a que  le  blanc  où  il  n’en  faille  jamais  faire  entrer. 


PREMIÈRE  LEÇON.  1 1 

le  mêliez  avec  du  blanc  ou  du  bleu  de  Prusse , il  devien- 
drait affreux.  Ainsi , à tout  prendre , il  vaut  beaticoup  mieux 
n’en  faire  aucun  usage:  l’ocre  jaune  et  l’ocre  de  rue,  sui- 
vant le  cas,  valent  beaucoup  mieux;  elles  ne  s’altèrent 
jamais  ; et'si  votre  intention  est  de  produire  un  jaune  très- 
brillant,  vous  y parviendrez  aisément  en  les  glaçant  de 
jaune  indien  quand  elles  sont  sèches. 

Le  jaune  minéral  noircit  et  altère  les  autres  couleurs  ; 
il  est  d’ailleurs  tout-à-fait  superflu. 

Les  laques  jaunes  ne  sont  pas  solides;  elles  perdent 
toutes  plus  ou  moins  leur  couleur. 

La  laque  d’Anvers  ne  pâlit  pas;  mais  elle  perd  sa  teinte 
jaune,  et  devient  brunâtre,  exposée  à l’air  ou  au  soleil. 

Tous  les  orpins  sont  dangereux  et  mauvais,  parce  qu’ils 
contiennent  beaucoup  d’arsenic , ce  qui  détruit  toutes  les 
autres  couleurs  ; et  c’est  pour  cette  raison  qu’il  faut  les  rejeter. 

Quant  au  stil  de  grain  de  Troycs,  qui  est  d’un  fort  joli 
jaune  citron,  il  n’a  aucune  solidité,  et  devient  blanc  sale 
au  bout  de  fort  peu  de  temps.  Je  le  rejette  donc  avec  tous 
les  stils  de  grain  d’Angleterre  et  autres,  car  ils  sont  tous 
plus  ou  moins  sujets  à s’évaporer;  d’ailleurs,  rien  de  plus 
aisé  que  de  savoir  s’en  passer , en  leur  substituant  des  cou- 
leurs au  moins  aussi  belles , et  qui  sont  de  toute  solidité. 
Laissons  toutes  ces  couleurs  perfides  ou  douteuses  aux 
X'  crnisseurs  et  aux  carrossiers , mais  ne  les  emploj^ons  pas 
dans  les  ouvrages  de  l’art.  ^ 


ï Le  jaune  de  chrome  peut  être  employé'  sans  danger  dans  la  miniature 
et  la  gouache.  Il  ne  change  pas  sensiblement  délayé  à l’eau  gommée;  mais 
H ne  faut  s’en  servir  cpie  pour  les  fonds  et  quelques  draperies  , en  évitant  de 
porter  le  pinceau  h la  bouche,  de  même  que  si  vous  employet  des  orpins, 
le  blanc  et  le  jaune  de  Naples  : ce  sont  des  jvoisons  très-corrosifs. 


1 2 PREMIÈRE  LEÇON. 

ROUGES  DIVERS.  « 

N.”  7.  Ocre  rouge -clair. 

On  trouve  de  l’ocre  rouge  native.  C’est  cpUe  que  je 
préfère , parce  qu  elle  est  plus  lumineuse  que  celle  qu’on 
obtient  par  la  calcination  de  l’ocre  jaune -clair  n."  4. 
Néanmoins  celle-ci  est  fort  bonne  aussi;  elle  devient  rouge 
en  la  calcinant  dans  une  cuiller  de  fer  sur  quelques  char- 
bons ardens.  Peu  de  minutes  suffisent  pour  la  faire  devenir 
de  l’ocre  rouge-clair  ; mais  pour  cet  effet  il  ne  faut  pas  la 
laisser  en  gros  pains,  telle  qu’on  la  trouve  dans  le  com- 
merce ; il  faut  la  concasser  en  petits  morceaux  de  la  gros- 
seur à peu  près  d’une  noisette  ^ . Cette  couleur  rouge  n’est 
pas  à beaucoup  près  d’une  couleur  aussi  éclatante  que  le 
sont  les  cinabres  ; mais  dans  beaucoup  de  cas  elle  leur  est 
préférable , parce  qu’elle  est  moins  âcre  à l’œil  et  qu  elle 
est  plus  harmonieuse  dans  certains  mélanges , soit  dans  les 
chairs , soit  dans  les  draperies  et  dans  le  paysage , ou  autres 
teintes  lourdes.  Elle  a d’ailleurs  la  grande  et  inestimable 
qualité  d’êtiœ  très-innocente  de  sa  nature,  et  de  pouvoir 
être  employée  partout  sans  courir  le  moindre  risque  qu’elle 
attaque  les  autres  couleurs  ou  qu  elle  en  soit  altérée.  L’ocre 
rouge-clair  remplace  avec  avantage  les  cinabres  pour  toutes 
les  teintes  locales  des  chairs,  toutes  les  fois  qu’on  a des 
teints  mâles  à peindre  ; en  un  mot,  c’est  une  couleur  ex- 
cellente et  qui  est  de  toute  solidité. 

N.°  8.  Ocre  rouge-hrun , ou  hrun-rouge  foncé. 

On  trouve  du  brun-rouge  natif  ; mais  on  peut  l’obtenir 


ï Voyez  la  6.®  leçon. 


PREMIÈRE  LEÇON. 

en  faisant  calciner  de  l’ocre  de  rue  n.”  5.  On  s y pi  crid  de 
la  même  ^manière  que  pour  calciner  l’ocre  jaune  dont  je 
viens  de  parler. 

Ce  brun-rouge  foncé  est  très-vigoureux-,  mais  il  ne  faut 
l’employer  qu’avec  discrétion,  car  il  augmente  beaucoup 
d’intensité  à l’huile,  et  foisonne  prodigieusement.  C’est 
pourquoi  vous  ne  l’emploîrez  dans  aucune  partie  claire  et 
lumineuse,  et  surtout  pas  dans  les  lumières  des  carnations, 
ni  même  dans  les  ombres  douces.  Réservez-le  pour  toutes 
les  ombres’  et  les  touches  obscures  et  vigoureuses , et  par- 
ticulièrement celles  des  narines,  de  la  bouche,  en  y ajou- 
tant beaucoup  de  laque  foncée  cramoisie,  ainsi  que  pour 
les  plus  fortes  ombres,  mélangé  avec  de  l’ocre  de  rue  et 
de  l’outremer  foncé , mêlé  d’un  tiers  de  noir  " pour  finir 
les  chairs.  11  est  bon  pour  beaucoup  d’autres  cas,  qu’il 
serait  trop  long  d’énumérer,  comme  dans  les  draperies 
d’un  rouge  ou  d’un  brun  obscur,  et  même  pour  les  om- 
bres des  draperies  rouge -clair,  en  les  mêlant  tantôt  avec 
le  cinabre , tantôt  avec  les  laques  de  garance,  suivant  le  cas. 
Je  donnerai  plus  d’étendue  à ces  détails  dans  la  suite.  ^ 

N.°  9-  Cinabre  de  Hollande. 

On  fabrique  en  tout  pays  du  cinabre  -,  mais  celui  qu’on 
tire  de  la  Hollande  m’a  touj  ours  paru  le  meilleur.  On  en 
vend  de  toute  espèce  dans  le  commerce.  Il  faut  se  mener 
de  celui  qui  porte  une  couleur  trop  brillante  et  tirant  sur 
la  couleur  aurore  \ ce  qui  est  une  preuve  qu’il  n’est  pas 
pur  et  qu’on  y a mélangé  une  portion  de  minium,  qui  est 

1 Voyez  la  17.*^  leçon,  pour  la  composition  d’une  palette  d’ébaurhes. 
Voyez  aussi  la  19.®  leçon , pour  la  palette  à achever  les  chairs. 


i4  PREMIÈRE  LEÇON. 

d’un  rouge -orangé  très  - éclatant.  Ce  minium  n’est  autre 
que  de  l’oxide  de  plomb  fortement  calciné  : or , cette  cou- 
leur ne  vaut  rien  pour  les  tableaux  -,  elle  noircit  beaucoup 
quand  on  l’emploie  à l’huile , et  fait  également  noircir  les 
cinabres  qui  sont  composés  de  soufre  et  de  mercure. 

On  vend  aussi  du  cinabre  natif  et  en  aiguilles  ; on  le 
trouve  dans  les  mines  de  mercure.  Il  ne  paraît  pas  d’un 
beau  rouge  extérieurement  ; mais  en  le  broyant  il  prend 
une  belle  couleur.  Il  est  recommandable  à quelques  égards , 
parce  qu’on  peut  compter  qu’il  n’est  pas  falsifié  *,  il  m’a 
paru  qu’il  noircissait  plus  que  le  cinabre  de  Hollande  ^ 
quand  on  le  mélange  avec  le  blanc  ; c’est  pouï^uoi  je  m’en 
tiens  à celui  de  Hollande  en  poudre  ^ . Il  produit  un  effet 
fort  agréable  pour  les  teintes  fraîches  des  chairs , eu  le 
mêlant  avec  du  blanc  pour  les  roses,  et  avec  une  addition 
d’ocre  jaune-clair  pour  la  teinte  locale  des  chairs. 

Il  ne  faut  jamais  faire  entrer  la  laque  mêlée  de  blanc 
pour  ébaucher  des  chairs , si  fraîches  qu’on  veuille  les  faire  ; 
ce  mélange  devient  trop  froid  : les  cinabres  valent  mieux.  ^ 

1 Les  deux  cinabres  sont  au  nombre  des  couleurs  qu’il  ne  faut  pas 
mettre  en  vessie  ; ils  deviennent  trop  visqueux  ; il  vaut  mieux  les  conser- 
ver en  poudre,  et  ne  les  délayer  à l’huile  qu’en  faisant  sa  palette.  Ils  n’ont 
pas  besoin  d’étre  passés  sous  la  molette  ; ils  sont  l’un  et  l’autre  impalpables  ; 
en  sorte  qu’il  suffit  de  les  bien  triturer  avec  la  spatule , quand  on  les  délaie 
à l’huile,  au  moment  de  s’en  servir.  Ils  sont  d’ailleurs  d’une  nature  très- 
peu  siccative,  et  par  la  restent  frais  sur  la  palette  plusieurs  jours  de  suite  ; 
mais  il  ne  faut  y mettre  que  le  moins  d’huile  qu’on  pourra , et  les  tenir 
épais  et  fermes. 

2 Quand  je  parle  de  laque,  il  est  entendu  qu’il  n’est  jamais  question  que 
des  laques  de  garance , ou  quelquefois  de  laque  brûlée  : les  autres  laques 
ne  sont  pas  solides. 


PREMIÈRE  LEÇON.  1 5 

N.°  10.  Cinabre  ou  vermillon  de  la  Chine. 

Ce  cinabre  est  d’une  couleur  plus  carminée  cjne  n’est 
celui  d’Europe.  On  l’emploie  plus  volontiers  pour  les  tons 
rose-frais  J en  le  mélangeant  avec  du  blanc,  et  pour  tontes 
les  teintes  lilas  des  chairs  très -fraîches.  On  pourrait  à la 
rigueur  s’en  passer  -,  néanmoins  il  est  assez  commode  d’en 
avoir  pour  certaines  draperies  d’un  rouge  un  peu  carminé  : 
il  devient  très -beau,  mélangé  ou  glacé  avec  de  la  laque 
rose  ou  cramoisie.  Il  fait  aussi, des  roses  moins  froids  que 
la  laque  pure,  et  moins  jaunâtres  que  l’autre  cinabre,  mé- 
langés l’un  et  l’autre  avec  du  blanc.  C’est  au  peintre  à ne 
s’en  servir  qu’avec  discernement,  et  à ne  pas  le  prodiguer 
partout  indistinctement  ; sans  quoi  il  tomberait  dans  le  froid 
et  la  couleur  vineuse.  Il  est  certain  que  le  cinabre  d’Europe 
vaut  beaucoup  mieux  pour  faire  des  teintes  locales  de  chairs, 
en  le  mêlant  de  blanc  et  d’ocre  jaune-clair  ; il  produit  des 
teintes  plus  lumineuses. 

Mais  les  cinabres  ne  peuvent  être  remplacés  par  aucun 
autre  rouge  analogue , dans  la  peinture  à l’huile  surtout  ; 
car  l’ocre  rouge-clair  ne  ferait  pas  des  teintes  assez  fraîches 
pour  les  belles  carnations  de  femmes  et  d’enfans , non  plus 
que  pour  celles  de  beaucoup  d hommes. 

Le  vermillon  ou  cinabre  de  Chine  se  vend  en  petits  pa- 
quets d’un  ou  deux  pouces  en  carré.  Le  papier  supérieur 
est  bariolé  de  caractères  chinois*,  et  sous  ce  papier,  qui 
fait  la  première  enveloppe,  on  en  trouve  un  second,  de 
fabrique  chinoise,  qui  est  noir  et  lustré.  Il  coûte  beaucoup 
plus  cher  que  l’autre  cinabre  *,  mais  avec  un  de  ces  pa([uets 
on  en  a pour  long-temps,  parce  qu’on  n’en  fait  que  peu 
d’usage,  comme  on  le  verra  dans  les  directions  données 


l6  PREMIÈRE  LEÇOPv. 

pour  faire  les  teintes  de  deux  palettes.  (Voyez  les  17.*  et 
19.®  leçons.) 

N.°  1 1.  Laque  de  garance  rose. 

Cette  laque , ainsi  que  toutes  celles  de  garance , est  d’une 
solidité  éprouvée  et  d’un  rose  très-fin.  Il  est  fâcheux  ce- 
pendant qu’on  ne  soit  pas  parvenu  à donner  à ces  laques 
un  peu  plus  de  corps , car  alors  elles  ne  laisseraient  rien 
à désirer*,  mais  néanmoins,  telles  quelles  sont,  on  peut 
très-bien  s’en  contenter  5 et  cette  découverte,  qui  ne  date, 
à ce  qu’il  paraît,  que  de  vingt-cinq  à trente  ans,  est  des 
plus  importantes,  en  ce  quelle  nous  a enfin  enrichis  d’une 
couleur  carminée  de  toute  solidité , ce  qui  n’était  pas  le 
cas  auparavant.  Le  bénéfice  est  encore  plus  appréciable 
pour  la  miniature,  qui  ne  se  peint  qu’à  l’eau  gommée,  ce 
qui  n’enveloppe  pas  autant  la  couleur  que  le  fait  la  vis- 
cosité de  l’huile  séchée  ; en  sorte  que  les  laques  et  les 
carmins  qu’on  employait  ne  tenaient  pas  six  mois  quand 
les  miniatures  étaient  exposées  à la  lumière  du  grand  jour, 
et  pas  six  semaines  quand  on  en  exposait  des  essais  au 
soleil  : de  manière  que  les  ouvrages  les  plus  précieux  en 
ce  genre  n’avaient  qu’une  durée  éphémère,  ce  qui  désolait 
les  artistes  et  en  même  temps  tous  les  particuliers  qui  pos- 
sédaient de  leurs  ouvrages  les  plus  estimables.  Il  est  à 
croire  cependant  que  nos  devanciers  avaient  déjà  trouvé 
les  moyens  de  composer  des  laques  cramoisies  fort  dura- 
bles, car  l’on  voit  encore  dans  quelques-uns  de  leurs  ta- 
bleaux des  fleurs  ou  des  draperies  de  cette  couleur  qui 
n’ont  presque  rien  perdu  de  leur  premier  éclat  ; mais  cela 
est  rare , et  la  plus  grande  partie  des  anciennes  peintures , 
depuis  le  1 5.^  jusqu’au  18.“'  siècle,  n’ont  presque  plus  de 


/ 


PREMIÈRE  LEÇON.  1 7 

Louleur  dans  les  lumières  des  draperies  de  cette  espèce  de 
rouge.  Il  est  vrai  qu’ils  ne  les  coloraient  qu’en  glacis , en 
les  préparant  presque  blanches  dessous , ce  qui  ne  laissait 
qu’une  superficie  de  laque  bien  mince  ; mais  il  n’est  pas 
moins  certain  que,  si  ces  laques  eussent  été  d’une  nature 
aussi  tenace  que  l’est  la'bonne  laque  de  garance,  ces  dra- 
peries , et  mille  autres  teintes  où  ce  rouge  est  entré , ne 
seraient  pas  aussi  passées  et  dépouillées  que  nous  les 
voyons  aujourd’hui. 

Il  est  cependant  des  laques  de  garance  qui  sont  beau- 
coup moins  parfaites  que  d’autres,  ce  qui  prouve  qu’il  est 
assez  difficile  de  les  bien  faire.  Je  ne  me  suis  jamais  servi 
d’aussi  belles  laques,  roses  et  cramoisies,  tant  pour  la  vi- 
vacité de  leur  couleur  que  pour  le  corps  qu’ elles  ont,  que 
celles  qu’on  m’a  procurées  de  Berlin  et  de  Munie.  J’en  ai 
souvent  employé  et  essayé  au  soleil  de  celles  fa])riquées 
en  France,  et  je  ne  les  ai  point  trouvées  aussi  fournies  ni 
aussi  pures  de  couleur  que  celles  que  j’avais  achetées  en 
Allemagne,  où  cette  découverte  s’est  faite.  J’en  ai  encore 
de  ces  dernières  dont  les  essais  datent  de  trente  ans,  et 
je  puis  assurer  qu’ils  sont,  à bien  peu  de  chose  près , aussi 
vifs  qu’au  moment  où  je  les  fis,  quoique  ces  laques  ne 
soient  délayées  qu’à  l’eau  gommée  et  qu’elles  aient  été 
constamment  exposées  au  grand  jour  du  midi,  et  par  con- 
séquent au  grand  soleil.  Au  reste,  je  ne  doute  pas  que  les 
Français,  qui  sont  si  avancés  dans  la  chimie,  comme  dans 
toutes  les  autres  sciences,  ne  soient  parvenus  à obtenir  de 
la  racine  de  garance  les  mêmes  résultats  que  ceux  dont  je 
viens  de  parler;  et  comme  il  y a déjà  quelques  années  que 
je  n’ai  pas  eu  occasion  de  me  procurer  des  laques  de  Paris, 
je  dois  croire  que  celles  qui  s’y  fabriquent  actuellement 

2 


l8  PREMIÈRE  LEÇON. 

ont  acquis  tout  le  degré  de  perfection  qui  manquait  à celles 
que  j y ai  achetées  précédemment.  Depuis  que  j’ai  écrit 
cet  article,  j’ai  effectivement  acheté  à Paris  des  laques  de 
garance,  claires  et  foncées,  aussi  belles  qu’on  peut  le  désirer. 

Il  faut  la  choisir  (pour  la  laque  rose  n.®  1 1)  du  rose  le 
plus  pur,  et  quelle  ne  tire  point  du  tout  sur  la  teinte  vio- 
lâtre. Elle  se  vend  en  grains  de  la  grosseur  d’un  très-petit 
pois  et  au-dessous.  Cette  couleur,  bien  que  d’une  appa- 
rence très-claire  à la  vue , ne  laisse  pas  d’avoir  encore  assez 
de  force  et  d’intensité  quand  eUe  est  délayée  à l’huile , ainsi 
qu’à  l’eau,  quand  on  la  gomme  beaucoup , ce  qui  est  ab- 
solument nécessaire,  sans  quoi  elle  n aurait  pas  plus  de 
force  et  de  couleur  que  n’en  a le  rouge  que  les  dames 
s'appliquent  sur  les  joues. 

Quand  ces  laques  de  garance  ne  sont  pas  bien  faites , 
non-seulement  leur  couleur  n’est  pas  très-pure,  mais  en 
outre  elles  ont  si  peu  de  corps,  qu’il  faut  en  mettre  une 
épaisseur  démesurée  pour  obtenir  la  teinte  pourprée,  ce 
qui  forme  des  encroûtemens  de  couleur  et  d’huile  grasse 
extrêmement  désagréables  à l’œil. 

J’ai  fait  une  multitude  d’essais  (à  l’eau  gommée)  de 
toutes  sortes  de  belles  laques , soit  d’Angleterre , soit  de 
Paris , de  V enise  ou  d’ailleurs  ; j’en  ai  fait  tout  autant  des 
carmins  les  plus  vantés  ; mais , comme  aucune  de  ces  laques 
n’était  colorée  par  la  garance,  aucune  n’a  tenu  au  soleil 
plus  de  trois  ou  six  semaines,  au  bout  desquelles  il  ne  restait 
presque  plus  que  l’alumine,  qui  est  la  terre  qui  sert  de 
fond  à la  teinture  que  donne  j soit  la  cochenille,  ou  tout 
autre  moyen  qu’on  emploie  pour  teindre  la  terre  d’alun  ^ , 


1 Pour  faire  des  expériences  sur  la  solidité  des  couleurs , il  faut  faire 


PREMIÈRE  LEÇON.  l Q 

tandis  que  les  bonnes  laques  de  garance  ne  me  présentent 
depuis  trente  ans  presque  aucune  altération. 

Au  surplus  J la  supériorité  de  la  laque  de  garance  est 
tellement  reconnue  aujourdhui,  qu’il  est  superflu  de  m’é- 
tendre en  éloges  sur  ses  qualités  : nous  avons  une  grande 
obligation  aux  chimistes  qui  nous  ont  fait  ce  don  précieux. 
Qu’on  juge  de  la  solidité  de  ces  laques  quand  on  b^s  em- 
ploie à l’huile  J puisqu’elles  ont  une  si  grande  indélébilité 
employées  seulement  à l’eau  gommée  et  exposées  au  soleil 
trente  ans  de  suite.  Elles  sont  en  même  temps  d’une  in- 
nocence telle  que  J quelles  que  soient  les  couleurs  qu’on 
mélange  avec  elles  j elles  ne  peuvent  les  attaquer  j à moins 
qu’on  ne  fasse  usage  de  celles  que  j’ai  cru  devoir  bannir 
pour  toujours  de  la  palette  ^ et  que  j’ai  déjà  en  partie  signa- 
lées. J’indiquerai  ailleurs  à quels  usages  on  doit  employer 
les  laques;  je  me  borne,  pour  le  moment,  à en  parler 
d’une  manière  générale.  ^ 

Il  ne  faut  pas  mettre  les  laques  en  vessie  ; elles  se  grais- 
sent trop  promptement  : on  en  délaiera  une  certaine  quan- 
tité pour  les  besoins  du  moment.  Elle  est  d’ailleurs  si  peu 
siccative  de  sa  nature , qu’elle  peut  se  conserver  fraîche  et 
bonne  pendant  plusieurs  jours  sur  le  coin  de  la  palette, 
pourvu  qu’on  n’y  mêle  point  d’huile  grasse  qu’au  moment 

les  essais  de  couleur  à l’eau  gommée  : l’on  connaît  beaucoup  plus  promp- 
tement quel  est  leur  degré  de  solidité  et  de  durée. 

i Voyez  pour  cela  la  6.*^  leçon,  sur  les  glacis  et  leurs  préparations,  et 
la  19.* leçon,  pour  faire  méthodiquement  une  palette  à finir  les  chairs,  et 
encore  à l’article  du  brun  composé,  n.®  27,  p.  66. 

J’invite  d’avance  tous  ceux  qui  emploîront  les  laques  pures  ou  mélangées 
avec  d’autres  couleurs  qui  ne  sèchent  que  difiicilement  ou  lentement , de  les 
délayer  à l’huile  d’œillet  très-ferme,  afin  d’y  pouvoir  ajouter,  sans  qu’elles 
deviennent  trop  liquides,  un  tiers  d’huile  grasse  au  moment  de  l’emploi. 


20  PREMIÈRE  LEÇON. 

même  de  s’en  servir.  Pour  cela  l’on  se  sert  de  la  petite 
glace  dépolie  mentionnée  et  figurée  sur  la  planche 
figure  , et  du  petit  broyon  de  la  même  planche , figure 
Qj  lié  4,  On  écrase  J à sec  ^ la  quantité  nécessaire  de 
laque , ce  qui  la  réduit  bientôt  en  poudre  fine  ; puis  on  y 
ajoute  peu  à peu  la  quantité  d’huile  d’œillet  nécessaire  j 
en  n’en  incorporant  que  le  moins  possible,  afin  que  la 
couleur  reste  très-ferme  *,  et,  en  quelques  tours  de  la  petite 
molette  n.®  4 , on  a une  couleur  impalpable , qu’on  pose 
sur  le  bord  gauche  de  la  palette.  L’on  fait  de  même  de 
toutes  les  couleurs  cjuon  ne  met  pas  en  vessie , excepté 
pour  les  cinabres , pour  lesquels  la  trituration  à la  spatule 
suffit.  On  voudra  bien  se  le  rappeler  une  fois  pour  toutes , 
car  je  ne  le  redirai  pas,  pour  éviter  trop  de  répétitions. 

Tout  ce  qu’on  vient  de  dire  delà  laque  rose  peut  s’ap- 
pliquer également  à la  laque  de  garance  foncée  n.”  1 2 : 
elles  sont  absolument  de  même  nature.  Je  n’en  dirai  que 
quelques  mots  dans  l’article  qui  va  suivre,  et  pour  tout  le 
reste  on  pourra  consulter  celui-ci. 

N.°  1 2.  Laque  de  garance  foncée  ou  cramoisie. 

^ Celle-ci  ne  paraît  point,  quand  on  ne  la  voit  que  sèche 
et  en  grains , aussi  vive  en  couleur  que  la  rose  dont  on 
vient  de  parler.  Plusieurs  de  ces  grains  sont  inégaux  de 
teinte  j on  en  voit  une  partie  d’un  brun  violet,  comme 
s’ils  étaient  brûlés.  Mais  quand  le  tout  est  délayé , la  teinte 
en  est  fort  belle,  et  passablement  plus  obscure  ou  foncée 
que  l’autre  ; elle  est  beaucoup  plus  saturée  en  couleur  de 
pourpre , aussi  ne  Pemploie-t-on  pas  pour  les  mêmes  cas  : 
on  la  réserve  pour  toutes  les  choses  qui  exigent  de  la  force 
et  de  la  vigueur.  (Voyez  l’indication  des  articles  qui  en  font 


PREMIÈRE  LEÇON.  2 l 

mention  J à la  note  de  la  page  19.)  Au  surplus  j cette  laque 
foncée  se  vend  plus  cher  que  la  première  : il  paraît  quelle 
est  plus  difficile  et  plus  longue  à faire  que  la  rose.  J’ai 
acheté  à Berlin  des  laques  de  deux  teintes  assez  différentes , 
quoique  toutes  deux  extraites  de  la  garance.  L’une  est  d’un 
violet  très -foncé  J et  paraît  presque  noire  quand  elle  est 
délayée  à l’huile  : elle  est  très-précieuse  dans  beaucoup  de 
cas  5 à cause  de  son  extrême  vigueur  -,  et  en  la  mêlant  avec 
de  la  terre  de  Sienne  calcinée,  elle  donne  un  ton  d’une 
profondeur  et  d’une  transparence  qui  ne  laisse  rien  à dé- 
sirer : mais  je  n’ai  jamais  pu  m’en  procurer  depuis.  Il  paraît 
que  ce  produit  a été  dû  au  hasard  et  à de  certaines  chances 
fortuites  auxquelles  la  chimie  est  très-sujette  ; mais  j’en 
fais  cependant  mention,  afin  de  faire  connaître  ce  produit, 
qu’il  serait  très-précieux  de  pouvoir  fixer.  L’autre  espèce 
de  laque  m’est  venue  de  Munie  en  Bavière  : eUe  est,  au 
contraire,  d’une  teinte  rouge-chaud , presque  orangée.  Ce 
produit  n’est  pas  aussi  rare  que  le  précédent  ; j’en  ai  revu 
plusieurs  fois.  Elle  a bien  son  mérite  ; mais  comme  on  peut 
obtenir  cette  même  teinte  par  le  mélange  d’un  beau  jaune, 
comme  celui  de  Y Inde  n."  6 , il  n’est  pas  aussi  essentiel  de 
chercher  à s’en  procurer.  Je  m en  tiens  donc  aux  deux 
laques  de  garance  indiquées  n."®  1 1 et  1 2 , en  conseillant 
à ceux  qui  pourraient  se  procurer  de  celle  qui  est  d’un 
beau  violet  brun , dont  j’ai  parlé  plus  haut , de  ne  pas 
laisser  échapper  Toccasion  d’en  faire  l’acquisition  ; mais 
qu’ils  prennent  toujours  bien  leurs  précautions  pour  s’as- 
surer que  cette  couleur  foncée  ne  lui  est  pas  donnée  par 
une  teinte  étrangère  à la  garance,  comme  sont  les  bois  de 
teinture , etc.  \ car  l’on  falsifie  les  couleurs  comme  les  vins 
et  tant  d’autres  choses. 


2S 


PREMIÈRE  LEÇON. 


]N.^  i5.  Laq  ue  de  y'eiiise  brûlée^  ou,  à sa  place, 
Carmin  brûlé. 

Cette  couleur,  qu'on  brûle  soi-même,  est  très-remar- 
qüable  et  très-utile  par  son  extrême  vigueur , tout  en  con- 
servant une  teinte  pourprée  ; et  ce  qu’il  y a de  particulier, 
c’est  quelle  devient  assez  solide  en  la  brûlant  : quabté 
qu  elle  n’a  point  sans  cela^.  L’on  obtient  une  teinte  qui 
ne  peut  être  comparée  qu’à  celle  du  précipité  d’or  de 
Cassius,  ou  à la  riche  couleur  des  œillets  pourprés  foncés , 
qu'aucun  autre  mélange  ne  peut  rendre  qu’imparfaitement. 
Rien  n’est  comparable  à la  profondeur  de  ce  ton,  qui 
cependant  ne  tire  pas  sur  le  noir,  quoiqu’il  paraisse  aussi 
obscur  que  lui.  On  s’en  sert  très-utilement,  soit  dans  les 
plus  grandes  vigueurs  d’une  draperie  pourpre , violette  ou 
brune , soit  dans  les  trous  des  narines , de  l'intérieur  de  la 
bouche  et  d’autres  profondes  refentes.  Elle  trouve  encore 
son  emploi  dans  beaucoup  de  mélanges,  soit  avec  l’asphalte, 
soit  avec  le  brun  composé  n.®  27,  soit  avec  les  terres  de 
Sienne  ou  avec  le  brun  de  Prusse,  couleur  de  bistre  n.”  2 2, 
soit  enfin  pour  donner  de  la  vigueur  au  brun-rouge  foncé 
n.*  8 5 ou  au  rouge  d’Angleterre  n.**  1 4 ; mais  il  n’en  faut 
pas  faire  excès  : il  faut  réserver  cette  immense  ressource 
pour  les  dernières  touches  de  vigueur  dans  toutes  les  par- 

I II  faut  choisir  une  laque  bien  fournie  en  couleur  et  de  teinte  foncée , 
sans  être  violâtre.  La  bonne  laque  de  Venise  ne  doit  pas  changer  au  jus 
de  citron , soit  à l’alcali  fixe  en  liqueur , ou  bien  encore  au  bon  vinaigre 
blanc  distillé.  Elle  est  bonne,  si  elle  ne  devient  pas  violette  à l’alcali  et 
jaunâtre  au  vinaigre.  Au  surplus , l’on  cherche  et  l’on  fait  des  essais  jusqu’à 
it  qu’on  en  trouve  qui  acquière  la  teinte  désirée  en  la  brûlant.  Voyez  la  7.* 
leçon , pour  la  çnanière  de  brûler  le  carmin  ou  la  laque  de  Venise. 


PREMIÈRE  LEÇON.  23 

lies  qui  le  requièrent  j et  où  le  mélange  du  noir  parmi  des 
laques  ôterait  la  belle  transparence  qu’on  veut  obtenir.  On 
peut  encore  en  tirer  parti  dans  les  fleurs  pourpre  ou  violet 
foncé  veloutées.  Cet  auxiliaire  des  deux  laques  de  garance 
peut  bien  dédommager  amplement  du  reproche  qu’on  leur 
fait  d’étre  trop  peu  vigoureuses,  car  il  supplée  à tous  les 
besoins,  et  cependant  très-peu  de  peintres  à fhuile  en  font 
usage  : le  carmin  brûlé  n’est  à peine  connu  que  des  pein- 
tres en  miniature.  Mais  toutes  les  laques  ne  donnent  pas 
cette  riche  couleur  quand  on  les  brûle  ; celles  de  garance 
ne  valent  rien  pour  cela , non  plus  qu’une  multitude  d’au- 
tres : il  faut  de  celles  qui  sont  faites  de  cochenille  pure , 
comme  doit  être  celle  qu’on  appelle  laque  de  Venise  ; et 
à défaut  de  celle-ci , il  faut  se  procurer  un  des  meilleurs 
carmins , fait  aussi  de  pure  cochenille  : ce  dernier  réussira 
toujours;  mais  il  est  plus  coûteux  que  les  laques.  Je  ne 
Saurais  assez  dire  quelle  puissance  l’on  acquiert,  pour  de 
certaines  parties , avec  cette  couleur  pourpre  extrêmement 
foncée. 

On  a été  souvent  surpris,  en  voyant  des  vigueurs  pour-.- 
près  plus  intenses  que  le  noir  même,  et  d’une  transparence 
parfaite,  et  on  ma  consulté  sur  la  manière  de  leur  con- 
fection. 

N."  i4-  Rouge  Angleterre. 

Cette  couleur  se  travaille  aisément,  sèche  assez  bien,  et 
elle  est  d’une  teinte  plus  vive  et  moins  jaunâtre  que  l’ocre 
rouge  foncé  n.®  8.  Elle  est  bonne  dans  les  draperies  rouges 
pour  en  faire  les  ombres,  soit  mélangée  avec  la  laque,  soit 
pure , suivant  la  teinte  de  la  draperie.  Il  est  d’autres  cas 
on  sa  couleur,  vive  et  forte,  peut  convenir;  mais  néan- 


24  PREMIÈRE  LEÇON. 

" moins  il  faut  en  être  très-économe , principalement  dans 
les  chairs , et  surtout  n’en  pas  faire  des  mélanges  en  rem- 
placement des  autres  bruns-rouges  n,®^  7 et  8 J parce  qu’il 
foisonne  avec  une  telle  abondance  qu’on  n’en  est  pas  le 
maître,  et  qu’il  teint  tout  en  rouge.  Ne  l’employez  guère 
que  pour  les  draperies  rouges,  comme  je  l’ai  déjà  dit; 
c’est  pourquoi  ce  n’est  pas  la  peine  d’en  mettre  sur  la  pa- 
lette journellement,  et  encore  tout  aussi  peu  d’en  faire  une 
vessie  : bornez-vous  à en  avoir  en  poudre  qui  soit  déjà 
tout  broyé  à l’eau-,  et  vous  n’en  délaierez  à l’huile  que  pour 
les  cas  rares,  où  vous  jugerez  en  avoir  besoin.  C’est  un 
rouge  dont  on  peut  à la  rigueur  se  passer  ; le  rouge  n.°  8 
peut  suffire  à tout  : je  ne  l’indique  ici  que  pour  qu’on  sache 
ce  que  c’est,  et  qu’on  ne  se  laisse  pas  trop  séduire  par  sa 
vive  couleur.  Du  reste  je  ne  lui  connais  pas  d’autres  qua- 
lités malfaisantes , si  ce  n’est  qu’il  est  un  peu  âcre  et  qu’il 
foisonne  trop,  ce  qui  est  un  inconvénient  grave  pour  les 
mélanges , mais  pas  du  tout  pour^  être  employé  pur , ou 
mêlé  de  belle  laque  foncée  pour  les  plis  obscurs  des  dra- 
peries rouges  ou  cramoisies , ou  pour  les  touches  très-fortes 
des  narines,  de  la  bouche,  etc. 

BLEUS. 

1 5.  Bleu  outremer  clair  ( ou  le  moins  foncé 
en  bleu). 

Il  n’y  a véritablement  que  deux  espèces  de  bons  bleus 
pour  la  peinture  à l’huile;  savoir,  les  outremers  pour  de 
certaines  choses , et  le  bleu  de  Prusse  pour  d’autres.  J’en 
ai  cependant  indiqué  deux  autres  : fun  est  le  bleu  de  smaît 
et  l’autre  le  bleu  de  Thénard,  Ces  deux  derniers  bleus  sont 
des  produits  tirés  du  cobalt^ 


PREMIÈRE  LEÇOTS’.' 

L’outremer  n’est  point  une  couleur  factice  on  le  tire 
de  la  pierre  ou  marbre  qu’on  appelle  lapis  lazuli.  Cette 
pierre  est  très-précieuse  : les  anciens  en  faisaient  des'  co- 
lonnes, ou  seulement  des  chapiteaux  pour  leurs  temples 
et  leurs  palais  les  plus  magnifiques  ^ et  les  modernes  les 
plus  riches  j surtout  les  princes  j en  ont  quelques  meubles 
fort  rares  J comme  des  tables  ou  des  chambranles  de  che- 
minée. Cette  pierre  ne  se  trouve  guère  qu’en  Orient;  mais 
depuis  quelque  temps  on  en  a découvert  des  carrières  en 
Sibérie.  Elle  est  parsemée  de  bleu  mêlé  de  blanc,  de  gris, 
et  souvent  aussi  de  noir  et  de  brun  : des'  filons , briUans 
comme  de  For,  la  traversent  en  tout  sens,  et  en  font  la 
pierre  la  plus  belle  qu’on  puisse  voir,  surtout  quand  elle 
est  plus  chargée  de  bleu  que  de  toute  autre  couleur.  L’ou- 
tremer que  je  possède,  et  dont  je  fais  usage,  provient  des 
états  de  l’empereur  de  Russie.  Nous  sommes  trois  anus  ^ 
qui  devons  ce  lapis  à la  munificence  de  deux  frères  ^ , nos 
compatriotes,  quoique  nés  en  Russie,  riches  et  honnêtes 
négocians,  amis  des  arts  et  des  artistes,  qui  ont  bien  voulu 
nous  favoriser  d’une  belle  quantité  de  ce  lapis  qu’ils  ont 
rapporté  de  Russie.  Nous  nous  sommes  tous  trois  occupés 
à en  extraire  l’outremer,  et  l’un  de  nous,  M.  Tœpffèr,  a 
trouvé  un  nouveau  procédé  d’extraire  le  bleu  du  lapis  ^ 
que  nous  avons  tous  adopté,  et  que  je  me  fais  un  plaisir, 
avec  sa  permission,  de  communiquer  à tous  ceux  qui  liront 
cet  ouvrage , parce  qu’il  est  plus  expéditif  que  celui  qui  a 


1 M.  Tœpffer,  M.  Massot  et  moi.  Le  premier , 'célèbre  peintre  de 
paysages  ornés  de  charmantes  figures;  et  le  second,  peintre  de  portraits 
très-renommé. 

2 MM.  J.  et  F.  Duval,  possédant  chacun  une  très-belle  collection  de 
tableaux,'  et  ^lélne  des  aniiques  en  marbre  de  la  plus  rare  beauté. 


PREMIÈRE  LEÇON. 

été  employé  jusqu  a présent.  Je  m en  occuperai  dans  un 
article  à part  ; quant  à présent,  je  ne  parlerai  que  des 
bonnes  qualités  inhérentes  à Foutremer. 

Cette  belle  couleur  est  en  même  temps  la  plus  excellente , 
la  plus  durable , mais  aussi  la  plus  coûteuse  de  toutes  les 
couleurs  qui  composent  la  palette.  Il  s’en  fait  de  divers 
prix,  en  raison  de  l’intensité  du  bleu  : c’est  naturellement 
le  plus  chargé  en  bleu  foncé,  couleur  de  bluet,  qui  coûte 
le  plus  cher,  et  c’est  pour  cela  qu’on  FappeUe  de  première 
qualité  ; et  les  cinq  ou  six  autres  espèces,  toujours  moins 
chargées  de  bleu,  diminuent  aussi  de  prix  en  raison  de 
leur  qualité,  jusqu’à  la  dernière,  qu’on  appelle  la  cendre 
d'outremer.  Celle-ci  me  parait  inutile,  et  même  nuisible, 
parce  quelle  ne  contient  presque  point  de  bleu , et  que 
tout  le  Teste  n’est  que  du  rocher  gris  ou  blanc,  etc.,  ce 
qui  la  rend  sujette  à brunir.  Quant  à moi,  je  n’en  fais  aucun 
usage , d’autant  plus  que  l’économie  qu’on  pense  faire  est 
à peu  près  nulle.  Et  voici  pourquoi  : si  je  veux  faire  une 
teinte  de  bleu  très-clair , comme  est  la  cendre  d’outremer  , 
je  l’obtiens  beaucoup  plus  pure  avec  une  très-petite  quan- 
tité de  bon  outremer  que  je  mêle  avec  beaucoup  de  blanc, 
ce  qui  me  fait  une  coideur  qui  couvre  bien , tandis  que 
le  rocher  grisâtre  qui  forme  la  cendre  n’est  pas  un  bon 
blanc  par  lui -même,  en  sorte  qu’il  ne  couvre  point  la 
toile;  d’aiUeurs  ma  couleur,  mêlée  de  beau  et  bon  blanc, 
se  manie  bien  plus  grassement  que  la  cendre,  qui  est  dia- 
phane, et  qui  contient  des  particules  de  rocher,  toujours 
plus  ou  moins  malfaisantes. 

Quant  à moi,  je  ne  fais  pas  cette  distinction  de  cinq  ou 
six  qualités,  quand  je  fais  de  Foutremer;  je  n’en  fais  que 
de  deux  ou  trois  qualités  au  plus , c’est-à-dire  que  je  mêle 


PREMIÈRE  LEÇON.  27 

et  confonds  ensemble  les  deux  premières , et  que  j’en  fais 
une  seconde  de  tout  ce  que  ma  pâte  me  produit  ensuite  j 
en  ne  l’exprimant  pas  jusqu’à  la  cendre,  qui  ni’est  inutile. 
Je  n’ai  que  faire,  en  effet,  d’un  bleu  extrêmement  chargé 
et  foncé,  tel  que  le  premier  qui  sort  de  la  pâte,  d’autant 
plus  que  les  couleurs  mises  à l’huile  deviennent  toujours 
plus  obscures.  J’en  ai  réservé  seulement  un  petit  flacon  pour 
peindre  la  miniature,  et  celui  que  me  donnent  les  deux 
premières  qualités  mêlées  ensemble , me  suffit  et  au-delà , 
ainsi  que  celui  que  je  forme  en  second  lieu  pour  en  avoir 
de  plus  clair  1.  Ces  deux  qualités  suffisent  amplement  à 
tout;  mais  les  marchands,  d’Italie  surtout,  qui  fabriquent 
ce  bleu , trouvent  très-bien  leur  compte  à distinguer  toutes 
ces  sortes  de  qualités,  qui  leur  permettent  aussi  d’avoir 
toutes  sortes  de  prix  ; et  ils  les  multiplient  ainsi  par  pure 
spéculation , pour  en  débiter  à chacun  suivant  ses  moyens.^ 

Qualités  distinclhes  de  V outremer. 

Cette  couleur  peut  s’appeler  celle  par  excellence , et  sans 
laquelle  on  ne  peut  se  flatter  de  faire  des  ouvrages  briUans 
et  durables.  Ce  bleu  ne  s’altère  jamais,  et  n’attaque  aucune 
autre  couleur  ; il  résiste  au  feu  le  plus  vif  sans  perdre  la 
beauté  de  sa  teinte  ; et  si  l’on  pouvait  lui  reprocher  quelque 
chose,  ce  serait  de  gagner  toujours  plus  en  intensité,  à 

1 Voyez  la  8,®  leçon,  pour  la  nouvelle  manière  d’exlraire  et  de  séparer 
Ja  partie  bleué  du  lapis , et  d’en  faire  de  l’outremer. 

a Voyez  la  même  leçon  , pour  connaître  les  diffèrens  prix  de  l’outremer 
et  les  adresses  pour  s’en  procurer  de  Rome.  Depuis  la  première  édition 
de  ce  Maniiel,  les  prix  de  l’outremer  ont  sensiblement  diminué,  non- 
seulement  par  les  nouveaux  moyens  employés  pour  l’extraire  du  lapis» 
mais  surtout  parla  précieuse  découverte  qu’a  faite  dqmis-  peu  M.  Guimet» 


28 


PREMIÈRE  LEÇON. 

mesure  quil  vieillit,  employé  à l’huile,  plutôt  que  de 
perdre  la  moindre  partie  de  son  éclat  et  de  s’affaiblir  ; en 
sorte  qu’il  laut  plutôt  craindre  de  l’employer  trop  chargé 
que  craindre  le  contraire,  surtout  dans  les  ciels  et  dans 
les  demi^teintes  douces  des  chairs  ^ etc. 

(Voyez,  à la  8.®  leçon,  le  moyen  certain  de  connaître 
1 outremer  pur  d’avec  celui  qui  serait  falsifié.) 

Usage  qidon  doit  faire  des  outremers. 

Cette  couleur  est  trop  précieuse  pour  qu’on  l’emploie 
dans  les  ébauches;  ce  serait  d’ailleurs  fort  inutile.  J’en 
excepte  cependant  les  ciels  purs  et  sereins , lorsqu’on  peint 
sur  une  préparation  de  couleur  dorée  ou  orangée , comme 
je  me  propose  de  le  conseiller  dans  un  autre  article  i ; mais 
pour  tout  autre  ciel  ou  préparation,  il  faut  remplacer 
l’outremer  par  un  des  noirs  bleuâtres,  dans  lequel  vous 
mêlerez , pour  les  ombres , un  tiers  de  bon  bleu  de  Prusse 
anglais,  et  du  blanc  en  proportion  du  besoin  que  vous  en 
aurez,  en  sorte  que  votre  teinte  devienne  d’un  joli  gris- 
bleu.  Cette  teinte,  qui  est  fort  douce,  et  qui  ne  change 
point,  deviendra  aussi  belle  que  vous  le  voudrez,  quand 
vous  la  repeindrez  ensuite  à l’outremer,  à la  seconde  reprise. 

chimiste  qui  est  parvenu  à composer  un  outremer  factice,  aussi  beau, 
aussi  solide  que  le  véritable.  Je  l’ai  essayé  au  feu  et  à l’acide  nitrique , et 
je  l’ai  reconnu  identique  à l’outremer.  Cette  découverte  lui  a fait  rempor- 
ter le  prix  de  six  raille  francs,  qui  avait  été  promis  à celui  qui  réussirait 
à faire  ce  qu’il  a fait.  M.  Guimet  ne  vend  son  outremer  factice  que  six 
francs  l’once. 

I Les  meilleurs  d’entre  les  noirs  bleuâtres  sont  ceux  qui , à l’indication 
de  la  table , sont  marqués  de  trois  * * ^ et  . surtout  le  n.®  3i , fait  avec 
des  bouchons  de  liège  fin. 


PREMIÈRE  LEÇON. 

Je  préviens  les  jeunes  élèves  que  cette  ébauche  pour  un 
ciel  ne  leur  paraîtra  pas  d’un  beau  bleu,  et  ils  seront  tentés 
de  le  faire  au  bleu  de  Prusse  ^ pur , mêlé  de  blanc  ; mais 
ils  verront  qu’ils  n’obtiendront  qu’une  couleur  âcrcj  cpii 
percera  toujours  plus  ou  moins  à travers  l’outremer  qu'ils 
coucheront  par- dessus;  tandis  que,  s’ils  la  font  avec  le 
mélange  de  noir  tel  que  je  l’indique,  leur  ciel  deviendra 
très-harmonieux,  pourvu  toutefois  qu’ils  mettent  beaucoup 
de  blanc  dans  la  teinte  et  qu’ils  la  tiennent  un  peu  plus 
claire  qu’elle  ne  devrait  être,  parce  que  le  noir,  et  surtout 
le  bleu  de  Prusse,  repoussent  toujours  un  peu,  et  devien- 
nent plus  intenses  au  bout  de  quelque  temps  : d’ailleurs 
on  ajoute  au  noir  et  au  bleu  de  Prusse  une  pointe  de  laque 
ou  de  cinabre  de  Chine  (mais  fort  peu) , pour  éviter  que  le 
bleu  de  Prusse  ne  pousse  au  vert,  ce  qui  est  son  principal 
défaut,  surtout  quand  il  n’est  pas  de  la  meilleure  qualité. 

Si  l’on  ébauche  un  ciel  d’orage  et  nuageux , l’on  n’y  fera 
point  entrer  de  bleu  de  Prusse  : le  noir , le  blanc , et  quel- 
quefois un  peu  d’ocre  rouge-clair , ou  même  quelque  peu 
d’ocre  jaune-clair,  seront  les  couleurs  qui  conviendront 
le  mieux.  Le  ton  bleuâtre  que  donnent  les  noirs  ou 
ceux  avec  le  blanc,  est  déjà  très -prononcé  ; en  sorte 
qu’en  y ajoutant  seulement  un  tiers  de  bleu  de  Prusse, 
on  obtient  un  ton  suffisamment  bleu  pour  les  ébauches , 
soit  qu’on  fasse  des  draperies,  de  l’eau,  un  ciel,  ou  toute 
autre  chose  qui  n’exige  pas  le  bleu  le  plus  vif  dès  l’ébau- 

1 Je  dirai , une  fois  pour  toutes , que  le  bleu  de  Prusse  de  fabrication 
anglaise  s’altère  beaucoup  moins  que  tous  les  autres.  Ainsi,  quand  je 
parle  du  bleu  de  Prusse,  il  doit  être  entendu  que  c’est  de  l’anglais,  quand 
je  n’explique  pas  le  contraire.  Il  est  possible  cependant  qu’on  en  trouve 
maintenant  d’aussi  bon  en  France. 


3o  Ï>REM1ËRE  leçon. 

che^  comme  certaines  jOfeurs  et  certaines  draperies  de  soie 
bleu  très-tendre.  Dans  ce  dernier  cas  il  faut  ébaucher  les 
grandes  lumières  à l’outremer  mêlé  de  blanc  : mais  ces  cas 
sont  rares.  Ce  qu’il  y a encore  de  meilleur  à faire  dans  ces 
sortes  d’occasions , c’est  de  peindre  les  lumières  avec  du 
blanc  pur,  et  après  que  l’ébauche  est  sèche,  on  glace  le 
tout  avec  de  l’outremer.  Mais  j’entrerai  dans  plus  de  dé- 
tails sur  ce  procédé , qui  a été  suivi  par  les  anciens , et  qui 
l’est  encore  par  les  peintres  modernes.  L’on  sait  qu’aucune 
chose,  aucun  objet  ne  conserve  sa  couleur  vive  dans  l’om- 
bre ; or,  en  ébauchant  ces  objets  quelconques  avec  un  bleu 
grisâtre  ou  rompu , il  arrive  tout  naturellement  qu’en  gla- 
çant d’outremer  pur  également  partout,  les  lumières  qui 
reçoivent  cet  outremer  sur  du  blanc  pur , deviennent  très- 
belles,  et  que  toutes  les  ombres  et  les  demi-teintes  con- 
servent une  partie  de  leur  ton  grisâtre , et  même  rous- 
sâtre , ce  qui  produit  l’elfet  désiré  ^ . Cette  manière  de  faire 
a beaucoup  de  rapport  avec  le  lavis  2 , lorsqu’après  avoir 
fait  les  ombres  à l’encre  de  la  Chine , on  étend  ensuite  sur 
toute  une  draperie  une  teinte  de  bleu  très-mince  : partout 
où  le  papier  blanc  est  réservé  pour  les  grandes  lumières , 


I Voyez  la  6.®  leçon , sur  les  glacis  et  leurs  préparations, 
a Le  lavis  est  une  espèce  de  demi-peinture , qu’on  fait  sur  du  papier 
blanc  avec  des  couleurs  très-liquides  et  transparentes , comme  celles  qu’on 
étend  sur  les  cartes  de  géographie.  Les  aquarelles  ont  une  plus  grande 
variété  de  couleurs , et  se  rapprochent  davantage  d’une  véritable  peinture. 
Les  dessins  au  lavis  n’ont  que  quelques  teintes  légères  de  différentes  cou- 
leurs , et  le  plus  souvent  même  on  ne  lave  qu’avec  de  l’encre  de  Chine , 
ou  de  la  sépia,  ou  du  bistre,  etc.  On  lave  ou  l’on  dessine  au  lavis  aussi 
sur  du  papier  gris  ou  d’autre  espèce  de  couleur,  en  relevant  les  lumières 
avec  du  blanc,  mais  toujours  au  pinceau,  et  avec  des  couleurs  légèrement 
gommées. 


PREMIÈRE  LEÇON,  5 1 

le  bleu  reste  vif  et  pur,  tandis  que  par-dessus  les  ombres 
et  les  demi -teintes  qui  sont  déjà  couvertes  d’encre  de 
Chine  ou  d’une  teinte  un  peu  rousse  dans  les  ombres,  le 
bleu  devient  beaucoup  plus  terne.  Ainsi,  lorsque  vous 
peindrez  une  draperie  bleue  plus  ou  moins  claire , et  que 
vous  aurez  intention  qu’elle  devienne  d’un  beau  bleu  bril- 
lant, ébauchez -la  d’abord,  comme  on  vient  de  le  dire, 
avec  un  mélange  de  deux  parties  de  noir,  une  partie  de 
bleu  de  Prusse , et  la  quantité  de  blanc  nécessaire  à chaque 
teinte  que  vous  ferez,  pour  avoir  une  échelle  de  quatre 
ou  cinq  tons  différens , l’une  pour  les  plus  fortes  touches 
d’ombre,  en  y mêlant  un  peu  d’ocre  rouge,  quelquefois 
d’ocre  jaune,  et  les  quatre  autres  avec  toujours  davantage 
de  blanc,  par  gradations , sans  rouge  ni  jaune,  jusqu’à  ce 
que  vous  arriviez  aux  lumières  les  plus  vives,  que  vous 
réserverez  pour  ne  les  couvrir  que  de  blanc  tout  pur.  Ayez 
soin  néanmoins  de  tenir  vos  différentes  lumières  larges, 
c’est-à-dire  un  peu  plus  étendues  quelles  ne  le  sont  dans 
votre  modèle , et  faites  en  sorte  qu’elles  se  fondent  imper- 
ceptiblement avec  le  blanc,  afin  qu’il  n’y  ait  rien  de  tran- 
ché et  de  dur.  Vous  peindrez  toute  votre  draperie  avec 
soin,  en  ayant  l’attention  de  poser  les  principaux  plis  et 
les  ombres  à leur  place  et  dans  leur  véritable  forme,  ce 
qui  devient  nécessaire  lorsqu’on  doit  repeindre  à la  seconde 
fois  par  simples  glacis , et  qu’on  ne  veut  réempâter  que  le 
moins  possible.  Quand  votre  ébauche  est  bien  sèche , et 
que  vous  la  reprenez  pour  achever  l’ouvrage,  c’est  alors 
que , délayant  de  l’outremer  tout  pur , vous  en  passez  un 
glacis  presque  égal  partout,  à la  manière  du  lattis ^ en  ayant 
néanmoins  l’attention  de  charger  un  peu  plus  de  bleu  les 
parties  que  vous  jugerez  devoir  l’être,  et  vous  vous  ser- 


PREMIÈRE  LEÇON, 

virez  pour, cela  d’huile  blanchie^.  Cela  fait,  vous  repren- 
drez avec  soin  tous  vos  plis , vos  ombres  5 etc. , pendant 
que  votre  glacis  est  frais , et  vous  achèverez  ainsi  votre 
étoffe  dans  toutes  les  parties,  en  glissant  çà  et  là  quelques 
tons  rompus  et  quelques  reflets  brunâtres , violâtres , ver- 
dâtres, etc.,  si  la  nature  ou  votre  original  vous  l’indique; 
mais  conservez  vos  lumières  pures , et  si  vous  jugez  à 
propos  de  réveiller  quelques  yeux  de  plis  avec  un  peu 
plus  d’empâtement  de  couleur,  faites-le  hb rement  et  spi- 
rituellement, en  accordant  le  mélange  d’outremer  et  de 
blanc  que  vous  prendrez  pour  cela  avec  la  teinte  locale 
que  vous  aura  produite  votre  glacis  général. 

Vous  verrez  que  votre  draperie,  faite  de  cette  manière, 
présentera  une  teinte  générale  très -harmonieuse  et  très- 
pure  , et  vous  emploîrez  cependant  vingt  fois  moins  d’ou- 
tremer que  si  vous  l’aviez  repeinte , en  pleine  pâte  ; et 
d’ailleurs  vous  auriez  été  également  forcé  de  rompre  votre 
beau  bleu  et  de  le  salir  dans  les  ombres , sans  quoi  vous 
n’auriez  obtenu  qu’une  peinture  de  porcelaine,  ou,  pour 
mieux  dire,  de  faïence. 

On  peut  suivre  la  même  méthode  pour  toutes  les  étoffes 


I Toutes  les  fois  que  vous  étendrez  une  couleur  par  glacis , n’oubliez 
pas  d’ajouter  un  quart,  ou  quelquefois  même  un  tiers  d’huile  grasse,  et 
surtout  dans  les  couleurs  qui  ne  sèchent  que  difficilement. 

L’huile  grasse  ordinaire  étant  très-rousse,  je  vous  invite  à vous  servir, 
à la  place  de  celle-ci,  de  l’huile  blanchie,  toutes  les  fois  que  vous  crain- 
drez de  trop  ternir  votre  couleur , ce  qui  sera  le  cas  pour  les  roses  ten- 
dres , les  bleus  clairs , les  lilas,  les  gris  de  lin , les  verts  d’eau  et  les  jaunes 
citron,  etc.  (Voyez  ce  que  c’est  que  l’huile  blanchie,  leçon  9.®)  Quand 
vous  ferez  usage  de  cette  huile  blanchie , vous  délaierez  toute  votre  couleur 
avec  elle,  sans  y mêler  d’huile  ordinaire , parce  qu’elle  est  beaucoup  moins 
siccative  que  l’huile  grasse. 


PREMIÈRE  LEÇON.  55 

légères  et  de  couleur  tendre  et  délicate  : telles  sont  les 
étoffes  couleur  de  rose  j qu’on  glace  avec  de  la  belle  laque 
de  garance  rose  5 après  avoir  préparé  les  ombres  au  gris 
de  lin,  ou  seulement  un  peu  plus  rosâtres  dans  de  cer- 
taines parties  des  plis  qui  le  demandent  j et  toujours  en 
n’étendant  J à FébaucIiCj  que  du  blanc  pur  dans  les  plus 
belles  lumières  5 comme  si  l’on  faisait  du  linge.  Faites  de 
meme  pour  les  lilas  tendres j les  jaunes  citron^  les  ver- 
dâtres ^ etc.  Le  jaune  indien  fera  à merveille  pour  le 
glacis  d’un  jaune,  citron  ; il  pourra  encore  vous  servir  pour 
glacer  en  vert  d'eau , en  le  mêlant  de  plus  ou  moins  d’ow- 
tremer.  Pour  les  lilas  ^ vous  mêlerez  l’outremer  pur  le  plus 
clair  avec  de  la  la^ue  roscj  plus  ou  moins  de  l’une  ou 
de  l’autre  j suivant  que  le  lilas  tire  sur  le  bleu  ou  sur  le 
rose.  Observez  bien  que  j pour  toutes  ces  teintes  de  glacis  y 
on  n’y  mêle  jamais  la  moindre  parcelle  de  blanc  ; sans  quoi 
vos  ombres  et  vos  demi -teintes  prendraient  un  aspect 
louche  et  farineux  : c’est  uniquement  à la  teinte  très-mince 
et  fort  transparente  de  votre  glacis  que  vous  devrez  l’in- 
tensité de  couleur  que  vous  aurez  intention  de  lui  donner  ^ 
comme  si  vous  peigniez  à l’aquarelle.  Ainsi , si  vous  éten- 
dez votre  laijue  ou  votre  outremer  très-légèrement j vous 
obtiendrez  une  couleur  rose  ou  un  bleu  très -tendre;  si 
vous  l’étendez  une  fois  plus  forte  ou  plus  chargée  y votre 
bleu  ou  votre  rose,  quoique  pris  dans  le  même  paquet  de 
couleur , sera  une  fois  plus  chargé  en  bleu  ou  en  rose , 
ainsi  de  suite.  ^ 


I On  sent  qu’il  ne  faut  glacer  qu’avec  des  couleurs  Irès-solides , sans 
quoi  ces  glacis  n’auraient  aucune  durée.  C’est  ce  qui  est  arrivé  à laiU  de 
peintures  anciennes  et  modernes , où  les  glacis  ont  presque  enlièrement 
disparu  ; en  sorte  que  plusieurs  «de  leurs  draperies  ^ glacées  de  laque  ou 

3 


^4  PREMIÈRE  LEÇON. 

Qu  011  ne  croie  pas  cependant  qu’un  simple  glacis  doit 
suffire  pour  achever  une  draperie  ^ une  fleur  j ou  tout  autre 
objet  qu’on  traite  par  glacis;  il  faut,  comme  on  l’a  déjà 
dit,  reprendre  tous  les  plis,  et  leur  donner  toute  l’expres- 
sion et  la  forme  qui  leur  est  propre.  Il  arrive  quelquefois 
qu’on  n’est  pas  satisfait  de  la  teinte  d’un  premier  glacis  ; 
en  ce  cas  l’on  achève  également  son  ouvrage , et  lorsqu’il 
est  entièrement  sec , l’on  reglace  une  seconde  fois , soit 
pour  modifier  la  teinte , soit  pour  lui  donner  un  degré 
d’intensité  général  de  plus.  Je  n’ai  pas  craint  d’entrer  dans 
beaucoup  de  détails  sur  ce  procédé,  parce  qu’il  est  très- 
utile,  et  que  d’ailleurs  je  me  mets  toujours  à la  place  de 
ceux  pour  lesquels  je  fais  ce  petit  traité  élémentaire,  que 
je  dois  toujours  supposer  ignorer  toutes  ces  choses;  quant 
aux  autres,  ils  n’ont  qu’à  passer  légèrement  sur  tout  ce 
qu’ils  savent  déjà. 

Lorsque  vous  reprendrez  un  tableau  pour  l’achever, 
après  que  vous  aurez  reconnu  que  l’ébauche  est  suffisam- 
ment sèche  * , je  vous  engage  à ne  plus  vous  servir  que 

de  mauvaises  côuleurs  jaunes,  sont  devenues  presque  blanches  dans  les 
lumières.  Mais  l’on  n’a  pas  cela  à craindre  avec  les  couleurs  que  l’indique; 
elles  sont  de  toute  solidité'. 

I II  est  très-essentiel  de  ne  jamais  reprendre  une  ébauche  pour  l’achever, 
avant  qu’elle  ne  soit  parfaitement  sèche , sans  quoi  vous  verriez  votre  ou- 
vrage se  détériorer,  et  toutes  vos  teintes  changer  et  se  salir  au  bout  de  peu 
de  temps , parce  que  la  reprise  d’un  tableau  emprisonne  l’huile  des  couleurs 
de  l’ébauche  par  les  nouvelles  couleurs  qu’on  met  par-dessus , et  cette  huile , 
ne  pouvant  plus  s’évaporer,  ternit  tout  l’ouvrage.  Quand  donc  vous  jugerez 
votre  ébauche  bien  sèche,  vous  ratisserez  toutes  les  trop  grandes  épaisseurs 
et  hauteurs  de  couleur  avec  une  lame  arrondie  au  bout  et  bien  également 
tranchante,  et  pour  le  faire  avec  sûreté,  vous  vous  placerez  de  façon  à Ce 
que  le  jour  vienne  tout-à-fait  de  côté  sur  votre  ébauche,  et  qu’il  n’éclaire 
que  les  aspérités  élevées  de  la  couleur.  Il  faut  y aller  avec  ménagement , 


PREMIÈRE  LEÇON.  55 

d’outremer  pur  à la -place  du  noir  mélangé  de  bleu  de 
Prusse^  surtout  pour  peindre  les  lointains^  les  belles 
draperies  ^ les  fleurs  ^ etc.  : l’outremer  mélangé  d’un  tiers 
de  noir  doit  vous  tenir  lieu  de  noir  dans  toutes  les 
teintes  composées  pour  peindre  les  chairs  ’ j et  il  ne  faut 
plus  y mêler  du  bleu  de  Prusse.  Vous  prendrez  l’outre- 
mer pur  pour  les  beaux  ciels  bleus,  ainsi  que  pour  les 
teintes  diverses  des  nuages;  les  tons  en  deviennent  plus 
fins  et  plus  variés , à moins  que  vous  n’ayez  un  ciel  à 
peindre  qui  soit  d’une  teinte  extrêmement  brumeuse  et 
froide,  comme  un  ciel  d’hiver  ou  un  brouillard  épais, 
encore  ne  sera-ce  que  par  économie  que  vous  vous  ser- 
virez de  noir  bleuâtre  ; car  les  gris  qu’on  compose  avec  les 
outremers  mêlés  de  blanc,  d’ocre  rouge -clair  et  d’ocre 
jaune,  en  employant  plus  ou  moins  des  uns  ou  des  aulrcs, 
selon  la  teinte  des  gris,  sont  toujours  plus  harmonieux  et 
plus  fins.  On  peut  en  dire  autant  des  étoffes  de  soie  blan- 
ches, comme  les  satins,  les  taffetas,  etc.  Quoiqu'il  soit 
bon  que  vous  en  soyez  instruits,  je  ne  vous  le  conseille 
pas  pour  vos  études,  mais  pour  le  temps  seulement  où 
vos  ouvrages  auront  atteint  le  degré  d’excellence  auquel 
vous  devez  espérer  d’arriver.  Remplacez  encore  l’outremer 

tenant  la  lame  du  couteau  presque  droite  et  en  n’appuyant  que  très- 
legèrcmcnt.  Cela  fait,  vous  laverez  b grandes  eaux  votre  ébauche,  en  vous 
servant  pour  cela  d’une  grande  éponge  fort  douce.  Vous  continuerez  pen- 
dant quatre  ou  cinq  minutes , et  toujours  avCc  beaucoup  de  nouvelle  eau , 
puis  vous  humerez  le  restant  de  cette  eau  avec  l’éponge  bien  exprimée , et , 
après  avoir  enlevé  presque  toute  l’humidité,  vous  essuierez  doucement  le 
tableau  avec  un  linge  blanc  qui  ne  dépose  pas  de  fils.  Vous  achèverez  tie 
le  sécher,  ou  au  soleil , ou  b une  certaine  distance  du  feu  , mais  pas  trop 
proche.  Toutes  vos  couleurs  prendront  mieux  sur  la  toile  après  cela. 

1 Voyez  la  palette  pour  finir,  leçon  19.® 


56  PREMIÈRE  LEÇON. 

par  le  bleu  de  Thénard  n.”  19,  mais  bannissez  le  bleu  de 
Prusse  lorsque  vous  achevez  les  chairs;  il  est  trop  âcre, 
et  il  change  toujours  davantage  en  vieillissant,  ce  qui 
rompt  tout  l’accord  de  vos  teintes  : le  noir  pur,  ou  mêlé 
de  très-peu  de  bleu  de  smalt  ou  de  Thénard  ^ vaudrait 
infiniment  mieux. 

Prenez  bien  garde  que,  si  vous  vous  servez  de  smalt 
n.®  1 fi  ; il  n’en  faut  mettre  que  fort  peu , surtout  si  c’est 
pendant  l’été , parce  qu’il  sèche  si  promptement  qu’il  ne 
vous  laisserait  pas  le  temps  d’achever  votre  ouvrage.  En 
ce  cas  vous  ferez  bien  de  prendre  le  bleu  de  Thénard, 
qui  sèche  beaucoup  moins  vite. 

Nous  venons  de  voir  qu’en  achevant  un  tableau , il  faut 
bannir  de  la  palette  le  bleu  de  Prusse  pour  toutes  les  teintes 
des  chairs,  ainsi  que  pour  tous  les  bleus  délicats  et  clairs, 
les  lilas , etc. , et  que , si  l’on  ne  veut  pas  faire  la  dépense 
de  l’outremer,  il  faut  se  servir  du  bleu  de  Thénard  en 
été,  et  du  smalt  en  hiver,  ou  à volonté  encore  du  même 
bleu  de  Thénard. 

Il  n’en  est  pas  de  même  pour  les  étoffes  bleu  foncé , et 
spécialement  pour  celles  de  laine,  qui  sont  toujours  plus 
ou  moins  peluche*uses  ou  veloutées , telles  que  les  draps , 
les  hathes  ou  royales^  etc.  ; elles  doivent  se  peindre  avec 
le  bleu  de  Prusse  mélangé  de  plus  ou  moins  de  noir  ^ de 
lacjue foncée  J de  brun-rouge  et  de  blanc.  (Voy.  à cet  égard 
la  1 9 leçon , sur  les  draperies  en  général , où  l’on  trouvera 
cet  article  traité  avec  plus  de  précision  et  de  détails.) 

L’on  verra  aussi  à l’article  bleu  de  Prusse  ^ que  cette 
couleur  sert  très -utilement  à composer  des  verts  et  des 
bruns,  ce  à quoi  l’outremer  ne  serait  pas  toujours  aussi 
propre  dans  plusieurs  cas. 


PREMIÈRE  LEÇON. 


5? 


i6.  Outremer  de  première  qualité^  ou  le  plus 
foncé  en  bleu,  ^ 

Toutes  les  qualités  d’outremer  proveuarit  de  la  meme 
substance  J du  lapis  lazuli,^  je  n’aurai  que  peu  de  chose 
à ajouter  ici  à ce  cjue  j’en  ai  dit  dans  l’article  précédent. 
Comme  les  différentes  qualités  ne  different  entre  elles  que 
parce  cju’elles  sont  plus  ou  moins  chargées  de  bleu , l’on 
• réservera  tout  naturellement  celui  qui  est  le  plus  foncé 
pour  toutes  les  teintes  qui  exigent  de  la  force  et  de  la 
vigueur  J soit  en  l’employant  tout  pur  dans  de  certaines 
choses  de  couleur  bleue  ^ soit  en  y mêlant  un  tiers  de  noir 
11.”  3 3 dans  les  ombres  les  plus  obscures  des  chairs,  tandis 
que  les  outremers  plus  clairs  servent  à composer  les  teintes 
qui  sont  plus  douces  et  moins  obscures.  Consultez  pour 
cela  la  19.”  leçon , on  se  trouve  la  composition  des  teintes 
d’une  palette  pour  achever  les  chairs.  Il  est  inutile  de 
m’étendre  davantage  sur  cette  qualité  première  de  l’ou- 
tremer; je  me  bornerai  seulement  à un  seul  exemple  où 
son  emploi  est  nécessaire,  ce  qui  fera  présumer  tous  les 
cas  analogues  où  il  sera  bon  de  s’en  servir  de  préférence. 
Je  suppose  que  vous  ayez  un  velours,  ou  un  satin,  ou 
un  très-beau  drap  bleu  foncé  à peindre , et  qu’après  l’avoir 
presque  entièrement  achevé  sans  employer  l’outremer, 
vous  jugiez  néanmoins  qu’il  soit  nécessaire  d’embellir  la 
teinte  locale  de  ces  étoffes  bleu  foncé , vous  attendrez  que 
votre  tableau  soit  parfaitement  sec,  et  alors  vous  glacerez 

I Outremer  factice  de  Guiinet,  à 6 francs  l’once;  je  ne  saurais  trop 
recommander  cet  outremer,  tant  à raison  de  sa  beauté,  qu’à  raison  de 
son  bas  prix.  (Voir  la  note  a,  p.  27.) 


58 


PREMIÈRE  LEÇON, 

ces  diverses  étoffes  avec  l’outremer  de  première  qualité  5 
vous  coucherez  ce  glacis  avec  cet  outremer  tout  pur,  si 
la  teinte  bleu-barbeau  le  demande  5 mais,  si  elle  doit  tirer 
un  peu  sur  le  violâtre  (comme  cela  est  presque  toujours 
le  cas  dans  les  étoffes  bleu  très -foncé,  et  surtout  dans 
celles  de  soie),  vous  mêlerez  passablement  de  lacjue  n."  1 2 
la  plus  foncée  parmi  routremer,  jusqu’à  ce  que  vous  ayez 
trouvé  la  véritable  teinte  de  l’étoffe  que  vous  copiez.  C’est 
à vous  de  la  cbercber.  Mais  comme  ces  deux;  couleurs  ne 
sèchent  que  très-difficilement,  surtout  en  hiver,  vous  aurez 
soin  (je  ne  crains  pas  de  le  répéter  encore)  de  délayer 
toute  la  couleur  de  ce  glacis  avec  de  l’huile  blanchie  ^ , en 
y joignant  une  très-petite  partie  d’huile  grasse  ordinaire 
pour  accélérer  la  dessiccation , au  cas  que  votre  huile  blan- 
chie n’ait  pas  assez  de  cette  propriété.  Mais  si  vous  faisiez 
ce  glacis  à l’huile  , grasse  pure , elle  est  si  rousse  qu’elle 
ternirait  trop  votre  beau  bleu,  et  il  deviendrait  bientôt 
verdâtre.  C’est  pourquoi  je  recommande  de  n’en  ajouter 
que  fort  peu  5 ce  peu  contribuera  puissamment  néanmoins 
à faire  sécher  votre  glacis^  : dans  tous  les  cas,  ayez  atten- 
tion que  votre  çouleur  ne  soit  pas  trop  liquide  -,  il  faut , 
au  contraire,  la  tenir  très-ferme.  Je  me  sers  aussi  de  cette 
huile  blanchie  pour  retoucher  bien  des  choses , sans  être 
obligé  de  repeindre  partout  ; ce  qui  réussit  fort  bien , parce 
quelle  est  presque  aussi  blanche  que  de  l’eau , en  sorte 
qu’elle  ne  laisse  aucune  tache  autour  de  la  partie  repeinte  : 
avantage  qu’on  n’a  pas  avec  l’huile  d’œillet  ordinaire.  Je 
mêle  aussi  quelquefois  un  peu  de  smalt  dans  l’outremer 

1 Yoyez  la  g.®  leçon , pour  l’huile  blanchie , et  l’usage  qu’il  faut  en  faire. 

3 L’on  peut  aussi  mêler  un  peu  de  smalt  n.®  i8,  pour  aider  ce  glacis 
a sécher,  surtout  en  hiver;  mais  alors  ne  mettez  point  d’huile  grasse. 


PREMIÈRE  LEÇON.  Zg 

et  dans  les  couleurs  obscures  j qui  sèchent  mal  d’elles-» 
mêmes  y comme  dans  les  noirs  et  les  terres  de  Cassel  et  de 
Cologne;  mais 5 pour  ces  dernières,  je  jae  les  fais  qu’à 
l’ébauche,  afin  d’éviter  de  me  servir  trop  tôt  d’huile  grasse, 
qui  forme  toujours  des  épaisseurs  désagréables. 

Il  ne  faut  pas  se  servir  en  même  temps  d’huile  grasse 
et  de  smalt , cela  ne  réussit  que  fort  mal  ; il  ne  faut  faire 
usage  que  de  l’un  ou  de  l’autre  de  ces  siccatifs  séparément, 
(Voyez  l’article  Smalt , n.®  1 8 , p.  4 1 . ) 

N.*’  17.  Bleu  de  Prusse  (de  fabrication  anglaise). 

Ce  bleu  a été  inventé  en  Prusse  par  un  nommé  Dippel  ; 
c’est  pourquoi  il  s’appelle  hleu  de  Prusse,  Il  aurait  été 
plus  convenable , ce  me  semble , de  lui  donner  le  nom  de 
son  auteur,  comme  on  l’a  fait  pour  l’espèce  de  bleu  qu’a 
trouvé  par  la  chimie  M.  Thénard.  Quoi  qu’il  en  soit , ce 
bleu  s’imite  actuellement  partout  ailleurs  qu’en  Prusse; 
mais  je  dois  avouer  que  celui  qui  se  fabrique  en  Angle- 
terre m’a  toujours  paru  de  meilleure  qualité  et  supérieur 
à ceux  de  toutes  les  autres  fabriques  : il  faut  qu’ils  aient 
un  procédé  particulier  pouf  le  faire.  Je  ne  doute  pas  qu’avec 
des  soins  et  quelques  nouvelles  recherches  on  ne  parvienne 
à le  faire  d’aussi  bonne  qualité  en  France  que  partout  ail- 
leurs ; il  ne  s’agirait  que  de  vouloir  s’en  occuper  avec  l’in- 
tention bien  prononcée  d’arriver  à la  plus  grande  perfec- 
tion dans  cette  recherche. 

Le  bleu  de  Prusse  anglais  se  soutient,  d’après  mes  pro- 
pres expériences , depuis  plus  de  trente  ans , employé 
seulement  à l’eau  gommée,  et  toujours  exposé  au  grand 
jour,  et  même  au  soleil  d’été.  Il  n’a  éprouvé  aucune  alté- 
ration sensible  pendant  ce  laps  de  temps  considérable, 


40  PREMlè:RE  LEÇON. 

quoique  mélangé  avec  du  blanc  de  Crems , ainsi  qu’avec 
des  ocres  j des  rouges , et  difîerentes  autres  couleurs.  Ce- 
pendant celui  qui  est  mêlé  avec  du  cinabre  est  passable- 
ment altéré  ; mais  cette  altération  de  teinte  n’a  eu  lieu  que 
bien  des  années  après  qu’il  a été  coucbé  en  essai  : d’où 
l’on  peut  conclure  qu’un  bleu  de  Prusse  bien  fait  est 
presque  inaltérable  employé  à l’eau.  Il  n’en  est  pas  tout- 
à-fait  de  même  quand  il  est  employé  avec  de  l’huile  : il 
a verdi  ou  roussi;  mais  cependant  fort  légèrement  si  je  le 
compare  à tous  les  autres  bleus  de  Prusse  que  j’ai  essayés 
en  même  temps  ou  depuis. 

Il  n’en  est  pas  moins  une  couleur  très-précieuse  ^ même 
pour  la  peinture  à l’huile , parce  qu’il  fait  des  verts  char- 
mans  mélangé  avec  différens  jaunes,  et  que  même,  em- 
ployé avec  du  blanc  et  des  correctifs  de  laque,  de  noir 
ou  d’ocre  rouge , il  peut  rendre  les  plus  grands  services  ; 
mais  il  ne  faut  pas  l’employer  ' tout  pur  mêlé  seulement 
avec  du  blanc  : sa  teinte  a quelque  chose  d’extrêmement 
dur  et  âcre,  et  ne  se  trouve  en  harmonie  avec  aucune 
autre  couleur.  Il  est  donc  ainsi  d’une  utilité  très-grande 
dans  la  peinture,  et  surtout  pour  composer  certains  verts 
pour  lesquels  l’outremer,  qui  est  d’ailleurs  trop  cher,  ne 
rendrait  pas  les  mêmes  services,  parce  qu’il  n’a  pas , comme 
le  bleu  de  Prusse,  la  propriété  de  teindre  les  jaunes,  en 
s’y  incorporant  d’une  manière  indéfinie  par  la  ténuité  ex- 
trême de  ses  molécules.  Cependant  pour  les  verts  clairs, 
et  à demi  gris-violâtre  des  différens  plans  de  verdure  déjà 
plus  ou  moins  reculés  dans  le  lointain'^'  les  verts  faits  avec 
1 outremer  et  le  jaune  de  Naples  sont  plus  fuyans  et  plus 
liarmonieux;  ils  participent  davantage  de  la  teinte  des 
lointains,,  qui  eux -mêmes  doivent  toujours  être  peints. 


PREMIÈRE  LEÇON.  4^ 

pour  la  seconde  foisj  à l’outremer.  (Voyez  la  22.'  leçon, 
où  j’entre  dans  de  plus  amples  détails  sur  la  nature  des 
différens  verts,  et  sur  la  manière  de  traiter  le  paysage  en 
général.  ) 

N.°  1 8.  Bleu  de  srnalt  ou  de  cobalt.  ^ 

Ce  bleu  approche  beaucoup  de  la  teinte  de  l’outremer  ; 
il  a cependant  un  œil  un  peu  plus  violâtre.  On  s’en  sert 
pour  peindre  l’émail  et  la  porcelaine*,  mais,  cpiand  on 
l’emploie  à l’huile  ou  à l’eau,  il  n’a  point  les  belles  (pia- 
lités  de  l’outremer  *,  et  quoique  beaucoup  de  peintres  s’en 
servent  par  économie,  et  que  je  m’en  sois  servi  moi- 
même  pendant  assez  long -temps  pour  la  même  raison, 
je  n’en  fais  plus  grand  usage,  surtout  depuis  que  je  me 
trouve  être  bien  fourni  d’outremer.  Ce  n’est  pas  que  j’aie 
trouvé  qu’il  changeât,  comme  quelques  personnes  me  l’ont 
dit  ; mais  sa  nature  trop  dessiccative  m’a  souvent  mis  dans 
l’embarras , particulièrement  en  été,  en  peignant  des  chairs 
ou  de  grands  ciels.  Le  plus  beau  se  tire  de  Bâle  en  Suisse , 
ou  d’autres  villes  d’Allemagne  *,  il  coûte  de  sept  à huit 
francs  l’once:  il  est  très-finement  pulvérisé , mais  non  pas 
broyé.  Voici  pourtant  ce  que  j’ai  à dire  en  faveur  de 
l’emploi  de  cette  couleur  pour  certains  cas  : 

Elle  a la  propriété  singulière,  et  souvent  fort  commode, 
de  faire  sécher  très-promptement  toutes  les  couleurs  dans 
lesquelles  on  peut  en  mélanger  un  peu,  sans  les  altérer 
sensiblement,  et  cela  sans  le  secours  d'aucune  espèce  d huile 
siccative  : il  serait  même  mauvais  d’y  en  meiti  e.  J’ai  d('*jâ 
dit  que  le  smalt  peut  entrer  dans  roulremer,  dans  les 


H ne  faut  pas' le  confondre  aiec  le  lieu  de  TLcnard. 


4 3 PREMIÈRE  LEÇON. 

noirs  et  dans  les  bruns  j sans  le  moindre  inconvénient , 
d autant  plus  qu’il  n’en  faut  qu’une  vingtième  partie,  et 
moins  encore,  pour  qu’il  fasse^ l’effet  désiré,  celui  d’accé- 
lérer la  dessiccation  de  ces  couleurs,  qui  sèchent  très- 
lentement  d’elles-mêmes;  et,  d’ailleurs,  comme  le  smalt 
n’est  quun  verre  bleu,  il  n’a  point  la  propriété  de  teindre 
les  autres  couleurs  en  se  divisant  à l’infini,  comme  le  fait 
le  bleu  de  Prusse  et  quelques  autres  couleurs  ; en  sorte 
qu’il  ne  paraît  pas  sensiblement  dans  les  mélanges , à moins 
qu’on  ne  le  mêle  avec  profusion  : mais  sans  cela  ses  par- 
ticules restent  toujours  isolées,  et  ne  foisonnent  point  en 
proportion  de  toutes  les  autres  couleurs.  IS’étant  pas  chi- 
miste, je  ne  sais  trop  à quoi  attribuer  sa  qualité  extrême- 
ment dessiccative  ; mais  il  est  de  fait  que  tout  celui  dont 
nous  nous  sommes  servis  depuis  plus  de  vingt  ans,  mes 
amis  et  moi,  et  que  nous  avons  toujours  tiré  de  Bâle,  a 
produit  constamment  cet  effet.  Il  n’en  est  pas  de  même  du 
bleu  de  Thénard,  qui  est  aussi  une  couleur  tirée  du  cobalt, 
J’ignore  quelle  en  est  la  cause  ; mais  un  habile  chimiste 
m’a  dit  que  le  bleu  de  Thénard  n’était  qu’un  sel  tiré  du 
cobalt,  et  que,  sous  cette  nouvelle  combinaison , il  devait 
perdre  en  grande  partie  sa  faculté  dessiccative  : je  n’en 
peux  dire  davantage  ^ . Quoi  qu’il  en  soit , l’un  et  l’autre 
sont  d’un  emploi  à l’huile  fort  différent,  et  je  préfère  le 
bleu  de  Thénard  au  smalt  de  Bâle  pour  peindre  de  grandes 
parties  (quand  on  ne  veut  pas  employer  l’outremer) , parce 
qu’il  laisse  le  temps  au  peintre  de  travailler  tranquillement 

I L’on  m’a  dit  que  le  bleu  de  Thénard  provient  de  l’acétate  de  cobalt. 
ÏI  est  d’un  très-joli  bleu.  Tous  les  marchands  de  couleurs  en  vendent  à 
Paris , et  ils  le  nomment  indifféremment  bleu  de  cobalt  ou  de  Thénard  ; 
mais  ils  ont  une  grande  différence  a l’emploi , comme  on  vient  de  le  dire. 


PREMIÈRE  LEÇON.  45 

l’ouvrage  qu’il  a entrepris.  Un  autre  habile  chimiste  de 
notre  pays , M.  le  professeur  Tingri , qui  a écrit  un  ou- 
vrage sur  les  vernis  5 il  y a déjà  vingt-trois  ou  vingt-huit 
ans  J assure,  au  contraire,  qu’un  des  défauts  du  smalt,  c’est 
de  ne  sécher  que , diflicilement.  Je  lui  en  ai  parié  dans  le 
temps;  il  a paru  fort  surpris  de  l’assertion  contraire,  et 
de  l’expérience  que  nous  en  avions  faite  constamment, 
mes  amis  et  moi,  et  il  ne  savait  à quoi  attribuer  la  diffé- 
rence de  ses  propres  expériences  avec  celles  de  notre  longue 
pratique,  si  ce  n’est  à la  différente  nature  des  sinalt  eux- 
mémes.  A présent  que  je  connais  le  bleu  de  Thénard , qui 
ne  sèche  pas  très-promptement,  je  ne  serais  pas  éloigné 
de  croire  que  le  bleu  qu’il  tirait  du  cobalt  se  rapprochait 
beaucoup  plus  de  la  composition  de  celui  de  Thénard  que 
de  celle  du  smalt  que  nous  employons,  et  dont  je  veux 
parler  ici. 

Mais,  pour  en  revenir  à mon  smalt,  j’ajouterai  qu’en 
en  mêlant  dans  certaines  autres  couleurs  pour  hâter  leur 
dessiccation , il  faut  bien  se  garder  de  dépasser  la  quantité 
que  j’ai  indiquée , si  on  l’emploie  dans  une  saison  chaude 
et  sèche , et  surtout  lorsqu’il  y a encore  du  blanc  dans  le 
mélange  ; vciis  n’auriez  alors  que  quatre  ou  cinq  heures 
pour  pouvoir  manier  votre  couleur,  parce  que  le  blanc 
d’une  part,  et  le  smalt  de  l’autre,  sont  deux  siccatifs  très- 
puissans.  Un  de  mes  amis,  M.  Tœpfîér,  dont  j'ai  déjà  eu 
occasion  de  parler,  a fait  autrefois  un  grand  usage  du 
smalt  ; il  m’a  assuré  qu’il  le  croyait  dangereux  à employer 
en  remplacement  de  l’outremer , surtout  pour  les  ciels  ; 
parce  qu’il  a éprouvé,  m'a-t-il  dit,  que  le  smalt  ne  se  lie 
pas  bien  avec  riiuile,  et  qu’il  finit  par  se  détacher  de  la 
;oile  quand  on  en  enlève  un  vieux  vernis  pour  en  remettre 


44  PREMIÈRE  LEÇON. 

im  nouveau,  ou  bien  seulement  lorsqu’on  lave  un  peu 
vivement  le  tableau  avec  de  l’eau.  Waltin  parle  du  cobalt 
comme  d’une  couleur  qui  change  ; mais  je  soupçonne 
beaucoup  que , comme  il  n’était  qu’un  très-habile  vernis- 
seur,  et  point  du  tout  un  peintre  en  tableaux,  il  nè  se 
sera  servi  que  d’une  qualité  de  cobalt  ou  de  smalt  très- 
inférieure,  tels  que  ceux  qu’on  trouve  dans  le  commerce 
sous  le  nom  de  hleu  d’azur^  dont  on  fait  usage  pour  bleuir 
le  linge  ou  les  chandelles.  Or,  ce  bleu  n’est  point  du  tout 
épuré  ; et  d’ailleurs  il  se  peut  encore  que , pour  lui  donner 
plus  d’éclat  et  de  coup  d’œil , on  y mêle  quelque  substance 
tirée  du  cuivre,  comme  les  cendres  bleues  ou  le  bleu 
d’Anvers,  etc.;  car  il  n’est  guère  probable  qu’un  vernis- 
seur , quelque  soigneux  qu’il  soit  dans  ses  ouvrages , em- 
ploie des  couleurs  de  sept  à huit  francs  l’once. 

Au  reste,  je  n’offre  ici  que  mes  conjectures, -et  je  n’af- 
firme rien.  Tout  ce  que  je  puis  dire,  c’est  que  jamais  cela 
ne  m’est  arrivé  ; mon  smalt  n’a  jamais  poussé  au  vert  ; il 
ne  s’est  pas  davantage  détaché  de  la  toile.  J’ai  encore 
plusieurs  ouvrages,  faits  depuis  au  moins  vingt  ans,  qui 
sont  absolument  dans  le  même  état  où  je  les  ai  faits,  et 
où  tous  les  bleus  ne  sont  que  du  smalt.  Beaucoup  de 
peintres  en  font  usage,  surtout  en  Allemagne  et  en  France  ; 
mais  il  ne  peut  s’établir  aucune  comparaison  entre  le  smalt 
et  l’outremer  : c’est  pourquoi  je  ne  m’en  sers  plus  guère 
que  pour  en  mêler  quelque  peu  dans  les  ébauches  avec 
des  couleurs  brunes,  pour  hâter  leur  dessiccation,  comme 
je  l ai  déjà  dit.  Quand  je  reprends  un  tableau  pour  l’ache- 
ver, je  préfère  me  servir  d’huile  grasse  pour  les  noii's  et 
d huile  blanche  pour  les  couleurs  claires.  Cette  dernière 
ne  laisserait  nieii  à désirer,  si  elle  n’était  pas  un  peu  trop 


/ 


PREMIÈRE  LEÇON. 

visqueuse,  ce  qui  la  rend  trop  gluante  au  pinceau  quand 
on  peint  de  grandes  parties,  comme  un  ci('l  ou  une  grarnle 
draperie;  néanmoins  elle  rend  de  très -grands  services, 
et  je  la  conseille  sincèrement  pour  bien  des  cas. 

]N.°  19.  Bleu  de  Thénard^  tiré  aussi  du  cohall. 

Ce  bleu  porte  le  nom  de  son  inventeur,  célèl^re  cbimiste 
français  ; -mais  il  n’a  pas  la  qualité,  ou,  si  l’on  veut,  l’in- 
convénient d’être  aussi  siccatif  que  le^  précédent.  Je  n’ai 
pas  une  très-longue  expérience  sur  cette  couleur,  qui  est 
au  reste  assez  nouvelle;  car,  si  je  ne  me  trompe,  elle  n'est 
guère  connue  que  depuis  vingt-un  ou  vingt-trois  ans.  J'ai 
eu  peu  d’occasions  de  m’en  servir,  par  la  raison  qu’ayant 
beaucoup  d’outremer,  je  l’ai  préféré  à tout  autre  bleu  de 
cette  teinte;  mais  les  essais  que  j’en  ai  faits,  il  y a déjà 
une  quinzaine  d’années,  me  paraissent  se  bien  soutenir,  et 
d’ailleurs  je  n’ai  point  appris  qu’on  s’en  soit  plaint,  quoi- 
qu’on en  fasse  beaucoup  plus  d’usage  en  France  que  du 
smalt  proprement  dit.  ' 

S’il  se  soutient  bien , mêlé  avec  toutes  les  coideurs  (ce 
qui  est  assez  probable,  vu  la  nature  de  sa  composition), 
il  n’y  a pas  de  doute  qu’il  puisse  remplacer  l’outremer 
mieux  qu’aucun  autre  bleu  que  je  connaisse  ; parce  que, 
outre  qu’il  se  travaille  assez  bien,  il  ne  sèche  pas  trop 
promptement.  Du  reste  il  a la  même  teinte  que  le  small , 
et  par  conséquent  il  se  rapproche  assez  de  celle  de  l’ou- 
tremer. 

Au  surplus,  je  suspends  mon  jugement  sur  celte  cou- 
leur, que  je  connais  trop  imparfaitement  pour  oser  ni  la 
conseiller  ni  la  proscrire;  mais,  d’après  ce  que  j’en  sais, 
il  me  semble  que  ne  n'est  pas  trop  hasarder  que  d'en 


46  PREMIÈRE  LEÇON. 

peindre  des  draperies  à la  place  d'outremer , quand  ce  sont 
des  étoffes  d’un  Lieu  gai.  Mais  je  préviens  qu’on  ne  réussit 
guère  à faire  des  glacis  ^ ni  avec  le  Lieu  de  Thénard  j ni 
avec  le  Lieu  de  smalt  : l'un  et  l'autre  ne  foisonnent  pas 
assez  ^ si  fin  qu’oii  puisse  les  Lroyer  , et  leurs  particules 
restent  toujours  trop  anguleuses  et  trop  isolées;  d’ailleurs 
ils  perdent  la  moitié  de  leur  Lelle  teinte  Lieue  quand  on 
veut  les  Lroyer  jusqu’à  extinction  j et  cette  teinte  alors 
devient  un  peu  grisâtre. 

I 

BRUNS. 

N.'"  20.  Terre  de  Sienne  non  calcinéè  (couleur  brüri- - 
fauve). 

Cette  terre  est  d’un  Leau  Lruli,  elle  est  très-solide  et 
fort  transparente  ; mais , comme  elle  ne  couvre  pas  assez^ 
elle  n’est  pas  Lonne  pour  les  ébauches  : l'ocre  de  rue 
n.°  5 vaut ^ dans  ce  cas , beaucoup  mieux , parce  quelle 
a plus  de  corps  ; d'ailleurs  les  terres  de  Sienne  poussent 
l’une  et  l’autre  un  peu  au  brun-noir  ^ surtout  quand  on 
les  mélange  avec  du  blanc,  qui  développe  encore  davan- 
tage cette  tendance;  parce  qu’étant  bitumineuses,  l’effet 
qu’elles  ne  produisent  seules  qu’au  bout  d’un  certain  laps 
de  temps , a lieu  plus  promptement  quand  on  les  allie  à 
des  couleurs  métalliques.  11  n’y  a qu'une  seule  terre  de 
Sienne  ; mais  comme  en  la  calcinant  elle  prend  une  cou- 
leur rouge-brun  orangé , on  la  distingue  pour  cette  raison 
en  terre  de  Sienne  non  calcinée  et  calcinée»  Leur  principal 
mérite  gît  dans  une  belle  transparence,  qui  est  fort  utile 
dans  les  glacis  et  les  préparations  ; mais  je  me  sers  très- 
peu  de  la  non  calcinée,  à cause  de  sa  forte  tendance  à 


pkemjLke  leçon. 


4? 


noircir  J et  je  lui  préfère  beaucoup  le  brun  de  Puisse*, 
tjui  n’a  point  cet  inconvénient,  est  tout  aussi  transj)arent 
et  d’une  couleur  moins  jaunâtre,  et  par-dessus  tout  sèche 
beaucoup  plus  facilement.  Je  ne  m’arrêterai  donc  pas  da- 
vantage à la  terre  de  Sienne  non  calcinée,  d’autant  ])lub 
que  nous  aurons  plusieurs  autres  bruns  ^ du  meme  ton, 
et  qui  valent  mieux  pour  l’usage.  Il  n’en  est  pas  'de  même 
de  cette  même  terre  quand  elle  est  calcinée  ; elle  porte 
avec  elle  un  ton  chaud  moins  facile  à remplacer,  et  pourv  u 
qu’on  n’en  fasse  pas  excès,  c’est  une  bonne  couleur,  légère 
et  transparente. 

N.^  2 1.  Terre  de  Sienne  calcinée  (couleur  brun- 
orangé). 

L’on  vient  de  dire  que  cette  couleur  est  absolument  îa 
même  substance  que  la  précédente  : la  seule  dilférence 
qui  les  distingue  ne  provient  que  de  la  calcination.  Voici 
comment  on  la  calcine  : 

Mettez  de  la  terre  de  Sienne  non  calcinée  dans  une  cuiller 
de  fer,*  après  l’avoir  rompue  en  morceaux,  dont  les  plus 
gros  ne  doivent  guère  dépasser  la  grosseur  d’un  gros  pois; 
faites  rougir  le  tout  sur  un  feu  vif,  jusqu’à  ce  que  la  cou- 
leur elle-même  soit  devenue  rouge  vif  comme  la  cuiller  : 
versez-la  dans  une  assiette  propre,  et  l’opération  sera  faite. 
Cette  couleur  est  très -solide,  et  d’une  transparence  par- 
faite ; mais  il  ne  faut  pas  non  plus  s’en  servir  avec  le 
blanc,  parce  qu’elle  tend  à noircir,  et  que  d'ailleurs  elle 

1 Voyez  la  manière  défaire  les  bruns  de  Prusse,  fiin  , couleur  de  bistre, 
h.®  22,  10.®  leçon,  et  l’autre,  n.“23,  ii.®  leçon,  au  contraire  d’un  brun 
orangée'. 

2 Voyez  aussi  l’arlide  du  brun  composé  n.®  27 , p.  66. 


48  PREMIÈRE  LEÇON. 

ne  couvre  pas  du  tout;  elle  foisonne  tellement  aussi  que^ 
pour  peu  qu’on  en  mette  dans  un  mélange  j elle  absorbe 
par  sa  couleur  toutes  celles  qu’on  lui  associe.  Il  faut  donc 
n’en  user  que  sobrement^  tantôt  pour  réchauffer  une  teinte 
qu’on  trouve  trop  grise  ou  froide  à l’ébauche  j et  alors  on 
ne  fait  que  glacer,  et  tantôt  pour  la  mêler,  soit  avec  les 
laques  foncées  n.'’®  12  et  1 3 , soit  avec  l’outremer  foncé 
n.”  16,  pour  des  touches  d’ombres  les  plus  vigoureuses 
dans  les  carnations.  Disons  en  général  quelle  n’est  guère 
propre  qu’aux  glacis  et  aux  préparations  1 , par  exemple 
pour  des  glacis  d’arbres  roux,  tels  qu’on  en  voit  beaucoup 
en  automne,  ou  pour  des  terrasses"^  vigoureuses  sur  les 
premiers  plans,  pour  des  glacis  de  draperies  d’un  jaune 
orangé,  ou  brunes  du  côté  de  l’ombre;  pour  des  meubles 
d’acajou,  etc.;  en  un  mot,  partout  où  l’on  veut  produire 
un  ton  chaud , vigoureux  et  puissant  ; mais  elle  est  d’une 
telle  force  par  sa  teinte,  quelle  fait  approcher  de  l’œil 
tous  les  objets  qu’on  glace  par  son  moyen  : en  sorte  qu’il 
faut  bien  se  garder  d’en  jamais  faire  usage  autrement  que 
pour  les  premiers  plans  d’un  tableau , qui  sont  censés  être 
les  plus  rapprochés  de  l’œil  du  spectateur.  Au  surplus, 
on  ne  peut  indiquer  tous  les  cas  où  il  est  bon  d’employer 
telle  ou  telle  couleur  ; mais  ce  qu’on  vient  d’en  dire  doit 
suffire  à tout  lecteur  intelligent  pour  lui  donner  une  juste 
idée  des  propriétés  de  cette  couleur  et  de  l’usage  qu’on 
en  doit  faire. 

Comme  cette  belle  couleur  pousse  un  peu  au  noir  avec 

1 Voyez  la  6.®  leçon , pour  les  glacis  et  les  préparations. 

2 On  appelle  terrasses , tous  les  devants  de  terrain  qui  ordinairement 
sont  sur  le  premier  plan  d’un  tableau, .et  qu’on  tient  souvent  dans  l’ombre 
pour  le  piquant  de  l’effet. 


PREMIÈRE  LEÇON.  ^9 

le  temps  j il  faut  la  ménager  j et  n’en  coucher  qu’une  petite 
quantité , c’est-à-dire , un  peu  moins  que  la  place  qu’on 
travaille  ne  semblerait  l’exiger. 

N.°  22.  Brun  de  Prusse  (couleur  de  bistre). 

Cette  couleur  est  une  de  celles  qu’il  faut  faire  soi-méme  : 
on  ne  la  trouve  point  à acheter.  Je  l’appelle  brun  de 
Prusse  J parce  que  c’est  avec  cette  couleur  qu’on  l’ob- 
tient, c’est-à-dire,  avec  du  bleu  de  Prusse  médiocrement 
obscur  1 , mais  de  toute  autre  fabrique  que  de  celle  d’An- 
gleterre, car  avec  ce  dernier  on  ne  peut  y réussir.  Je  ne 
saurais  en  dire  la  raison  \ mais  c’est  une  chose  de  fait  : 
ce  qui  prouve  qu’il  y a une  différence  assez  essentielle 
entre  la  composition  des  bleus  de  Prusse  d’Angleterre  et 
ceux  des  autres  pays.  Il  arrive  donc  quelquefois  que  le 
bleu  de  Prusse  ordinaire  est  préférable  à celui  d’Angle- 
terre ; mais  ce  n’est  pas  comme  couleur  bleue  ; c'est  dans 
deux  cas  seulement  : le  premier,  pour  faire  le  bistre  dont 
il  est  ici  question  ; le  second,  pour  en  obtenir  un  noir 
excellent , dont  nous  allons  bientôt  faire  mention.  Passé 
cela,  j’ai  toujours  employé  le  bleu  de  Prusse  anglais  de 
préférence  à tous  les  autres  comme  couleur  bleue. 

Je  ne  saurais  assez  recommander  l’emploi  de  cette  char- 
mante couleur  de  bistre  ; elle  a tous  les  avantages  réunis 
de  Y asphalte  J de  la  momie  ^ de  la  terre  de  Sienne  non 
calcinée  J sans  en  avoir  les  incouvéniens.  Je  tiens  cette 
découverte  de  mon  ami  M.  Tœpffer,  et  je  puis  dire  qu’il 

I Les  bleus  de  Prusse  fonces  donnent,  en  les  calcinant,  une  couleur 
lourde  et  opaque , tirant  trop  sur  le  brun-rouge  des  crocus  de  Mars  ; et 
ceux  d’un  bleu  trop  clair  donnent  une  teinte  faible  trop  jaunâtre. 

4 


5o  PREMIERE  LEÇON. 

m’a  rendu  un  grand  service  en  me  la  communiquant.  Elle 
est  aussi  belle  et  bonne  à l’eau  qu’à  l’iiuilé  ; elle  ne  change 
point  du  tout  ; elle  est  d’une  transparence  parfaite  j d’un 
ton  très-harmonieux  ; elle  se  marie  avec  toutes  les  autres 
couleurs  sans  inconvénient  ^ et  par-dessus  tout  cela  elle 
sèche  très-bien  j et  mieux  que  toutes  les  couleurs  propres 
à faire  des  glacis  et  des  préparations.  Elle  ressemble  beau- 
coup à l’asphalte  pour  la  teinte , ainsi  que  par  sa  belle 
transparence  5 en  sorte  qu’elle  lui  est  préférable  à tous 
égards.  J’ai  des  tableaux , exécutés  depuis  plus  de  vingt- 
trois  ans  5 dans  lesquels  j’ai  fait  grand  usage  de  cette  couleur 
en  glacis , soit  en  l’employant  pure , soit  mélangée  avec 
des  laques  du  bleu  de  Prusse  ou  des  outremers  ; je  puis 
affirmer  qu’elle  n’a  pas  subi  le  moindre  changement  : elle 
est  du  même  ton  qu  elle  était  à l’emploi , n’ayant  ni  noirci 
ni  passé  ; en  un  mot,  c’est  une  couleur  parfaite  sous  tous 
les  rapports.  Elle  se  travaille  très-bien , et  l’on  n’a  presque 
pas  besoin  d’y  mettre  de  l’huile  grasse  quand  on  l’emploie 
en  glacis  j ou  du  moins  une  très-petite  quantité  suffit  ; ce 
qui  est  très-avantageux  ^ car  l’huile  grasse  noircit  par  elle- 
même  y et  par  conséquent  fait  noircir  toutes  les  couleurs 
où  l’on  est  obhgé  d’en  mettre  beaucoup  ; de  plus  l’on  évite 
ces  épaisseurs  croûteuses  que  produit  toujours  l’huile  grasse 
quand  qn  est  dans  le  cas  d’en  mettre  à plusieurs  reprises 
sur  une  niême  place  dans  un  tableau. 

Néanmoins  J ainsi  que  toutes  les  couleurs  très-diaphanes  ^ 
elle  n’est  propre  qu’a  faire  des  glacis  ou  des  dessous  de 
préparations.  Il  est  donc  inutile  de  s’en  servir  dans  les 
ébauches  J car  elle  ne  couvre  point  assez  la  toile.  Ce  brun 
couleur  de  bistre  n’est  presque  point  connu  ; il  ne  l’est  que 
par  quelques  artistes  à qui  mes  amis  et  moi  en  avons  parlé. 


PREMIÈRE  LEÇON.  5l 

11  se  fait  5 comme  je  l’ai  déjà  dit,  avec  du  bleu  de  Prusse 
non  anglais , pourvu  qu’on  ne  choisisse  pas  les  plus  com- 
muns J qui  sont  d’une  teinte  trop  claire  : il  ne  s’agit  que 
de  le  brûler  à l’air.  (Voyez  la  manière  de  le  faire , à la 
lo.®  leçon.  Mais  je  répète  encore  qu’il  ne  vaut  rien  pour 
empâter  et  couvrir  la  toile.  ^ ) 

N.°  2 3.  Autre  Brun  fait  mec  du  bleu  de  Prusse 

anglais  (couleur  rouge-orangé  de  peu  d’usage). 

^ Ce  brun  se  fait  avec  du  hleu  de  Prusse  anglais.  Je  l’ai 
obtenu  par  hasard  j en  cherchant  à faire  le  brun  précédent 
couleur  de  bistre  j sans  avoir  jamais  pu  y réussir;  mais  j’ai 
obtenu  une  autre  sorte  de  brun  qui  ^ sans  être  d’une  ab- 
solue nécessité  5 a pourtant  bien  son  mérite.  Il  sèche  pas- 
sablement bien  ; il  ne  s’altère  nullement j soit  pur,  soit 
mélangé;  il  est  d’une  ténuité  aussi  grande  que  le  précé- 
dent , et  il  a la  même  transparence.  Mais  sa  teinte  est  fort 
différente  : il  est  à peu  près  de  la  couleur  de  la  terre 
d’Italie  2 non  calcinée  ; mais  il  ne  noircit  point  comme  elle, 
ce  qui  fait  qu’il  lui  est  très-préférable.  Néanmoins  il  n’em- 
pâte point,  à cause  de  sa  grande  légèreté  ; mais  il  produit 
des  glacis  encore  plus  beaux  que  la  terre  de  Sienne  cal- 
cinée, sans  jamais  noircir.  Il  est  beaucoup  plus  beau  que 
l’ocre  de  rue  n.**  5 , dont  il  porte  un  peu  la  couleur,  quoi- 


1 On  appelle  empâter^  peindre  à la  brosse  avec  une  couleur  abondante 
et  bien  nourrie,  qui  couvre  enSièrement  la  toile  : c’est  le  contraire  de  ce 
qu’on  appelle  glacer,  où  l’on  n’étend  la  couleur  que  fort  mince. 

2 La  terre  d’Italie  est  bannie  de  ma  palette,  malgré  le  beau  Ion  qu’elle 
porte , parce  qu’étant  très-bitumineuse , elle  noircit  beaucoup  avec  le  temps. 


^2  PREMIÈRE  LEÇON. 

que  plus  vif  et  plus  rougeâtre  ; il  est  tellement  doux  et  fin  ^ 
qu’on  n’a  presque  pas  besoin  de  le  broyer.  Il  paraît  que 
ce  produit  n’est,  qu’une  espèce  d’ocre  extrêmement  raffinée 
qui  provient  de  la  partie  ferrugineuse  qui  entre  dans  la 
fcomposition  du  bleu  de  Prusse , en  sorte  que  cela  donne 
une  ocre  pure  sans  mélange  de  marne. 

Cette  ocre  est  recommandable  pour  ceux  qui  peinent 
avec  beaucoup  de  soin  de  très-petits  tableaux,  et  qui  sont 
jaloux  de  n’employer  que  des  couleurs  très-pures;  mais 
elle  coûterait  trop  cher  pour  peindre  de  grands  ouvrages , 
parce  qu’il  n’en  reste  que  peu  pour  une  assez  grande 
quantité  de  bleu  anglais  qu’il  faut  calciner. 

24.  Asphalte^  ou  Bitume  de  Judée. 

Ce  que  j’ait  dit  de  l’asphalte  plus  haut  n’est  pourtant  pas 
une  raison  pour  l’exclure  des  bonnes  couleurs  : les  peintres 
s’en  sont  toujours  servis,  et  les  Flamands  surtout*  Cette 
couleur  est  excellente  pour  faire  des  glacis  , à cause  de  sa 
belle  couleur  de  bistre , de  sa  transparence  parfaite , et  de 
la  facilité  que  sa  nature,  extrêmement  divisée,  donne  à 
l’étendre  par  glacis  aussi  minces  qu’on  peut  le  désirer.  Elle 
se  mélange  d’ailleurs  avec  toutes  les  autres  couleurs  trans- 
parentes, et  par  conséquent  on  peut  lui  donner  le  ton  juste 
auquel  on  veut  atteindre  ; mais  elle  a l’inconvénient  de 
noircir , inconvénient  qui  provient , en  premier  lieu , de 
sa  nature  bitumineuse,  et  en  second  lieu,  de  ce  quelle  ne 
sécherait  presque  jamais  si  on  ne  l’employait  pas  à l’huile 
grasse  toute  pure. 

C’est  pour  cette  raison  qu’il  ne  faut  jamais  s’en  servir 
pour  glacer  des  plans  tant  soit  peu  éloignés.  L’inconvénient 


PREMIÈRE  LEÇON.  55 

ne  se  ferait  pas  sentir  tout  de  suite;  mais,  au  bout  d’un 
certain  temps,  ces  glacis,  venant  à noircir,  détruiraient 
toute  harmonie.  Il  ne  faut  en  faire  usage  que  dans  des 
parties  d’ombres  extrêmement  obscures,  et  là  où  il  n’y  a 
pas  à craindre  de  jamais  être  trop  vigoureux. 

Pour  toutes  les  autres  parties  je  préfère  le  brun  de 
Prusse  n.”  22,  couleur  de  bistre , qui  porte , à peu  de 
chose  près , la  teinte  de  l’asphalte , et  qui  n’a  aucun  des 
inconvéniens  que  je  viens  de  signaler. 

Quelques  peintres  se  servent  de  l’asphalte  en  le  broyant 
d’abord  à l’eau  pure  d’une  manière  impalpalde,  puis  ils  le 
laissent  sécher  sur  la  pierre,  ainsi  étendu  sur  toute  sa 
superficie  ; après  quoi  ils  le  relèvent  avec  la  spatule , ce 
qui  le  réduit  en  une  poudre  extrêmement  fine  et  déliée. 
Ils  mettent  ensuite  cette  poudre  dans  une  petite  boîte  de 
buis  bien  fermée. 

C’est  dans  cet  état  qu’ils  en  délaient  avec  de  l'huile 
grasse  pure  au  moment  où  ils  veulent  s’en  servir.  Ils  y 
trouvent  le  grand  avantage  que  cette  couleur  devient  beau- 
coup moins  gluante  et  visqueuse  que  lorsqu’elle  est  depuis 
long-temps  en  vessie  ; mais  je  ne  la  trouve  pas  aussi  divisée 
ni  aussi  belle  que  quand  on  la  fait  dissoudre  au  feu  dans 
de  l’essence.  (Voyez  la  manière  de  procéder  à cette  opé- 
ration , leçon  12.®) 

Réflexions  relatives  à toutes  ces  espèces  de  Bruns. 

J’ai  donné  l’indication  de  tous  ces  divers  brims,  parce 
qu’ils  sont  tous,  et  chacun  spécialement,  plus  propres  à 
une  chose  qu’à  une  autre.  Il  semblerait  d’abord  qu'une 
seule  de  ces  couleurs  devrait  suffire  à tous  les  besoins,  et 


54  PREMIÈRE  LEÇON. 

en  effet  cela  pourrait  se  faire;  mais  un  peintre  déjà  initié 
dans  les  ressources  de  Tart  sait  toujours  en  faire  un  choix 
pour  ce  qu’il  a en  vue  d’exécuter,  et  connaissant  les  pro- 
priétés naturelles  de  tous  ces  bruns  analogues  , il  se  décide 
pour  l’un  ou  1 autre , selem  la  convenance  et  l’expérience 
qu’il  a acquise.  Je  viens  d’en  donner  un  exemple  en  par- 
lant de  l’asphalte , qui  ne  convient  que  pour  les  plans  très- 
rapproclîés , ou  pour  les  trous  profonds , les  cavernes , etc. 
Il  en  est  de  même  des  autres  espèces  de  bruns  ; chacun  a 
sa  propriété  particulière.  Mais  il  est  impossible  de  tout 
dire  et  de  tout  prévoir  dans  un  enseignement  de  cette 
nature,  où  il  n’y  a jamais  de  marche  absolument  fixe. 
Chacun  suit  son  inspiration.  11  n’y  a qu’une  longue  expé- 
rience, jointe  à un  esprit  d’observation  et  à une  organi- 
sation excellente  pour  être  bon  coloriste  en  général,  qui 
puisse  guider  un  peintre  dans  tous  les  labyrinthes  et  les 
mystères  de  la  couleur.  Je  me  suis  donc  borné  à indiquer 
les  couleurs  que  j’ai  reconnues  être  bonnes,  tout  en  signa- 
lant en  même  temps  quels  sont  leurs  inconvéniens , sui- 
vant l’emploi  qu’on  veut  en  faire.  C’est  au  jeune  artiste 
maintenant  à se  servir  de  son  discernement  pour  ne  les 
employer  qu’avec  réflexion , d’après  les  données  générales 
que  je  lui  ai  indiquées. 

J’aurais  trop  à faire  aussi  si  je  voulais  rendre  compte 
de  toutes  les  raisons  qui  m’ont  fait  rejeter  une  multitude 
d’autres  couleurs  que  beaucoup  de  peintres  emploient 
journellement,  par  la  seule  raison  qu’elles  ont  quelque 
chose  de  séduisant  au  premier  coup  d’œil,  sans  s’être  donné 
la  peine  d'en  i’aire  des  essais , ni  le  temps  nécessaire  pour 
les  constater  par  l'expérience. 

Peu  jaloux  de  la  durée  de  leurs  productions,  ils  se 


PREMIÈRE  LEÇON.  55 

livrent  sans  prudence  à toutes  les  nouvelles  couleurs  qu’on 
leur  présente  ^ ils  suivent  ainsi  le  torrent , sans  trop  se 
soucier  de  ce  que  leurs  tableaux  deviendront  par  la  suite  j 
et  pourvu  que  leurs  yeux  se  satisfassent  pour  le  moment, 
ils  ne  pensent  guère  à l’avenir.  Cela  est  de  très-peu  d’im- 
portance pour  la  foule  des  artistes  médiocres,  assurément, 
mais  non  pas  pour  les  autres.  Une  multitude  d’cxcellcns 
tableaux  ne  se  seraient  pas  évanouis,  ou  entièrement  dé- 
tériorés, sans  cette  fatale  insouciance  5 et  sans  puiser  des 
exemples  dans  les  tableaux  anciens,  dont  un  grand  nombre 
sont  devenus  si  noirs , je  ne  parlerai  que  de  ceux  des  deux 
peintres  les  plus  renommés  de  l’Angleterre , qui  ont  vu 
leurs  ouvrages  détruits  ou  défigurés  de  leur  vivant  : ce 
sont  ceux  du  chevalier  J,  Reynolds  et  du  célèbre  West, 
que  la  mort  n’a  enlevé  aux  arts  que  depuis  peu  d’années. 
Cet  exemple,  que  je  pourrais  accompagner  de  beaucoup 
d’autres,  de  tous  les  temps  et  de  différens  pays,  est  sufii- 
sant  sans  doute  pour  engager  tous  les  ])ons  artistes  à ne 
pas  se  livrer  inconsidérément  à l’emploi  hasardeux  de 
toutes  les  couleurs  qu’on  leur  présente  ; et  si  les  réllcxions 
que  je  fais  à ce  sujet  peuvent  les  rendre  plus  soigneux  et 
plus  circonspects,  j’aurai  lieu  de  me  féliciter  des  résultats 
de  mon  travail  et  de  toutes  les  expériences  rpie  j’ai  faites 
à cet  égard.  Mon  livre  assurément  ne  peut  pas  donner  du 
talent  à ceux  qui  en  sont  dépourvus,  ni  augmenter  celui 
de  ceux  qui  en  ont;  mais  du  moins  mes  recherches  et  ma 
longue  persévérance  peuvent  être  de  quelque  utilité  à l’art 
sous  ce  rapport;  car  j’ose  affirmer  que  ceux  qui  auront 
confiance  dans  la  palette  que  je  leur  indique,  n'auront 
jamais  à se  repentir  d’avoir  suivi  mes  directions,  et  c’est 
là  vraiment  la  seide  ainbilion  qui  m’anime. 


56  PREMIÈRE  LEÇON. 

Comme  il  n’entre  pas  dans  mon  plan,  ainsi  que  je  viens 
de  le  dire  j de  motiver  toutes  les  raisons  que  j’ai  eues  de 
rejeter  plusieurs  couleurs,  je  ne  les  passerai  pas,  à beau- 
coup près,  toutes  en  revue  ; je  ne  laisserai  pas  cependant 
de  dire  un  mot  en  passant  de  celles  qui  sont  le  plus  en 
usage,  afin  qu’on  évite  de  s’en  servir. 

De  la  Momie. 

Cette  couleur , assez  en  vogue , n’est  solide  ni  à l’air 
ni  au  soleil;  elle  est  couleur  du  brun  de  Prusse  n.”  22  , 
si  ce  n’est  qu’elle  est  plus  jaunâtre  ; elle  sèche  plus  diffi- 
cilement encore  que  l’asphalte  : c’est  un  vrai  bitume  comme 
ce  dernier,  et  de  plus  c’est  un  corps  gras.  En  voilà  bien 
assez  pour  la  rejeter,  d’autant  plus  que  sa  teinte  ne  pré- 
sente rien  de  plus  séduisant  que  les  bons  bruns  indiqués 
plus  haut. 

De  tous  les  St  ils  de  grain. 

Us  ne  sont  solides  ni  les  uns  ni  les  autres  ; ils  s’éva- 
porent tous  plus  ou  moins  ; et  même  celui  d’Angleterre , 
si  vanté , n’est  pas  beaucoup  plus  solide  que  les  autres  : il 
devient  d’ailleurs  inutile.  Quant  au  stil  de  grain  de  Troyes , 
il  ne  faut  pas  seulement  en  parler  ; c’est  ce  qu’on  appelle 
un  déjeuner  du  soleil. 

Je  serais  tenté  de  croire  que  les  jolis  tableaux  de  Breugel 
et  de  ses  parens , dont  les  arbres  et  les  lointains  sont  de- 
venus si  bleus , ont  été  peints , pour  les  verts , avec  cette 
mauvaise  couleur,  et  que,  quand  ils  les  ont  faits,  leurs 
verts  étaient  d’un  très-bon  ton  de  couleur  ; mais  le  jaune 
s’est  entièrement  évaporé , et  il  n’est  resté  que  l’outremer. 


PREMIÈRE  LEÇON. 

Le  Jaune  minéral. 


5? 


Ce  jaune,  dont  on  ne  fait  que  trop  usage  depuis  quel- 
que temps , est  une  très-mauvaise  couleur.  On  la  tire  du 
mercure.  Elle  noircit  très- promptement  ; mais  on  est 
d’abord  séduit  par  sa  jolie  teinte  jaune  jonquille.  Le  jaune 
de  Naples  vaut  beaucoup  mieux,  malgré  ses  inconvéniens , 
et  quoique  sa  teinte  soit  moins  vive. 

La  Gomme  gulie. 

Elle  n’est  pas  bonne  à l’huile  *,  elle  n’est  pas  -meme 
bonne  à l’eau,  à moins  qu’on  ne  la  dépouille  de  sa  gomme, 
comme  je  l’ai  indiqué  dans  la  note  de  la  page  8. 

La  Laque  jaune  Anvers. 

Elle  n’est,  comme  les  autres,  qu’un  stil  de  grain,  qui 
est  peut-être  un  peu  plus  solide  *,  mais  si  elle  ne  s’éva- 
nouit pas  au  soleil,  elle  perd  sa  jolie  teinte  fine  pour 
devenir  d’un  vilain  jaune  sale,  moins  beau  qu’aucune 
ocre.  Mes  amis  et  moi , à qui  on  l’avait  beaucoup  vantée , 
en  avons  fait  l’essai,  qui  nous  a constaté  ce  que  je  viens 
d’en  dire. 

J’ai  déjà  parlé  ailleurs  de  l’estime  que  méritent  les  or- 
pins,  ainsi  que  le  jaune  de  chrome  : toutes  ces  couleurs 
ne  valent  rien.  (Voyez  la  page  lo.)  Je  suis  bien  étonné 
que  Lairesse  ait  pu  conseiller  d'aussi  mauvaises  drogues. 

Des  différentes  espèces  de  Laques  carminées  j on 
autres  que  celles  de  garance. 

On  vend  une  multitude  de  laques  carminées,  ou  vio- 
lettes, ou  cramoisies,  etc.  Elles  sont  très  - séduisantes  ; 


58  PREMIÈRE  LEÇON. 

mais  gardez-vous  bien  d’en  faire  usage  : elles  n’ont  aucune 
fixité.  Il  n’y  a que  celle  dite  de  Venise  que  je  vous  con- 
seille J si  vous  en  trouvez  de  la  véritable , pour  la  brûler 
et  en  faire  la  couleur  pourpre  très -foncé  indiquée  sous 
le  n.”  i3. 

Quant  à toutes  les  autres,  méfiez-vous- en,  et  tenez- 
vous-en  , croyez-moi , aux  deux  laques  de  garance  n.”®  1 1 
et  1 2 . J’ai  essayé  plus  de  cinquante  sortes  de  celles  qui 
ne  sont  pas  extraites  de  la  garance , sans  qu’aucune  d’elles , 
et  même  les  meilleures,  résistassent  plus  que  quelques 
mois,  essayées  à l’eau  et  au  soleil.  Mais  procurez -vous 
un  grand  nombre  d’écliantillons  de  ces  laques,  faites-en 
l’essai  à l’alcali  et  au  vinaigre,  comme  je  l’ai  indiqué 
page  2 2 , et  quand  vous  verrez  qu’elles  résistent  à cette 
épreuve,  mettez- les  de  côté,  pour  voir  celles  de  toutes 
qui  vous  donneront  la  plus  belle  teinte  pourpre  très- 
foncé  après  les  avoir  brûlées.  Il  y en  aura  sans  doute  un 
grand  nombre  qui  deviendront  grisâtres  *,  elles  ne  valent 
rien  pour  faire  le  n.°  i3.  Les  laques  de  garance  même 
deviennent  grises  à la  brûlure , ce  qui  prouve  que  ce  n’est 
pas  toujours  à la  solidité  qu’elles  ont  dans  leur  état  na- 
turel, qu’on  peut  juger  qu’elles  sont  bonnes  pour  les 
brûler.  (Voyez  l’article  de  la  laque  brûlée,  page  22.) 

Quant  à toutes  les  laques  vertes,  violettes,  et  mille 
autres  qui  abondent  chez  les  marchands  de  couleurs,  il 
peut  y en  avoir  de  meilleui’es  les  unes  que  les  autres, 
surtout  dans  les  vertes  ; mais  à quoi  cela  peut-il  servir  ? 
]N’avez-vous  pas  une  palette  qui  peut  vous  donner  tout 
cela  en  couleurs  sûres  et  éprouvées?  Ce  serait  une  du- 
perie, par  conséquent,  de  courir  la  chance  d’employer 
des  couleurs  douteuses  dont  vous  n’avez  aucun  besoin 


PREMIÈRE  LEÇO.X. 

réel 5 d’autant  plus  que,  pour  vous  assurer  de  leur  qua- 
lité, il  faudrait  au  moins  attendre  dix-huit  ou  vingl-cjuq 
ans  d’épreuve. 

Mais  quand  on  vous  présentera  des  couleurs  qui  auront 
bonne  mine,  et  dont  vous  entendrez  parler  avec  eloge, 
prenez-en  un  échantillon  et  laites  l’essai. 

Voici  comment  on  peut  s’assurer  qu’une  couleur  est 
non-seulement  bonne  et  solide  en  elle-même,  mais  que, 
de  plus,  elle  s’accorde  bien  avec  les  autres. 

Vous  ferez  d’abord  deux  essais  à beau  gommée,  parce 
que,  de  cette  manière,  le  soleil,  l’air  ou  le  grand  jour, 
agiront  plus  promptement  sur  la  couleur,  et  qu’il  vous 
faudra  moins  de  temps  pour  éprouver  ce  qui  concerne 
sa  solidité.  Vous  mêlerez  ensuite  une  autre  portion  de 
cette  nouvelle  couleur  avec  plusieurs  de  celles  dont  vous 
faites  usage  à l’ordinaire,  comme  du  blanc,  du  cinabre, 
tous  les  jaunes  et  les  bleus , et  même  avec  les  bruns  et 
les  noirs,  qui  servent  à empâter  dans  les  ébauches.  Vous 
coucherez  ces  essais  de  manière  qu’à  fun  des  bords  il  y 
ait  une  assez  forte  épaisseur  de  couleur,  sans  qu’il  y en 
ait  trop,  et  vous  l’affaiblirez  progressivement  jusqu'au  bord 
opposé,  comme  serait  une  ombre  qui  se  perd  jusqu’au 
grand  blanc.  Quand  vous  serez  arrivé  à la  teinte  la  plus 
faible,  ce  qui  se  fait  plus  prompteiiK'nt  que  je  ne  mets  de 
temps  à le  décrire,  vous  tracerez  à cet  endroit  un  trait 
un  peu  ferme,  soit  avec  la  même  couleur,  soit  avec  un 
crayon  de  mine  de  plomb , afin  de  ne  pas  perdre  la  trace 
de  l’endroit  le  plus  mince  de  votre  essai.  Cela  fait,  vous 
le  numéroterez,  et  vous  aurez  un  petit  livret  où  vous  no- 
terez le  jour,  le  mois  et  Tannée  de  l’essai,  et  le  nom  de 
la  couleur,  afin  d'aller  le  consulter  dans  le  cas  où  voua 


6o 


PREMIÈRE  LEÇON. 

viendriez  à oublier  ce  qu  est  cette  couleur , ainsi  que  celles 
avec  lesquelles  Vous  l’avez  mélangée  , le  lieu  d’où  elle 
vous  vient  5 son  prix^  etc.  Vous  ferez  ainsi  ces  essais  à 
I eau  sur  une  belle  et  forte  carte  j parce  que  de  l’ivoire , 
qui  vaudrait  mieux  j vous  reviendrait  trop  cher.  Chaque 
essai  devra  avoir  la  grandeur  du  tiers  d’un  domino  à 
jouer  J au  moins  pour  les  couleurs  à l’eau  : ainsi  vous 
pourrez  en  placer  une  vingtaine  sur  une  grande  carte  à 
écrire.  Chaque  carte  portera  son  numéro  particulier  pour 
vous  y reconnaître  J et  chaque  essai  en  aura  aussi  un  j de- 
puis le  n.®  1 jusqu’à  20.  Votre  petit  livret  aura  les  mêmes 
chilTres  avec  des  explications  ^ en  sorte  que  vous  pourrez 
savoir  de  suite  quelle  est  telle  couleur  qui  (par  supposi- 
tion) portera  le  n.®  16  de  la  carte  n.°  3,  et  ainsi  de  suite. 
J’ai  dit  qu’il  fallait  faire  tous  ces  essais  doubles  j et  cela 
pour  mettre  une  de  ces  cartes  au  grand  jour  et  au  soleil  j 
et  Faiitre  constamment  enfermée  et  à l’ombre.  De  cette 
manière  cette  dernière  conservera  à peu  près  toute  sa  fraî- 
cheur^ et  vous  servira  de  point  de  comparaison  pour  con- 
naître au  juste  les  altérations  qui  se  seront  opérées  dans 
la- carte  correspondante  exposée  au  soleil. 

Ce  n’est  pas  tout  encore  ; il  vous  faut  faire  les  mêmes 
essais  à lliuile.  Vous  les  ferez  de  la  même  manière  j en 
couchant  la  couleur  du  fort  au  faible  ^ et  vous  les  ferez 
aussi  doubles  j afin  d’en  exposer  un  au  soleil  ^ et  l’autre 
pendu  ou  cloué  quelque  part  à l’air  j mais  non  pas  en^ 
fermé , parce  que  les  couleurs  délâj' ées  à l’huile  changent 
de  teinte  et  se  détériorent  sensiblement  quand  on  les 
prive  d’air. 

Il  est  sous-entendu  que  vous  prendrez  les  mêmes  pré- 
cautions pour  numéroter  chaque  carton  on  morceau  de 


PllEMlÈHE  LEÇON,  Gl 

toile  en  particuL'er,  et  chacuii  des  essais  que  contiendra 
cette  bande  de  toile.  Vous  aurez  un  autre  livret  exprès 
pour  les  couleurs  à l’huile,  où  vous  répéterez  tous  le*s 
numéros , et  où  vous  noterez  toutes  les  explications  con- 
venables. Mais,  au  lieu  de  faire  ces  essais  à 1 huile  sur  une 
simple  carte , vous  les  ferez  sur  un  morceau  de  bon  carton 
préparé  à l'huile  ou  à la  colle , ou  sur  une  bande  de  toile 
imprimée  à l’huile,  comme  on  l’a  indiqué^  plus  loin;  et 
pour  n’être  pas  pris  au  dépourvu  quand  le  hasard  vous 
oifrira  quelque  nouvelle  couleur  à essayer,  vous  lerez  bien 
d’imprimer  d’avance  vingt-cinq  ou  trente  de  ces  morceaux 
de  carton  ou  de  toile.  Il  les  faut  au  moins  d’un  demi-pied 
de  long  sur  cinq  pouces  de  large , ou  à peu  près , parce 
que  les  essais  à l’huile  doivent  être  du  double  ou  du  tri])le 
plus  grands  que  ceux  à l’eau,  afin  de  mieux  savoir  à ({uoi 
vous  en  tenir.  Cela  fait,  vous  laisserez  vos  essais  l'aire  leur 
épreuve  pendant  quelque  temps,  mais  en  ayant  soin  de 
les  placer  de  manière  que  ni  la  pluie  ni  la  poussière  ne 
puissent  les  endommager.  Mais  n’oubliez  pas,  je  le  répète, 
de  mettre  le  plus  grand  ordre  dans  vos  numéros , tant  sur 
les  essais  mêmes , ou  à côté , que  dans  les  numéros  qui 
seront  la  répétition  des  premiers  sur  les  pages  de  votre 
petit  livre.  Expliquez  très-bien  aussi  quels  sont  les  noms 
des  couleurs,  la  personne  de  qui  vous  les  tenez,  à quelle 
date  vous  avez  fait  ces  essais , si  telle  couleur  est  facile  ou 
difficile  à broyer  et  à travailler , si  on  vous  l’a  beaucoup 
vantée,  à quel  prix  elle  se  vend,  de  quel  pays  elle  vient, 
etc.  Toutes  ces  sortes  de  particularités  sont  indispensables 


I Voyez  la  manière  dont  il  faut  s’y  prendre  pour  imprimer  les  toiles, 
cartons  ou  panneau»,  soit  à l’huile,  soit  à la  colle,  leçon  30.*^ 


62 


PREMIÈRE  LEÇON. 

dans  des  épreuves  de  ce  genre  ^ où  l’on  doit  se  reconnaître 
au  bout  de  douze , vingt , et  même  quarante  ans  et  plus. 

Ce  travail  ne  se  présentera  pas  très-souvent  ; ainsi  ne 
perdez  pas  courage.  Cela  se  fait  plus  promptement  qu’il 
ne  semblerait,  d’après  l’explication  très -détaillée  que  je 
viens  d’en  donner,  et  vous  aurez  au  moins  la  satisfaction 
de  pouvoir  vous  rendre  à vous-même  et  aux  autres  le 
même  service  que  j’ai  la  satisfaction  de  vous  rendre  au- 
jourdîiui  : car,  bien  que  l'assortiment  de  couleurs  que  je 
vous  offre  maintenant  paraisse  ne  rien  laisser  à désirer , il 
est  possible  néanmoins  que  la  chimie  fasse  encore  de  pré- 
cieuses découvertes  pour  la  peinture  ; cela  est  même  très- 
probable  , et  ce  ne  sont  point  des  avantages  à négliger  : 
mais  il  faut  vouloir  se  donner  la  peine  d’en  faire  les 
épreuves.  Quant  à moi,  je  n’ai  pas  laissé  une  seule  cou- 
leur, à moi  connue,  sans  la  soumettre  à l’essai,  ou  aux 
essais  que  je  vous  engage  à faire  sur  les  nouvelles  cou- 
leurs qu’on  vous  présentera. 

Voici  un  petit  exemple,  fort  en  raccourci,  de  la  mé- 
thode que  j’empîoie  pour  ces  essais  : i.'’  le  nom  'de  la 
couleur,  de  qui  elle  me  vient,  etc.,  et  la  date  du  jour, 
du  mois  et  de  l’année  de  l’essai  ; 2.°  mélangée  par  moitié 
(je  suppose)  avec  du  blanc;  S.**  mêlée  dito  avec  du 
cinabre,  etc.,  ainsi  de  suite,  à mesure  que  je  fais  un 
nouveau  mélange. 

N.”  2 5.  Terre  de  Cassel  (brun-noirâtre). 

Cette  excellente  couleur  pourrait  être  classée  parmi  les 
noirs  aussi  bien  que  parmi  les  bruns , car  elle  a une  telle 
force , qu  elle  ombre  les  noirs  même.  Mais  comme  elle 


PREIVIJÈRE  LEÇON. 


Gj 

présente  une  teinte  brun-bistre  (juand  on  la  couclie  liès- 
niiiice , et  quelle  a beaucoup  de  transpa!(;nce  j elle  n’( .st 
pas  propre  à l'aire  des  noirs  à l’ébauche , parce  qu’elle  ne 
couvre  pas  assez.  Elle  est  d’un  brun  extrénieinent  intense 
quand  on  la  couche  par-dessus  un  brun  d’ébauclu; , ( t en 
ce  cas  elle  vaut  infiniment  mieux  que  les  noirs  j qui  sont 
presque  tous  plus  ou  moins  lourds  et  d’une  teinte  froide  : 
en  sorte  qu’on  peut  j avec  la  terre  de  Casselj  obtenir  des 
vigueurs  qu’aucune  autre  couleur  ne  peut  donner.  Du 
reste  elle  est  facile  à manier , et  on  la  broie  en  peu  de 
temps  ; mais  elle  est  assez  bitumineuse  j en  sorte  qu’il  ne 
faut  jamais  la  mêler  avec  les  blancs,  ni  avec  aucune  cou- 
leur gaie  et  claire-,  elle  les  attaquerait  : au  surplus,  ce 
serait  tout-à-fait  inutile.  Les  noirs  sont  préférables  dans 
les  mélanges,  et  on  leur  donne  la  teinte  bi une  en  y mêlant 
des  rouges -bruns  et  des  ocres  brunes,  plus  ou  moins, 
selon  ce  qu’on  veut  faire.  Il  faut  donc  réserver  la  terre 
de  Cassel  pour  achever  un  tableau,  et  ne  s’en  point  servir 
à l’ébauche.  Elle  vous  donnera  tous  les  bruns  désirables, 
en  la  mêlant,  soit  avec  la  laque  foncée,  soit  avec  la  laque 
bridée,  soit  enfin  avec  les  noirs  : mais  ce  dernier  mélange 
est  rarement  utile,  puisqu’elle  porte  déjà  d’elle- même  la 
teinte  noir -jaunâtre.  Elle  est  à peu  près  couleur  de  la 
sépia ^ dont  on  se  sert  pour  les  lavis  : on  peut  la  coucher, 
comme  elle,  par  teintes  plus  ou  moins  épaisses  ou  minces, 
et  c’est  selon  l’épaisseur  que  vous  lui  donnez  qu  elle  ac- 
quiert plus  ou  moins  d’intensité , et  qu  elle  paraît  plus  on 
moins  obscure.  Elle  sert  très-utilement  pour  achever  toute 
espèce  de  teintes  de  cheveux , depuis  ceux  qu’on  appelle 
châtains  jusqu’à  ceux  qui  paraissent  noirs.  Elle  vous  Ibur- 
nira,  comme  ou  l’a  déjà  dit,  les  touches  les  plus  fortC'^ 


64  PREMIÈRE  LEÇON. 

des  draperies  noires , brun-foncé  ^ etc.  Elle  est  surtout  d’un 
grand  secours  dans  le  paysage , pour  les  plus  grandes  vi- 
gueurs des  troncs  d’arbres  et  des  terrains  du  premier  plan , 
ainsi  que  pour  peindre  des  rochers  caverneux  ou  des  trous 
profonds  dans  l’architecture. 

Elle  est  ce  qu’on  peut  désirer  de  mieux  pour  peindre 
le  noir  de  la  pupille  dans  les  yeux , en  y mêlant  de  la  laque 
brûlée  n."  i 3 et  un  peu  de  bleu  de  Prusse  pur.  Ce  mé- 
lange donne  le  noir  le  plus  profond  ; mais  l’on  ne  doit 
s’en  servir  que  pour  finir,  car  à l’ébauche  il  faut  peindre 
la  pupille  en  noir-brunâtre. 

Ce  noir,  composé  de  terre  de  Cassel,  de  laque  brûlée 
et  d’un  peu  de  bleu  de  Prusse,  est  tellement  noir,  qu’il 
ne  faut  que  très  - rarement  en  faire  usage  pour  d’autres 
choses  que  des  étoffes  noires  ou  la  pupille  des  yeux  : il 
paraîtrait  trop  dur  dans  toute  autre  chose. 

La  terre  de  Cassel  est  du  nombre  de  celles  qui  ne 
sèchent  guère  sans  huile  grasse  : elle  a cela  de  commun 
avec  toutes  les  couleurs  sombres,  transparentes,  et  plus 
ou  moins  bitumineuses. 

]N.”  26.  Terre  de  (brun-violâtre). 

Cette  terre  est  moins  transparente  et  d’un  ton  plus 
rouge-violâtre  que  la  précédente , et  par  conséquent  elle 
couvre  mieux  : elle  peut  donc  servir  dans  les  bruns  des 
ébauches.  Néanmoins  je  ne  la  trouve  pas  indispensable  ; 
je  n’en  fais  presque  point  usage  : l’on  peut  facilement  s’en 
passer , et  la  remplacer  par  un  mélange  de  noir  et  d’ocre 
rouge,  qui  couvre  encore  mieux.  D’ailleurs  je  crains  un 
peu  les  couleurs  toutes  faites  j elles  rendent  le  peintre  pa- 


I 

PREMIÈRE  LEÇON.  G 5 

resseux  et  négligent , et  malgré  lui  il  en  met  un  peu  par- 
toutj  ce  qui  jette ‘de  la  monotonie  dans  la  couleur  de  ses 
ouvrages;  au  lieu  que,  quand  il  est  appelé  à composer 
ses  teintes  par  des  mélanges  ^ il  y met  plus  de  variété , et 
ses  ouvrages  en  plaisent  davantage.  Je  pense  aussi  (ju’il 
est  bon  de  simplifier , autant  que  possilde,  les  élémens  de 
la  palette  J et  qu’il  est  tout-à-fait  inutile  j et  meme  préju- 
diciable et  assez  coûteux,  d’avoir  un  trop  grand  nombre 
de  couleurs  en  vessie,  surtout  de  celles  dont  on  ne  fait 
que  peu  d’usage,  parce  qu’on  en  perd  plus  de  la  moitié, 
qui  se  sèchent  ou  deviennent  grasses  et  visqueuses  dans  les 
vessies.  Ayez  donc  de  la  terre  de  Cologne,  mais  qu’elle  ne 
soit  qu’en  poudre  déjà  broyée  à l’eau  : elle  pourra  vous  être 
utile  pour  faire  de  certaines  draperies , dont  la  teinte  se 
trouvera  toute  faite,  soit  en  la  mêlant  avec  un  peu  de 
blanc,  ou  de  jaune,  ou  de  rouge-brun,  etc.  Il  est,  en 
effet,  assez  agréable,  dans  le  cas  que  je  viens  de  signa- 
ler, de  pouvoir  compter  qu’on  retrouvera  le  tou  juste 
d’une  grande  draperie  dont  la  teinte  est  indéterminée, 
parce  qu’il  arrive  assez  souvent  qu’on  se  trouve  pris  au 
dépourvu  pour  n’avoir  pas  préparé  une  assez  grande 
quantité  de  couleur  pour  pouvoir  l’achever  en  entier  : 
mais  ce  n’est  point  une  couleur  qu’il  faille  de  rigueur 
avoir  dans  un  assortiment  de  vessies. 

Je  sais  que  plus  d’un  peintre  donne  de  grands  éloges 
à cette  couleur,  et  à bien  d’autres  dont  je  ne  fais  que  peu 
ou  point  de  cas.  En  voici  la  raison.  Chaque  artiste  prend 
telle  ou  telle  couleur  en  affection , à Texclusion  de  toutes 
celles  qui  lui  sont  analogues.  Ce  n’est  point  toujours  qu’il 
ait  reconnu  que  cette  couleur  est  d'une  nature  meilleure 
qu’une  autre;  mais  il  cède  à la  force  de  l'iuibitude,  ou 

5 


66  PREMIÈRE  LEÇON, 

bien  il  a été  séduit , parce  qu’une  fois  ou  deux  la  partie 
qu  il  a peinte  avec  cette  couleur  lui  a bien  réussi.  Dès-lors 
il  en  mettra  partout,  comme  si  ce  n’était  pas  à son  talent 
qu’il  doit  ce  succès,  plutôt  qu’à  la  qualité  de  la  couleur 
qu’il  a employée  ; comme  si  on  ne  le  voyait  pas  quelque- 
fois l’abandonner  ensuite , en  en  disant  encore  plus  de 
mal  qu’il  n’en  avait  dit  de  bien,  et  cela  parce  que  son 
ouvrage  n’a  pas  aussi  bien  rendu. 

J’invite  donc  les  jeunes  artistes  à ne  pas  céder  à ces 
sortes  de  prédilections  si  communes  parmi  les  peintres, 
et  je  leur  demande,  dans  leur  véritable  intérêt,  de  s’en 
tenir  aux  couleurs  que  je  leur  conseille,  et  de  les  employer 
aux  usages  pour  lesquels  ma  longue  expérience  et  des 
recherches  sans  nombre  m’ont  convaincu  qu  elles  étaient 
le  plus  propres. 

N.^  27.  Brun  composé  (par  un  mélange). 

Le  brun  composé  dont  je  vais  exposer  tous  les  avan- 
tages, est  une  des  ressources  les  plus  utiles  que  je  con- 
naisse. C’est  encore  une  des  choses  que  je  dois  à mon 
ami  M.  Tœpffer. 

Ce  brun  n’est  point  d’une  teinte  fixe,  comme  tant 
d’autres  : on  le  compose  à volonté , en  lui  donnant  pré- 
cisément la  teinte  qu’on  désire , ce  qui  le  rend  propre  à 
étendre  des  préparations  et  des  glacis  sur  toute  espèce  de 
sujets  et  d’objets.  Il  n’y  entre  que  les  trois  couleurs  pri- 
mitives, qui  sont  le  bleu,  le  jaune  et  le  rouge.  De  ceUes- 
ci  dérivent  toutes  les  autres,  à l’exception  du  blanc  et 
du  noir,  que  les  physiciens  ne  reconnaissent  pas  pour  être 
réellement  des  couleurs,  parce  que,  disent -ils,  le  noir 


PREMIÈRE  ÏÆÇON.  O7 

pur  absorbe  à la  fois  tous  les  rayons  (le  la  lumière , et  le 
blanc  les  renvoie  tous.  Au  surplus,  nous  n’avons  besoin 
pour  les  glacis  ni  du  noir  pur  ni  du  blanc,  ainsi  je  n’in- 
sisterai pas  davantage  là-desSus.  J’ai  dit  que  ce  brun  se 
compose  des  trois  couleurs  primitives  : ce  sont  celles  de 
l’arc-en-ciel,  qui  constituent  les  rayons  du  jour,  et  (jui 
éclairent  tous  les  objets  visibles.  On  me  dira  peut-être 
que  je  ne  parle  ici  ni  du  violet,  ni  du  vert,  ni  de  la  cou- 
leur orangée  : je  réponds  à cela  qu’ils  se  trouvent  par  le 
fait  dans  ces  trois  couleurs  ; car  avec  le  bleu  et  le  jaune 
on  fait  le  vert,  avec  le  cramoisi  (sorte  de  rouge)  et  le 
bleu  on  obtient  le  violet,  et  enfin  avec  le  rouge  et  le 
jaune  on  fait  l’orangé. 

Voilà  en  effet  toutes  les  couleurs  dont  se  colore  l’arc- 
en-ciel.  L’on  peut  donc  composer  ce  brun , et  lui  donner 
la  teinte  qu’on  désire  en  faisant  dominer  l’une  ou  l’autre 
de  ces  trois  couleurs.  Ainsi , on  le  rendra  verdâtre  en 
mettant  peu  de  laque  ; on  le  rendra  violâtre , en  y mettant 
peu  de  jaune  ; rougeâtre , en  y mettant  peu  de  bleu  ; il 
deviendra  de  couleur  chaude  et  orangée,  en  mettant  peu 
de  bleu  et  en  laissant  dominer  le  jaune  et  le  rouge,  etc.^ 
enfin , on  le  rendra  d’un  beau  brun  parfait  en  partageant 
par  égale  portion  ces  trois  couleurs  mêlées  ensemble,  en 
ayant  soin  cependant  de  ménager  le  hleii  de  Prusse  ^ qui 
a la  propriété  de  teindre  et  d’envahir  en  quelque  sorte 
la  couleur  naturelle  des  deux  autres.  En  couchant  ces 
glacis  plus  ou  moins  chargés , ou  faibles , et  en  prenant 
des  bleus,  des  jaunes  et  des  laques  plus  ou  moins  foncés 
ou  clairs,  on  obtient  toutes  les  teintes  imagina]:)les. 


68 


PREMIÈRE  LEÇON, 


EXEMPLE. 

I 

Composition  du  Brun  composé  pour  glacer  un  plan 
déjà  un  peu  éloigné j ou  pour  tout  autre  objet  (^uoii 
ne  veut  pas  trop  obscurcir  ^ tel  cju  une  fabri(jue^  ^ un 
rocher ^ un  massif  d’ arbres ^ un  terrain^  une  draperie^ 
etc.  y ou  même  une  partie  d’ombre  dans  les  chairs. 

Laque  rose  n."  1 1 ; 

Outremer  clair  n.“  1 5 ; 

Ocre  jaune-clair  n.”  4. 

Mêlez  ces  trois  couleurs , en  faisant  dominer  celle  que  vous 
voudrez  J comme  on  l’a  expliqué  plus  haut*,  mais  ne 
glacez  jamais  sur  ce  qu’on  appelle  les  lointains  ^ qui 
prennent  déjà  la  teinte  bleuâtre. 

Prenez  les  couleurs  suivantes  pour  composer  un  brun 
plus  intense  : 

Bleu  de  Prusse  anglais  n.”  1 7 ; 

Ocre  de  rue  n.°  5 , ou  jaune  indien  n.“  6 ; 2 
Laque  cramoisie  n.”  12. 

Faites  dominer  celle  de  ces  trois  couleurs  selon  votre 
volonté  J et  glacez-en  les  plans  rapprochés,  etc. 

Pour  donner  encore  plus  de  force  à ce  brun,  voici 
comment  vous  le  composerez  : 

Bleu  de  Prusse  anglais  n.“  1 7 ; 

Jaune  indien  (sans  ocre)  n.°  65 
Laque  brûlée  n.°  i3. 

1 On  appelle,  en  terme  de  peinture,  fabrique^  tout  bâtiment  fait  en 
maçonnerie. 

2 L’ocre  de  rue  n.“  5 n’est  point  aussi  transparente  que  le  jaune  indien 
n.®  6 J mais  elle  est  préférable  dans  beaucoup  de  cas. 


PREMIÈRE  r.EÇON.  Gg 

Ce  brun-ci  ne  doit  s’employer  que  pour  les  plus  grandes 
vigueurs.  Vous  ferez  aussi  dominer  la  couleur  dont 
vous  aurez  besoin. 

Avec  cette  ressource , qu’on  peut  varier  à l’infini , l’on 
pourrait  se  passer  de  toute  autre  couleur  à glacer,  d’autant 
plus  que  toutes  les  couleurs  qui  composent  ce  brun  sont 
d’une  transparence  et  d’une  solidité  parfaite.  Cependant 
je  ne  le  conseille  pas  précisément  : je  dirai  seulement  que 
le  bleu  brûlé  couleur  de  bistre  n.®  22  et  la  terre  de 
Sienne  calcinée  n.°  2 1 sont  deux  teintes  toutes  faites , 
très -propres  à faire  d’excellens  glacis  pour  de  certains 
objets,  et  qu’on  aurait  tort  de  les  négliger;  mais  en  même 
temps  je  crois  de  bonne  foi  qu’on  ne  ferait  pas  mal  de  se 
passer  de  tous  les  autres  bruns,  et  surtout  de  fasplialte, 
qui  a de  grands  inconvéniens. 

NOIRS. 

Voici  maintenant  plusieurs  espèces  de  noirs  qui  sont 
tous  bons  pour  la  peinturé  à l’huile.  J’aurai  pu  en  indi- 
quer un  beaucoup  plus  grand  nombre  encore,  car  presque 
toutes  les  substances  réduites  en  charbon  peuvent  fournir 
du  noir  ; mais  il  en  est  cependant  dans  le  nombre  qui  sont 
de  beaucoup  préférables  aux  autres,  soit  par  le  ton  qu'ils 
portent  naturellement,  soit  parce  qu’ils  sont  d'un  noir 
plus  ou  moins  franc  et  intense , soit  parce  qu  ils  sont  plus 
doux , plus  veloutés  et  plus  faciles  à broyer , soit  enfin 
parce  qu’ils  sèchent  plus  facilement  que  d’autres.  J'en  in- 
dique ici  de  neuf  ou  dix  sortes , non  que  j'engage  les  jeunes 
artistes  à se  les  procurer  tous  (ce  qui  serait  fastidieux  et 


70  PREMIÈRE  LEÇON. 

inutile)  ; mais  je  crois  devoir  les  leur  faire  connaître  ^ afin 
que  dans  l’occasion  ils  sachent  à quoi  s’en  tenir  sur  leurs 
qualités  distinctives. 

N.""  28.  Noir  dHvoire. 

Celui-ci  est  d’un  noir  très-intense  ; il  est  doux,  onc- 
tueux et  facile  à broyer.  On  en  fait  un  grand  usage  -,  mais 
il  sèche  très  - difficilement.  D’ailleurs  on  y est  souvent 
trompé  : dans  le  noir  d’ivoire  du  commerce,  oîi  mêle 
souvent  beaucoup  de  noir  d’os , qui  ne  sèche  qu  après  un 
temps  indéfini. 

29.  Noir  de  café. 

Ce  noir,  très-peu  connu,  ne  se  trouve  point  encore  à 
acheter  dans  le  commerce.  Il  est  un  des  meilleurs  qu’on 
puisse  employer  : il  est  doux  sans  être  gras , léger , presque 
impalpable , même  avant  que  d’être  broyé  1 , et  il  donne 
des  tons  gris  très-bleuâtres  en  le  mêlant  avec  du  blanc  ^ 
qualité  très  - précieuse  pour  faire  des  bleus  d ébauche  et 
des  verts  sourds.  Il  ne  coûte  rien  que  la  peine  de  le  faire, 
et  je  le  préfère  beaucoup  au  noir  de  vigne,  bien  que 
celui-ci  soit  excellent , parce  que  le  premier  est  broyé  en 

1 Presque  tous  les  noirs  sont  si  légers , qu’ils  surnagent  quand  on  veut 
les  broyer  à l’eau , soit  qu’on  veuille  s’en  servir  à l’eau  gommée , soit  qu’on 
veuille  les  garder  en  réserve  en  poudre  sèche  dans  un  flacon,  pour  s’en 
servir  à lîhuile  dans  l’occasion , inconvénient  qui  contrarie  beaucoup  le 
broyeur. 

Voici  un  moyen  très-simple  de  l’éviter.  Il  faut  d’abord  humecter  le  noir 
«n  poudre  avec  de  l’esprit  de  vin  avant  que  d’y  verser  de  l’eau  ; il  s’affais- 
sera de  suite  et  se  mêlera  promptement  en  deux  ou  trois  tours  de  spatule 
ou  de  molette  : alors  vous  y mettrez  l’eau  nécessaire  pour  le  broyer,  et 
il  ne  surnagera  plus.  ' 


PREMIÈRE  LEÇON.  7I 

deux  tours  de  molette,  tandis  que  le  noir  de  vigne  fait 
ressort  sous  la  molette , et  ne  se  broie , à cause  de  cela , 
que  très-imparfaitement  ou  très-longuement  : d’ailleurs  le 
noir  de  café  sèche  mieux  que  celui  de  vigne.  11  est  au  reste 
d’une  teinte  très-fine  et  bleuâtre.  Ce  n’est  pas  un  noir  pro- 
fond ; mais  l’expérience  nous  a appris  qu’il  s’allie  merveil- 
leusement avec  toutes  les  autres  couleurs.  Nous  tenons  ce 
noir  d’un  de  nos  compatriotes,  habile  paysagiste,  qui  ré- 
side ordinairement  à Berlin , le  même  qui  dit  avoir  trouvé 
le  moyen  d’épurer  le  jaune  de  Naples.  ^ (Voyez  la  ma- 
nière de  le  faire,  leçon  i3.®) 

N.°  3 O.  Noir  de  papier. 

Ce  noir  est  du  genre  du  noir  de  vigne.  Il  est  cepen- 
dant beaucoup  plus  facile  à broyer  ; mais  il  est  assez  long 
et  ennuyeux  à faire;  et,  quoiqu’il  soit  fort  bon,  nous 
sommes  si  riches  en  noirs,  que  je  ne  m’y  arrêterai  pas 
beaucoup.  11  est  fort  doux,  d’une  jolie  teinte  fine,  gris- 
bleuâtre.  Mélangé  avec  du  blanc  ou  des  jaunes,  on  s’en 
sert  avec  avantage  pour  peindre  le  paysage,  ou  même 
les  chairs.  ( V oyez  la  manière  de  le  faire , à la  note  de  la 
14.®  leçon.) 

5i.  Noir  de  bouchons. 

Ce  noir  est  le  plus  léger , le  plus  fin  et  le  plus  bleuâtre 
de  tous.  Quelques-ims  de  mes  amis  l’appellent  \ outremer 
des  gueux  y parce  qu’il  produit,  par  les  mélanges,  des 
teintes  presque  aussi  fines  que  l’outremer.  C’est  beaucoup 

ï M.  Freschwise , fun  de  nos  collègues , membre  de  la  Société  pour 
l’avancement  des  arts , établie  à Genève  sous  la  protection  du  gou>erne- 
ment,  ainsi  que  mes  deux  amis  MM.  Tœpfîer  et  Massot. 


72  PREMIÈRE  LEÇON. 

dire  J assurément.  Il  est  si  fin,  avant  même  qu’il  ait  été 
broyé , qu’on  pourrait  presque  s’en  servir  en  ne  le  dé- 
layant qu’avec  la  spatule.  Il  a cela  de  commun  avec  le 
noir  de  café.  Cependant  l’un  et  l’autre  sont  plus  beaux  et 
meilleurs  à travailler , quand  on  les  passe  sous  la  molette. 

Il  en  est  de  même  de  toutes  les  couleurs  ; mieux  on 
les  broie,  et  meilleures  elles  sont  : c’est  un  fait  avéré. 
C’est  pourquoi  il  ne  faut  pas  transiger  là-dessus,  et  se 
laisser  gagner  par  la  paresse  : on  paie  trop  cher  cette  né- 
gligence. Au  surplus,  le  noir  de  bouchons  de  hége  n’est 
point  d’un  noir  de  velours  ; c’est  pourquoi  il  vaut  mieux 
lui  en  préférer  un  autre,  pour  obtenir  un  noir  parfait 
quant  à l’intensité.  Mais , pour  les  mélanges , il  est  admi-^ 
rable , et  surtout  pour  les  linges , les  ciels , les  lointains , 
et  pour  les  différentes  teintes  rompues  des  carnations  dans 
les  ébauches.  (Voyez  la  manière  de  brûler  les  bouchons, 
leçon  1 5.®) 

N.^  52.  Noir  de  vigne. 

Ce  noir  est  bon  et  beau,  et  on  en  fait  un  très-grand 
usage,  surtout  pour  les  grands  tableaux,  où  l’on  emploie 
beaucoup  de  couleur.  Il -est  assez  bleuâtre,  et  il  va  bien 
partout  : en  un  mot,  on  aurait  peu  de  chose  à lui  repro- 
cher, s’il  n’était  pas  très-difficile  à broyer  fin.  Je  lui  pré- 
fère, pour  cette  raison,  le  noir  de  café,  qui  est  au  moins 
aussi  beau,  si  ce  n’est  meilleur,  qu’il  ne  coûte  pas  davan- 
tage , et  encore  moins , quand  on  le  fabrique  soi-même , 
et  surtout  parce  qu’il  est  tout  de  suite  broyé  d’une  ma- 
nière impalpable.  Néanmoins  ceux  qui  seront  à portée  de 
se  procurer  des  vessies  de  noir  de  vigne  parfaitement 
broyé,  auront  raison  d’en  faire  usage. 


PREMIÈRE  LEÇON. 


N.°  55.  Noir  de  Prusse. 

On  obtient  ce  beau  noir  en  brûlant  du  bleu  de  Prusse 
ordinaire 5 dune  bonne  qualité,  dans  une  boîte  de  fer  bien 
lutée.  Le  bleu  de  Prusse  anglais  ne  le  donne  pas.  Il  est 
d’un  noir  très  - intense , fort  doux  et  velouté,  et  très- 
agréable  à travailler  : il  se  broie  en  fort  peu  d’instans. 
Mais  sa  qualité  la  plus  particulière,  c’est  qu’il  sèche  beau- 
coup plus  promptement  que  tous  les  autres  noirs  : du 
reste , il  est  d’un  noir  bleuâtre , et  il  peut  servir  à toiU- 
J’en  fais  grand  usage , ainsi  que  mes  amis.  Il  n’est  presque 
pas  connu  des  peintres,  et  il  mérite  de  l’être.  Mais  je  ne 
l’emploie  que  pour  les  draperies  de  couleur  noire , parce 
qu’il  revient  plus  cher  que  celui  de  café,  qui  est  très-bon 
pour  tout  le  reste.  (Voyez  la  manière  de  brûler  le  bleu 
pour  faire  ce  noir,  leçon  i6.®) 

N.”  54.  Noir  de  Russie. 

Un  ami , venant  de  Russie , m’a  donné  5 il  y a quelques 
années,  un  morceau  d'un  noir  de  ce  pays.  Je  l’ai  essayé: 
c’est  une  terre  naturelle.  On  me  l’a  indiqué  comme  étant 
d’un  noir  extrêmement  intense , ce  qu’il  m’a  paru  en  effet  ; 
mais , comme  tout  le  monde  n’a  pas  la  facilité  de  s’en 
procurer,  je  n’en  parlerai  pas  : nous  avons,  au  reste, 
assez  de  bons  noirs. 

N.°  55.  Noir  d^os. 

Ce  noir  est  fait  avec  des  os  brûlé^  : il  est  roussâtre  et 
d’une  belle  .teinte.  Beaucoup  de  peintres  en  font  cas  ; mais 
je  remarque  qu’il  ne  sèche  qu'au  bout  d’im  très -long 
espace  de  temps.  Rien  d'ailleurs  n’est  plus  aisé  que  de 


74  PREMIÈRE  LEÇON. 

donner  la  teinte  rousse  qui  le  distingue  à tout  autre  noir  : 
on  n a qu’à  y mêler  de  la  terre  de  Cassel , ou , si  on  le 
veut  avoir  encore  plus  chaud,  de  la  terre  de  Sienne  cal- 
cinée. 

Je  crois  qu’on  fera  bien  de  ne  pas  se  servir  du  noir 
d’os  ; il  faut  l’employer  avec  trop  d’huile  grasse  pour  qu’il 
puisse  sécher,  ce  qui  est  un  inconvénient,  à cause  des 
épaisseurs  croûteuses  que  ce  procédé  occasionne  sur  la 
toile. 

56.  Noir  de  pêche. 

Il  est  un  peu  violâtre.  On  le  fait  en  brûlant  le  bois  des 
noyaux  de  pêche.  Je  crois  que  c’est  un  bon  noir.  On  en 
fait  grand  usage , surtout  à Paris  *,  mais  nous  avon^  tant 
de  beaux  et  bons  noirs,  que  je  ne  m’en  sers  pas.  A quoi 
bon , en  effet , avoir  un  noir  qui  porte  une  teinte  violâtre  ? 
On  peut  aisément  la  communiquer  à tout  autre  noir  qui 
sera  d’une  teinte  vierge,  en  y mêlant  de  la  laque,  qui, 
loin  d’affaiblir  le  noir,  lui  donnera  plutôt  de  l’intensité. 

Je  me  résume , en  ne  conseillant  de  tous  ces  noirs  que 
le  noir  de  café  n."  29,  comme  un  noir  excellent  et  abon- 
dant -,  le  noir  de  bouchons  n."  3 1 , comme  le  plu«  fin  et 
le  plus  bleuâtre  -,  et  enfin  le  noir  de  Prusse  n."  3 3 comme 
le  plus  noir  de  tous. 

Si  l’on  ne  veut  pas  se  donner  la  peine  de  faire  ces  noirs 
soi-même,  je  renverrai  au  noir  de  vigne ^ comme  le  plus 
bleu,  et  à celui  d’iVozrc,  comme  le  plus  noir. 


PREMIÈRE  LEÇON. 


VERTS. 

N.'^  57.  J^ert- de-gris  distillé  ou  en  aiguilles. 

On  sera  sans  doute  fort  étonné  de  voir  figurer  ici  une 
couleur  aussi  corrosive  ; qu’on  se  donne  la  peine  de  lire 
cet  article,^ et  Fon  se  rassurera. 

On  ne  glace  avec  le  vert-de-gris  que  dans  les  cas,  assez 
rares,  où  Ton  a l’intention  d’obtenir  le  vert  le  plus  brillant 
possible,  comme  pour  des  plumages  d’oiseaux,  des  pa- 
pillons , des  vitraux  d’église , des  draperies  de  soie  ou  de 
velours,  et  meme  quelquefois  pour  d’autres  étoffes  en  laine 
d’un  vert  très-vif,  comme  sont  certains  schalls , et  surtout 
enfin  pour  rendre  l’effet  brillant  de  certaines  pierres  pré- 
cieuses de  couleur  verte. 

Voici  comment  on  peut,  sans  aucun  inconvénient,  se 
servir  de  cette  belle,  mais  dangereuse  couleur  : vous  ébau- 
cherez et  achèverez  entièrement  tous  les  objets  que  vous 
voudrez  glacer  avec  du  vert-de-gris,  et  vous  les  termi- 
nerez en  tout  point  comme  s’ils  devaient  toujours  rester 
tels  que  vous  les  aurez  peints.  Faites  vos  verts  avec  le 
bleu  de  Prusse  et  l’un  des  jaunes -clairs  n.”  3 ou  n.”  4, 
en  observant  seulement  de  choisir  plutôt  le  jaune  de  Na- 
ples que  l’ocre , si  vous  voulez  obtenir  un  vert  très  - gai  ; 
et,  dans  ce  dernier  cas,  il  vaut  mieux  faire  le  vert  à 
l’outremer  qu’au  bleu  de  Prusse. 

Observez  bien  seulement  de  tenir  la  teinte  de  vos  verls 
beaucoup  plus  jaune  que  vous  ne  comptez  les  faire  ; on 
pourrait  même,  à la  rigueur,  commencer  et  achever  en- 
tièrement en  jaune  l’objet  qu’on  veut  faire  devenir  vert: 
c’est  assez  dire  que  vous  ne  sauriez  tenir  votre  teinte  trop 


7^  PREMIÈRE  LEÇON. 

jaunâtre.  Elle  deviendra  d’un  vert  assez  bleu  quand  vous 
I aurez  glacée  avec  le  vert-de-gris,  qui  est  d’une  teinte 
extrêmement  bleuâtre  et  froide.  Je  ne  crains  pas  de  re-, 
"commander  une  seconde  fois  de  terminer  complètement 
votre  draperie,  votre  plume,  ou  tout  autre  objet,  avant 
que  de  penser  à y appliquer  le  glacis.  Il  faut  calculer  son 
effet  sur  l'aspect  qu’il  aura  quand  il  sera  d’un  beau  vert? 
au  lieu  d être  d’un  vert  serin.  Vous  vous  attacherez  à y 
mettre  tout  le  fini  et  tout  l’efiet  désirables  ; car  le  glacis 
une  fois  couché  dessus , vous  ne  pourrez  décidément  plus 
rien  retoucher.  Mais  ne  mêlez  absolument  point  de  blanc 
dans  votre  vert-jaunâtre,  il  gâterait  le  tout.  Cela  une  fois 
bien  entendu,  laissez  sécher  tout-à-fait  votre  ouvrage; 
puis  glacez  sur  tout  l’objet  une  couche  de  jaune  indien 
avec  de  l’huile  grasse.  Ce  glacis  doit  être  également  étendu 
partout,  et  fort  mince,  si  vous  voulez  tenir  votre  vert 
assez  clair  et  brillant  : il  doit  être  plus  nourri , si  votre 
vert  doit  devenir  plus  ou  moins  foncé.  Laissez  encore 
bien  sécher  ce  glacis,  et  qu’il  n’y  reste  plus  aucune  vis- 
cosité. Après  ces  opérations , qui  exigeront  huit  ou  douze 
jours  en  été,  et  beaucoup  plus  en  hiver,  préparez-vous 
à mettre  votre  glacis  au  vert-de-gris.  Voici  la  manière  de 
s’y  prendre: 

Ecrasez  vite  un  peu  de  vert-de-gris  sur  la  pierre,  ou 
sur  une  glace  dépolie  bien  propre , et  mettez-le  en  poudre 
fine  avec  la  petite  molette  n.”  4.  Il  s’écrase  et  se  pulvérise 
très -aisément.  ^ 

Tenez  votre  gros  pinceau  tout  prêt  2,  et  sans  qu’il  soit 

1 On  se  souviendra  qu’il  ne  faut  jamais  employer  que  du  vert-de-gris 
cristallise'  en  aiguilles. 

2 Une  brosse  douce , et  qui  ait  bien  toute  la  fleur  du  poil  à l’extrëmit® , 


PREMIÈRE  LEÇON.  77 

imbibé  d’huile  ; mais  que  personne  ne  vienne  vous  dé- 
tourner seulement  une  seconde,  car  ccîtte  opération  de- 
mande la  plus  grande  célérité,  sans  quoi  Tou  n’a  pas  le 
temps  d étendre  uniformément  le  vert-de-gris. 

Prenez  du  baume  de  cojjahu  ' et  du  beau  vernis  blanc  à 
tableaux,  qui  soit  fait  avec  de  l’essence  de  térébenthine  2^ 
délayez  très-promptement,  et  en  deux  tours  de  molette, 
votre  vert-de-gris,  en  mettant  autant  de  copabu  que  de 
vernis,  et  ne  tenez  pas  votre  couleur  aussi  épaisse  que 
pour  peindre  -,  rassemblez-la  vite  au  centre  de  votre  glace, 
pour  quelle  ne  se  prenne  pas  trop  promptement,  et,  avec 
votre  brosse  douce,  blanche  et  neuve,  étendez  hardiment 
et  rapidement  votre  glacis  très  - également  partout,  en 
évitant  de  passer  et  repasser  souvent  aux  mêmes  places, 
et  continuez  aussi  long-temps  que  votre  vernis  est  encore 
assez  coulant  et  fluide  pour  se  manier  aisément  ; ne  mettez 
pas  plus  d’épaisseur  à une  place  qu’à  une  autre , et  cou- 
chez votre  glacis  également,  tant  sur  les  clairs  que  sur  les 
ombres , sans  la  moindre  distinction  -,  mais  surtout  dépê- 
chez-vous, car  vous  n’avez  au  plus  qu’une  minute  ou  deux 
pour  étendre  votre  glacis. 

il  est  prudent  de  ne  mettre  que  très -peu  de  couleur  à 
ce  premier  glacis , parce  que , si  vous  en  mettiez  une  trop 
grande  quantité , vous  ne  pourriez  plus  réparer  cette  faute  : 


est  préférable  à un  pinceau  à plume.  On  proportionne  sa  grosseur  à l’éten- 
due du  glacis  qu’on  a à faire  ; mais  en  général  il  ne  faut  pas  la  prendre 
trop  petite. 

I On  vend  du  baume  de  copabu  chez  tous  les  phaiMnaciens  ou  chez  les 
bons  droguistes.  Il  faut  le  choisir  le  plus  blanc  et  le  moins  visqueux  qu’on 
pourra  le  trouver. 

3 Consultez  la  leçon  3a.^,  pour  obtenir  les  meilleurs  vernis  k tableaux 


78  PREMIÈRE  LEÇON. 

votre  vert  deviendrait  trop  foncé  et  resterait  tel  ; tandis 
qu  en  y allant  prudemment  ^ vous  avez  la  ressource  de  re- 
mettre une  seconde  couche  de  vert-de-gris , si  la  première 
a laissé  le  vert  trop  jaunâtre-,  mais  il  est  essentiel  qu’avant 
tout  la  première  couche  ait  eu  le  temps  de  durcir,  ce  qui 
aura  lieu  au  bout  de  trente-six  à quarante  heures  en  été, 
et  cinq  ou  six  jours  au  moins  en  hiver. 

Je  ne  saurais  trop  vous  recommander  de  ne  jamais  re- 
passer votre  brosse  sur  une  partie  que  vous  auriez  déjà 
abandonnée  depuis  quelques  instans  *,  ce  vernis  se  fige  si 
promptement  que  vos  derniers  coups  de  pinceau  marque- 
raient à double , et  vous  auriez  le  chagrin  de  gâter  tou- 
jours plus  votre  ouvrage,  à mesure  que  vous  vous  effor- 
ceriez de  le  raccommoder.  C’est  pourquoi  il  est  essentiel  - 
de  descendre  par  gradation , et  de  ne  pas  poser  sa  couleur 
là  où  Ton  n’a  pas  l’intention  ou  le  temps  nécessaire  de 
l’étendre  très-également  tout  de  suite. 

Rien  n’égale  la  splendeur  des  verts  qu’on  peut  obtenir 
par  ce  moyen  : les  plumes  de  paon  ne  sont  pas  plus  vives , 
non  plus  qu’aucune  pierre  précieuse  de  cette  couleur. 
Mais,  je  le  répète,  il  faut  que  la  magie  de  l’effet  soit  tout 
entière  sous  ce  glacis  ; car  on  comprend  fort  bien  qu’il  ne 
fait  que  modifier  le  vert. 

Partout  où  le  peintre  a voulu  sacrifier  la  beauté  de  la 
couleur  par  des  tons  rompus  et  avilis,  comme  dans  les 
ombres  ou, dans  les  profondeurs  des  plis,  le  vert  ne  paraît 
point  trop  brillant , parce  que  le  vert-de-gris  est  presque 
aussi  transparent  que  du  verre  ; mais  alors , dans  les  lu- 
mières, il  brille  de  tout  son  éclat. 

Cette  couleur,  toute  dangereuse  quelle  est  en  elle-même, 
ne  change  nullement  quand  on  l’emploie  de  cette  manière  : 


PREMIÈRE  LEÇON.  79 

elle  est  tellement  emprisonnée  dans  le  copahuj  qui  devient 
fort  dur,  et  dans  le  vernis,  qui  sèche  à l’instant,  que  l’air 
n’a  pas  le  temps  de  l’attaquer  : en  sorte  que  ce  h(;au  vert 
reste  inaltérable.  J’en  ai  la  certitude  ; car  il  y a ]j1us  de 
dix-huit  ans  que  j’ai  usé  de  ce  moyen  extraordinaire  pour 
des  meubles  de  velours  d’Utrecht,  des  schalls  et  des  satins, 
et  je  puis  affirmer  qu’ils  sont  encore  aussi  brillans  que  le 
premier  jour.  Il  est  même  dangereux  d’en  faire  un  usage 
trop  fréquent,  ou  pour  de  trop  grandes  parties,  parce  ([ue 
l’éclat  de  cette  couleur  tuerait  toutes  les  autres. 

Voici  ce  qui  est  arrivé  à l’un  de  mes  amis,  pour  n’avoir 
pas  attendu  que  sa  peinture  fut  suffisamment  sèche  avant 
que  d’y  mettre  le  glacis  au  vert-de-gris  : la  robe  de  velours 
qu’il  a glacée  de  cette  couleur  s’est  gercée  partout  ; le  co- 
pahu  et  le  vernis  ensemble,  plus  durs  et  plus  forts  que 
la  couleur  du  dessous,  font  grippée  : en  sorte  que,  dans 
ces  milliers  de  gerçures  et  de  petites  fentes , on  découvre 
jusqu’au  fond  l’impression  de  la  toile.  Cet  exemple  fait  voir 
qu’il  ne  faut  pas  se  hâter.  Le  vert-de-gris  par  lui-même 
est  d’une  teinte  si  froide,  que,  si  on  ne  tenait  pas  le  des- 
sous très-jaune,  ce  vert  serait  presque  bleu,  et  d’un  ton 
âcre  et  désagréable. 

]N.°  38.  Laque  verte  ou  J^ert  de  Schéele. 

On  a plusieurs  espèces  de  laques  vertes  que  je  réprouve 
toutes.  Celle-ci  peut  être  exceptée  : elle  est  d’un  vert  gai 
et  fort  léger.  J’en  ai  fait  un  essai  en  glacis  5 il  y a environ 
neuf  ans,  sur  une  draperie  verte  d’un  tableau  qui  m’ap- 
partient (car  je  n’aurais  pas  hasardé  de  me  servir  d’une 
couleur  inconnue  pour  un  ouvrage  qui  m’aurait  été  com- 
mis) ; elle  s’est  soutenue  jusqu’à  présent  sans  éprouver  U 


So  PREMIÈRE  LEÇON, 

moindre  altération  : elle  est  d’un  très-joli  vert-clair  jau- 
nâtre et  d’une  couleur  très-vive. 

Je  ne  puis  pas  encore  porter  un  jugement  définitif  sur 
cette  couleur;  il  n’y  a pas  assez  long -temps  quelle  est 
éprouvée  : mais  je  pense  quelle  peut  être  utile  pour  glacer 
certaines  étoffes , certains  verts  d’arbres  qu’on  veut  égayer  ; 
elle  peut  aussi  rendre  des  services  aux  peintres  de  fleurs 
pour  glacer  les  plus  beaux  verts  des  feuilles  de  leurs  bou- 
quets j et  surtout  celles  que  le  jour  traverse  et  éclaire  en 
transparence.  Mais  il  ne  faudrait  pas  en  faire  abus , car  sa 
couleur  J posée  en  glacis,  est  d’un  éclat  perfide;  il  n’en 
faudrait  placer  que  dans  quelques  parties  d’une  très-petite 
surface,  ou  du  moins  il  faudrait  que  la  peinture  du  des- 
sous fût  déjà  rompue  harmonieusement,  afin  que  cette 
laque  trop  brillante  ne  pût  briller  que  dans  quelques  pe- 
tites places  qui  auraient  été  calculées  et  préparées  pour 
produire  cet  effet.  On  ne  peut  la  glacer  qu’avec  de  l'huile 
grasse,  ce  qui  serait  moins  incommode  que  les  glacis  au 
vert-de-gris  dont  il  est  fait  mention  dans  l’article  pré- 
cédent. 1 

Observations  nouvelles^  relatives  aux  Couleurs 
ci-dessus  indiquées. 

Je  n’ai  rien  négligé  pour  indiquer  quelles  sont  les  meil- 
leures couleurs,  celles  sur  la  durée  desquelles  on  peut 
compter,  et  l’usage  qu’il  en  faut  faire,  suivant  leurs  qua- 


I Celte  laque  se  vend  chez  Bellot,  rue  de  l’Arbre -sec,  à Paris,  et 
ailleurs.  Depuis  que  j’ai  écrit  ce  qui  précède , j’ai  revu  l’effet  de  cette  laque 
verte  sur  ce  même  tableau  ; elle  a noirci  ; il  vaut  mieux  n’en  pas  faire 
tisage.  Le  vert-de-gris  lui  est  préférable  ; voyez  plus  haut,  p.  75. 


PREMIÈRE  LEÇON.  8 l 

iités  particulières  et  selon  le  genre  d’ouvrage  auquel  on 
veut  travailler  ; je  donnerai  à la  suite  une  méthode  rai- 
sonnée propre  à composer  les  teintes  dé  la  pah  tte  pour 
faire  une  ébauche  de  carnations  et  de  tous  les  objets  qui 
entourent  les  chairs  ; je  ferai  suivre  cette  leçon  de  toutes 
les  indications  absolument  nécessaires  pour  employer  cette 
palette  avec  succès  et  faire  une  bonne  ébauche. 

Plus  loin  j’indiquerai  la  composition  d’une  seconde  pa- 
lette j plus  complète  que  la  première  j qui  servira  à achever 
les  chairs  J etc.;  l’on  trouvera  à la  suite  également  des 
directions  détaillées  pour  se  servir  avec  discernement  de 
cette  seconde  palette.  On  ne  doit  pourtant  pas  s’attendre 
à ce  que  tout  ce  qu’il  y a à dire  et  à prévoir  puisse  être 
renfermé  dans  un  ouvrage  élémentaire  aussi  peu  étendu 
que  celui-ci  ; j’aurais  craint  de  devenir  long  et  confus  : 
mais  j’ose  espérer  néanmoins  que  les  personnes  intelli- 
gentes et  zélées  qui  voudront  me  suivre  avec  quelque 
attention  J pourront  trouver  ici  de  quoi  lever  bien  des 
doutes  J et  marcher  seules  dans  les  premiers  pas  de  l’art 
de  la  peinture.  C’est  à ce  but  que  je  tends  essentiellement. 
L’on  me  pardonnera  j j’espère , quelques  longueurs  et  des 
répétitions  : j’ai  mieux  aimé  tomber  dans  ce  défaut  que 
dans  celui  de  n’être  pas  bien  compris  par  trop  de  réserve 
et  de  brièveté. 

Rien  n’est  plus  embarrassant  pour  un  jeune  homme , 
ou  un  amateur  5 qui  n’est  pas  à portée  de  recevoir  les 
directions  d’un  bon  maître,  cpie  de  ne  pas  savoir  comment 
s’y  prendre  pour  composer  les  teintes  de  sa  palette.  Quel- 
ques auteurs  en  ont  parlé,  mais  d’une  manière  si  légère 
et  si  peu  détaillée  (du  moins  tous  ceux  que  j’ai  lus) , que 
le  peu  qu’ils  en  ont  dit  n’est  pas  suffisant,  à beaucoup 

6 


82  PREMIÈRE  LEÇON. 

près  J pour  conduire  une  personne  qui  na  aucune  con- 
naissance préliminaire  à cet  égard. 

La  méthode  que  j’indiquerai  me  paraît  si  naturelle  j 
qu  elle  ne  donnera  aucune  peine  à composer.  Les  teintes 
se  suivent  et  se  succèdent  par  degrés  insensibles , comme 
le  font  les  touches  d’un  piano -forté.  Cette  palette  est 
d’ailleurs  assez  abondante  pour  fournir  à tous  les  besoins. 
L’élève  pourra  s’y  reconnaître  et  s’y  familiariser  au  bout 
de  fort  peu  de  temps. 

Si  par  la  suite,  et  lorsque  l’élève  ou  le  commençant 
aura  acquis  une  certaine  pratique , il  préfère  diminuer  le 
nombre  de  ses  teintes , et  en  faire  une  partie  au  bout  du 
pinceau  sur  la  palette , il  aura  raison  ; il  fera  bien  de  le 
faire , surtout  pour  la  palette  à finir , qui  est  la  plus  com- 
pliquée et  la  plus  abondante  en  teintes  rompues  : mais 
je  l’engage  à ne  pas  se  livrer  trop  tôt  à cette  économie 
de  temps,  parce  qu’il  peindra  plus  fraîchement  et  plus 
sûrement  avec  l’échelle  de  teintes  que  je  lui  indique. 
Malgré  son  étendue,  elle  ne  suffira  pas,  à beaucoup  près, 
pour  exécuter  tout  ce  que  son  modèle  et  la  nature  lui 
offrira  de  variétés , puisqu’il  faudra  encore  qu’il  fasse  une 
multitude  de  petits  mélanges  au  bout  du  pinceau,  en  pre- 
nant un  peu  d’une  teinte  et  un  peu  d’une  autre,  afin 
d’arriver  juste  à celle  qu’il  veut  imiter.  Mais  il  n’est  pas 
moins  vrai  que,  pour  un  commençant,  il  sera  bien  plus 
facile  de  composer  une  teinte  quelconque , en  voyant  sur 
sa  palette  celles  qui  se  rapprochent  le  plus  de  celle  qu’il 
désire,  que  s’il  était  obligé,  seul  et  sans  guide,  d’arriver 
à ce  point  avec  des  couleurs  entières  et  toutes  différentes 
de  ce  qu’il  cherche.  Bien  loin  d’avoir  économisé  le  temps 
qu’il  aurait  consacré  à faire  une  palette  un  peu  variée , il 


83 


PKEMIÈRE  LEÇON. 

en  perdrait  Infiniment  davantage  en  hésitations  et  en  re- 
cherches pour  faire  ses  teintes  au  bout  de  la  brosse,  et, 
de  plus,  elles  n’auraient  jamais  la  pureté  et  la  fraîcheur 
de  celles' qui  sont  à peu  près  toutes  faites. 

(Voyez  la  leçon  i 7.*,  pour  faire  une  palette  d’ébauche, 
et  consultez  en  même  temps  la  planche  7 pour  l’arran- 
gement des  teintes.) 

Quoique  j’aie  mis  sur  la  même  palette,  représentée 
dans  cette  planche,  l’arrangement  des  teintes  qui  servent 
à ébaucher  et  de  celles  qui  servent  à finir,  je  ne  l’ai  fait  que 
pour  éviter  la  confection  d’une  seconde  planche.  Mais 
Ton  voudra  bien  se  rappeler  que  les  teintes  d’une  palette 
quelconque  doivent  toujours  être  placées  sur  le  bord 
extérieur  du  bois,  comme  le  sont  celles  de  la  palette  pour 
finir  y et  que,  par  conséquent,  les  teintes  de  la  palette 
ébauche  devraient  être  rangées  sur  la  même  place  qu’oc- 
cupent, sur  la  planche  7.*,  les  teintes  de  la  palette  pour 
jinir. 


84 


DEUXIÈME  LEÇON. 


■ ^ li:  LEÇON. 

De  ï Huile  grasse  ^ de  la  manière  delà faire  ^ 
et  de  son  usage. 

C’est  improprement  que  cette  huile  ^ préparée  comme 
nous  allons  l’indiquer  j est  appelée  vulgairement  huile 
grasse)  elle  est  au  contraire  dégraissée ^ qui  la  rend 
siccative  J et  lui  donne  en  même  temps  la  propriété  de 
faire  sécher  assez  promptement  toutes  les  couleurs  av'^^ 
lesquelles  on  l’incorpore.  Je  suppose  qu’on  lui  a donné  la 
dénomination  reçue  d’huile  grasse  à cause  de  sa  qualité 
visqueuse ^ et  parce  quelle  est  beaucoup  plus  rousse  et 
plus  épaisse  que  l’huile  de  pavots,  qui  est  celle  dont  on 
se  sert  ordinairement  pour  peindre  les  tableaux.  Cette 
huile  de  graine  de  pavots  porte  elle-même  un  autre  nom 
dans  le  langage  des  peintres  : on  l’appelle  huüe  d’ œillet  ^ 
nom  qui  lui  a été  probablement  donné  à cause  de  la  res- 
semblance des  grands  pavots  avec  le  véritable  œillet.  Le 
vrai  nom  de  l’huile  grasse  est  huile  siccative)  mais , comme 
elle  est  généralement  connue  sous  le  nom  d’huile  grasse, 
nous  lui  laisserons  cette  dénomination. 

Recette  pour  faire  V Huile  grasse. 

,,  Elle  se  prépare  en  mettant  dans  un  pot  tout  neuf  et 
« vernissé  une  demi-once  de  lidiarge  d’argent,  autant  de 
« céruse  calcinée , autant  de  terre  d’ombre , et  autant  de 
talc  ou  de  pierre  à Jésus  : en  tout  deux  onces  de  ma- 
te tières  pour  une  livre  d’huile  de  liiij  qu’on  fait  bouillir  à 
et  feu  doux  et  égal , de  peur  que  l’huile  noircisse.  Quand 


DEUXIÈME  LECOxX. 


« elle  mousse  J il  faut  Fécumer.  Lorsque  l’écume  corri- 
« mence  à se  raréfier  et  à devenir  rousse  j Fhuile  est 
« suffisamment  cuite  et  dégraissée.  Les  matières,  qui  se 
trouvent  alors  dénaturées  en  partie,  laissent  un  marc 
« ou  sédiment  dans  lequel  se  trouve  une  portion  de  la 
« matière  muqueuse  de  Fliuile,  qui  s’est  combinée  avec 
« les  ingrédiens  sous  une  forme  emplastique.  On  laisse 
« ensuite  reposer  Fhuile  ainsi  desséchée  et  préparée, 
parce  que,  dans  les  intervalles  du  repos,  elle  devient 
plus  claire.  Plus  elle  est  ancienne,  meilleure  elle  est. 
« Réservez-la  pour  les  occasions  où  vous  en  aurez  he- 
f',soin. 

Cette  recette,  que  j’ai  transcrite  mot  à mot  de  Wattin 
( dans  FArt  du  vernisseur , page  91)5  ni’a  parfaitement 
réussi.  Elle  est  tellement  siccative,  quand  elle 'est  bien 
faite,  que,  si  vous  laissiez  votre  bouteille  débouchée,  il 
s’y  formerait,  au  bout  de  quelques  heures,  à la  surface, 
une  forte  peau,  malgré  que  Fair  n’y  ait  d’entrée  que  par 
un  goulot  assez  étroit.  Il  faut  donc  la  tenir  constamment 
bouchée,  et  dans  un  endroit  frais  à l’abri  du  soleil. 

Ne  mêlez  jamais  Fhuile  grasse,  en  délayant  vos  couleurs 
sur  la  palette  ; car , au  bout  de  deux  ou  trois  heures , vous 
ne  pourriez  plus  les  manier  et  vous  en  servir.  Il  n’y  a que 
quelques  occasions  où  il  faut  la  mettre  dans  les  teintes  que 
l’on  prépare  avec  la  spatule  : c’est  lorsque  vous  faites  des 
glacis  qui  prennent  peu  de  temps  à étendre,  ou  bien 
lorsqu’on  \^eut  accélérer  la  dessiccation  d’un  fond , ou 
d’un  terrain,  ou  d'une  très -grande  draperie,  que  vous 
comptez  pouvoir  achever  en  peu  de  temps.  Vous  pouvez 
également  en  faire  autant  pour  peindre  des  cheveux , eu 
certains  meubles  de  couleur  obscure;  mais  n'ajoutez  tou- 


86  DEUXIÈME  LEÇON. 

jours  qu  un  quart,  ou  tout  au  plus  un  tiers,  dliuile  grasse 
dans  votre  couleur  : cela  est  suffisant  pour  la  faire  sécher. 

L’asphalte  est  la  seule  couleur  qui  exige  d’être  délayée 
et  travaillée  à l’huile  grasse  toute  pure , sans  quoi  elle  ne 
sécherait  pas  ; c’est  pourquoi  je  répugne  à faire  usage  de 
cette  couleur,  comme  je  l’ai  déjà  dit  dans  la  première 
leçon.  Pour  toutes  les  autres  couleurs,  excepté  pour  la 
laque  verte  n.”  38 , il  ne  faut  en  ajouter  que  tout  juste  ce 
qu’il  en  faut  pour  faciliter  la  dessiccation  ; et  quant  à ce 
qui  concerne  les  teintes  qui  sont  sur  la  palette  (et  surtout 
pour  les  chairs),  il  ne  faut  incorporer  de  l’huile  grasse 
dans  les  couleurs  brunes,  qui  sèchent  mal  sans  cela,  qu’à 
mesure  qu’on  en  fait  usage  sur  le  tableau  ; ce  qui  se  fait 
en  en  prenant  un  peu  au  bout  du  pinceau , pour  la  mêler 
avec  la  teinte  qu’on  choisit  dans  le  moment  même.  On 
aura  soin  de  puiser  la  couleur  avant  que  de  prendre  l’huile 
grasse  qu’on  veut  y faire  entrer , et  on  posera  ce  qu’on  en 
aura  puisé  sur  le  bas  ou  vers  le  milieu  de  la  palette  -,  sans 
quoi  on  gâterait  bientôt  les  petits  tas  de  couleurs  , qui  ne 
se  maintiendraient  plus  assez  long-temps  frais. 

L’usage  général  est  d’avoir  un  peu  d’huile  grasse  dans 
un  godet  de  fer-blanc,  qu’on  accroche  par  un  ressort  sur 
le  bord  de  la  palette.  Je  n’aime  pas  cet  usage  pour  peindre 
les  petites  choses , parce  que , dans  le  fer-blanc , l’huile  se 
dessèche  promptement,  et  devient  très-gluante. 

Il  est  d’ailleups  impossible  de  ne  pas  la  salir , en  puisant 
constamment  dedans  avec  un  pinceau  toujours  plus  ou 
moins  chargé  de  couleur. 

Ce  godet  est  fort  convenable  pour  ceux  qui  peignent 
de  grandes  choses,  parce  qu’étant  large  à sa  base  et  plus 
étroit  à son  ouverture , on  ne  risque  pas  de  laisser  répandre 


DEUXIÈME  LEÇON.  87 

l'huile  quand  on  tient  la  palette  avec  négligence , d’autant 
que  ce  godet  a environ  deux  ou  trois  pouces  de  hauteur. 
Si  j’étais  appelé  à peindre  de  très-grandes  toiles , je  vou- 
drais avoir  ce  godet  en  vçrre , pour  y voir  clair  à travers , 
ce  qui  n’empécherait  pas  de  lui  ajuster  une  monture  en 
fer-blanc  pour  l’accrocher  au  bord  de  U palette;  mais 
pour  les  petits  tableaux  je  préfère  un  petit  godet  de  sept 
ou  huit  lignes  de  profondeur  seulement.  Il  faut  se  le  pro- 
curer en  verre,  en  porcelaine  ou  en  ivoire,  afin  de  pou- 
voir le  nettoyer  facilement  et  changer  l’huile  grasse  sou- 
vent, quand  on  s’aperçoit  quelle  devient  trop  épaisse.  Je 
hxe  ce  petit  godet  au-dessus  du  trou  qui  sert  à passer 
le  pouce  pour  tenir  la  palette  : c’est  une  place  où  il  ne 
gêne  point  du  tout , et  où  il  est  commode  de  puiser  l’huile 
avec  le  pinceau  ^ ; je  le  fais  tenir  avec  une  boulette  de  cire 
molle , qui  n’est  autre  chose  que  de  la  cire  vierge  amollie 
avec  de  l’huile  d’olive.  On  les  fait  fondre  ensemble  dan? 
une  carte,  au-dessus  de  la  flamme  d’une  chandelle,  et 
lorsque  le  tout  est  liquide,  on  y ajoute  une  pincée  de 
couleur  en  poudre,  comme,  par  exemple,  du  cinabre. 
Ce  godet  tient  très-bien  sur  la  palette  avec  cette  cire,  et 
l'on  peut  l’enlever  et  le  remettre  à volonté  pour  le  net- 
toyer, ou  lorsqu’on  veut  nettoyer  la  palette. 

Il  faut  avoir  l’attention  de  ne  mettre  que  le  moins 
d’huile  d’œillet  possible  dans  la  préparation  de  toutes  les 
couleurs  qui  exigent  une  addition  d huile  grasse,  sans 
quoi  elles  deviendraient  trop  liquides,  et  ne  sécheraient 
que  diflicilement.- 


I VoyerJa  planrlie  7.*  pour  le  godet,  et  consulter  le  texte  peur  Ion!  ce 
qui  regarde  le  bois  de  la  palette,  a la  25.*^  leçon. 


88  DEUXIÈME  LEÇON. 

Il  ne  faut  pas  faire  abus  d’huile  grasse , parce  qu  elle 
forme  des  croûtes  fort  désagréables  sur  le  tableau  lors- 
qu’on en  met  trop,  ou  un  trop  grand  nombre  de  couches 
les  unes  sur  les  autres.  D’ailleurs , quand  elle  est  trop 
épaisse,  elle  a elle-même  beaucoup  de  peine  à sécher  à 
fond , parce  que  la  superficie , qui  sèche  et  se  prend  très- 
promptement,  empêche  que  le  dessous  ne  s’évapore,  ce 
qui  fait  que  ces -places-là  restent  très-longtemps  molles  et 
visqueuses.  Il  faut  en  mettre  un  peu  plus  en  hiver  qu’en 
été , et  surtout  dans  les  noirs  et  les  laques  ; mais  en  gé- 
néral une  petite  quantité  suffit  pour  déterminer  la  dessic- 
cation, excepté  dans  les  glacis,  où  il  en  faut  un  peu  plus. 
Il  en  faut  mettre  beaucoup  moins  pour  faire  les  prépara- 
tions. (Voy.  la  6.®  leçon,  sur  les  glacis  et  les  préparations.) 

En  général , une  sixième  ou  même  une  huitième  partie 
d’huile  grasse,  proportionnellement  à la  portion  de  cou- 
leur qu’on  emploie  dans  l’instant  où  l’on  peint,  peut  suffire 
pour  faire  sécher  assez  tôt,  soit  les  préparations,  soit  les 
teintes  sombres  et  vigoureuses  des  ombres  des  chairs.  On 
voit , par  cet  exemple , que  la  quantité  qu’on  doit  en  pren- 
dre au  bout  du  pinceau  , quand  on  fait  les  teintes  obscures 
des  chairs,  doit  être  bien  peu  considérable,  puisqu’il  faut 
la  proportionner  à la  petite  quantité  de  couleur  qu  on 
puise  dans  les  tas  pour  en  faire  un  mélange  sur  le  bas  ou 
sur  telle  autre  place  vide  de  la  palette. 

Mais  cela  ne  suffirait  pas  pour  les  laques  et  les  noirs 
purs,  non  plus  que  pour  la  terre  de  Cassel  et  celle  de 
Cologne , et  encore  moins  pour  l’asphalte. 

Je  n’ai  pas  craint  d’entrer  dans  des  détails  minutieux 
sur  l’emploi  de  rhuiîe  grasse , parce  que  j’ai  vu  constam- 
ment que  les  élèves  en  abusaient,  et  ne  craignaient  jamais 


DEUXIÈME  LEÇON.  Sç) 

d’en  trop  mettre  j ce  qui  noircit  considérai dcment  la 
peinture. 

Il  ne  faut  jamais  en  incorporer  là  où  il  entre  du  blanc , 
du  jaune  de  Naples  j ou  toute  autre  couleur  qui  peut  sé- 
cher aisément  sans  ce  moyen  ; n en  mettez  jamais  non  plus 
dans  les  grandes  et  belles  lumières  des  chairs,  des  linges 
ou  des  draperies  de  couleur  gaie  et  claire.  Il  n est  qu’un 
ou  deux  cas  où  l’on  peut  se  le  permettre  ; non  pas  pour 
les  chairs,  mais  seulement  pour  certaines  draperies  la- 
queuses , lorsqu’on  ne  fait  que  les  glacer  avec  de  la  laque 
toute  pure  ; mais  dès  qu’il  y entre  un  peu  de  blanc , comme 
à l’ébauche,  ce  siccatif  suffit.  N’en  ajoutez  point  d’autre, 
sans  quoi  votre  rose  deviendrait  extrêmement  sale.  Quant 
à d’autres  glacis  de  couleur  très-fraîche,  par  exemple  les 
bleus-clairs , les  lilas  et  les  gris  de  lin , comme  la  moindre 
partie  d’une  huile  rousse  les  ferait  jaunir,  n’employez  alors 
que  V huile  blanchie  ^ ; mais  que  la  totalité  de  votre  cou- 
leur propre  à faire  ce  glacis  soit  délayée  avec  cette  huüe 
blanchie  toute  pure  -,  alors  la  teinte  de  votre  glacis  restera 
égale , et  séchera  passablement,  quoique  moins  vite  qu’avec 
l’huile  grasse.  N’employez  jamais  cette  dernière  ni  dans 
les  ciels  ni  dans  les  lointains;  vous  les  terniriez  en  pure 
perte,  attendu  que  la  quantité  de  blanc  qu’on  incorpore 
dans  ces  sortes  de  choses  suffit  de  reste  pour  qu’ils  puis- 
sent sécher  sans  autre  moyen.  Les  cinal)res  ne  sèchent 
que  difficilement  sans  une  addition  d huile  grasse  ; mais  ce 
n’est  que  quand  on  les  emploie  purs,  ou  mêlés  avec  des 
laques  ou  d’autres  couleurs  qui  sèchent  peu  : car  dès  qu  il 

I Voyez  l’article  de  l’huile  blanchie,  leçon  9.®,  et  l’usage  qu'on  en  doit 
faire.  Celte  huile  sëche  plus  promptement  que  riuiilc  d’œillcl  ordinaire  ; 
mais  elle  est  un  peu  visqueuse. 


go  DEUXIÈME  LEÇON» 

y entre  du  blanc  j cela  devient  superflu  j à moins  qu’on 
n’étende  qu’un  très-léger  glacis  j ce  qui  est  très-rare  ; et 
alors  il  faut  se  servir  de  l’huile  blanchie  toute  pure , sans 
aucune  autre  portion  d’huile  d’œillet  ordinaire. 

Quoique  j’aie  recommandé  plus  haut  de  ne  jamais  mettre 
d’huile  grasse  partout  où  il  entre  un  mélange  de  blanc , 
il  est  cependant  quelques  occasions  où  l’on  peut  se  le 
permettre  ; mais  ce  n’est  que  dans  les  choses  où  l’on  ne 
craint  pas  que  la  teinte  en  soit  un  peu  ternie , comme 
dans  une  draperie  noire , bleu-foncé  j ou  brune  : il  entre 
souvent  du  blanc  dans  les  lumières  j des  deux  premières 
surtout.  Néanmoins  on  peut  mêler  un  peu  d’huile  sicca- 
tive j parce  que  ce  sont  des  couleurs  qu’on  ne  risque  pas 
trop  de  ternir.  On  peut  en  dire  autant  des  verts  j des 
paysages,  ou  des  draperies  des  premiers  plans,  ainsi  que 
pour  certains  tons  de  rochers  ou  de  murailles , dans  les- 
quels une  teinte  roussâtre  ne  gâte  rien.  Je  n’entrerai  pas 
dans  un  plus  grand  détail  à ce  sujet;  quand  on  aura  acquis 
un  peu  de  pratique  sur  tout  cela,  on  saura  facilement  con- 
naître les  couleurs  et  les  cas  où  il  faut  mettre  ou  ne  pas 
mettre  trop  ou  trop  peu  d’huile  grasse. 

Qu’on  se  persuade  bien  seulement  qu’il  vaut  mieux 
pécher  par  le  défaut  d’en  mettre  trop  peu,  que  par  le 
défaut  d’en  mettre  trop  abondamment. 

Au  surplus  l’on  voit  d’un  coup  d’œil , dans  la  liste  no- 
minale des  couleurs,  quelles  sont  celles  qui  exigent  de 
l’huile  grasse  quand  on  les  emploie  sans  blanc,  ou  sans 
une  autre  couleur  qui  les  aide  à sécher.  On  a vu  que  le 
smalt  est  aussi  un  fort  siccatif. 


TROISIÈME  LEÇON. 


f)J 


II r LEÇON. 

Méthode  pour  mettre  les  couleurs  en  vessie. 

Je  suppose  la  couleur  suffisamment  bien  broyée  à l’huile , 
et  au  degré  d’épaisseur  convenable.  Il  ne  serait  pas  inutile 
de  donner  un  exemple  de  ce  degré  d’épaisseur , car  il  est 
essentiel  que  la  couleur  ne  soit  ni  trop  dure  ni  trop  liquide  ; 
et  ce  dernier  défaut  est  encore  plus  à craindre  que  le  pre- 
mier J parce  que , outre  que  l’on  ne  peint  pas  bien  quand 
la  couleur  est  trop  liquide,  la  quantité  surabondante  de 
l’huile  ternit  toutes  les  couleurs,  et,  de  plus,  elles  se  rem- 
plissent de  poussière,  à cause  du  temps  qu’il  leur  faut  pour 
sécher. 

D’ailleurs,  rien  n’empêche  qu’on  ne  puisse  ajouter  un 
peu  d’huile  aux  couleurs  qu’on  trouverait  trop  fermes , au 
moment  où  on  les  entrepose  sur  la  palette,  tandis  qu’on 
n’a  pas  la  même  ressource  quand  elles  sont  trop  liquides, 
à moins  que  de  s’astreindre  à une  manœuvre  très-longue 
et  assez  pénible,  qui  est  d’ajouter  à la  couleur  un  peu  de 
la  même  couleur,  broyée  en  poudre  sèche,  encore  de- 
viendrait-elle gluante  et  désagréable  à travailler,  parce  que 
l’huile  renfermée  depuis  un  certain  temps  avec  les  couleurs 
dans  les  vessies  devient  plus  ou  moins  visqueuse. 

Je  vais  donc  essayer  de  prendre  un  objet  de  compa- 
raison qui  puisse  donner  une  idée  assez  juste  du  degré 
de  consistance  qu’il  convient  de  donner  aux  couleurs.  Je 
ne  m’éloignerai  pas  trop  de  la  vérité,  en  la  comparant  au 
degré  de  fermeté  qu’a  ordinairement  le  beurre  frais  en  éfé 
dan^  un  climat  tempéré , comme  Paris , par  exemple,  li 


g2  TROISIÈME  LEÇON. 

ne  faut  pas  que  la  couleur  puisse  couler  ; mais  elle  ne  doit 
pourtant  pas  résister  au  pinceau  ni  à la  brosse  j quand  on 
en  prend  sur  la  palette.  La  couleur  j sans  être  dure  j doit 
pouvoir  s’échafauder  sans  couler  d’eUe-mêmej  quoique 
l’on  penche  ou~qu’on  renverse  la  palette  en  la  tenant  sens 
dessus  dessous  ; et  si  l’on  en  prend  avec  la  spatule  gros 
comme  une  petite  noisette,  elle  ne  doit  pas  se  détacher 
d’elle-même  : elle  doit  être  assez  ferme  pour  qu’en  pen- 
chant la  spatule  du  côté  de  la  tranche,  le  propre  poids 
de  la  couleur  ne  l’entraîne  pas , et  ne  la  fasse  pas  tomber 
sans  qu’on  l’aide  par  une  petite  secousse,  en  frappant 
contre  un  angle  avec  le  milieu  du  dos  de  la  spatule  ’ , 
comme  quand  on  secoue  la  couleur  broyée  à l’eau  pour 
en  faire  des  trochisques. 

1 La  spatule  est  une  espèce  de  couteau  de  corne  blonde , qui  est  ordi- 
nairement tout  d’une  pièce , ou  qu’on  peut  emmancher  a volonté.  La  grande 
figure  Jl  doit  avoir  environ  douze  pouces  de  longueur  sur  deux  pouces  de 
largeur  dans  le  haut;  elle  doit  être  assez  épaisse  dans  le  bas,  et  avoir  en- 
viron trois  lignes  : de  là  elle  diminue  d’épaisseur  progressivement  jusqu’à 
l’autre  extrémité,  où  elle  n’a  plus  que  l’épaisseur  d’une  carte  à jouer.  Elle 
est  coupée  en  biais  : c’est  là  que  doit  être  le  tranchant  qui  sert  à relever. 
Il  faut  les  arranger  soi-même  : on  ne  les  vend  qu’ébauchées.  On  commence 
d’abord  avec  tine  lime,  puis  on  achève  l’ouvrage,  soit  en  la  ratissant  avec 
du  verre,  soit  en  l’usant  avec  une  pierre  de  grès  et  de  l’huile.  On  pourrait 
tout  aussi  bien  se  servir  d’eau  ; mais  l’eau  tourmente  la  corne , ce  que  l’huile 
ne  fait  pas.  Il  est  très-agréable  d’avoir  des  spatules  bien  faites,  bien  dres- 
sées , et  qui  relèvent  nettement  la  couleur.  Il  faut  que  la  petite  spatule  soit 
plus  minre  et  plus  souple  que  la  grande.  Du  reste  elle  lui  ressemble  pour 
la  forme  j mais  il  faut  pourtant  qu’elle  ait  assez  de  force  pour  pouvoir 
écraser  la  couleur. 

Voyez  le  dessin  de  la  spatule  (ou  du  couteau  à couleur)  sur  la  planche 
î.®,  figures  Jl  et  JV  J’adopte  la  dénomination  spatule,  parce  qu’elle  est 
plus  courte.  Pour  bien  faire,  il  en  faut  une  petite  pour  faire  sa  palette, 
et  une  grande  pour  relever  la  couleur  quand  on  broie^ 


TROISIÈME  LEÇON.  9^ 

Pour  que  la  couleur  ait  ce  degré  de  fermeté  j il  faut 
qu’en  commençant  à y incorporer  de  l’huile j soit  pour 
la  broyer,  soit  pour  la  délayer  quand  elle  n’est  qu’en 
poudre;  il  faut,  dis -je,  que  l’on  ait  un  peu  de  peine  à 
faire  aller  et  venir  la  molette,  ou  la  spatule,  si  ce  sont  des 
couleurs  qu'on  ne  passe  pas  à la  molette , comme  les  ci- 
nabres , etc.  Pour  cet  effet  vous  ne  l’abreuverez  d’huile  que 
petit  à petit,  en  ajoutant  toujours  un  peu  plus  d’huile  à 
mesure  que  vous  le  jugerez  nécessaire.  Cette  précaution 
est  de  rigueur  ; car  sans  cela  vous  humecteriez  toujours 
trop  vos  couleurs.  Elles  paraissent  être  trop  dures  ou  trop 
sèches  en  commençant  ; mais  après  quelques  tours  de 
trituration  elles  se  trouvent  être  au  bon  point,  parce  que 
riiuile  s’imbibe  toujours  davantage  dans  toutes  les  parti- 
cules de  la  couleur  Je  suppose  votre  tas  de  couleur  tout 
broyé  et  prêt  à être  mis  en  vessie  : vous  aurez  chez  vous 
de  la  vessie  de  porc , qu’il  ne  faut  pas  choisir  trop  dure 
ni  trop  épaisse  ; il  faut  l’acheter  toute  soufflée  et  sèche , 
afin  qu’elle  reste  bien  étendue.  L’on  peut  aussi  se  servir 
de  morceaux  du  grand  boyau , qui  est  plus  souple , pour 
faire  les  très  - petites  vessies  ; mais  celles  - ci  se  crèvent 
facilement.  Vous  coupez  un  morceau  de  cette  vessie  à peu 
près  rond  ; vous  avez  auprès  de  vous  une  cuvette  et  de 
l’eau  propre , dans  laquelle  vous  le  lavez  et  l’assouplissez, 
en  faisant  toujours  la  plus  grande  attention  à ne  pas  perdre 
de  vue  le  côté  qui  était  l’intérieur  de  la  vessie  ; car  il  est 
essentiel  que  ce  soit  celui4à  qui  reçoive  la  couleur  : l'ex- 
térieur, étant  toujours  plus  ou  moins  gras,  la  gâterait. 

I Voyez  de  quelle  manière  il  faut  laver  et  broyer  les  couleurs , soit  à 
l’eau,  soit  à l’huile,  leçon  4-*^  et  suivantes,  oü  vous  trouverez  egalement 
la  description  de  tous  les  outils  et  arrangemens  qui  facilitent  cet  ouvrage. 


y 4 TROiSlEx^lE  leçon. 

Il  ne  faut  pas  |’aire  tremper  la  vessie  d’avance  ; il  ne  faut 
la  plonger  dans  l’eau  qu’au  moment  où  toute  votre  cou- 
leur est  prête  à y être  renfermée  : sans  quoi  le  morceau 
de  vessie  s’épaissirait  en  se  retirant.  Vous  le  frotterez  un 
peu  avec  les  doigts  pendant  qu’il  est  dans  l’eau , afin  de 
le  laver  J surtout  du  bon  côté  j qui  est  l’intérieur.  Cela  ne 
doit  durer  qu’une  minute  au  plus  ; après  quoi  vous  le 
retirerez,  et  vous  en  exprimerez  l’eau,  en  le  pressant 
fortement  dans  la  main,  en  ayant  toujours  soin  de  vous 
rappeler  le  côté  où  il  faudra  placer  la  couleur.  Vous  aurez 
sur  la  table  un  linge  propre , plié  en  six  ou  huit  doubles  ; 
vous  étendrez  votre  morceau  de  vessie  dessus  pour  achever 
de  le  dessécher,  en  mettant  l’intérieur  en  dehors.  Vous 
aurez  un  autre  petit  linge  plus  fin , dont  vous  ferez  un 
tampon , pour  dessécher  avec  soin  cet  intérieur  ; mais  vous 
ne  ferez  que  frapper  dessus,  sans  essuyer  en  allant  et 
venant , de  peur  de  gâter  la  vessie  et  d’en  enlever  des  par- 
celles de  fine  peau.  Vous  frapperez  donc  à petits  coups, 
en  changeant  de  linge , si  votre  tampon  vous  paraît  trop 
humide , jusqu’à  ce  qu’il  n’y  ait  plus  d’eau  sur  la  vessie  et 
quelle  ne  reste  que  souple. 

Il  faut  que  le  morceau  de  vessie  soit  assez  grand  pour 
que  vous  puissiez  envelopper  toute  votre  coiüeur  dedans 
sans  la  moindre  difficulté.  Ainsi  je  suppose,  par  exemple, 
que  votre  tas  de  couleur  (bien  rassemblé  et  bien  rond, 
tel  qu’il  sera  dans  la  vessie)  soit  du  volume  d’une  noix  ; 
vous  tiendrez  votre  morceau  assez  grand  pour  qu’il  ait 
cinq  fois  le  diamètre  de  votre  couleur  : en  sorte  que, 
quand  elle  occupera  le  milieu , il  vous  reste  en  tout  sens 
deux  diamètres  pour  la  lier. 

Votre  vessie  encore  souple , mais  sans  humidité  exté- 


ÏIIOISIÈMË  LEÇON.  ifj 

lieurej  devra  être  étendue  sur  la  table.  Vous  prendrez 
alors  votre  tas  de  couleur  avec  la  grande  spatule,  et  vous 
ferez  en  sorte  de  la  ramasser  d’une  seule  fois , en  un  seul 
paquet,  que  vous  placerez  dans  le  centre  de  la  vessie,  en 
tâchant  de  ne  pas  l’étendre  ni  l’écraser,  et  vous  secouerez 
légèrement  le  milieu  du  dos  de  votre  spatule  sur  un  angle 
ou  sur  un  petit  bâton,  comme  on  l’a  déjà  expliqué  ail- 
leurs, pour  faire  tomber  tout  le  paquet  de  couleur  à l;i 
fois.  Vous  rassemblerez  sur  votre  pierre  tout  ce  qui  sera 
resté  de  couleur , ainsi  que  sur  la  spatule , et  vous  relè- 
verez le  tout  avec  adresse , en  le  prenant  par  l’angle  aigu 
de  votre  spatule , afin  qu’en  lui  donnant  encore  une  petite 
secousse,  cela  fasse  lâcher  prise  à la  couleur,  qui  tombera 
droit  au-dessus  du  gros  paquet.  S’il  vous  en  reste  encore 
quelque  peu,  qui  vaille  la  peine  d’être  recueilli,  vous 
l’enlèverez  de  nouveau  avec  l’angle  le  plus  aigu , et  vous 
pourrez  encore  le  secouer;  mais,  s’il  est  trop  léger  pour 
tomber,  alors  vous  l’essuierez  sur  votre  vessie  même,  en 
l’approchant  le  plus  près  possible  du  centre. 

V ous  commencerez  l’enveloppe  en  ne  la  repliant  d’abord 
(pi’en  deux  parties  égales,  comme  est  la  forme  d’un  livre, 
et  en  tenant  les  bouts  de  la  vessie  de  chaque  main,  sans 
presser  la  couleur , de  crainte  de  la  faire  refluer  à droite 
et  à gauche. 

Alors,  en  vous  plaçant  en  face  du  jour,  et  en  tenant 
la  vessie  élevée  vis-à-vis  de  vos  yeux,  pour  voir  le  paquet^ 
de  couleur  au  travers,  vous  presserez  doucement  les  deux 
parois  avec  les  doigts,  non  pas  à l’endroit  où  se  trouve 
la  couleur,  mais  tout  à l’entour  d'elle  seulement,  pour 
la  mieux  rassembler  en  un  seul  tas , et  surtout  pour  qu’il 
n’y  reste  point  d’air  enfermé  ; et  pour  cela  vous  i appro- 


96  TROISIÈME  LÉÇO^. 

cherez  toujours  davantage  vos  doigts  et  meme  vos  on-- 
gles  J du  centre  ^ en  sorte  que  les  deux  parois  de  la  vessie 
soient  comme  collées  l’une  contre  l’autre  : mais  il  faut 
laisser  une  petite  issue  par  le  haut  et  au  centre  j pour 
que  l’air  puisse  s’en  échapper.  Quand  cela  sera  fait,  vous 
plisserez  tout  le  haut  de  votre  vessie , comme  le  haut  d’une 
bourse  ou  d’un  saCj  et  vous  la  lierez  fortement  avec  du 
fil  roux  très -fort,  en  faisant  cinq  ou  six  tours,  et  en  les 
rapprochant  toujours  plus  près  de  la  couleur,  puis  vous 
y ferez  deux  ou  trois  nœuds  pour  arrêter  le  tout. 

Il  vous  restera,  depuis  la  ligature  en  haut,  un  assez 
grand  excédant  de  vessie,  puisqu’il  sera  tout  rassemblé 
dans  cette  place , comme  quand  on  a hé  le  haut  d’un  sac. 
11  ne  faut  pas  encore  le  couper , mais  l’ouvrir  et  le  déve- 
lopper, en  le  tirant  un  peu,  jusqu’à  l’endroit  de  la  liga- 
ture , ce  qui  donnera  à peu  près  la  forme  évasée  d’un 
entonnoir.  Vous  regarderez  alors  quel  est  le  bout  ou  le 
côté  le  plus  long  de  cet  excédant  de  vessie  ; vous  le  ré- 
serverez, en  lui  laissant  au  moins  un  pouce  ou  quinze 
lignes  de  largeur,  ainsi  que  toute  sa  longueur  : puis  vous 
couperez  tout  le  reste,  avec  des  ciseaux,  à demi -pouce 
au-dessus  de  l’étranglement  de  la  ligature,  et  avec  le  bout 
restant,  que  vous  aurez  réservé,  vous  envelopperez  toute 
la  partie  que  vous  aurez  coupée,  en  le  faisant  passer  par- 
dessus et  en  l’étendant  tout  autour,  comme  un  bouton 
que  vous  lieriez  sur  la  première  ligature.  Cette  seconde 
enveloppe  est  très-nécessaire  pour  consolider  la  première, 
parce  qu’il  arrive  assez  souvent  quelle  laisse  échapper 
une  partie  de  la  couleur  par  en  haut , quand  on  vient  à 


I Le  pouce  el  l’index. 


tROISlfeME  LEÇON.  97 

Jifesser  la  vessie  pour  la  faire  fluer  sur  la  palette  .par  l’ou- 
verture qu’on  lui  fait  par  le  bas  *,  au  lieu  que  cette  der- 
nière enveloppe,  qu’on  lie  encore  très-solidement,  en  fai- 
sant aussi  plusieurs  tours  avec  le  fil,  s’oppose  tout-à-fait 
à cet  inconvénient  ; en  sorte  que  la  couleur  ne  peut  se 
faire  jour,  ni  trouver  une  issue,  quàiid  on  la  presse,  que 
par  l’ouverture  qu’on  y pratique  par  le  bas. 

Il  ne  faut  jamâis  presser  la  vessie  pour  en  faite  sortir 
la  couleur  que  par  le  haut,  depuis  la  ligature,  en  descen- 
dant toujours  un  peu  plus  bas,  à mesure  que  la  couleur 
diminue.  Si  on  la  presse  indifféremment -un  peu  partout, 
non-seulement  on  la  refoule  en  haut , vers  l'endroit  de  la 
ligature,  qui  est  déjà  vide,  ce  qui  fait  que  la  couleur  s’y 
dessèche  ; mais  l'on  court  risque  de  faire  crever  la  vessie. 

La  plupart  des  peintres  percent  leurs  vessies  avec  un 
clou  : je  n’approuve  pas  cette  méthode.  Il  en  résulte  deux 
inconvéniens  : on  laisse  le  clou  dans  le  trou  pour  qu’il  ne 
se  referme  pas  ; le  fer  peut  se  combiner  avec  la  couleur 
et  l’altérer  : lors  même  qu’il  ne  se  combine  point  avec 
elle , son  contact  sèche  la  couleur.  Je  préfère  le  procédé 
suivant  : 

Je  fais,  droit  au-dessoüs  de  la  vessie,  une  incision  en 
croix,  de  façon  que  chaque  fente  soit  d’environ  deux 
lignes  : la  couleur  trouve  ainsi  une  issue  assez  large  pour 
s’échapper  quand  on  presse  la  vessie;  et  quand  on  la 
repose  sur  son  fond,  les  quatre  lambeaux  de  la  croix 
referment  entièrement  l’orifice,  en  sorte  quil  ne  s'y  in- 
sinue presque  point  d'air  extérieur. 

Il  est  vrai  que,  si  l'on  reste  quelques  jours  Sansretoii- 
. cher  la  vessie,  les  parois  se  dessèchent  (surtout  avec  le 
blanc)  et  sc  referment  complètement;  mais  alors  ou  re- 


gS  TROISIÈME  LEÇOIÿ, 

prend  îe  canif ^ et  fon  ouvre  de  nouveau  la  même  incî-^ 
sion  sans  difficulté  ^ pour  peu  qu’on  y mette  d’adresse  et 
d’attention.  Au  surplus  ^ je  n’indique  ces  petits  soins  que 
pour  ceux  qui  voudront  conserver  plus  long-temps  leurs 
couleurs. 

Voilà  bien  des  détails 5 sans  doute ^ et  quelques-uns 
peuvent  paraître  minutieux;  mais  un  peintre  doit  con- 
naître toutes  ces  cboses-là  ^ pour  les  faire  faire  par  d’au- 
tres ^ pour  savoir  si  elles  sont  bien  faites  j ou  pour  les 
faire  au  besoin  lui-même.  Qu’on  se  souvienne  y d’ailleurs  y 
que  j’écris  principalement  pour  les  personnes  qui  sont 
liors  d’état  5 par  leur  position  ou  par  leur  isolement  j de 
pouvoir  se  procurer  toutes  les  choses  nécessaires  à la 
peinture.  Il  y en  aura  plus  d’une  ^ j’espère  y qui  ne  me 
saura  pas  mauvais  gré  de  m’être  traîné  sur  des  détails 
nécessaires  5 et  pénibles  à rédiger.- 

Les  vessies  de  blanc  doivent  toujours  être  plus  volu- 
mineuses que  les  autres^  parce  qu’on  en  dépense  beau- 
coup : il  est  bon  même  d’en  avoir  toujours  deux^  afin  de 
ne  pas  s’exposer  à en  manquer  au  milieu  de  son  travail  y 
ce  qui  peut  devenir  très-préjudiciable  y surtout  quand  on 
peint  un  ciel  ou  d’autres  grandes  parties.  Au  surplus  ^ on 
proportionnera  le  volume  des  vessies  à la  quantité  de  cou- 
leur qu’on  juge  devoir  employer  y . selon  la  quantité  d’ou- 
vrage qu'on  fait  J et  l’étendue  des  toiles  qu’on  a à couvrir. 
(Voyez  une  vessie  de  blanc  d’une  médiocre  grosseur  ^ 
planche  1 figure  M : elle  est  de  la  grandeur  naturelle.) 

Il  faut  aussi  des  vessies  d’ocre  jaune  assez  volumineuses. 
Quant  aux  laques  et  aux  cinabres , on  ne  les  met  pa& 
volontiers  en  vessie  5 il  vaut  mieux  les  avoir  en  poudre 
sèche , ne  les  délayer  à l’huile  qu’à  mesure  qu’on  fait  une 


TJIOISIÈME  LEÇON,  99 

falette  et  quori  est  sur  le  point  de  peindre;  sans  quoi 
ces  couleurs  se  graissent.  Je  fais  de  meine  pour  tjuel(|ucs 
couleurs  précieuses  j telles  que  l’outrenner  j le  jaurjc  indien 
et  d’autres  dont  on  ne  se  sert  t[ue  rarement  : mais  si  l’on 
peint  tous  les  jours,  et  loîig-teinps  de  suite,  il  serait  plus 
commode  de  les  mettre  en  vessie,  et  Surtout  les  outremers. 
Pour  maintenir  vos  vessies  bonnes  eL  fraîches  aussi 
long-temps  que  possible , du  moins  pour  celles  que  vous 
avez  à double  et  à triple,  ne  les  tenez  point  indiirérem- 
ment  dans  voWe  boîte  à couleur  ou  à tel  auti  e endroit  où 
elles  pourraient  se  dessécher  : enfermez-lcs  dans  une  petite 
boîte  de  bois  fermant  bien,  et  celle-ci  encore  dans  une 
autre.  C’est  à tort  qu’on  se  sert  de  boîtes  de  fer-ldanc  ou 
de  plonib  : ces  métaux  font  sécher  les  couleurs.  Tenez 
Cette  double  boîte  de  bois  dans  quelque  endroit  sec  et  à 
l’ombce  : l’essentiel  est  de  les  priver  de  l air  ('t  de  la 
lumière.  Si  vous  avie^  préparé  une  forte  provision  de 
vessies,  et  qüe  vous  ne  comptiez  pas  pouvoir  les  em- 
ployer sur-le-champ,  voici  une  manière  très-sure  de  les 
conserver  une  année,  et  même  deux  ou  trois  ans.  jMettez- 
les  dans  un  pot  vernissé  toutes  ensemble , et  baignez-les 
d’huile  de  noix,  en  sorte  qu’il  y en  ait  au  moins  deux 
pouces  au-dessus  des  vessies  ^ ; couvrez  le  pot  et  mettez- 
le  au  frais,  même  à la  cave,  et  surtout  a l’ombre  : mais 
observez  bien  que  ce  procédé  ne  peut  s’appliquer  à des 
Vessies  qui  auraient  été  ouvertes,  ou  qui  seraient  liées 
d'une  manière  trop  lâche,  parce  que  1 huile  pourrait  s'in- 

I Avant  que  de  mettre  ainsi  leS  vessies  dans  l’iiuile  de  noix  pour  les 
conserver,  il  faut  les  avoir  préalablement  renfermées  dans  une  grande 
vessie  toutes  ensemble  ; cette  grande  envclojipe  doit  elle-même  être  j'ar- 
faitement  lien  liée,  afin  que  l’huile  du  pot  ne  s’y  introduise  pas. 


ÎOO  TROISIÈME  LEÇON. 

troduire  dedans  *,  c’est  pourquoi  je  recommande  Femploi 
de  l’huile  de  noixj  avec  laquelle  on  peut  peindre  quand 
elle  est  fort  belle  et  claire.  S’il  s’en  introduisait  un  peu 
dans  quelqu’une  des  vessies  5 ce  ne  serait  pas  une  rai- 
son pour  la  rejeter  et  la  perdre  ; au  lieu  qu’avec  l’huile 
d'olive  J qui  ne  sèche  point  du  tout^  votre  couleur  serait 
décidément  perdue.  ^ • 

Ne  mettez  jamais  vos  vessies  dans  l’eau,  ni  à la  cave 
dans  un  endroit  humide  *,  elles  s’y  corrompent  prompte-^ 
ment  : la  vessie  se  décompose , se  crève , et  la  couleur 
est  perdue. 

Un  grand  nombre  de  peintres  mettent  aussi  les  restes 
d’une  palette  dans  une  assiette , avec  de  l’eau  dedans  : cela 
est  bon  pour  le  blanc  et  quelques  autres  couleurs  qui  ont 
plus  d’affinité  avec  l’huile  qu’avec  l’eau  ; mais  il  n’en  est 
pas  ainsi  des  ocres,  des  outremers,  du  smalt,  etc.  : ils 
quittent  l’huile  pour  s’amalgamer  à l’eau,  et  le  lendemain 
ces  couleurs  sont  toutes  décomposées  et  ne  peuvent  plus 
servir  à rien. 

Quand  on  ne  veut  pas  perdre  les  restes  d’une  palette , 
qui  peuvent  encore  servir,  et  qu’il  serait  dommage  d’en- 
lever , on  peut  les  transporter , avec  soin  et  propreté , sur 
un  autre  bois  de  palette  : on  les  retrouvera  encore  passa- 
blement bons  le  lendemain.  Quant  aux  couleurs  qui  au- 
raient déjà  une  pellicule  sur  leur  surface,  il  n’y  a qu’à 
l’enlever  délicatement  avec  la  spatule  : le  dessous  sera 
encore  très-bôn,  si  ce  n’est  pas  pour  peindre  quelque 
chose  de  très-essentiel , comme  un  ciel , des  chairs , etc.  ; 
et  encore,  si  c’est  en  hiver,  l’on  peut  tout  faire  avec  elles, 
et  même  deux  ou  trois  jours  de  suite.  Mais,  pour  être 
plus  sûr  de  son  fait,  voici  ce  que  je  conseille,  et  ce  que 


TROISIÈME  LEÇON.  1 O l 

je  pratique  pour  moi-même  : je  ne  tiens  point  ma  palette 
dans  ma  boîte  à couleur,  comme  on  le  fait  ordinairement, 
outre  qu’elle  ne  s’y  conserve  pas  bien  fraîche,  il  arrive 
qu’en  la  mettant  dans  sa  niche  ou  en  l’en  retirant,  on  en- 
tame les  petits  paquets  de  couleurs,  qui  touchent  souvent, 
par  le  haut,  au  bois  de  la  boîte,  ce  qiii  brouille  touU*s 
les  teintes.  J’ai  toujours  à coté  de  moi  une  boîte  de  bois 
un  peu  plus  grande  que  ma  palette,  et  à peu  près  de 
même  forme  : cette  boite  a environ  quinze  lignes  de  vide 
en  élévation,  et  elle  s’ouvre  à charnière  comme  une  taba- 
tière. C’est  là  que  j’enferme  ma  palette  quand  je  ne  m’en 
sers  pas  : elle  est  à l’abri  de  la  poussière,  parce  que  la 
boîte  ferme  à recouvremens , quoique  hbrement,  et  je 
ne  risque  jamais  de  brouiller  mes  teintes.  Quand  je  veux 
conserver  la  palette  fraîche  pour  le  lendemain,  afin  de 
m’éviter  la  peine  d’en  délayer  une  nouvelle , j’ai  une  autre 
boîte  de  fer -blanc,  assez  grande  pour  que  la  boîte  de 
bois  puisse  y entrer  : elle  est  aussi  à charnière , et  de 
même  forme  que  la  précédente.  Ma  palette,  étant  ren- 
fermée dans  la  boite  de  bois,  n’a  point  de  contact  avec 
celle  de  fer-blanc.  J’enveloppe  celle-ci  d’un  linge  gros- 
sier très-humide , de  façon  à intercepter  partout  le  con- 
tact de  l’air  extérieur,  et  de  cette  manière  je  la  fais  mettre 
à la  cave , et  sur  la  terre , jusqu’au  lendemain , où  je 
retrouve  ma  palette  presque  aussi  fraîche  que  la  veille. 
Si  l’on  m’objecte  que  je  me  contredis , ayant  blâmé  1 hu- 
midité et  le  fer-blanc , je  ferai  observer  qii’ici  ni  rime  ni 
l’aiitre  ne  touchent  les  couleurs’,  puisque  ma  palette  est 
dans  la  première  boîte  de  bois.  Je  ne  fais  donc  usage 
de  celle  de  fer-blanc  que  pour  pouvoir  l’envelopper  d'un 
linge  mouillé  sans  inconvénient  : or,  cette  humidité  ne 


1 02  TROISIÈME  LEÇON. 

træv^erse  pas  le  fer-]}lanc  ; elle  ne  fait  qu’intercepter  Taîr 
extérieur  et  maintenir  ma  couleu-  au  frais. 

Il  faut  que  ce  linge  mouillé  ( qui  n’est  que  de  la  toile 
d’emballage)  fasse  tout  le  tour  de  la  boîte  de  fer-blanc ^ 
et  qu’il  y en  ait  trois  ou  quatre  doubles  les  uns  sur  les 
autres.  Le  lendemain  on  essuie  le  fer-blanc  ^ après  l’avoir 
découvert  et  en  avoir  retiré  la  boîte  de  bois  qui  renferme 
la  palette. 

Il  ne  faut  cependant  pas  pousser  cette  économie  de 
couleur  et  de  temps  trop  loin  : il  est  un  point  où  les  cou- 
leurs, n’étant  plus  bonnes  à travailler,  vous  feraient  faire 
de  la  mauvaise  besogne,  et  vous  emploieriez  plus  de 
temps  à les  manier  que  vous  n’en  mettriez  à faire  ime 
nouvelle  palette.  Il  ne  faut  pas  avoir  trop  de  regrets  de 
râcler  une  palette  : un  jour  et  demi,  ou  deux  jours  au 
plus , en  été , est  le  terme  le  plus  long  pour  la  conserver , 
et  trois  ou  quatre  jours  en  hiver,  en  supposant  toujours 
que  vous  avez  pris  les  précautions  que  je  viens  de  décrire. 
Au  reste  j il  y a quelques  mères-couleurs  qui  peuvent  se 
maintenir  fraîches  plus  long-temps  que  d’autres  : tels  sont 
les  noirs , les  bruns  obscurs  , les  laques  et  les  outremers. 
C’est  à vous  de  voir  si  elles  seront  en  assez  bon  état  pour 
les  conserver  et  les  transporter  sur  la  nouvelle  palette. 
Les  cinabres  ne  sèchent  aussi  que  fort  longuement.  Mais 
si  ces  tas  de  couleur  ne  sont  pas  considérables,  et  qu’il  ne 
vous  en  reste  qu’une  très-petite  quantité,  enlevez  le  tout, 
et  refaites  une  nouvelle  palette  en  entier.  Il  n’y  a que  les 
outremers  (j’entends  les  outremers  purs  et  sans  mélange 
de  blanc  ni  d’aucune  autre  couleur)  que  je  vous  engage 
à ne  jamais  jeter  : enlevez-les;  mais  déposez-les  dans  un 
morceau  de  papier  propre,  et  au  bout  de  quelques  années. 


TROISIÈME  LEÇON-  105 

îîs  VOUS  serviront  encore  pour  des  parties  d’ombres , en 
les  faisant  rougir  dans  un  creuset  à feu  ouvert.  Il  y res- 
tera peut-être  quelques  vestiges  de  niuile  brûlée  ; mais , 
en  les  lavant  bien  à leau  chaude , et  en  les  faisant  sécher 
ensuite  J ils  seront  encore  bons  pour  beaucoup  de  choses. 

Revenant  au  principal  sujet  de  cette  leçon,  je  n’ai  plus 
qu’un  mot  à ajouter  : je  conseille  aux  commençans  de 
mettre  une  étiquette  sur  toutes  leurs  vessies,  en  inscrivant 
îe  nom  de  la  couleur  sur  une  très-petite  bande  de  papier, 
qu  on  lie  autour  du  moignon  de  la  vessie  ; sans  quoi  ils 
ne  s’y  reconnaîtraient  pas  aisément.  Mais  au  bout  de  quel- 
ques mois  cela  leur  deviendra  inutile , à cause  de  l’habi- 
tude qu’ils  auront  acquise  ; car , s’ils  étaient  un  instant 
dans  le  doute,  ils  pourront  s’éclaircir  facilement  en  éten- 
dant une  très -petite  partie  de  la  couleur  sur  l’ongle  du 
pouce. 


QUATRIÈME  LEÇON. 


io4 


IV.^  LEÇON,  . . 

Manière  de  laver  les  Couleurs  brutes. 

Les  marcîiands  ou  fabricans  de  couleurs  les  lavent  dans 
de  grandes  caisses  ou  jarres  de  bois^  où  il  en  peut  entrer 
des  quintaux.  Ils  pratiquent  deux  robinets,  à différentes 
hauteurs,  pour  laisser  d’abord  écouler  les  premières  eaux, 
sur  lesquelles  surnagent  tous  les  corps  légers;  puis  un 
autre,  plus  bas,  pour  séparer  la  bonne  couleur  d’avec  le 
sédiment,  qui  est  rempli  de  pierres  et  autres  corps  pesans. 
Comme  il  ne  s’agit  pas  ici  de  conduire  une  Tabrique , mais 
seulement  de  laver  les  couleurs  nécessaires  à la  consom- 
mation d’un  seul  individu,  je  me  renfermerai  dans  l’indi- 
cation de  ce  que  je  pratique  pour  mon  propre  usage. 

Quand  vous  achetez  des  ocres  ^5  et  surtout  l’ocre  jaune- 
clair,  ainsi  que  celle  rouge -clair,  qui  contiennent  beau- 
coup de  pierres  et  de  saletés , il  est  indispensable , avant 
de  les  broyer,  de  leur  faire  subir  le  lavage  suivant,  sans 
quoi  la  couleur  serait  non -seulement  mal -propre,  mais 
on  aurait  une  peine  infinie  à la  bien  broyer,  à cause  des 
pierres  siliceuses  qui  s’y  trouvent  toujours  mêlées,  et  qui 
sont  d’une  grande  dureté, 

J II  faut  choisir  les  ocres  qui  sont  du  jaune  le  plus  vif  et  le  plus  franc , 
et  qui  paraissent  le  moins  pierreuses , soit  jaunes  ou  rouges.  L’oçre  rouge- 
fiair  est  l’ocre  jaune-clair  calcinée,  et  l’ocre  rougu-foncé  ou  brun  est  l’ocre 
de  rue,  aussi  calcinée,  en  les  faisant  rougir  en  gros  morceaux  , comme  un 
oeuf  ou  une  noix,  à un  feu  vif  et  à découvert,  dans  une  cuiller  de  fer.  Ls^ 
calcination  rend  ces  ocres  rouges , de  jaunes  qu’elles  étaient.  L’ocre  de  ru© 
est  beaucoup  ipoins  pierreuse  que  faatre. 


QUATRIÈME  LEÇON.  îo5 

Ayez  un  gros  rouleau  de  bois  de  deux  ou  trois  pouce» 
de  diamètre  J sur  environ  dix -huit  ou  vingt  pouces  de 
long  ; enveloppez  votre  paquet  d’ocre  dans  de  fort  p?ipier  ; 
placez-le  sur  une  table  et  concassez-le  j en  le  rrap])ai)t  de 
quelques  coups  ; écrascz-le  ensuite  fortement  j en  faisant 
aller  et  venir  le  rouleau  jusqu’à  ce  que  l’ocre  soit  brisée 
et  réduite  en  poudre  grossière  comme  du  gros  saljle  5 otez 
ensuite  l’enveloppe  de  papier,  et  étendez  une  partie  de 
cette  poudre  sur  votre  pierre  à broyer  : vous  en  prendrez 
le  quart,  la  moitié,  plus  ou  moins,  selon  la  quantité  que 
vous  en  aurez  concassée,  et  selon  la  grandeur  de  voire 
pierre.  Il  ne  doit  pas  y en  avoir  plus  d’un  quart  de  livre 
à la  fois  sur  une  pierre  de  deux  pieds  carrés.  Vous  éten- 
drez un  peu  cette  poudre,  et  au  lieu  du  rouleau  de  bois, 
dont  vous  aviez  fait  usage  d’abord,  vous  vous  servirc'Z 
d’une  bouteille  ordinaire,  que  vous  roulerez  sur  votre  cou- 
leur pour  la  réduire  en  une  poudre  plus  fine.  Ayez  soin 
cependant  de  ne  pas  appuyer  trop  fort,  de  crainte  de 
couper  le  verre  sur  quelques  pierres  dures  et  anguleuses, 
, ou  d’écraser  les  pierres  en  même  temps  que  la  bonne  cou- 
leur, Si , dans  l’une  ou  l’autre  de  ces  deux  premières  pré- 
parations , vous  aperceviez  des  parcelles  de  pierre , v(ju.s 
les  enlèverez  de  suite,  de  crainte,  encore  une  fois,  de 
briser  votre  bouteille,  qui  doit  être  de  verre  noir  et  de 
forme  cybndrique,  ou  à peu  près. 

Ayez  ensuite  trois  grandes  terrines  communes,  mais 
vernissées,  qui  aient  un  bec  pour  écouler  leau;  jetez 
toute  votre  poudre  d’ocre  dans  la  plus  grande  des  trois, 
et  remplissez -la  d’eau  de  fontaine  jusqu  à un  pouce  du 
bord;  puis  vous  agiterez  toute  la  couleur,  en  la  rcanuaiit 
avec  un  petit  bâton  propre,  et  cela  pendant  environ  une 


Î06  QUATRIÈME  LEÇON. 

minute,  afin  de  séparer  tous  les  corps  qui  peuvent  surna- 
ger *,  laissez  reposer  la  couleur  jusqu’à  ce  qu  elle  se  pré- 
cipite entièrement,  et  que  l’eau  qui  est  au-dessus  paraisse 
claire  ; videz  avec  adresse  cette  eau , avec  toutes  les  saletés 
qui  surnagent;  mais  n’entraînez  pas  la  couleur,  car  c’est 
celle  qui  reste  dessus  qui  est  la  meilleure.  Cela  est  fort 
aisé,  pour  peu  qu’on  y prenne  garde,  parce  qu’il  n’est 
pas  nécessaire  de  vider  toute  l’eau , attendu  que  tous  les 
corps  qui  surnagent,  comme  pailles,  bois,  crins,  etc., 
s’écoulent  facilement  avec  la  première  eau.  Si  vous  aper- 
cevez encore  des  morceaux  d’ocre  qui  soient  trop  gros, 
vous  les  écrasez  dans  la  terrine  avec  le  bout  de  votre 
rouleau.  Vous  répétez  deux  ou  trois  fois  Ce  premier  lavage , 
jusqu’à  ce  que  la  superficie  de  l’eau  reste  parfaitement 
limpide  et  claire,  ce  qui  a lieu  au  bout  de  huit  ou  douze 
minutes.  Après  cela , brouillez  de  nouveau , et  agitez  for- 
tement et  vivement  la  couleur,  en  ayant  toujours  soin 
qu’il  y ait  de  l’eau  en  abondance  , et  jusqu’à  un  pouce  du 
bord  environ.  Tandis  que  toute  votre  couleur  est  comme 
suspendue  dans  l’eau , et  sans  attendre  cette  fois  plus  d’un 
quart  de  minute,  vous  la  verserez  dans  la  seconde  terrine  ï, 
en  y laissant  passer  toute  la  couleur , excepté  le  fond , qui 
contiendra  la  plus  grossière , ainsi  que  les  pierres , qui  se 
seront  précipitées  au  fond  du  vase.  Vous  remettrez  de 
nouvelle  eau  dans  la  première  terrine  ; vous  agiterez  de 
nouveau  le  sédiment,  et  vous  en  verserez  l’eau,  avant 

I Ces  terrines  doivent  avoir  une  espèce  de  bec  sur  ic  bord  , pour  faire 
e'couler  l’eau  sans  qu’elle  puisse  s’extravaser  sur  les  côtés.  Vous  les  choi- 
sirez de  dix-huit  ou  vingt  pouces  de  diamètre , sur  six  pouces  de  profon-. 
deur  environ.  Il  faut  que  ces  terrines  soient  neuves  et  n’aient  jamais  servi , 
surtout  pas  à des  dîoses  grasses. 


QUATRIEME  LEÇON.  I O7 

qu'elle  se  clarifie,  dans  la  troisième  terrine,  en  ayant  soin 
de  ny  pas  aller  trop  brusquement,  afin  que  les  petites 
pierres  qui  sont  au  fond  ne  viennent  pas  à se  verser  sur 
la  bonne  couleur.  Vous  viderez  alors  l’eau  de  la  seconde 
terrine,  qui  sera  devenue  claire,  sur  l’ancien  <lépôt  de  la 
première , sans  entraîner  la  couleur  ; et  enfin , successi- 
vement, vous  recommencerez  quatre  à cinq  fois  cette  opé- 
ration, jusqu’à  ce  que  vous  ne  voyiez  plus  au  fond  du 
premier  vase  qu’un  sédiment  grossier  et  rempli  de  pierres. 
Il  ne  faut  pourtant  pas  pousser  l’opération  trop  loin  ; celle 
couleur  est  à si  bon  marché  , qu’il  ne  vaut  pas  la  peine 
de  perdre  du  temps  à la  recueillir  toute,  au  risque  même 
de  la  gâter  ; ainsi,  rejetez  tout-à-fait  ce  qui  ne  vous  pa- 
raîtra plus  valoir  grand’chose. 

Vous  laisserez  les  terrines  tranquilles  jusqu’à  ce  que 
toute  l’ocre  se  soit  précipitée,  et  que  l’eau  qui  est  au- 
dessus  soit  claire  comme  celle  de  fontaine.  Je  suppose 
que  vous  ayez  préalablement  rejeté  le  dépôt  pierreux,  et 
lavé  scrupuleusement  la  terrine  qui  le  contenait  ; c’est  alors 
dans  cette  première  terrine,  propre  et  vide,  que  vous 
transvaserez  toute  votre  bonne  couleur.  Mais,  comme  elle 
ne  serait  pas  assez  grande  pour  contenir  l’eau  des  deux 
autres,  vous  aurez  soin  d’en  verser  ailleurs  une  grande 
partie  sans  entraîner  de  la  couleur;  et  quand  vous  jugerez 
que  la  première  terrine  peut  contenir  le  tout,  vous  re- 
brouillerez les  deux  autres  l’une  après  l’autre,  et  vous 
mêlerez  le  tout  ensemble  dans  la  première  terrine.  Vous 
Remuerez  encore  toute  la  couleur  et  l’eau  avec  votre  petit 
})âton , afin  de  précipiter  au  fond  le  peu  de  pierrettes  qui 
pourraient  y être  restées , puis  vous  laisserez  le  tout  sc 
Reposer  jusqu'à  ce  que  l’eau  redevienne  parfaitement  claire,. 


Î08  QUATRIÈME  LEÇON. 

Alors  vous  décantez  J c’est-à-dire  vous  videz  très-dou- 
cement toute  cette  eau  ; mais  vous  vous  arrêtez  à temps  ^ 
quand  vous  arrivez  au  moment  où  la  superficie  de  la  plus 
fine  couleur  commence  à être  entraînée  avec  l’eau.  Vous 
la  laissez  reposer  un  peu  5 puis  j avec  une  petite  seringue  j 
vous  pompez  avec  précaution  ce  qui  reste  d’eau  claire  j 
sans  le  faire  jusqu’à  la  dernière  extrémité  j puis  vous  ter- 
minerez l’opération  au  siphon.  1 / 

Cela  fait  5 votre  couleur  se  trouve  très-bien  lavée.  Vous 
ne  l’agiterez  plus  du  tout;  cela  est  très -essentiel.  Faites 
alors  sécher  la  couleur  au  soleil  ou  sur  un  poêle  chaud  j 
à l’ahri  de  la  poussière.  Quand  elle  ne  contiendra  plus 
d’humidité  J elle  se  fendra  et  é datera  j comme  font  les 
fortes  terres  en  été. 

Vous  relèverez  alors  l’ocre  avec  assez  de  précaution 
pour  ne  pas  briser  les  divers  morceaux  qui  se  seront  fendus 
et  séparés  par  la  dessiccation  j et  vous  en  ratisserez  le 
dessous  avec  un  couteau , pour  enlever  et  rejeter  encore 
les  petites  et  très- fines  pierrettes  brisées  j qui  ont  dû  se 
précipiter  au  fond  les  premières , à cause  de  leur  pesan- 
teur spécifique. 

Quand  ces  opérations  sont  terminées , ce  qui  ne  prend 
pas  beaucoup  de  temps , la  couleur  est  pure,  et  se  trouve 


I Je  dirai  une  fols  pour  toutes  ce  que  c’est  qu’un  siphon , pour  ceux 
qui  pourraient  l’ignorer  : on  prend  une  petite  mèche  de  coton  de  dix  à 
douze  pouces  de  longueur  et  deux  lignes  de  diamètre  ou  d’e'paisseur  ; on 
plonge  l’un  des  bouts  de  cette  mèche  dans  l’eau  qu’on  veut  de'canter,  tandis 
que  l’autre  bout  pend  un  peu  plus  bas  en  dehors  du  vase , et  pompe  ainsi, 
goutte  'a  goutte , le  surplus  de  l’eau  ; mais  pour  cela  il  faut  que  ce  dernier 
bout  soit  suspendu , et  qu’il  n’appuie  pas  dans  l’assiette  qu’on  placera  au- 
dessous. 


quatrièmé  leçon.  1 09 

prête  à être  broyée.  Vous  l’enfermerez  dans  une  boîte  ou 
une  bouteille,  si  celle-ci  se  trouve  parfaitement  sèche,  et 
vous  en  prendrez  au  fur  et  à mesure  que  vous  en  aurez 
besoin  pour  la  broyer.  Mais  je  conseille  toujours  de  la 
broyer  à l’eau  avant  que  de  la  mettre  à l’huile  : elle  se 
broie  mieux  et  plus  promptement,  et  en  quelques  tours 
de  molette  vous  en  faites  une  vessie.  ^ 

C’est  ainsi  que  vous  laverez  les  ocres  et  toutes  les  cou- 
leurs terreuses  qui  vous  paraîtront  contenir  des  ordures 
ou  des  pierres,  mais  plus  particulièrement  les  ocres  jaune- 
clair  n.“  4 et  rouge-clair  n.®  7. 

Quant  à l’ocre  de  rue  n.®  5 et  à l’ocre  brun -rouge 
n.®  8 , elles  sont  rarement  sales  ; néanmoins  un  petit  lavage 
leur  fera  grand  bien. 

Les  terres  de  Sienne,  de  Cologne  et  de  Cassel  peuvent 
très-bien  être  broyées  sans  leur  faire  subir  aucun  lavage  ; 
elles  n’en  ont  presque  jamais  besoin  : c’est  à vous  de  les 
examiner,  et  de  voir  si  elles  contiennent  des  corps  étran- 
gers. 

C’est  donc  à ce  petit  nombre  de  couleurs  que  vous 
devez  porter  votre  attention.  Les  autres  sont  ordinaire- 
ment très-propres , et  surtout  les  laques , les  cinabres  et 
tous  les  bleus,  ainsi  que  les  noirs  ; mais  le  jaune  de  Naples 
est  souvent  mêlé  d’ordures.  Cela  dépend  des  soins* de 
ceux. qui  le  vendent.  Vous  l’examinerez  soigneusement, 
et  le  laverez  s’il  est  nécessaire. 

Il  me  reste  un  mot  à dire  sur  le  choix  des  ocres , sur- 

1 II  s’entend  que  la  couleur , après  avoir  été  bien  broyée  à l’eau  d’abord  , 
doit  être  ensuite  bien  séchée  en  trodiisques  avant  que  d’être  triturée  k 
l’huile,  ou  avant  que  d’être  conservée  en  dépôt,  soit  dans  une  boîte,  ou, 
ce  qui  vaut  mieux,  dans  une  bouteille  bouchée. 


ilÔ  QUATRIÈME  LËÇOiÀ. 

tout  quand  on  les  acliète  en  pain  brut  chez  Tépicier  ( il 
Vaut  mieux  les  acheter  en  poudre  ). 

J’ai  déjà  recommandé  de  les  choisir  d’un  jaune  oud’uiï 
rouge  franc  et  vif  à la  cassure  : il  faut  rebuter  celles  qui 
ont  une  teinte  louche  et  grisâtre,  ou  qui  vous  paraîtront 
trop  graveleuses  : les  meilleures  sont  douces  et  savon- 
neuses au  toucher.  Quant  aux  detix  autres  ocres,  celle 
de  rue  et  celle  brun -rouge  foncé,  elles  ne  se  vendent 
guère  en  pain;  on  les  achète  en  poudre  : mais  encore 
faut-il  les  choisir  d’une  teinte  franche  et  pure. 

Il  y a certaines  ocres  jaune-clair  qui  tirent  un  peu  sur 
le  jaune-doré  : prenez  de  celles-là  pour  peindre  les  chairs, 
ainsi  que  pour  les  ciels  et  toutes  les  teintes  chaudes.  Il 
y en  a d’autres  qui  sont  plutôt  d’un  jaune  tirant  sur  le 
verdâtre  : celles-ci  vous  serviront  à faire  des  verts  et  tous 
les  mélanges  qui  s’y  rapportent.  Mais  si  vous  deviez  ne 
vous  servir  que  d’une  seule  de  ces  sortes , il  vaudrait 
infiniment  mieux  faire  usage  de  celles  jaune-doré  que  des 
verdâtres,  parce  que  vous  pouvez  toujours  donner  aux 
premières  la  teinte  verdâtre,  tandis  qu’il  vous  serait  im- 
possible de  donner  un  jaune  franc  et  doré  à celles  qui  ne 
Font  pas  naturellement. 

L’on  vend  aussi  des  ocres  brunes  couleur  de  terre 
d'ombre  : ne  vous  y fiez  pas  ; elles  sont  toujours  perfides,* 
parce  quelles  sont  bitumineuses , ce  qui  les  fait  noircir. 
Laissons  ces  terres  d’ombre  aux  décorateurs  : ce  sont  de 
mauvaises  couleurs , quoique  parfois  il  puisse  s’en  trouver 
par  hasard  de  bonnes  dans  le  grand  nombre. 


cinquième  leçon. 


I J i 


V.^  LEÇON. 

Des  Outils  nécessaires  pour  hrojer  les 
Couleurs. 

Il  faut  avoir  deux  pierres  à broyer  ^ deux  moletles, 
deux  spatules  J l’une  grande  et  l’autre  petite.  (Vo^X'z  les 
planches  et  2.''^  où  toutes  ces  choses  sont  représen- 
tées avec  leurs  formes  j leurs  proportions  et  leurs  ajus- 
temens.)  Il  faut  en  outre  une  table  solidement  fixée , pour 
qu  elle  résiste  aux  efforts  qu’on  fait  en  broyant.  J’indi- 
querai plus  d’une  manière  de  s’arranger  pour  cela^  en 
signalant  plus  particulièrement  celle  qui  m’a  paru  la  meil- 
leure, et  dont  j’ai  imaginé  et  adopté  l’ajustement.  ^ 


I En  1801  l’entrevis  la  possibilité'  de  broyer  les  conleurs , avec  pro- 
preté et  parfaitement,  par  des  moyens  purement  mécaniques.  Encouragé 
par  l’espoir  d’étre  utile  aux  arts,  et  meme  à l’humanité  (car  la  profession 
de  broyeur  est  des  plus  malsaines , et  souvent  meme  mortelle)  , je  ne  perdis 
pas  un  moment  pour  mettre  mes  idées  au  net,  et  m’assurer  de  mes  moyens 
d’exécution  par  plusieurs  petits  modèles  que  je  fabriquai  successivement  de 
mes  propres  mains. 

Je  m’en  occupe  encore  maintenant,  même  plus  que  jamais,  et  en  grand  : 
j’ai  l’espérance  d’une  réussite  complète , tant  pour  les  couleurs  les  plus 
fines  pour  tad)!eaux,  que  pour  les  peintres  en  bàtimens  : je  suis  à la  veille, 
après  beaucoup  de  dépenses,  de  temps  et  de  persévérance,  de  voir  mes 
tentatives  couronnées  d’un  plein  succès.  Je  ne  m’étendrai  pas  davantage 
maintenant  sur  cette  invention,  où  j’ai  employé  presque  la  moitié  de  ma 
vie  et  autant  de  ma  fortune  ; mais  j’espère  que  bientôt  le  public  en  aura 
connaissance,  et  pourra  en  retirer  les  fruits. 

Depuis  que  j’ai  écrit  ceci , j’ai  complètement  achevé  cette  machine  à 
broyer  les  couleurs  : elle  fait  l’ouvrage  que  feraient  ensemble  vingt-quatre 
broyeurs  en  vingt -quatre  heures;  elle  se  fournit  la  quantité  de  couleur 


Ï12 


CINQUIÈME  LEÇON- 


De  la  gfande  Pierre  à broyer. 

Plus  la  pierre  a d étendue  j plus  le  broyeur  a de  facilité 
^our  accélérer  son  travail  ; mais  il  y a cependant  des 
bornes  raisonnables  ^ auxquelles  il  faut  s’arrêtèr.  La  bonne 
proportion  pour  un  peintre  de  tableaux  est  celle  de  deux 
pieds  carrés  de  France  j c’est-à-^dire  deux  pieds  sur  chaque 
côté  ; mais  comme  les  pierres  dures  et  propres  à cet  usage  ^ 
telles  que  sont  les  porphyres  j les  agîtes  j etc. , sont  fort 
rares  et  chères  ^ on  peut  leur  substituer  des  glaces  de 
Paris  J épaisses  de  quatre  ou  cinq  lignes,  et  plus  encore* 

convenable  à chaque  broyée,  et  la  relève  èllé-même  de  dessus  la  pierre 
et  autour  de  la  molette,  sans  jamais  en  perdre  ni  en  salir  la  moindre  par- 
celle; elle  peut  broyer  à tous  les  degrés  de  fin  à volonté,  degré  qu’on  dé- 
termine d’avance  par  l’ajustement  de  certaines  pièces , en  sorte  que  tant 
qu’on  ne  change  rien  k cet  ajustement  ^ qui  n’emploie  que  quelques  mi- 
nutes , la  couleur  se  broie  avec  une  parfaiîe  égalité , sans  que  personne 
soit  obligé  d’y  mettre  la  main , du  moins  tant  que  le  magasin  de  couleur 
brute  n’est  pas  épuisé,  ce  qui  dure  plusieurs  heures  , son  contenu  étant 
de  5o  kilogrammes  (foo  livres)  quand  c’est  du  blanc  de  plomb.  Six  ma- 
chines pareilles  peuvent  être  mises  en  travail  en  même  temps  par  une 
pompe  à vapeur  de  la  force  de  deux  chevaux  ; elles  peuvent  travailler  nuit 
et  jour,  avec  un  seul  homme,  pour  alimenter  le  feu  et  changer  les  ma- 
gasins toutes  les  trois  ou  quatre  heures  ; en  sorte  que  ces  six  machines 
ensemble  équivalent  au  travail  continu  que  feraient  cent  quarante  - quatre 
hommes  pendant  leur  journée  de  douze  heures,  ce  qui  est  énorme  e!  pour- 
tant parfaitement  vrai  ; ajoutez  à cela,  que  l’opération  a lieu  dans  un  local 
enfermé,  à l’abri  de  la  poussière  et  des  regards  du  manœuvre,  ou  de  toute 
antre  personne,  et  que  la  couleur  est  beaucoup  plus  également  broyée  qu’à 
la  main. 

J’ai  vendu  cette  machine  au  gouvernement  français,  sous  le  ministère 
dcM.  Hyde  de  Neuville,  alors  ministre  de  la  marine  , qui  l’a  fait  exploiter 
dans  les  ports  et  chantiers  de  la  marine;  et  notamment  à Brest,  où  la 
première  a été  transportée  en  iSag. 


CINQUIÈME  LEÇON.  1 1 5 

Ces  glaces  J qu’on  peut  se  procurer  à la  fabrique  royale  j 
faubourg  Saint- Antoine ^ à Paris ^ ne  sont  que  doucies ; 
c’est-à-dire  quelles  n’ont  pas  été  polies  : mais  elles  sont 
très-bien  dressées , et  le  grain  assez  grossier  de  leur  sur- 
face est  précisément  ce  qu’il  faut  pour  broyer.  On  cède 
ces  glaces  à bon  compte j parce  quelles  ont  prescpie  tou- 
jours quelques  bulles  j ou  des  défauts  qui  les  déprécie- 
raient considérablement  aux  yeux  des  miroitiers  j mais  qui 
n’ont  aucun  inconvénient  pour  les  broyeurs. 

Cette  qualité  de  verre  est  plus  dure  que  la  plupart  des 
pierres  communes  dont  les  broyeurs  font  usage  -,  et  en 
admettant  que  l’emploi  en  détache  à la  longue  quelques 
particules  j la  quantité  en  sera  si  peu  considérable  qu’il  ne 
vaut  pas  la  peine  d’en  faire  mention.  D’ailleurs  le  verre 
réduit  en  poudre  impalbable  n’a  ni  couleur  ni  consistance  ; 
c’est  une  poudre  blanche j transparente , qui,  mêlée  dans 
la  couleur,  même  avec  abondance,  n’y  ferait  presque 
aucun  tort  : elle  aurait  plutôt  la  propriété , comme  le 
smalt,  de  faciliter  la  dessiccation.  Je  ne  prétends  cepen- 
dant pas  insinuer  qu’on  doive  user  de  ce  moyen  ; je  ne 
le  signale  que  pour  tranquilliser  ceux  qui  craindraient,  à 
tort,  un  mélange  insensible  produit  par  l’usure  du  verre. 
Les  pierres  de  porphyre  rouge  ou  d’agate  sont,  sans  con- 
tredit, ce  qu’il  y a de  meilleur*,  ceux  qui  pourront  s’en 
procurer  d’assez  grandes , feront  bien  de  les  acquérir  : 
mais  mon  expérience  m’a  convaincu  que  l’usage  des  fortes 
glaces  n’a  aucun  inconvénient.  D’ailleurs,  les  agates  et  les 
porphyres  sont  d’un  prix  excessif,  et  coûteraient  au  moins 
vingt  ou  trente  fois  plus  qu’une  glace  de  même  dimension. 
11  est  beaucoup  d’autres  pierres  dont  on  fait  usage  chez 
les  vernisseurs,  et  mêmç  çhez  les  marchands  de  couleurs 


I 1 4 CINQUIÈME  LEÇON. 

pour  tableaux  ^ mais  qu’il  ne  faut  pas  emploj^er  ; comme 
un  certain  grès  ^ moins  dur  que  le  verre  ^ et  qui  d’ailleurs 
a le  grain  si  rudcj  qu’il  s’use  beaucoup  j et  salit  toujours 
plus  ou  moins  les  couleurs  délicates  ; il  peut  d’ailleurs  les 
altérer  en  s’y  combinant  : c’est  un  risque  que  l’on  ne  court 
point  en  se  servant  d'une  glace  épaisse.  Toutes  les  espèces 
de  marbres  dont  on  fait  des  dessus  de  tables  ou  des  cham- 
branles de  cheminées  sont  plus  tendres  que  le  verre , et 
principalement  les  marbres  blancs  ou  gris -blancs.  Les 
marbres  noirs  ou  gris-obscurs  ^ rouges  ^ jaunes  ou  autres 
déposent  considérablement  quand  on  broie  sur  eux;  on 
le  voit  pour  les  j aunes ^ et  surtout  pour  celui  de  Naples; 
ils  deviennent  presque  verts  : n'en  faites  donc  aucun  usage. 

II  est  des  espèces  de  granités  qui  seraient  bons  à cause  de 
leur  grande  dureté , ainsi  que  certains  silex  ; mais  les 
premiers  ont  rarement  le  grain  égal  ^ et  les  seconds  ne 
se  rencontrent  pas  en  ta]}les  assez  grandes  : il  faut  toii*^ 
jours  en  revenir  aux  porphyres  ou  aux  glaces. 

De  la  petite  Glace  ou  Pierre  à broyer. 

Cette  petite  glace  sert  à broj^er  de  petites  portions  de 
couleur  avec  la  petite  molette  n.**  3 ; elle  est  portative  ^ 
et  l'on  s’en  sert  pour  délaj^er  et  préparer  j en  quelques 
tours  de  molette  ^ certaines  couleurs  en  poudre  déjà  broyées 
à l’eau  J ou  qui  n’ont  presque  pas  besoin  de  l’être,  comme 
les  laques , les  outremers  ( quand  on  ne  les  a pas  mis  en 
vessie),  le  jaune  indien,  qu’il  faut  avoir  toujours  en 
poudre , broyé  à l’eau , le  vert-de-gris , etc.  ^ Cette  petite 

I La  petite  glace  doit  avoir  environ  un  pied  carre'.  L’on  fera  très-bien 
d’en  avoir  deux;  l’une  pour  broyer  les  couleurs  que  je  viens  de  signaler, 
au  moment  de  faire  sa  palette  le  matin  , et  l’autre  qu’on  re'servera  pour  y 


CINQUIÈME  LEÇON.  Il5 

glace  et  le  petit  broyon  n.”  3 servent  à préparer  à 1 hufle 
toutes  les  couleurs  qu’on  ne  veut  pas  mettre  en  vessie  ^ 
et  qu’on  ne  délaie  qu’au  moment  même  où  l’on  veut  s’en 
servir  ; comme  aussi  lorsqu’on  se  trouve  au  dépourvu 
d’une  vessie,  et  qu’on  n’a  pas  le  temps  d’en  faire  une 
nouvelle  pour  le  peu  de  couleur  dont  on  manque  fhm 
le  moment.  Quant  aux  deux  cinabres,  il  n’est  pas  néces- 
saire de  les  triturer  à la  molette  ; il  suffit  de  les  délayer 
Vivement , en  les  écrasant  un  peu  fort  avec  la  spatule  de 
corne.  J’en  ai  déjà  dit  un  mot  ailleurs.  Il  ne  faut  pas  que 
la  petite  glace  soit  aussi  épaisse  que  la  grande  ; mais  si  le 
hasard  vous  la  fait  trouver  telle,  ce  n’est  que  mieux. 

L’usage  d’une  de  ces  petites  glaces  est  très  - commode 
pour  faire  toutes  les  teintes  d’une  palette  sans  en  salir  le 
bois.  Je  me  réserve  d’en  parler  plus  au  long  quand  je 
traiterai  ce  sujet.  (Voyez  la  17.*'  leçon,  pour  faire  le& 
teintes  d’une  palette  d ébauche  ; et  les  planches  1."  et  2.*, 
pour  tout  ce  qui  se  rapporte  au  broiement  et  à la  petite 
glace.  ) 

Pour  faire  de  petites  broyées  sur  la  petite  glace , ainsi 
que  pour  faire  les  teintes  d’une  palette  sur  l’autre  petite 
glace , il  est  très-commode  d’avoir  une  ta]3le  bien  dressée 
et  parfaitement  plate  ,•  recouverte  en  flanelle , et  celle-ci 
d’une  toile  cirée*  On  trouve  à cela  plusieurs  avantages  : 
d abord  celui  de  faire  porter  la  glace  à plat , ensuite  celui 


faire  les  teintes  et  les  mélanges , comme  )c  l’explique  ailleurs.  Avec  ces 
deux  glaces,  qui  ne  sont  point  coûteuses,  on  évitera  de  perdre  du  temps 
à nettoyer  la  première  après  qu’on  a broyé  dessus , et  l’on  en  trouvera  une 
propre  toute  prèle  pour  faire  les  teintes  de  la  palette,  quitte  à les  net- 
toyer toutes  deux  après,  quand  on  est  moins  avare  de  son  temps.  (Voyea 
les  planches  et  a.®,  pour  tous  les  outils  à broyer.) 


Il6  ' CINQUIÈME  LEÇON. 

de  la  propreté  ; car  l’huile  s’essuie  et  se  nettoie  facilement 
sur  la  toile  cirée  j et  une  éponge  ou  un  linge  font  dispa- 
raître  l’eau  qu’on  aurait  répandue  en  broyant  à l’eau. 
D’ailleurs  j quand  vous  broyez  sur  une  petite  glace  libre  j 
le  mouvement  rapide  que  vous  imprimez  à la  molette  fait 
aller  et  venir  cette  glace  ^ ce  qui  vous  fait  perdre  de  la 
force  et  du  temps.  En  mouillant  la  toile  cirée  et  le  dessous 
de  la  glace  ^ celle-ci  se  soude  en  quelque  sorte  sur  la  toile 
cirée  ; l’eau  remplissant  tous  les  vides  de  l’air , la  glace  y 
reste  immobile  et  solide.  Quand  on  voudra  l’enlever  aisé- 
ment J on  le  fera  en  introduisant  avec  précaution  une  lame 
mince , comme  une  spatule , entre  la  glace  et  la  toile  cirée. 

De  la  grande  Molette  (figure  planche 

La  grande  molette  doit  avoir  de  quatre  à cinq  pouces 
de  diamètre  à sa  base,  c’est-à-dire  à l’endroit  qui  sert  à 
broyer,  et  qui  écrase  la  couleur.  Il  est  encore  nécessaire 
quelle  soit  d’une  matière  plus  dure  et  plus  compacte  que 
la  glace  ou  la  pierre  à broyer,  parce  qu’elle  s’use  et  fa- 
tigue infiniment  plus  qu  elle  : le  mieux  est  d’en  avoir  une 
en  porphyre  ou  en  agate.  Le  biscuit  dense  de  la  porce- 
laine de  Sèvres,  près  Paris,  est  aussi  d’une  très -grande 
dureté  : l'on  en  fait  des  molettes  pour  les  peintres  et  des 
mortiers  avec  leurs  pilons  pour  les  chimistes , dont  l ex- 
périence  a constaté  la  bonté  ; j’en  possède  moi-même  dont 
je  me  trouve  fort  bien. 

De  quelque  matière  que  soit  une  molette,  il  est  indis- 
pensaJjle , i .°  qii  elle  soit  bien  dressée  en  dessous  ; 2 ^ qu’elle 
ait  un  biseau  arrondi  tout  autour  de  son  bord  inférieur  ; 
3,*"  et  que  la  surface  qui  écrase  et  broie  la  couleur  soit 
mate  et  dépolie,  comme  le  sont  les  glaces  seulement  dou- 


CÎN<?TJ1ÈME  LEÇON.  1 T y 

qui  servent  à broyer  et  à délayer  les  couleurs  dont 
je  viens  de  parler. 

Il  est  très-essentiel  de  donner  entrée  à la  couleur  sous 
la  molette  J en  pratiquant,  comme  on  vient  de  le  dire,  un 
petit  biseau  ou  chanfrein  arrondi  tout  autour  de  la  base 
de  la  molette , afin  qu’elle  n’appiiie  pas  sur  la  glace  dans 
cette  partie-là,  et  que  le  replat^  qui  doit  broyer,  ne  se 
termine  pas  en  vive  arête  sur  les  bords  : cela  empéclie- 
rait  de  mouvoir  la  molette,  parce  qu’elle  ne  laisserait  ihn 
s'introduire  entre  elle  et  la  glace , et  bientôt  l’on  broierait 
à sec.  Ce  biseau  en  talus  arrondi  ne  doit  pas  être  trop 
large,  et  il  doit  mourir  imperceptiblement,  et  venir  se 
confondre  avec  le  dessous  de  la  molette , lequel  doit  être 
tout  plat  et  bien  dressé  : pourvu  que  ce  l)iseau  ait  un 
talus  d'une  ligne  et  demie,  cela  suffit.  On  aura  une  idée 
assez  juste  du  talus  arrondi,  en  examinant  le  l)as  dune 
bouteille  ordinaire  qui  s’arrondit  en  mourant  jtisqii'à  la 
partie  du  fond  qui  repose  sur  la  table.  Il  faut  qii  il  soit 
très-égal  tout  autour,  et  même  il  vaut  mieux  qu'il  soit 
poli  que  mat  : la  couleur  s'y  grippe  obstinément,  et  l’on 
a I)eaucoup  de  peine  à l'en  détacher  quand  le  biseau  n’est 
que  grossièrement  usé. 

Pour  dresser  le  dessous  d’une  molette,  on  l'use  avec 
de  la  poudre  d'émeri,  pour  une  molette  de  porcelaine  en 
biscuit  dur;  et  si  la  molette  est  de  verre,  on  se  sort  de 
sablon  blanc  très-dur  et  très-également  tamisé.  L'on  se 
procure  une  planche,  d'un  pouce  d'épaisseur,  qui  soit 
elle-même  bien  dressée  ; on  y répand,  à plusieurs  reprises, 
de  l’ime  de  ces  poudres,  un  peu  liumectée  d'huile,  et 
l’on  promène  fortement  la  molette  dessus,  en  ayant  soin 
de  la  tenir  bien  droite,  comme  si  l'on  broyait  de  la  cou- 


Il8  CINQUIÈME  LEÇON. 

leur  5 et  on  le  fait  jusqu  a ce  qu’on  soit  sûr  que  la  molette 
est  bien  dressée , et  quelle  porte  à plat  également  partout. 
Une  planche  vaut  mieux  que  toute  autre  chose  pour  faire 
cette  opération^  parce  que  le  bois,  étant  plus  tendre  que 
la  pierre,  permet  à la  poudre  dure  de  s’y  incruster,  ce 
qui  forme  un  grain  dur  et  égal  comme  celui  d’une  lime. 

Au  surplus,  il  est  assez  rare  que  les  molettes  de  por- 
celaine ou  de  verre  qu’on  trouve  à acheter  ne  soient  pas 
déjà  toutes  dressées. 

De  la  forme  à donner  aux  poignées  des  Molettes. 

Il  y a deux  espèces  de  formes.  L’une  (et  c’est  la  plus 
simple  et  la  plus  usitée  parmi  les  vernisseurs)  est  en  forme 
de  cône  (voyez  pl.  fig.  2).  On  lui  donne  à peu  près 
la  figure  d’un  dé  à coudre,  mais  seulement  un  peu  plus 
alongée  et  plus  étroite  dans  le  haut  : c’est-à-dire  que  la 
partie  arrondie  d’en  haut  ne  doit  avoir  que  la  moitié  du 
diamètre  de  la  base  de  la  poignée.  Celle-ci  s’adapte  au 
dessus  de  la  partie  qui  sert  à broyer,  en  lui  laissant  toute 
la  saillie  en  dehors  ^ , quand  toute  la  molette  n’est  pas 
d’une  seule  et  même  pièce.  L’autre  poignée,  sous  le  n.”  1, 
est  en  forme  de  béquille  : en  sorte  qu’on  s’appuie  dessus 
en  pesant  également  avec  les  deux  mains.  La  poignée  du 
n.°  2 peut  avoir  six  ou  sept  pouces  d’élévation , parce 
qu’on  l’empoigne  du  haut  en  bas  avec  les  deux  mains, 
en  laissant  ressortir  la  pointe  au-dessus  des  mains,  ce  qui 
a l’avantage  de  ne  pas  faire  basculer  la  molette  en  la  ma- 
niant. Celle  en  béquille  est  sujette  à cet  inconvénient, 

1 Yoyez  la  fifjure  de  tes  differentes  molettes , planche  i/®  On  taille  les 
poignées  a gros  grain,  pour  rju’ellcs  ne  glissent  pas  dans  les  mains. 


CINQUIÈME  LEÇON.  llQ 

çfuand  on  la  manie  maladroitement  5 néanmoins,  pour  mon 
usage,  je  lui  donne  la  préférence,  parce  c[uc  j’ai  éprouve 
<jii’on  a beaucoup  plus  de  force  c|u  avec  celle  n."  2 , attendu 
tju’on  pèse  dessus  non-seulement  avec  les  bras , mais  en- 
core de  toute  la  pesanteur  du  haut  du  corps  : elle  a en 
outre  l’avantage  de  rester  où  011  la  pose , quand  on  l’en- 
lève et  qu’on  la  place  sur  le  côté  j tandis  que  l’autre  roule 
d’elle-même,  et  risque  toujours  de  tomber  quand  on  ne 
la  pose  pas  sur  sa  base , ce  qui  est  fort  embarrassant. 

Molelie  en  porphyre  ou  en  biscuit  de  porcelaine 

dur. 

Si  l’on  peut  se  procurer  une  grande  molette  en  por- 
phyre, ou  même  seulement  en  biscuit  de  porcelaine  fort 
dur,  elle  n’en  vaudra  que  mieux;  mais,  en  ce  cas,  il  n’est 
pas  nécessaire  de  la  faire  tailler  en  bourrelet  par  le  bas, 
comme  celui  qui  se  trouve  tout  naturellement  dans  les 
molettes  de  verre;  il  est  même  plus  commode  qu’elle 
finisse  perpendiculairement  avec  sa  base , et  que  le  bord 
n’en  soit  pas  renflé  : la  couleur  se  relève  plus  facilement 
avec  la  spatule  autour  de  la  molette,  pourvu  toutefois 
, qu’il  y ait  un  chanfrein  ou  hiseau  arrondi  autour  de  la 
base. 

Mais  comme  le  porphyre  est  une  pierre  rare  et  chère , 
et  surtout  fort  dure  à tailler,  on  ne  fait  pas  les  molettes 
ordinairement  d’une  seule  pièce;  on  se  contente  d’une 
bonne  base  en  porphyre  d’un  pouce  d'épaisseur  : 011  la 
soude  à une  poignée  de  pierre  dure  comme  les  autres, 
et  de  la  manière  dont  je  vais  le  décrire. 


120 


CINQUIÈME  LEÇON. 


Comment  on  soude  la  hase  d'aune  Molette  avec 
la  poignée. 

‘ L’on  se  sert  de  ciment  gras  ou  de  quelque  autre  bon 
ciment  fait  de  brique  pilée  en  poudre  fine,  mêlée  de 
céruse  pure^  en  délayant  le  tout  avec  de  l’huile  de  lin 
cuite  5 011  huile  grasse  : ce  ciment  doit  être  presque  aussi 
épais  et  aussi  dur  que  celui  des  vitriers. 

L’on  chauffe  lentement  et  à très -petit  feu  les  deux 
pièces 5 si  l’on  se  sert  de  ciment  gras,  qu’on  fait  fondre 
sur  le  feu,  dans  une  casserole  ou  une  cuiller  de  fer,  et 
ensuite  on  ajoute  les  deux  pièces  l’une  sur  l’autre,  pen- 
dant que  le  ciment  est  chaud,  en  observant  de  les  souder 
bien  au  centre;  puis,  avec  un  couteau  tiède,  et  même 
assez  chaud , on  enlève  et  on  égalise  le  surplus  du  ciment 
sur  les  bords  de  la  jointure. 

‘ L’on  fait  de  même  pour  le  ciment  froid  à la  céruse 
et  à la  brique  pilée  ; mais  l’on  n’a  pas  besoin  de  faire 
chauffer  les  pièces  : il  faut  seulement  les  laisser  en  repos 
trois  ou  quatre  jours,  jusqu’à  ce  que  le  ciment  ait  eu  le 
temps  de  durcir. 

Quant  au  petit  broyon  n.^  3,0  ne  vaut  pas  la  peine 
de  le  souder  : on  en  trouve  d’une  seule  pièce,  soit  en 
porphyre  ou  en  biscuit,  soit  en  agate  ou  en  verre  dur. 
Si  ces  molettes  ne  se  trouvent  pas  toutes  préparées,  et 
usées  parfaitement  droit  en  dessous , on  le  fait  ou  on  le 
fait  faire  facilement.  Mais  n’oubliez  pas  qu’à  quelque  mo- 
lette que  ce  soit,  il  faut  absolument  qu’il  y ait  au  bord 
inférieur  un  talus  ou  biseau  arrondi^  qui  doit  aller  en 
mourant  jusque  sous  la  molette  : c’est  ce  biseau  qui  per- 


CINQUIÈME  LEÇON,  121 

met  à la  couleur  de  s’insinuer  entre  la  molette  et  la  pierre 
ou  glace  à broyer. 

Un  bon  ouvrier  tourneur  ferait  ce  talus  plus  réguliè- 
rement et  plus  promptement  sur  le  tour  en  Vair^  en  ajus- 
tant la  molette  dans  un  emprunt. 

‘ Au  surplus  J il  est  toujours  nécessaire , bien  qu’on  soit 
à portée  de  se  procurer  des  vessies  toutes  faites,  d’avoir 
une  petite  glace  et  une  petite  molette  chez  soi  : l’on  a 
toujours  besoin  de  préparer  quelques  couleurs  dont  on 
fait  usage  d’une  manière  particulière.  D’ailleurs  les  vessies 
qu’on  prépare  soi-même  valent  bien  mieux  que  celles 
qu’on  achète  : les  marchands  de  coideurs  les  vendent  à 
trop  bas  prix  pour  y faire  des  bénéfices,  s’ils  apportaient 
à leur  préparation  les  mêmes  soins  qu’on  y mettrait  soi- 
même.  La  grande  propreté  et  la  finesse  du  broiement 
sont  surtout  nécessaires  pour  les  petits  tableaux  de  che- 
valet; car  pour  les  grandes  toiles  il  y a plusieurs  mar- 
chands à Paris  qui  préparent  de  fort  bonnes  couleurs. 
Tels  sont,  à ma  connaissance,  MM.  Ottoz,  rue  de  la 
Mi  chaudière,  n.'’  2;  le  successeur  de  Bellot,  rue  de 
l’Arbre-sec,  quai  de  l’Ecole;  Giroux,  rue  du  CoqSaînt- 
Honoré  ; Loiseau  , rue  de  Provence , etc. 

De  la  manière  de  broyer  les  Couleurs  à Veau. 

Pour  broyer  le  plus  commodément  et  le  plus  également 
possible,  ne  mettez  jamais  qu’une  petite  quantité  de  cou- 
leur à la  fois  sur  la  pierre;  car,  outre  qu’un  gros  tas  em- 
barrasse, il  reste  toujours  quelques  parties  qui  sont  moins 
bien  broyées  que  d’autres  : cette  inégalité  siilfit  pour  en- 
traver le  peintre.  Sur  une  pierre  ou  une  glace  de  la  gran- 
deur de  deux  pieds  carrés,  ne  mettez  sous  la  luoietle 


i22  CINQUIÈME  LEÇON. 

qu’un  volume  de  couleur  de  la  grosseur  d’une  noix^  si 
V ous  broyez  à l’huile  ; mais  l’on  peut  en  mettre  un  peu 
plus  y si  l’on  ne  broie  qu’à  l’eau. 

L’on  se  tromperait  si  l’on  croyait  accélérer  la  besogne 
en  en  mettant  à la  fois  une  plus  grande  quantité  : l’on 
verrait  refluer  de  toute  part  la  couleur  sur  les  bords  de 
la  glace  et  tout  autour  de  la  molette , ce  qui  nécessiterait 
1 usage  continuel  de  la  spatule  pour  la  relever , sans  quoi 
elle  ne  se  broierait  pas  : en  sorte  qu’on  perdrait  beau- 
coup de  temps  5 et  l’on  salirait  toujours  la  couleur  par 
I usage  fréquent  de  la  spatule. 

Une  trop  petite  dose  de  couleur  a aussi  l’inconvénient 
de  salir  la  couleur,  surtout  à l’eau,  parce  que  la  molette 
aiTive  trop  près  de  la  glace , et  n’ayant  pas  assez  de 
matière  pour  glisser  et  courir  moelleusement,  elle  l’use 
et  salit  la  couleur.  Au  surplus , tout  dépend  de  la  super- 
ficie qu’on  a à parcourir.  Il  faut  proportionner  la  quantité 
de  couleur  à la  dimension  de  la  pierre  et  de  la  molette, 
et  si  l’on  broie  à l’eau,  avoir  soin  de  ne  jamais  bro3^er 
ni  avec  trop  ni  avec  trop  peu  d’eau  : il  faut  entretenir  la 
couleur  à la  consistance  d’une  crème  épaisse.  Quand  on 
voit  quelle  s’épaissit  trop,  on  ajoute  un  peu  d’eau j mais 
jamais  trop  à la  fois. 

Du  mouvement  qiî’on  doit  donner  à la  Molette 
quand  on  broie  à Veau. 

Il  faut  conduire  la  molette  de  façon  quelle  rassemble 
toujours  toute  la  couleur  au  centre  de  la  pierre  *,  et  pour 
cela  vous  la  ferez  courir  tout  autour,  non  en  allant  du 
haut  en  bas  ni  du  bas  en  haut,  comme  en  broyant  à 
i’iiuile,  mais  en  décrivant  une  multitude  de  cercles  en- 


CINQUIÈME  LEÇON.  12^ 

ciavés  les  uns  dans  les  autres,  comme  si  vous  traciez  une 
large  broderie  autour  de  votre  pierre,  les  quatre  coins 
exceptés.  Vous  commencerez  à droite,  en  poussant  votre 
moitié  de  cercle  à droite  égaleWnt,  sans  appuyer  trop 
fortement,  afin  de  laisser  introduire  la  couleur  sous  la  mo- 
lette *,  mais  en  la  ramenant  à vous  pour  achever  l’autre 
moitié  du  cercle  à gauche,  vous  appuierez  vigoureuse- 
ment et  vous  donnerez  une  plus  grande  rapidité  au  mou- 
vement de  la  molette.  Vous  appuierez  toujours  un  peu 
moins  en  poussant  en  haut  qu’en  ramenant  la  molette  à 
vous  par  la  gauche.  Le  premier  cercle  décrit,  vous  en 
recommencerez  un  second,  en  gagnant  toujours  plus  loin 
de  la  bonne  moitié  du  diamètre  de  la  molette , et  ainsi 
de  suite,  jusqu’à  ce  que  vous  aj^ez  fait  le  tour  de  la  pierre, 
en  ne  passant  point  sur  le  milieu,  où  vous  laisserez  un 
vide  aussi  grand  que  la  surface  de  la  base  de  la  molette. 
(Voyez  le  dessin  pointé , où  j’ai  tâché  de  décrire  ce  mou- 
vement, planche  2.®  ; j’ai  seulement  laissé  trop  de  vide 
au  centre.) 

Ce  mouvement,  tel  que  je  l’indique , présente  un  doidjle 
avantage  : il  rassemble  presque  toute  la  couleur  au  ceiure, 
et  il  vous  permet  de  reprendre  des  forces  à chaque  demi- 
tour  de  molette;  car,  si  l’on  voulait  appuyer  toujours 
également  fort  et  dans  un  mouvement  continu,  011  ne 
résisterait  pas  long-temps  à la  fatigue  qui  en  résidterait  ; 
tandis  qu’en  n’appuyant  d’abord  (en  poussant  h droite  et 
en  haut)  que  de  la  pesanteur  des  bras,  vous  pouvez  sans 
peine  appuyer  très-fortement  en  ramenant  la  molette.  On 
a plus  de  force  en  tirant  à soi  qu’en  poussant.  Vous  ferez 
ainsi  cinq  ou  six  fois  le  tour  de  la  pierre,  en  négligeant 
les  angles,  et  en  ne  promenant  votre  molette  que  comme 


î 24  CINQUIÈME  LEÇON. 

dans  un  grand  cercle  qui  se  trouverait  inscrit  dans  le  carré 
de  la  glace. 

Quand  la  couleur  se  trouvera  presque  toute  au  centre  y 
vous  enlèverez  la  molette  de  dessus  la  glace , en  la  'glis- 
sant de  côté  et  en  la  relevant  peu  à peu,  mais  d’un  mou- 
vement vif;  il  s’introduira  de  l’air  entre  la  couleur  et  la 
molette , et  celle-ci  s’enlèvera  sans  difficulté  : mais  si  vous 
cliercliiez,  au  contraire,  à l’enlever  tout  à coup  et  per- 
pendiculairement, vous  enlèveriez  plutôt  la  pierre  et  la 
taîjle  que  d’en  arracher  la  molette,  tant  elle  adhère  avec 
force  sur  la  glace.  Cela  fait,  vous  reposerez  la  molette  sur 
la  glace,  en  la  tenant  inclinée  de  manière  à ce  quelle  ne 
touche  et  ne  porte  sur  la  glace  que  par  le  biseau  dont 
j’ai  parlé  plus  haut  : dans  cette  situation  oblique,  vous 
tournerez  la  molette,  toujours  d’un  seul  côté  et  sur  elle- 
même,  ahn  de  lui  faire  déposer  la  couleur  qui  a reflué 
sur  les  bords.  La  molette , dans  cette  situation , ne  doit 
pas  être  abandonnée,  car  elle  tomberait  sur  le  côté.  L’on 
a soin  de  lui  faire  déposer  ce  qui  s’est  amassé  sur  les  bords 
inférieurs,  en  choisissant  pour  cela  une  partie  de  la  glace 
qui  soit  assez  dépouillée  de  couleur,  ce  qui  aura  lieu  tout 
autour  de  la  pierre , puisque  toute  la  masse  sera  rassem- 
blée au  milieu , si  vous  avez  conduit  votre  molette , comme 
je  l’ai  indiqué,  en  décrivant  des  cercles.  Observez  qu’en 
essuyant  ainsi  les  bords  de  la  molette,  il  faut  clianger 
successivement  de  place,  en  la  retirant  toujours  un  peu 
plus  à soi , afin  qu’elle  ne  se  recharge  pas  de  ce  qu’elle 
aura  déjà  déposé. 

Vous  vous  servirez  après  cela  de  la  spatule  pour  re- 
lever la, couleur  qui  se  sera  amassée  au-dessus  du  biseau; 
ce  qui  est  essentiel,  pour  qu’il  ne  reste  aucune  partie 


'cinquième  leçon.  120 

moins  broyée  que  le  reste  : mais,  pour  cette  doniière 
operation  J vous  remettrez  la  molette  sur  sa  basCj  dai.s 
quelque  place  dégarnie  de  couleur  sur  la  glace , et  vous 
la  tournerez  sur  elle -même  j en  tenant  la  spatule  contre 
sa  base,  comme  un  tourneur  applique  son  outil  tranchant 
contre  l’objet  qu’il  veut  tourner.  Voilà  la  molette  dé- 
chargée de  ses  amas  de  couleur  sur  les  cotés  ; voilà  aussi 
toute  la  masse  de  couleur  ramassée  au  centre  de  la  glace  ; 
tout  cela  n’est  l’affaire  que  d’une  minute  : vous  replacerez 
la, molette  au  centre  de  la  couleur,  en  l’étendant  un  peu 
partout  pour  l’éparpiller  -,  puis,  appuyant  davantage,  vous 
recommencerez  à décrire  des  cercles  comme  auparavant, 
vous  mordrez  toujours  un  peu  plus  en  retirant  qu’en 
poussant,  et  ainsi  de  suite.  Vous  entretiendrez  toujours  la 
couleur  à peu  près  au  même  degré  d’humectation , comme 
de  la  forte  crème , excepté  lorsqu’elle  vous  paraîtra  suffi- 
samment broyée  *,  car  alors  vous  n’ajouterez  plus  d’eau , 
mais  vous  broierez  jusqu’à  ce  que  la  couleur  devienne 
assez  épaisse  pour  qu’on  puisse  la  relever  comme  de  la 
pommade  : alors  vous  la  rassemblerez  avec  la  spatule, 
vous  la  mettrez  en  trochisques  sur  une  feuille  de  papier , 
comme  il  a été  indiqué , et  vous  la  ferez  sécher  au  soleil 
ou  sur  un  poêle , à l’abri  de  la  poussière. 

A quoi  Von  connaît  que  la  Couleur  est  assez 
broyée. 

Vous  connaîti’ez  que  votre  couleur  est  suffisamment 
broyée,  lorsque  dans  l’état  de  fluidité  où  elle  doit  être 
(c’est-à-dire  à la  consistance  d’une  forte  crème)  , elle  ne 
criera  plus  sous  la  molette,  mais  cnie  celle-ci  ]vassera  des- 
sus, quoiqu’en  appuyant,  comme  sur  de  la  colle  d’aiuiJou. 


120  cinquième  LEÇOlS. 

Si  vous  vouliez  faire  cette  épreuve  dans  le  moment  od 
la  couleur  s'est  trop  desséchée  et  épaissie , vous  n’en  juge- 
riez pas  bien;  parce  que^  dans  cet  état^  la  couleur  paraît 
toujours  mieux  broyée  et  plus  douce  que  quand  il  y a la 
quantité  d’eau  nécessaire.  Il  est  donc  superflu  de  vous 
recommander  d’abreuver  d’eau  votre  couleur  dès  que 
vous  la  trouverez  trop  épaissie  ; ce  que  vous  ferez  j soit 
avec  la  spatule  ^ soit  avec  une  petite  cuiller  à café. 

Vous  relèverez  la  couleur  autour  de  la  pierre  et  autour 
de  la  molette  avec  la  spatule  j mais  seulement  de  loin  en 
loin  : le  moins  souvent  est  le  mieux. 

Cette  explication  paraîtra  compliquée  à ceux  qui  n’ont 
jamais  vu  broyer  ^ et  superflue  aux  autres.  Il  n’est  pas 
douteux  5 en  effet  ^ qu’en  voyant  travailler  pendant  une 
demi -heure  un  bon  broyeur  (j’entends  parler  de  ceux 
qui  broient  pour  les  tableaux  l’on  en  saura  peut-être 
davantage  qu’ après  avoir  lu  ces  lignes  ; mais  je  n’entre 
dans  ces  détails  que  pour  ceux  qui  n’auraient  pas  l’occa- 
sion de  voir  faire  ce  qu’ils  doivent  imiter. 

Comment  il faut  broyer  les  Couleurs  avec  de  V huile. 

Quand  vous  broyez  les  couleurs  avec  de  l’huile  j le 
procédé  est  différent.  Comme  la  couleur  doit  avoir  un 
certain  degré  d'épaisseur  ^ sans  lequel  elle  serait  trop  cou- 
lante pour  peindre  j ne  vous  pressez  pas  trop  de  l’abreu- 
ver d’buile  5 et  n’en  mettez  qu’au  fur  et  à mesure  que  le 
besoin  s’en  ,fait  sentir.  Avant  de  broyeur  avec  la  molette, 
vous  commencerez  à délayer  votre  poudre  de  gros  en 
gros  avec  une  forte  et  grande  spatule;  c'est-à-dire  que 
vous  riiumecterez  peu  à peu  ^ comme  si  vous  faisiez  du 
mortier  de  maçon  ^ en  tournant  et  retournant  souvent  la 


Cl  N Q V 1 KM  r:  LEÇON.  1 27 

poudre  dans  riiuilc  que  vous  aurez  verscc  sur  votre  pierre, 
et  vous  ferez  cela  jusqu’à  ce  que  tout  le  tas  de  f^oidcTir 
que  vous  voulez  mettre  en  vessie  soit  iiiiLiln*  d lmilc- 
Mais  observez  bien  que  cette  poudre , ainsi  délayée  gros- 
sièrement avec  de  l’huile , doit  être  trop  épaisse  et  trop 
ferme  plutôt  que  trop  molle.  Voici  pourquoi  : quand  elle 
aura  été  broyée  j et  quand  seulement  la  molette  aura  fait 
quelques  tours  dessus  j elle  vous  paraîtra  beaucoup  moins 
épaisse,  parce  que  l’imileaura  pénétré  partout.  D’ailleurs, 
on  est  toujours  à temps  d’ajouter  un  peu  d huile  si  on  la 
trouve  trop  épaisse  ; tandis  que  pour  l épaissir  il  faudrait 
y mêler  de  la  poudre  non  encore  broyée,  qui  gâterait 
celle  qui  l’est  déjà  à moitié  ou  entièrement. 

Préparez  donc  toute  votre  couleur  plus  épaisse  que 
vous  ne  voudriez  l’avoir,  et  faites-en  un  tas,  que  vous 
placerez  sur  l'angle  droit,  en  haut  de  votre  glace  à broyer, 
à la  place  ^ 

Ce  tas  y/  ne  pourrait  pas  se  broyer  commodément 
d’une  seule  fois;  vous  en  prendrez  donc  une  portion,  de 
la  grosseur  d'une  petite  noix,  que  vous  broierez  alors 
avec  la  molette  jusqu'à  ce  qu  elle  soit  parfaitement  an 
point  où  vous  la  désirez.  Cette  petite  quantité  achevée, 
vous  la  placerez  à gauche,  vers  langle  de  la  glace,  à 
l'endroit  B , et  ainsi  de  suite , sans  remettre  d'huile , jus- 
qu’à ce  que  tout  votre  tas  ^ soit  broyé.  Vous  repren- 
drez alors  le  tout,  et  le  mêlerez  bien  ensemble  pour  n'en 
faire  qu'un  seul  tas  homogène,  et  vous  ramasserez  toute 
votre  couleur,  qui  sera  prête  à être  renfermée  dans  une 


1 Voyez  la  planche  2.®,  en  supposant  que  Ire  deux  courroies  (Z)  n'y 
«oient  pas. 


1 28  CINQUIÈME  LEÇON. 

vessie  ^ . Il  est  sous  - entendu  que  votre  couleur  est  de 
l’épaisseur  convenable.  ^ 

Comme  votre  couleur  à l’huile  sera  beaucoup  plus 
épaisse  quà  Teau,  vous  ne  manierez  pas  la  molette  de 
meme  ; mais  au  lieu  de  lui  faire  décrire  une  suite  de 
petits  cercles  pour  rassembler  la  couleur  au  centre  j vous 
ferez  aller  la  molette  du  bas  en  haut  et  du  haut  en  bas  y 
et  cela  d’mie  manière  vive^  prompte , et  même  un  peu 
brusque  ; car  elle  est  difficile  à mener  j à cause  de  l’épais- 
seur de  la  couleur.  Après  vingt-cinq  ou  trente  allées  et 
venues  y vous  donnerez  quelques  tours  en  ronds  et  même 
en  petits  cercles  j afin  de  ramener  un  peu  la  couleur  au 
centre  ; puis  vous  recommencerez  du  haut  en  bas  avec 
force  J et  en  appuyant  également  ^ comme  vous  l’avez  fai! 
en  premier  lieu.  Vous  ramasserez  aussi  de  temps  en  temps  j 
avec  la  spatule  y la  couleur  des  bords  de  la  pierre  et  de 
la  molette.  Pour  tout  le  reste  vous  suivrez  les  directions 
contenues  dans  l’article  du  broyage  à l’eau j page  122  et 
suivantes. 

Quand  vous  broierez  du  blanc  j duquel  il  s’élève  des 
exhalaisons  malfaisantes  ( surtout  quand  on  le  broie  à 
l’huile  ) y ayez  soin  de  prendre  quelques  précautions  pour 
n’en  pas  être  incommodé  : il  faut  tenir  votre  fenêtre  ou- 
verte y et  établir  un  courant  d’air  qui  ne  vous  mette  pas 
sous  le  vent , ou  bien  broyer  en  plein  air. 

I Voyez  comment  on  met  les  couleurs  en  vessie , leçon  3.®,  page  91  et 
suivantes. 

î2  Voyez  à quelle  épaisseur  il  faut  délayer  les  couleurs  à l’huile,  leçoa^ 
3.^,  page  91  et  suiv. 


CINQUIÈME  LEÇON. 


129 


Manière  de  nettoyer  la  Pierre  et  la  Molette  quand 
on  a broyé  à V huile. 

Si  vous  venez  de  broyer  à l’huile , nettoyez  d’abord 
glace  et  molette  avec  un  chiffon  de  papier  mou  ou  avec 
un  vieux  torchon  de  linge  : faites  cela  à deux  ou  trois 
reprises,  en  changeant  chaque  fois  de  papier,  ou  en 
prenant  une  nouvelle  place  propre  du  torchon.  Versez 
ensuite  un  peu  d’huile  de  noix  ou  d’œillet  sur  votre  glace, 
et  passez  la  molette  par-dessus  sans  appuyer.  Essuyez 
cette  huile , en  sorte  qu’il  n’en  reste  plus.  La  glace  ainsi 
lavée  et  essuyée,  répandez  çà  et  là,  sur  toute  sa  super- 
ficie, de  la  mie  de  pain  qui  ne  soit  pas  trop  fraîche. 
Passez  ensuite  la  molette , presque  sans  appuyer,  sur  cette 
mie  de  pain;  elle  formera  de  petits  rouleaux  que  vous 
ferez  aller  et  venir  en  tous  sens  sur  toute  la  glace,  pour 
la  dégraisser  et  la  nettoyer i Jetez  cette  mie  et  remettez- 
en  de  nouvelle  ; faites  comme  on  vient  de  le  dire , et 
recommencez  ainsi  jusqu’à  trois  fois.  De  cette  dernière 
mie  de  pain,  qui  n’est  alors  presque  plus  sale,  vous  ferez 
un  tampon  que  vous  prendrez  dans  une  main  ; prenant 
la  molette  de  l’autre  main,  vous  en  appliquerez  le  bord 
contre  le  tampon , et  vous  tournerez  la  molette , en  ap- 
puyant passablement,  pour  en  nettoyer  tous  les  bords 
extérieurs.  Cela  fait,  votre  attirail  doit  être  propre  et  bien 
dégraissé.  Pour  vous  en  assurer,  lavez  le  tout  avec  de 
l’eau  et  une  éponge  un  peu  grossière  : l’eau  doit  prendre 
partout.  S’il  arrivait  quelle  se  retirât  quelque  part,  prenez 
un  peu  de  savon  blanc  ordinaire  ; frottez-en  légèrement 
les  places  où  l’eau  claire  ne  veut  pas  prendre  ; passez 
quelques  tours  de  inolelte  dessus  avec  un  peu  d’ciu  ; 


l3o  CINQUIÈME  LEÇON. 

lavez  ensuite  le  tout,  et  votre  glace  ou  pierre j ainsi  que 
la  molette  J seront  aussi  propres  que  si  elles  n’eussent 
jamais  servi. 

L’on  peut  ne  se  servir  que  de  savon  ; mais  le  savon  ne 
dégraisse  pas  aussi  vite,  et  n’entre  pas  dans  les  petites 
aspérités  de  la  pierre  aussi  bien  que  le  fait  la  mie  de 
pain  J qui  est  souple  et  s’imprime  jusque  dans  les  moin- 
dres petites  fentes. 

Lorsqu’après  avoir  broyé  ou  seulement  délayé  des 
teintes  sur  vos  petites  glaces  j vous  ne  voulez  pas  perdre 
de  temps  à les  nettoyer  entièrement , vous  râpez  un  peu 
de  savon  très-mince  sur  toute  la  superficie,  et  avec  une 
petite  quantité  d’eau  vous  l’étendez  sur  votre  glace,  en 
promenant  de  gros  en  gros  la  molette  ou  le  broyon  n."  3 
par-dessus,  de  façon  que  le  savon  aille  partout,  ce  qui 
se  fait  en  moins  d’une  minute;  puis,  avec  les  doigts, 
vous  barbouillez  aussi  les  bords  de  la  molette , et  eu  cet 
état  vous  abandonnez  le  tout  jusqu’à  ce  que  vous  ayez 
le  loisir  d’achever  de  les  nettoyer  l’une  et  l’autre.  Ils 
pourraient  rester  en  cet  état  des  jours  et  des  mois  entiers 
sans  que  la  couleur  vînt  à se  dessécher  ; avantage  que 
vous  n’obtiendrez  pas  sans  cette  légère  couche  de  savon. 
Pour  les  remettre  en  bon  état , si  vous  aviez  négligé  cette 
précaution,  il  faudrait  faire  usage  d’essence  de  térében- 
thine et  de  fin  sablon. 

Comment  il  faut  prendre  pour  nettoyer  les 
ustensiles  qui  servent  à broyer^  quand  on  a 
broyé  à Veau. 

Certaines  couleurs  adhèrent  avec  beaucoup  de  ténacité 
sur  la  glace  et  la  molette  quand  on  les  broie  à l’eau  : telles 


CINQUIÈME  LEÇON.  l3l 

sont  le  bleu  de  Prusse j le  rouge  d’Angleterre,  le  jaune 
indien,  etc.  Elles  ont  la  propriété  de  teindre  fortement, 
ainsi  que  le  carmin  ; mais  précisément  à cause  de  cela  ce 
sont  des  couleurs  qu’il  n’est  pas  nécessaire  de  broyer  à 
l’eau  quand  on  veut  les  mettre  ensuite  à l’huile  ; leurs 
molécules  sont  si  fines  qu’on  n’a  aucune  peine  à les  broyer 
tout  de  suite  à l’huile.  C’est  même  ce  qu’il  faut  faire , à 
moins  qu’on  n’ait  l’intention  de  se  faire  un  assortiment 
complet  de  couleurs  broyées  à l’eau , et  enfermées  en  tro-* 
chisques  dans  des  boîtes  ou  des  bouteilles  ; pratique  que 
je  conseille  aux  personnes  qui  ne  s’occupent  de  peinture  à 
l’huile  que  par  intervalles , et  même  à celles  qui  peignent 
journellement  : c’est  une  ressource  qui  ne  les  laisse  jamais 
îout-à-fait  au  dépourvu,  quand  une  ou  plusieurs  de  leurs 
couleurs  en  vessie  viennent  à leur  manquer.  On  en  délaie 
seulement  un  peu  à l’huile  pour  le  besoin  actuel,  ce  qui 
laisse  le  temps  de  se  procurer  de  nouvelles  vessies.^ 

Je  n’ai  fait  mention  du  carmin  ici  que  par  occasion  ; 
car  il  ne  faut  point  se  servir  de  cette  couleur  à l’huile , 
à moins  qu’on  ne  la  brûle  comme  de  la  laque  de  Venise, 
pour  en  faire  la  couleur  cramoisi  - foncé  indiquée  à la 
page  2 2 , sous  le  n.°  1 3 : autrement  le  carmin  devient 
noir  d’abord , ensuite  il  passe  et  s’évanouit  plus  tard.  Je 
recommande  même  à tous  ceux  qui  ne  peignent  qu’à  l’eau  j 
de  ne  faire  aucun  usage  de  cette  couleur  non  brûlée^  telle 
qu’on  l’achète.  Ils  ne  doivent  point  se  laisser  séduire  par 
sa  magnifique  teinte  ; ils  doivent , sous  tous  les  rapports , 
lui  préférer  la  belle  laque  de  garance.  ^ 

I Puisque  je  parle  ici  des  couleurs  employées  à l’eau , je  dirai  un  mot 
des  cinabres  dont  on  veut  se  servir  à l’eau  gommée.  Délayez-les  d’abord , 
non  avec  de  l’eau , mais  avec  de  l’essence  de  térébenthine  bien  reclibée  ; 


1^2  CINQUIÈME  LEÇONi 

Les  pierres  ou  glaces  sur  lesquelles  on  a broyé  à beau 
sont  plus  difficiles  à nettoyer  que  quand  on  a broyé  à 
l’huile;  mais  on  y parvient  assez  promptement  en  s’y 
prenant  comme  je  vais  le  dire. 

Prenez  du  blanc  de  Troyes  ou  d’Espagne , de  la  craie 
blanche  ou  de  la  terre  de  pipe;  passez -en  sur  la  glace 
une  première  broyée  de  gros  en  gros,  et  rejetez  promp- 
tement cette  première  broyée , qui  sera  fort  sale  ; faites  de 
même  deux  ou  trois  fois  de  suite,  jusqu’à  ce  que  la  craie 
reste  blanche  et  ne  soit  plus  teinte  de  la  couleur  que  vous 
aviez  broyée  ; lavez  la  glace  et  la  molette  avec  de  l’eau 
claire,  en  vous  servant  d’une  éponge  un  peu  rude;  essuyez 
bien  le  tout  ; et,  après  avoir  broyé  quelque  couleur  que 
ce  soit , même  du  bleu  de  Prusse , vous  pourrez  broyer 
du  blanc  en  toute  sécurité. 

Vous  vous  servirez  aussi  de  la  craie  pour  nettoyer,  avec 
les  mains,  les  bords  extérieurs  de  la  base  de  la  molette. 

Des  dîners  arrangemens  de  tables  pour  broyer 
commodément. 

îl  faut  d’abord  que  la  table  sur  laquelle  on  broie  soit 
ferme  et  solidement  arrêtée  au  plancher  ou  contre  la 

laissez-Ies  sécher  ainsi  sur  votre  palette,  puis  servez-vous-en  avec  de  Peau 
gommée , sans  relever  la  petite  partie  de  cinabre  que  vous  aurez  ainsi 
étendue  sur  la  palette.  Ils  deviennent  beaucoup  plus  beaux  et  plus  bril- 
lans , et  la  partie  jaunâtre  ne  se  sépare  plus  du  tout  de  la  partie  rouge , 
comme  cela  arrivé  quand  on  ne  les  délaie  qu’à  l’eau  de  gomme.  L’eau  les 
détache  très-bien  de  la  palette , malgré  que  cette  liqueur  leur  paraisse  con- 
traire, pourvu  que  l’essence  se  trouve  être  très-volatile  et  bien  rectifiée, 
ce  qui  fait  qu’elle  s’évapore  en  entier  sans  laisser  aucune  graisse.  L’esprit 
de  vin  ni  aucune  autre  liqueur  ne  remplacerait  dans  ce  cas  l’essence  de 
térébenthine. 


ClISQUlÈME  LEÇOTN.  l55 

paroi,  sans  quoi  on  la  ferait  remuer  à chaque  tour  de 
molette. 

11  faut,  de  plus,  que  la  tahle  soit  bien  dressée,  afin 
que  la  glace  porte  à plat  et  que  l’on  ne  risque  pas  de  la 
casser  en  appuyant  fortement  dessus  ; il  faut  encore  que 
la  pierre  ou  la  glace  soit  arretée  dans  les  bords  par  quel- 
ques petits  liteaux  ou  des  chevilles , afin  qu’elle  ne  puisse 
pas  aller  et  venir  sous  les  efforts  de  la  molette , qui , 
ayant  à vaincre  l’adhérence  des  couleurs,  la  charierait 
dans  tous  les  sens. 

Il  faut  vous  établir  dans  un  endroit  où  vous  n’ayez  pas 
à craindre  la  poussière.  Il  est  nécessaire  que  personne 
ne  vienne  vous  inquiéter,  soit  pendant  que  vous  broyez, 
soit  pendant  que  vous  laissez  sécher  la  couleur,  surtout 
quand  vous  broyez  à l’huile  ; car  on  ne  saurait  prendre 
trop  de  précautions  pour  se  garantir  de  la  poussière. 
Votre  atelier  est  assurément  le  meilleur  emplacement 
pour  cela , si  vous  n’avez  pas  un  cabinet  à part  que  vous 
puissiez  fermer  à clef. 

Les  chevilles  ou  les  petites  règles  que  vous  placez  au- 
tour de  la  glace  pour  l’empêcher  d’aller  et  venir,  doivent 
être  moins  élevées  qu’elle,  sans  quoi  vous  les  frotteriez 
avec  la  molette.  Les  liteaux  seront  vissés  sur  la  talde; 
mais  je  leur  préfère  les  chevilles,  qui  entrent  dans  des 
trous,  comme  on  le  verra  plus  loin.  (Voyez  la  fonne  de 
ces  chevilles  à la  planche  2 .®,  figure  8c  X ) 

Il  faut  avoir  soin  d étendre  sous  la  glace  une  bonne  et 
forte  flanelle , et  sur  celle-ci  un  papier  de  soie  ou  papier 
Josephs  Le  papier  n’est  là  que  pour  que  le  fond  soit  plus 
blanc  et  plus  uni,  ce  qui  vous  facilite  à voir  si  la  glace 
est  bien  nettoyée. 


l34  CINQUIÈME  LEÇON. 

Voilà  rajustement  le  plus  ordinaire;  mais  je  préfère 
celui  qui' va  suivre,  en  ce  qu’il  est  moins  embarrassant 
dans  un  atelier , et  qu’il  remplit  également  toutes  les  con- 
ditions désirées. 

Description  d’une  Table  propre  à ménager  la  place 
dans  un  atelier. 

Le  défaut  de  place  m’a  suggéré  l’idée  d’un  nouvel 
arrangement,  dont  je  me  trouve  bien,  et  que  je  conseille 
d’autant  plus  volontiers  qu’il  ne  coûte  pas  davantage 
(voyez  les  planches  et  2.®)  : c’est  une  table  suscep- 
tible de  s’élever  et  de  s’abaisser  au  moyen  de  deux  fortes 
charnières  vissées  dans  le  mur,  qui  l’y  attachent  et  l’y 
suspendent. 

La  moitié  des  charnières  E est  vissée  au-dessous  de 
la  fenêtre  de  mon  atelier  ; l’autre  moitié  est  vissée  sous 
la  table.  Celle-ci  est  placée  à une  hauteur  convenable 
pour  qu’en  broyant  je  puisse  ouvrir  la  croisée  et  broyer 
sans  lever  les  bras.  Si  la  fenêtre  1 est  placée  trop  haut 
relativement  à la  taille  du  broyeur,  celui-ci  s’élèvera  sur 
un  support,  et  se  placera  ainsi  à la  hauteur  convenable. 
Il  faut  qu’il  puisse , en  broyant , soulager  l’effort  des  bras 
par  la  pesanteur  du  haut  du  corps,  et  promener  avec 
force  la  molette  dans  la  partie  de  la  glace  la  plus  éloignée 
de  lui. 

Quand  je  ne  me  sers  plus  de  cette  table  à broyer,  j’ôte 
les  appuis  qui  la  soutiennent,  et  je  l’abaisse  en  la  laissant 

1 II  est  essentiel  dVtablir  la  table  devant  la  fenêtre , afin  de  pouvoir 
l’ouvrir  quand  on  broie  du  blanc  ou  telle  autre  couleur  dont  les  exhalai- 
sons sont  dangereuses. 


CINQUIÈME  LEÇON.  l35 

pendre  contre  le  mur,  ce  qui  me  laisse  la  place  entière- 
ment libre.  Quand  je  veux  m’en  servir,  je  la  relève  avec 
la  glace  toujours  posée  dessus,  et  qui  ne  risque  point  de 
tomber,  à cause  des  précautions  que  j’ai  prises  pour  cela, 
comme  on  va  le  voir,  et  je  la  replace  dessus  son  pied  ou 
son  appui.  ^ 

Proportions  de  la  Table  ^ en  supposant  cjue  la  glace  à 
broyer  ait  deux  pieds  sur  tous  les  côtés  de  proportion , 
comme  le  portent  les  planches  iP  et  2.' 

La  table  doit  avoir  trois  pieds  de  France  de  largeur, 
de  droite  à gauche , sur  deux  pieds  quatre  pouces  dans 
l’autre  sens. 

Il  faut  que  les  trois  planches  assemblées  qui  la  com- 
posent aient  un  fort  pouce  d’épaisseur , et  que  le  tout  soit 
encore  renforcé  par-dessous  par  quatre  traverses  {bb). 
Si  l’on  a soin  de  prendre  du  bois  de  sapin  bien  sec, 
l’on  peut  compter  que  la  table  sera  suffisamment  sohde. 
Moyennant  les  proportions  indiquées,  l’on  a six  pouces 
de  reste  de  chaque  côté , à droite  et  à gauche  de  la  glace , 
pour  y entreposer  différentes  choses , et  l’on  aura  encore 
en  haut  un  espace  de  quatre  pouces  au-dessus  de  la  glace 
entièrement  libre  ; mais  en  bas , il  faut  que  la  glace  touche 
le  bord  de  la  table,  et  quelle  n’y  soit  retenue  que  par 
une  petite  baguette  ou  liteau  F,  qui  l’empêche  de  tomber 
quand  on  abat  la  table.  L’on  fait  régner  cette  baguette  ou 
rebord  tout  autour  de  la  table  pour  que  les  objets  ne 

I Voyez  les  planches  i/®  et  2.®  : la  petite  figure  T représente  le  pied 
d’une  seule  pièce , ce  qui  est  préférable  pour  la  solidité  et  la  facilité  à le 
placer  sous  la  table. 


î56  CINQUIÈME  LEÇON. 

roulent  pas  ; on  ne  laisse  qu  une  seule  ouverture  (a)  pour 
chasser  les  ordures  ; l’on  tient  ce  rebord  assez  bas  pour 
qu’on  ne  lisque  pas  de  le  toucher  avec  la  molette  : en  le 
faisant  d’une  forte  ligne  plus  bas  que  la  glace,  cela  suffit. 

Quant  à l’appui  qui  soutient  la  table  quand  elle  est 
dressée , il  est  mobile , et  ne  tient  nullement  à la  table  : 
on  le  met  de  côté  quand  on  n’en  a plus  besoin.  Dans 
celle  que  j’ai  fait  construire,  les  deux  appuis  sont  séparés 
l’un  de  l’autre  ; mais  cela  n’est  pas  aussi  commode  que 
de  les  assembler , comme  on  le  voit  dans  la  petite  figure 
T,  par  deux  traverses  /^,  qui  permettent  qu’on  place  les 
deux  appuis  ensemble.  On  les  construira  de  cette  manière , 
en  suivant  d’ailleurs  les  proportions  de  l’appui  séparé,, 
figure  JV  : ces  appuis  forment  un  pied  en  console.  Chaque 
montant  doit  avoir  un  pouce  d’épaisseur  sur  deux  et  demi 
de  largeur,  et  la  longueur  convenable  pour  que,  quand 
ils  sont  en  place,  la  table  ne  penche  ni  en  avant  ni  en 
arrière,  et  quelle  soit  parfaitement  horizontale,  en  sorte 
quon  puisse  verser  un  peu  d’eau  au  centre  de  la  glace 
sans  qu’elle  se  répande  d’aucun  côté. 

On  calculera  la  longueur  que  doivent  avoir  les  appuis 
selon  la  hauteur  où  l’on  aura  arrêté  les  charnières  de  la 
table,  et  l’on  fixera  les  deux  petits  morceaux  de  bois  en- 
taillés ilf,  qui  reçoivent  le  pied  par  en  bas,  lorsqu’on  aura 
pris  toutes  les  précautions  nécessaires  pour  que  la  table, 
une  fois  en  place , soit  bien  de  niveau  et  horizontale. 

Comment  on  enchâsse  V Appui  figure  T, 

Le  dessous  de  la  table  doit  avoir  deux  entailles  H ^ 
prises  dans  l’épaisseur  des  renforts  bh  ; ces  entailles  doi- 
vent avoir  la  largeur  assez  juste  dçs  montans  ou  suppprts 


CINQUIÈME  LEÇON.  1 ^7 

N : c’est  là -dedans  que  .viennent  s’enchâsser  les  deux 
montans;  et,  par  le  bas,  ces  montans  s’enchâssent  aussi 
dans  de  petits  morceaux  de  bois  ilf,  qui  sont  entaillés 
pour  les  recevoir  et  vissés  sur  le  plancher. 

Pour  mettre  le  pied  de  la  table  commodément,  il  faut 
d’abord  le  poser  tout  à plat  sur  le  plancher,  et  enchâsser 
les  deux  bouts  inférieurs  K dans  les  entailles  M.  Cela 
fait,  l’on  soulève  la  table  d’une  main  et  le  pied  de  l’autre, 
et  l’on  enchâsse  le  haut  des  montans,  Z7,  dans  les  entailles 
qui  sont  pratiquées  sous  la  table,  et  alors  elle  doit 
être  dans  sa  véritable  position  : mais  il  faut  l’aire  atten- 
tion , en  levant  le  pied , qu’il  ne  sorte  pas  des  entailles 
M 1 , qui  sont  sur  le  plancher. 

Quand  la  table  sera  ainsi  dressée,  on  assujettira  le  pied 
par  quatre  chevilles  de  fer  i,  deux  en  haut  et  deux  en 
bas.  Ces  chevilles  traversent  les  entailles  et  vont  s enfon- 
cer plus  avant,  toujours  obliquement,  en  traversant  le 
pied  et  même  une  partie  de  la  table , en  sorte  cpie  celle-ci 
ne  peut  plus  se  séparer  du  pied  sans  qu’on  ôte  préala- 
blement les  quatre  chevilles,  ce  qui  prévient  tous  les 
accidens.  Ces  chevilles  tiennent  à une  petite  corde,  afin 
qu’elles  restent  toujours  en  place  : celles  d’en  haut  sont 
attenantes  au  pied,  et  celles  d’en  bas  aux  morceaux  de 
bois  M, 

Cet  ajustement  est  d’une  grande  solidité , comme  on 
peut  bien  le  penser.  Un  homme  peut  hardiment  monter 
dessus  sans  risque,  car  cette  table  porterait  plusieurs 

1 J’ai  appelé  de  différentes  manières  le  pied  en  console  : j’ai  dit  tantôt 
les  appuis , tantôt  les  montans  ; mais  cela  signifie  toujours  le  pied , tel 
qu’on  le  voit  dans  la  petite  figure  2’,  avec  les  deux  traverses  qui  lui 
servent  d’assemblage. 


l58  CINQUIÈME  LEÇON. 

quintaux  ; mais  il  faut  que  les  charnières  soient  bonnes 
et  fortes  J ce  sont  elles  qui  supportent  tout  l’effort. 

Cette  table 5 comme  l’autre,  doit  être  soigneusement 
rabotée  et  dressée  pour  que  la  glace  porte  à plat  : il  faut 
également  la  garnir  d’une  flanelle  et  d’un  papier  de  soie 
par-dessus. 

On  prendra  ses  précautions  pour  que  la  table  soit 
placée  à une  hauteur  qui  ne  l’empêche  pas  de  s’abattre 
quand  on  ôte  le  pied , et  quelle  puisse  passer  par-dessus 
les  pièces  de  bois  M sans  les  toucher  et  y être  arrêtée. 

On  peindra  le  dessus  de  la  table  à l’huile  ou  au  vernis , 
avant  que  d’y  ajuster  définitivement  la  glace,  afin  que 
l’eau  ou  l’huile  qu’on  est  dans  le  cas  d’y  répandre  puisse 
se  nettoyer  aisément.  On  en  fera  de  même  du  pied  pour 
plus  de  propreté,  et  surtout  pour  éviter  que  l’humidité 
ou  la  sécheresse  ne  fasse  déjeter  le  bois  : il  serait  même 
bon,  pour  cette  raison,  que  le  dessous  de  la  table  fût 
également  passé  en  couleur  grisâtre  comme  le  dessus.  On 
peut  le  faire  soi-même  avec  dés  restes  de  palette. 

Manière  de  fixer  la  Glace  sur  la  table , de  façon  quelle 
soit  solide  a sa  place  et  quelle  puisse  néanmoins  être 
retournée  pour  pouvoir  broyer  des  deux  côtés  quand 
on  le  désire  J et  quen  outre  elle  puisse  ne  pas  tomber 
quand  on  baisse  la  table. 

J’ai  déjà  dit  que  la  glace  appuie  par  en  bas  contre  le 
petit  liteau  qui  règne  tout  autour  de  la  table  -,  mais  il  faut 
encore  la  retenir  en  place , sur  les  trois  autres  côtés , par 
six  chevilles  (8c).  Ces  chevilles  se  terminent  en  haut, 
comme  on  le  voit  dans  la  planche  2.®,  par  un  petit  bouton 
semblable  à une  tête  de  clou  ; mais  on  a soin  de  couper 


ClISQUIÈMË  LEÇON. 

le  demi-cercle  de  ce  bouton,  afin  (juil  appuie  de  toute 
son  épaisseur  contre  les  côtés  de  la  glace.  L’on  perce  des 
trous  dans  le  dessus  de  la  table  pour  ces  six  chcrvilles , et 
l’on  en  met  deux  de  chaque  côté  de  la  glace.  Pour  les 
percer  bien  juste,  on  les  trace  d’avance  sur  le  bois,  après 
avoir  posé  la  glace  dans  l’endroit  quelle  doit  occuper  ; 
puis  on  l’enlève , l’on  perce  les  trous , et  on  les  fait  bien 
justes  à la  grosseur  des  chevilles,  afin  quelles  n’entrent 
pas  trop  librement;  car  il  est  essentiel  quelles  ne  puissent 
pas  sortir  de  leur  trou  facilement,  et  sans  qu’on  les  chasse 
un  peu  par  leur  extrémité  inférieure , qui  traverse  et  dé- 
passe de  quelques  lignes  toute  l’épaisseur  du  bois  de  la 
table. 

On  aura  soin  de  tenir  la  tête  des  chevilles , ainsi  que 
le  liteau  qui  borde  le  devant  de  la  table,  d’une  ligne  plus 
bas  que  n’est  l’épaisseur  de  la  glace  posée  sur  la  flanelle, 
pour  qu’on  ne  risque  pas  de  les  toucher  avec  la  molette 
quand  on  broie  avec  vivacité.  ^ 

Vous  remettez  la  glace  à sa  place  après  avoir  percé 
les  six  trous,  pour  savoir  s’ils  sont  bien  justes,  et  vous 
posez  les  chevilles,  en  appliquant  contre  l’épaisseur  de 
la  glace  la  partie  de  la  tête  qui  est  coupée  de  niveau 
avec  la  queue.  Tout  cet  ajustement  doit  être  fait  avec 

I Quand  vous  tracerez  au  crayon  le  pourtour  de  la  glace  sur  la  table , 
ayez  l’attention  de  ne  pas  percer  les  trous  des  chevilles  sur  le  trait  même , 
mais  un  peu  en  dehors , en  sorte  que  le  demi-diamètre  retranché  de  la  tête 
de  la  cheville  , et  qui  présente  alors  un  côté  plat  de  niveau  avec  l’épaisseur 
de  la  queue  de  la  cheville , puisse  appuyer  contre  l’épaisseur  de  la  glace 
sans  difficulté. 

II  faut  prendre  ses  mesures  assez  justes  pour  que  la  cheville  puisse 
s’enfoncer  sans  gêne,  mais  aussi  sans  qu’il  reste  aucun  espace  entre  elle 
et  la  glace. 


l40  CINQUIÈME  LEÇON, 

exactitude  5 afin  cjue  la  glace  soit  contenue  de  toute  part 
et  qu  elle  ne  puisse  avoir  aucun  mouvement. 

Manière  d* assujettir  la  Glace  et  de  F empêcher  de  tomber 
lorscjuon  abaisse  la  table. 

On  nettoie  la  glace  j puis  on  la  couvre  d un  grand 
carton  assez  épais  pour  empêcher  qu’une  fois  pendante 
elle  ne  reçoive  quelque  choc,  et  pour  la  mettre  en  même 
temps  à Fahri  de  la  poussière. 

Après  cela,  et  toujours  pendant  que  le  pied  soutient 
la  table , on  sangle  fortement  la  glace  avec  les  deux  cour- 
roies Z,  qui  viennent  se  boucler  sur  le  devant  de  la 
table.  Afin  que  ces  courroies  soient  bien  tendues , on  passe 
entre  elles  et  le  carton  quelques  morceaux  de  bois  de 
forme  plate , comme  une  forte  règle  : on  en  insinue  deux , 
l’uue  dans  le  haut  de  la  glace,  à la  place  marquée  AB  y 
et  l’autre  en  bas. 

Cela  fait,  les  courroies  Z sont  assez  tendues  pour 
que  la  glace  ne  puisse  pas  tomber  en  avant  quand  vous 
abaisserez  la  table.  Alors  vous  ôtez  les  quatre  chevilles 
de  fer  /;  puis,  en  soulevant  un  peu  la  table  de  la  main 
gauche,  vous  dégagez  le  pied  des  entailles  d’en  haut;^^ 
vous  le  laissez  tomber  contre  vous,  et,  prenant  ensuite 
le  bord  de  la  table  avec  les  deux  mains,  vous  l’abattez 
peu  à peu  et  avec  précaution,  de  peur  quelle  ne  vous 
échappe , et  vous  la  conduisez  ainsi , à deux  mains  et  sans- 
secousse,  jusqu’à  ce  quelle  pende  perpendiculairement 
contre  le  mur. 

Manière  dé  Jixer  les  Courroies  Z. 

Ces  courroies  doivent  être  d’un  cuir  souple  et  fort  en 
même  temps.  L’on  percera  quelques  trous  à leur  extré* 


CINQUIÈME  LEÇON. 

mité  inférieure  pour  y passer  l’ardillon  de  la  boucle  j et 
on  tiendra  ces  deux  courroies  de  sept  ou  huit  pouces 
plus  longues  que  n’est  la  profondeur  de  la  table,  afin 
d’avoir  de  la  prise  pour  les  sangler  avec  facilité.  L’on 
passera  le  bout  restant  dans  une  petite  courroie  de  tra- 
verse, qui  sera  clouée  sous  la  table,  pour  éviter  toute 
chance  d’accident. 

L’on  fixe  ces  courroies,  avec  quelques  vis,  partie  en 
dessous  de  la  table , et  partie  contre  l’épaisseur  du  bois  : 
mais  il  faut  des  vis,  et  non  pas  des  clous.  On  vient  les 
boucler  en  devant  à deux  boucles  qui  tiennent  à une 
courroie  plus  forte  que  celles  qui  passent  sur  la  glace. 
Ces  petites  courroies  sont  fortement  attachées  sous  la 
table  par  des  vis  en  Z,  de  façon  que  la  boucle  reste 
entièrement  sous  la  table,  ou  n’arrive  tout  au  plus  que 
jusqu’à  son  bord.  Il  faut  que  les  longues  courroies,  qui 
sont  d’un  cuir  plus  souple , puissent  embrasser  l’épaisseur 
du  bois.  On  tire  fortement,  et  on  passe  l’ardillon  de  la 
boucle  ; après  quoi  on  enfile  le  restant  des  courroies  dans 
la  petite  traverse  en  cuir  dont  j’ai  parlé  plus  haut.  (Voyez 
la  figure  ZZXy  pour  la  courroie  qui  tient  la  boucle, 
planche  2 .^  ) 

Il  est  essentiel  d’ajuster  et  de  visser  d’avance  toutes  ces 
courroies  à la  table  avant  que  de  la  fixer  en  place  par  ses 
charnières  ; l’on  éprouverait  beaucoup  de  difficultés  à le 
faire  solidement  quand  une  fois  la  table  serait  en  place. 


Ij^2 


SIXIÈME  LEÇON. 


VI.=  LEÇON. 

d 

Des  Glacis  et  des  Préparations. 

L’on  nomme  proprement  glacis  ^ les  teintes  légères , 
transparentes  et  uniformément  couchées  qu’on  étend  sur 
certaines  parties  d’un  tableau  déjà  sec , et  qu’on  regarde- 
rait presque  comme  terminé , mais  qui,  aux  yeux  exercés 
de  l’artiste,  manque  encore  de  force,  d'harmonie  ou  de 
chaleur  dans  telle  ou  telle  partie. 

C’est  par  le  moyen  de  ces  glacis  que,  sans  perdre  la 
peinture  du  dessous  ni  aucun  des  détails  du  tableau,  l’on 
parvient  à modifier  le  ton  de  couleur  de  quelques  parties 
de  son  ouvrage , soit  en  donnant  plus  de  vigueur  sur  les 
devants  ou  les  plans  les  plus  avancés , soit  en  réchauffant 
ou  refroidissant  telles  autres  parties  dont  on  se  promet 
un  meilleur  effet  général. 

Ainsi,  par  ces  glacis,  qui  ne  se  font,  comnfe  on  l’a 
déjà  dit,  qu’avec  des  couleurs  d’une  nature  légère  et 
transparente,  l’on  parvient  à corriger  les  choses  qui 
pèchent  par  la  localité  du  ton.  C’est  faire , avec  des  cou- 
leurs à l’huile,  ce  qu’on  fait  à l’aquarelle  par  des  las^is ^ 
en  procédant  par  teintes  uniformes  et  plates,  sans  faire 
aucun  détail,  ce  qui  n’empêche  point  de  voir  à travers 
ces  glacis  tous  les  travaux  déjà  existans,  dont  on  modifie 
seulement  la  teinte;  en  sorte  que,  si  l’on  n’est  pas  satis- 
fait du  ton  d’un  glacis  que  l’on  vient  d’étendre  sur  une 
partie  quelconque , on  l’enlève  avec  de  la  mie  de  pain , 
et  Fon  en  substitue  un  autre  plus  analogue  à ce  qu’on 


SIXIÈME  LEÇON.  il\Z 

désire.  Mais  il  faut  éviter  de  laisser  séjourner  long-temps 
le  glacis  que  vous  voulez  enlever  j autrement  vous  ne 
pourriez  plus  TefTacer  sans  endommager  Ja  peinture,  soit 
parce  qu’il  serait  déjà  trop  sec,  soit  parce  qu’il  aurait 
attendri  les  couleurs  du  dessous  : en  général , il  faut  se 
décider  au  bout  d’une  demi -heure,  ou  d’une  heure  au 
plus  tard , surtout  quand  on  emploie  des  couleurs  qui  de- 
mandent beaucoup  d’huile  grasse. 

Pour  enlever  un  glacis  dont  vous  êtes  mécontent,  vous 
roulerez  de  la  mie  de  pain  rassis  par-dessus  avec  la  paume 
de  la  main  5 et  si  vous  craignez  que  cette  mie  de  pain  ne 
vienne  à s’attacher,  en  se  répandant,  sur  d’autres  glacis 
frais,  vous  donnerez  l’inclinaison  nécessaire  à votre  ta- 
bleau pour  éviter  cet  inconvénient,  de  façon  à ce  que  les 
miettes  tombent  immédiatement  par  terre,  ou  sur  une 
partie  sèche  du  tableau.  Quand  vous  verrez  que  la  mie 
de  pain  n’est  plus  ternie  par  le  glacis  que  vous  enlevez , 
et  quelle  reste  nette  et  propre , vous  essuierez  avec  pré- 
caution cette  place,  et  vous  étendrez  un  nouveau  glacis 
dessus,  en  corrigeant  vôtre  teinte  dans  ce  quelle  vous 
a paru  avoir  de  défectueux. 

Il  est  même  beaucoup  de  cas  où,  sans  se  donner  l’en- 
nui d’enlever  un  premier  glacis,  on  peut  en  modifier  le 
ton  par  l’addition  d’une  autre  couleur  plus  ou  moins 
opposée  à la  première  teinté , qui , en  se  mêlant  avec 
celle  que  l’on  vient  d’étendre,  donnera  le  ton  que  l’on 
cherchait.  Ainsi , par  exemple , si  la  première  teinte  paraît 
trop  verdâtre,  on  couche  vite,  et  très -légèrement,  par- 
dessus tout  le  glacis  un  peu  de  laque  pure , ou  telle  autre 
couleur  encore  plus  analogue  au  ton  que  l’on  veut  attein- 
dre : elle  atténuera  bientôt  le  vert.  Si , au  contraire , le 


l44  SIXIÈME  LEÇON. 

premier  glacis  est  trop  roussâtre , on  glace  par-desSns  avec 
de  l’outremer  pur^  si  c’est  un  plan  déjà  un  peu  éloigné; 
ou  bien  on  glace  avec  du  noir,  et  meme  du  bleu  de 
Prusse,  si  l’objet  est  sur  un  plan  rapproché  de  l’œil. 

On  ne  doit  pourtant  pas  abuser  de  ce  moyen  ; il  aurait 
de  graves  inconvéniens , attendu  que  la  quantité  d’huile 
grasse  que  l’on  est  obligé  d’employer  pour  presque  tous 
les  glacis  en  général,  se  trouverait  surabondante,  rela- 
tivement au  peu  de  couleur  que  l’on  étend , ce  qui  les 
ferait  noircir  avec  le  temps  : c’est  pour  cette  raison  qu’il 
ne  faut  faire  ces  glacis  qu’avec  le  moins  de  couleur  et 
d’huile  possible. 

Néanmoins,  ne  craignez  pas  d’en  faire  usage  dans  toutes 
les  parties  obscures  et  qui  doivent  être  vigoureuses , comme 
dans  les  plis  de  draperies  privés  du  jour,  dans  des  touffes 
d’arbres , dans  les  terrains , les  rochers , l’architecture  et 
les  fonds  de  chambre  ; servez-vous-en  aussi  pour  donner 
de  la  profondeur  dans  les  touffes  des  cheveux , ou  bien 
pour  donner  une  couleur  profonde  et  transparente  à de 
beaux  bois  de  njeubles  : mais  évitez,'  autant  que  possible, 
de  faire  usage  des  glacis  sur  des  parties  qui  doivent  rester 
toujours  vives,  pures  et  lumineuses,  telles  que  les  jours 
des  chairs,  les  beaux  ciels,  les  linges  fins  et  blancs,  et  les 
extrêmes  lointains  d’un  paysage. 

Vous  pourrez  cependant  glacer  certaines  ombres  des 
chairs , des  linges , et  de  quelques  parties  des  draperies 
de  couleur  vive  et  claire,  afin  d’arriver  à l’harmonie  du 
tout  ensemble  ; mais  toujours  avec  beaucoup  de  circons- 
pection. 

Il  est  des  cas  aussi  où  l’on  peut  hasarder  de  glacer 
telle  partie  d’un  ciel  rembruni  et  orageux  , ainsi  que  quel- 


SIXIÈME  LEÇON.  1 

ques  portions  du  troisième  ou  quatrième  plan  d'un  paysagCj 
pourvu  toutefois  qu’il  ne  soit  pas  de  ceux  qui  participent 
déjà  sensiblement  à la  teinte  bleuâtre  de  l’air  et  du  ciel  ; 
mais  ces  cas  sont  rares  j et  il  faut  éviter  d’avoir  recours 
aux  glacis  j dans  la  crainte  de  faire  des  taches  j qui  biu- 
nissent  toujours  de  plus  en  plus  j à cause  de  l’huile  grasse, 
et  qui  finissent  par  rompre  l’harmonie. 

J’ai  dit,  en  commençant  cet  article,  que  les  glacis  ser- 
vent à modifier  tous  les  tons  dont  on  est  peu  satisfait  5 il 
est  essentiel  d’entrer  sur  ce  point  dans  quelques  explica- 
tions. L’on  parvient  facilement  à refroidir  un  ton  trop 
roux  par  un  glacis  plus  ou  moins  bleuâtre,  grisâtre  ou 
verdâtre , ou  bien  à réchauffer  un  dessous  trop  froid  pai 
des  glacis  plus  ou  moins  orangés  , rougeâtres  ou  rous- 
sâtres  : cela  réussit  pour  des  plans  rapprochés.  Mais  sup- 
posons que  vous  ayez  l’intention  de  rendre  un  plan  ou  un 
objet  de  votre  tableau  non-seulement  plus  gris,  mais  aussi 
plus  clair,  c’est-à-dire  plus  léger,  plus  lumineux,  cela  ne 
réussit  presque  jamais  bien,  parce  qu’il  faut  que  vous  mé- 
langiez dans  votre  teinte  quelque  couleur  claire  et  opaque, 
comme  du  blanc  ou  du  jaune  de  Naples;  or,  ces  couleurs, 
opaques  et  lumineuses  par  elles-mêmes,  font  sur  des  teintes 
plus  obscures  un  efî’et  désagréable,  et  tel  à peu  près  que 
celui  que  produirait  une  couche  de  poussière. 

Ce  procédé  ne  peut  réussir  que  pour  peindre  un  brouil- 
lard, de  la  fumée,  ou  un  torrent  de  poussière  s’élevant 
dans  l’air  ; mais  dans  ces  sortes  d’eflets  il  ne  faut  employer 
que  des  tons  grisâtres  , bleuâtres , et  très  - rarement  le^ 
mélanger  de  jaune , parce  que  cette  couleur  vient  trop  à 
l’œil,  étant  plus  brillante  que  le  blanc  même. 

Si  donc  vous  jugez  à propos  d éclaircir  un  plan  rap- 


10 


1 46  SIXIÈME  LEÇON. 

proche , il  faut  vous  résoudre  à repeindre  cette  place  d une 
manière  assez  empâtée  pour  couvrir  totalement  le  dessous, 
et  non  pas  en  glacis;  mais,  pour  faciliter  ce  travail,  vous 
préparerez  le  dessous  comme  nous  l’indiquerons  dans 
l’article  Préparations, 

Quoique  je  vienne  de  me  servir  de  l’expression  m- 
pdter^  pour  repeindre  une  partie  qu’on  veut  rendre  moins 
obscure , gardez-vous  d’y  mettre  trop  d’épaisseur  de  cou- 
leur ; cela  occasionnerait  une  discordance  fort  désagréable 
dans  l’ensemble  de  l’ouvrage  : cette  partie,  ayant  plus 
d’épaisseur  de  couleur  que  les  autres , présenterait  à l’œil 
une  saillie  réelle  sur  la  toile,  ce  qui  ferait  le  plus  mau- 
vais effet. 

Observez  donc , en  repeignant  une  partie  isolée , de  ne 
l’empâter  que  juste  ce  qu’il  sera  nécessaire  pour  couvrir 
le  dessous,  sans  que  votre  retouche  devienne  néanmoins 
louche  et  nuageuse,  mais  aussi  sans  quelle  présente  une 
élévation  de  couleur  qui  puisse  être  sensible  à l’œil. 

Cette  retouche , une  fois  sèche , vous  laissera  la  liberté 
d’y  revenir  encore  avec  des  glacis,  si  cela  vous  paraît 
nécessaire,  ainsi  que  d’y  piquer  quelques  touches  spiri- 
tuelles en  rehauts  clairs. 

Mais  on  doit  bien  retenir  ceci  : en  fait  de  glacis,  il 
faut  toujours  les  faire  d’une  teinte  plus  obscure  que  le 
dessous,  et  jamais,  ou  presque  jamais,  n’opérer  en  sens 
contraire.  C’est  pourquoi  il  est  bon  de  tenir,  en  général, 
les  ébauches  d’un  ton  plus  clair  et  un  peu  plus  lumineux 
que  l’objet  ne  doit  être,  afin  qu’en  revenant  par-dessus 
avec  les  préparations  et  les  glacis,  on  ne  rembrunisse  pas 
trop  l’ensemble  et  toute  l’harmonie  générale  du  tableau. 
Ce  procédé  réussirait , si  l’on  avait  la  ridicule  prétention 


SIXIÈME  LEÇON.  l47 

d imiter  une  très-vieille  peinture  enfumée  ^ ce  qui  n’arrive 
que  trop  souvent,  sans  que  le  copiste  se  donne  la  peine 
de  réfléchir  que,  si  l’original  qu’il  copie  avait  été  peint 
d’abord  aussi  brun  qu’il  l’est  devenu  avec  le  temps , on  n’y 
verrait  presque  plus  rien  aujourd’hui,  tant  il  serait  obscur. 
C’est  à quoi  le  copiste  doit  s’attendre  pour  son  propre 
ouvrage,  s’il  s’obstine  à enfumer  ses  teintes  et  à peindre 
un  tableau  tout  frais  comme  s’il  avait  déjà  deux  siècles. 

Liste  des  Couleurs  assez  diaphanes  pour  en  faire 
des  glacis  et  des  préparations, 

1 Les  laques  n.'"®  1 1 et  12^ 

2 Les  outremers  n.°®  1 5 et  1 6 ; 

3. ”  Tous  les  noirs  de  nature  légère; 

4. °  La  laque  de  Venise  brûlée,  ou  le  carmin  brûlé, 

n.°  1 3 , pour  les  grandes  forces  ; 

5 Le  bleu  de  Prusse  n."  1 7 ; 

6.°  Les  deux  terres  de  Sienne  n.'’®  20  et  2 1 ; 
L’asphalte,  ou  bitume  de  Judée,  n.“  24; 

8. "  La  terre  de  Cassel  n.°  26  (rarement,  elle  noircit 

trop  ) ; 

9. "  Le  brun  de  Prusse  calciné  n.*’  22, 

10. *’  Le  brun  de  Prusse  anglais  n.**  2 3 (ce  brun  n’est  pas 

très-utile,  on  peut  aisément  s’en  passer); 

11. ”  Le  brun  composé  n.°  2 7 ; 

12. °  Le  jaune  indien  11.'’  6 ; 

13. °  Le  vert-de-gris  en  aiguilles  n.°  37  (mais  très-rare- 

ment) ; 

14. °  Les  laques  vertes  n.°  38  (si  elles  sont  sobdes*). 


I La  laque  11.“  38  noircit  ; il  faut  la  retrancher. 


î48  SIXIÈME  LEÇON. 

Il  est  beaucoup  de  cas  où  l’on  peut  faire  des  glacis 
avec  les  ocres,  comme  dans  le  brun  composé  n.°  27. 
On  peut  les  employer  pures  lorsque  le  jaune  indien  don- 
nerait une  teinte  trop  brillante , et  trop  de  vigueur  à des 
arbres,  des  terrains,  des  rochers,  etc.  5 mais  évitez  de 
glacer  avec  des  couleurs  trop  opaques. 

Des  Préparations. 

Faire  une  préparation  sur  une  première  ébauche,  bien 
sèche,  c’est  étendre  une  teinte  légère  sur  telle  ou  telle 
partie  d’un  tableau  qu’on  repeint  pour  la  seconde  fois. 
Cette  teinte  doit  être  couchée  aussi  mince  et  aussi  légère 
qu’un  glacis,  et  l’on  a soin  de  composer  sa  teinte  d’un 
ton  local , analogue  à la  partie  qu’on  veut  repeindre.  Cet 
usage  est  très-généralement  suivi  par  les  meilleurs  artistes. 
Ces  préparations  ont  l’avantage  de  corriger  Y embu  ' d’une 
ébauche,  et  par  conséquent  de  faire  voir  plus  distincte- 
ment ce  qu’il  y a à recorriger  au  ton  local  de  la  partie 
que  vous  repeignez,  et,  de  plus,  ces  préparations  onc- 
tueuses facilitent  le  travail  qu’on  fait  dessus,  en  ce  que 
le  peintre  ne  travaille  pas  à sec^^  et  que  tous  les  détails 
qu’il  exprime  n’ont  rien  de  cette  sécheresse  cernée  qui 
est  si  contraire  au  bon  effet  de  la  peinture. 


1 On  appelle  embu  d’un  tableau  à l’huile , les  parties  qui  ont  un  aspect 
plus  terne  et  plus  grisâtre  que  le  vrai  ton  de  l’ébauche  ne  l’est  réelle- 
ment , mais  qui  paraissent  opaques  et  mattes , quand  la  couleur  est  bien 
sèche. 

2 Repeindre  h sec , signifie  coucher  une  couleur  quelconque  sur  une 
partie  très-sèche  sans  y étendre  préalablement  une  préparation , ou  sans 
la  frotter  d’un  peu  d’huile. 


SIXIÈME  LEÇON.  l^g 

Il  est  essentiel  de  bien  composer  les  tons  de  ces  prépa- 
rations, pour  lesquelles  il  est  impossible  de  donner  des 
directions  positives , puisque  cela  dépend  non-seulement 
de  l’objet  qu’on  peint  actuellement,  mais  aussi  du  ton 
que  l’on  a à corriger  ou  à modifier  dans  l’ébaucbe  quon 
repeint. 

S’il  arrive  que  le  ton  local  de  la  première  ébauche  soit 
juste,  ce  qui  a lieu  assez  souvent,  vous  y couchez  une  très- 
légère  préparation , composée  de  façon  à ne  pas  changer 
le  ton  du  dessous,  et  vous  conservez  le  précieux  avan- 
tage de  peindre  moelleusement  les  détails  que  vous  ajoutez 
à votre  première  ébauche , sans  perdre  la  localité  du  ton 
dont  vous  êtes  satisfait. 

Il  arrive  fréquemment  aussi  qu’on  laisse  voir  çà  et  là 
l’ébauche  à travers  cette  légère  préparation  (et  l’on  a raison 
de  le  faire) , lorsque  certaines  parties  d’une  ébauche  sont 
heureusement  préparées,  et  quelles  sont  d’un  ton  assez 
juste  et  assez  fin  pour  qu’on  désire  les  conserver.  Dans 
ce  cas , vous  n’exprimez  que  certains  détails  avec  plus  de 
précision , soit  en  touches  fortes , soit  en  touches  claires , 
et  vous  laissez  tout  le  reste  comme  un  fond  et  un  ton 
local  dont  vous  êtes  satisfait.  Cette  manière  est  également 
applicable  à beaucoup  de  choses,  surtout  dans  les  paysages, 
l’architecture , et  même  les  draperies , lorsqu’après  avoir 
étendu  une  préparation,  la  teinte  vous  a bien  réussi,  et 
quelle  porte  le  ton  juste  que  vous  cherchiez j mais  il  ne 
faut  jamais  étendre  de  préparation  sur  les  ciels  ni  sur  les 
grands  jours  des  chairs;  ce  sont  des  parties  qu’on  ne 
saurait  tenir  trop  pures  et  trop  lumineuses  ; il  faut  même 
éviter,  autant  que  possible,  de  les  enduire  d’huile  et  de 
les  trop  remanier,  parce  que  cela  fait  changer  les  cou- 


l5o  SIXIÈME  LEÇOIS. 

leurs  J en  leur  donnant,  au  bout  de  peu  de  temps,  une 
teinte  rousse  et  malpropre.  ^ 

Les  préparations  ont  le  grand  avantage  de  laisser  voir 
l’ébauche  comme  si  elle  venait  d’être  fraîchement  peinte  j 
en  sorte  qu’on  peut  modifier  les  tons  avec  connaissance 
de  cause;  de  plus,  les  détails  qu’on  repeint  par-dessus  se 
lient  et  s’amalgament  parfaitement  avec  les  dessous,  sans 
devenir  jamais  ni  maigres  ni  cernés,  parce  qu’ils  se  mêlent 
un  peu  avec  la  préparation  générale,  ce  qui  constitue  le 
moelleux  et  la  belle  harmonie  d’un  tableau^ 

Je  suppose , par  exemple , que  vous  ayez  à repeindre 
un  morceau  d’architecture  ; la  légère  préparation  que  vous 
glacez  sur  votre  ébauche , vous  laisse  voir  toutes  les  lignes 
que  vous  avez  tracées,  et  en  même  temps  vous  offre 
l’ébauche  comme  étant  fraîchement  peinte.  Vous  prenez 
alors,  au  bout  de  la  brosse  ou  d’un  fort  pinceau,  les 
diverses  couleurs  diaphanes  que  vous  jugez  être  néces- 
saires pour  modifier  à votre  gré  le  ton  local  de  votre 
masse  d’architecture,  et  en  mettant  une  couche  plus  ou 
moins  forte  de  cette  préparation  dans  les  ombres , ou  dans 
tous  les  endroits  qui  vous  paraissent  l’exiger,  vous  tra- 
vaillez presque  à coup  sûr,  et  vous  parvenez  ainsi  au  degré 
de  force  nécessaire  pour  qu’elle  se  détache  et  s’enlève 
convenablement  du  fond  qui  l’avoisine.  Comme  d’ailleurs 
toutes  les  couleurs  dont  on  se  sert  pour  les  préparations 
sont  d’une  nature  d’autant  plus  transparente  qu’on  ne  les 
étend  que  très -minces  et  sans  beaucoup  d’huile,  vous 
profitez  de  tous  les  dessous  de  l’ébauche  pour  les  perfec- 

I Voyez  cependant  la  9.®  leçon , où  j’indique  une  espèce  d’huile  blanchie  ^ 
propre  à retoucher  certaines  parties  des  chairs  sans  les  repeindre  partout , 
et  sans  que  ces  parties  repeintes  forment  des  taches. 


SIXIÈME  LEÇON.  1 5 I 

donner,  sans  rien  perdre  de  ce  qui  mérite  d’étre  respecté 
et  conservé. 

Si,  pour  ces  préparations,  au  lieu  de  couleurs  trans- 
parentes, on  se  servait  de  couleurs  lourdes  et  opaques, 
on  perdrait  presque  entièrement  le  Iruit  du  premier  tra- 
vail, et  l’on  ne  ferait  guère  qu’une  seconde  ébauche  sur 
la  première-,  d’ailleurs  ces  épaisseurs  de  couleur  rendraient 
l’ouvrage  lourd,  et  l’on  serait  encore  obligé  d’y  revenir 
avec  des  glacis,  pour  recorriger  tout  ce  qui  n’aurait  pas 
été  peint  d’un  ton  fin  et' juste. 

Au  surplus,  je  dois  prévenir  les  commençans  que  les 
préparations  dont  on  vient  de  parler  n’exigent  pas  d’étre 
couchées  et  étendues  avec  autant  de  soin  et  d’uniformité 
que  les  glacis , parce  qu’étant  appelés  à repeindre  sur  ces 
préparations  avec  des  couleurs  de  toute  espèce  plus  ou 
moins  opaques , surtout  dans  les  parties  éclairées , il  serait 
superflu  d’y  mettre  le  meme  soin.  Il  est  meme  beaucoup 
de  cas,  particulièrement  dans  les  paysages,  où  les  traces 
de  la  brosse  et  les  inégalités  qu  elles  présentent  produisent 
d’agréables  négligences,  que  l’œil  et  le  tact  d’un  habile 
artiste  se  gardent  bien  de  mépriser;  il  profite,  au  con- 
traire, de  tous  les  hasards  heureux  que  fait  naître  sous 
ses  doigts  une  brosse  facile.  C est  en  quoi  les  peintres 
flamands  ont  excellé  : mais  il  faut  être  avancé  dans  l’art, 
et  en  user,  comme  eux,  avec  discernement.  Gardez-vous 
surtout  de  les  rechercher  avec  aflectation  ; autant  vaudrait 
tenter  de  former  de  jolies  figures,  en  jetant  du  plomb 
fondu  dans  de  l’eau  : la  meilleure  ne  vaudrait  pas  un 
bon  hasard. 

Je  dois  dire  en  passant  que  les  préparations  propre- 
ment dites  exigent  moins  d'huile  grasse  que  les  glacis. 


1 5^  SIXIÈME  LEÇON. 

^attendu  cpie , comme  on  revient  par-dessus  avec  des  cou- 
leurs plus  ou  moins  opaques , et  siccatives  de  leur  nature , 
il  n’est  pas  à craindre  que  l’ouvrage  ne  sèche  pas.  D’ail- 
leurs, l’expérience  démontre  que  plus  une  couleur  est 
empâtée,  c’est-à-dire  couchée  avec  une  certaine  épais- 
seur, plus  eUe  est  prompte  à sécher;  et  qu’au  contraire, 
plus  la  teinte  est  mince  et  légère , moins  elle  sèche  faci- 
lement, si  l’on  n’y  ajoute  pas  beaucoup  d’huile  grasse, 
ce  qui  est  souvent  un  grand  inconvénient. 

Tenez-vous  dans  Un  juste  milieu  : employer  trop  ou 
trop  peu  de  couleur  devient  nuisible.  On  voit  des  jeunes 
gens  qui  empâtent  leurs  tableaux  comme  ferait  un  maçon. 
Il  est  vrai  que  Rembrant  et  d’autres  grands  coloristes  ont 
souvent  mis  de  grandes  élévations  de  couleur  dans  leurs 
ouvrages  ; mais  qu’on  ne  s’y  trompe  pas  ; ce  n’est  pas  en 
cela  qu’ils  sont  admirables.  Ces  grands  maîtres  n’ont  point 
eu  l’intention  de  faire  de  leurs  tableaux  des  bas-rebefs 
coloriés  ; ils  étaient  trop  savans  pour  goûter  un  si  mau- 
vais genre  : mais,  sévères  envers  eux-mêmes,  ils  ne  se 
sont  pas  contentés  facilement  sur  l’effet  de  leurs  ouvrages 
et  la  vérité  de  leur  coloris  ; c’est  pourquoi  ils  ont  peint 
et  réempâté  souvent  leurs  tableaux  jusqu’à  entière  satis- 
faction : voilà  ce  qui  a produit  ces  hauteurs  de  couleurs 
quelquefois  excessives.  S’ils  eussent  trouvé  d’emblée  le  ton 
juste,  ils  s’y  seraient  arrêtés,  s’exemptant  de  ces  tâton- 
nemens  pénibles  et  de  ces  retouches  multipliées  qui, 
amoncelées  les  unes  sur  les  autres , ont  enfin  produit  des 
saillies  de  couleur  fort  peu  agréables  à l’œil  , et  que  même 
on  appelle  vulgairement  des  croûtes^  quand  elles  n’ont 
d’autre  mérite  que  leur  épaisseur. 

Une  grande  élévation  de  couleur  sur  un  point  donne 


SIXIÈME  LEÇON.  l55 

du  piquant  à une  grande  lumière , il  est  vrai;  mais  aussi 
elle  produit  une  ombi  e qui  fait  manquer  le  résultat  qu  on 
s’en  était  promis  : une  ombre  au  milieu  de  la  plus  grande 
lumière  du  front,  ou  du  nez,  produit  un  effet  plus  désa- 
gréable à l’œil,  que  le  côté  brillant  de  cette  touche  épaisse 
n’en  produit  un  favorable  à l’illusion  et  au  relief.  Posons 
en  principe  qu’il  ne  faut  pas  copier  les  grands  maîtres  par 
leurs  côtés  défectueux,  ce  qui  est  toujours  facile,  mais 
s’efforcer  d’arriver  aux  mêmes  effets  sans  rechercher  le 
mécanisme,  quelquefois  fautif,  de  leur  manière. 

Un  habile  homme,  enfin,  sait  tirer  parti  de  tout,  et 
même  d’une  faute.  Un  commençant  ne  trouve  dans  son 
talent  aucune  ressource  pour  la  réparer;  il  s’embarrasse 
de  plus  en  plus;  il  se  noie  dans  la  surabondance  de  la 
couleur  ; il  la  tourmente  et  la  salit  pour  indiquer  la  forme, 
ce  qui  rend  son  ouvrage  encore  plus  imparfait:  car,  il 
faut  le  répéter  jusqu’à  satiété,  toutes  les  couleurs  chan- 
gent et  se  ternissent  quand  elles  ne  sont  pas  employées 
franchement  et  avec  promptitude.  L’on  ne  s’en  aperçoit 
pas  d’abord  ; mais  au  bout  de  peu  de  temps  on  en  acquiert 
la  certitude. 

Ne  tombez  pas  néanmoins  d’un  excès  dans  l’autre,  et 
ne  craignez  pas  si  fort  d’empâter,  surtout  dans  les  lu- 
mières ; que  cette  crainte  ne  vous  ôte  pas  toute  liberté  et 
toute  verve , surtout  dans  les  ouvrages  d’une  grande  di- 
mension : l’ouvrage  alors  serait  froid , Hsse , monotone , 
et  ne  produirait  aucun  effet  vu  à distance. 

Les  grands  maîtres  vous  prescrivent  de  ménager  la 
couleur  dans  les  ombres , et  de  ne  pas  les  empâter  ; mais 
ils  vous  recommandent  de  peindre  grassement  et  d em- 
pâter sufiTisaniment  vos  lumières,  particulièrement  les 


1 54  SIXIÈME  LEÇON. 

parties  brillantes  j comme  sont  dans  les  chairs  la  partie 
du  front  la  plus  éclairée , les  luisans  du  nez , la  poitrine  j 
les  épaules,  etc.,  ainsi  que  toutes  celles  qui  sont  très- 
lumineuses  et  reluisantes. 

Quant  aux  draperies , particulièrement  celles  de  grosse 
étoffe  (si  toutefois  vous  travaillez  sur  un  premier  plan), 
empâtez  aussi  les  lumières  ; que  votre  brosse  soit  bien 
nourrie  de  couleur,  ainsi  que  quand  vous  toucherez  les 
angles  des  métaux,  des  bois  polis,  et  les  luisans  des  verres 
et  des  terres  vernies , etc.  : mais  donnez  ces  touches  fran- 
chement et  spirituellement.  Si  vous  peignez  un  paysage , 
ne  craignez  pas  non  plus  de  nourrir  grassement  les  détails 
éclairés  des  premiers  plans,  comme  les  terrasses,  les 
mousses,  les  pierres,  les  rochers,  etc. , et  exprimez  l’aspé- 
rité et  les  dehors  raboteux  de  tous  ces  objets  par  un  ma- 
niement de  brosse  pittoresque , inégal  et  hbre  ; mais  ne 
mettez  jamais  des  épaisseurs  de  couleur  dans  les  ombres, 
et  dans  les  parties  tournantes  et  fuyantes. 

La  raison  de  ce  précepte  est  simple.  Si  vous  mettez 
des  touches  épaisses  et  saccadées  dans  les  ombres,  le  jour 
s’arrêtera  dessus  et  contrariera  l’effet , si  juste  que  soit  le 
ton  de  l’ombre  ^ tandis  que , si  vous  étendez  votre  cou- 
leur d’une  manière  unie , elle  paraîtra  une  chose  privée 
du 'jour,  sans  rien  perdre  de  sa  belle  transparence.  D un 
autre  côté,  vos  lumières  étant  traitées  grassement,  et  d’un 
maniement  de  brosse  peu  uniforme , ces  petites  inégalités 
de  couleur,  surtout  dans  les  armures,  dans  les  troncs 
d’arbres , les  pierres  et  les  grandes  plantes  des  devants , 
rassembleront  des  rayons  de  lumière  qui  contrasteront 
merveilleusement  avec  les  teintes  lisses  et  unies  des  om- 
bres et  des  trous  profonds. 


SIXIÈME  LEÇON.  l55 

Empâtez  aussi  sans  trop  de  timidité  les  brillans  des 
eaux  écumantes,  ainsi  que  les  objets  qui  ne  sont  que  des 
accessoires , et  surtout  les  luisans  des  corps  polis  : ces  sortes 
de  touches  produisent  beaucoup  d’effet , pourvu  toutefois 
qu’elles  soient  franches,  faites  librement,  avec  sentiment, 
et  posées  bien  à leur  place.  Consultez  sur  ce  point  les 
tableaux  flamands  : Tenier,  surtout,  a peint  ces  sortes  de 
touches  avec  la  plus  grande  vérité,  et  sans  qu’elles  aient 
trop  d’épaisseur  de  couleur. 

Il  faut,  pour  ainsi  dire,  que  la  petite  élévation  de 
couleur  que  comporte  une  touche  lumineuse  soit  un 
résultat  spontané  : on  doit  y voir  l’inspiration  ; elle  ne 
doit  jamais  être  reprise  ni  retouchée  ; qui  dit  une  touche, 
dit  un  seul  coup  de  pinceau  hardi  et  nerveux , large  ou 
délicat.  C’est  ainsi  qu’on  parvient  à caractériser  la  forme 
et  la  nature  de  l'objet  qu’on  veut  représenter  : or,  une 
touche  arrangée , reprise  et  léchée , n’est  plus  une  touche  ; 
elle  a perdu  ce  qui  en  fait  l’essence  et  le  mérite , l expres- 
sion  spontanée  d’un  coup  de  pinceau  spirituel,  libre  et 
savant. 

Tout  ce  qu’on  fait  hardiment  et  comme  à la  volée, 
prend  un  air  élégant  et  gracieux  : c’est  une  vérité  d’ex- 
périence que  l’on  ne  saurait  nier. 

Si  l’on  trace  un  ornement  ou  une  lettre  majuscule  à 
main  levée,  l’ouvrage  a toujours  plus  d’élégance,  malgré 
ses  imperfections,  que  celui  qu’on  aura  tracé  pénible- 
ment et  posément  avec  toute  l’attention  et  la  svmétrie 
possible.  Il  en  est  de  même  d’une  touche  hardie.  Qu’on 
l’exécute  avec  le  pinceau , le  crayon  ou  la  plume , elle  a 
je  ne  Sais  quoi  d’attrayant  et  de  spirituel  qui  décèle  d'au- 
tant mieux  le  talent  et  l’intention  de  celui  qui  l’a  faite, 


i56 


SIXIÈME  LEÇON. 

qu’il  a mis  moins  d’hésitation  à la  produire  : il  semble 
que  le  sentiment  de  l’artiste  passe  dans  ses  doigts  avec 
la  rapidité  du  fluide  électrique.  S’il  hésite  j s’il  s’arrête 
dans  l’espoir  de  faire  mieux , l’inspiration  se  refroidit , il 
ne  fera  pas  aussi  bien. 

Voilà  pourquoi  un  croquis  fait  par  un  homme  habile 
donne  tant  de  plaisir  à un  véritable  connaisseur  ; voilà 
encore  d’où  vient  la  difficulté , pour  ne  pas  dire  l’impos- 
sibilité, de  copier  un  croquis  spirituel,  malgré  les  négb- 
gences  et  souvent  même  les  incorrections  qui  s’y  trouvent. 
Vous  n’y  verrez  ni  un  dessin  bien  pur  ni  la  douce  har- 
monie qu’on  admire  dans  un  dessin  soigné  et  châtié  ; mais 
il  exprime  plus  de  choses  que  des  ouvrages  achevés,  qui 
ne  sont  que  le  produit  de  la  patience  dénuée  de  verve, 
de  chaleur  et  de  sentiment.  Exprimer  beaucoup  avec 
quelques  traits  de  crayon,  n’est -ce  pas  la  même  chose 
que  de  communiquer  beaucoup  d’idées  en  peu  de  mots  ? 
Or,  tout  homme  qui  peut  faire  un  croquis  ou  une  esquisse 
spirituelle,  doit  avoir  nécessairement  une  touche  spiri- 
tuelle, même  dans  ses  ouvrages  les  plus  travaillés,  si 
d’ailleurs  il  a acquis  assez  d’expérience  pour  être  maître 
du  maniement  de  la  couleur. 

Aussi  est-ce  particuhèrement  à la  nature  de  la  touche 
que  des  yeux  exercés  reconnaissent  qu’un  tableau  est  de 
tel  ou  tel  peintre,  et  avec  assez  de  certitude  pour  ne 
prendre  presque  jamais  une  copie,  aussi  bonne  quelle 
soit,  pour  un  original. 

La  touche  d’un  grand  maître  porte  un  caractère  si 
distinctif,  qu’il  est  mille  fois  plus  difficile  de  l’imiter  par- 
faitement, qu’il  ne  l’est  de  contrefaire  une  signature  ou 
une  écriture  quelconque. 


SIXIÈME  LEÇON.  iSy 

Que  Ton  ne  s’étonne  donc  plus  qu’un  original  soit 
facilement  distingué  d’une  copie  par  les  véritables  con- 
naisseurs. La  plus  grande  difficulté  consiste  dans  le  grand 
nombre  de  peintres  qu’il  faut  avoir  étudiés  j au  point  de 
s’étre  identifié  en  quelque  sorte  avec  leur  genre  et  leur 
manière  de  peindre.  Cette  étude  est  longue , et  elle  exige 
un  goût  fin  et  un  tact  naturel  : c’est  pour  cela  qu’il  est 
si  peu  de  vrais  connaisseurs. 

Un  copiste  peut  calquer  les  contours  sur  l’original  ; 
il  peut  même  imiter  assez  bien  l’effet,  la  couleur  et  les 
expressions  de  tête , s’il  est  doué  de  quelque  talent  : mais 
il  échouera  dans  la  touche,  qui  est  faine  de  foriginal. 
Je  dis  plus  : un  peintre  qui  se  copie  lui-même,  comme 
cela  arrive  souvent,  n’a  pas  le  même  abandon,  la  même 
franchise  de  touche  dans  sa  copie , par  cela  seul  qu’il  s’est 
imposé  la  tâche  de  copier,  et  qu’il  ne  travaille  plus  de 
première  inspiration.  Je  l’ai  toujours  éprouvé  moi-même, 
et  tous  mes  confrères  m’ont  avoué  avoir  été  dans  le  même 
cas. 

Qu’on  n’infère  pas  de  là  qu’il  ne  s’agit  que  d’avoir  des 
touches  libres  et  hardies  pour  produire  d’excellens  ou- 
vrages ; il  faut  que  ces  touches  soient  posées  avec  la  plus 
grande  justesse , tant  pour  la  vérité  du  ton  que  pour  la 
forme  quelles  doivent  exprimer  ; il  faut  qu’elles  ne  soient 
ni  lourdes,  ni  maigres,  ni  sèches,  mais  harmonieuses, 
moelleuses,  expressives  et  naturelles.  Que  d’analogie  dans 
les  moyens  qui  sont  à la  disposition  de  Ihomnie  pour 
communiquer  ses  idées! 

Qu’un  orateur  débite  les  phrases  les  plus  fleuries , quü 
fasse  résonner  les  mots  les  plus  harmonieux,  on  blâmera 
le  luxe  de  ses  paroles,  et  fou  n’y  verra  que  de  l'affecta- 


l58  SIXIÈME  LEÇON. 

tionj  s’il  ne  frappe  pas  notre  jugement  par  la  vérité  de 
ses  raisonnemens  et  par  la  justesse  de  ses  pensées  : l’on 
n’aura  entendu  que  des  mots.  Il  en  est  de  même  d’un 
peintre  qui  abuse  de  sa  facilité  : il  nous  éblouit  un  ins- 
tant ; mais  bientôt  nous  n’apercevons  dans  son  ouvrage 
que  le  mécanisme  de  la  main  ; il  ne  parle  point  à notre 
imagination  ; il  ne  satisfait  pas  notre  goût  : nous  lui  pré- 
férons, avec  justice,  des  ouvrages  timidement  peints, 
mais  dans  lesquels  on  découvre  des  intentions  louables  et 
des  parties  bien  étudiées. 

Travaillez  donc  long -temps*,  mûrissez,  par  l’étude  et 
la  réflexion,  votre  jugement  et  votre  talent,  avant  de  vous 
croire  capable  de  briller  par  la  liberté  du  faire  et  de  la 
touche  ; car  elle  ii’ est  que  le  résultat  du  savoir  : comme 
elle  est  la  marque  distinctive  d’un  peintre  consommé  dans 
son  art,  elle  ne  sera  jamais  l’apanage  des  commençans  ni 
des  talens  vulgaires. 

Finissons  sur  ce  sujet  par  une  observation  importante. 
Un  petit  tableau  de  chevalet,  qui  est  fait  pour  être  vu 
de  près,  ne  doit  pas  être  empâté  et  touché  avec  autant 
d’épaisseur  de  couleur  qu’un  tableau  de  grande  dimen- 
sion : le  genre  et  le  plus  ou  moins  de  délicatesse  du  tra- 
vail doivent  être  proportionnés  à la  grandeur  du  sujet  et  à 
la  distance  d’où  il  doit  être  vu.  On  sent  combien  il  serait 
déraisonnable  de  traiter  de  même  un  tableau  de  quinze 
ou  vingt  pouces  et  un  autre  de  quinze  ou  vingt  pieds. 
La  manière  doit  être  beaucoup  plus  délicate  dans  le  pre- 
mier, et  beaucoup  plus  large  dans  le  second;  sans  quoi 
l’un  ferait  un  effet  très -raboteux  et  très -désagréable  à 
l’œil,  qui  doit  s’en  approcher  de  très -près,  et  l’autre 


SIXIÈME  LEÇON.  ] JfJ 

perdrait  beaucoup  de  son  nerf  et  de  son  effet  ^ ne  devant 
être  jugé  que  d’assez  loin.  ^ 


1 L’on  s’accorde  généralement  k dire  que  la  distance  où  le  spectateur 
doit  se  placer  pour  voir  un  tableau  et  en  bien  juger,  est  de  deux  fois  sa 
dimension.  D’après  cette  règle,  les  peintres  peuvent  aisément  calculer  le 
degré  de  fini  ou  de  large  qu’ils  doivent  donner  à leurs  ouvrages  pour 
obtenir  tout  l’effet  qu’ils  en  attendent.  11  faut  aussi  que  le  peintre  calcule 
d’avance,  à quelle  élévation  l’on  mettra  son  tableau , afin  qu’il  place  son 
point  de  vue  convenablement  et  de  manière  à ce  que  tous  les  objets  pa- 
raissent ce  qu’ils  doivent  être,  et  que  l’effet  de  la  perspective  en  soit 
agréable  et  naturel. 

Les  spectateurs  myopes , qui  ne  peuvent  pas  jouir  de  l’ensemble  d’un 
tableau  à la  distance  indiquée , ne  doivent  pas  s’obstiner  à les  regarder  à 
l’œil  nu  ; ils  doivent  prendre  des  lunettes  concaves , et  se  placer , comme 
les  autres,  à la  distance  la  plus  avantageuse,  pour  bien  juger  de  l’ensemble 
et  de  l’effet  du  tableau  ; comme  aussi  le  peintre  lui-mème,  s’il  est  myope, 
doit  juger  de  l’effet  général  de  son  tableau  avec  des  lunettes  qui  lui  per- 
mettent de  le  voir  de  loin  ; et  s’il  a la  vue  très -longue  et  forte,  il  doit 
prendre  des  précautions  pour  ne  pas  tomber  dans  des  détails  trop  minu- 
tieux et  trop  secs.  Pour  éviter  ce  défaut,  il  doit  adoucir  tout  ce  qui  lui 
paraîtra  trop  prononcé  et  trop  détaillé  relativement  à l’harmonie  générale. 


i6o 


SEPTIÈME  LEÇON. 


YIV  LEÇON. 

Maniéré  de  brûler  la  Laque  de  Venise  ou 
le  Carmin  pour  les  rendre  plus  foncés 
et  leur  donner  en  même  temps  une  qua- 
lité beaucoup  plus  solide. 

J’ai  déjà  dit,  je  crois 5 que  peu  de  laques  sont  propres 
à être  brûlées  ; il  faut  donc  faire  des  essais  de  toutes  celles 
qu’on  pourra  se  procurer,  jusqu’à  ce  qu’il  s’en  trouve 
une  qui  devienne  pourpre  très -foncé  sans  prendre  une 
teinte  grisâtre. 

Les  belles  laques  de  Venise,  ou  celles  qu’on  fabrique 
ailleurs  sous  ce  nom , sont  ordinairement  les  meilleures. 
Elles  doivent  être  un  produit  de  la  cocheniUe,  ainsi  que 
le  bon  carmin;  mais,  comme  on  vend  partout  pour  de 
bonnes  laques  ou  de  bons  carmins  des  couleurs  qui  ne 
sont  souvent  tirées  que  des  bois  de  teinture  ou  de  drogues 
qui  n’en  peuvent  fournir  de  solides , j’invite  les  personnes 
qui  voudront  se  procurer  la  belle  teinte  que  j’indique  ici, 
de  faire  des  essais  en  petite  dose,  avant  que  d’en  faire 
une  emplette  un  peu  considérable. 

Prenez  une  cuiller  à soupe  d’argent  ; placez-la  sur  des 
charbons  ardens,  et  jetez-y  votre  laque  ou  votre  carmin 
réduit  en  poudre.  Remuez , sans  interruption , la  couleur 
avec  un  petit  bâton  de  bois  dur  ; il  s’en  exlialera  bientôt 
une  fumée  de  mauvaise  odeur,  que  vous  éviterez  de 


SEPTIEME  LEÇON.  1 0 1 

respirer.  Souffliez  légèrement  sur  les  charbons,  sans  faire 
entrer  de  la  cendre  dans  la  cuiller  ; mais  maintenez  un  feu 
vif,  en  remuant  toujours  la  couleur,  jusqu’à  ce  qu  elle  de- 
vienne d’un  beau  brun  foncé  et  pourpré  couleur  d’œillet  ; 
alors  retirez  la  cuiller  du  feu.  La  couleur,  en  se  refroi- 
dissant, devient  moins  foncée  -,  c’est  pourquoi  il  ne  faut 
pas  craindre  de  la  voir  devenir  très -sombre  sur  le  feu. 
N’attendez  pas  néanmoins  qu’elle  prenne  feu  ; cela  la  gâ- 
terait tout-à-fait,  et  la  réduirait  en  mauvais  charbon: 
retirez -la  à temps,  et  versez -la  dans  une  assiette  bien 
nette  et  qui  n’ait  jamais  contenu  de  graisse.  Vous  verrez 
si  elle  est  parvenue  à son  point.  Si  vous  ne  la  trouvez 
pas  assez  brune,  remettez -la  sur  le  feu  dans  la  cuiller. 
Si  votre  laque  est  de  bonne  qualité,  vous  obtiendrez 
une  couleur  qu’on  ne  peut  imiter  par  aucun  mélange  : 
elle  aura  toutes  les  qualités  et  presque  la  solidité,  ainsi 
que  la  teinte , du  précipité  d’or  de  Cassius , dont  on  fait 
usage  en  miniature,  et  dont  on  compose  le  pourpre  en 
émail.  Mais  la  laque  ne  pourrait  point  servir  à l’usage 
des  émaux. 

Cette  couleur,  ainsi  brûlée,  sèche  moins  difficilement 
à l’huile  que  quand  on  l’emploie  sans  êU'e  brûlée  ; mais 
encore  est -il  nécessaire  de  la  délayer  avec  une  portion 
d’huile  grasse,  soit  qu’on  l’emploie  pure,  soit  qu’on  la 
mélange  avec  de  la  terre  de  Sienne  brûlée  ou  avec  des 
terres  rouges. 

J’ai  souvent  essayé  de  brûler  des  laques  de  garance, 
qui  sont  naturellement  si  solides  ; mais  cela  ne  m’a  jamais 
réussi.  Le  feu  leur  fait  perdre  leur  couleur;  elles  devien- 
nent terreuses  et  grisâtres  : d’ailleurs  elles  ne  portent  pas 
ïme  teinte  assez  nourrie,  assez  foncée,  pour  atteindre  le 


î 62  SEPTIÈME  LEÇON^ 

but  quon  se  propose  j il  vaut  beaucoup  mieux  les  em- 
ployer pures  à d’autres  usages.  ^ 

1 La  cuiller  d’argent , en  brûlant  ces  laques  ou  ce  carmin , deviendra 
noirâtre  ; vous  lui  rendrez  sa  blancheur  en  la  frottant  avec  du  blanc  d’Es- 
pagne humecté  d’un  peu  d’eau. 


HUITIÈME  LEÇON. 


J 65 


Sa 


YllV  LEÇON. 

Noweau  procédé^  plus  simple  et  plus  expé- 
ditif que  tous  les  anciens  y pour  extraire 
l outremer  du  lapis  lazuli. 

Ce  procédé  n a été  découvert  que  depuis  peu  d’années 
par  un  de  mes  amis,  M.  Tœpfferj  de  Genève j célèbre 
paysagiste  : il  lui  a parfaitement  réussi  j ainsi  qu’à  moi  et 
à plusieurs  de  nos  amis.  C^est  avec  son  consentement 
que  je  le  publie. 

Plus  le  lapis  est  chargé  de  parties  colorées  en  bleu, 
plus  on  en  tire  d’outremer  : il  est  donc  avantageux  de  se 
procurer  du  lapis  aussi  bleu  que  possible  ; car  les  frais 
de  trituration  et  de  départ  sont  les  mêmes  pour  un  lapis 
pauvre  en  couleur  que  pour  celui  qui  en  est  très-riche. 

Il  es^t  vrai  que  ce  dernier  est  plus  rare  et  par  consé- 
quent plus  cher  que  l’autre  ; malgré  cela  il  y a encore  de 
l’économie  à s’en  procurer. 

Celui  qu’on  tire  des  mines  du  nord  de  la  Russie  est  à 
meilleur  marché  que  celui  qui  nous  vient  d’Orient  par 
l’Italie  5 parce  que  son  importance  y est  moins  connue  : 
il  est  tout  aussi  bon. 

Opération  préliminaire. 

Vous  concassez  à grands  coups  de  marteau  votre  lapis 
jusqu’à  ce  que  les  plus  gros  morceaux  ne  dépassent  plus 
le  volume  d’un  œuf  : plus  les  éclats  sont  petits , mieux 
cela  vaut. 


i64  HUITIÈME  LEÇON. 

Ayez  un  ou  plusieurs  creusets  ; faites  rougir  votre  lapis 
à blanc,  à feu  découvert;  jetez-le  rouge-blanc  dans  de 
l’eau,  ou,  ce  qui  vaut  encore  mieux,  dans  du  vinaigre 
blanc  distillé,  en  sorte  qu’il  en  soit  entièrement  sub- 
mergé. 

Vous  répéterez  cette  opération  trois  ou  quatre  fois  de 
suite,  jusqu  a ce  que  le  rocher  soit  devenu  assez  friable 
pour  se  briser  sous  le  marteau  sans  trop  de  difficulté. 
Cette  calcination  procure  le  double  avantage  de  rendre 
le  lapis  plus  friable,  de  brûler  et  de  faire  évaporer 
presque  toutes  les  pyrites  et  autres  parties  sulfureuses 
qu’il  contient. 

Vous  séparez  avec  un  petit  marteau  tranchant  les  mor- 
ceaux qui  n’ont  que  très-peu  ou  point  de  veines  bleues , 
afin  de  vous  éviter  les  frais  de  faire  broyer  ce  qui  n’en 
vaut  pas  la  peine. 

Vous  concasserez  et  pilerez  les  morceaux  de  choix 
dans  un  grand  mortier  de  fer  ou  d’acier , avec  un  pilon 
du  même  métal , sinon  dans  un  mortier  de  pierre.  Ne 
vous  servez  pas  de  mortiers  de  fonte  ou  de  cuivre  j ils 
salissent  et  altèrent  sensiblement  la  couleur. 

Vous  aurez  soin  de  couvrir  d’un  linge  ou  d’une  peau 
le  mortier , après  avoir  passé  le  pilon  dessous , et  vous  la 
laisserez  assez  lâche  pour  vous  permettre  le  mouvement  aisé 
du  pilon  par-dessous.  On  doit  tenir  le  pilon  avec  le  haut 
de  l’enveloppe,  et  ceindre  le  mortier  par  une  ligature, 
sans  quoi  les  éclats  du  lapis  se  répandraient  en  dehors. 
Il  ne  faut  pas  mettre  trop  de  lapis  dans  le  mortier. 

Quand  tout  le  lapis  sera  pulvérisé,  vous  le  tamiserez 
de  façon  à ce  qu’il  n’y  ait  plus  de  particules  plus  grosses 
cjue  du  sable  ordipaire , et  vous  repilerez  tous  les  mor- 


HUITIÈME  LEÇON.  1 65 

ceaux  plus  considérables  jusqu’à  ce  qu’ils  passent  en 
poudre  à travers  le  tamis  de  crin. 

Vous  broierez  le  lajfis  mis  en  poudre  dans  de  beau 
distillée,  par  petites  portions  d’environ  une  demi -once 
à la  fois,  et  moins  encore,  si  votre  pierre  ou  votre  glace 
nest  que  d’une  petite  dimension^  Quand  vous  l’aurez 
broyé  en  totalité  et  réduit  en  poudre  impalpable  (car 
il  importe  beaucoup  de  lui  donner  le  dernier  degré  de 
ténuité),  vous  triturerez  encore  cette  poudre,  pour  faire 
évaporer  la  surabondance  de  l’eau,  et  vous  la  relèverez 
ensuite  quand  elle  sera  épaissie  à peu  près  au  degré  d’une 
forte  colle  d’amidon  ; puis  vous  la  ferez  sécher  en  tro- 
chisques , comme  on  l’a  indiqué.  ^ 

Quand  ces  trochisques  ou  petits  tas  de  couleur  seront 
complètement  secs  (ce  qui  aura  lieu  le  lendemain , si  vous 
avez  hâté  la  dessiccation  par  le  soleil  ou  par  un  feu  très- 
doux),  vous  les  reporterez  par  huit  ou  dix  à la  fois  sur 
la  pierre  à broyer,  et  avec  la  molette  vous  les  écraserez 
et  les  réduirez  en  poudre  très-fine  et  très-égale.  Mais  il 
ne  iàut  pas  faire  aller  et  venir  la  molette  -,  il  ne  faut  qu’é- 
craser les  trochisques  à sec,  sans  eau. 

Toute  votre  poudre  de  lapis  étant  ainsi  préparée,  vous 
la  mettrez  dans  une  balance  bien  nette,  et  vous  mettrez 
dans  l’autre  bassin  de  la  balance  le  meme  poids  de  pur 
suif  de  chèvre  : le  suif  ordinaire  ne  pourrait  le  remplacer. 

I Voyez  îa  5.®  leçon  , page  1 1 1 et  suivantes , ponr  la  manière  de  broyer, 
•a  Voyez  les  pages  2 et  3,  leçon  où  l’on  explique  ce  que  sont  ces 
trochisques.  11  est  Irps-iinportapt  que  ces  trochisques,  ainsi  que  toutes  les 
espèces  de  conleiirs  qui  ont  été  broyées  d’abord  à l’eau,  soient  cOinplélc- 
menl  scellés,  et  qu’il  n’y  reste  plus  la  moindre  humidité  quand  on  veut 
les  delayer  h l’huile,  comme  aussi  quand  on  veut  mettre  la  poudre  du  lapis 
broyé  dans  du  suif,  pour  en  extraire  l’outremer  pur. 


l66  HUITIÈME  LEÇON. 

Vous  ferez  fondre  ce  suif  dans  une  jarre  vernissée  qui 
n’ait  jamais  servi.  Quand  il  sera  totalement  fondu,  vous 
le  transporterez  sur  un  feu  beaucoup  plus  tempéré,  seu- 
lement pour  le  maintenir  liquide , et  vous  y verserez  peu 
à peu  votre  poudre  de  lapis , en  ayant  soin  de  ne  la  ré- 
pandre que  par  petites  parties , en  agitant  en  même  temps 
toute  la  masse  liquide  avec  un  tuyau  de  terre  de  pipe  ou 
un  petit  bâton  bien  net  et  sans  écorce. 

Il  est  essentiel  que  le  lapis  se  mêle  également  dans  le 
suif  ; c’est  pourquoi  on  recommande  de  le  remuer  cons- 
tamment et  de  ne  répandre  la  poudre  bleue  que  peu  à peu 
et  d’une  manière  égale  et  uniforme , en  promenant  la  main 
qui  la  verse  sur  toute  la  superficie  liquide. 

La  poudre  étant  tout  entière  dans  le  suif,  vous  retirez 
peu  à peu  du  feu  la  jarre  qui  le  contient,  mais  sans  cesser 
de  remuer  avec  le  bâton  et  d’agiter  tout  le  mélange  ; sans 
quoi  la  poudre  se  précipiterait  au  fond  du  vase,  ce  qui 
ferait  manquer  l’opération  ; mais  lorsque  le  suif  a pris 
assez  de  consistance  pour  empêcher  la  précipitation , vous 
cessez  d’agiter,  et  vous  laissez  le  tout  se  figer  et  se  re- 
froidir complètement. 

Si  vous  faites  cette  opération  dans  une  saison  froide, 
il  ne  sera  pas  inutile  d’ajouter  au  suif  un  vingtième  de 
graisse  molle  ou  blanc  de  lard  ; si , au  contraire , vous  la 
faites  par  un  temps  très-chaud,  vous  mêlerez  un  ving- 
tième de  colophane  ou  poix -résine  transparente  et  en 
poudre  dans  la  masse  du  suif,  afin  de  lui  donner  plus  de 
consistance  -,  et  dans  l’un  et  l’autre  cas , vous  fondrez  le 
tout  ensemble. 

Le  blanc  de  lard  attendrit  un  peu  le  suif  en  hiver,  ce 
qui  permet  à l’outremer,  quand  on  fait  le  lavage  dont 


HUITIÈME  LEÇON.  167 

on  va  parler  J d’étre  entraîné  par  l’eau , avec  laquelle  il 
paraît  qu’il  a plus  d’affinité  qu’avec  le  suif. 

En  été  J on  est  obligé  de  donner  plus  de  consistance  au 
suif,  quoique  celui  de. chèvre  soit  le  plus  dur  de  tous; 
sans  cela  il  abandonnerait  trop  vite  non-seulement  l’ou- 
tremer, mais  aussi  la  poudre  inutile  et  malfaisante  du 
rocher,  qui  ne  contient  point  de  bleu  : c’est  pour  cela 
qu’il  faut  ajouter  un  peu  de  résine.  Les  parties  du  rocher 
qui  ne  contiennent  point  de  ce  bleu  qu’on  appelle  outre- 
mer ^ paraissent  avoir  beaucoup  plus  d’affinité  avec  le  suif 
que  n’en  ont  les  parties  colorées  en  bleu  ; en  sorte  qu’au 
lavage,  comme  nous  le  dirons  tout  à l’heure  , le  bleu 
quittera  le  suif  pour  s’unir  à l’eau , tandis  que  le  suif  re- 
tiendra toutes  les  particules  du  rocher  ordinaire. 

Votre  suif  refroidi , vous  l’enlevez  entièrement  du  vase 
et  vous  en  faites  une  masse,  que  vous  pétrissez  et  repé- 
trissez à plusieurs  reprises  dans  les  mains  ou  avec  un 
rouleau  de  bois  lisse , comme  on  ferait  d’une  pâte  à faire 
des  gâteaux.  Vous  pétrissez  sans  relâche , durant  une 
demi-heure,  sur  un  corps  dur  et  uni,  comme  du  mar- 
bre, une  glace,  etc.,  afin  de  ne  point  salir  la  couleur, 
et  aussi  pour  n’en  point  perdre  ; car  il  faut  pouvoir 
l’étendre  souvent  sous  le  rouleau  et  la  relever  aisément 
avec  un  couteau  à couleur.  Cela  fait,  rassemblez  toute  la 
pâte  avec  soin,  etformez-en  une  boule  ou  une  masse,  que 
vous  laisserez  reposer  quinze  jours  en  été,  et  seulement 
six  ou  huit  jours,  s’il  fait  froid,  en  hiver.^ 

I On  juge  bien  qu’il  faut  prendre  une  jarre  non-seulement  vernissée, 
mais  qui  puisse  aller  au  feu  et  même  cuire  sans  se  rompre. 

a La  pâle  du  /apis  mêlé  avec  le  suif  doit  avoir  au  moins  la  consis- 
tance du  ciment  de  vitrier. 


HUITIEME  LEÇON» 


168 

Opération  du  Départ  ou  du  Laçage  ; première  me^ 
thode  la  plus  longue  et  la  plus  embarrassante  de 
toutes  celles  indiquées  à la  suite. 

Au  bout  du  temps  prescrit,  ayez  deux  cuvettes  de  terre 
de  pipe  ou  de  faïence  bien  nettes,  et  remplissez-les  d’eau 
jusqu’aux  deux  tiers.  Si  le  temps  est  très-froid,  prenez  de 
l’eau  passablement  chaude;  mais  quelle  ne  soit  que  tiède 
s’il  ne  fait  pas  très -froid,  et  ne  vous  servez  que  d’eau 
fraîche  en  été.  Ceci  est  essentiel.  L’eau  froide,  en  hiver, 
ne  ferait  pas  sortir  l’outremer,  et  l’eau  chaude,  en  été, 
agirait  en  sens  contraire,  et  il  se  mêlerait  beaucoup  de 
rocher  à votre  outremer. 

Vos  deux  bassins  d’eau  posés  sur  une  table,  prenez 
dans  vos  mains , gros  comme  une  petite  noix , de  la  pâte 
de  suif  et  de  lapis  (et  opérant  les  bras  nus,  pour  avoir 
plus  d’aisance);  lavez-vous  les  mains  avec  cette  pâte, 
comme  vous  le  feriez  avec  de  la  pâte  d’amandes,  et  pion- 
gez-les  souvent  dans  l’eau,  toujours  en  les  tournant  et 
retournant  l’une  contre  l’autre,  comme  on  le  fait  en  se 
lavant  : bientôt  vous  verrez  l’eau  se  saturer  du  plus  beau 
bleu  d’azur.  Continuez  sans  relâche  et  avec  patience,  car 
l’opération  est  longue  et  désagréable. 

Quand  vous  vous  apercevrez  que  la  couleur  bleue  ne 
sort  plus  de  vos  mains  ni  si  chargée  ni  si  abondante , ce 
qui  a lieu  ordinairement  au  bout  de  huit  ou  dix  minutes, 
abandonnez  la  première  cuvette  et  mettez-vous  au-dessus 
de  la  seconde , dont  l’eau  sera  à la  même  température  ; 
continuez  à y frotter  et  y plonger  vos  mains  alternative- 
ment, et  ne  cessez  que  lorsque  vous  n’en  voyez  plus 


HUITIÈME  LEÇON.  1^9 

-sortir  assez  de  bleu  pour  qu’un  plus  long  travail  en  vaille 
la  " peine. 

Alors  vous  ratisserez  les  doigts  et  les  mains  avec  un 
couteau  5 pour  vous  débarrasser  de  cette  pâte  grisâtre  ou 
noirâtre,  qui  n’est  plus  bonne  à rien;  vous  en  repren- 
drez de  la  nouvelle , et  vous  vous  en  laverez  les  mains 
comme  la  première  fois , et  ainsi  de  suite , en  ayant  soin 
de  tenir  toujours  l’eau  à la  même  température.  ^ 

La  première  cuvette  où  vous  aurez  commencé  le  lavage 
Vous  donnera  l’outremer  le  plus  pur  et  le  plus  intense  ; 
celui  de  la  seconde  sera  inférieur  , quoique  encore  d’une 
belle  et  bonne  qualité. 

Si  votre  intention  est  de  classer  un  plus  grand  nombre 
de  qualités  d’outremer,  vous  vous  laverez  successivement 
dans  quatre  ou  six  cuvettes  dilférentes  ; la  dernière  ne 
vous  donnera  plus  que  de  la  cendre  d’outremer.  De  cette 
manière  vous  aurez  une  succession  de  nuances  ou  de  qua- 
lités toujours  décroissantes  : la  première  est  toujours  la 
plus  belle  et  la  plus  précieuse. 

Quant  à moi,  je  ne  fais  aucun  cas  de  cette  échelle  de 
nuances  ; elle  convient  aux  marchands  de  couleurs.  Ils 
en  tirent  un  meilleur  parti  pour  la  vente,  attendu  que  les 
prix  sont  plus  ou  moins  élevés  en  proportion  de  la  pureté 
et  de  l’intensité  du  bleu. 

Je  me  borne  à deux  ou  trois  qualités  au  plus,  et  je 
rejette  tout-à-fait  ce  qu’on  appelle  la  cendre  d outremer; 

I On  proportionnera  le  degre'  de  chaleur  ou  de  fraîcheur  de  l’eau  en 
raison  inverse  de  la  température  atmosphérique.  Ainsi,  quand  le  froid  est 
vif,  que  votre  eau  soit  assez  chaude,  et  quand  il  fait  très -chaud,  que 
votre  eau  soit  très-fraîche,  en  observant  toujours  des  gradations  propor- 
tionnelles pour  les  degrés  de  chaud  ou  de  froid  intermédiaires. 


17^  HUITIÈME  LEÇON. 

ce  n’est  plus  que  du  rocher  d’un  blanc  un  peu  bleuâtre , 
et  pour  obtenir  cette  légère  teinte  bleue,  il  suffit  d’un 
atome  de  bel  outremer  pur,  mélangé  avec  du  bon  blanc  : 
la  teinte  sera  même  plus  pure  et  meilleure,  attendu  que 
le  rocher  blanchâtre  de  la  cendre  n’est  point  un  bon  blanc. 
Aussi  la  cendre  s’altère -t- elle  assez  promptement;  elle 
devient  d’un  roux  verdâtre,  employée  à l’huile,  et  elle 
n’a  point  de  corps. 

Si  vous  vous  apercevez  que  votre  bleu  s’échappe  trop 
facilement  au  lavage,  ce  qui  doit  faire  soupçonner  qu’il 
passe  aussi  du  rocher  en  même  temps,  il  ne  faut  pas 
hésiter  à refondre  toute  la  masse,  en  y ajoutant  un  peu 
de  poudre  de  résine,  comme  on  l’a  indiqué  plus  haut, 
et  en  observant  toujours  toutes  les  précautions  indiquées 
pages  166  et  167.  N’ajoutez  la  résine  qu’imperceptible- 
ment , et  extrêmement  peu  à la  fois  ; sans  cette  précau- 
tion votre  outremer  resterait  enfermé  dans  les  portions  de 
la  pâte  qui  contiendraient  plus  de  résine  que  les  autres, 
et  il  deviendrait  fort  difficile  de  l’en  dégager  ^ : il  faudrait 
en  ce  cas  refondre  de  nouveau  la  pâte  et  rajouter  du  suif, 
ce  qui  dérange  la  proportion  du  poids  du  suif  à celui  du 
lapis. 

Si  vous  trouviez , au  contraire , qu’en  hiver , et  par  un 
froid  vif,  le  bleu  ait  trop  de  difficulté  à se  séparer  de  la 
pâte , ce  serait  le  cas , outre  la  ressource  de  l’eau  chaude , 
d’ajouter  un  peu  de  blanc  de  lard,  en  refondant  la  pâte, 
afin  d’attendrir  le  suif;  mais  il  faut  aussi  ne  le  mêler  que 
par  très-petites  gouttes  à la  fois , et  n’en-  mettre  que  fort 
peu. 


ï II  faut  que  le  suif  soit  assez  chaud  pour  faire  fondre  la  résine. 


HUITIÈME  LEÇON.  1 7 1 

N’essayez  pas  de  garder  la  pâte  pour  n’en  faire  le 
lavage  qu’en  une  saison  plus  chaude  : vous  risqueriez  de 
ne  plus  en  pouvoir  extraire  l’outremer.  Cela  est  arrivé  à 
l’un  de  mes  collègues.  Il  paraît  que,  quand  le  lapis  sé- 
journe trop  long- temps  dans  ce  corps  gras,  ce  dernier 
le  saisit  si  fortement  qu’il  ne  peut  plus  s’en  dégager. 

La  méthode  que  je  viens  d’indiquer  pour  faire  l’ou- 
tremer 5 quoique  assez  longue  et  ennuyeuse j l’est  cependant 
moins  que  le  procédé  généralement  connu  : d’ailleurs  on 
peut  faire  un  sacrifice  de  temps  et  de  peine  pour  obtenir 
très -pure  et  à meilleur  compte  une  couleur  précieuse 
que  les  marchands  vendent  très- cher,  sans  qu’on  puisse 
compter  toujours  sur  sa  pureté. 

Quand  la  pâte  est  épuisée,  et  qu’il  n’en  sort  plus 
d’outremer  que  ce  qu’on  appelle  la  cendre , vous  êtes  siir 
d’en  avoir  extrait  tout  ce  qu’on  en  pouvait  tirer  : le 
reste  de  la  pâte  ne  contient  plus  que  le  suif  et  la  partie 
du  lapis  qui  ne  renferme  point  de  bleu. 

J’ai  observé , ainsi  que  mes  amis , qu’il  est  bon  de 
changer  d’eau  souvent  pour  s’y  laver  les  mains.  Il  paraît 
que  l’eau  propre,  n’ayant  encore  aucune  particule  de 
graisse,  dégage  beaucoup  mieux  l’outremer  que  quand 
elle  a déjà  servi  huit  ou  dix  minutes.  On  aura  donc 
plusieurs  cuvettes  avec  de  l’eau  à la  température  conve- 
nable, dont  on  se  servira  successivement,  et  à mesure 
qu’on  abandonnera  les  précédentes,  comme  étant  déjà 
trop  grasses  pour  faciliter  l’extraction  du  bleu  par  le 
lavage.  On  laissera  les  premières  cuvettes  tranquilles  pen- 
dant quelques  heures , afin  de  laisser  le  temps  à l’outre- 
mer de  se  précipiter  au  fond  des  vases  ; puis,  quand  011 
verra  que  la  précipitation  a eu  lieu  , on  versera  la  plus 


172  HUITIÈME  LEÇON. 

grande  partie  de  l’eau  claire  dans  un  vase  quelconque 
comme  n’étant  plus  bonne  à rien  ; mais  on  le  fera  avec 
assez  d’adresse  et  de  précaution , pour  éviter  d’entraîner 
le  bleu  déposé _au  fond  et  contre  les  parois  des  vases.  L’on 
versera  alors  tout  ce  qui  restera  d’eau  et  de  bleu  dans  ces 
diverses  cuvettes  j dans  une  autre  grande  cuvette  unique , 
destinée  à recevoir  tous  les  dépôts  chargés  de  bleu  ; mais 
on  les  y transvasera  a trcwers  un  tamis  de  soie^  afin  que 
toutes  les  particules  de  graisse  et  les  autres  malpropretés 
s’arrêtent  sur  le  tamis , qui  ne  laissera  passer  que  l’eau 
chargée  d’outremer.  On  aura  soin,  avant  de  transvaser, 
d’agiter  le  dépôt  avec  l’eau  restante , pour  entraîner  toute 
la  partie  bleue  sur  le  tamis , ce  qui  se  fait  promptement , 
afin  que  la  masse  liquide  entraîne  l’outremer  avec  elle  à 
travers  le  tamis. 

Tous  les  dépôts  d’outremer  étant  rassemblés  dans  une 
seule  ^ et  même  cuvette  avec  une  quantité  d’eau  conve- 
nable, on  la  laisse  reposer  pendant  vingt-quatre  heures, 
plus  ou  moins,  jusqu’à  ce  que  tout  le  bleu  soit  précipité 
et  que  l’eau  soit  parfaitement  limpide  -,  alors  vous  décan- 
terez cette  eau  de  la  manière  suivante.  2 


1 En  disant  qu’on  transvasera  tous  les  depots  dans  une  seule  et  même 
cuvette,  je  le  dis  dans  la  supposition  qu’on  ne  voudrait  faire  qu’une  seule 
et  même  qualité  d’outremer  de  tout  ce  que  la  pâte  peut  rendre;  mais  si 
l’on  veut  en  classer  plusieurs  qualités , on  aura  autant  de  cuvettes  de  dépôt 
qu’on  voudra  faire  de  qualités  différentes  , et  on  les  numérotera,  pour  s’y 
reconnaître  plus  aisément. 

a II  est  très-avantageux  que  ces  vases  ou  cuvettes  aient  une  espèce  de 
bec  ou  de  petit  goulot  qui  trace  une  route  à l’eau  quand  on  la  décante , 
afin  qu’elle  ne  s’extravase  pas  à droite  et  à gauche , ce  qui  arrive  lorsque 
le  bord  est  rond  partout. 


HUITIÈME  LEÇON. 


irjZ 

Maniéré  de  décanter  ou  de  vider  Veau  sans  emporter 
la  Couleur. 

Vous  soulèverez  très^doucement  la  grande  cuvette , en 
l’inclinant  sans  aucune  secousse  ; car  si  l’eau  se  mêlait  de 
nouveau  avec  le  bleu,  cela  vous  imposerait  l’obligation 
de  la  laisser  reposer  de  nouveau. 

. Vous  vous  y prendrez  donc  avec  assez  de  précaution 
pour  éviter  de  mettre  le  dépôt  en  mouvement  ^ et  vous 
décanterez  l’eau  également  et  lentement , jusqu’à  ce  que 
vous  voyiez  que  vous  êtes  sur  le  point  d’entraîner  de  la 
couleur  : alors  reposez  doucement  le  vase , et  laissez-le 
tranquille  jusqu’à  ce  que  la  couleur  se  soit  de  nouveau 
complètement  précipitée. 

Il  est  bon  de  placer  sous  le  vase  que  vous  tenez  actuel- 
lement, un  appui  qui  l’oblige  à conserverie  dernier  degré 
d’inclinaison  que  vous  lui  aurez  donné  en  décantant  : on 
risque  beaucoup  moins,  par  ce  moyen,  d’en  détacher  le 
dépôt.  Quand  tout  sera  bien  reposé,  vous  prendrez  une 
petite  seringue  d’ivoire  ou  d’étain , et  vous  aspirerez  l’eau 
qui  reste  doucement  et  peu  à peu  ’ . Vous  vous  arrêtez 
dès  qu’en  aspirant  l’eau  vous  voyez  que  la  couleur  elle- 
même  est  sur  le  point  d’entrer  dans  la  seringue  : vous 
cessez  alors,  et  vous  ferez  évaporer  le  restant  de  l’humi- 
dité en  plaçant  le  vase  sur  un  poêle  chaud  ou  sur  des 
cendres  chaudes,  à l’abri  de  la  poussière. 


I On  peut  aussi  retirer  le  restant  de  l’eau  du  vase  en  établissant  un 
petit  siphon , qui  consiste  à prendre  un  ruban  de  coton  ou  une  petite 
mèche  de  coton , dont  on  place  l’une  des  extrémités  dans  l’eau  et  l’autre 
en  dehors  du  vase,  dans  une  assiette  \ par  ce  procédé  on  soutire  l’eau  sans 
aucune  secousse. 


174  HUITIÈME  LEUON. 

Quand  toute  la  couleur  restera  à sec , vous  Fenlèverez 
proprement  en  la  ratissant  partout  avec  un  morceau  de 
corne  très-mince , souple , et  de  la  grandeur  d’une  carte  à 
jouer,  tel  que  vos  doigts  puissent  lui  imprimer  la  courbe 
nécessaire  pour  nettoyer  les  parois  du  vase  intérieure- 
ment : il  faut  que  cet  instrument  soit  tranchant  du  côté 
qui  ratisse  la  couleur. 

, Vous  rassemblerez  et  recueillerez  cette  poudre,  et  la 
conserverez  dans  une  boîte  bien  propre,  ou  au  moins 
dans  un  papier  fin  et  bien  lisse , jusqu’à  ce  que  vous  fas- 
siez la  dernière  • opération , qui  suit. 

Dernière  Opération. 

Quand  tout  l’outremer  est  réduit  en  poudre  bien  sèche, 
tel  qu’on  l’a  indiqué  ci-de^sus , et  qu’on  l’a  soigneusement 
recueilli , il  reste  encore  une  courte  opération  à faire  pour 
dégraisser  la  couleur  et  la  rendre  parfaite. 

Mettez  chaque  qualité  d’outremer  dans  un  creuset  sé- 
paré, entourez-les  de  charbons  ardens  , et  faites  rougir  à 
blanc,  à feu  découvert,  jusqu  à ce  que  la  couleur  elle- 
même  soit  aussi  ardente  que  le  feu  ; et  afin  quelle  se  cal- 
cine également,  ayez  un  petit  faisceau  composé  de  huit 
ou  douze  aiguilles  d’acier  à tricoter , et  remuez  de  temps 
en  temps  la  poudre  dans  les  creusets , pendant  qu’ils  sont 
au  feu.  On  aura  soin  de  lier  ce  faisceau  avec  du  fil-de-fer 
très -menu,  et  l’on  écartera  l’une  des  extrémités  de  ces 
aiguilles  de  façon  à ce  quelles  prennent  la  forme  d’un 
balaie  Vous  verrez  bientôt  s’élever  de  chaque  creuset 

I II  ne  faut  pas  laisser  long-temps  ce  balai  d’acier  dans  les  creusets , 
mais  l’en  retirer  avant  qu’il  ne  devienne  rouge , sans  quoi  l’on  ternirait 
un  peu  la  couleur  par  les  déjets  de  l’acier. 


HUITIÈME  LEÇON.  1 7 5 

une  légère  fumée , qui  prouvera  que  la  poudre  n’étaît  pas 
bien  dégraissée.  Vous  ne  retirerez  les  creusets  du  feu  que 
lorsque  vous  ne  verrez  plus  paraître  aucune  fumée. 

Retirez  vos  creusets,  en  prenant  garde  de  les  renver- 
ser. Lorsqu’ils  seront  refroidis,  vous  en  essuierez  avec 
soin  le  dehors  où  il  peut  y avoir  de  la  cendre,  et  ensuite 
vous  verserez  la  couleur  dans  autant  d’assiettes  nettes  et 
neuves  que  vous  avez  de  différentes  qualités  d’outremer. 

Quand  la  couleur  est  complètement  refroidie , et  avant 
qu’il  puisse  s’y  mêler  delà  poussière,  vous  la  recueillez, 
et  la  mettez  dans  autant  de  flacons  qu’il  y a de  qualités 
différentes  ; vous  numérotez  les  flacons  ; vous  les  bouchez , 
et  votre  outremer  est  prêt  à être  employé  dans  tous  les 
genres  de  peinture , soit  à l’eau  gommée , soit  à l’huile , 
sans  avoir  besoin  d’être  rebroyé. 

Second  Procédé  pour  extraire  V Outremer  de  la  pâte 
de  suif. 

Mon  ami  M.  Tœpffer,  dont  j’ai  déjà  parlé,  a essayé 
divers  moyens  d’extraire  l’outremer  de  la  pâte  ; en  voici 
un  qu’il  m’a  dit  lui  avoir  réussi  : il  jette  sa  pâte,  en  mor- 
ceaux de  la  grosseur  d’une  noisette,  dans  une  grande 
jarre  de  terre  vernissée,  qu’il  remplit  à moitié  d’eau, 
laquelle  doit  être , comme  nous  l’avons  dit , ou  chaude , 
ou  froide , selon  la  température  de  la  saison  actuelle  : il 
faut  que  la  pâte  soit  submergée , et  qu’il  y ait  au  moins 
un  pouce  d’eau  par-dessus. 

Il  prend  ensuite  un  de  ces  petits  balais  de  bois  dépouillés 
d’écorce , dont  on  fait  usage  pour  battre  les  œufs , et  il 
fouette  leau  et  la  pâte  assez  vivement,  jusqu  à ce  que 
l’eau  soit  visiblement  bien  saturée  de  bleu. 


176  HUITIÈME  LËÇON. 

Il  passe  cette  eau  à travers  un  tamis  de  soie^  placé 
au-dessus  d’une  autre  grande  jarre  pareille  à la  première; 
il  reprend  les  morceaux  de  pâte  restés  sur  le  tamis  j et 
recommence  à battre  et  à fouetter  comme  auparavant  avec 
de  la  nouvelle  eau , et  ainsi  de  suite , jus(pi’à  ce  qu  il  ne 
sorte  plus  de  bleu. 

Si  cette  médiode  est  aussi  expéditive  que  la  première , 
et  si  elle  extrait  autant  d’outremer  de  la  pâte , elle  aurait 
l’avantage  d’être  d’une  exécution  moins  pénible  et  plus 
propre;  mais  je  nen  ai  pas  fait  l’expérience,  non  plus 
que  de  la  méthode  suivante , que  le  même  ami  m’a  dit 
avoir  employée  avec  succès. 

Lessiçe  de  Potasse  pour  extraire  V Outremer  ; 
troisième  Procédé. 

Les  préparatifs  dont  j’ai  parlé  plus  haut  pour  composer 
la  pâte  sont  les  mêmes  pour  ces  diverses  méthodes  ; il 
ne  s’agit  ici  que  de  moyens  différens  de  faire  sortir  l’ou- 
tremer et  de  le  dégager  plus  ou  moins  facilement  de  la 
masse  pâteuse. 

Déchirez  votre  pâte  en  morceaux,  comme  dans  la  mé- 
thode précédente , et  versez  dessus  une  lessive  de  potasse 
passablement  forte  , chaude  , froide  ou  tiède , selon  la 
saison;  laissez  le  tout  tranquille,  et  ne  le  remuez  que 
d’heure  en  heure. 

Au  bout  de  quelques  jours  la  masse  entière  d’eau  et 
de  couleur  deviendra  sale  et  trouble  ; enlevez  l’écume 
bourbeuse  qui  se  formera  dessus , et  ensuite  pompez  y avec 
une  petite  seringue , les  eaux  boueuses  et  le  limon  ; mais 
pompez  doucement,  de  crainte  d’aspirer  l’outremer.  Re- 
jetez toutes  les  eaux  boueuses  qu’aura  enlevées  la  seringue^ 


HUITIÈME  LEÇON.  I77 

et  continuez  à faire  d’heure  en  heure  cette  opération  j 
jusqu’à  ce  qu’il  ne  se  reforme  plus  d’eaux  troubles,  et 
que  vous  trouviez  le  dépôt  d’outremer  pur  au  fond  du 
Vase. 

Lavez  et  relavez  plusieurs  fois  le  dépôt  avec  de  l’eau 
pure  et  froide,  jusqu’à  ce  que  l’eau  en  sorte  parfaitement 
limpide,  et  qu’en  la  portant  avec  le  doigt  sur  la  langue 
vous  n’y  trouviez  aucun  goût  *,  et  vous  aurez  alors  une 
seule  et  même  qualité  d’outremer  d’une  fort  bonne  qualité. 
Vous  ferez  ensuite  tout  ce  qui  a été  indiqué  plus  haut 
pour  décanter , sécher  et  calciner  le  bleu , et  l’opération 
sera  terminée  : mais  de  cette  manière  l’on  ne  peut  faire 
qu’une  seule  qualité  d’outremer* 

Il  est  probable  que , dans  cette  opération , la  potasse 
réduit  le  suif  à l’état  de  savon,  et  dissout  ou  tient  en 
suspension  les  parties  siliceuses , laissant  à nu  l’outremer. 
Suivant  M*  Tœpffer,  ce  procédé,  toutes  choses  égales 
d’ailleurs , est  celui  qui  founiit  le  plus  d’outremer.  Si  une 
expérience  constante  lui  assure  cet  avantage,  on  ne  peut 
douter  qu’il  ne  soit  à tous  égards  préférable  aux  deux 
premiers. 

Il  n’est  pas  nécessaire  de  rappeler  ici  que , pour  cette 
dernière  méthode  comme  pour  les  précédentes , la  prépa- 
ration du  lapis  et  de  la  pâte  doit  être  la  même , ainsi  que 
l’opération  dernière,  qui  est  de  calciner  l’outremer  en 
poudre  avant  que  de  l’enfermer  dans  des  flacons. 

Si  l’on  était  curieux  de  connaître  l’ancienne  méthode 
pratiquée  pour  extraire  l’outremer,  on  eu  trouverait  les 
détails  dans  plusieurs  ouvrages  qui  traitent  ce  sujet,  et 
en  particulier  dans  l’Encyclopédie  et  dans  l’ouvrage  de 
Wattin  sur  l’art  du  peintre  et  du  vernisseur,  etc.;  mais 


178  HUITIÈME  LEÇON. 

j’avertis  que  cette  ancienne  méthode  est  beaucoup  plus 
longue  que  la  nouvelle. 

Quatrième  Méthode  pour  extraire  V Outremer  de 
la  pâte. 

Depuis  que  j’ai  revu  M.  Tœpffer,  et  au  moment  de  faire 
des  corrections  à ce  Manuel  pour  la  seconde  édition  ^ j’ai 
appris  de  lui  un  quatrième  procédé,  plus  expéditif  que 
tous  les  autres,  qui,  à ce  qu’il  m’a  assuré,  lui  a parfaite- 
ment réussi , de  même  qu’à  plusieurs  autres  personnes  qui 
l’ont  pratiqué  après  lui.  Le  voici  : 

Quand  la  pâte  est  préparée  à tous  égards,  comme  on 
l’a  dit  plus  haut,  et  qu’on  l’a  laissée  reposer  le  temps  in- 
diqué selon  la  saison  et  le  degré  de  chaud  ou  de  froid  de 
l’atmosphère,  on  la  déchire  par  petits  morceaux  qu’on 
triture  avec  la  molette  dans  la  quantité  d’eau  nécessaire 
pour  en  faire  une  bouillie  ayant  la  fluidité  d’un  lait  épais , 
mais  moins  épaisse  que  de  la  bonne  crème.  L’on  agite 
cette  bouillie  quelques  minutes  avec  un  petit  balai  sans 
écorce;  après  quoi,  et  pendant  qu’on  fouette  encore  la 
couleur,  on  y verse  un  peu  d’eau  gommée  bien  fondue, 
dans  la  proportion  qu’on  en  fait  entrer  dans  les  couleurs 
à peindre  la  gouache  : c’est  dire  qu’il  n’en  faut  pas  mettre 
beaucoup.  Quand  le  tout  est  bien  mêlé  ensemble,  on 
transvase  cette  couleur  promptement  (et  avant  quelle  ait 
le  temps  de  se  reposer)  dans  un  ou  plusieurs  vases  de 
forme  étroite  et  alongée,  comme  sont  par  exemple  les 
verres  à boire  le  vin  de  Champagne.  Il  ne  faut  rien  laisser 
au  fond  de  la  première  terrine  où  l’on  a fouetté  le  mélange. 

Cela  fait , on  laisse  reposer  la  couleur  sans  y toucher 
pendant  quarante-huit  heures.  Au  bout  de  ce  temps  l’on 


HuiTifeME  Leçon.  î 79 

verra  au  travers  du  verre  j qui  doit  être  blanc  j les  dilFé- 
rentes  couches  des  diverses  substances  du  lapis  5 lesquelles 
se  seront  séparées  chacune  en  raison  de  leur  pesanteur 
spécifique,  tels  que  le  rocher  calcaire,  le  talc,  etc.  Le 
bleu  d’outremer  se  trouvera  au  milieu  de  ces  couches  : 
alors  on  décantera  l’eau  surabondante,  d’abord  avec  la 
seringue,  puis  avec  le  siphon,  comme  on  l’a  indiqué 
page  108,  et  l’on  desséchera  le  restant  de  l’humidité 
(toujours  dans  le  verre),  soit  sur  un  poêle,  des  cendres 
chaudes  ou  à un  soleil  ardent,  jusqu’à  dessiccation  com- 
plète. 

Dans  cet  état,  on  retirera  du  verre,  et  avec  précau- 
tion, tout  le  dépôt  qui  s’y  est  formé  et  comme  moulé 
assez  solidement  à cause  de  la  gomme  d’Arabie  qui  en 
lie  légèrement  toutes  les  parties  : on  entreposera  ce  dépôt 
sur  du  papier  ou  une  assiette,  et  avec  une  lame,  mince 
et  tranchante,  l’on  séparera  adroitement  l’outremer  de 
tout  le  reste,  que  l’on  rejettera. 

Il  faudra  recalciner  cet  outremer  après  l’avoir  réduit 
en  poudre,  afin  de  lui  enlever  le  peu  de  suif  qui  pour- 
rait y rester , comme  on  l’a  expliqué  page  174,  après 
quoi  il  est  prêt  à être  employé.  Je  n’ai  point  fait  cet  essai 
moi-même,  mais  je  puis  me  refier  sur  l’expérience  de 
mon  ami  ; j’invite  donc  mes  lecteurs  à répéter  ce  procédé 
qui  donne  beaucoup  moins  d’embarras  et  de  peine  qu’au- 
cun autre  5 mais  en  même  temps  je  leur  recommande  de 
faire  des  essais  de  l’outremer  factice  de  M.  Guimet,  dont 
j’ai  parlé  page  a 7 ; car  s’il  est  aussi  parfait  que  celui  qu’on 
tire  du  lapis , il  y aurait  encore  de  l’avantage  à s’en  servir 
au  prix  indiqué  de  6 francs  Fonce  *,  et  l’on  éviterait  bien 
des  ennuis  de  manipulation. 


1 8ü  HUITIÈME  LEÇON. 

Voici  à peu  près  les  prix  ordinaires  des  différentes  qua- 
lités d’outremer  qu’on  tire  de  Rome , où  ils  sont  généra- 
lement moins  chers  qu’ailleurs  : 


1 qualité , 2 0 piastres  l’once , ou  environ  106  fr. 

2 qualité , 1 2 piastres 

— 62 

3.®  qualité,  9 piastres 

— 46 

4.®  quahté,  7 piastres 

— 36 

5.®  qualité,  5 piastres 

— 25 

Il  est  des  qualités  inférieures. 

jusqu’à  la  cendre  d’ou- 

tremer , qui  s’obtiennent  encore  ’à  meilleur  marché  ; mais 
je  ne  les  conseille  pas.  On  se  rappellera  que  je  l’ai  déjà  dit 
ailleurs  : il  vaut  mieux  n’en  avoir  que  de  deux  ou  trois 
sortes  des  premières  qualités;  on  en  tire  un  meilleur  parti, 
en  ce  quelles  foisonnent  beaucoup , mêlées  avec  du  blanc 
et  d’autres  couleurs.  i 

Tels  sont  les  prix  des  outremers  chez  les  marchands 
les  plus  renommés: 

Chez  M.  Charles  , place  d’Espagne , à Rome , pour  les 
premières  qualités  ; 

Chez  M.  Vincenzo  Pelluchi-Colorare,  via  de  la  Vite, 
à Rome,  et  chez  quelques  autres  marchands,  pour  les 
tjualités  inférieures. 

Mais  si  vous  achetez  l’outremer  dans  d’autres  pays,  en 
France , en  Angleterre , en  Allemagne,  etc. , vous  le  paierez 
beaucoup  plus  cher,  et,  de  plus,  vous  pourrez  souvent 
y être  trompé  ; car  on  le  mélange  quelquefois  avec  d’au- 

1 Voyez  page  34  à page  3o,  leçon  1.*^®  Je  voudrais  pouvoir  ajouter 
aussi  l’adresse  avec  le  prix  de  l’outremer  factice  de  M.  Guimet , mais  je 
l’ai  égarée;  au  reste,  le  premier  peintre  à Paris  pourra  probablement  le 
procurer  à ceux  qui  le  désireront. 


HUITIÈME  LEÇON.  l8l 

très  bleus  j comme  du  smalt  ou  cobalt,  de  la  cendre  bleue, 
du  bleu  d’Anvers , et  même  du  bleu  de  Prusse. 

Moyens  infaillibles  de  s'^ assurer  que  les  Outremers 
sont  ou  ne  sont  pas  falsifiés. 

Cette  couleur  étant  infiniment  plus  précieuse  et  plus 
chère  que  toutes  celles  dont  les  peintres  en  tableaux  gar- 
nissent leur  palette,  il  n’est  pas  inutile  d’indiquer  à ceux 
qui  voudraient  en  acheter , comment  on  reconnaît  quelle 
est  de  pur  lapis , ou  quelle  est  mélangée  avec  des  bleus 
moins  précieux , qui  en  augmentent  le  poids  et  le  volume 
aux  dépens  de  la  qualité. 

Munissez-vous  d’une  petite  fiole  d’eau-forte  ou  d’acide 
nitrique , et  d’un  petit  morceau  de  verre  de  vitre  ; prenez 
un  échantillon  d’outremer  gros  comme  un  petit  pois, 
mette  Z -le  en  un  petit  tas  sur  le  morceau  de  vitre,  et 
versez  dessus  une  goutte  d’acide  *,  attendez  quelques  mi- 
nutes : si  l’outremer  est  le  résultat  de  pur  lapis  il  n’y 
aura  aucune  effervescence,  et  la  couleur  se  réduira  bientôt 
en  cendre  grisâtre  sans  mélange  ; si , au  contraire , une 
partie  du  petit  tas  laisse  voir  des  particules  bleu-foncé,  à 
coup  sûr  il  y a mélange  ou  de  cobalt  ou  de  bleu  de  Prusse, 
ces  deux  substances  ne  se  dissolvant  pas  dans  l’eau-forte. 

Si  l’échantillon  fait  effervescence  et  bouillonne  sous 
l’acide,  et  que  la  dissolution  présente  à l’œil  des  traces 
roussàtres  et  jaunâtres,  il  y a mélange  de  bleus  tirés  du 
cuivre,  comme  la  cendre  bleue  et  le  bleu  d’Anvers,  ou 
de  quelques  autres  tirés  du  règne  végétal,  comme  celui 
qu’on  exprime  des  bluets  ou  de  fleurs  analogues. 

Voici  une  autre  épreuve,  qui  révélera  si  l'outremer  est 
mélangé  de  bleu  de  Prusse  ou  de  bleu  colialt,  ou  de  tous 


1 82  HUITIÈME  LEÇONS 

les  deux  ensemble  : prenez  un  échantillon  de  l’outremer 
qui  n’a  pas  pu  se  dissoudre  entièrement  à l’eau-forte,  et 
qui  a conservé  de  petites  particules  d’un  bleu-foncé  durant 
un  quart  d’heure  et  plus  -,  mettez-le  dans  une  cuiller  de 
fer  déjà  rougie  au  feu  ; attendez  que  la  couleur  soit  elle- 
même  rougie  à blanc  ; ensuite  laissez-la  refroidir , et  exa- 
minez votre  petit  échantillon  avec  soin  : s’il  est  mélangé 
de  cobalt,  il  se  fondra  comme  du  verre,  et  vous^  offrira 
de  petites  boules  bleu-foncé  et  polies  ; s’il  est  mélangé  de 
bleu  de  Prusse , vous  le  connaîtrez  à de  petites  particules 
rousses  ou  jaune-obscur  ; car  le  bleu  de  Prusse  se  change 
en  une  espèce  d’ocre  foncée,  calcinée  à feu  découvert. 

Quant  à l’outremer  véritable,  il  doit  rester  d’un  bleu 
aussi  vif  et  aussi  pur  qu’avant  la  calcination  ; en  sorte  que 
vous  pourrez  reconnaître  approximativement  combien  le 
mélange  en  contient  5 mais  qu’il  y en  ait  beaucoup  ou 
peu , n’importe , n’achetez  pas  cette  couleur  falsifiée  ; elle 
vous  gâterait  vos  teintes , surtout  dans  les  chairs  ou  dans 
les  ciels. 


NEUVIÈME  LEÇON. 


l85 


IX.^  LEÇON. 

Moyen  de  blanchir  V Huile  d'œillet  ^ et  de 
la  rendre  presque  aussi  blanche  que  de 
ï eau  ^ et  par  là  plus  siccative ^ mais  un 
peu  visqueuse.  ' 

On  s’en  sert  avec  succès  pour  les  retouches.  Prenez 
une  ou  plusieurs  bouteilles  de  verre  blanc  j selon  la  quan- 
tité d’huile  que  vous  voulez  blanchir  : je  dis  du  verre  blanc  ; 
car  il  importe  de  voir  clairement  les  progrès  de  l’opéra- 
tion à travers  le  verre.  Versez  dans  les  bouteilles. une 
partie  d’huile  d’œillet  la  plus  fraîchement  faite  que  vous 
pourrez  trouver  ; il  ne  faut  pas  quelle  soit  plus  vieille 
que  de  deux  ou  quatre  mois  au  plus.  Versez  ensuite  sur 
l’huile  deux  parties  d’eau  pure  et  filtrée.  Calculez  les  pro- 
portions de  l’huile  et  de  l’eau  en  sorte  qu’il  reste  dans  les 
bouteilles  quelques  pouces  de  vide,  qui  permettent  d’agi- 
ter de  temps  en  temps  le  mélange.  Battez  et  agitez  ce 
hquide  vivement  et  fortement , comme  lorsqu’on  rince  une 
bouteille  5 mais  mettez-y  un  bouchon  pendant  que  vous 
l’agitez.  Otez  le  bouchon  ensuite,  et  laissez  reposer,  en 
y substituant  une  espèce  de  couvercle  en  carton  dont  le 
dessus  sera  percé  de  plusieurs  gros  trous  d’épingle,  et 
exposez  la  bouteille  à l’air,  au  grand  jour,  et  surtout  au 

1 Beaucoup  de  peintres  emploient  aussi  l’huile  de  noix  quand  elle  est 
fraîche  et  blanche , et  qu’elle  n’a  pas  été  extraite  au  moyen  du  feu  ; elle 
est  fort  bonne,  et  sèche  bien.  • 


l84  NEUVIÈME  LEÇON. 

soleil.  Vous  agiterez  le  mélange  une  fois  au  moins  toutes 
les  (leux  ou  trois  heures , surtout  pendant  les  six  ou  huit 
premiers  jours.  L’huile  surnage  bientôt;  mais  l’eau  la  lave 
et  l’épure,  et  en  sépare  toutes  les  parties  muqueuses  qui 
la  colorent  et  l’empêchent  de  sécher  promptement.  Cette 
substance  muqueuse  se  sépare  peu  à peu  au  bout  de  quel- 
ques heures  de  repos,  et  vient  se  placer  entre  l’eau  et 
l’huile , sous  l’apparence  d’une  mousse  glaireuse  et  blan- 
châtre , qu’on  doit  avoir  soin  d’enlever  au  moins  une  fois 
chaque  jour.  Cela  doit  se  faire  adroitement,  avec  un  petit 
crochet  de  bois  blanc  et  propre.  On  transvase  l’huile  dans 
une  autre  bouteille,  où  l’on  a eu  soin  de  verser  de  la  nou- 
velle eau  fraîche  et  filtrée , ce  que  l’on  renouvelle  tous  les 
deux  ou  trois  jours  pendant  le  premier  mois  de  l’opéra- 
tion. La  chose  réussit  mieux  et  plus  promptement  dans  la 
belle  saison,  parce  que  le  grand  jour,  et  surtout  le  soleil ^ 
contribuent  puissamment  à éclaircir  les  liquides  qu’on  veut 
purifier.  Vous  agiterez  la  bouteille  plusieurs  fois  le  jour 
durant  deux  ou  trois  mois , et  le  plus  souvent  ne  sera  que 
le  mieux  : plus  vous  laverez  ainsi  votre  huile , et  plus  elle 
acquerra  de  blancheur , de  pureté  et  de  qualité  siccative. 

Quand  vous  ne  verrez  plus  de  mucosités  interposées 
entre  l’huile  et  l’eau , vous  laisserez  le  mélange  tranquille 
sans  l’agiter  davantage;  mais  vous  le  placerez  toujours  à 
l’air,  et  à l’ombre,  recouvert  du  couvercle  de  carton 
troué,  afin  de  faciliter  l’évaporation  sans  que  la  poussière 
s’y  introduise.  Vous  ne  l’exposerez  plus  au  soleil,  de  crainte 
que  l’huile  ne  devienne  trop  visqueuse.  L’eau  qui  est  au- 
dessous  de  l’huile  ne  se  corrompt  point,  étant  privée  d’air 
par  l’huile  qui  surnage,  et  cette  même  eau  empêche  l’huile 
de  se  figer  et  de  prendre  jamais  trop  de  consistance.  Un 


NEUVIÈME  LEÇON.  » 

jour  J par  mégardej  après  avoir  verse  un  peu  de  cette 
huile  dans  une  petite  fiole  j à la  hauteur  d’un  ou  deux 
pouces,  j’ouhliai  de  la  reverser  dans  la  grande  bouteille , 
et  au  bout  de  trois  ou  quatre  jours,  je  la  trouvai  figée 
et  prise  dans  la  fiole  jusqu’au  fond , ayant  autant  et  plus 
de  consistance  qu’aucune  gelée,  quoiqu’elle  eût  été  ren- 
fermée à l’ombre  et  dans  une  armoire^  : elle  était,  dans 
cet  état,  aussi  pure,  blanche  et  transparente  que  dans  son 
état  liquide.  Je  cassai  la  fiole  pour  mieux  juger  de  sa 
consistance,  que  je  trouvai  très-ferme,  comme  je  viens 
de  le  dire  ; mais  je  dois  ajouter  que  la  fiole  n’avait  pas 
été  bouchée.  Je  pesai  cette  huile  -,  il  y en  avait  un  peu 
plus  d’une  once.  Je  sais  qu’on  obtient  souvent  un  résultat 
approchant  des  vieilles  huiles  du  pincelier,  quand  on  les 
laisse  quinze  ou  vingt  jours  en  été  sans  les  remuer;  mais, 
outre  que  ces  vieilles  huiles  deviennent  très-gluantes  et 
très-visqueuses , elles  sont  loin  d’avoir  ce  degré  de  lim- 
pidité et  de  blancheur,  et  d’ailleurs  elles  sont  imprégnées 
des  sels  siccatifs  et  malfaisans  provenant  principalement 
du  blanc  de  plomb  qui  est  en  dépôt  dans  le  fond  du  pin- 
celier , ainsi  que  d’autres  couleurs , plus  ou  moins  sicca- 
tives de  leur  nature , qui  sont  le  résidu  de  ce  qui  sort  des 
brosses  et  des  pinceaux  lorsqu’on  les  nettoie  dans  ce  vase. 
Or,  l’huile  blanchie  par  le  moyen  que  je  viens  d’indiquer, 
ne  contient  aucun  corps  étranger,  et  l’eau  sur  laquelle 
elle  repose  la  maintient  dans  un  état  de  fluidité  suffisant 
pour  pouvoir  l’employer  sans  peine. 


I Ce  fait  prouve  que  l’huile  ainsi  lavee  devient  non  - seulement  très- 
blanche,  mais  qu’elle  acquiert  en  meme  temps  la  qualité'  siccative  sans 
l’addition  d’aucune  drogue  malfaisante  et  étrangère  a l’huile. 


i86 


NEUVIÈME  LEÇON. 
Autre  Huile  blanche. 


L’on  fait  aussi  une  huile  assez  blanche  et  passablement 
siccative  de  la  manière  suivante: 

Prenez  de  l’huile  de  noix  fraîchement  exprimée,  et  qui 
n’ait  pas  été  faite  sur  le  feu , mais  simplement  par  la  pres- 
sion de  la  meule,  et  à froid-,  mettez-en  une  demi-livre 
dans  une  fiole,  et  faites-la  bouillir  pendant  une  heure  au 
bain-marie.  EUe  sèche  bien  ainsi  concentrée  ; mais  elle 
n’a  pas  la  meme  pureté  que  l’huile  lavée  à l’eau,  et  elle 
est  moins  blanche.  Cependant,  comme  on  s’en  procure 
promptement,  l’on  peut  s’en  servir  au  besoin.  Elle  est 
d’ailleurs  fort  bonne  pour  retoucher  des  tableaux  assez 
grands  pour  que  l’espèce  de  petite  nuance  quelle  peut 
laisser  dans  les  endroits  qu’on  repeint  ne  soit  pas  sensible 
à l’œil , attendu  la  distance  d’où  l’on  regarde  les  grands 
ouvrages. 

Usage  qu^on  doit  faire  des  Huiles  blanchies. 

Il  arrive  souvent  qu’on  a besoin  de  retoucher  quelques 
petites  parties  dans  un  tableau  qu’on  regardait  comme 
achevé , et , par  exemple , dans  les  chairs , dans  les  linges , 
les  ciels,  ou  quelques  autres  parties  délicates  qui,  étant 
exposées  à la  plus  grande  lumière,  exigent  une  grande 
pureté  de  ton.  Or,  pour  modifier  le  ton  ou  la  teinte  de 
ces  parties , on  ne  peut  le  faire  avec  de  l’huile  ordinaire 
sans  s’exposer  à former  des  taches , si  l’on  ne  repeint  que 
par  places;  et  cependant  on  s’expose  encore  davantage 
si,  pour  éviter  cet  inconvénient,  l’on  prend  le  parti  de 
repeindre  partout  ; c’est-à-dire , non-seulement  la  petite 
place  qu’on  juge  défectueuse,  mais  encore  tout  ce  qui 


NEUVIÈME  LEÇON.  1 87 

l’eiîtoure  : cela  entraîne  l’artiste  à repeindre  toute  une 
tête  J tout  un  braSj  etc.  j en  sorte  (ju’il  hasarde  souvent 
de  gâter  une  chose  dont  il  est  généralement  satisfait,  pour 
faire  une  légère  correction , peut-être  peu  essentielle. 

Voici  la  ressource  que  je  propose,  et  qui  m’a  toujours 
réussi  : jamais  je  n’ai  vu , même  au  bout  de  plusieurs 
années,  reparaître  la  moindre  tache  sur  telle  ou  telle 
partie  repeinte  isolément,  quoique  le  plus  souvent  elles 
fussent  dans  la  plus  belle  et  la  plus  éclairée  des  lumières 
des  chairs  ou  des  linges. 

Prenez  une  très-petite  goutte  d’huile  blanchie , et  éten- 
dez-la  doucement  avec  le  bout  du  doigt  sur  la  place  que 
vous  voulez  retoucher,  en  sorte  qu’il  n’en  reste  sur  le 
tableau  (que  je  suppose  très-sec)  que  le  moins  possible, 
et  seulement  ce  qu’il  en  faut  pour  ne  pas  repeindre  à sec  ^ 
vous  essuyerez  doucement  le  superflu  avec  un  petit  mor- 
ceau de  papier  de  soie  et  non  avec  un  linge,  qui  pourrait 
déposer  des  fils  en  étoupes  sur  la  partie  huilée. 

Sur  cette  préparation  légèrement  onctueuse  vous  pour- 
rez repeindre  telle  partie  que  vous  avez  intention  de  mo- 
difier, soit  pour  le  ton  de  couleur,  soit  pour  la  forme, 
et  vous  le  ferez  avec  autant  de  facihté  que  si  la  couleur 
de  dessous  était  encore  toute  fraîche. 

Vous  accorderez  votre  ton  de  couleur  sans  aucune 
difficulté , mais  vous  aurez  soin  de  diminuer  et  faire  perdre 
insensiblement  cette  couleur  tout  autour  de  votre  retou- 
che, en  n’en  mettant  presque  point  sur  les  bords  qui  avoi- 
sinent les  parties  sèches  de  votre  tableau.  Ne  vous  servez 
jamais  d huile  grasse  ordinaire  pour  retoucher  des  chairs , 
même  dans  les  ombres,  et  à plus  forte  raison  dans  les 
parties  éclairées,  non-seulement  des  chairs,  mais  dans  les 


• 1 88  NEUVIÈME  LEÇON, 

lumières  de  quelque  objet  que  ce  soit;  vous  verriez  bien- 
tôt noircir  la  partie  retouchée. 

Servez -vous  toujours  d’huile  blanchie  j à moins  que 
vous  ne  vouliez  obscurcir  le  trou  d’une  caverne  j ou  telles 
choses  qui  ne  sont  jamais  trop  obscures,  comme  les  fortes 
ombres  d’un  vêtement  noir , ou  bleu  et  brun  foncé , quel- 
ques touches  dans  les  cheveux,  s’ils  sont  très -bruns,  la 
pupille  de  l’œil,  etc. 

L’huile  blanchie  n’est  pas  aussi  agréable  à manier  que 
l’huile  d’œillet  ordinaire,  elle  est  toujours  un  peu  vis- 
queuse ; mais  elle  ne  l’est  pas  trop , si  l’on  ne  délaie  pas 
la  couleur  avec  elle,  et  qu’on  ne  s’en  serve  absolument 
que  pour  l’étendre  sur  la  toile  et  la  rendre  onctueuse, 
comme  je  viens  de  l’indiquer. 

J’invite  ceux  qui  désirent  retoucher  leurs  ouvrages  par 
petites  places  isolées,  sans  s’exposer  à repeindre  partout, 
à faire  usage  de  ce  moyen  : il  est  infiniment  préférable 
aux  pommades  que  l’on  compose  sous  le  nom  de  beurre 
des  peintres,  et  dans  lesquelles  il  entre  du  sel  de  Saturne 
en  plus  ou  moins  grande  quantité,  ce  qui  ne  peut  être 
que  fort  nuisible  aux  couleurs. 

Les  artistes,  pour  faire  ces  retouches , se  servent  d’huile 
d’aspic  ou  d’huile  de  lavande  maigre,  qui  sont  l’une  et 
l’autre  très -volatiles  ; je  désapprouve  l’emploi  de  ces 
huiles,  d’abord  parce  quelles  s’évaporent  et  sèchent  trop* 
promptement  ce  qui  ne  laisse  pas  à l’artiste  le  temps  de 
bien  terminer  son  ouvrage,  et  aussi  parce  quelles  noir- 
cissent avec  le  temps , comme  l’essence  de  térébenthine* 
On  peut  cependant  s’en  servir  avec  avantage  pour  filer 
délicatement  et  nettement,  avec  la  fine  pointe  d’un  pin- 
ceau, les  cordages  d’un  vaisseau,  ou  des  objets  semblables. 


NEUVIÈME  LEÇON.  1 89 

Jé  dois  avertir  qu’il  ne  faut  prendre  de  l’huile  blanchie 
qu’au  moment  même  où  l’on  est  prêt  à s’en  servir  : si  on 
l’enlève  trop  à l’avance  de  dessus  l’eau  ^ où  elle  se  main- 
tient fluide  et  fraîche  j on  peindra  désagréablement  ^ parce 
que  bientôt  elle  devient  trop  visqueuse  : il  faut  aussi  se 
dépêcher  de  faire  la  correction  projetée  pendant  que  la 
préparation  est  étendue  ^ et  ne  pas  quitter  qu’on  ne  l’ait 
terminée. 

En  parlant  des  huiles,  je  conseille  de  renfermer  celle 
d’œillet  ordinaire  dans  une  bouteille  de  verre  blanc,  et 
de  l’exposer  au  grand  jour,  sans  être  au  soleil;  le  grand 
jour  a la  propriété  de  blanchir  les  huiles,  les  vernis,  etc. 
Si  vous  aviez  fait  une  provision  d’huile  d’œillet  trop  con- 
sidérable , et  quelle  devînt  trop  visqueuse , il  faut  en 
acheter  de  la  nouvelle  et  consacrer  l’ancienne  pour  la 
battre  avec  un  mélange  d’eau  de  fontaine , et  achever  de 
la  blanchir  comme  on  l’indique  à la  page  i83  et  sui- 
vantes. 


DIXIÈME  LEÇON. 


190 


X.^  LEÇON. 

Procédé  pour  faire  le  Brun  de  Prusse^ 
N.°  22  5 portant  la  teinte  de  V asphalte. 

Ce  brun  ne  s’obtient  que  du  bon  bleu  de  Prusse  ordi- 
naire *,  je  n’ai  jamais  pu  y réussir  avec  celui  qui  se  fabrique 
en  Angleterre. 

Mettez  sur  un  feu  assez  vif  une  cuiller  de  fer  ; faites-la 
rougir  ; jetez-y  quelques  morceaux  de  bleu  de  Prusse  de 
la  grosseur  d’une  noisette  à peu  près  : bientôt  chaque 
morceau  éclatera  de  soi-même  et  se  dégradera  par  écailles ^ 
à mesure  qu’il  s’échauffera,  jusqu’à  devenir  rouge  lui- 
même.  Retirez  la  cuiller  du  feu  et  faites-la  refroidir  ; si 
vous  la  laissiez  plus  long-temps  sur  le  feu,  vous  n’ob- 
tiendriez pas  la  teinte  désirée.  Quand  vous  concasserez  la 
couleur,  il  s’y  trouvera  des  parties  noirâtres,  et  d’autres 
brun-jaunâtres  : c’est  précisément  ce  qu’il  faut.  Broyez  le 
tout  ensemble,  il  en  résultera  un  brun  couleur  de  bistre 
ou  d’asphalte , fort  transparent  : il  est  parfait  pour  faire 
une  multitude  de  glacis  ou  de  préparations,  soit  qu’on 
l’emploie  seul,  soit  qu’on  y mélange  d’autres  couleurs 
transparentes  pour  approcher  davantage  du  ton  que  l’on 
veut  obtenir. 

Ce  brun  se  manie  et  s’étend  avec  une  merveilleuse 
facilité  ; il  ne  couvre  pas  plus  que  l’asphalte  ; il  est  d’une 
solidité  et  d’une  fixité  à toute  épreuve  : il  a encore  le 
grand  avantage  de  sécher  plus  promptement  que  toutes 


DIXIÈME  LEÇON.  1 Q l 

les  autres  couleurs  transparentes  et  légères.  J’en  ai  fait 
un  grand  usage  dans  des  tableaux  qui  ont  déjà  plus  de 
vingt-sept  ans,  et  qui,  je  puis  l’affirmer,  sont  encore  tels 
qüe  le  jour  meme  où  je  les  fis  ; ce  qui  prouve  que  cette 
couleur  n’a  aucune  mauvaise  influence  sur  les  autres. 

L’opération  de  brûler  le  bleu  de  Prusse  ne  réussit  pas 
toujours  également  5 cela  dépend  des  différentes  qualités 
de  bleu,  et  aussi  du  degré  de  chaleur  qu’on  donne,  et 
meme  de  l’état  actuel  de  l’atmosphère.  Il  ne  faut  pas  pour 
cela  se  rebuter  ; quoique  les  diverses  teintes  qu’on  obtient 
soient  plus  rousses , plus  verdâtres  ou  plus  noirâtres  qu’on 
ne  le  voudrait  ; ces  essais  ne  sont  pas  perdus , l’on  peut 
toujours  en  faire  usage  dans  beaucoup  de  cas  *,  mais  comme 
la  teinte  la  plus  désirable  est  celle  de  l’asphalte , il  n’y  a 
qu’à  recommencer  avec  différens  bleus,  et  en  différens 
temps , jusqu’à  ce  qu’on  obtienne  ce  qu’on  désire. 

On  aura  l’attention  de  brûler  cette  couleur  à feu  dé- 
couvert, sans  quoi  l’on  n’obtiendrait  que  du  noir,  comme 
on  le  verra  plus  loin. 


92 


ONZIÈME  LËÇON. 


W LEÇON. 

Autre  Brun-jaunâtre  doré  N.*^  25^  et  ma- 
niéré de  le  faire  as>ec  du  bleu  de  Prusse 
de  fabrication  anglaise. 

Réduisez  le  bleu  de  Prusse  anglais  en  poudre  passa- 
blement fine  ; jetez  cette  poudre  dans  un  petit  creuset  ; 
couvrez-le,  sans  le  luter  cependant  j et  donnez-lui  une 
chaleur  très-forte  j de  peur  qu’il  ne  reste  quelques  parti- 
cules noires  dans  votre  poudre , ce  qui  ternirait  sa  belle 
teinte. 

Vous  obtiendrez  une  ocre  dorée  j d’une  teinte  infini- 
ment plus  belle  que  ne  sont  toutes  celles  qu’on  peut  se 
procurer;  c’est  un  jaune-orangé  superbe,  qui  sèche  bien, 
et  qui  est  fort  léger  et  transparent. 

Vous  le  broierez  ensuite  à l’huile  pour  vous  en  servir 
dans  le  besoin,  comme  je  l’indique  page  49,  leçon 
Cette  couleur  n’étant  pas  d’un  usage  habituel,  je  conseille 
de  la  conserver  en  poudre  fine  bien  broyée  à l’eau , et  de 
n’en  délayer  à l'huile  qu’au  fùr  et  à mesure  qu’on  en  a 
besoin,  sans  la  mettre  en  vessie. 


DOUZIÈME  LEÇON. 


19") 


Xir  LEÇON. 

Procédé  pour  dissoudre  l’Asphalte  ou  BU 
tume  de  Judée  N.^  24,  et  l’enfermer  de 
suite  en  vessie  sans  le  broyer*  ‘ 

Prenez  un  petit  pot  de  terre  qui  puisse  aller  au  feu  ^ 
et  qui  soit  neuf  et  vernissé,  au  moins  intérieurement; 
jetez-y  votre  bitume  pulvérisé,  et  versez  par-dessus  de 
l’essence  de  térébenthine  bien  rectifiée,  de  façon  que  la 
poudre  en  soit  submergée  tout-à-fait  ; mettez  le  pot  près 
d’un  feu  modéré , en  remuant  toujours  ce  qu’il  contient 
avec  un  petit  bâton  ou  un  tuyau  de  terre  de  pipe  ; mais 
remuez  doucement  et  avec  prudence,  afin  d’éviter  que 
des  gouttes  d’essence,  en  s’échappant  du  pot,  ne  s’en- 
flamment , et  que  le  pot  lui-même  ne  prenne  feu , ce  qui 
pourrait  causer  des  accidens  à la  personne  qui  fait  l’opé- 
ration : bientôt  l’asphalte  sera  entièrement  fondu.  Vous 
retirerez  le  pot  loin  du  feu,  et  vous  remplacerez  le  fiquide 
qui  s’est  évaporé  par  une  quantité  suffisante  d’huile  grasse 
siccative  ordinaire,  pendant  que  l’asphalte  est  encore  chaud 
et  en  pleine  dissolution  ; vous  remuerez  toujours  le  mé- 
lange en  faisant  l’addition  de  l’huile  grasse,  et  n’en  ajou- 
terez que  ce  qu’il  faut  pour  que  l’asphalte  puisse  se  mettre 
en  vessie. 


I L’asphalte  en  morceaux  doit  être  de  couleur  noire , très-sec , et  luisant 
à la  casstire. 


1 3 


194  DOUZIÈME  LEÇON. 

Si  VOUS  laissiez  trop  refroidir  le  mélange  avant  que  d’y 
joindre  l’huile  grasse j il  se  mettrait  en  petits  grains,  et 
l’opération  serait  manquée  : .il  en  serait  de  même  si  vous 
y mettiez  trop  ou  trop  peu  d’huile  grasse.  Les  soins  à 
prendre  à cet  égard  n’ont  rien  de  bien  difficile,  attendu 
qu’en  faisant  le  mélange  on  voit  ce  que  l’on  fait,  et  que 
l’on  sent  quelle  consistance  a prise  la  matière  en  la  re- 
muant avec  le  tuyau  de  terre  de  pipe.  Pour  plus  de 
sûreté , on  fera  bien  de  tiédir  un  peu  l’huile  grasse. 

Cette  couleur,  une  fois  en  vessie,  peut  se  conserver 
long-temps , une  année , et  même  davantage  -,  plus  tard , 
elle  devient  trop  visqueuse  pour  qu’on  puisse  l’étendre 
aisément.  En  ce  cas  l’on  peut,  au  moment  où  l’on  veut 
s’en  servir,  l’humecter  d’un  peu  d’essence  maigre  de  la- 
vande j alors  elle  coule  très-bien  : mais  les  essences  font 
un  peu  noircir  les  couleurs.  (Voyez  la  page  62  et  sui- 
vantes , sur  les  qualités  et  les  inconvéniens  de  l’asphalte.) 


treizième  leçon. 


195 


XIII/  LEÇON. 

Manière  de  faire  le  Noir  de  café. 

Procurez-vous  une  certaine  quantité  de  marc  de  café, 
en  vous  assurant  qu’il  ne  renferme  aucun  mélange  de 
chicorée  ou  d’autres  substances  étrangères.  Il  faut  que 
vous  en  ayez  assez  pour  remplir  complètement  la  boîte 
de  fer  dont  on  va  parler  tout  à l’heure.  Faites  sécher  ce 
marc , en  sorte  qu’il  n’y  reste  plus  la  moindre  humidité  \ 
remplissez-en  une  boîte  de  fer,  en  la  refoulant  fortement. 
Il  est  très-essentiel  que  la  poudre  soit  très-serrée  dans  la 
boîte  et  quelle  la  remplisse  complètement  jusqu’en  haut , 
en  sorte  que  le  couvercle,  une  fois  appliqué  dessus,  la 
touche  immédiatement,  et  qu’il  n’y  ait  point  de  vide  entre 
les  deux.  Mettez  alors  le  couvercle  de  fer,  et  enfoncez-le 
bien  à fond.  Procurez-vous  d’avance , non  pas  simplement 
de  la  terre  glaise , qui  éclate  facilement  au  feu , mais  de  la 
terre  dont  les  poêliers  se  servent  pour  mastiquer  et  bâtir 
les  poêles  de  faïence.  Délayez  cette  terre,  comme  eux, 
avec  un  peu  d’eau,  et  pétrissez-la  jusqu’à  ce  quelle  ait  la 
consistance  d’un  bon  ciment  : cela  est  fait  en  un  instant. 
Garnissez-^en  tout  l’extérieur  de  votre  boîte  à environ  trois 
lignes  d’épaisseur,  et  même  un  peu  davantage  aux  join- 
tures , de  façon  que  nulle  part  le  fer  ne  reste  à découvert. 
Faites  sécher  cet  enduit  devant  le  feu  ou  à l’ardeur  du 
soleil,  jusqu’à  ce  qu’il  n’y  reste  plus  aucune  humidité. 
Alors,  et  en  ayant  bien  soin  de  ne  pas  enlever  l’enduit, 
faites  rougir  la  boîte  à un  feu  très-vif,  tel  que  celui  d’une 


igô  TREIZIÈME  LEÇON. 

forge  ou  d’un  poêle  qui  ne  flambe  plus,  mais  qui  contient 
encore  un  bon  brasier  de  charbons.  A mesure  que  la  boîte 
s’échaufîera , vous  en  verrez  sortir,  malgré  le  fer  et  l’en- 
duit de  terre , des  flammèches  bleuâtres , qui  s’échappe- 
ront de  toute  part  comme  si  elles  étaient  poussées  par 
des  chalumeaux  ; ce  sont  les  restes  de  l’huile  essentielle 
du  café,  qui  se  font  jour  malgré  les  obstacles,  et  qui  s’en- 
flamment aussitôt. 

Quand  vous  n’apercevrez  plus  ces  jets  de  flammes 
bleues , et  que  toute  votre  boîte  sera  d’un  rouge  vif,  re- 
tirez-la  du  feu , en  prenant  des  précautions  pour  que  les 
pinces  ne  la  dégarnissent  pas  de  l’enduit  de  terre,  et 
laissez -la  se  refroidir  : le  noir  est  fait.  Mais,  avant  que 
d’ouvrir  la  boîte,  enlevez  avec  un  couteau  toute  la  terre 
qui  l’entoure,  et  prenez  surtout  de  grandes  précautions 
pour  n’en  laisser  aucune  trace  à la  jonction  du  couvercle. 
A cet  effet,  ne  vous  contentez  pas  simplement  de  la  gratter 
avec  la  lame  du  couteau  ; prenez , de  plus , une  forte  ver- 
gette  à poils  durs  et  courts,  et,  pour  terminer  le  net- 
toyage , mouillez  la  brosse , et  après  en  avoir  frotté  régu- 
lièrement cette  place , essuyez-la  bien  avant  que  de  faire 
l’ouverture  de  la  boîte  *,  car , s’il  entrait  la  moindre  par- 
celle de  cette  terre  dans  votre  noir , votre  opération  serait 
manquée,  et  la  couleur  serait  gâtée.  Gela  fait,  ouvrez  la 
boîte , et  videz  le  noir  qu  elle  renferme  dans  une  assiette 
propre  qui  n’ait  jamais  contenu  aucune  graisse.  Vous 
aurez  un  noir  doux,  un  peu  gris-bleuâtre,  déjà  presque 
impalpable.  Le  volume  en  sera  fort  diminué , cela  ne  peut 
être  autrement  ; c’est  pour  cela  qu’il  faut  serrer , autant 
que  possible,  dans  la  boîte  de  fer  toutes  les  matières  en 
poudre  dont  on  veut  faire  du  noir,  afin  qu’il  ne  s’y  in- 


TREIZIÈME  LEÇON.  1 97 

troduise  que  peu  d’air  ; sans  cela  ces  matières  entrent  en 
combustion , et  produisent  des  cendres  qui  les  altèrent 
considérablement. 

Le  noir  de  café  se  trouve  déjà  si  fin  en  sortant  de  la 
boîte  J qu’il  semble  qu’on  pourrait  s’en  servir  en  le  dé- 
layant de  suite  J soit  à l’huile , soit  à l’eau.  Mais  il  y a 
une  précaution  à prendre  auparavant , précaution  essen- 
tielle pour  toutes  les  couleurs  qu’on  élabore  au  feu  : il 
faut  les  laver  à l’eau  bouillante , et  à plusieurs  eaux , jus- 
qu’à ce  qu’on  en  ait  séparé  les  sels. quelles  contiennent , 
ce  qui  est  aisé  à connaître  j quand  l’eau  du  lavage  n’a  plus 
aucun  goût  à la  bouche.  Vous  décanterez  l’eau  vous 
recueillerez  la  couleur,  vous  la  ferez  sécher,  et  vous  l’ob- 
tiendrez sous  la  forme  de  poudre  ; c’est  alors  que  vous 
pourrez  la  broyer.  Mais  j’insiste  sur  ce  lavage  préalable 
à plusieurs  eaux  bouillantes. 

Si  les  marchands  de  couleurs  avaient  la  précaution  de 
laver  avec  soin  les  couleurs  qu’ils  débitent , dussent-ils  les 
vendre  un  peu  plus  cher,  les  peintres  n’auraient  pas  le 
chagrin  de  voir  leurs  ouvrages  s’altérer  en  peu  de  temps. 

Maniéré  de  laver  le  Noir  de  café  y ainsi  que  les 
autres  espèces  de  Noirs  qui  sont  très -légers  et 
surnagent  sur  Veau. 

Mettez  toute  votre  poudre  noire-  dans  une  cuvette  de 
faïence  propre  et  neuve,  ou  dans  une  soucoupe,  si  vous 
n’en  avez  brûlé  qu’une  petite  quantité.  Versez  dessus 

I Gomme  on  Ta  indiqué  pour  décanter  Toulremer  (voyez  page  173, 
leçon  8.®  ).  Cette  manière  de  décanter  sert  également  pour  toutes  les  cou- 
leurs. On  sait  que  décanter  signifie  enlever  l’eau  d’une  couleur  quelconque , 
pour  la  faire  entièrement  sécher  cl  la  conserver  ensuite  en  poudre  sèche. 


igB  TRETZIÈME  LEÇON, 

quelques  gouttes  d’alcool  (ou  esprit  de  vin)  ; il  pénétrera 
Je  noir  très-promptement  j et  vous  le  verrez  s’affaisser  de 
suite  J ce  qui  vous  permettra  de  le  délayer  et  d’en  faire 
une  pâte  épaisse.  Vous  ajouterez  peu  à peu  assez  d’eau 
filtrée  pour  pouvoir  broyer  le  noir,  si  telle  est  actuelle- 
ment votre  intention  ; et  si  vous  ne  voulez  encore  faire 
que  le  lavage  ^ vous  pourrez  sans  difficulté  remplir  la 
cuvette  d’eau  bouillante  : la  poudre  ne  surnagera  plus. 
Quand  vous  voulez  laver  la  couleur  pour  en  dégager  tous 
les  sels  J il  faut  vous  servir  d’eau  très-chaude  y et  agiter  le 
mélange  afin  d’en  accélérer  la  dissoluüon.  Vous  laisserez 
ensuite  la  poudre  se  précipiter.  Vous  décanterez  cette  pre- 
mière eau  J et  vous  en  substituerez  de  la  nouvelle , tou- 
jours chaude , jusqu’à  ce  que  l’eau  reste  parfaitement  in- 
colore y et  qu’elle  ne  laisse  plus  la  moindre  saveur  sur  la 
langue.  Vous  laisserez  s’opérer  la  précipitation  ; vous  dé- 
canterez l’eau  comme  on  l’a  indiqué.  Vous  recueillerez  la 
poudre  bien  sèche  j et  vous  l’enfermerez  soigneusement 
dans  un  flacon  ou  une  petite  bouteille  ^ jusqu’à  ce  que 
vous  ayez  occasion  de  la  broyer  pour  vous  en  servir  à 
l’huile  ou  à l’eau. 

Je  dirai 5 une  fois  pour  toutes , qu’il  est  très- essentiel 
d’étiqueter  toutes  les  couleurs  qu’on  aura  en  réserve , soit 
en  flacons , soit  en  boîtes  de  carton  y soit  simplement  dans 
du  papier  J afin  de  ne  les  pas  confondre  entre  elles;  il  est 
utile  même  d’ajouter  sur  l’étiquette  une  petite  explication 
qui  indique  que  la  poudre  est  lavée  y broyée  y ou  qu’elle 
ne  l’est  pas  ; car  il  arrive  souvent  y au  bout  d’un  certain 
temps  y qu’on  vient  à confondre  ensemble  toutes  sortes  de 
noirs  J ou  autres  couleurs  qui  ont  à peu  près  le  même 
aspect  y mais  qui  sont  néanmoins  de  nature  très-différente.. 


TREIZIÈME  LEÇON.  ig9 

La  méthode  de  ne  conserver  les  couleurs  en  poudre  que 
dans  des  chiffons  de  papier  est  très-préjudiciable;  il  h y 
introduit  toujours  des  ordures , et  d’ailleurs  on  en  per  ^ 
beaucoup.  Des  boîtes  de  carton  ou  de  bois  pour  les  cou- 
leurs non  broyées  valent  beaucoup  mieux , et  sont  plus 
vite  ouvertes  et  refermées  que  des  papiers.  Quant  aux 
couleurs  broyées  en  poudre,  il  faut  les  tenir  dans  des 
flacons. 

J’invite  aussi  les  commençans  à étiqueter  leurs  vessies 
de  couleurs  pour  plus  de  sûreté , dans  la  crainte  de  pren- 
dre une  couleur  pour  une  autre. 

Forme  et  dimensions  à donner  à la  Boîte  de  fer 
qui  sert  à brûler  les  diverses  Couleurs. 

On  peut  avoir  cette  boîte  plus  ou  moins  grande  ; mais 
voici  la  meilleure  proportion  : un  cylindre  creux  de  tôle 
d’une  ligne  d’épaisseur,  de  la  forme  d’un  très-petit  tuyau 
de  poêle  ; la  tôle  doit  être  fort  unie  en  dedans.  L’assem- 
blage en  sera  fait,  non  à la  soudure,  qui  pourrait  entrer 
en  fusion,  mais  par  de  bons  doux  bien  rivés  de  tous 
côtés,  de  façon  quelle  joigne  assez  bien  partout  pour 
contenir  l’eau  sans  qu’il  s’en  perde.  On  donnera  à cette 
boîte  ou  cylindre  deux  pouces  six  lignes  de  diamètre  sur 
six  pouces  de  longueur;  l’iin  des  fonds  sera  solide,  et- 
l’autre  extrémité  de  la  boîte  aura  un  couvercle  joignant 
bien , comme  le  dessus  d’une  tabatière  : ce  couvercle  aura 
un  rebord  ou  gorge  d’environ  un  pouce,  pour  embrasser 
la  boîte.  11  ne  faut  pas  songer  à se  servir  de  tôle  mince , 
et  encore  moins  de  fer-blanc,  cela  ne  vaudrait  rien;  il 
faut  surtout  éviter  que  la  rouille  s’y  mette. 


200  TREIZIÈME  LEÇON. 

On  pourrait  se  servir  d’un  creuset , y adapter  un  cou- 
vercle aussi  fortement  que  l’on  voudrait  j et  qui  le  fer- 
merait hermétiquement  par  l’effet  du  lut  dont  on  l’endui- 
rait; lut  peu  différent  de  la  terre  des  poêlierSj  mais  les 
creusets  se  cassent  sauvent  : la  boîte  de  fer  est  préférable. 


QUATORZIÈME  LEÇON. 


201 


XIV.^  LEÇON. 

Maniéré  de  faire  le  Noir  de  papier. 

Prenez  des  rognures  de  bon  et  beau  papier,  où  il  n’entre 
aucun  mélange  de  laine  ni  de  soie  ; vous  les  ferez  tremper 
dans  un  baquet  d’eau  au  moins  vingt-quatre  heures , en 
les  foulant  et  battant  souvent  avec  un  gros  rouleau  de 
bois , afin  d’en  faire  sortir  la  colle  et  de  faire  revenir  le 
chiffon  en  pâte  ; il  en  résultera  une  espèce  de  bouillie , 
que  vous  laverez  jusqu’à  ce  que  l’eau  en  sorte  claire , ce 
qui  arrivera  quand  on  aura  changé  et  décanté  l’eau  trois 
ou  quatre  fois.  Vous  exprimerez  autant  que  possible  toute 
l’eau  de, cette  pâte,  en  sorte  quelle  devienne  épaisse  et 
dure.  Vous  aurez  une  boîte  de  bois  environ  du  même 
diamètre  que  celle  en  fer  et  de  la  même  proportion,  mais 
seulement  d’une  ligne  plus  large  et  plus  longue,  afin  que 
la  pâte,  moulée  dans  ce  bois  et  séchée  ensuite,  diminue 
de  volume  au  point  juste  où  il  le  faut  pour  quelle  entre 
très-exactement  dans  la  boîte  de  fer  sans  laisser  de  vide. 

Pour  mouler  cette  pâte  dure  dans  la  boîte  de  bois,  vous 
y mettez  d’abord  une  demi-poignée  de  pâte , et  avec  un 
rouleau  de  bois  tourné , un  peu  plus  petit  que  n’est  l’in- 
térieur  de  la  boîte,  mais  ayant  assez  de  longueur  (un  pied 
ou  i5  pouces)  pour  pouvoir  s’en  servir  à deux  mains, 
vous  refoulerez  cette  pâte  et  la  tasserez  fortement  dans  le 
moule  de  bois  : puis  vous  remettrez  de  la  pâte  et  vous  la 
j’efoulerez  de  nouveau , et  ainsi  de  suite  jusqu’à  ce  que  le 


202  QUATORZIÈME  LEÇOîf, 

moule  soit  tout  remplie  Vous  moulerez  autant  de  cylin- 
dres  de  pâte  que  vous  aurez  de  matière  ; vous  les  ferez 
sécher  au  feu  ou  au  soleil  j jusqu’à  ce  qu’ils  soient  aussi 
secs  que  du  bois  : cela  fait , vous  les  introduirez  dans  la 
boîte  de  fer  et  les  brûlerez  les  uns  après  les  autres,  en 
prenant  les  soins  et  les  précautions  qu’on  a indiqués  et 
détaillés  dans  la  leçon  tant  pour  mettre  l’enduit  de 
terre  que  pour  l’enlever  avant  que  d’ouvrir  la  boîte, 
(Voyez  page  196  et  suivantes.) 

1 On  se  sert  d’un  moule  de  bois  très-épais,  parce  que,  si  l’on  moulait 
la  pâte  dans  la  boîte  de  fer,  on  la  rouillerait,  ce  qui  gâterait  et  le  noir 
et  la  boîte  ; mais  il  faut  que  ce  moule  de  bois  ait  deux  fonds  mobiles  et 
s’ajustant  à vis , afin  qu’on  puisse  les  dévisser  pour  chasser  la  pâte  moule'e 
avec  le  rouleau  de  bois  et  la  sortir  du  moule  sans  la  rompre.  On  prendra 
ses  mesures  assez  justes  pour  que  les  cylindres  de  pâte  moulée , et  par- 
faitement sers , remplissent  entièrement  l’intérieur  de  la  boîte  de  fer.  J’ai 
indiqué  ce  noir , qui  est  fort  bon  ; mais  comme  il  est  long  à faire,  je  con- 
seille de  s’en  tenir  aux  noirs  de  café , n.®  29  ; de  bouchons,  n.®  3i , et  à 
celui  très-noir  qu’on  tire  du  bleu  de  Prusse,  n.®  33. 


QUINZIÈME  LEÇON. 


2o5 


XV/  LEÇON. 

Maniéré  de  faire  le  Noir  de  bouchons. 

Choisissez  des  bouchons  neufs  et  très-fins  : coupez-les 
dans  toute  leur  longueur , et  non  en  travers,  en  huit  bandes 
chacun  5 ces  longues  bandes  s’arrangeront  mieux  dans  la 
boîte  de  fer,  et  laisseront  moins  de  vide  que  des  tranches 
rondes  Faites-en  des  faisceaux  bien  serrés  et  hez-les 
avec  un  bout  de  fil  blanc.  Vous  aurez  soin  de  former  ces 
faisceaux  de  la  même  dimension  que  le  diamètre  intérieur 
de  la  boîte,  et  comme  le  liège  est  très-élastique,  vous  les 
ferez  entrer  de  force  dans  la  boîte  de  fer,  en  les  poussant 
avec  un  rouleau  de  bois.  Le  premier  faisceau  placé,  vous 
placez  par-dessus  un  autre  faisceau,  etc.,  jusqu’à  ce  que 
la  boîte  soit  exactement  remplie.  Il  est  essentiel  de  presser 
ces  faisceaux  et  de  les  faire  entrer  de  force , parce  que  le 
liège  étant  de  nature  à diminuer  de  volume  au  feu  plus 
qu’aucune  autre  substance , il  faut  faire  en  sorte  qu’il  ne 
s’y  établisse  que  le  moins  de  vide  possible,  de  peur  que 
la  couleur  ne  se  brûle  en  partie , et  ne  soit  altérée  par  le 
mélange  des  cendres. 

Du  reste  vous  observerez  tout  ce  qui  a été  recom- 
mandé dans  la  leçon  i3.^,  page  i qS  et  suivantes. 

Beaucoup  de  peintres,  pour  faire  le  noir  de  bouchons, 

1 Pour  couper  le  liëge  facilement  et  sans  le  déchirer,  il  faut  se  servir 
d’une  lame  très-mince  et  fort  tranchante  : on  la  fait  aller  comme  une  scie , 
en  appuyant  légèrement  en  poussant , mais  point  du  tout  en  retirant. 


2o4  quinzième  leçon. 

se  contentent  de  brûler  le  liège  à feu  découvert  ou  à la 
flamme  d’une  bougie  : je  puis  leur  certifier  ^ d’après  mon 
expérience  et  celles  de  mes  amis , que  le  noir  ainsi  pré- 
paré ne  tient  pas  et  ne  vaut  rien.  Non-seulement  il  perd 
sa  belle  teinte  fine  et  bleuâtre,  mais  de  plus  il  s’évapore 
et  disparaît  avec  le  temps , à cause  de  la  cendre  qui  s’y 
est  mêlée,  ou  par  toute  autre  cause  que  j’ignore.  Le  noir 
de  bouchons  est  si  parfait  pour  les  gris  tendres  et  pour 
tous  les  autres  mélanges  des  ciels , des  linges  et  des  teintes 
de  carnations  , qu’on  aurait  tort  de  ne  pas  se  donner  la 
peine  de  le  faire  avec  tous  les  soins  et  les  précautions  que 
j’indique.  Du  reste,  il  est  si  léger,  que  pour  le  délayer 
et  le  broyer  il  faut  absolument  l’affaisser  avec  quelques 
gouttes  d’esprit  de  vin,  ainsi  que  le  noir  de  papier.  (Voye^ 
cet  article , page  1 9 7 j leçon  1 3.®) 


SEIZIÈME  LEÇON. 


2o5 


XYI.'  LEÇON. 

Manière  de  faire  le  Noir  de  Prusse.  ‘ 

Prenez  du  bon  bleu  de  Prusse  j mais  qui  ne  soit  pas 
de  fabrique  anglaise. 

Concassez  ce  bleu  en  morceaux  de  la  grosseur  d’un 
petit  noyau  de  cerise  ; remplissez-en  votre  boite  de  fer 
sans  y introduire  les  morceaux  trop  petits  j et  encore 
moins  le  bleu  en  poudre  ; car  votre  noir  alors , au  lieu 
d’étre  d’une  teinte  pure  et  veloutée  ^ deviendrait  rous- 
sâtre  comme  de  la  suie.  Secouez  doucement  et  souvent 
la  boîte  J à mesure  que  vous  introduisez  les  grains  bleus, 
afin  qu’ils  s’arrangent  d’eux-mêmes  et  se  logent  les  uns 
près  des  autres , en  sorte  qu’il  n’y  ait  entre  eux  que  le 
moins  de  vide  possible. 

Votre  boîte  étant  ainsi  remplie,  sans  refouler  ni  briser 
la  couleur,  mettez -y  le  couvercle,  lutez  avec  l’enduit, 
faites  sécher,  puis  rougir  la  boîte,  etc.  (Voyez  pour 
tout  le  reste,  la  leçon  i3.*,  page  196.) 

J’ai  déjà  dit  ailleurs  que  ce  noir,  dont  la  teinte  est 
très-intense,  a,  de  plus,  le  grand  avantage  d’être  beau- 
coup plus  siccatif  que  tous  les  autres  noirs,  ce  qui  me 
le  fait  préférer  même  au  noir  d’ivoire  pour  les  draperies 
noires  et  autres  objets  sombres,  comme  sont  les  verts 
obscurs , composés  seulement  d’ocre  et  de  noir,  et  pour 


t Ce  noir  doit  se  faire  avec  du  bleu  assez  commuu. 


206  seizième  leçojn. 

les  bruns  d’ébauche,  composés  de  plus  ou  moins  dé 
noir,  d’ocre  rouge  et  d’ocre  jaune,  etc.  Ce  noir  est  le 
meilleur  de  tous  pour  le  mélanger,  dans  la  proportion 
d’un  tiers,  avec  deux  tiers  d’outremer  pour  les  plus 
fortes  ombres  des  chairs,  en  y ajoutant  les  rouges  et  les 
jaunes  nécessaires,  comme  on  l’indique  à la  leçon  19.^5 
mais  le  noir  de  bouchons  est  le  plus  doux  pour  les  demi- 
teintes. 


DIX-SEPTIÈME  LEÇON. 


207 


XYIV  LEÇON. 

ï)es  ai^antages  résultant  ctune  méthode 
raisonnée  de  faire  une  Palette^  et  dun 
ordre  méthodique  dans  ïarrangement 
des  teintes  y selon  leur  gradation  natu- 
relle, comme  sont  les  touches  d'un  cia- 
vier  de  piano-forté. 

Dans  le  nombre  des  ouvrages  sur  la  peinture  que  j’ai 
pu  lire  J je  n’en  ai  vu  aucun  dont  l’auteur  se  fût  donné 
la  peine  d’enseigner  aux  commençans  une  marche  quel- 
conque pour  composer  les  teintes  d’une  palette  selon  la 
nature  de  l’objet  qu’on  est  appelé  à peindre  : c’est  cepen- 
dant par  là  qu’il  faut  commencer  avant  de  donner  un 
seul  coup  de  pinceau.  Tous  les  auteurs  qui  ont  écrit  jus- 
qu’ici, ont  supposé  que  les  élèves  ou  amateurs  auxquels 
ils  adressaient  leurs  leçons , n’étaient  pas  totalement  igno- 
rans,  et  qu’ils  avaient  été  déjà  initiés  dans  beaucoup  de 
procédés  connus  par  les  directions  pratiques  d’un  peintre  : 
Cette  supposition  est  naturelle,  surtout  quand  on  haJûte 
une  grande  ville , où  les  beaux  arts  fleurissent  ; mais , le 
principal  but  de  cet  ouvrage  étant  de  venir  au  secours 
de  ceux  qui  veulent  se  livrer  à l’art  de  la  peinture  malgré 
l’éloignement  où  ils  peuvent  être  de  tous  les  maîtres,  je 
crois  devoir  expliquer  toutes  les  choses  qu’un  peintre 
doit  savoir,  quelque  triviales  quelles  puissent  paraître 


2o8  dix-septième  leçon. 

aux  personnes  auxquelles  il  ne  manque  aucune  facilité 
pour  s’instruire. 

Je  vais  donc  enseigner  une  méthode  pour  composer 
les  teintes  nécessaires  à une  palette  d’ébauche  pour  les 
chairs.  Je  suis  le  premier  peintre  j je  crois , qui  ait  fait 
cette  entreprise  par  écrit , je  crois  y avoir  réussi. 

Il  est  beaucoup  d’artistes  qui  ne  composent  que  cinq 
ou  six  teintes , et  qui  puisent  avec  la  brosse  dans  les  cou- 
leurs-mères pour  en  tirer  ainsi  une  multitude  de  teintes 
mixtes  à mesure  qu’ils  en  ont  besoin  : maisj  pour  celâ, 
il  faut  déjà  savoir  quelque  chose  *,  il  faut  même  savoir 
beaucoup  J ou  du  moins  avoir  une  grande  habitude;  et 
pour  en  venir  là,  il  faut  avant  tout  connaître  d’avance 
les  effets  que  produisent  les  divers  mélanges , et  c’est 
précisément  par  la  méthode  raisonnée  que  je  vais  indi- 
quer, qu’on  apprendra  à les  connaître  plus  facilement  et 
mieux  qu’en  faisant  des  tâtonnemens  au  hasard. 

Je  ne  veux  pas  dire  cependant  que  de  cette  connais- 
sance purement  pratique  j et  qui  est  basée  sur  une  espèce 
de  calcul,  repose  tout  l’art  du  grand  coloriste  : non 
assurément,  l’artiste  le  plus  familiarisé  avec  toutes  les 
ressources  et  la  puissance  de  la  palette,  ne  sera  jamais 
qu’un  très -médiocre  ou  même  un  méchant  coloriste,  si 
la  nature  ne  l’a  pas  doué  de  ce  tact  fin , de  cette  sagacité 
indéfinissable  de  l’œil,  qui  est  à la  peinture  ce  que  la 
justesse  de  l’oreille  est  à la  musique. 

Préparatifs  pour  faire  une  Palette  d’ébauche  pour 
les  chairs  seulement. 

Presque  tous  les  peintres  délaient  leurs  couleurs  et 
mélangent  leurs  teintes  sur  la  palette  de  bois  ; d’autres . 


DIX-SEPTIÈME  LEÇOK.  209 

et  je  suis  de  ce  nombre  j délaient  et  mélangent  leurs  teintes 
sur  une  glace  carrée  d’environ  un  pied^,  ayant  trois  ou 
quatre  lignes  d’épaisseur , et  dépolie  des  deux  cotés.  2 

Vous  avez  l’avantage,  en  délayant  vos  teintes  sur  une 
glace,  de  ne  point  salir  et  user  votre  palette  de  bois,  et 
vous  évitez  l’ennui  et  la  peine  de  la  laver  et  nettoyer  à 
chaque  nouvelle  teinte  que  vous  délayez  : la  palette  en 
bois  ne  vous  sert  pour  le  moment  qu’à  y placer  les  teintes 
que  vous  venez  de  composer  sur  la  glace,  à mesure  que 
vous  les  faites,  ce  qui  la  laisse  propre  et  libre  partout 
ailleurs. 

Il  y a encore  un  autre  avantage  à sc  servir  d’une  glace  : 
vous  pouvez  achever  en  entier  vos  mélanges , sans  essuyer 
ni  nettoyer  la  place  où  vous  avez  délayé  les  teintes  pré- 
cédentes : en  tournant  toujours  un  peu  la  glace  à mesure 
que  vous  délayez  des  teintes  nouvelles,  vous  avez  des 
places  propres  en  réserve  pour  délayer  les  teintes  qui  ne 
doivent  point  participer  de  celles  qui  les  ont  précédées. 

Cette  opération  terminée,  vous  nettoyez  ou  faites  net- 
toyer la  glace  dans  la  journée  même,  avant  que  les  cou- 
leurs n’aient  pris  trop  de  consistance  ; si  vous  êtes  obligé 
pour  cela  d’attendre  au  lendemain , ou  plus  tard  encore , 
voici  le  procédé  qu’il  faudra  suivre. 

Relevez  avec  la  spatule  tout  ce  qu’elle  pourra  ôter, 
puis  essuyez  la  glace  avec  un  chilTon  de  papier  mou  sans 

1 Voyez  la  planche  i/®,  figure  R,  pour  la  glace  à délayer  les  teinter. 

a Si  on  possède  un  morceau  de  glace  qui  ne  soit  pas  dépolie,  on  peut 
la  mater  ou  la  dépolir  avec  du  sablon  blanc,  ou  du  grès  fin,  ou  enfin  avec 
de  la  poudre  d’émeri  passée  au  tamis  de  soie.  Quelques  tours  de  molette 
sufifisent  pour  dépolir  la  glace  très-également  partout  ; mais  il  faut  que  la 
poudre  soit  égale,  pour  ne  pas  faire  des  traits  profonds. 

14 


210  rilX-SÊPTlÈME  LEÇONV 

colle*,  ensuite  vous  râperez  dessus  un  peu  de  savon;' 
vous  l’étendrez  avec  la  molette  et  quelques  gouttes  d’eau 
sur  toute  la  superficie.  Vous  laisserez  le  savon  tant  sur 
la  glace  que  sur  lu  molette , où  il  séchera  bientôt  ; mais 
la  couleur  ne  séchera  point  j et  quand  vous  en  aurez  le 
loisir  J vous  y jetterez  de  nouveau  quelques  gouttes  d’eau 
et  passerez  la  molette  dessus  ; en  un  instant  le  tout  se 
délaiera,  et  vous  achèverez  de  nettoyer  parfaitement 
votre  glace,  comme  on  l’a  indiqué  ailleurs,  page  129 
et  suivantes. 

Couleurs-mères  qu^ïl faut  exprimer  des  vessies  pour 
faire  une  Palette  d’ébauche. 

Ces  couleurs  sont  au  nombre  de  neuf. 

Je  suppose  que  je  veuille  peindre  une  tête  de  trois  ou 
quatre  pouces  de  haut.  Je  divise  les  couleurs  en  parties, 
dont  chacune  est  du  volume  d’un  noyau  de  cerise  ; ainsi , 
par  exemple,  je  ferai  sortir  de  la  vessie  de  blanc  (dont 
on  emploie  le  plus)  douze  parties,  tandis  que  j’aurai 
suffisamment  d’une  seule  partie  de  cinabre,  etc. 

Mais,  s’il  s’agit  de  peindre  une  tête  de  grandeur  na- 
turelle, on  quadruplera  au  moins  le  volume  des  parties 
de  couleurs;  car  il  est  essentiel  de  ne  jamais  être  à court 
de  couleurs  : il  faut  pourtant  éviter  aussi  d’en  préparer 
trop,  parce  que  c’est  autant  de  perdu.  Quelques  jours 
d’expérience  vous  fixeront  bientôt  pour  ce  que  vous  avez 
à faire  à cet  égard. 

Placez  au  centre  de  votre  glace, 

1 du  Blanc  n.®  1 . . . . . . . . 12  parties  ; 

^ sur  un  des  côtés  de  la  glace, 


21 1 


DIX-SEPTifeME  LEÇON. 

- a.**  Jaune  de  Naples  n."  3 (à  la  place  de 


blanc  dans  les  ombres)  ....  2 parties  ; 

3.""  Ocre  jaune  n."  4 8 parties  ; 

4 .**  Ocre  de  rue  n.®  5 ......  4 parties  ; 

5. ®  Ocre  rouge-clair  n.®  7 , . . . . • 5 parties; 

6. ®  Ocre  rouge-brun  ou  brun-rouge  foncé  ‘ 

n.®  8 . . ( . . . . . . . ; 3 parties  ; 

7. ®  Cinabre  de  Hollande  n.®  9;  . . '1  partie; 

8. ®  Noir  de  bouchons  n^*^  3i<  . . . * 4 parties; 

9. ®  Bleu  de  Prusse  anglais  n.®  1 7 . . 2 parties. 


Voilà  les  couleurs  - mères  dont  vous  allez  faire  vos 
teintes  sur  la  glace j et  qu’au  fur  et  à mesure  vous  ran-' 
gerez  ensuite  sur  votre  palette  en  bois,  comme  cela  est 
indiqué  planche  7.®,  en  les  plaçant  très-près  du  bord  en 
haut  ; vous  réservez  ainsi  autant  de  place  libre  que  vous 
le  pouvez , pour  modifier  et  essayer  vos  teintes  avec  le 
pinceau  sur  la  palette  meme  j avant  que  de  travailler  sur 
le  tableau.  1 - 

- Chaque  partie  est  supposée  être  du  volume  d’un  noyau 
de  cerise  ; mais  en  posant  ces  teintes , il.  faut  opérer  assez  - 
adroitement  J pour  que  chaque  petit  tas  de  couleur  reste 
en  relief  sur  la  palette  comme  une  petite  boule  ; la. cou-.' 
leur  ainsi  rassemblée  se  conserve  plus  long7temps  ft  ajche , , 
au  lieu  que,  si  on  l’étend  beaucoup  plus,  l’on  perd  de 
la  place  5 et  la  couleur  devient  visqueuse  et  difficile  à tra- 
vailler j surtout  en  été  : tâchez  donc  d’imiter  autant  que 
possible  l'aspect  que  présente  la  palette  j planche  7".® 

’ * Voyez  la  forme  de  h palette  et  rarfangcment  des  teintes,  planclic  7.* 


blX-SEPTIÈME  LEÇON. 


Arrangement  méthodique  des  teintes  d'aune  Palette 
dé^ ébauche  pour  les  chairs. 

Placez  d’abord  sur  la  droite  j et  en  haut  de  votre  pa- 
lette de  bois , à deux  lignes  du  bord  j un  peu  de  blanc  pur  j 
pour  en  puiser  au  besoin  avec  le  bout  de  la  brosse^  puisj 
suivez  l’ordre  suivant , tant  pour  composer  vos  teintes  sur 
la  glace , que  pour  les  transporter  de  là  sur  la  palette , 
et  tâchez 5 je  le  répète,  de  ne  pas  étendre  vos  teintes  en 
les  plaçant,  mais  de  les  tenir,  au  contraire,  rassemblées 
chacune  en  relief,  surtout  les  teintes  claires,  où  il  entre 
beaucoup  de  blanc  : par  ce  moyen  elles  pourront  encore 
vous  resservir  le  lendemain,  en  prenant  les  précautions 
que  j’indique  ailleurs.  i 

T eintes  fraîches  ^ roses  et  lumineuses. 

\ - 

PREMIÈRE  RANGÉE.  ^ 

1.  Cinabre  ordinaire  pur.* 

2.  Cinabre  et  autant  de  blanc. 

3.  Cinabre  et  trois  ou  quatre  fois  plus  de  blanc. 

1 Voyez  leçon  3.®,  page  loi  et  suivantes,  pour  conserver  une  palette 
fraîche  jusqu’au  lendemain. 

2 Je  dirai , une  fois  pour  toutes , que  partout  où  l’on  voit  un  * à la 
suite  d’une  couleur  pure  ou  d’un  mélange  quelconque,  cela  indique  que 
cette  teinte  n’a  encore  aucun  mélange  de  blanc  ; c’est  pourquoi  l’on  verra 
un  * à tous  les  n.®*  i de  chaque  rangée , à l’exception  des  neuvième  et 
quinzième , qui  doivent  avoir  un  mélange  de  blanc  dès  le  n.®  i , pour  en 
composer  des  gris  bleuâtres  ou  plus  ou  moins  roussâtres , etc. , selon  le 
besoin. 

Toutes  les  teintes  portant  n.®  i en  tête  de  chaque  rangée , sont  donc 
la  base  des  deux  teintes  plus  claires  qu’on  voit  au-dessous,  portant  les 


DIX-SEPTIÈME  LEÇON.  2 1 5 

Ces  trois  premières  teintes  ne  servent  à Tébauche  que 
pour  la  couleur  rose  dans  la  grande  lumière  des  joues, 
ainsi  que  pour  colorer  les  lèvres  dans  les  endroits  les  plus 
vifs  ; car  pour  tout  le  reste,  et  surtout  pour  les  carnations 
d’hommes,  la  seconde  rangée  est  préférable. 

Vous  n’aurez  pas  besoin  d’essuyer  la  glace;  vous  lais- 
serez seulement  la  moitié  de  ce  que  vous  avez  délayé  ; 
vous  y mélangerez  autant  de  blanc  que  de  cinaljre  ; puis , 
après  avoir  posé  cette  teinte  sur  la  palette,  immédiatement 
au-dessous  du  cinabre  pur , vous  ferez  la  troisième  teinte 
avec  la  petite  quantité  restante  sur  votre  glace , et  vous 
y ajouterez  assez  de  blanc  pour  que  cette  troisième  teinte 
devienne  rose-clair. 

Vous  ferez  de  meme  pour  toutes  les  teintes  suivantes. 

Vous  essuierez  un  peu  la  glace, mais  sans  y mettre  trop 
d’importance. 

DEUXIÈME  RANGÉE* 

1 . Ocre  rouge-clair  pur. 

2.  Idem  avec  moitié  blanc. 

3.  Idem  avec  beaucoup  de  blanc. 

Cette  rangée  sert  à faire  les  teintes  d’un  rouge  ou  rose 

n.°*  a et  3,  et  meme  quelquefois  4-  On  fera  tous  ces  n.°*  i assez  copieux, 
parce  que  c’est  de  là  qu’on  puise,  au  besoin,  pour  renforcer  ou  modifier 
certaines  teintes  à volonté',  et  surtout  les  n.®*  3 et  3,  placés  au-dessous  de 
chaque  n.®  i , dont  elles  dérivent. 

Il  est  quelques  rangées  dans  les  teintes  d’ombres  portant  des  ^ aux 
n.®*  2 et  3 ; c’est  que  ces  leinies-là  ne  sont  éclaircies  qu’avec  des  jaunes 
plus  ou  moins  clairs  ou  foncés,  mais  sans  aucun  mélange  de  blanc.  On 
peut  donc  compter  que  partout  où  l’on  ne  verra  point  un  * , c’est  qu’il 
entre  du  blanc  dans  le  mélangé.  Cctle  dernière  observation  s’applique 
egalement  à la  seconde  palette,  pour  achever  de  peindre  les  chairs. 


2i4  dix-septième  leçon. 

vineux , et  qui  sont  moins  vives  que  celles  de  la  première 
rangée. 

Essuyez  légèrement  la  glace  j et  toujours  à la  même 
place  de  la  glace. 

TROISIÈME  RANGÉE.. 

1 . Ocre  rouge-clair  et  moitié  ocre  jaune-clair.  * 

2.  La  même  teinte  avec  moitié»  blanc.  “ 

3.  Un  petit  reste  de  la  précédente  avec  beaucoup  de  blanc. 

Les  deux  dernières  teintes  j mais  surtout  la  troisième, 
servent  à faire  le  ton  local  de  la  chair  dans  les  belles  et 
grandes  lumières,  en  y ajoutant  encore  du  blanc  si  le  cas 
îe  requiert. 

Essuyez  un  peu  la  glace. 

QUATRIÈME  RANGÉE. 

1.  Ocre  rouge -clair  et  deux  fois  autant  d’ocre  jaune- 

clair. 

2.  Idem  avec  moitié  blanc. 

'3.  Idem  avec  beaucoup  plus  de  blanc. 

Pour  les  lumières  les  plus  jaunâtres  des  chairs. 
Quand  pn  peint  des  chairs  très -pures  et  brillantes  ^ 
comme  sont  celles  de  beaucoup  de  jeunes  enfans,  et  même 
de  jeunes  dames,  on  se  sert  de  cinabre  au  lieu  d’ocre 
rouge , pour  faire  la  seconde , la  troisième  et  la  quatrième 
rangée.  . . h 

On  se  rappellera  qu’on  a recommandé  de  conserver 
une  portion  de  chacune  des  couleurs  n.°  i qui  sont  en 
tête  de  chaque  rangée , et  marquées  d’un  * : cette  portion 
réservée  sur  la  glace  doit  être  d’un  volume  au  moins 
équivalent  à ce  qu’on  en  a déjà  employé  jusqu’à  présent. 


DIX-SEPTIÈME  LEÇON, 


Teintes  plus  ou  moins  rompues  de  noir~hleudlre  pour 
les  demi-teintes  et  les  ombres. 

Commencez  d’abord  par  délayer  ^ et  mêler  ensemble 
une  partie  de  l’un  des  noirs-bleuâtres  avec  un  quart  de 
bleu  de  Thénard  ou  de  bleu  de  Prusse , si  c’est  en  été  ; 
mais  préférez  le  bleu  de  smalt^  qui  est  très -siccatif,  si 
c’est  en  hiver  : vous  mettrez  ce  mélange  sur  un  coin  de 
votre  glace,  pour  en  mêler  avec  toutes  les  teintes  sans 
blanc , marquées  d’un  * , n.®  i , que  vous  avez  réservées 
pour  cela.  On  fera  cette  teinte  plus  copieuse  que  les 
autres. 

Détournez  un  peu  la  glace,  et  faites  vos  teintes  sur 
une  place  nette. 

CINQUIÈME  RANGÉE. 

' 1 . Cinabre  pur  et  un  quart  de  ce  mélange  noir-bleuâtre , 
‘ relativement  à ce  que  vous  mettez  de  cinabre. 

'2.  Le  mélange  ci-dessus  avec  moitié  blanc. 

3.  Idem  avec  beaucoup  de  blanc. 

Ces  trois  teintes  sont  des  violâtres  pour  certaines  par- 
ties des  lèvres  et  des  points  lacrymaux.  Le  rouge  doit 
dominer.  Au  surplus  on  peut,  en  peignant,  y en  ajouter 
si  cela  est  nécessaire,  en  puisant^  au  bout  du  pinceau, 
dans  les  teintes  de  la  première  rangée. 

Essuyez  un  peu  la  glace  à cause  du  blanc.  , , . 

r~~  ’ ' ' ^ ^ ^ 

1 Le  terme  de  délayer  ne  signifie  pas  ici  ajouter  dè  Thuile;  la  couleur 
en  vessie  en  contient  ce  qu’il  en  faut  : cela  signifie  seulement  la  triturer 
un^peu  avec  la  spatule^,  pour  la  bien  préparer  ou  là  mélangé!^ une 
autre  couleur. 


DIX-SEPTIÈME  LEÇON. 


2i6 

SIXIÈME  RANGÉE. 

î.  Ocre  rouge-clair  mêlée  d’un  quart  de  mélange  noir- 
bleuâtre. 

2.  Le  même  mélange  avec  moitié  blanc. 

3.  Le  même  avec  beaucoup  de  blanc. 

Pour  des  gris-violâtres  moins  vifs  que  ceux  de  la  cin- 
quième rangée  ; mais  faites  encore  dominer  le  rouge. 

Je  crois  avoir  déjà  dit  que  l’ocre  rouge-clair  n’est  que 
de  Y ocre  jaune-clair  calcinée  ^ et  que  Y ocre  rouge-hrun 
n’est  que  de  Yocre  de  rue  aussi  calcinée. 

Il  y a des  ocres  rouge-clair  naturelles  ; mais  elles  sont 
en  général  très-pierreuses. 

Essuyez  un  peu  la  glace. 

SEPTIÈME  RANGÉE. 

î.  Ocre  rouge -clair  et  ocre  jaune -clair,  la  même  que 
vous  avez  réservée  dans  la  couleur  pure  de  la  troi- 
sième rangée,  où  vous  mêlerez  un  quart  de  noir- 
bleuâtre. 

2.  Le  même  mélange  avec  moitié  blanc. 

3.  Idem  avec  beaucoup  de  blanc. 

Pour  les  demi-teintes  des  chairs  qui  viennent  d’abord 
après  les  lumières  et  dont  la  teinte  ne  tire  pas  sur  le 
gris-violâtre , mais  bien  sur  la  couleur  locale  de  la  chair 
dans  les  parties  déjà  tournantes,^ c’est-à-dire  qui  ne  re- 
çoivent pas  le  jour  en  face  par  rapport  à l’œil  du  Jieintre 
et  à l’endroit  où  il  est  assis. 

Essuyez  un  peu  la  glace. 


DIX-SEPTIÈME  LEÇON. 


217 


HUITIÈME  RANGÉE. 

1.  Ocre  rouge -clair  mêlée  de  deux  fois  autant  d’ocre 

jaune-clair;  teinte  réservée  de  la  quatrième  rangée, 
où  vous  mêlerez  un  quart  de  noir-bleuâtre.  * 

2.  Le  même  mélange  avec  moitié  blanc. 

3.  Idem  avec  beaucoup  de  blanc. 

Pour  les  demi-teintes  qui  tiennent  déjà  du  verdâtre, 
en  sorte  qu’ici  le  rouge  ne  doit  pas  dominer,  ce  qui 
arrive  t >ut  naturellement,  à cause  de  la  quantité  du  jaune 
ajouté. 

Essuyez  un  peu  la  glace. 

NEUVIÈME  RANGÉE. 

1.  Le  noir-bleuâtre  pur  avec  un  quart  de  blanc. 

2.  Le  même  avec  plus  de  blanc. 

3.  Le  même  avec  beaucoup  de  blanc. 

Pour  les  yeux  bleus,  ainsi  que  pour  toutes  les  teintes 
plus  ou  moins  bleuâtres  des  chairs , du  blanc  de  l’œil , etc. , 
ou  pour  ajouter  aux  teintes  violâtres  où  le  rouge  ne  doh 
pas  dominer. 

Essuyez  un  peu  la  glace. 

DIXIÈME  RANGÉE. 

1 . Le  noir-bleuâtre , où  vous  mêlerez  un  peu  plus  d’ocre 

jaune-clair  que  de  ce  noir,  et  un  atome,  c’est-à-dire 
fort  peu , de  cinabre. 

2.  Le  même  avec  moitié  blanc. 

3.  Idem  avec  beaucoup  plus  de  blanc. 

Pour  les  demi-teintes  verdâtres  ou  gris-verdâtre  qui 
tiennent  encore  un  peu  de  la  couleur  locale  de  la  chair  ; 


2i8 


DIX-SEPTIÈME  LEÇON. 

c est  pourquoi  on  y mêle  un  peu  de  rouge  : mais  la  teinte 
verdâtre  doit  dominer. 

Essuyez  un  peu  la  glace. 

Demi-teintes  les  plus  rapprochées  des  ombres» 

ONZIÈME  RANGÉE. 

1.  Le  noir-bleuâtre  5 où  vous  mélangerez  égale  quantité 

d’ocre  jaune-clair  et  fort  peu  d’ocre  rouge  ; pour 
les  teintes  vert -bleuâtre  qui  se  trouvent  déjà  dans 
la  catégorie  des  ombres  faibles. 

2.  Le  même  mélange,  où  vous  ferez  entrer  un  peu  plus 

docre  jaune  et  un  peu  de  jaune  de  Naples,  mais 
très-peu  ; pour  les  verts-^jaunâtresméjà  dans  la  caté- 
’ gorie  des  ombres  faibles.*'^ 

Détournez  un  peu  la  glace,  et  prenez  une  place  nette. 

DOUZIÈME  RANGÉE. 

1.  Jaune  de  Naples,  autant  d’ocre  rouge-clair,  et  seule- 

ment un  quart  du  même  noir -bleuâtre  qui  vous  a 
servi  jusqu’ici. 

2.  La  même  teinte  avec  un  peu  plus  de  rouge  et  de  jaune 

de  Naples. 

3.  La  même  que  la  dernière,  en  y mêlant  encore  un  peu 

plus  de  jaune  de  Naples,  qui  doit  servir  de  blanc 
pour  éclaircir. 

- Ces  trois  teintes  serviront  à peindre  les  ombres  réllé- 
tées , et  vous  les  modifierez  en  verdâtres , grisâtres , ou 
plus  ou  moins  orangées , selon  la  nature  du  reflet  que  vous 
aurez  à copier;  mais  voUs  n’ajouterez  plus  la  moindre 
parcelle  de  blanc,  parce  qu’ici  les  reflets  ne  pâraissent 


DIX-SEPTIÈME  LEÇON.  2ig 

un  peu  lumineux  que  par  une  lumière  empruntée , ou 
qui  est  renvoyée  dans  l’ombre  par  un  corps  voisin  : or, 
il  est  bien  rare  qu’il  faille  ajouter  du  blanc. 

Tournez  votre  glace,  c’est-à-dire,  ne  délayez  pas  sur 
la  même  place,  mais  à côté  de  celle  que  vous  quittez, 
et  à un  endroit  tout-à-fait  propre. 

TREIZIÈME  ET  DERNIÈRE  RANGÉE  POUR  LES  CHAIRS. 

1.  Brun,  ou  ocre  rouge -foncé,  mêlé  avec  un  quart  de 

noir-bleuâtre. 

2.  Ocre  rouge -clair,  autant  d’ocre  jaune -clair,  et  un 

quart  de  noir-bleuâtre.  * 

3.  Ocre  rouge -clair,  davantage  d’ocre  jaune -clair,  et 

moins  d’un  quart  de  noir-bleuâtre.  * 

Ces  trois  teintes  d’ombres  peuvent  se  modifier  à vo- 
lonté , en  faisant  abonder  plus  ou  moins  une , ou  même 
deux  des  couleurs  vierges  qui  les  composent  ; car  le  noir- 
bleuâtre  représente  le  bleu,  et  les  deux  autres  le  rouge 
et  le  jaune,  qui  sont  les  trois  couleurs  primitives  qui 
colorent  tous  les  objets  de  la  nature. 

Ce  principe  simplifie  la  science  du  coloris  et  peut  servir 
de  base  à tous  les  mélanges  ; ils  sont  tous  composés  de 
ces  trois  couleurs-mères,  auxquelles  on  peut  et  on  doit 
souvent  ajouter  du  noir  pour  les  ternir  et  les  obscurcir, 
.ou  du  blanc,  et  quelquefois  des  jaunes,  pour  les  égayer 
GU  les  rendre  plus  claires  et  plus  lumineuses , mais  pas 
toujours  pour  lés  rendre  plus  vives-,  car  le  blanc  surtout, 
mélangé  avec  certaines  couleurs,  leur  enlève  souvent  une 
partie  de  leur  éclat,  bien  qu’il  leur  ajoute  un  plus  grand 
degré  de  lumière.  Mais  ce  n’est  pas  ici  le  lieu  de  m’étendre 


320  DIX-SEPTIÈME  LEÇON. 

sur  ces  considérations  5 j ajouterai  seulement  que,  si  la 
chimie  ne  nous  avait  pas  fourni  de  plusieurs  espèces  de 
rouges , dont  les  uns  sont  cramoisis , les  autres  rose-vif ^ 
et  d’autres  rouge  écarlate , etc. , nous  ne  pourrions  pas , 
avec  la  seule  ocre  rouge,  imiter  la  beauté  des  fleurs,  ni 
celle  des  carnations  les  plus  fraîches  ; il  en  est  de  même 
des  difîerens  bleus  et  des  diflerens  jaunes. 

Revenant  à la  composition  des  teintes  de  la  palette , je 
crois  utile  d’ajouter  quelques  réflexions  sur  le  parti  qu’on 
en  doit  tirer,  pour  la  modifier  à volonté  et  en  composer 
tous  les  tons  que  la  nature  nous  présente,  quand  nous 
sommes  déjà  assez  habitués  à la  lire  pour  en  distinguer  les 
nuances  les  plus  délicates  et  les  plus  imperceptibles. 

Non-seulement  vous  pouvez  au  bout  du  pinceau  varier 
et  modifier  à l’infini  toutes  les  teintes  que  vous  avez  com- 
posées méthodiquement,  en  mélangeant,  selon  le  besoin, 
une  petite  partie  de  l’une  avec  une  partie  de  l’autre  ; 
mais  rien  ne  vous  empêche  encore  de  puiser  dans  les  cou- 
leurs vierges  pour  ajouter  ou  retrancher  à un  ton  ce  que 
vous  lui  trouvez  sur  votre  palette  de  trop  rouge,  trop 
gris,  trop  vert,  trop  jaune,  etc.  j car  il  n’arrive  presque 
jamais  que  les  mélanges  que  vous  avez  faits  méthodique- 
ment puissent  vous  servir  tels  quels,  sans  les  modifier 
selon  le  ton  que  vous  voulez  imiter  ; ces  mélanges  ne  sont 
donc  que  des  h peu  près  ^ mais  ces  à peu  près  vous 
guident  pour  juger  de  la  différence  qu’ils  ont  avec  la 
teinte  précise  que  vous  désirez  obtenir,  et  il  vous  est 
facile , par  la  comparaison  que  vous  en  faites , de  les  mo- 
difier en  y ajoutant,  au  bout  du  pinceau,  ou  un  peu  de 
rouge,  ou  de  bleu,  ou  de  jaune,  ou  de  noir,  ou  de 
blanc,  etc.,  jusqu’à  ce  que  votre  œil  soit  satisfaite 


DIX-SEPTIÈME  LEÇON.  221 

Nous  avons  dit,  il  y a un  instant,  que  vous  aviez  neuf 
couleurs  vierges  à sortir  des  vessies.  Il  vous  restera  quel- 
que peu  de  ces  neuf  couleurs  ; enlevez-les  séparément 
de  dessus  votre  glace,  et  déposez-les  proprement  dans 
le  bord  extérieur  de  votre  palette , en  haut  et  à gauche , 
pour  vous  en  servir  au  besoin , soit  pour  recomposer  une 
teinte  épuisée,  soit  encore  pour  ajouter  lune  ou  l’autre 
de  ces  couleurs  dans  les  teintes  de  vos  rangées  qui  ne 
vous  satisferont  pas  pour  la  nature  ou  le  tableau  que 
vous  avez  à imiter. 

C’est  ainsi  que  l’on  peut  mélanger  entre  elles  toutes 
les  teintes  posées  sur  la  palette  ; mais  ces  mélanges  ne  se 
font  pas  dans  le  cœur  de  la  couleur,  qu’il  est  fort  essen- 
tiel de  maintenir  très-propre  *,  l’on  puise  un  peu  de  l'une , 
un  peu  de  l’autre,  et  d’une  troisième  encore,  s’il  le  faut, 
et  en  déposant  ces  petites  parcelles  de  couleur  sur  une 
place  propre  et  libre  de  la  palette , on  en  fait  le  mélange 
au  bout  du  pinceau  jusqu’à  ce  qu’on  en  soit  satisfait,  et 
que  la  teinte  composée  paraisse  semblable  à celle  de 
l’original. 

Quand  la  palette  est  trop  remplie  de  ces  petits  essais, 
et  qu’il  ne  reste  plus  assez  de  place  pour  en  faire  de  nou- 
veaux sans  risquer  de  les  confondre  avec  les  anciens,  vous 
les  enlevez  tous  avec  la  spatule , et  vous  nettoyez  complè- 
tement votre  palette  avec  de  l’huile , la  spatule  et  un  petit 
linge , en  ne  conservant  que  les  rangées  méthodiques  et 
les  neuf  couleurs-mères.  Cette  opération  est  d’autant  plus 
nécessaire  à faire  de  temps  en  temps,  que  ces  petits  essais, 
étant  étendus  très-minces  sur  la  palette,  se  dessèchent, 
deviennent  visqueux,  et  contiennent  toujours  plus  ou 
moins  de  cette  poussière  fine  et  invisible  qui  s’élève  par- 


222  DIX-SEPTIÈME  LEÇON. 

tout,  ce  qui  s^ilit  les  couleurs  et  en  rend  lemploi  désa- 
gréable. 1 

Quelques  artistes  seront  étonnés  peut-être  que  dans 
les  couleurs  vierges  extraites  des  vessies,  je  n’aie  pas 
recommandé  la  terre  de  Cassel , et  les  terres  de  Sienne , 
brûlées  et  non  brûlées.  En  voici  la  raison  : ces  deux  cou- 
leurs, étant  de  leur  nature  fort  transparentes,  ne  couvrent 
pas  la  toile,  ce  qui  est  cependant  fort  essentiel  dans  les 
ébauches , et  d’ailleurs  les  terres  de  Cassel  et  de  Sienne , 
étant  d’une  nature  très -bitumineuse,  ne  doivent  jamais 
servir  dans  les  mélanges  où  il  entre  du  blanc,  parce 
qu’ elles  le  noircissent  et  l’altèrent  sensiblement  en  peu 
de  temps  ; il  en  est  de  même  de  l’asphalte , dont  néan- 
moins grand  nombre  de  peintres  font  usage  dans  les 
ébauches,  ignorant  sans  doute  que  ce  bitume 'ne  s’accorde 
pas  avec  toutes  les  couleurs,  et  particulièrement  avec  le 
blanc  et  les  jaunes  qui  ne  sont  pas  des  ocres , comme , 
par  exemple,  le  jaune  de  Naples.  Mais  ces  mêmes  cou- 
leurs bitumineuses,  et  surtout  la  terre  de  Cassel,  rendent 
de  grands  services,  lorsqu’on  ne  les  emploie  que  pures  et 
pour  terminer  un  tableau  sur  une  ébauche  parfaitement 
sèche.  On  peut  même  les  mélanger  avec  les  laques  rouges 
de  garance , ou  les  laques  brûlées , sans  le  moindre  in- 
convénient ; elles  ont  une  intensité  et  une  valeur  de  ton 
admirables , couchées  sur  les  bruns  très-secs  d’une  ébau- 


I L’on  nettoiera  de  meme  la  palette  de  temps  en  temps,  soit  qu’on 
Aàuche , soit  qu’on  achève  un  tableau.  Je  ne  repéterai  donc  plus  cet  " 
avertissement  lorsque  je  parlerai  de  la  composition  de  la  palette  qu’il  faut  “ 
faire  pour  achever  les  chairs  à la  seconde  ou  à la  troisième  reprise  d’un 
tableau. 


225 


DIX-SEPTIÈME  LEÇON. 

cHe  ' , sans  que  la  teinte  obscure  qu’elles  produisent  ne 
soit  jamais  ni  lourde j ni  froide,  ni  opaque  : on  doit  s’en 
servir,  par  exemple,  dans  les  cheveux  bruns,  dans  les 
trous  de  caverne  ou  d’architecture , dans  les  terrains 
obscurs,  les  rochers,  les  troncs  d’arbres,  etc.,  pourvu 
toutefois  que  ces  objets  soient  sur  les  premiers  plans,  qui 
exigent  toujours  une  grande  vigueur  de  ton,  en  même 
temps  que  de  la  transparence.  La  terre  de  Cassel  est 
excellente  encore  pour  donner  une  touche  dans  la  pupille 
des  yeux,  ce  qui  ajoute  beaucoup  de  force  et  de  pro- 
fondeur ; on  peut  également  s’en  servir  dans  les  fortes 
ombres  des  meubles  de  bois  obscurs,  et  même  dans  les 
refentes  de  plis  les  plus  vigoureuses  de  certaines  draperies 
brunes,  etc.,  et  alors  on  peut  y mélanger,  suivant  le  cas, 
ou  de  la  terre  de  Sienne  brûlée , ou  de  la  laque  brûlée  ; 
mais  n’en  faites  jamais  usage  dans  les  ombres  des  chairs, 
quelque  sombres  et  vigoureuses  quelles  vous  paraissent 
dans  un  vieux  tableau.  C’est  précisément  l’usage  indiscret 
qu’en  ont  fait  probablement  plusieurs  excellens  peintres 
d’Italie,  qui  a si  fort  noirci  leurs  tableaux  : ces  couleurs, 
qui  noircissent  déjà  beaucoup  par  le  contact  de  l’air,  noir- 
cissent d’autant  plus  encore,  qu’on  est  obligé  de  les  em- 


1 Les  bruns  d’une  ébauche , tant  pour  les  cheveux  que  pour  tout  autre 
objet,  doivent  fous  être  composés,  selon  le  cas,  de  plus  ou  moins  de 
noir,  d’ocre  rouge  et  d’ocre  jaune.  On  les  choisit  dans  les  ocres  foncées 
ou  claires , selon  l’intensité  du  brun  qu’on  a à faire  ; mais , pour  règle 
générale,  il  faut  tenir  en  tout  une  ébauche  un  peu  plus  claire  que  l’ori- 
ginal, afin  que  toutes  les  teintes  qu’on  étendra  par-dessus  à la  seconde 
reprise  soient  plus  vigoureuses  que  les  dessous , ce  qui  donné  une  très- 
belle  transparence  à la  peinture , et  empêche  qu’elle  ne  lire  au  louche  et 
an  noir-opaque. 


^^4  DIX-SEPTIÈME  LEÇOJS^ 

ployer  avec  une  forte  addition  d’huile  grasse  pour  qu  elles 
puissent  sécher. 

Comme  il  est  indispensaljle  ^ quand  on  peint  des  chairs  j 
de  peindre  en  même  temps  tous  les  objets  qui  les  avoi- 
sinent j par  exemple  J une  partie  des  cheveux,  des  linges, 
des  draperies , ou  du  fond , etc. , sans  quoi  on  ne  pourrait 
pas  fondre  ces  divers  objets  avec  les  chairs,  je  vais  in- 
diquer quelques  teintes  à ajouter  à la  palette  des  chairs. 

Pour  les  Chei^eux  en  général. 

QIJATOPcZiÈME  RANGÉE.  ^ 

1.  Noir,  ocre  rouge-foncé  et  ocre  de  rue*'^;  pour  les  plus 

grandes  et  fortes  ombres  des  cheveux,  ou  pour  la 
couleur  locale  des  cheveux  très-bruns. 

2.  Noir,  ocre  jaune  et  ocre  rouge-clair’’'*,  pour  la  cou- 

leur locale  des  cheveux  châtains , ou  pour  les  ombres 
des  cheveux  blonds. 

3.  Noir,  jaune  de  Naples  et  ocre  rouge-clair,  quand  ils 

sont  très-blonds  *,  pour  la  couleur  locale  des  cheveux 
blonds,  en  laissant  dominer  le  jaune,  ne  mettant 
que  fort  peu  de  noir,  et  ajoutant  quelquefois  du 
blanc  pour  les  plus  vives  lumières , mais  seulement 
au  bout  de  la  brosse. 

Tournez  un  peu  la  glace,  et  prenez  une  place  propre 
pour  les  mélanges  suivans. 


ï C’est  encore  avec  les  neuf  couleurs  vierges  extraites  des  vessies  que 
vous  composerez  ces  trois  dernières  rangées , si  vous  en  avez  assez  de 
reste , sinon  vous  en  reprendrez  ; car  il  faut  toujours  ep  avoir  en  réserve 
§ur  la  gauche  et  sur  le  haut  de  la  palette. 


DIX-SEPTIÈME  LEÇON. 


220 


Pour  les  Linges, 

QUINZIÈME  RANGÉE. 

1.  Noir  pur  avec  moitié  blanc*,  pour  les  ombres  les  plus 

fortes,  et  l’on  pourra  ajouter,  selon  la  teinte,  un 
peu  de  jaune  et  moins  d’ocre  rouge. 

2.  Le  même  mélange  déjà  fait,  avec  plus  de  blanc;  pour 

les  ombres  faibles,  où  l’on  pourra  ajouter,  selon  la 
teinte,  un  peu  de  jaune  et  moins  d’ocre  rouge. 

3.  Noir  bleuâtre  pur,  avec  beaucoup  plus  de  blanc  en- 

core ; pour  les  légères  demi-teintes. 

4.  On  emploîra  le  blanc  pur  pour  les  grandes  lumières.  ’ 

Pour  les  Fonds  de  chambres  ou  autres  ejui  ne  sont 
pas  un  ciel. 

SEIZIÈME  ET  DERNIÈRE  RANGÉE. 

1.  Noir,  ocre  rouge  et  jaune,  plus  ou  moins  de  l’une  ou 

de  l’autre , selon  le  ton  qu’on  veut  produire  ; pour 
les  parties  les  plus  obscures  du  fond  ; et  si  le  fond 
doit  être  très-obscur,  on  fera  cette  teinte  avec  le 
noir,  de  l’ocre  de  rue  et  de  l’ocre  rouge -foncé. 

2.  Le  même  mélange  avec  un  quart  de  blanc;  pour  la 

teinte  locale  du  fond. 

3.  Ce  dernier  mélange  avec  beaucoup  plus  de  blanc,  poul- 

ies parties  les  plus  éclairées  du  fond. 

Voilà  votre  palette  débauche  complète,  à moins  quG 
vous  n’ayez  à y ajouter  quelques  teintes  de  draperies, 
qu'il  est  inutile  de  préciser  d’avance,  puisque  cela  dépend 


I Pour  les  fonds  on  emploîra  le  blanc  n.°  3. 


220  DÎX-SEPTIÈME  LEÇON. 

de  ce  que  vous  avez  à copier.  C’est  à vous  à préparer 
les  teintes  nécessaires , selon  la  couleur  locale  dont  sera 
l’étoffe  que  vous  avez  devant  les  yeux  j si  toutefois  elle 
touche  immédiatement  les  chairs  ; car  j dans  le  cas  con- 
traire J vous  n’avez  pas  besoin  de  vous  en  occuper  encore  : 
vous  remettrez  à les  composer  après  que  vos  chairs  se- 
ront ébauchées. 

Dans  la  composition  des  teintes  pour  les  cheveux  et 
les  linges  y on  tâchera  d’imiter  la  couleur  locale  de  ceux 
qu’on  a à peindre.  Quant  à celles  de  fonds  5 il  est  impos- 
sible de  les  indiquer  ; cela  dépend  du  sujet  : mais  on  fera 
des  gris  plus  ou  moins  brunâtres  5 bleuâtres  j verdâtres  ^ 
etc.  5 de  façon  que  la  tête  5 les  cheveux  et  les  draperies 
se  détachent  bien  du  fond  sans  dureté , et  d’une  manière 
tendre  et  harmonieuse.  L’élève  réussira  facilement,  en 
faisant  dominer  l’une  ou  l’autre  des  trois  couleurs  pri- 
mitives, rouge,  noir  ou  jaune,  quand  il  fera  des  cheveux 
ou  des  fonds.  Il  modifiera  de  même  la  nature  des  linges^ 
grossiers  ou  fins,  bleuâtres  ou  roussâtres,  en  faisant  les 
gris  plus  ou  moins  mélangés  de  jaune,  et  quelquefois 
même  d’un  peu  de  rouge,  pour  les  linges  grossiers,  et 
en  ne  composant  le  gris  que  d’un  peu  de  noir-bleuâtre, 
avec  beaucoup  de  blanc  pour  les  linges  fins.  Mais  ce  qui 
distingue  particulièrement  les  linges  fins  d’avec  les  gros- 
siers, c’est  essentiellement  la  nature  plus  ou  moins  large 
des  plis.  D’ailleurs , les  fins  linges  ont  toujours  plus  ou 
moins  de  transparence  ; en  sorte  qu’ils  n’offrent  que  bien 
rarement,  ou  des  ombres  sévères  et  profondes,  ou  des 
blancs  qui  le  soient  complètement. 

Il  en  est  à peu  près  de  même  des  étoffes  : leur  degré 
de  finesse  leur  donne  plus  ou  moins  de  souplesse , ce  qui 


DIX-SEPTIÈME  LEÇOT^.  :22'7 

modifie  aussi  la  nature  de  leurs  plis.  Nous  reviendrons 
avec  plus  de  détad  sur  ce  sujet,  en  traitant  des  draperie» 
en  général  et  des  divers  genres  d’étoffes. 

Des  Che^^eux. 

Les  cheveux  sont  d’une  substance  qui  tient  de  la  corne  ; 
c’est  un  corps  poli  et  luisant,  quand  on  n’y  mêle  point 
de  poudre.  Ceux  qui  sont  bien  soignés , et  surtout  ceux 
des  jeunes  personnes  et  des  enfans,  sont  en  général  plus 
soyeux  et  plus  brillans  que  les  autres.  Il  faut  imiter  cette 
qualité;  elle  se  caractérise  non  - seulement  dans  le  cha- 
toiement des  ombres  qui  sont  plus  obscures  qu’elles  ne  le 
seraient  sans  cela,  mais  aussi  par  le  brillant  des  cheveux, 
qui  a quelque  chose  de  plus  vif  dans  les  grandes  lumières  : 
le  jour  se  mire  comme  sur  tous  les  corps  polis.  Ces  luisans 
clairs,  dans  les  cheveux  bruns,  sont  ordinairement  d’une 
teinte  plus  froide,  plus  grise  que  le  ton  local  des  cheveux, 
parce  qu’étant  une  réflexion  de  la  lumière  du  ciel , ils  en 
empruntent  la  teinte  grise  plus  ou  moins  bleuâtre,  en 
raison  du  ton  plus  ou  moins  brun-noir  de  la  teinte  géné- 
rale et  locale  des  cheveux.  Quant  à ceux  qui  sont  blonds 
ou  châtain  très-clair,  ces  lumières  sont  souvent  dorées, 
ou  plus  ou  moins  jaunâtres  : alors,  au  lieu  de  se  servir 
de  blanc  pour  éclaircir  la  teinte  et  en  peindre  les  brillans 
des  cheveux  véritablement  d’un  beau  blond , comme  sont 
ceux  des  enfans,  il  vaut  mieux  se  servir  de  jaune  de  Na- 
ples, qui  est  moins  froid  que  le  blanc,  et  qui  couvre  éga- 
lement bien.  Cela  n’empêche  pas  d'y  ajouter  un  peu  de 
blanc  au  besoin , pour  éviter  une  teinte  trop  décidément 
jaune;  mais  l’addition  du  blanc  n’a  lieu  que  pour  les  plus 
vives  lumières  reluisantes.  Au  reste,  ce  n'est  pas  dans  une 


228 


DIX-SEPTIÈME  LEÇON. 

ébauche  qu’on  doit  mettre  beaucoup  d’importance  à ces 
détails  ; c’est  lorsqu’on  termine  un  ouvrage  j qu’il  faut  s’at- 
tacher à la  plus  grande  justesse  de  ton,  en  même  temps 
qu’à  la  liberté  de  la  brosse , sans  faire  trop  de  menus  dé- 
tails ; car  une  brosse  libre , guidée  par  le  goût , imite  beau- 
coup mieux  la  grâce  et  la  légèreté  d’une  chevelure  on- 
doyante, que  l’on  ne  pourrait  le  faire  en  les  détaillant 
avec  toutes  les  peines  du  monde. 

Je  n’ai  point  indiqué  de  teinte  précise  pour  peindre 
les  luisans  des  cheveux;  vous  aurez  assez  de  ressources 
sur  votre  palette  pour  y puiser  ce  qu’il  vous  faut.  Je  dis 
plus,  pour  un  artiste  déjà  expérimenté,  cette  palette  est 
seulement  trop  composée;  mais  je  la  recommande  néan- 
moins fortement  aux  commençans,  parce  qu’elle  leur 
donnera  une  juste  idée  des  avantages  innombrables  qu’on 
tire  des  couleurs-mères,  et  ils  en  viendront  plus  vite  et 
plus  aisément  au  point  de  comprendre  la  science  des  mé- 
langes pour  lesquels  il  est  bon  d’opérer  avec  une  méthode 
fixe , afin  d’en  bien  saisir  les  principes  et  en  quelque  sorte 
les  gammes  ou  la  gradation  insensible  des  tons  ; d’ailleurs 
le  jeune  artiste  ou  l’amateur,  qui  adoptera  cette  méthode, 
y trouvera  l’avantage  de  savoir  toujours  avec  quel  mé- 
lange il  fait  actuellement  telle  chose  dans  son  tableau: 
pour  cela  il  n’a  qu’à  relire  sur  sa  note  ( s’il  ne  peut  se  le 
rappeler)  de  quoi  est  composé  le  n.°  i , qui  est  à la  tête 
de  chaque  rangée  ; dès-lors  il  saura  que  le  n.°  2 , qui  est 
au-dessous  de  celui-ci,  n’est  que  le  même  mélange  avec 
une  addition  de  blanc , et  que  le  n.°  3 , qui  est  placé  au- 
dessous  du  n.”  2 , contient  beaucoup  plus  de  blanc.  Quant 
aux  rangées  d’ombres  où  il  n’entre  point  de  blanc , il  se 
rappellera  que  les  n.°®  2 et  3 sont  éclaircis  avec  plus  ou 


DIX-SEPTIÈME  LEÇON.  D.2Ç) 

moins  de  jaune.  Voilà  en  quoi  consistent  les  deux  tiers 
des  teintes  de  la  palette. 

C’est  déjà  une  grande  avance  que  de  pouvoir  attaquer 
la  palette  sans  hésitation  j et  puiser  j presque  les  yeux 
fermés,  dans  le  ton  qu’on  veut  prendre,  à cause  de  l’ar- 
rangement respectif  et  de  la  succession  méthodique  des 
tons.  L’économie  du  temps  n’est  jamais  à négliger,  et 
moins  ici  que  pour  toute  autre  occupation  ; il  s’agit  non- 
seulement  de  profiter  de  la  fraîcheur  de  la  palette , mais 
encore  d’avancer  son  travail  autant  que  possible  pour  ne 
pas  trop  fatiguer  un  modèle  vivant,  qui  trouve  toujours 
les  séances  trop  longues , si  diligent  que  soit  le  peintre. 

Je  n’ignore  pas  qu’on  peut  peindre  d’excellens  tal)leaux 
sans  faire  toutes  les  différentes  teintes  et  les  rangées  que 
j’indique;  de  très-bons  artistes  même  n’en  font  que  fort 
peu , et  sont  assez  sûrs  de  leur  fait  pour  les  composer  au 
bout  de  la  brosse  au  fur  et  à mesure  qu’ils  en  ont  besoin. 
Mais,  je  le  répète,  je  n’écris  pas  pour  des  maîtres,  ils 
n’ont  que  faire  de  mes  méthodes  ; cependant  j’ose  croire 
qu’ils  ne  les  désapprouveront  pas  en  pensant  à l’embarras 
où  doit  se  trouver  un  commençant  qui  n’a  aucun  guide 
dans  ses  premiers  essais.  i 

Usage  qu^on  doit  faire  de  la  Palette  indiquée 
ci-dessus. 

Je  croirais  avoir  manqué  en  grande  partie  le  but  que 
je  me  suis  proposé , si  je  négligeais  absolument  d’indi- 
quer à ceux  pour  qui  j’écris  ce  qu’ils  doivent  faire  de  la 
palette  que  je  leur  mets  en  main  : aucun  auteur,  du  moins 
à ma  connaissance  , n'a  pris  la  peine  d’entrer  dans  des 
détails  assez  circonstanciés  sur  la  partie  mécanique  de 


25o 


DIX-SEPTIÈME  LEÇON. 

l’art  J pour  qu’une  personne  privée  de  toute  direction  pût 
entreprendre  la  moindre  chose  avec  les  seuls  documens 
qu’on  trouve  dans  ces  sortes  d’ouvrages  -,  tous  s’adressent 
à des  artistes  déjà  plus  ou  moins  instruits  des  procédés 
élémentaires  de  ce  bel  art.  C’est  donc  en  suivant  une 
autre  route  que  je  puis  espérer  d’étre  utile  à cette  classe 
nombreuse  de  jeunes  gens  des  deux  sexes  qui^  privés  de 
tout  secours  5 enfouissent  peut-être  pour  toujours  les  dis- 
positions heureuses  qu’ils  ont  reçues  de  la  nature  j faute 
de  pouvoir  les  développer,  n’ayant  aucune  direction  pour 
faire  les  premiers  pas  dans  cette  carrière. 

Quant  à ce  qui  concerne  les  prolbndeurs  de  la  théorie  j 
je  ne  puis  rien  faire  de  mieux  que  de  renvoyer  mes  lec- 
teurs aux  leçons  des  grands  maîtres,  en  leur  donnant  à 
la  fin  de  l’ouvrage  une  liste  de  ceux  que  je  connais,  et 
dont  la  réputation  est  le  mieux  établie. 

Au  reste , comme  la  pratique  est  à la  théorie  ce  que 
le  corps  est  à l’ame,  je  ne  crois  pas  qu’on  puisse  faire 
quelque  chose  de  bon  sans  les  étudier  de  front  ; c’est  pour- 
quoi je  serai  souvent  obligé  de  les  confondre  ensemble 
pour  me  rendre  intelligible  ; mais  je  serai  aussi  bref  qu’il 
me  sera  possible,  et  je  ne  les  entremêlerai  que  dans  les 
cas  où  l’une  ne  peut  être  expliquée  sans  le  secours  de 
l’autre. 

J’ai  trouvé  en  général  que  les  auteurs  qui  écrivent  pour 
la  classe  non  savante,  la  plus  nombreuse  sans  contredit, 
ne  se  font  pas  assez  de  scrupule , pour  s’éviter  un  peu  de 
peine,  de  renvoyer  leurs  lecteurs  à tels  ou  tels  auteurs, 
sans  trop  s’inquiéter  si  les  personnes  à qui  ils  s’adressent, 
ont  ou  n’ont  pas  les  facilités  et  les  moyens  nécessaires  pour 
se  procurer  ces  sortes  d’ouvrages.  J’ai  souvent  éprouvé 


DIX-SEPTIÈME  LEÇON.  2^1 

aussi  qu  on  a tort  de  trop  compter  sur  le  désir  que  les 
jeunes  gens  devraient  avoir  de  s’instruire;  ils  sont  en 
général  légers  j ardens  et  inconstans  : ils  préfèrent  tous 
l’action  et  l’exécution , à la  lecture  et  la  réflexion  ; c’est 
pourquoi  il  me  paraît  fort  important  de  ne  pas  les  ren- 
voyer j sans  une  nécessité  absolue  ^ d’un  ouvrage  à un 
autre,  sans  quoi  l’on  court  risque  qu’ils  ne  se  donnent 
pas  la  peine  d’y  avoir  recours,  soit  que  leur  paresse  ou 
leurs  moyens  s’y  opposent,  soit  que  l’insouciance  et  la 
légèreté  naturelles  à la  jeunesse  fassent  évanouir  en  elle 
les  meilleures  déterminations  : il  n’est  pas  inutile  de  piquer 
la  curiosité  des  jeunes  gens  en  leur  découvrant  d’avance 
une  partie  de  ce  qu’on  veut  qu’ils  apprennent  ; cela  leur 
en  donne  l’avant-goût,  et  peut  les  porter  plus  efficace- 
ment à prendre  quelque  peine  pour  en  savoir  davantage. 


DIX-HUITIÈME  LEÇON. 


2^52 


XVIir  LEÇON. 

Comment  il  faut  sf  prendre  pour  faire 
une  bonne  Ebauche,  ^ 

Il  est  superflu  de  dire  qu  avant  tout  il  faut  que  le  trait 
de  votre  dessin  soit  juste  et  fidèle  : le  trait  se  fait  ordi- 
nairement sur  k toile  (ou  tout  autre  fond,  comme  pan- 
neau en  bois,  carton,  etc. 2)  avec  de  la  craie  blanche,  si 
le  sujet  est  de  grandeur  naturelle  ou  de  demi-grandeur  ^ 
et  si  au  contraire  il  est  plus  petit , on  ne  met  que  la  pre- 
mière place  à la  craie  blanche , et  l’on  rectifie  les  détails 
avec  un  bon  crayon  de  mine  de  plomb , ou  de  la  san- 
guine , qu’on  peut  tailler  et  manier  plus  délicatement. 

L’on  peut  aussi,  lorsqu’on  n’est  pas  encore  assez  exercé^ 
esquisser  d’abord  les  petits  sujets  sur  du  papier  assez 
mince  : là  on  recorrige  et  l’on  châtie  son  trait  jusqu’à  ce 
qu’on  en  soit  parfaitement  satisfait , après  quoi  on  reporte 
cet  ensemble  ou  ce  trait  sur  la  toile  en  le  calquant.  Voici 
comment  il  faut  opérer. 


ï Lairessej  peintre  célèbre,  appelle  cela  le  couler, 
a Voyez  quelles  sont  les  diverses  préparations  dont  on  fait  usage  pour 
imprimer  ( les  substances  sur  lesquelles  on  peut  peindre),  comme  toiles, 
bois , cartons , papiers , etc. , et  quelles  sont  celles  qu’il  faut  préférer , 
leçon  ay.®  Je  dirai  seulement  en  passant  que  les  cartons  et  les  forts  papiers 
ne  s’emploient  guère  que  pour  faire  des  travaux  d’étude , quand  on  cherche 
l’économie , ou  bien  lorsqu’on  peint  le  paysage  d’après  nature , en  rase 
campagne,  et  d’une  manière  ambulante,  pour  étudier,  sans  se  charger 
d’un  bagage  trop  pesant  et  trop  embarrassant  ; car  ces  cartons  ou  papiers 
ne  conservent  jamais  une  surface  bien  plane. 


DIX-HUITIÈME  LEÇON. 


Comment  on  calque  un  Dessin  fait  sur  papier , 
pour  le  reporter  sur  la  toile. 

On  peut  le  faire  de  deux  manières  : i.“  en  ljarl)Ouillant 
le  revers  du  papier  avec  de  la  sanguine,  ou  craie  rouge 
naturelle  (il  faut  la  choisir  tendre  et  moelleuse) , en  fai- 
sant de  très-larges  hachures  avec  une  pointe  de  sanguine 
assez  émoussée  pour  quelle  présente  une  face  de  trois 
lignes  environ  ; l’on  recroise  une  seconde  fois  ces  hachures 
en  hiais,  d’une  manière  libre  et  assez  régulière,  et  une 
troisième  fois,  si  on  le  juge  nécessaire,  pour  nourrir 
suffisamment  la  sauce  ^ 5 puis,  avec  une  très-gosse  estompe 
de  papier  gris , et  du  côté  où  elle  est  taillée  en  biais , 
comme  un  sifflet,  l’on  étend  très-également  partout  ces 
hachures , en  sorte  que  le  papier  en  soit  couvert , comme 
serait  un  fond  fait  à l’estompe  -,  l’on  applique  le  côté , 
ainsi  rougi , contre  la  toile  (qui  doit  avoir  été  bien  poncée 
auparavant) , et  l’on  y fixe  le  papier  avec  deux  pains  à 
cacheter  par  les  deux  coins  d’en  haut,  en  laissant  le  reste 
de  la  feuille  Hhre,  afin  de  pouvoir  la  soulever  de  temps 
en  temps  pour  voir  si  l’on  calque  bien , et  si  l’on  n’a  point 
oublié  quelque  partie  du  trait.  La  méthode  de  calquer 
présente  aux  commençans  un  double  avantage  : 1 celui 
de  bien  l’ectifier  le  trait  sans  barbouiller  et  fatiguer  la  su- 
perficie de  la  toile  ; 2 celui  d’avoir  toute  liberté  de  placer 

1 L’on  appelle  sauce , le  barbouillage  de  crayon  dont  il  est  ci-dessus 
question,  qui  seit  à calquer;  on  se  sert  du  meme  mot  (sauce)  pour  expri- 
mer le  barbouillage  de  crayon,  rouge  ou  noir,  qu’on  fait  sur  un  papier 
pour  dessiner  à l’estompe , et  en  nourrir  les  bouts  pour  faire  les  ombres. 
L’estompu  est  faite  d’une  peau  roulée  et  taillée  en  pointe  par  les  deux 
extrémités  : on  en  fait  de  plusieurs  grosseurs. 


2^4  DIX-HUITIÈME  LEÇON. 

le  sujet  sur  la  toile  d’une  manière  convenable,  si  on  la 
mal  placé  sur  le  papier.  Ainsi , l’on  fixe  son  papier  un  peu 
plus  haut  ou  plus  bas,  ou  à gauche,  ou  à droite,  selon 
quoi!  le  désire,  pour  le  meilleur  effet  possible  du  sujet; 
mais  toujours  faut-il  avoir  le  plus  grand  soin  de  placer 
ce  papier  bien  d’équerre  sur  le  châssis,  sans  quoi  tous  les 
objets  paraîtraient  inclinés  et  de  travers.  Quand  le  papier 
est  fixé , l’on  commence  à transposer  ou  à calquer  le  trait. 
Ayez  une  grosse  aiguille  à coudre , emmanchée  à un  petit 
manche  de  bois  : la  pointe  doit  en  être  très-émoussée , 
arrondie  et  polie,  pour  pouvoir  tracer  sans  déchirer  le 
papier.  Vous  repasserez  avec  la  plus  grande  justesse,  avec 
cette  pointe,  tous  les  traits  de  votre  papier,  sans  appuyer 
trop  fort  : au  reste , en  soulevant  de  temps  en  temps  et 
doucement  le  papier,  vous  vous  assurerez  bientôt  de  ce 
que  vous  laites , et  vous  verrez  si  le  calque  marque  suffi- 
samment, ou  trop,  ou  trop  peu.  Il  est  inutile  de  recom- 
mander de  remettre  toujours  le  papier  à sa  première  place  ; 
ce  qui  n’est  pas  difficile,  puisqu’il  est  fixé  par  les  angles 
supérieurs  : mais  il  arrive  quelquefois  que , sans  le  vou- 
loir, en  posant  les  mains  sur  le  papier,  on  lui  fait  faire 
de  certains  plis  qui  tordent  le  sujet  : c’est  à quoi  il  faut 
bien  prendre  garde  ; sans  cela,  le  calque  serait  faux.  Quand 
vous  êtes  assuré  que  votre  aiguille  a bien  passé  partout, 
et  que  tout  votre  trait  est  fidèlement  répété,  vous  enle- 
vez la  feuille  de  papier,  et  vous  commencez  à manier  le 
pinceau. 

2.“  On  calque  encore  en  faisant  une  sauce  sur  une 
feuille  de  papier  assez  mince  et  isolée , au  lieu  de  la  faire , 
comme  dans  la  manière  précédente,  sur  le  revers  même 
du  papier  où  vous  avez  fait  votre  trait.  Cette  sauce  se 


DIX-HUITIÈME  LEÇON.  255 

place  entre  la  toile  et  le  dessin , et  toujours  en  appliquant 
le  côté  barbouillé  de  sanguine  immédiatement  sur  la  toile. 
Cette  feuille  saucée  peut  n avoir  que  la  moitk*  de  la  gran- 
deur du  sujet,  parce  que  vous  avez  la  liberté  de  la  pro- 
mener à volonté,  pourvu  quelle  soit  toujours  intercalée 
au-dessous  de  la  place  où  vous  tracez  actuellement,  et 
que  vous  ayez  soin  de  vous  en  assurer  de  temps  en  temps. 
Du  reste,  tout  se  fait  comme  je  Fai  indiqué  plus  haut; 
mais  vous  avez  l’avantage  ici  de  ne  pas  barbouiller  le 
revers  de  chaque  dessin , et  de  pouvoir  vous  servir  plu- 
sieurs fois  de  cette  même  feuille  de  sauce,  pourvu  qu’on 
la  nourrisse  un  peu  de  craie  à chaque  nouveau  calque  : 
mais  pour  cela,  je  le  répète,  il  faut  avoir  soin  de  choisir, 
tant  pour  le  dessin  même  que  pour  la  sauce , une  espèce 
de  papier  mince  et  très -uni;  sans  quoi  le  calque  ne  se 
ferait  qu’imparfaitement,  et  l’on  serait  obligé  d’appuyer 
l’aiguille  trop  fort,  ce  qui  dérange  la  main  et  le  trait. 

Observons  que  ce  qui  est  avantageux  pour  un  élève 
peu  sûr  de  son  coup , n’est  guère  pratiqué  par  les  artistes 
qui  ont  une  grande  habileté  et  le  coup  d’œil  sûr.  En  voici 
la  raison  : c’est  que  rarement  un  calque  conserve  tout 
l’esprit  qu’on  a mis  dans  le  premier  trait  ; il  y a de  ces 
touches,  de  ces  petits  aperçus  qui  ne  sont  pas  suscepti- 
bles d’être  fidèlement  et  spirituellement  reproduits  dans 
un  calque,  et  qui  sont  cependant  très -précieux  à con- 
server, surtout  dans  les  têtes  de  ressemblance.  On  me 
dira  qu’on  peut  les  remettre  ; oui  ; mais  rarement  avec  le 
même  succès  : il  y a presque  toujours,  dans  les  premiers 
traits  d’un  ouvrage,  certaines  traces  d’inspiration,  qu'il 
est  souvent  fâcheux  de  voir  évanouir;  d’ailleurs,  l'opéra- 
tion du  calque,  quoique  assez  promptement  faite,  n’en 


256 


DIX-HUITÎÈME  LEÇON. 

est  pas  moins  ime  augmentation  de  travail  ^ qui  emploie 
un  temps  qu  on  aurait  consacré  à peindre.  J’invite  donc 
les  élèves  à s’habituer  peu  à peu  à ne  plus  calquer,  mais 
à se  rendre  assez  sûrs  de  leur  premier  trait,  pour  le  faire 
immédiatement  sur  la  toile. 

Rectification  du  Trait  au  pinceau  sur  le  cheç>alet. 

Voici  le  moment  où  l’élève  se  trouvera  un  peu  embar- 
rassé, en  travaillant  pour  la  première  fois  sur  le  chevalet, 
à moins  qu’il  n’ait  déjà  contracté  l’habitude  de  dessiner 
dessus,  en  se  servant  aussi  de  l’appui-main,  comme  je  le 
conseille  ailleurs  : mais  qu'il  ne  se  décourage  pas  ; il  se 
familiarisera  bientôt  avec  cette  nouvelle  position  de  la  main 
et  de  tout  le  corps  (position  d’ailleurs  beaucoup  plus  saine 
pour  la  sauté  de  l’élève , et  qui  a encore  l’avantage  de  lui 
faire  mieux  juger  de  l’ensemble  de  son  ouvrage). 

Il  faut  que  le  chevalet  ne  soit  que  peu  inchné  en  ar- 
rière, et  posé  aussi  verticalement  qu’on  le  pourra,  sans 
nuire  à l’aplomb  et  à la  solidité. 

L’élève  se  trouvera  aussi  entravé  par  les  choses  qu’il 
aura  à tenir  en  même  temps  dans  les  mains  : sa  palette , 
ses  pinceaux  et  l’appui-main  de  la  main  gauche,  et  le 
pinceau  dont  il  doit  faire  usage  actuellement,  de  la  main 
droite;  mais,  je  le  répète,  son  embarras  ne  durera  que 
peu  de  jours,  après  lesquels  il  n’y  pensera  plus.  Le  plus 
difficile  pour  lui  sera  de  choisir  les  teintes,  et  de  bien 
gouverner  sa  brosse  en  couchant  la  couleur. 

Prenez  la  palette,  les  pinceaux  et  l’appui-main,  et  avec 
une  des  teintes  rougeâtres-b runes , sans  mélange  de  blanc  ^ 
et  un  pinceau  assez  alongé  et  passablement  fin  et  pointu  y 


DIX-HUITIÈME  LEÇON.  2^7 

sans  être  maigre  ^ , retracez  tous  vos  principaux  traits  j 
mais  seulement  dans  les  chairs,  en  ajoutant  au  pinceau 
un  peu  d’huile  grasse,  afin  de  rendre  la  couleur  plus  cou- 
lante, légère  et  transparente,  comme  au  lavis.  Faites  cela 
d’une  main  légère  et  sûre,  en  portant  toute  votre  atten- 
tion à rectifier  votre  ensemble  et  les  détails,  s’il  y a lieu, 
surtout  dans  les  yeux,  le  nez  et  la  bouche,  si  c’est  une 
tête  que  vous  entreprenez , et  faites  en  sorte  que  vos  traits 
de  pinceau,  flexibles  et  bien  coulés,  soient  étroits  et  légers 
dans  toutes  les  parties  qui  sont  dans  la  lumière,  et  qu’au 
contraire , dans  les  parties  ombrées,  ils  soient  un  peu  plus 
appuyés,  c’est-à-dire  larges,  moelleux  et  bien  nourris, 
ce  qui  se  fait  en  appuyant  un  peu  plus  le  pinceau  dans 
les  traits  qui  expriment  des  formes  concaves  et  ombrées  ; 
ensuite  vous  relèverez  peu  à peu  votre  pinceau  partout 
où  les  traits  doivent  être  plus  déliés  et  plus  faibles  : suivez 
en  cela  les  principes  des  pleins  et  des  déliés  dans  l’art 
de  l’écriture.  Au  surplus , exécutez  avec  la  pointe  du  pin- 
ceau ce  que  votre  maître  de  dessin  n’aura  sûrement  pas 
manqué  de  vous  faire  faire,  lorsqu’avant  d’ombrer  une 
tête  ou  une  main,  etc.,  il  vous  a fait  forcer,  d’une  pointe 
de  crayon  arrondie  et  moelleuse , certains  traits  de  votre 
ensemble , plus  caractérisés  et  plus  énergiquement  expri- 
més que  d’autres.  Ces  touches  fortes  et  larges,  faites  à 
propos  et  sans  sécheresse,  ajoutent  déjà  beaucoup  d’ex- 
pression au  contour,  et  disposent  à établir  les  ombres 
avec  moins  de  crainte  et  d hésitation. 


I Un  pinceau  d’environ  cinq  à six  lignes  de  longnenr,  et  qui  ne  fasse 
pas  de  venire.  Les  meilleurs  sont  ceux  en  poils  de  martre,  de  couleur 
roussàtre.  Voyez,  pour  le  choix  des  diverses  brosses  et  pinceaux,  le<î 
planches  5.®  et  6.® 


DIX-HUITIÈME  LEÇON. 


^58 

Il  faut  commencer  par  peindre  les  ombres  avec 
très-peu  de  couleur^  comme  au  lavis ^ avant  que 
d^ empâter  les  lumières. 

Votre  trait  ainsi  rectifié  et  mieux  prononcé,  prenez 
une  brosse  douce  et  bien  fournie  ^ , et  avec  la  même 
teinte  brunâtre  (carmélite) , vous  établirez  les  masses  de 
vos  principales  ombres,  sans  entrer  dans  trop  de  détails, 
et  toujours  avec  peu  de  couleur,  mais  par  des  teintes 
transparentes,  comme  à raquarelle,  en  modifiant  le  ton 
par  un  peu  plus  d’ocre  rouge,  pour  couvrir  certaines 
parties,  comme  dans  les  narines,  le  trait  de  la  bouche, 
entre  les  lèvres , et  quelquefois  dans  les  coins , ainsi  que 
dans  l’épaisseur  des  paupières-,  en  un  mot,  partout  où  la 
teinte  vous  paraîtra  sanguine.  Faites  tout  cela  librement, 
sans  trembler,  et  ne  vous  attachez  pas  trop  à rendre  vos 
ombres  très-unies  *,  car  ceci  n’est  qu’une  première  prépa- 
ration. Cette  méthode  de  préparer  une  teinte,  ou  une 
partie  des  chairs  quelconque,  est  très-suivie  par  d’excel- 
lens  peintres  ; elle  donne  déjà  une  idée  légère  du  relief 
et  de  l’effet  général , en  sorte  qu’on  est  moins  embarrassé 
de  savoir  où  poser  les  lumières , et  ensuite  les  demi-teintes, 
et  enfin  de  peindre  et  d’arrondir  par  degrés  toute  une  tête, 
GU  telle  autre  partie  des  chairs  que  ce  soit. 

Prenez  maintenant  des  brosses  plus  fermes;  ayez -en 

I L’on  proportionne  la  grosseur  de  la  brosse  ou  des  pinceaux  à la 
dimension  de  la  tète  ou  de  l’objet  qu’on  peint;  mais,  en  général,  il  faut 
tout  de  suite  s’habituer  à se  servir  de  brosses  plutôt  grandes  que  petites  ; 
elles  étendent  la  couleur  plus  également  et  p’üs  grassement  que  ne  lef<>nt 
les  petites , et  surtout  les  petits  pinceaux , dont  il  ne  faut  faire  usage  que 
le  moins  possible. 


DIX-HUITIÈME  LEÇON.  2^g 

cinq  ou  six  dans  la  main  gauche,  ou  devant  vous,  sur  la 
tablette  de  votre  chevalet;  garnissez  l’une  d’elles  d’une 
des  teintes  les  plus  lumineuses  de  vos  tons  de  chairs , de 
ceux  où  il  entre  de  l’ocre  jaune,  du  rouge,  et  beaucoup 
de  blanc,  et  empâtez  largement  et  grassement  toutes  vos 
plus  belles  lumières , comme  si  vous  posiez  les  blancs  sur 
un  dessin  au  papier  gris.  Vous  prenez  pour  cela,  non  pas 
la  plus  blanche  de  toutes  vos  teintes,  mais  une  des  plus 
claires  parmi  les  locales  des  chairs , qui  vous  donnera  un 
ton  pur  et  franc,  quoiqu’un  peu  moins  lumineux  que 
vous  ne  le  voyez  dans  l’original.  Il  faut  ainsi  vous  réser- 
ver la  ressource  de  revenir  ensuite  rehausser  le  centre  de 
ces  mêmes  lumières  avec  une  teinte  encore  plus  brillante 
que  celle  que  vous  venez  d étendre  ; mais  pour  cela  vous 
attendrez  que  toute  votre  tête  soit  couverte  et  comme 
achevée  : alors  vous  attaquerez  en  dernier  lieu  le  centre 
de  ces  lumières  très -vives  et  reluisantes,  afin  d’ajouter 
plus  de  relief  au  tout  par  ces  touches  vives , d’un  modelé 
plus  ferme  que  tout  le  reste. 

Revenons  à l’ébauche  et  au  point  où  nous  en  sommes 
restés  avant  que  de  parler  de  ces  vives  lumières , qui  ne 
doivent  se  faire  qu’à  la  fin. 

Vos  lumières  locales  étant  posées,  vous  placez  à côté 
d’elles  les  teintes  encore  très-pures  qui  les  accompagnent 
de  tous  côtés  ; mais  vous  prenez  pour  cela  une  teinte  déjà 
un  peu  moins  lumineuse,  quoique  toujours  sans  mélange 
de  noir  ou  de  bleu.  Vous  avancerez  ainsi  par  gradation 
de  teintes,  et  de  proche  en  proche,  en  arrondissant  votre 
tête,  jusqu’à  ce  que  vous  arriviez  aux  teintes  fuyantes, 
qui  sont  déjà  un  peu  ternies  et  rompues  par  le  noir- 
bleuâtre  : ce  «ont  les  teintes  progressives  depuis  la  cin- 


240  DIX-HUITIÈME  LEÇON. 

quième  rangée  jusqu’à  la  dixième  inclusivement.  Vous 
aurez  la  plus  grande  attention  de  n’employer  chacune 
d’elles  qu’en  raison  du  degré  de  lumière  quelles  expri- 
ment J et  en  ayant  égard  en  même  temps  à la  teinte  plus 
ou  moins  rosâtre j jaunâtre,  violâtre,  verdâtre,  grisâtre 
ou  bleuâtre  dont  est  colorée  la  partie  que  vous  travaillez 
actuellement.  C’est  pourquoi  il  ne  faut  pas  cesser  de  com- 
parer entre  elles  toutes  les  parties  de  votre  tête  ou  de 
votre  objet;  car  une  fausse  teinte  fait  une  tache  criante 
dans  les  chairs,  comme  une  fausse  note  en  musique  blesse 
l’oreille  : l’une  et  l’autre  détruisent  l’harmonie.  ^ 

Des  demi-teintes  vous  arrivez  insensiblement  aux  om- 
bres proprement  dites,  et  puis  enfin  aux  reflets,  dont  les 
teintes  sont  comprises  dans  les  dixième,  onzième  et  dou- 
zième rangées  ; en  sorte  que  vous  êtes  appelé  à recouvrir 
les  lavis  brunâtres  que  vous  aviez  établis  d’abord,  pour 
asseoir  de  gros  en  gros  l’effet  de  votre  ouvrage.  Mais  à 
présent  vous  tâchez  de  donner  à toutes  vos  ombres  leur 
ton  juste , quoique  d’une  teinte  un  peu  plus  chaude  ; c’est- 
à-dire  légèrement  plus  rousse  à l’ébauche  que  vous  ne  les 
voyez  dans  l’original , ou  dans  la  nature  vivante  que  vous 
imitez.  Cela  est  nécessaire,  parce  que,  si  vous  ne  suiviez 
pas  cette  marche,  et  que  vous  établissiez  dès  l’ébauche 
tous  les  tons  grisâtres  froids  que  vous  voyez , vous  n’ob- 


I Gardez-vous  bien  d’exage'rer  ces  tons  rompus  dans  les  demi-teintes  ; 
ils  doivent,  au  contraire,  se  lier  si  imperceptiblement  et  si  naturellement 
entre  eux  avec  la  couleur  locale  de  la  chair , qu’on  ne  puisse  pas  même  les 
apercevoir;  et  ils  doivent  former  un  tout  tellement  bien  gradue,  qu’on  ne 
puisse  pas  les  distinguer  davantage  que  dans  la  nature  même , où  le  public, 
qui  n’est  pas  peintre,  ne  voit  jamais  qu’une  seule  et  même  couleur  de  chair 
partout , à l’exception  de  la  barbe  et  du  coloris  des  joues. 


DlX-HUmÈME  LEÇON.  ^/\i 

tiendriez  par  la  suite  j et  en  achevant  votre  taldeâu  j au^ 
cune  profondeurj  rien  de  cette  finesse  mystérieuse  de  ton 
dont  résulte  la  plus  douce  harmonie  du  coloris,  il  ne  faut 
point  pour  cela  ébaucher  vos  ombres  plus  fortes  ou  plus 
obscures  qu’elles  ne  doivent  l’être;  tout  au  contraire j 
tenez-les  plutôt  un  peu  moins  fortes  j surtout  à l’ébauche  ; 
car,  outre  quelles  ont  toujours  une  tendance  à brunir, 
comme  le  font  toutes  les  couleurs  à l’huile , il  est  en  gé- 
néral fâcheux  d’être  obligé,  à la  reprise  d’un  tableau,  de 
coucher  une  teinte  plus  claire  sur  une  plus  obscure  : ces 
places-là  deviennent  louches  et  farineuses , et  perdent  cette 
belle  transparence  qu’il  est  si  nécessaire  de  conserver 
soigneusement  dans  les  ombres.  La  couleur  claire  semble 
alors  n’être  que  superposée  sur  celle  quelle  couvre, 
comme  un  brouillard , une  gaze  ou  de  la  poussière  ; il  en 
résulte  un  effet  désagréable  à l’œil,  et  qui  empêche  que 
cette  partie  ait  l’apparence  quelle  doit  avoir  : qui  est  la 
teinte  locale  de  la  chair  privée  du  grand  jour. 

Tenez  donc  dans  l’ébauche  vos  grandes  ombres  un  peu 
plus  chaudes  et  un  peu  moins  obscures  qu’elles  ne  doivent 
le  devenir;  vous  y trouverez  toutes  sortes  d’avantages, 
quand  sur  cette  ébauche  une  fois  bien  sèche  vous  re- 
peindrez pour  achever  votre  ouvrage.  Couchez  vos  cou- 
leurs hardiment,  franchement,  également,  et  sans  les 
tourmenter  ; évitez  de  les  passer  l'une  dans  l’autre  avec  la 
brosse,  car  ce  n’est  point  par  ce  moyen  qu’il  faut  fondre 
et  amalgamer  les  différens  tons  de  couleurs  : c’est  en  po- 
sant avec  discernement  une  filiation  de  teintes  presque 
insensible  les  unes  à côté  des  autres,  que  vous  devez 
obtenir  leur  liaison,  et  vous  ne  devez  vous  occuper  à 
fondre  toute#  ces  gradations  que  lorsque  tous  vos  tons 

1 6 


2^2  DIX-HUITIÈME  LEÇON. 

sont  en  place  j et  qu’à  une  certaine  distance  votre  tête 
tourne  ^ déjà  par  le  seul  moyen  de  la  composition  gra- 
duelle des  teintes.  Sans  cela  vous  n’obtiendrez  jamais  au- 
cune pureté  de  ton*,  vous  ne  feriez  que  des  peintures 
sales  et  monotones,  qui  deviendraient  toujours  plus  avilies 
avec  le  temps. 

Je  n’ignore  pas  que  cela  paraîtra,  dans  l’exécution, 
d’une  grande  difficulté  aux  commençans  ; et  ce  l’est  en 
effet,  même  pour  les  peintres  qui  ont  déjà  de  l’expé- 
rience; cependant  il  n’y  a que  ce  moyen  pour  peindre 
des  chairs  pures  et  fraîches  : il  faut  en  quelque  sorte 
choisir  ses  tons,  et  les  poser  les  uns  à côté  des  autres 
comme  si  on  travaillait  à une  mosaïque  2.  Quand  on  est 
parvenu  à ce  point,  alors  avec  une  brosse  propre  ou 
quelquefois  garnie  d’un  peu  de  couleur  (pourvm  que  le 
ton  soit  juste  ) , en  quelques  momens  l’on  fond  son  ou- 
vrage d’une  manière  admirable , en  ne  faisant  qu’effleurer 
et  caresser  la  couleur  pour  amalgamer  ensemble  toutes 
ces  teintes,  et  en  tournant  la  brosse  dans  le  sens  naturel 
de  la  peau  et  des  formes , mais  sans  appuyer , ni  traîner 
toutes  les  nuances  les  unes  dans  les  autres  avec  un  blai- 
reau, comme  le  font  tant  d’artistes  médiocres. 

L’usage  immodéré  du  blaireau  est  un  défaut  qu’on 
reproche  avec  raison  à presque  tous  les  amateurs  ; ils 


1 On  dit  qu’une  tête  ou  tout  autre  objet  de  ronde  bosse  tourne  bien, 
lorsque  le  relief  se  fait  bien  sentir,  et  qu’on  n’a  pas  le  moindre  doute 
sur  les  parties  de  cet  objet,  qui  sont  ou  paraissent  le  plus  ou  moins  rap- 
prochées ou  éloignées  de  l’œil  du  spectateur.  Cela  s’applique  donc  aussi 
bien  à une  poitrine,  à un  membre,  à une  colonne,  à un  vase,  etc.,  qu’à 
une  tête. 

2 Voyez  comment  on  traite  les  peintures  en  mosaïque,  page  2^^. 


DIX-HUITIÈME  LEÇON. 

trouvent  apparemment  cette  manière  de  fondre  beaucoup 
plus  facile  que  celle  dont  je  viens  de  parler , qui  consiste 
à graduer  les  teintes  par  leur  ton  propre  et  local , plutôt 
que  de  les  traîner  l’une  dans  l’autre  : je  viens  d’cnoncer 
les  inconveniens  majeurs  qui  en  résultent.  L’on  parvirrnt 
en  effet  à une  fonte  assez  douce  avec  le  blaireau  seul  ; 
mais  c’est  toujours  aux  dépens  de  la  pureté  et  de  la 
vérité  du  coloris j et,  de  plus,  au  grand  détriment  du 
relief  et  de  l’effet  général. 

Que  faut-il  donc  faire,  me  dira-t-on,  pour  qu’une 
teinte  ou  un  ton  posé  à côté  d’un  autre  paraisse  en  être 
la  continuation  naturelle  et  ne  tranche  pas  à l’œil  ? Le 
voici  : faites  d’avance  la  dégradation  du  ton  sur  votre 
palette,  mais  seulement  au  bout  de  la  brosse,  et,  pour 
être  sûr  de  votre  fait,  posez  (toujours  sur  la  palette)  un 
petit  échantillon  de  la  dernière  teinte  que  vous  aurez 
couchée  sur  votre  tableau.  Prenez  alors  un  ton  analogue, 
mais  seulement  un  peu  moins  clair  -,  posez  ce  dernier 
échantillon  à côté  et  tout  auprès  du  premier,  comparez- 
les,  et  voyez  ce  qu’il  est  nécessaire  d’y  changer  pour  le 
modifier  à votre  gré.  Si  vous  trouvez  qu’il  tranche  trop, 
ou  qu’il  ne  soit  pas  encore  assez  rompu,  vous  y ajoutez 
une  partie  du  premier  échantillon,  que  vous  mélangez 
(toujours  au  bout  de  la  brosse)  avec  le  dernier;  si,  au 
contraire , il  vous  paraît  trop  semblable , ce  qui  empê- 
cherait d’obtenir  la  dégradation  insensible  qui  doit  faire 
tourner  la  partie  que  vous  peignez  actuellement,  vous 
puisez  dans  une  des  rangées  voisines  un  ton  un  peu  plus 
sourd,  c’est-à-dire  moins  clair,  et  vous  le  mêlez  dans  la 
masse  de  votre  essai  ; ainsi  de  suite.  En  opérant  de  celte 
manière,  avec  précaution  et  méthode,  vous  arriverez  au 


’s44  dix-huitième  leçon, 

but  J et  alors  vous  étendrez  cette  dernière  couleur  tout  à 
côté  de  la  précédente  ^ sans  hésitation  et  comme  à coup 
sûr.  Tout  cela  ne  s’apprend  pas  en  un  jour  ; il  faut  en 
toutes  choses  acquérir  de  l’expérience.  Mais  qu’on  ne 
s’effraie  pas  trop  des  difficultés  que  ce  travail  paraît  pré- 
senter à la  simple  description  j car  il  s’exécute  plus  promp- 
tement et  plus  aisément  qu’on  ne  peut  le  décrire  j quand 
une  fois  l’on  a acquis  quelque  habitude  -,  l’on  peut  dire 
même  qu’on  opère  sans  avoir  l’air  d’y  penser , de  telle 
sorte  que  l’artiste  fait  tout  cela  sans  interrompre  la  con- 
versation avec  son  modèle,  tout  en  portant  son  attention 
à la  recherche  du  ton  vrai , ainsi  qu’à  ce  qui  concerne  les 
formes,  l’expression,  la  ressemblance,  etc.  Il  faut  qu’un 
élève  se  dise  bien  à lui -même  : D’autres  cjue  moi  ont 
(vaincu  ces  difficultés^  je  puis  donc  et  je  veux  les  xaincre 
de  même.  Avec  une  forte  volonté  et  une  détermination 
énergique  et  invariable  l’on  vient  à bout  de  tout,  surtout 
si  la  nature  nous  a doués  de  quelque  disposition  pour  la 
peinture. 

Exemple  qui  pourra  faire  comprendre  comment 

on  opère  la  Dégradation  insensible  des  tons. 

Je  suppose  que  vous  ayez  à peindre  actuellement  la 
joue  et  une  partie  de  la  mâchoire  d’une  jeune  personne 
fraîche  et  grasse,  et  que,  partant,  comme  nous  l’avons 
dit,  de  la  teinte  la  plus  lumineuse  et  la  plus  fraîche, 
vous  veuillez  arriver , par  une  gradation  insensible  et  vraie, 
jusqu’à  la  plus  grande  force  de  l’ombre , voici  comment 
il  faut  opérer  : posez  d’abord  sur  la  grande  lumière  de 
la  pommette  de  la  joue  la  belle  teinte  qui  précède  la  plus 
éclatante  qui  soit  sur  la  palette  (il  ne  faut  pas  encore 


DIX-HUITIÈME  LEÇON,  2/|S 

établir  celle  qui  brille  du  plus  grand  éclat,  mais  se  ré- 
server de  le  faire  plus  tard,  comme  on  Findique  aux 
pages  239  et  240);  ne  l’étendez  pas  au-doîlà  des  limites 
que  vous  indiquent  la  forme  et  le  ton,  puis  ajoutez,  au 
bout  de  la  brosse  et  sur  votre  palette,  une  petite  portion 
de  la  teinte  qui  la  précède  au-dessus,  et  qui  est  plus 
foncée,  dans  la  même  rangée;  mêlez-la  avec  la  première, 
et  jugez  si  cela  est  bien;  ajoutez,  retranchez  du  plus  co- 
loré ou  du  plus  clair,  jusqu’à  ce  que  vous  en  soyez  sa- 
tisfait : posez  ce  ton  à la  suite  de  votre  plus  grande 
lumière , sans  perdre  de  vue  la  forme.  Composez  de 
même  un  troisième  ton,  que  vous  placerez  tout  à côté 
du  second  sur  la  palette,  et  auquel  vous  aurez  ajouté  un 
rose  un  peu  plus  décidé  ; étendez-le  de  même  à côté  et 
à la  suite  ou  tout  autour  des  deux  premiers  tons,  selon 
les  lois  du  modelé  et  de  la  forme  ^ ; puis  une  quatrième , 
une  cinquième  teinte,  toujours  un  peu  plus  colorée, 
jusqu’à  ce  que  vous  arriviez  à la  partie  décidément  rose 
du  coloris  des  joues  Alors  composez  au  bout  de  la 
brosse , et  au  fur  et  à mesure  que  vous  en  aurez  besoin , 
deux  ou  trois  roses  toujours  graduellement  plus  colorés, 
jusqu’à  ce  que  vous  arriviez  à l’incarnat  le  plus  vif  que 
vous  présente  la  nature.  Arrivé  là,  vous  commencerez  à 

1 Le  modelé  signifie  les  formes , ou  l’expression  des  formes.  Voyez  la 
noie  au  bas  de  la  page  252. 

2 Pour  peindre  des  carnations  fraîches , il  faut  se  servir  dès  Fcbauche 
des  roses  faits  avec  le  cinabre  et  du  blanc  ; et  pour  les  autres , l’ocre  rouge 
et  le  blanc  suffisent , surtout  pour  les  hommes.  Si  la  carnation  a un  degré 
moyen  de  fraîcheur,  vous  composerez  les  roses  de  moitié  ocre  rouge  et 
moitié'  cinabre , toujours  mêlés  avec  du  blanc.  Le  cinabre  de  la  Chine  et 
les  laques  sont  trop  froids?  c’est-à-dire  d’un  rose  trop  violet,  surtout 
pour  les  ébauches. 


2/^6  DIX-HUITIÈME  LEÇON. 

dégrader  votre  rose  ^ et  à le  rendre  progressivement  moins 
vif,  en  y ajoutant  un  peu  d’une  teinte  lilas  ou  violâtre- 
clair,  puis  un  peu  plus  encore,  et  ainsi  de  suite,  en  vous 
rapprochant  de  la  mâchoire  ou  du  tournant  de  la  joue, 
jusqu’à  ce  que  ce  beau  rose  se  perde , et  aille  par  degrés 
insensibles  se  confondre  avec  les  demi -teintes  gris -vio- 
lâtres, bleuâtres,  verdâtres  ou  roussâtres,  dans  les  parties 
non  encore  ombrées , mais  seulement  fuyantes  ; ou  bien , 
si  c’est  le  côté  de  l’ombre  que  vous  travaillez  actuellement, 
vous  ferez  perdre  la  teinte  avec  la  masse  d’ombre  pro- 
prement dite.  On  appelle  ainsi  la  partie  où  la  vivacité  du 
ton  n’y  paraît  presque  plus  du  tout,  attendu  que  non- 
seulement  la  place  où  l’incarnat  des  joues  a lieu  ordinai- 
rement est  déjà  dépassée  ou  mourante,  mais  aussi  parce 
que  toutes  les  parties  privées  du  grand  jour  n’empruntenî 
le  peu  de  lumière  qui  nous  les  fait  apercevoir  dans  l’ombre, 
que  du  reflet  que  leur  renvoient  les  objets  environnans, 
ce  qui  modifie  et  ternit  beaucoup  leur  véritable  couleur 
locale. 

Observez  bien  que , puisque  les  ombres  d’un  objet 
quelconque  ne  sont  un  peu  visibles  que  par  les  reflets 
des  objets  éclairés  qui  les  avoisinent,  ces  memes  ombres 
doivent  nécessairement  emprunter  aussi  une  partie  de  la 
teinte  de  ces  corps  environnans  ; en  sorte  quelles  doivent 
être  modifiées  en  raison  de  la  couleur  ou  de  la  teinte 
locale  que  portent  ces  objets.  Je  reviendrai  sur  ce  sujet, 
qui  mérite  beaucoup  de  réflexion,  et  dont  je  n’ai  fait 
mention  ici  que  par  occasion. 

Dans  le  coloris  des  carnations,  que  nous  avons  suppo- 
sées très-fraîches,  vous  voilà  déjà  arrivé  aux  demi-teintes 
des  parties  qui  s’arrondissent  et  qui  deviennent  fuyantes, 


DIX-HUITIÈME  LEÇON. 

vues  (le  la  place  que  vous  occupez  relativement  à celle 
où  est  votre  modèle;  car,  pour  le  dire  en.  passant,  les 
différentes  parties  de  la  tète  ou  des  chairs  ne  varient  pas 
réellement  entre  elles  de  teinte  locale  proprement  dite 
autant  quelles  paraissent  le  faire  par  l’effet  des  ombres, 
des  fuyans  et  des  reflets  ; mais  cette  multitude  presque 
innombrable  de  teintes  différentes , qu’un  fin  coloriste  sait 
voir  et  lire  dans  la  nature , ne  sont  pas  réelles  ; elles  ne 
sont  qu’apparentes  : elles  résultent,  et  des  ombres  d’abord, 
et  des  demi-teintes , qui  tiennent  le  milieu  entre  l’ombre  et 
le  clair,  et  surtout  des  effets  de  la  lumière  sur  le  duvet 
de  la  peau.  C’est  ce  duvet,  presque  insensible  à la  vue, 
qui  modifie  à l’infini  les  tons  dont  se  colorent  les  demi- 
teintes  ; il  est  la  marque  distinctive  de  la  jeunesse  et  de 
la  fraîcheur.  C’est  aussi  par  analogie  qu’on  compare  une 
belle  peau  à une  belle  pèche,  plutôt  qu’à  une  belle  pomme, 
parce  que  cette  dernière , bien  quelle  soit  souvent  parée 
des  plus  jolies  couleurs,  est  reluisante  et  fisse,  et  n’a 
point  ce  duvet  velouté  qui  distingue  la  pêche.  Or,  ce 
duvet  insensible,  qu’ont  toutes  les  belles  peaux,  paraît 
plus  ou  moins  blond  ou  plus  ou  moins  noir,  suivant  que 
la  personne  a les  cheveux  de  l’ime  de  cés  deux  couleurs. 
Quand  il  est  noir , il  forme  des  teintes  bleuâtres  dans  les 
parties  fuyantes,  surtout  dans  les  tournans,  où  il  paraît 
plus  rassemblé  ; et  quand  il  est  blond , il  forme  des  teintes 
un  peu  verdâtres.  Le  premier  (le  noir-bleuâtre)  donne 
des  chatoiemens  filas  dans  les  parties  où  il  se  mêle  avec 
le  rose  des  joues,  dans  les  formes  fuyantes^  et  le  blond 
présente  des  demi -teintes  un  peu  plus  rousse -verdâtre 
dans  les  mêmes  parties.  Il  serait  presque  impossible  d iii- 
diquer  toutes  les  variations  que  présentent  à Tceil  de 


3 43  DIX-HUITIÈME  LEÇON, 

l’artiste  les  différentes  qualités  de  la  couleur  locale  de  la 
peau,  jointes  aux  modifications  qu’y  apportent  les  diverses 
nuances  du  duvet  velouté  dont  il  est  question.  Je  me  suis 
donc  borné  à indiquer  les  deux  nuances  les  plus  opposées  j 
laissant  les  nuances  intermédiaires  à l’œil  observateur  de 
celui  qui  a le  sentiment  de  la  couleur , et  qui  vise  à de- 
venir fin  coloriste.  J’ajouterai  cependant  une  observation  : 
quelquefois  une  personne  blonde  a néanmoins  le  fin  duvet 
de  la  peau  plus  foncé  que  ses  cheveux , et  l’on  voit  aussi 
des  personnes  à cheveux  bruns  avoir  le  duvet  de  la  peau 
des  blondes  : ainsi , la  teinte  des  cheveux  n’est  pas  tou- 
jours une  règle  invariable  pour  indiquer  celle  du  duvet. 
C’est  à quoi  l’artiste  doit  faire  attention , particulièrement 
s’il  est  peintre  de  portraits. 

11  y a des  personnes  qui  n’ont  point  de  duvet,  aussi 
leur  coloris  est il  dur  et  tranché  comme  celui  d’une 
pomme  ; c’est  ce  qui  arrive  aux  personnes  d’un  âge  mûr , 
depuis  quarante  ou  cinquante  ans  ; elles  ont  encore  quel- 
quefois une  assez  belle  carnation , mais  il  y manque  la  fleur 
qu’y  ajoute  ce  duvet  dont  j’ai  parlé. 

Des  diverses  teintes  que  prennent  les  Reflets  dans 
les  chairs. 

Les  reflets  proprement  dits  ne  sont  visibles  que  dans 
les  ombres  ^ , et  ils  suivent  la  même  loi  qu’ elles , c’est-à- 
dire,  qu’ils  ne  se  colorent  que  par  l’emprunt  de  la  cou- 


1 Je  dis  que  les  reflets  ne  sont  sensibles  que  dans  les  ombres,  parce 
qu’une  lumière  empruntée  est  toujours  plus  faible  que  celle  qui  vient  direc- 
tement du  jour  ; en  sorte  qu’un  corps  étranger  (à  moins  que  ce  ne  soit  un 
porps  poli  comme  un  miroir)  ne  peut  pas  renvoyer  un  reflet  à un  corps 


DIX-HUITIÈME  LEÇON.  5*49 

leur  locale  des  objets  qui  leur  renvoient  de  la  lumière , 
€t  en  outre  de  la  masse  générale  de  l’air  ambiant  qui 
entoure  l’objet  reflété. 

Les  reflets  peuvent  donc  varier  de  teinte  et  de  lumière 
presque  à l’infini  j selon  le  cas  et  les  objets  qui  les  causent. 
Mais  comme  ils  sont  toujours  d’une  teinte  plus  sourde  que 
les  véritables  lumières  des  objets  éclairés  directement  du 
ciel  J rien  n’empêche  qu’on  attende  pour  les  caractériser  ^ 
d’avoir  étendu  la  masse  générale  de  l’ombre  (à  moins 
qu’il  ne  s’agisse  d’un  reflet  très-grand  et  qui  occupe  beau- 
coup d’espace  J ce  qui  suppose  ordinairement  un  reflet, 
assez  clair)  ; autrement  on  ne  peut  l’exprimer  et  le  peindre 
qu’après  coup  j en  prenant  pour  cela  une  teinte  plus  claire 
que  l’ombre , et  en  calculant  d’avance  ce  que  deviendra  le 
ton  qu’on  prend  quand  il  se  mêlera  en  l’étendant  avec  la 
teinte  de  l’ombre  qui  est  encore  liquide. 

Il  n’est  pas  aisé  de  décrire  parfaitement  toutes  les  teintes 
qui  doivent  se  succéder  pour  colorer  une  partie  et  lui 
donner  la  forme,  la  couleur  et  le  relief  en  même  temps. 
Il  faudrait  voir  peindre  un  grand  maître  -,  on  en  appren- 
drait davantage  en  quelques  heures  qu’on  ne  peut  le  faire 
en  plusieurs  mois  en  n’ayant  pour  guide  qu’une  simple 
description.  J’ose  pourtant  espérer  que  mes  directions 
pourront  être  utiles  à un  lecteur  intelligent. 

J’ai  parlé  plus  haut  de  la  peinture  en  mosaïque;  cha- 
cun sait  que  cette  espèce  de  peinture  ( que  quelques 


beaucoup  plus  éclairé  que  lui.  II  faut  pourtant  en  excepter  les  cas  où  une 
étoffe  rose,  bleue  , etc.,  est  interposée  entre  le  jour  et  la  personne,  comme 
serait  un  parasol,  un  voile,  etc.;  mais  encore,  dans  ce  dernier  cas,  Li 
personne  ne  reçoit  le  jour  qu’à  travers  l’étoffe,  et  non  directement  du  ciel. 


2^0  DIX-HUITIÈME  LEÇON. 

artistes  ont  portée  très -loin)  ne  se  compose  que  dune 
multitude  innombrable  de  petites  pierres  ou  de  petits 
morceaux  d’émail , colorés  j naturellement  ou  artificielle- 
ment ^ de  toutes  espèces  et  gradations  de  couleurs  et  de 
teintes.  Voilà  la  palette  de  ces  sortes  d’artistes  : il  faut 
qu’ils  choisissent  et  graduent  si  bien  les  morceaux , qu’en 
les  fixant  les  uns  à côté  des  autres  sur  un  mastic  ^ ils 
parviennent  à imiter  non-seulement  la  forme , l’expression 
et  l’effet  général  du  tableau  qu’ils  copient,  mais  aussi 
toutes  les  nuances  les  plus  imperceptibles,  en  sorte  qu’à 
quelques  pas  de  distance  le  spectateur  croira  voir  le  ta- 
bleau original.  J’ai  cité  cet  exemple  pour  prouver  que, 
puisqu’on  peut  faire  autant  d’effet  avec  des  petites  pièces 
séparées,  qu’on  n’a  aucun  moyen  de  fondre  et  de  lier  en- 
semble que  par  la  justesse  du  ton,  et  qu'on  parvient  néan- 
moins à en  faire  un  tout  quelquefois  très -beau  et  très- 
harmonieusement  coloré,  à combien  plus  forte  raison 
n’est-on  pas  en  droit  d’attendre  le  même  résultat , et  bien 
mieux  encore,  du  maniement  de  la  couleur,  en  suivant  le 
même  principe,  c’est-à-dire,  en  se  donnant  la  peine  de 
composer  d’abord  les  teintes  bien  justes  avant  que  de  les 
étendre  sur  la  toile.  Ce  travail , plus  expéditif  et  plus  facile 
avec  la  pâte  de  la  couleur  qu’avec  des  morceaux  d’émail, 
vous  laisse  en  outre  la  possibilité  de  corriger  les  teintes 
qui  ne  seraient  pas  d’un  ton  vrai,  et  de  lier  ensuite  le 
tout  ensemble  par  un  léger  travail,  pourvu  que  l’ouvrage 
se  fasse  dans  le  jnême  jour,  et  avant  que  les  teintes  éten- 
dues sur  votre  tableau  soient  devenues  trop  visqueuses 
ou  trop  sèches, 


DIX-HUITIÈME  LEÇON. 


20i 


Du  Iraimil  qu^il  faut  faire  pour  achever  la  liaison 
des  Teintes. 

Je  suppose  votre  tête  ébauchée,  comme  nous  l’avons 
dit,  par  teintes  séparées,  posées  les  unes  à côté  des  autres, 
mais  tellement  justes  de  ton  et  si  bien  dégradées  selon  les 
diflerens  degrés  de  lumière  et  d’ombres  quelles  doivent 
avoir  pour  produire  l’effet  général,. qu’il  ne  manque  plus 
à cette  préparation  qu’un  peu  de  fonte  et  de  liaison  entre 
toutes  ces  diverses  teintes  pour  achever  de  vous  satisfaire, 
en  faisant  disparaître  cette  apparence  de  marqueterie. 

Pour  opérer  cette  fonte,  commencez  d’abord  par  le 
haut  du  front  ou  de  telle  autre  partie  que  vous  peignez 
actuellement,  que  ce  soit  un  bras,  une  poitrine,  une 
épaule,  etc.,  et  descendez  de  proche  en  proche,  sans 
enjamber  d’une  place  à une  autre,  jusqu’à  ce  cpie  vous 
soyez  parvenu  jusqu’au  bas. 

Prenez  pour  cela  quelques  brosses  douces  et  propres , 
avec  lesquelles  vous  puiserez  çà  et  là  les  différentes  teintes 
mixtes  dont  vous  aurez  besoin  pour  fondre  une  teinte 
avec  sa  voisine  ; mais  prenez  peu  de  couleur  à la  fois , 
maniez  la  brosse  légèrement , sans  l’appuyer  sur  la  toile , 
et  que  les  poils  de  cette  brosse  soient  un  peu  éparpillés 
dans  le  bout  et  non  collés  ensemble , afin  de  ne  pas  en- 
tamer et  rouler  la  couleur  de  la  préparation. 

Si  les  teintes  métliodiques  de  vos  rangées  sur  la  palette 
ne  vous  offrent  pas  le  ton  juste  dont  vous  avez  besoin , 
ce  qui  arrive  le  plus  souvent,  composez-le,  comme  nous 
l’avons  dit  plusieurs  fois,  au  bout  de  la  brosse,  et  effor- 
cez-vous de  faire  ainsi  des  tons  intermédiaires  entre  le 
passage  d’i\ne  teinte  à une  autre,  sans  trop  anticiper  ni 


2 52  DIX-HUITIÈME  LEÇON. 

sur  l’une  ni  sur  l’autre  par  le  mouvement  de  votre  brosse  j 
mais  seulement  en  effleurant  la  couleur  d’une  manière 
délicate  et  presque  insensible  ^ et  en  la  maniant  dans  le 
sens  des  formes. 

Quand  deux  teintes  voisines  vous  paraîtront  assez  justes 
de  ton  et  de  dégradation , pour  qu’il  ne  soit  pas  néces- 
saire de  les  lier  par  une  nouvelle  teinte  mixte,  vous  ne 
ferez  que  caresser  légèrement  l’endroit  de  la  séparation 
avec  une  brosse  douce  et  un  peu  éparpillée  ; vous  la  ferez 
aller  et  venir  en  zig-zag  par  un  mouvement  léger  et  adroi- 
tement imprimé  du  bout  des  doigts , sans  trop  anticiper 
ni  dans  l une  ni  dans  l’autre-  des  teintes  : de  cette  manière 
et  en  un  clin  d’œil  vous  parviendrez  à les  amalgamer  par- 
faitement; mais  il  faut  toujours  avoir  le  plus  grand  soin 
de  ne  point  altérer  le  modelé  ^ de  la  forme,  c’est  pour- 
quoi il  laut  faire  ce  petit  mouvement  dans  le  sens  de  cette 
forme,  comme  un  dessinateur  fait  ses  hachures  avec  le 
crayon. 

Le  travail  qu’on  vient  de  décrire  exige  beaucoup  d’at- 
tention et  d’adresse,  car  si  celui  qui  le  fait  opère  mala- 
droitement, non-seulement  il  aviht  la  pureté  des  tons  et 
brouille  toutes  les  teintes,  mais  il  s’embarrasse  dans  la 
pâte  de  la  couleur,  et  finit  par  perdre  toutes  les  formes, 
qui  au  contraire  auraient  dû  se  perfectionner  par  ce  tra- 
vail. Pour  éviter  cet  inconvénient , ne  fatiguez  pas  votre 
couleur,  et  si  quelque  partie  ne  vous  a pas  réussi  tout- 


I En  termes  de  l’art,  on  appelle  modeler^  l’art  de  bien  accuser  les 
formes  pour  les  faire  sentir  à l’œil.  Ainsi , le  modelé  signifie  ici  une 
juste  indication  des  formes,  en  sorte  qu’on  croie  voir  le  relief  de  cer- 
taines parties , de  même  que  la  concavité  ou  l’enfoncement  des  autres.  La 
peinture  a emprunté  ce  terme  de  la  sculpture. 


DIX-HUITIEME  LEÇON,  2 55 

à-fait  à votre  gré,  laissez-la  sans  la  retoucher  davantage, 
et  réservez-vous  de  la  corriger  à la  reprise  du  tableau, 
quand  vous  voudrez  le  terminer  : c’est  le  meilleur  parti 
qu’on  puisse  prendre;  car,  après  tout,  quoicpi’il  y ait  un 
grand  avantage,  sans  doute,  à reprendre  un  tableau  sur 
une  ébauche  bien  préparée  par  la  justesse  du  ton,  il  vous 
reste  néanmoins  encore  d’immenses  ressources  pour  cor- 
riger toutes  les  imperfections  dans  le  cas  contraire. 

Usage  des  Putois  et  des  Blaireaux. 

Quand  toutes  les  "teintes  sont  bien  liées  et  raccordées, 
on  ne  doit  plus  apercevoir  le  passage  d’aucune  d’elles 
dans  une  autre  ; c’est  le  moment  où  il  est  permis  de  passer 
très-légèrement  le  blaireau  ^ sur  les  parties  où  l’on  aper- 
çoit trop  les  petits  sillons  cbatoyans  que  forment  les  poils 
de  la  brosse  dans  la  pâte  de  la  couleur.  L’on  prend  pour 
cela  des  putois , quand  ce  sont  de  petites  parties , et  des 
blaireaux  de  grandeurs  variées  quand  on  travaille  sur  de 
larges  parties.  Mais  il  ne  faut,  dans  ce  travail,  elîleurer 
que  très-légèrement  la  superficie  de  la  pâte , de  telle  sorte 
qu’on  n’aperçoive  presque  aucune  trace  de  couleur  au 
blaireau  quand  on  s’en  est  servi;  sans  cela  l’on  retom- 
berait dans  le  même  inconvénient  dont  j’ai  parlé  plus 
haut,  en  salissant  toutes  les  teintes.  Il  faut  manier  le 
putois  ou  le  blaireau  dans  le  sens  des  muscles  ou  des 
formes  que  l’on  blairotte , et  être  avare  de  l’emploi  qu’on 
en  fait  ; cinq  ou  six  allées  et  venues  générales  à chaque 


I Voyez  ce  que  t’est  que  les  putois  et  les  blaireaux,  leçon  24.®;  voyez 
aussi  les  planches  5.®  et  6.®  On  ne  trempe  jamais  les  putois  ni  les  Liai  - 
reaux  dans  la  couleur,  et  encore  moins  dans  l’huile  ; on  s’en  sert  a sec. 


a 54  dix-huitième  leçon. 

partie  où  l’on  promène  le  blaireau , doivent  suffire  ; il  y a 
même  un  grand  nombre  d’artistes  (et  ce  sont  ordinaire- 
ment les  plus  habiles)  qui  ne  s’en  servent  point  du  tout: 
ils  doivent  cet  avantage  à l’habileté  de  leur  coup  de  brosse  ; 
c’est  à quoi  il  faudra  que  l’élève  s’exerce , mais  en  atten- 
dant il  peut  se  permettre  un  usage  très-limité  du  blaireau 
dans  les  chairs,  un  peu  plus  dans  les  draperies,  et  davan- 
tage pour  les  ciels  et  les  fonds.  En  quelques  minutes  vous 
aurez  terminé  ce  que  vous  avez  à faire  avec  le  blaireau, 
car  le  moins  que  vous  en  ferez  usage  sera  le  mieux. 

De  quelques  Touches  spirituelles  pour  achever 
Véhauche. 

Vous  n’avez  plus  actuellement  que  quelques  touches 
spirituelles  à ajouter  à votre  tête^,  pour  que  l’ébauche 
des  chairs  soit  complètement  achevée.  Ces  touches  se 
donnent,  les  unes  dans  les  chairs,  d’autres  dans  les  om- 
bres, et  plus  particulièrement  dans  les  traits  du  visage, 
et  même  dans  la  plus  grande  lumière  du  front. 

J’ai  déjà  enseigné  qu’à  l’ébauche  surtout  il  est  bon  de 
ne  pas  poser  les  luisans  des  plus  vives  lumières  aussi  bril- 
lans  qu’on  les  voit,  afin  de  se  réserver  la  ressource  de 
les  raviver  après  coup  : c’est  ici  le  moment  de  le  faire. 
Prenez  une  brosse  propre  et  proportionnée  à la  dimen- 
sion de  l’objet , et  puisez  dans  les  teintes  des  chairs  le  ton 
qui  vous  semblera  se  lier  le  mieux  à celui  que  vous  allez 
réveiller  par  une  lumière  encore  plus  vive.  Tâchez  de 

1 Dans  mes  conseils  je  prends  souvent  pour  exemple  une  tête , parce 
que  c’est  la  partie  la  plus  difficile  de  toutes  les  carnations  ; mais  ils  peu- 
vent également  s’appliquer  à toutes  les  autres  parties  du  corps,  et  même 
à tout  objet  quelconque. 


DIX-HUITIÈME  LEÇON»  2 55 

poser  ces  dernières  touches  avec  expression  j et  sans 
y revenir  à plusieurs  fois  ; elles  resteront  d’autant  plus 
franches  5 que  la  couleur  de  dessous  aura  dû  acquérir 
déjà  un  certain  degré  de  fermeté  sur  la  toile  j y étant 
posée  depuis  quelques  heures.  Vous  commencerez  par  le 
plus  grand  luisant  du  front;  vous  passerez  à celui  ou  à 
ceux  du  nez  ; vous  verrez  s’il  y a quelque  chose  à ajouter 
aux  pommettes  des  joues  et  autour  des  yeux;  de  là  vous 
descendrez  à la  bouche , et  finalement  au  menton  et  aux 
oreilles.  Mais  prenez  garde  de  bien  composer  les  teintes 
dont  vous  vous  servirez  pour  faire  ces  différentes  touches  ; 
car,  bien  que  je  les  caractérise  par  touches  claires,  elles 
ne  le  sont  que  respectivement  à la  partie  où  elles  s’appli- 
quent; et  d’ailleurs  les  unes  sont  très -pures,  d’autres 
sont  plus  ou  moins,  ou  grisâtres,  ou  jaunâtres,  ou  vio- 
lâtres , ou  bleuâtres , ou  verdâtres , ou  roussâtres , etc.  ; 
en  un  mot,  elles  doivent  chacune  participer  du  ton  plus 
ou  moins  rompu  du  trait  ou  de  la  partie  qu’on  veut 
rendre  plus  ferme  et  plus  ressentie  par  une  touche , par 
exemple  au  bout  du  nez , aux  coins  intérieurs  des  yeux , 
sur  les  paupières  supérieures,  sur  le  dos  du  nez,  aux 
coins  de  la  bouche,  etc.  Il  ne  faut  point  trop  amolhr 
les  touches  en  voulant  les  adoucir;  elles  perdraient  tout 
l’effet  qu’on  s’en  promet  : elles  doivent  être  à la  peinture 
ce  que  sont  les  derniers  blancs  qu’on  met  lorsqu’on  achève 
un  dessin  sur  papier  gris.  Il  faut  donc  poser  ces  retouches 
avec  une  sorte  de  liberté  et  de  franchise , qui , sans  les 
rendre  trop  dures , leur  laisse  pourtant  le  caractère  quelles 
doivent  avoir  pour  donner  de  l’expression  et  du  relief  à 
la  tête.  C’est  pourquoi  il  faut  bien  prendre  ses  mesures 
pour  que  ces  coups  de  pinceau  isolés  aient  une  teinte, 


12^6  DIX-HUITIÈME  LEÇOX. 

une  forme  et  une  proportion  analogues  au  muscle  ou  â 
la  partie  osseuse  qu’on  veut  caractériser  -,  et  l’on  s’en 
assure  bien^  en  étudiant  avec  attention  la  nature  j ou  son 
modèle  J avant  que  de  les  hasarder  sur  la  toile. 

J’ai  commencé  par  les  touches  claires , parce  que  la 
peinture  à l’huile  ayant  toujours  une  tendance  à brunir 
avec  le  temps , il  vaut  mieux  provoquer  l’élève  à peindre 
clair  qu’à  peindre  brun.  Or , s’il  eût  donné  les  touches  de 
force  avant  que  d’établir  celles  des  clairs , il  est  probable 
qu’il  les  aurait  marquées  trop  durement.  Mais  à présent 
que  ces  dernières  ont  monté  l’échelle  de  l’ouvrage  sur  un 
ton  brillant  et  clair  j il  n’y  a plus  autant  à craindre  qu’il 
prononce  les  touches  de  force  trop  vigoureusement  : les 
yeux  de  l’élève  en  seraient  choqués , parce  qu’il  les  ver- 
rait lui-*même  rompre  toute  harmonie. 

Vous  donnerez  les  touches  de  force  partout  où  les 
dessous  vous  paraîtront  être  trop  mous  et  manquer  de 
caractère  et  de  transparence.  Les  plus  essentielles  sont 
ordinairement  dans  les  yeux,  et  surtout  dans  la  pupille  j 
ainsi  que  dans  les  narines,  dans  la  séparation  des  lèvres, 
quelquefois  aussi  dans  les  coins  de  la  bouche,  etc.  : tout 
cela  dépend  non-seulement  de  la  ressemblance  ,•  si  vous 
faites  un  portrait , mais  aussi  du  degré  de  vigueur  qu’ont 
déjà  vos  préparations  du  dessous. 

Il  serait  superflu  de  répéter  ce  que  j’ai  déjà  dit  tant  de 
fois,  qu’il  faut,  avant  de  donner  ces  touches  de  force  ou 
de  clairs,  en  bien  étudier  d’avance  la  forme,  la  valeur  et 
le  ton.  En  général,  les  touches  fortes  doivent  être  d’un 
ton  chaud  et  coloré , plutôt  que  gris-noir  et  froides  ; les 
narines  et  l’intérieur  de  la  bouche  surtout,  doivent  être 
d’un  ton  sanguin  à l’ébauche , sauf  à les  modifier  ensuite 


DIX-HUITIÈME  LEÇON.  2 57 

€n  achevant  le  tableau  j ce  qui  est  très-facile  ; tandis  qu’il 
est  souvent  mal  aisé  de  redonner  de  la  transparence  et 
une  certaine  profondeur  sanguine  à des  touches  ébauchées 
trop  noires  et  trop  opaques.  Il  faut  se  rappeler  ceci  j et  ne 
pas  craindre  d’exagérer  un  peu  ces  sortes  de  cavités  à 
l’ébauche  j sans  néanmoins  le  faire  à l’excès. 

Je  ne  veux  pas  omettre  un  autre  avertissement,  néces- 
saire aux  commençans.  Ils  tombent  tous  dans  le  défaut 
de  faire  le  blanc  des  yeux  beaucoup  trop  blanc  j je  les 
invite  à comparer  attentivement  cette  partie  avec  celles 
des  brillantes  lumières  des  chairs  ; ils  verront  bientôt 
combien  le  blanc  de  l’œil  ^ leur  paraîtra  moins  lumineux, 
à moins  qu’on  ne  fasse  lever  les  yeux  au  ciel  ; et  même 
encore,  dans  cette  situation,  la  cornée  opaque  ou  le  blanc 
de  l’œil  ne  reçoit  pas  autant  de  lumière  que  les  chairs. 
,On  y voit,  à la  vérité , un  luisant  blanc  très-vif,  comme 
on  le  voit  à tous  les  corps  sphériques  qui  sont  mouillés 
ou  polis  ; mais  ceci  n’est  qu’accidentel , comme  est  le  point 
blanc  visuel;  car,  faites-y  bien  attention,  la  couleur  locale 
du  blanc  de  l’œil  est,  de  sa  nature,  ou  d’un  blanc  bleuâtre, 
ou  jaunâtre,  ou  verdâtre,  ou,  dans  de  certains  cas,  rou- 
geâtre; mais  jamais  d’un  blanc  pur. 

Il  y a plus  : dans  le  regard  ordinaire,  les  cils  et  l’épais- 
seur de  la  paupière  supérieure  ombragent  beaucoup  le 
blanc  de  l’œil,  et  en  outre  la  forme  sphérique  de  l’œil  y 
établit  nécessairement  des  ombres , comme  à tous  les  corps 
tournans.  D’après  cela , il  serait  ridicule  de  faire  le  blanc 
des  yeux  d’un  blanc  pur  comme  des  coquilles  d’œufs. 

I J’entends  par  blanc  de  l’œil  ce  qu’on  nomme  la  cornée  opaque  qui 
entoure  la  prunelle , et  non  pas  ce  Irait  de  lumière  accidentel  où  le  jour  vient 
SC  mirer,  et  qu’on  appelle  vulgairement  le  point  blanc  ou  le  point  visuel. 

17 


^58  DIX-HUITIÈME  LEÇON. 

J’observerai  encore  que  Ton  fait  souvent  aussi  le  point 
visuel  trop  blanc  et  trop  grand.  L’on  croit  peut-être  par 
ce  moyen  donner  beaucoup  d’éclat  et  de  vivacité  aux 
yeux  5 on  est  dans  l’erreur  : il  ne  paraît  assez  brillant , 
dans  la  nature  j que  par  son  opposition  avec  la  teinte 
obscure  de  la  prunelle  ; et  d’ailleurs  ce  point  blanc  est 
presque  toujours  plus  ou  moins  refendu  ou  divisé  par 
l’ombre  que  portent  les  cils.  C’est  pourquoi  on  fera  bien 
de  ne  pas  l’exprimer  avec  un  gros  point  de  blanc  pur  et 
opaque  J mais  de  le  toucher  un  peu  inégalement  ; c’est- 
à-dire  de  le  peindre  d’abord  d’un  blanc  légèrement  terni 
de  gris,  et  ensuite  de  le  retoucher  d’une  ou  plusieurs 
petites  touches  plus  brillantes , comme  on  le  verra  dans 
la  nature , si  on  la  consulte  avec  attention.  De  cette  ma- 
nière le  regard  sera  à la  fois  plus  vif  et  plus  doux , plus 
fin  et  plus  naturel.  Au  reste,  regardez  bien  votre  modèle, 
et  copiez-le  juste , car  ces  choses-là  varient  à l’infini,  selon 
la  longueur  des  cils,  l’enfoncement  des  yeux  dans  leur 
orbite,  et  surtout  la  disposition  du  jour  qui  éclaire  le  mo- 
dèle. Il  ne  faut  rien  faire  dans  les  arts  par  pure  pratique , 
sans  quoi  on  en  fait  bientôt  un  métier  mécanique  ; il  faut 
étudier  toute  sa  vie,  et  ne  rien  faire  que  d’après  la  nature, 
si  l’on  veut  ne  pas  s’en  éloigner. 

Le  trait  des  yeux  où  sont  implantés  les  cils  n’a  jamais 
rien  de  dur  ni  de  cerné  : c’est  encore  à ce  défaut  que  l’on 
reconnaît  facilement  les  commencans.  Il  faut  peindre  cette 
partie  d’une  manière  suave  et  moelleuse,  sans  aucune 
dureté  tranchante  ; ce  qui  n’empêche  pas  qu’on  ne  puisse 
également  exprimer  très-bien  des  paupières  très-fournies 
et  noires  ; mais  ce  ne  doit  jamais  être  par  un  trait  éga- 
lement noir  partout  : d’ailleurs , ce  trait  doit  être  accora- 


DIX-HUITIÈME  LEÇON.  25() 

pagne,  dessus  et  dessous,  de  demi -teintes  douces,  qui 
lui  ôtent  l’apparence  d’un  trait  de  plume , comme  on  le 
voit  dans  les  poupées. 

Ce  que  je  viens  de  dire  du  trait  des  yeux  s’applique 
également  aux  autres  touches  de  force  des  narines , de  la 
bouche,  etc.  : il  ne  faut  jamais  les  annoncer  durement  et 
sèchement,  mais  d’une  touche  large  et  comme  fondue; 
autrement  vous  ne  ferez  que  des  mascjues  de  carton. 
C’est  là  en  général  l’écueil  des  amateurs. 

Ces  touches  néanmoins  doivent  être  attaquées  avec 
franchise  ; elles  ne  valent  plus  rien  si  on  les  retouche 
pour  les  adoucir  et  les  fondre.  C’est  plutôt  par  la  justesse 
du  ton  quelles  doivent  être  en  harmonie  avec  le  reste, 
que  par  un  travail  traîné  et  pour  ainsi  dire  estompé  ; car 
si  le  ton  que  vous  venez  de  poser  pour  une  de  ces  tou- 
ches de  caractère  vous  paraît  pécher  par  trop  de  dureté , 
il  ne  faut  point  chercher  à y porter  remède  en  ])rouillant 
cette  touche  avec  la  couleur  du  dessous  : il  vaut  infiniment 
mieux  reprendre  un  autre  ton  plus  juste,  et  repeindre  de 
nouveau  et  franchement  cette  touche.  Cela  peut  se  faire 
d’autant  mieux  que , comme  nous  l’avons  dit  ailleurs , on 
doit  s’abstenir  avec  soin  d’empâter  de  couleur  toutes  les 
fortes  ombres , afin  de  leur  laisser  cette  belle  transparence 
qui  ne  réfléchit  que  faiblement  les  rayons  du  jour,  et 
dont  on  peut  si  heureusement  profiter  quand  on  reprend 
l’ébauche  pour  la  terminer,  après  qu’on  lui  a laissé  tout 
le  temps  nécessaire  pour  sécher  complètement.  ^ 

I Je  crains  si  fort  que  les  gens  sans  expérience  ne  veuillent  terminer 
«n  tableau  avant  que  leur  ébauche  n’ait  eu  le  temps  de  bien  sécher,  que  je 
J’ai  répété  cyprès  fort  souvent,  ce  qui  pourra  paraître  fastidieux  ; mais  celle 
condition  est  de  rigueur,  pour  que  les  couleurs  restent  du  ton  juste  dont 


26o  dix-huitième  leçon. 

Voilà  maintenant  toute  la  masse  de  vos  chairs  ébau- 
chée. Je  dois  supposer  qu’en  faisant  ce  travail , vous  avez 
en  même  temps  ébauché  quelque  partie  des  cheveux  ^ 
des  linges,  des  draperies,  du  fond,  etc.,  en  un  mot, 
quelque  peu  de  toutes  les  parties  qui  se  lient  immédia- 
tement aux  chairs,  et  qui  les  touchent  par  quelque  en- 
droit, comme  je  crois  l’avoir  déjà  recommandé  plus  haut. 
Ayez  soin  de  fondre  les  bords  de  ces  parties  avec  la  chair, 
afin  qu  eUes  ne  tranchent  point  durement  avec  elle.  Dans 
ce  cas-ci,  par  exemple,  vous  pouvez  vous  servir  d’un 
putois , que  vous  promènerez  légèrement  sur  l’endroit  de 
la  séparation  des  deux  objets,  afin  de  les  mêler  un  peu 
ensemble  sur  l’extrême  bord  ; mais  faites-le  avec  adresse 
et  promptement,  sans  y mettre  trop  d’importance. 

Du  temps  qu  exige  VÉbauche  d^une  tête. 

Pour  donner  une  idée  approximative  du  temps  qu’exige 
le  travail  de  l’ébauche  des  chairs , il  faudrait  commencer 
par  établir  plusieurs  degrés  d’habitude,  d’habileté  et  de 
promptitude,  ce  qui  nous  mènerait  trop  loin  ; je  me  ren- 
on les  a posées  ; sans  cela  vous  les  verrez  se  ternir  et  s’altérer  en  peu  de 
temps , et  tous  les  jours  davantage,  parce  qu’on  enferme  l’huile  de  l’ébauche 
par  les  couleurs  qu’on  applique  par-dessus,  en  sorte  que,  pour  s’évaporer, 
elle  doit  traverser  toute  la  couleur , ce  qui  roussit  toutes  les  teintes.  On 
pense  bien  que  la  prompte  dessiccation  d’une  ébauche  est  subordonnée  à 
l’état  de  l’atmosphère,  chaude,  froide,  humide  ou  sèche.  Ainsi,  par  un 
temps  chaud  et  sec,  dans  le  cœur  de  l’été,  par  exemple,  une  ébauche  peut 
être  suffisamment  sèche  au  bout  de  huit  jours,  surtout  si , comme  je  con- 
seille de  le  faire,  on  a eu  soin  de  l’exposer  au  grand  air  et  au  soleil,  mais 
toutefois  à l’abri  de  la  poussière  et  des  insectes , etc.  : en  hiver , et  surtout 
par  des  temps  humides , il  arrive  souvent  qu’une  ébauche  n’est  j)as  assez 
gèche  au  bout  de  six  semaines,  et  même  plus  long-temps  encore. 


DIX-HUITIÈME  LEÇON,  2G1 

fermerai  donc  dans  les  limites  des  deux  extrêmes  5 en  lais- 
sant à mon  lecteur  le  soin  d’évaluer  les  degrés  intermé- 
diaires de  promptitude.  Mais  dans  toutes  les  suppositions 
il  est  indispensable  J et  en  été  plus  particulièrement,  que 
toutes  les  chairs  d’une  tête  soient  ébauchées  dans  la  même 
journée;  sans  quoi  les  couleurs  ne  pourraient  plus  se 
fondre  et  s’amalgamer  les  unes  dans  les  autres , parce  que 
de  la  veille  au  lendemain  elles  auraient  acquis  déjà  trop 
de  consistance  pour  être  maniables , à moins  que  le  temps 
ne  soit  très-humide  et  froid  ; ce  qui  n’a  lieu  qu’en  hiver. 

Mais  un  homme  habile  peut  faire  et  fait  assez  ordinai- 
rement l’ébauche  d’une  tête  dans  trois  ou  quatre  heures, 
surtout  si  son  trait  est  déjà  fait  et  arrêté;  et,  sans  cela 
même,  il  y a des  artistes  tellement  expéditifs , qu’en  moins 
de  deux  heures  ils  dessinent  et  font  toute  une  ébauche 
de  grandeur  naturelle.  Il  y a plus,  mais  ceci  est  une 
exception  rare  : il  existe  à Paris  un  artiste,  M.  Boilly,  qui 
fait  en  deux  heures  ou  deux  heures  et  demie  des  petits 
portraits  à l’huile,  qu’il  termine  entièrement,  et  que  l’on 
peut  emporter  au  bout  de  cette  seule  séance.  Cela  paraît 
prodigieux , mais  c’est  exactement  vrai  ; et  ce  qui  paraît 
inconcevable,  c’est  que  le  peintre  livre  ses  portraits  non- 
seulement  terminés,  mais  vernis  et  encadrés^.  Il  a sûre- 
ment un  procédé  particulier  pour  pouvoir  vernir  un  ta- 
bleau immédiatement  après  qu’il  vient  d’y  donner  les 
dernières  touches  ; il  ne  pourrait  pas  le  faire  s’il  se  ser- 
vait de  l’huile  ordinaire  d’œillet  : c’est  son  secret.  Il  y a 
bien  des  années  qu’il  le  possède  seul,  à ce  que  je  crois; 

1 La  vérité  exige  que  je  dise  que  les  portraits  vernis  ainsi  ne  conser- 
vent pas  la  fraîcheur  du  coloris  ; ils  deviennent  bientôt  jaunâtres  dans  les 
lumières  et  très-noirs  dans  les  ombres. 


262  DIX-H ÜITIÈME  LEÇON, 

mais  5 en  mettant  à part  ce  secret  j il  n’est  pas  moins  vrai 
qu’en  deux  heures  j ou  deux  heures  et  demie  au  plus , il 
a le  talent  de  vous  faire  un  portrait  presque  toujours  res- 
semblant J au  moins  ceux  d’hommes  ; et  s’il  n’y  a pas  dans 
ses  ouvrages  une  grande  recherche  ni  finesse  de  ton,  ils 
n’en  sont  pas  moins  peints  avec  une  adresse  et  une  fran- 
chise de  touche  qui  annoncent  non-seulement  une  célérité 
et  une  facilité  d’exécution  inconcevables  j mais  un  fond  de 
talent  qui  fait  souvent  regretter  aux  connaisseurs  qu’il  ait 
contracté  l’habitude  de  ne  pas  lui  donner  un  plus  grand 
essor.  Il  ne  se  borne  pas  au  genre  de  ces  petits  portraits  5 
il  a fait  souvent  et  fait  encore  des  tableaux  de  composi- 
tion et  de  genre,  où  l’on  découvre  la  même  facilité  d’exé- 
cution, jointe  à des  scènes  très-spirituellement  composées. 

J’ai  cité  cet  exemple  pour  donner  aux  élèves  une  idée 
de  la  promptitude  avec  laquelle  certains  artistes  peuvent 
opérer.  Je  ne  les  engage  point  à viser  à ce  degré  de 
vitesse,  qui  n’est  donné  qu’à  bien  peu  de  personnes,  et 
qui  d’ailleurs  ne  les  mènerait  pas  dans  la  meilleure  route 
pour  l’étude  ; mais  je  les  invite  à prendre  un  juste  milieu 
et  à s’efforcer  d’acquérir  de  la  diligence  dans  l’exécution, 
tout  en  réfléchissant  beaucoup  à leur  ouvrage  et  en  cher- 
chant toujours  à peindre  le  mieux  possible,  tant  pour  la 
finesse  et  la  vérité  de  la  couleur,  que  pour  la  juste  indi- 
cation du  dessin,  des  formes  et  de  l’effet  général. 

Route  à suivre  par  les  Commençans. 

Je  suppose  toujours  que  le  commençant  est  déjà  fort 
sur  le  dessin  proprement  dit;  car  sans  cette  condition, 
qui  est  de  rigueur,  l’on  ne  fait  jamais  rien  que  de  défec- 
tueux. 


/ 


265 


DIX-HUITIÈME  LEÇON. 

^ i.®  Qu  il  fasse  d’abord  le  dessin , c’est-à-dire  le  con- 

tour au  trait  de  son  sujet,  avec  toute  la  fidélité  possiljle  ; 
voilà  pour  la  première  séance  (s’il  travaille  d’après  na- 
ture ) , et  cju’en  l’absence  du  modèle  il  calque  le  trait  sur 
la  toile. 

2. ”  Qu’à  la  seconde  séance  il  repasse  le  trait  au  pin- 
ceau , comme  on  l’a  indiqué  page  2 36,  et  qu’il  établisse 
les  principales  masses  d’ombres , comme  au  lavis  ^ . Cette 
préparation  pourra  être  assez  sèche  le  lendemain,  si  c’est 
en  été,  pour  pouvoir  peindre  la  tête  sans  effacer  le  trait 
ni  les  ombres. 

3. ”  Le  troisième  jour  il  fera  sa  palette,  ouvrage  qui 
lui' prendra  environ  deux  heures  dans  les  commencemens , 
mais  qu’avec  plus  d’habitude  il  parviendra  à faire  par  la 
suite  en  vingt  ou  trente  minutes.  Le  modèle , c’est-à-dire 
la  personne  qu’il  doit  peindre , arrivera  alors  ; il  commen- 
cera l’ébauche,  et  y travaillera  deux  ou  trois  heures  de 
suite.  Puis  il  laissera  deux  ou  trois  heures  de  repos  à son 
modèle,  plus  ou  moins,  selon  les  convenances  et  la  lon- 
gueur des  jours  , après  quoi  il  reprendra  son  ouvrage 
assez  à temps  pour  l’achever  avant  la  chute  du  jour; 
cela  emploîra  bien  encore  deux  heures  ou  deux  heures 
et  demie  pour  les  chairs  seulement,  en  y comprenant  les 
petites  parties  des  cheveux  ou  des  accessoires  qui  en- 
tourent immédiatement  les  chairs. 

4. ”  Le  quatrième  jour  il  terminera  l’ébauche  du  tout 
ensemble , s’il  n’a  entrepris  qu’un  buste  sans  bras  ; mais 
dans  le  cas  contraire  il  fera  les  bras  et  les  mains  immé- 

1 Comme  au  lavis,  c’est-a-dire  avsc  fort  peu  de  couleur,  sans  blanc, 
et  lout-à-fait  en  Uansparcnce , ainsi  qu’on  fait  une  aquareue  sur  papier 
blanc. 


264.  DIX-HUITÎÈME  LEÇON. 

diatement  après  avoir  ébauclié  la  tête,  avant  meme  que 
d’avoir  achevé  les  accessoires j c’est-à-dire,  avant  que 
d’avoir  ébauché  entièrement  les  cheveux,  les  draperies, 
le  fond,  etc.  Il  consacrera  à cette  tâche  la  cinquième 
séance  ou  journée. 

Je  n’ai  divisé  ce  travail  en  autant  de  séances,  et  ny 
ai  sacrifié  autant  d’heures  de  travail , que  dans  la  suppo- 
sition que  j’établis , que  l’élève  ou  l’amateur  soit  un  com- 
mençant. A mesure  qu’il  afcquerra  de  l’habitude,  et  qu’il 
marchera  d’un  pas  plus  assuré  et  plus  prompt,  ü ira 
plus  vite  en  besogne  ; alors  il  divisera  son  temps  et  ses 
séances  en  conséquence.  Mais  il  est  prudent,  dans  les 
premiers  essais , de  se  laisser  de  la  marge , afin  de  ne  pas 
entreprendre  plus  d’ouvrage  en  un  jour  qu’il  n’est  pro- 
bable qu’on  en  pourra  terminer. 

‘ Il  faut  aussi  avoir  égard  aux  personnes  qui  servent 
de  modèle  aux  commençans  : elles  se  dévouent  un  peu 
comme  victimes  à ceux  qui , dans  la  ferveur  de  leur  zèle , 
pourraient  bien  ne  pas  calculer  le  temps  ; tandis  que  le 
modèle  se  fatiguerait  au  point  que  la  longueur  de  la  séance 
lui  deviendrait  insupportable. 

De  VEhauche  des  Accessoires. 

V otre  tête  et  toutes  vos  chairs  étant  ébauchées  comme 
nous  l’avons  dit  plus  haut,  mettez -vous  en  devoir  de 
terminer  l’ébauche  de  vos  accessoires , comme  les  che- 
veux, les  linges,  les  draperies,  etc.  Quant  à ce  qui  con- 
cerne le  fond , vous  en  calculerez  la  teinte  et  la  force  de 
manière  à ce  qu’il  ne  détruise  pas  la  valeur  de  vos  om- 
bres, et  qu’en  même  temps  il  ait  suffisamment  de  force 
et  d’obscurité  pour  faire  assez  d’opposition  avec  les  lu- 


DIX-HUITIÈME  LEÇON.  2^^ 

inièrcs  de  vos  chairs  et  de  vos  accessoires.  Je  reviendrai 
sur  cet  article  J qpi  est  très-important;  mais  en  attendant 
je  dirai  qu’on  doit  calculer  un  fond  de  manière  à ce  que 
tout  ce  qui  avoisine  la  tête  à quelques  pouces  tout  à l’en- 
tour, soit  d’une  teinte  plus  sombre  que  les  demi-teintes 
des  chairs , et  plus  claire  que  les  véritables  ombres , afin 
qu’il  y ait  de  l’air  et  de  l’espace  entre  le  sujet  et  le  fond, 
et  que  la  figure  paraisse  comme  isolée  et  détachée  du 
fond.  Cela  n’empêche  pas  que,  pour  produire  des  effets 
piquans , on  ne  puisse  se  permettre  quelquefois  de  dévier 
de  cette  règle  générale , soit  en  détachant  les  ombres  en 
reflet  sur  un  fond  ou  champ  très-obscur , soit  en  établis- 
sant des  ombres  portées  ou  certaines  omljres  douces  et 
arbitraires  dans  quelques  parties  du  fond,  et  plus  parti- 
culièrement sur  les  bords  du  tableau  ; mais  ce  qu’il  faut 
surtout  éviter  comme  une  pratique  vicieuse  et  peu  natu- 
relle , c’est  de  faire  le  fond  tout-à-fait  sombre  d’un  côté , 
et  tout-à-fait  clair  de  l’autre  ; cela  produit  un  très-mau- 
vais effet,  en  ce  que  la  chose  ne  peut  avoir  lieu  qu’en 
supposant  une  tête  placée  exactement  vis-à-vis  d’un  angle 
d’appartement  rentrant,  ce  qui  n’est  point  gracieux,  quand 
on  peut  faire  autrement  i ; d’ailleurs  un  fond  de  cette 
espèce  colle  pour  ainsi  dire  la  tête  sur  le  fond , à moins 
que  ce  ne  soit  dans  un  tableau  de  plusieurs  figures , et 

I Quelquefois,  dans  une  vaste  composition,  cet  effet  brusquement 
sombre  et  clair  peut  se  rencontrer  derrière  une  tête  ; il  y en  a des  exem- 
ples , même  dans  les  tableaux  des  grands  maîtres  ; mais  cela  ne  choque 
point  la  vue , parce  qu’ils  ont  su  mettre  de  l’air  et  de  l’espace  entre  leurs 
figures  et  le  fond , et  que  d’ailleurs  cette  espèce  d’effet  se  trouve  être  par- 
faitement motivée  et  expliquée  par  le  grand  développement  qu’ils  ont  pu 
donner  aux  lignes  mêmes  de  l’intérieur  de  chambre  ou  d’archilcclure  qui 
forme  le  fond  de  leur  tableau. 


2 66  DIX-HÜITIÈME  LEÇOx\^ 

que  l’effet  dont  j’ai  parlé  ne  soit  motivé  par  la  distribu- 
tion réelle  et  bien  exprimée  d’un  angle  pareil  dans  un 
fond  de  chambre  ou  d’architecture  : cela  n’a  jamais  lieu 
pour  le  fond  rétréci  d’un  simple  buste  ; l’on  n’aurait  point 
l’espace  nécessaire. 

Le  fond  d’un  simple  buste,  ne  laissant  apercevoir 
qu’un  assez  petit  espace,  ne  doit  point  être  embarrassé 
d’accessoires , comme  rideaux , etc.  ; il  ne  doit  point  se 
faire  apercevoir  : tout  ce  qui  détournerait  l’attention  de 
la  tête,  serait  au  préjudice  de  la  figure,  sans  rien  ajouter 
au  mérite  du  tableau  ; ainsi  il  faut  s’en  abstenir. 

Pour  peindre  le  fond , vous  n’avez  nul  besoin  de  faire 
poser  le  modèle  : il  vous  suffira  d’examiner , pendant  qu’il 
sera  en  place  devant  vous,  si  le  local  où  vous  êtes  vous 
offre  un  fond  qui  soit  avantageux,  et  qui  fasse  un  bon 
effet.  Si  cela  est,  vous  en  suivrez  à peu  près  de  mémoire 
la  teinte  et  la  dégradation  ; sinon , vous  les  composerez 
en  suivant  la  règle  que  j’ai  établie  : mais  surtout  évitez 
de  faire  le  fond  d’une  teinte  trop  égale  et  uniforme  par- 
tout; mettez-y  même  quelques  larges  taches  embrouillées, 
comme  seraient  des  nuages  très-vagues  de  diverses  cou- 
leurs fondues  et  presque  insensibles  : cela  sera  moins  mo- 
notone à l’œil,  et  répandra  une  douce  harmonie  sur  l’en- 
semble de  votre  tableau. 

Ces  diverses  taches,  les  unes  un  peu  bleuâtres,  les 
autres  roussâtres,  jaunâtres  ou  verdâtres,  mais  fort  peu 
apparentes,  servent  en  quelque  sorte  de  compensation, 
pour  remplacer  par  ce  moyen  les  objets  de  couleurs  va- 
riées qui  font  ordinairement  l’ameublement  d’une  cham- 
bre; en  sorte  que,  sans  entrer  dans  aucun  détail,  vous 
établissez  un  équivalent  de  la  richesse  des  tons  qui  en 


DlX-llülTIÈME  LEÇON. 

résultent.  Il  est  possible  et  meme  assez  probable,  qu’un 
commençant  ne  saisira  pas  bien  cette  indication  \ mais 
quand  il  sera  plus  avancé,  il  pourra  en  sentir  la  justesse: 
en  attendant  je  l’invite  à en  faire  usage,  pourvu  qu’il  en 
use  avec  beaucoup  de  discrétion,  de  telle  sorte  que 
personne  ne  fasse  la  moindre  attention  à ces  différentes 
teintes , qui  ne  doivent  former  en  masse  qu’un  seul  tout 
harmonieux.  Au  surplus,  il  faut  éviter  de  faire  ces  taches 
trop  proches  de  la  tête;  c’est  plutôt  à quelque  distance 
plus  loin,  sur  les  bords  et  dans  les  angles  qu’on  doit  les 
établir  : elles  doivent  se  perdre  et  mourir  imperceptible- 
ment aux  environs  et  à quelque  distance  des  chairs,  le 
tout  avec  discernement  et  sans  aucune  affectation. 

Traitez  tous  vos  accessoires  à l’ébauche  d’une  manière 
large,  sans  entrer  dans  les  détails  minutieux,  ni  des  plis 
des  draperies , ni  des  cheveux  ; mais  préparez-les  en  gran- 
des masses,  où  ^ effet  général  soit  bien  exprimé  ^ , afin 
que,  quand  vous  reprendrez  cette  ébauche  pour  l’achever, 
vous  ne  soyez  point  entravé  et  gêné  par  de  menus  détails 
que  vous  pourriez  avoir  mal  placés  à l’ébauche,  au  lieu 
qu’à  la  seconde  reprise  vous  avez  toute  liberté  de  les. 
accuser  juste,  en  les  traçant  d’avance  avec  du  crayon 
blanc  avant  de  les  repeindre. 

Si  les  petites  portions  d’accessoires  ou  de  fond  que 
vous  avez  établies  en  même  temps  que  la  tête,  se  trou- 


I L’effet  général  s’entend  des  principales  niasses  d’ombres  et  de  clairs 
qui  donnent  du  relief  à l’objet , ce  qui  peut  très-bien  se  faire  sans  s’asservir 
b une  multitude  de  détails,  qu’on  est  toujours  à temps  de  faire  ensuite; 
car  il  faut  bien  se  dire  que  la  peinture  à l’huile  ne  se  traite  point  comme 
un  dessin  ou  d’autres  genres  de  peinture , où  l’on  est  obligé  d’indiquej 
chaque  petit  détail  dès  le  commencement  du  travail. 


268 


DIX-HÜITIÈME  LEÇON. 

vaient  être  déjà  trop  prises  ou  trop  sèches,  pour  que  cette 
couleur  pût  se  lier  avec  celle  qui  devra  les  continuer  et 
les  couvrir  entièrement , le  mal  n’est  pas  grand  ; il  est  à 
peu  près  nuj,  pour  ces  objets -là,  surtout  à l’ébauche^ 
pourvu  que  dès  le  principe  vous  ayez  eu  soin  de  dimi- 
nuer insensiblement  la  pâte  de  couleur  sur  les  bords  exté- 
rieurs que  vous  deviez  rejoindre.  Vous  faites  de  même 
en  les  continuant,  et  vous  couchez  la  couleur  assez  mince 
sur  toutes  les  parties  où  il  y en  a déjà,  en  sorte  que  ces 
deux  couches,  lune  sur  l’autre,  ne  fassent  pas  une  épais- 
seur de  couleur  plus  saillante  en  cet  endroit  que  ne  doit 
être  le  reste  de  ces  mêmes  parties  : d’ailleurs  il  n’est  point 
nécessaire  de  recouvrir  tout  ce  qu’on  peut  avoir  ébauché  ; 
au  contraire , il  faut  bien  éviter  d’aller  trop  près  du  bord 
qui  touche  les  chairs,  afin  de  ne  pas  tomber  précisément 
dans  le  défaut  de  dureté  que  vous  vouliez  éviter  lorsque 
vous  avez  fondu  les  bords  des  objets  qui  touchent  immé- 
diatement à la  chair. 

Etendez  vos  couleurs  également  et  uniment,  sans  poser 
de  ces  épaisseurs  lourdes  et  inégales  qu’on  nomme  des 
croûtes^  et  sans  mettre  à ce  soin  une  importance  trop 
scrupuleuse , qui  refroidirait  votre  verve , et  vous  empê- 
cherait d’aller  promptement  et  largement  dans  votre  tra- 
vail : d’ailleurs , si  quelques  épaisseurs  se  trouvent  trop 
saillantes  dans  l’ébauche , on  a la  ressource  de  les  ratisser  y 
comme  je  l’indiquerai  bientôt. 

Des  Précautions  à prendre  pour  faire  sécher 
un  Tableau. 

Il  ne  reste  plus  qu’à  faire  sécher  l’ébauche , en  prenant 
les  précautions  que  le  simple  bon  sens  indique,  pour  la 


DIX-HUITIÈME  LEÇON.  2G9 

mettre  à Vabrî  de  la  poussière  et  de  tous  dommages  ocea- 
sionés  par  des  enfans,  des  domestiques,  des  animaux,  etc. 
Avec  ces  précautions,  vous  pourrez  en  toute  assurance 
exposer  votre  ébauche  au  grand  jour,  au  grand  air,  et 
même  au  soleil;  car,  en  employant  les  couleurs  que  je 
vous  indique,  vous  ne  devez  avoir  aucune  inquiétude  sur 
leur  solidité.  Ne  placez  jamais  un  tableau  fraîchement  peint 
contre  un  mur  ; Texpérience  prouve  que  les  exhalaisons 
qui  sortent  des  murailles , et  que  peut-être  l’huile  attire  à 
soi , sont  nuisibles  aux  couleurs  et  les  altèrent  visiblement  ; 
d’ailleurs  il  leur  faut  le  contact  de  la  grande  lumière,  en 
sorte  qu’en  hiver , lorsque  le  mauvais  temps  ne  permet- 
trait pas  de  suspendre  l’ébauche  au  grand  air,  il  faut  du 
moins  la  présenter  contre  le  jour  au  travers  des  vitres; 
mais  dans  tous  les  cas,  qu’il  fasse  beau  ou  mauvais  temps, 
froid  ou  chaud , il  faut  s’arranger  pour  que  le  côté  de  la 
peinture  soit  penché  en  avant  de  quatre  ou  six  pouces 
relativement  au  bas  du  châssis,  afin  que  les  atomes  qui 
s’élèvent  dans  l’air,  ainsi  que  la  poussière,  aient  moins  de 
facilité  à s’attacher  sur  la  superficie  de  la  couleur.  Quand 
on  n’observe  pas  toutes  ces  précautions , l’on  a le  désagré- 
ment de  voir  sur  son  tableau  un  duvet  de  poussière  mêlé 
d’insectes , qui  n’est  pas  aisé  à enlever  sans  risque  pour 
la  peinture.  On  redoublera  d’attention  pour  éviter  cet 
inconvénient , s’il  s’agit  de  faire  sécher  un  tableau  aclievé , 
où  l’on  n’a  plus  la  ressource  de  pouvoir  enlever  ou  racler 
l’épiderme  de  la  couleur,  comme  on  le  peut  faire  sur 
l’ébauche. 

Vous  irez  chaque  jour  visiter  votre  ébauche,  pour  vous 
assurer  qu’il  n’y  est  point  arrivé  d’accident , et  pour  savoir 
si  la  dessiccation  fait  des  progrès;  mais  il  sera  sullisaut 


270  DIX-HUITIÈME  LEÇON. 

de  faire  cette  inspection  une  fois  par  jour  : du  reste ^ si 
votre  tableau  est  exposé  à l’air  de  façon  à recevoir  la 
pluie  J la  neige  ou  la  grêle  5 vous  aurez  soin  j avant  l’orage  j 
d’abriter  votre  châssis. 

Après  le  troisième  jour  en  été,  et  le  huitième  ou 
dixième  en  hiver,  vous  palperez  du  bout  des  doigts  votre 
tableau,  mais  légèrement  et  avec  précaution,  pour  voir 
seulement  si  les  couleurs  poissent  encore  sous  les  doigts  : 
quand  vous  vous  serez  assuré  qu  elles  ne  poissent  plus , 
vous  pencherez  le  tableau  en  sens  contraire , afin  que  le 
grand  jour  frappe  plus  d’aplomb  sur  la  peinture,  ce  qui  en 
accélérera  la  dessiccation , sans  que  vous  ayez  à craindre 
la  poussière , qui  ne  peut  plus  s’y  attacher.  L’on  connaît 
que  la  couleur  est  suffisamment  sèche,  lorsqu’on  la  ra- 
tissant un  peu  de  l’ongle , elle  s’enlève  presque  comme 
en  poussière,  au  lieu  de  s’écorcher  par  bandes  solides 
et  souples. 

Néanmoins  prenez  garde  de  vous  y tromper  : partout 
O il  il  y aura  un  abondant  mélange  de  blanc  dans  une  partie 
quelconque , la  partie  paraîtra  promptement  sèche , parce 
que  le  blanc  est  un  siccatif  très -actif;  mais  palpez  du 
doigt  les  teintes  brunes  ou  foncées  ; c'est  là  qu’il  faut  faire 
l’expérience  : quand  elles  sont  sèches , tout  le  reste  l’est 
aussi  1.  Assurez-vous  donc  des  couleurs  obscures,  telles 

I Je  dois  vous  pre'venir  que  partout  où  vous  aurez  été'  obligé  de  mettre 
un  peu  ou  beaucoup  d’huile  grasse,  la  couleur,  quoique  bien  prise  sur  la 
superficie,  ne  se  réduira  point  en  poudre  sèche  en  la  ratissant,  parce  que 
la  pellicule  qui  se  forme  sur  ces  parties-là  empêche  l’évaporation  de  l’huile, 
en  sorte  qu’elles  restent  tendres  fort  long-temps  par-dessous.  Cela  n’em- 
pêchera pas  que  vous  ne  puissiez  repeindre  par-dessus,  sans  quoi  vous 
attendriez  peut-être  des  années  ? mais  cela  vous  prouve  qu’il  ne  faut  raetîrc 
de  l’huile  grasse  qu’aux  couleurs  qui  ne  sécheraient  point  sans  cela,. 


DIX-HÜITIÈME  LEÇOTS.  27  1 

que  les  noirs,  les  bruns,  les  jaunes  lauves,  et  surtout  les 
cinabres  et  les  laques  ; ces  deux  dernières  particulièrement 
ne  sécheraient  qu’au  bout  de  plusieurs  mois,  quand  elles 
sont  employées  pures  ou  mélangées  avec  d’autres  cou- 
leurs brunes,  si  on  n’ajoutait  pas  de  l’huile  grasse  en  les 
délayant  sur  la  palette  : l’asphalte  ou  bitume  de  Judée  ne 
sécherait,  je  crois,  jamais  sans  celai.  Le  bleu  de  Prusse, 
quoique  portant  une  teinte  très-obscure , sèche  fort  bien  -, 
mais  l’outremer , qui  est  beaucoup  moins  foncé , ne  sèche 
que  difficilement  quand  on  l’emploie  pur,  et  cependant ^ 
quand  on  veut  glacer  une  draperie  d’un  beau  bleu  d’azur, 
il  faut  l’employer  pur  ; car  il  verdit  et  perd  sa  beauté , 
dès  qu’on  y met  de  l’huile  grasse.  Cela  arrive  aussi  à 
toutes  les  autres  couleurs , et  principalement  à celles  où 
il  y a mélange  de  blanc  ou  de  jaune  de'  Naples  ; mais 
celles-ci  sont  deux  siccatifs  qui  suffisent  à quelque  cou- 
leur que  ce  soit  pour  accélérer  la  dessiccation  sans  roussir 
les  teintes  par  l’addition  de  l’huile  grasse. 

Comment  on  ratisse  une  Ébauche  sujffisamment 
sèche  ai’ant  que  de  repeindre  dessus. 

Quand  on  s’est  assuré  que  l’ébauche  est  assez  sèche 
pour  qu’on  puisse  repeindre  dessus,  il  faut  prendre  une 

I Comme  un  jeune  élève,  aussi  Lien  qu’un  artiste,  pourrait  s’impa- 
tienter du  temps  plus  ou  moins  long  qu’il  faut  attendre  pour  qu’une  ébauché 
soit  bien  sèche,  et  au  point  de  pouvoir  la  repeindre,  il  est  convenable  d’en- 
treprendre toujours  plusieurs  ébauches  les  unes  après  les  autres  ; cela  oc- 
cupe, et  l’on  n’est  pas  trop  pressé  de  repeindre  une  ébauché  avant  le  temps  : 
d’ailleurs , par  cette  étude  vous  acquerrez  de  l’habitude  et  de  la  facilité  pour 
le  maniement  de  la  couleur,  en  sorte  que,  quand  vous  reprendrez  votre 
première  ébauche  pour  la  finir , vous  vous  trouverez  plus  d’expérience  et 
moins  d’hésitation. 


2 7^  DIX-HUITIÈME  LEÇON. 

lame  de  couteau  très-mince , également  tranchante , bien 
aiguisée  partout j et  arrondie  dans  le  bout,  comme  sont 
les  couteaux  de  table  anglais,  et  ratisser  légèrement  et 
avec  adresse^  les  trop  grandes  épaisseurs  et  hauteurs  de 
couleur.  Pour  y mieux  voir  et  ne  mordre  que  sur  ces 
endroits  là,  vous  vous  placerez  au  grand  jour,  en  tenant 
votre  tableau  incliné  de  manière  que  les  rayons  de  la 
lumière  ne  s’arrêtent  que  sur  les  protubérances  de  la 
couleur,  et  ne  fassent  qu’effleurer  et  glisser  faiblement  sur 
toutes  les  autres  parties  du  tableau  ; en  un  mot , vous 
vous  placerez  comme  quand  on  veut  bien  jouir  de  l’effet 
d’un  bas-relief.  L’artiste  s’assied  en  face  de  la  fenêtre, 
tenant  la  peinture  en  face  de  soi,  et  inclinant  le  tableau 
au  point  juste  d’où  l’on  découvre  sensiblement  toutes  les 
inégalités  et  les  épaisseurs  trop  apparentes  de  la  couleur  ; 
alors,  armé  du  couteau  que  j’ai  décrit  plus  haut,  il  se 
met  en  devoir  de  les  ratisser , en  prenant  bien  garde  de 
n’en  pas  trop  enlever,  et  toujours  en  tenant  le  tableau 
comme  je  viens  de  le  dire. 

Pour  ne  pas  risquer  d’enlever  trop  de  couleur,  l’on 
tient  la  lame  presque  de  champ  ^ c’est-à-dire  fort  peu 
inclinée. 

Cette  opération  n’est  pas  longue , mais  elle  est  néces- 
saire , sans  quoi , en  repeignant  sur  ces  hauteurs  de  cou- 
leur, la  nouvelle  couleur  s’y  accrocherait  toujours,  et  en 
augmenterait  l’inconvénient. 

Si  quelques  saletés  s’étaient  attachées  à la  couleur, 
vous  les  enlèveriez  avec  le  couteau,  en  y mettant  toute 
l’attention  et  l’adresse  nécessaires.  Il  est  très  - important 
qu’il  ne  reste  aucunes  ordures  ni  corps  étrangers  sur 
votre  ébauche  *,  ils  paraîtraient  comme  des  élévations 


DIX-HÜÏTIÈMË  LEÇON.  P.7^ 

tiioraies  quand  le  tableau  serait  achevé  et  vernis.  Après  • 
ces  opérations,  prenez  une  grande  éponge  fort  douce, 
dans  laquelle  vous  vous  assurerez  qu’il  n’est  point  resté 
de  corps  durs,  et  vous  lavez  et  relavez  votre  ébauche  à 
la  nage,  c’est-à-dire  avec  beaucoup  d’eau  : si  vous  j)ouvcz 
placer  votre  tableau  sous  un  robinet  d’eau,  cela  ne  sera 
que  mieux  5 mais  vous  donnerez  une  légère  pente  au 
châssis  pour  laisser  un  écoulement  libre  à l’eau , et  vous 
éviterez  de  mouiller  le  revers  de  la  peinture , autant  du 
moins  que  cela  vous  sera  possible.  Plus  vous  aurez  épongé 
et  lavé  la  peinture , plus  vous  aurez  de  facilité  à repeindre 
dessus;  la  couleur  s’y  attachera  aisément,  et  vous  n’éprou- 
verez point  le  désagrément  de  la  sentir  rouler  sous  la 
brosse,  en  ghssant  sur  la  toile  sans  y mordre,  comme  cela 
arrive  quand  on  ne  la  lave  pas  pour  la  dégraisser  ^ Ne 
vous  servez  jamais  que  d’eau  pure,  fraîche,  limpide  et 
de  nature  à ne  laisser  aucun  dépôt  sur  la  toile;  si  l’on 
n’en  a pas  de  pareille,  il  faudra  en  filtrer.  Quand  vous 
aurez  bien  épongé  le  tableau  pendant  huit  ou  dix  minutes , 
vous  enlèverez  le  superflu  de  l’eau  avec  la  même  éponge , 
que  vous  aurez  bien  exprimée  auparavant  : ne  vous  servez 
point  de  linge  pour  achever  d’essuyer  votre  tableau,  vous 
y déposeriez  une  multitude  de  fils  imperceptibles , qui  vous 
gêneraient  beaucoup  dans  le  maniement  de  la  couleur , et 
qui  l’altéreraient.  Exposez  ensuite  le  tableau  au  grand  air, 
au  soleil , ou , si  vous  ne  pouvez  faire  mieux , à trois  ou 


I Quoique  l’eau  doive  prendre  partout,  sans  se  retirer  par  places, 
quand  on  lave  un  tableau  bien  sec,  je  préviens  que,  parloul  où  il  y aura 
eu  mélange  d’huile  grasse,  l’eau  ne  s’y  arrêtera  pas  ; mais  il  faut  que  par- 
tout ailleurs  l’eau  s’y  étende  sans  peine , et  qu’elle  y fasse  l’effet  d’un  beau 
vernis  tant  qu’elle  n’est  pas  évaporée,  sinon  la  couleur  n’est  pas  asseï  sèche. 

i3 


:274  DIX-H  ÜITIÈME  LEÇON. . 

quatre  pieds  de  distance  d’un  feu  de  flamme  un  peu  vif; 
mais  seulement  en  le  présentant  au  feu  en  face,  et  non 
au-dessus  de  la  flamme , en  le  promenant  un  peu  à droite 
et  à gauche,  et  en  le  tournant  de  bas  en  haut,  pour  qu’il 
se  sèche  également  partout.  Vous  poserez  les  doigts  de 
temps  en  temps  sur  la  peinture,  pour  éviter  de  lui  donner 
trop  de  chaleur,  car  cela  la  gâterait  infailliblement  ; il  faut; 
qu’à  peine  la  toüe  soit  tiède.  Quand  votre  tableau  est  bien 
sec,  et  qu’il  n’y  reste  plus  aucune  humidité,  ce  qui  est 
l’affaire  de  quelques  minutes , vous  enlevez  avec  un  balai 
de  plumes  de  coq  souples  la  poussière  qui  pourrait  s’y 
être  reposée  ; alors  vous  pouvez  repeindre  par-dessus. 


DIX-NEUVli:ME  LEÇON, 


27.5 


XIX.^  LEÇON. 

De  la  Palette  a finir  les  chairs. 

J’avais  eu  l’idée  j pour  abréger,  de  ne  faire  qu’iridifjucr 
la  différence  qu’il  y a entre  une  palette  d’ébauche  et  celle 
qu’il  faut  composer  pour  achever  l’éhauche  et  terminer 
le  tableau;  mais,  bien  que  la  chose  soit  très -simple  en 
soi,  il  est  plus  prudent  de  recommencer  avec  tous  les 
détails  l’indication  des  teintes  qui  doivent  composer  cette 
nouvelle  palette,  afin  que  l’élève  ou  l’amateur  n’ait  pas 
à retourner  en  arrière  pour  confronter  ces  deux  compo- 
sitions, et  rechercher  péniblement  ce  quelles  ont  de 
semblable  ou  de  différent  entre  elles. 

Composition  des  teintes  d’une  Palette  propre  à 
repeindre  les  èhairs  à la  seconde  fois  pour  les 
terminer. 

Voici  la  liste  des  couleurs  qui  entrent  dans  cette  pa- 
lette, dont  plusieurs  d’entre  elles  ne  se  mettent  pas  en 
vessie,  mais  que  l’on  conserve  en  poudre  fine,  pour  ne 
les  détremper  à l’huile  qu’au  moment  de  faire  sa  palette. 
Ces  dernières  sont  : le  cinabre  11.”  g , le  vermillon  de  la 
Chine  n.”  1 o , \ outremer  n."  1 5 , le  smalt  n."  1 8 , et  les 
lacjues  n.°®  11,  12  et  i3.  Voyez  ce  qu’on  dit  de  toutes 
ces  couleurs  dans  la  première  leçon  de  cet  ouvrage. 
V oyez  aussi  et  relisez  la  leçon  1 7 .®,  page  207,  et  sui- 
vantes, pour  éviter  des  redites  continuelles.  Voyez  eu- 


276  DlX-JNEUVIÈME  LEÇOIV, 

core  la  planche  7.®  pour  l’arrangement  des  teintes  sur  la 
palette , ainsi  que  la  planche  1 pour  la  glace  qui  sert  à 
faire  les  teintes  avant  de  les  placer  sur  la  palette  j etc. 

Blanc  de  Cremnitz  n.°  1 , ou  blanc  d’argent  1 2 parties. 

Jaune  de  Naples  n.®  3 . . . 

Ocre  jaune-clair  n.°  4 . . . 

Ocre  de  rue  n.®  5 . . . , 

Ocre  rouge-clair  n.®  7 . . . 

Ocre  rouge-hrun  n.®  8 . . . 

Cinabre  n.®  9 

Vermillon  de  Chine  n.®  10  . 

Laque  rose  n.®  1 1 . . . . 

Laque  foncée  n.®  12  . . . 

Laque  brûlée  n.®  i3  . . . 

Terre  de  .î^ienne  brûlée  n.®  21 

Outremer  n.®  1 5 

Smalt  n.®  18 

Noir  J l’un  de  ceux  marqués  de  ^ qui 

sont  bleuâtres  J n.®®  29^81  ou  33  . 2 parties. 

Terre  de  Cassel  n.®  26 1 partie. 

On  se  rappellera  que  j’évalue  chaque  partie  au  volume 
d’un  noyau  de  cerise  j environ  ^ en  sorte  que  l’indication 
ci-dessus  serait  suffisante  pour  peindre  une  tête  de  trois 
ou  quatre  pouces  de  dimension  ; mais  vous  quadruplerez 
chaque  partie,  si  vous  peignez  de  grandeur  naturelle, 
d’autant  plus  qu’il  doit  vous  rester,  après  vos  teintes 
faites , une  certaine  quantité  des  couleurs-mères , comme 
je  l’ai  dit,  page  221,  qui  peuvent  vous  servir,  tant  pour 
renouveler  des  rangées  épuisées,  que  pour  faire  des  tons 


8 parties. 
4 parties. 


4 parties. 
3 parties. 
1 partie. 

1 partie. 
3 parties. 
3 parties. 

2 parties. 
1 partie. 
8 parties. 
1 nartie. 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  P.77 

de  fonds.  En  un  motj  si  l’on  se  donne  la  peine  ^ pour 
faire  cette  palette -ci,  de  relire  la  leçon  ly.'  depuis  le 
commencement  jusqu’à  la  fin,  l’on  verra  tous  les  rensei- 
gnemens  que  j’y  donne  pour  la  partie  mécanique  et  mé- 
thodique de  l’art  ; renseignemens  qu’on  peut  suivre  et 
appliquer  également  ici,  sauf  à observer  les  différences 
qui  se  trouvent  dans  les  variétés  et  le  nombre  des  teintes 
et  des  rangées.  Je  répéterai  encore  que  toutes  les  teintes 
qui  se  trouvent  en  tête  de  chaque  rangée,  et  qui  sont 
marquées  d’un  sont  ce  que  j’appelle  des  teintes  pures, 
parce  quelles  n’ont  encore  aucun  mélange  de  blanc.  Ce 
sont  ces  mêmes  teintes  ",  dont  vous  aurez  soin  de  n’en 
prendre  que  la  moitié  seulement  pour  en  former  une 
rangée,  tant  pour  le  mélange  pur  que  pour  les  deux 
où  vous  mêlerez  du  blanc,  lesquelles  seront  placées  im- 
médiatement au-dessous  de  la  première  '1*  ; vous  réser- 
verez sur  votre  glace  l’autre  moitié  de  chaque  mélange 
pur  , pour  en  faire  plus  tard  les  teintes  rompues  avec 
de  l’outremer,  mêlé  d’un  tiers  de  noir  " K L’on  obser- 
vera que  c’est  à ces  mêmes  teintes  toutes  faites  qu’on 
ajoute  plus  ou  moins  de  bleu  d'outremer,  mélangé  d’un 
tiers  de  noir  , pour  les  rompre  et  les  modifier  en 
demi-teintes,  comme  on  l’indique  plus  bas,  depuis  la  8.® 
rangée  jusques  et  y compris  la  onzième. 


I L’oulremer  qu’on  mêle  dans  celle  palelle  avec  la  première  leînte  ^ de 
chaque  rangée , remplace  le  noir-bleuâlre  donl  on  s’est  servi  à la  palelle 
d’ébauche  pour  composer  toutes  les  teintes  rompues.  Voyez  la  leçon  17.*^, 
page  ai4,  d’abord  après  la  quatrième  rangée. 

On  se  rappellera  que  toufes  les  teintes  marquées  d’un  * n.®  i désignent 
la  mère-teinte,  ou  la  racine  de  chaque  rangée  avant  qu’on  y ait  ajouté  da 
blanc. 


2^3  DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

Si  l’élève  veut  réflécliir  sur  la  marche  que  je  lui  indique 
pour  faire  sa  palette,  il  se  convaincra  de  la  simplicité  de 
ma  métliode  pour  établir  une  suite  toute  naturelle  dans 
l’échelle  des  différentes  rangées  -,  il  verra  que  presque  tous 
les  n.”®  2 et  3 sont  des  dérivés  de  leurs  n."®  i * ^ auxquels 
on  ajoute  du  blanc,  et  quelquefois  des  jaunes,  pour  les 
rendre  plus  clairs , plus  lumineux , et  qu’au  contraire  on 
mélange  du  noir  ou  du  bleu  à ces  mêmes  n.^®  i pour 
leur  ôter  une  partie  de  leur  fraîcheur , de  leur  éclat,  comme 
aussi  polir  leur  donner  plus  d’obscurité,  de  force,  et 
rompre  leur  teinte  trop  vive  pour  les  ombres,  etc.  Les 
teintes  claires  et  fraîches  sans  mélange  de  noir  mêlé  de 
hleu , s’emploient  donc  pour  la  couleur  locale  et  les  parties 
brillantes  et  reluisantes  des  chairs.  Les  teintes  mélangées 
de  noir  et  de  hleu  servent  dans  les  parties  fuyantes  ou 
tournantes  qu’on  appelle  demi-teintes , et  surtout  dans  les 
ombres,  la  barbe  et  les  reflets,  etc.  Voilà  le  principe  gé- 
néral. Je  renvoie  le  lecteur  aux  indications  qu’il  trouvera 
plus  loin , pour  de  plus  amples  éclaircissemens.  Observons 
toutefois  que  les  ombres,  n’étant  que  couleur  de  la  chair 
privée  du  jour  direct,  ne  participent  que  fort  peu  en 
général  de  la  vraie  couleur  locale  de  la  chair  5 tandis  que 
les  demi-teintes  s’en  rapprochent  davantage,  parce  qu’ elles 
reçoivent  pourtant  le  jour  direct,  bien  quelles  ne  le  re- 
çoivent qu’obliquement  et  imparfaitement  par  rapport  à 
la  place  d’où  le  peintre  les  envisage.  Quant  aux  reflets, 
c’est  encore  une  chose  à part  : ils  sont  à la  vérité  privés, 
comme  les  ombres , des  rayons  de  la  lumière  directe  5 
mais  les  objets  plus  ou  moins  éclairés  qui  se  trouvent 
dans  le  voisinage,  leur  renvoient  une  lumière  empruntée 
qui  modifie  plus  ou  moins  le  ton  de  ces  reflets,  lesquels. 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON,  27g 

ônt  toujours  une  partie  de  la  couleur  locale  de  l’objet 
même  qui  leur  renvoie  de  la  lumière. 

Au  reste  j tout  est  reflet , dans  Tombre  même  j si  l’on 
veut  parler  à la  rigueur.  Il  n’y  a,  à proprement  parler ^ 
que  les  trous  profonds  qui  soient  entièrement  privés  de 
reflets;  car,  sans  cela,  comment  distinguerait  - on  les 
objets  qui  sont  dans  l’ombre  ? ils  devraient  nous  paraître 
aussi  noirs  et  obscurs  qu’un  cachot  souterrain,  s’ils  n’é- 
taient pas  toujours  plus  ou  moins  éclairés  par  les  reflets 
qu’y  renvoient  les  objets  environnans;  aussi  y décou- 
vrons-nous non  - seulement  beaucoup  de  détails,  mais 
nous  pouvons  même  leur  assigner  un  ton  quelconque  de 
couleur.  Cette  réflexion  suffit  pour  convaincre  les  com- 
mençans  que,  puisqu’on  peut  voir  clair  dans  les  ombres, 
il  faut  nécessairement  en  indiquer  la  véritable  teinte,  et 
quelles  doivent  être  peintes  transparentes,  c’est-à-dire, 
de  manière  à ce  qu’on  voie  leur  couleur  apparente  ou 
empruntée,  et  cela  d’une  manière  si  juste  et  si  vraie, 
qu’ elles  ne  produisent  point  à l’œil  l’eflet  de  taches  sales 
et  malpropres;  il  faut,  en  un  mot,  qu’on  soit  intérieu- 
rement persuadé  que  cettë  ombre  est  bien  la  même  cou- 
leur de  chair  que  nous  voyons  partout  ailleurs,  et  quelle 
n’est  plus  obscure  en  cette  place  que  parce  qu’elle  est 
privée  du  jour  direct  venant  du  ciel;  car  la  nature  ne 
nous  fait  pas  un  autre  effet , et  les  gens  qui  ne  sont  pas 
peintres , ne  réfléchissent  peut-être  pas  même  qu’ils  voient 
des  ombres  dans  les  objets , si  ce  n'est  lorsque  le  soleil 
luit,  parce  qu’ils  les  aperçoivent  alors  d’une  manière 
beaucoup  plus  tranchée. 


2S0 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON, 


Composition  et  arrangement  des  teintes  d’une  Palette 
pour  repeindre  les  chairs  sur  V ébauche. 

Réservez  toujours  la  moitié  au  moins  de  chaque  teinte 
pure  n.""  i sur  la  glace  sans  y toucher,  jusqu’au  moment 
où  vous  y mélangerez  de  l’outremer,  mêlé  d’un  tiers  de 
noir,  1 

PREMIÈRE  RANGÉE. 

1 .  Laque  rose  pure  n."  1 1 ; pour  glacer  les  parties  les 
plus  vives  des  lèvres. 

% . La  même  avec  un  peu  de  blanc  ; pour  l’incarnat  des 
joues,  le  plus  frais  des  lèvres,  etc. 

3.  Le  même  dernier  mélange  avec  un  peu  plus  de  blanc-, 
pour  les  lèvres  et  les  parties  lumineuses  des  joues, 
si  vous  peignez  une  personne  fraîche  ou  un  enfant. 

DEUXIÈME  RANGÉE. 

1.  Vermillon  de  la  Chine  pur  n.”  lo  pour  certains 

tons  fins  dans  les  lèvres  ou  ailleurs. 

2.  Le  même  avec  moitié  blanc;  pour  les  roses  moins 

frais  que  la  laque. 

3.  Ce  dernier  mélange  avec  beaucoup  de  blanc;  pour 

idem. 

Essuyez  la  glace,  mais  délayez  sur  la  même  place. 

I On  voudra  bien  se  rappeler  que  chaque  fois  qu’il  sera  question  d’ou- 
tremer pour  les  teintes  rompues  des  carnations , il  est  sous  - entendu  que 
cet  outremer  doit  être  mélange'  d’un  tiers  d’un  des  noirs  bleuâtres;  je  le 
désignerai  aussi  par  bleu-noir,  pour  abréger.  Il  est  bien  rare  qu’on  doive 
employer  l’oulremer  pur  dans  les  chairs , à moins  qu’elles  ne  soient  d’une 
fraîcheur  extraordinaire. 


DIX-NETJVIÈME  LEÇON. 


2S1 


TROISIÈME  RANGÉE, 

1.  Cinabre  ordinaire  pur  n.®  9 ; pour  en  puiser,  au 

besoin,  pour  certains  tons  vifs, 

2.  Le  meme  avec  moitié  blanc  ^ ; pour  les  roses  moins 

frais  que  les  deux  premiers,  ou  pour  rendre  les  tons 
lilas  plus  rosâtres. 

3.  Ce  dernier  mélange  avec  beaucoup  de  blanc;  pour 

idem  dans  les  lumières,  ou  pour  rendre  les  tons 
lilas  plus  rosâtres. 

Essuyez  un  peu  la  glace. 

QUATRIÈME  RANGÉE* 

1.  Cinabre  ordinaire,  et  autant  d’ocre  jaune-clair  n.®  4. 

2.  Idem  avec  moitié  blanc. 

3.  Idem  avec  beaucoup  de  blanc. 

Ces  trois  teintes , et  surtout  les  deux  dernières , mêlées 
avec  plus  ou  moins  de  blanc,  sont  des  teintes  locales  de 
chairs  dans  la  lumière. 

Essuyez  un  peu  la  glace. 


1 Toutes  les  fois  qu’on  voit  dans  chaque  rangée  les  mots  le  même  ou 
idem , cela  signifie  qu’on  ne  relève  pas  complètement  tout  le  premier  ton 
de  dessus  la  glace,  mais  qu’on  en  laisse  assez  pour  y ajouter  moitié  blanc. 
Il  en  est  de  meme  pour  la  troisième  teinte  de  chaque  rangée  ; on  réserve 
sur  la  glace  une  partie  de  la  teinte  qui  contient  déjà  moitié  blanc,  et  on 
en  ajoute  encore  autant  qu’il  vous  reste  de  cette  deuxième  teinte , après 
qu’on  en  a placé  suflisamraent  sur  la  palette.  Mais  à la  troisième  teinte  on 
relève  le  tout  ; retenez  bien  ceci. 


^8^  DIX-NEUTIÈME  LEÇON, 

CINQUIÈME  RANGÉE. 

1.  Une  partie  du  mélange  ci-dessus  n.”  i de  la  qua- 

trième  rangée,  en  y ajoutant  encore  moitié  ocre 
jaune-clair. 

2.  Idem  avec  moitié  blanc. 

3.  Idem  avec  beaucoup  de  blanc. 

Ces  trois  teintes  sont  ce  qu’il  faut  pour  peindre  dans 
la  lumière  les  parties  des  chairs  qui  sont  les  plus  jau- 
nâtres, comme,  par  exemple,  le  dessous  de  la  bouche, 
une  partie  du  cou  et  des  épaules,  etc. 

Détournez  un  peu  votre  glace  à gauche,  et  délayez 
sur  une  place  nette. 

SIXIÈME  RANGÉE. 

1.  Ocre  rouge-clair  pur  n.”  8.* 

2.  Idem  avec  moitié  blanc. 

3.  Idem  avec  beaucoup  de  blanc. 

Ces  trois  .teintes  servent  à imiter  les  rouges  ou  roses 
vineux  et  peu  vifs. 

Essuyez  la  glace  à cause  du  blanc. 

SEPTIÈME  RANGÉE. 

1 . Laque  foncée  n.®  i 2 et  ocre  rouge  pur. 

2.  Idem  avec  moitié  blanc. 

3.  Idem  avec  beaucoup  de  blanc. 

Pour  les  rouges  un  peu  violâtres  à l’usage  de  certaines 
parties  des  lèvres , des  narines , des  oreilles , et  quelquefois 
même  des  joues  et  du  nez. 

Essuyez  à cause  du  blanc. 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 


28^ 


Teintes  rompues  a^’ec  du  hleu-noir  ^ pour  Us  parties 
tournantes  et  pour  celles  oîi  la  peau  est  le  plus 
mince  et  délicate, 

HUITIÈME  RAINGÉE. 

1.  Laque  foncée  n.**  12 , autant  d’ocre  rouge -clair  et 

moitié  d’outremer  ; pour  les  tons  décidément  vio- 
lâtres des  lèvres  J des  joues , etc. 

2.  Le  même  mélange  avec  moitié  blanc;  pour  les  lilas 

qui  se  trouvent  souvent  autour  des  yeux  et  ailleurs , 
comme  aux  lèvres  j etc. 

3.  Idem  avec  beaucoup  de  blanc;  pour  idem. 

Changez  de  place  5 en  détournant  un  peu  votre  glace  à 
gauche,  et  délayez  sur  une  place  nette. 

NEUVIÈME  RANGÉE. 

1 . Outremer  pur,  où  vous  mêlerez  un  vingtième  de  smalt, 

si  c’est  en  hiver , pour  le  rendre  siccatif. 

2.  Le  même  avec  moitié  blanc. 

3.  Idem  avec  beaucoup  de  blanc. 

Pour  pouvoir  y puiser,  dans  le  besoin,  des  bleuâtres 
plus  ou  moins  obscurs  ou  clairs,  lorsque  vous  serez  ap- 
pelé à modifier  certaines  teintes  de  votre  palette  au  bout 
de  la  brosse,  soit  pour  le  blanc  des  yeux,  soit  pour  les 
lilas  bleuâtres,  etc. 

Essuyez  un  peu  la  glace,  et  servez -vous  maintenant 
des  teintes  pures  11. 1 que  vous  avez  réservées  sur  la 
glace,  comme  on  l’a  recommandé  plus  haut,  lorsque 
vous  avez  commencé  à composer  les  teintes  locales  cl 


2 84-  DIX-NEÜVIÈME  LEÇON. 

brillantes  des  chairs î.  Je  vais  néanmoins  les  répéter  ici, 
quoique  je  doive  supposer  qu’elles  sont  déjà  toutes  faites 
et  en  réserve  sur  un  coin  de  la  glace.  On  pourrait  aisé- 
ment les  recomposer,  sans  doute;  mais,  outre  que  c’est 
un  double  travail,  vous  ne  pourriez  jamais  être  sûr  d’y 
faire  entrer  exactement  la  même  proportion  de  chacune 
des  couleurs-mères  que  vous  y avez  mises  la  première 
fois.  C’est  précisément  pour  éviter  cet  inconvénient  qu’il 
est  bon  d’en  avoir  gardé  une  moitié  en  réserve,  afin  qu’il 
y ait  une  analogie  parfaite  de  la  teinte  primitive  n.”  i * , 
tant  avec  celles  où  l’on  ajoute  du  blanc,  qu’avec  celles 
où  vous  allez  ajouter  au  contraire  du  bleu,  pour  étabhr 
les  teintes  rompues , qui  font  la  dégradation  de  la  couleur 
locale  des  chairs,  à mesure  quelles  tournent  et  s’appro- 
chent de  l’ombre. 

DIXIÈME  RANGÉE. 

1.  Cinabre  ordinaire,  autant  d’ocre  jaune -clair,  et  un 

quart  du  volume  que  font  ces  deux  couleurs  en- 
semble du  bleu -noir  ; pour  les  teintes  rompues  et 
la  dégradation  insensible  des  tournans  des  chairs, 
qui  ne  sont  pas  encore  de  fortes  ombres. 

2.  Idem  avec  moitié  blanc;  pour  des  teintes  plus  claires, 

des  demi-teintes  faibles  et  des  tournans. 

3.  Idem  avec  beaucoup  plus  de  blanc;  pour  idem. 

Essuyez  un  peu  la  glace. 

ï Remarquez  bien  qu’on  ne  re'serve,  en  commençant  la  palette,  que 
celles  qui  sont  en  tête  de  chaque  rangée  n.®  i ^ , mais  qu’il  ne  faut  point 
garder  en  réserve  les  deux  teintes  suivantes,  dans  lesquelles  il  entre  du 
blanc.  Yous  ferez  le  mélange  du  blanc  à la  suite  de  chaque  teinte  n.®  i * 
où  vous  aurez  déjà  mêlé  du  bleu-noir.  * 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON-  P.SS 

ONZIÈME  RANGÉE. 

1.  Cinabre  et  deux  fois  autant  d’ocre  jaune-clair , avec 

un  quart  de  bleu-noir. 

2.  Idem  avec  moitié  blanc. 

3.  Idem  avec  beaucoup  plus  de  blanc. 

Pour  les  teintes  déjà  un  peu  vert-roussâtre,  quoique 
tenant  encore  un  peu  de  la  couleur  locale  des  chairs; 
pour  certaines  demi-teintes  fuyantes  qui  ont  peu  de  fraî- 
cheur, comme  dans  le  bas  du  visage,  etc. 

Changez  de  place  sur  la  glace,  ou  essuyez  mieux. 

DOUZIÈME  RANGÉE. 

1.  Outremer,  autant  d’ocre  jaune-clair,  et  un  quart  de 

laque  rose  ; pour  les  tons  verdâtres  rompus.  Vous 
ajouterez  à ce  premier  mélange  ’^,  un  vingtième  de 
smalt  en  poudre  ; mais  vous  n’en  mettrez  point  aux 
deux  teintes  au-dessous,  où  il  y a du  blanc. 

2 . Idem  avec  moitié  blanc  (sans  smalt)  ; pour  les  demi- 

teintes  verdâtres  plus  ou  moins  claires. 

3.  Idem  avec  beaucoup  de  blanc  (sans  smalt)  ; pour  idem. 
Essuyez  la  glace  à cause  du  blanc. 

TREIZIÈME  RANGÉE. 

1.  Bleu-noir  la  moitié  moins  d’ocre  jaune-clair,  et  un 

quart  du  volume  de  ces  deux  couleurs  ensemble 
de  laque  rose , avec  un  atonie  de  smalt  ; pour  les 
verts-bleuâtres  rompus,  proche  des  ombres  ou  de 
la  barbe,  etc. 

2.  Idem  avec  moitié  blanc;  pour  les  verts-bleuâtres 

rompus  des  demi -teintes. 

3.  Idem  avec  plus  de  blanc;  pour  idem. 


286  DIX-NEUtlÈME  LEGO]N. 

On  pourra  ajouter  à ces  demi-teintes,  à la  pointe  du 
pinceau , plus  ou  moins  de  laque , selon  le  cas , et  meme 
quelquefois  un  atome  de  vermillon  de  Chine  ; mais  ici 
point  de  smalt,  à cause  du  blanc. 

Changez  de  place. 

QUATORZIÈME  RANGÉE. 

1.  Bleu-noir’’',  autant  d’ocre  jaune,  où  vous  ajouterez 

un  atome  de  smalt. 

2.  Les  memes  avec  moitié  blanc. 

3.  Idem  avec  plus  de  blanc. 

Verts  purs,  pour  en  puiser  au  besoin,  quand  on  veut 
modifier  un  ton  qu’on  a couché  trop  roux  ou  trop  rouge 
sur  la  toile. 

Les  deux  dernières  n’auront  point  de  smalt. 

Essuyez  la  glace. 

Pour  les  Ombres  'véritables  ^ oh  il  neutre  point  de  blanc. 

QUINZIÈME  RANGÉE. 

î.  Bleu-noir”',  autant  d’ocre  de  rue,  et  un  quart  de  laque 
foncée. 

2.  Idem^  en  y ajoutant,  non  pas  du  blanc,  mais  à la 

place  un  quart  de  jaune  de  Naples.’’' 

3.  Idem  avec  un  peu  plus  de  jaune  de  Naples.’’' 

Verts-chauds  rompus,  pour  en  coucher  sur  les  parties 
qu’on  trouverait  trop  rouges , ou  pour  modifier  une  teinte 
au  bout  de  la  brosse. 

Les  deux  dernières  servent  aux  mêmes  usages,  mais 
dans  des  parties  plus  claires , soit  reflets  ou  demi-teintes. 

Changez  de  place. 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 


287 


Pour  les  Reflets^  sans  blanc, 

SEIZIÈME  RANGÉE. 

1.  Ocre  rouge,  autant  de  jaune  de  Naples,  et  un  (juart 

du  volume  de  ces  deux  couleurs  ensemble  de  bleu- 
noir. 

2 . Idem  avec  moins  de  bleu-noir. 

3.  Idem  avec  encore  moins  de  bleu-noir.  ^ 

On  variera  les  teintes  des  divers  reflets  en  ajoutant 
plus  ou  moins  de  chacune  de  ces  trois  couleurs  ; mais  cela 
ne  se  fera  qu’au  bout  de  la  brosse,  au  fur  et  à mesure 
qu’on  en  sentira  le  besoin,  f 

Changez  de  place  sur  la  glace. 

DIX-SEPTIÈME  RANGÉE  ( sàUS  blaUC). 

1.  Brun -rouge  ou  ocre  rouge -clair,  avec  un  tiers  de 

bleu -noir.* 

2.  Idem  J en  y ajoutant  un  tiers  d’ocre  de  rue.* 

3.  Idem^  en  y ajoutant  un  tiers  de  jaune  de  Naples  en 

sus.  * ' 

On  puisera  dans  les  couleurs  vierges  plus  ou  moins 
de  ces  trois  couleurs,  lorsqu’on  sentira  la  nécessité  de 
modifier  un  ton , soit  en  plus  ou  en  moins  roussâtre , 

1 II  est  même  des  cas  où  certains  reflets , causés  par  le  voisinage  Irès- 
rapproché  d’une  étoffe  bleue , verte,  rose,  jaune,  reuge,  etc.,  participent 
si  fort  de  la  couleur  locale  de  l’objet  qui  cause  ce  reflet,  qu’on  sera  obligé 
de  faire  entrer  dans  ce  mélange  une  certaine  quantité  de  la  couleur  meme 
de  cette  étoffe , et  de  l’y  amalgamer  jusqu’au  point  où  elle  nous  paraît  être 
sensible  dans  la  nature  ou  sur  le  modèle  ) mais  ces  cas  sont  rares. 


288 


DIX-NEÜVIÈME  LEÇON. 

jaunâtre  ou  violâtre,  car  tout  repose  sur  ces  trois  cou- 
leurs, le  rouge,  le  jaune  et  le  bleu-noir. 

Essuyez  la  glace. 

Bruns  foncés  J sans  blanc» 

DIX-HTJITIÈME  RANGÉE. 

1 . Ocre  rouge-foncé , un  quart  d’ocre  de  rue  et  un  tiers 

de  bleù-noir’^'  n.”  33  et  d’une  pointe  de  smalt 
pour  les  grandes  colonnes  de  force  dans  les  ombres. 
L’on  modifiera  ces  trois  tons  à volonté,  comme 
ci-dessus. 

2.  Idein^  avec  un  peu  plus  d’ocre  de  rue’*';  pour  des 

parties  plus  rousses  et  moins  fortes. 

3.  Idem^  avec  l’addition  d’un  peu  de  jaune  de  Naples’^*; 

pour  des  parties  encore  moins  fortes. 

Changez  de  place. 

DIX-NEUVIÈME  RANGÉE  ( sans  blauc). 

1 . Laque  brûlée  pure  n.”  1 3 (avec  très-peu  d’huile  grasse).*'^ 

2.  Idem^  avec  moitié  de  terre  de  Sienne  brûlée  (idem)é^ 

3.  Laque  foncée  n."*  1 2 pure  (avec  un  peu  d’huile  grasse).’^ 

4.  Idem^  avec  moitié  de  terre  de  Sienne  hrûlée  (ide?n)»'' 

Ces  quatre  teintes  font  des  bruns  très  - obscurs , en 
même  temps  qu’ils  sont  sanguins  et  plus  ou  moins  chauds 
de  ton.  Us  servent  à donner  les  plus  grandes  touches  de 
force  quand  on  termine  une  tête  ; par  exemple,  dans  la 
bouche  et  les  narines,  et  même  quelquefois  dans  de  cer- 
taines parties  des  yeux  ou  de  leur  enchâssement. 

On  n’ajoutera  l’huile  grasse  qu’au  bout  du  pinceau. 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  2<Sg 

et  au  fur  et  à mesure  qu’on  sera  dans  le  cas  de  se  servir 
de  ces  couleurs,  mais  on  n’en  fera  point  entrer  en  les 
déposant  sur  la  palette. 

Essuyez  la  glace. 

VINGTIÈME  RANGÉE  (saUS  blauc). 

1.  Terre  de  Sienne  bridée  pure  (un  peu  d’huile  grasse)'"; 

pour  certaines  touches  très-chaudes , ainsi  que  pour 
en  puiser  au  besoin. 

2.  Terre  de  Cassel  pure  (un  peu  plus  d’huile  grasse) 

pour  vous  en  servir  dans  la  pupille  ou  dans  le  milieu 
de  la  prunelle,  qui  doit  être  d’un  noir  très-oliscur, 
puisque  c’est  un  trou  qui  n’est  recouvert  que  par 
la  cornée  transparente. 

On  ne  prendra  de  l’huile  grasse  qu’au  bout  de  la  brosse, 
et  seulement  au  moment  d’employer  la  couleur  sur  le 
tableau. 

L’on  doit  se  rappeler  qu’en  indiquant  les  teintes  qu’il 
faut  faire  pour  une  palette  d’ébauche,  j’ai  recommandé, 
page  2 2 1 , de  conserver  dans  un  coin  une  partie  des  cou- 
leurs vierges  des  vessies,  pour  en  faire  ensuite  des  teintes 
de  cheveux , de  linges , de  fonds , etc.  ; il  faut  de  même 
ici  en  avoir  en  réserve,  ou,  s’il  en  manquait  quelqu’une 
ou  qu’il  n’en  restât  pas  assez,  il  faudra  en  extraire  de 
nouveau  des  vessies,  pour  en  faire  des  bruns  et  des  gris. 

Essuyez  la  glace. 

VINGT-UNIÈAIE  RANGÉE. 

1.  Noir  pur  (où  vous  mettrez  de  riiuile  grasse  au  m ment 
de  remployer)  '";  pour  en  puiser  au  besoin,  ainsi 
que  pour  peindre  une  portion  des  draperies  ou  ac- 
> ^9 


290  DIX-NEüVIÈME  LEÇON, 

cessoires  de  couleur  noire  qui  seraient  immédiate- 
ment sur  le  bord  des  chairs. 

2.  Idem  J sans  huile  grasse,  avec  moitié  blanc  5 pour  idem, 

3.  Idem  J avec  beaucoup  de  blanc;  pour  des  gris  d’om- 

bres de  linges,  sans  huile  grasse. 

4.  Idem^  avec  tellement  de  blanc,  qu’il  ne  soit  qu’un  peu 

terni  ; pour  les  parties  des  linges  qui  ne  sont  pas 
tout-à-fait  blanches,  ou  pour  mêler  dans  d’autres 
gris,  sans  huile  grasse. 

VINGT-DEUXIÈME  RANGÉE  POUR  LES  LINGES  ET  LES  FONDS, 

etc. 

1.  Noir,  un  tiers  de  blanc,  et  un  peu  d’ocre  rouge  et 

d’ocre  de  rue. 

2.  Idem^  où  vous  mettrez  un  peu  plus  d’ocre  de  rue  et 

d’ocre  rouge. 

Ces  deux  gris-chauds  servent  aux  ombres  profondes 
des  linges  ou  à leurs  reflets,  en  en  modifiant  la  teinte  a 
volonté  ; ils  servent  encore  dans  les  ombres  du  blanc  des 
yeux,  et  particulièrement  à peindre  les  parties  du  fond 
qui  touchent  immédiatement  aux  carnations,  etc. 

Faites  cette  rangée  abondante  pour  les  fonds. 

Je  n’indique  aucune  teinte  particulière  pour  peindre  les 
parties  de  la  chevelure  qui  touchent  immédiatement  aux 
chairs  (quoiqu’il  faille  absolument,  et  comme  à l’ébauche, 
lier  ces  parties  et  les  peindre  en  même  temps  que  les 
chairs , afin  qu’elles  ne  tranchent  pas  durement  avec  elles) , 
parce  que  les  teintes  que  vous  avez  à composer  dépen- 
dent de  celles  des  cheveux,  depuis  les  plus  blondes  jus- 
qu’aux plus  brimes. 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  29 1 

Je  ne  puis  pas  indiquer  les  teintes  de  draperies  par  la 
même  raison  ; ce  sera  à vous  à les  composer  de  la  cou- 
leur des  étoffes  J et  vous  en  ferez  quelques  teintes  gra- 
duées, selon  ce  que  vous  aurez  à faire  sur  les  Lords.  Ne 
vous  laissez  point  entraîner  à peindre  ni  des  cheveux,  ni 
des  draperies,  ni  aucun  autre  objet,  au-delà  de  ce  qu’il 
faut  en  faire  pour  les  lier  moelleusement  sur  les  bords 
avec  les  carnations  ; ce  serait  peine  perdue,  puisque  vous 
devez  reprendre  séparément  toutes  ces  parties  quand  les 
chairs  seront  achevées  : d’ailleurs,  le  temps  que  vous 
cmploîriez  à faire  ce  travail  inutile  ne  vous  en  laisserait 
peut-être  pas  assez  pour  teripiner  dans  la  journée  (tandis 
que  votre  palette  est  encore  bonne  et  fraîche)  le  travail 
bien  plus  important  de  vos  chairs. 

Prenez  néanmoins  des  précautions,  comme  je  l’ai  dit 
plus  haut,  pour  que  les  portions  de  cheveux,  dhabillc- 
mens  ou  de  fond  que  vous  commencerez  n’aient  qu’une 
très-mince  épaisseur  de  couleur,  et  quelle  aille  se  perdre 
insensiblement  à quatre  ou  six  lignes  des  chairs , afin  qu’il 
n’y  ait  point  trop  d’épaisseur  de  couleur  dans  ces  endroits- 
là  quand  vous  les  reprendrez  pour  les  achever , après  que 
vos  chairs  seront  terminées. 

J’ai  cru  devoir  composer  une  palette  très -complète, 
quoiqu’une  grande  partie  des  teintes  soit  réellement  sura- 
bondante pour  un  artiste  initié  dans  la  science  des  mé- 
langes. Mon  but  a été  de  faire  parcourir  à l’élève  une 
grande  partie  de  l’échelle  des  tons , afin  qu’il  pût  prendre 
une  idée  nette  des  moyens  qu'on  emploie  pour  les  obtenir, 
et  j’ai  cru  bien  l'aire  en  même  temps,  d’indiquer  à chaque 
rangée  l’application  de  ces  diverses  teintes  aux  diverses 
couleurs  locales  de  la  chair,  ainsi  qu’aux  modifications 


DIX-JSEUVIÈME  LEÇON. 

qu  elles  subissent  en  raison  de  la  masse  de  lumière  qui 
les  éclaire  J ou  de  l’obscurité  quelles  acquièrent  dans  les 
différens  degrés  de  l’ombre.  J’ai  à cœur  que  l’élève  fasse 
usage  de  ces  deux  palettes,  telles  quelles  sont  graduées 
ici,  mais  seulement  pendant  quelques  mois;  afin  qu’en- 
suite  il  puisse,  sans  peine  comme  sans  danger,  s’abstenir 
peu  à peu  de  composer  en  si  grand  nombre  les  teintes 
qui  dérivent  de  celles  que  j’ai  marquées  d’un  astérisque. 
Il  commencera  d’abord,  je  suppose,  par  retrancher  la 
troisième  teinte  de  chaque  rangée,  qui  ne  diffère  en  gé- 
néral de  celle  qui  la  précède  que  par  une  plus  grande 
abondance  de  blanc.  Il  y gagnera  tout  d’un  coup  d’en 
poser  un  tiers  de  moins  sur  la  palette,  à l’exception  des 
dernières  teintes  d’ombre  qui  n’ont  point  du  tout  de  blanc. 
Il  pourra  ensuite,  et  quand  il  aura  acquis  encore  plus 
d’habitude  et  d’aplomb , élaguer  une  partie  des  teintes 
n.®  1 qui  ont  trop  d’analogie  entre  elles  pour  qu’il  ne  soit 
pas  facile  de  les  modifier  au  bout  de  la  brosse  ; en  sorte 
que  par  degrés  sa  palette  deviendra  toujours  plus  simple, 
quoique  toujours  basée  sur  le  même  système. 

Je  n’entends  pas  néanmoins  qu’il  doive  en  venir  au 
point  de  ne  plus  composer  aucune  teinte  sur  la  palette  ; 
Fexcès  partout  est  un  défaut  : d’ailleurs  il  est  essentiel 
de  ne  pas  peindre  avec  des  couleurs  malpropres  ou  avi- 
lies, mais  d’en  avoir  toujours  un  certain  nombre  de  par- 
faitement pures  ; et  je  ne  conseillerai  jamais  d’opérer 
comme  certains  artistes , qui  ne  posent  sur  la  palette  que 
des  couleurs -mères,  et  qui  en  composent  au  fur  et  à 
mesure,  au  bout  de  la  brosse,  toutes  les  teintes  dont  ils 
ont  besoin.  Je  ne  dis  pas  que  cela  n’ait  jamais  été  pratiqué 
avec  succès  ; mais  l’on  avouera  aussi  qu’il  faut  être  bien 


IJIX-NEUVIÈME  LEÇON, 

haLile  et  prodigieusement  sûr  de  son  fait,  pour  ne  pas 
tomber  dans  la  couleur  pain  d’épices  ^ c’est-à-dire  sale 
et  remijrunie. 

Il  est  donc  plus  prudent  et  plus  raisonnable  de  s’en 
tenir  à un  juste  milieu  j en  composant  d’avance  un  certain 
nombre  de  teintes  essentielles  qui  puissent  servir , en  quel- 
que sorte,  de  gamme  et  de  point  de  départ,  pour  en 
composer  ensuite  au  bout  de  la  brosse  toutes  les  teintes 
analogues,  soit  qu’on  les  veuille  plus  claires  en  y ajoutant 
plus  ou  moins  de  blanc,  soit  qu’on  ait  à les  modifier  dans 
ce  qui  concerne  l’espèce  même  du  ton  de  couleur,  en  y 
ajoutant,  selon  le  cas,  plus  ou  moins  des  difîerentes  cou- 
leurs , ou  dè  l’une  ou  l’autre  des  couleurs-mères , qui  ont 
servi  ou  contribué  à composer  le  mélange  primitif. 

Par  exemple,  dans  les  teintes  verdâtres  on  peut  n’en 
composer  qu’une  seule , qui  sera  vert  pur , sauf  à la  mo- 
difier ensuite  pour  l’amener  au  ton  juste  que  l’on  veut 
imiter,  avec  plus  ou  moins  de  bleu,  ou  plus  ou  moins 
de  jaune,  ou  plus  ou  moins  de  rouge,  soit  de  laque 
rouge , soit  d’ocre  rouge  ou  de  vermillon  de  Chine , soit 
enfin  avec  plus  ou  moins  de  blanc  ou  de  jaune  de  Naples, 
selon  le  cas. 

Il  en  sera  de  même  pour  beaucoup  d’autres  teintes 
plus  ou  moins  rompues,  soit  quelles  doivent  tenir  plus 
ou  moins  du  bleuâtre,  du  jaunâtre,  du  roussâtre,  de 
l’orangé,  du  cramoisi,  du  violâtre,  du  grisâtre,  du  rou- 
geâtre ou  du  verdâtre  j le  tout  est  de  bien  lire  les  tons 
et  toutes  leurs  divisions  et  subdivisions , soit  dans  la  na- 
ture , soit  dans  un  tableau  : quand  on  en  est  là , et  qu’on 
a acquis  les  connaissances  et  l’expérience  nécessaires  poiu 
savoir  promptement  et  sans  peine  composer  par  les  mé- 


2g4  DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

langes  le  ton  juste,  ou  à peu  près  juste,  qu’on  vient  de 
lire  dans  l’original,  on  est  déjà  coloriste,  et  l’on  est  rare- 
ment embarrassé  pour  rendre  ce  que  l’on  voit. 

Mais  pour  composer  des  teintes  de  toutes  espèces,  telles 
quelles  existent  dans  les  chairs  et  dans  tous  les  objets  de 
la  nature,  ü faut  auparavant  savoir  les  lire,  les  découvrir, 
les  distinguer.  C’est  à cela  d’abord  que  l’élève  doit  s’at- 
tacher; quand  il  aura  acquis  à cet  égard  de  l’habileté, 
je  répète  qu’avec  ma  méthode  il  ne  tardera  pas  à savoir 
composer  ces  teintes  à l’imitation  de  celles  qu’il  a su  lire 
dans  le  vague  de  la  nature  ; car,  s’il  les  a bien  dans  les 
yeux  et  dans  la  tête,  il  ne  lui  sera  pas  difficile,  après 
quelques  tâtonnemens,  de  les  imiter  du  moins  passable- 
ment bien , avec  toutes  les  ressources  de  sa  palette  : d’ail- 
leurs , n’a-t-il  pas  devant  les  yeux  la  chose  qu’il  imite  ? 
n’est-ce  pas  un  objet  constant  de  comparaison  pour  le 
guider  et  le  corriger;  ne  peut -il  pas  à chaque  minute 
modifier  son  ton,  jusqu’à  ce  qu’il  le  trouve  identique  avec 
celui  de  l’original?  Mais  pour  en  venir  là,  il  fallait  qu’il 
connût  les  -premiers  principes  du  coloris , et  qu’il  se  fa- 
miliarisât peu  à peu  avec  toutes  les  fractions  de  teintes 
que  trois  ou  quatre  couleurs  - mères  peuvent  produire. 
Voilà  ce  que  j’ai  tâché  de  lui  enseigner  : je  désire  lui 
avoir  aplani  les  premières  difficultés  ; c’est  ensuite  la  dé- 
licatesse de  ses  organes  et  le  degré  de  sa  sensibihté  qui 
décideront  s’il  peut  devenir  un  bon  coloriste  : l’étude  dé- 
veloppe les  dons  de  la  nature , mais  elle  n’y  supplée  pas. 

Je  recommande  à l’élève,  même  quand  il  sera  fort, 
d’avoir  toujours  un  certain  nombre  de  teintes  toutes  faites 
sur  la  palette,  particulièrement  les  locales  et  les  lumi- 
neuses des  chairs-,  ces  teintes  primordiales  seront  pour 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

lui  un  diapason  qui  le  guidera  et  l’empêchera  de  sortir 
du  ton  général  de  la  chair.  Un  artiste  expérimenté  trouve 
plus  d’un  avantage  à ne  faire  qu’un  assez  petit  nombre 
de  teintes  ou  de  rangées  : d’abord  il  emploie  moins  de 
temps  à composer  sa  palette*,  en  second  lieu,  le  volume 
de  chaque  tas  de  couleur  se  trouve  être  plus  considérable^ 
ce  qui  conserve  les  couleurs  plus  long -temps  fraîches. 
x\Iais  ce  ne  sont  que  des  avantages  secondaires  j en  com- 
paraison de  celui  de  faire  de  bonnes  études  : il  ne  faut 
pas  qu’un  commençant  ait  l’ambition  de  vouloir  courir 
avant  que  de  savoir  marcher,  et  il  ne  peut  rien  faire  de 
mieux  que  de  faire  beaucoup  de  teintes  dans  les  com- 
mencemens  ; le  reste  viendra  de  soi-même  avec  le  temps 
et  le  travail. 

Quant  aux  différentes  teintes  dont  on  peut  avoir  besoin 
pour  certaines  mèches  de  cheveux  qui  reposent  immédia- 
tement sur  la  chair , et  dont  on  doit  peindre  les  bords  à 
quelques  lignes  d’empiétement  de  tous  les  côtés,  je  ren- 
voie le  lecteur  à ce  que  j’en  ai  déjà  dit  ailleurs  ^ Les 
teintes  qu’on  prépare  pour  ces  objets-là,  sont  ordinaire- 
ment faites  avec  les  mêmes  couleurs-mères  qu’on  a indi- 
quées déjà  pour  les  ébauches;  il  n’y  entre  point  d’outre- 
mer , à l’exception  des  draperies  bleues , si  la  draperie 
qu’on  peint  est  d’un  beau  bleu  d’azur  et  dans  une  grande 
lumière,  ou  quelquefois  aussi  dans  des  parties  de  ciel,  si 
c’est  un  ciel  qui  vous  serve  de  fond. 

Il  ne  faut  peindre  les  petites  mèches  de  cheveux  qui 
reposent  sur  la  chair  qu’avec  des  bnms  faits  de  noir, 

I Voyez  les  pages  224»  et  enfin  290,  oà  Ton  recommaiwle  de 
peindre,  en  meme  temps  que  les  chairs > une  partie  de  tous  les  objets  qui 
les  touchent  immédiatement. 


5 9^  DIX-NEÜVIÈME  LEÇON. 

d’ocre  rouge  et  de  tel  ou  tel  jaune,  suivant  la  teinte  quils 
doivent  avoir  : on  prend  le  plus  ordinairement  l’ocre  de 
rue;  mais  n’employez  point  encore  la  terre  de  Cassel, 
elle  salirait  vos  chairs  par  sa  nature  bitumineuse  et  ex- 
traordinairement foisonnante  L Vous  serez  encore  à temps, 
en  repeignant  les  cheveux,  de  l’employer  et  d’échapper 
quelques  touches  légères  de  cette  même  couleur  trans- 
parente par-dessus  la  pâte  de  vos  chairs,  lorsque,  sans 
être  suffisamment  sèche , elle  sera  du  moins  assez  prise 
pour  ne  pas  courir  le  risque  de  mêler  l’une  avec  l’autre. 
Au  reste,  ces  petites  mèches  de  cheveux  qui  s’échappent 
sur  les  chairs , ne  sont  ordinairement  que  fort  transpa- 
rentes, légères  et  peu  fournies,  et  ne  paraissent  jamais 
aussi  brunes  que  le  reste  de  la  masse  des  cheveux.  Ainsi 
le  moindre  glacis , fait  avec  tout  autre  brun  transparent , 
auquel  on  mêle  plus  ou  moins  de  noir,  de  jaune  ou  de 
brun -rouge,  suffira  pour  accorder  leur  teinte  avec  la 
teinte  locale  de  la  masse  entière.  ^ 

Je  dirai  quelques  mots  encore  sur  les  fonds.  Je  parlais 
tout-à-l’heure  d’un  fond  de  ciel  : on  évite,  particulière- 


1 On  réserve  la  terre  de  Cassel  pour  peindre  la  masse  des  cheveux , 
s’ils  sont  de  couleur  très-brune  ; ou  feulement  pour  les  plus  fortes  masses 
ou  refenles  d’ombres,  quand  on  ne  peint  que  des  couleurs  de  cheveux 
châtain-clair  : mais  on  ne  fait  cela  qu’après  avoir  terminé  les  chairs. 

3 Le  brun  composé  n.®  27  ou  le  brun  de  Prusse  n.®  22  suffira  pour 
ces  objets  dans  presque  tous  les  cas , sans  avoir  recours  à la  terre  de 
Cassel , qui  noircit  considérablement  : l’on  peut  aussi  ajouter  à l’un  de 
ces  bruns,  pour  les  rendre  plus  ardens  si  le  cas  le  requiert,  un  peu  de 
terre  de  Sienne  brûlée  ; ou , s’il  s’agit  de  cheveux  blonds , de  la  terre  de 
Sienne  non  brûlée,  pour  servir,  la  première  de  rouge,  et  la  seconde  de 
jaune , selon  que  le  mélange  l’exige.  Ces  deux  terres  sont  fort  transpa- 
rentes, et  moins  bitumipeuses  que  la  terre  de  Cassel. 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  ^97 

ment  clans  un  portrait  j de  faire  détacher  la  tete  sur  un 
hleu  de  ciel  pur;  l’eflet  en  est  dur^  et  d’ailicnus  le  hlcu 
céleste , étant  la  plus  pure  et  la  plus  fraîche  des  couleurs , 
détruit  la  fraîcheur  des  chairs,  en  sorte  cpi’il  est  bien  j)eu 
de  carnations,  si  éclatantes  qu’on  les  suppose,  qui  ne 
perdent  pas  à être  appuyées  sur  ce  hleu.  L’on  peut  nean- 
nioins  faire  apercevoir  cpielques  petites  parties  de  hleu 
pur  dans  un  fond,  pourvu  qu’on  ait  l’attention  de  les 
éloigner  de  la  tête  : le  reste  du  fond  se  compose  de 
nuages  plus  ou  moins  vagues,  et  de  teintes  variées,  qui, 
par  leur  contraste  harmonieux,  aident  souvent  à faire 
valoir  la  tête.  Tantôt  c’est  un  ciel  orageux  qui  porte  avec 
soi  des  teintes  sévères  et  chaudes  ; d’autres  fois  c’est  un 
ciel  grisâtre  doux , où  l’on  ne  voit  qu’un  vague  aérien , 
sans  qu’aucune  forme  de  nuage  soit  bien  indiquée.  Ces 
derniers  sont  les  plus  doux  à l’œil,  mais  ils  produisent 
un  effet  moins  piquant  que  les  ciels  très-variés  et  riches 
de  tons.  Ceux-ci  ne  sont  pas  aisés  à faire  sans  nuire  à la 
tête  ; il  faut  de  l’habileté  et  une  grande  connaissance  des 
effets  et  de  leurs  contrastes , pour  savoir  les  adapter  aux 
genres  de  carnations  et  de  vêtemens  où  ils  produisent  un 
bon  effet.  Une  carnation  pâle,  des  habillemens  noirs,  et 
quelques  parties  de  linges  blancs,  ont  besoin  ordinaire- 
ment , pour  n’être  pas  trop  monotones , d’un  fond  riche 
de  couleurs  ; et , au  contraire , un  tableau  où  il  y a plu- 
sieurs couleurs  vives  et  brillantes , exige  en  général  une 
couleur  de  fond  sourde  et  tranquille  pour  reposer  la  vue. 

Les  teintes  claires  et  tendres  en  fait  d’habillemeus , ainsi 
que  les  chevelures  blondes , exigent  un  fond  passablement 
obscur  pour  les  faire  ressortir.  Evitez  cependant  ces  fonds 
tellement  bruns  et  obscurs,  que  les  cheveux  les  plus  bruns, 


^298  DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

et  les  vêtemens  noirs  mémcj  se  confondent  avec  eux. 
Nous  voyons  souvent  cet  effet  dans  les  anciens  maîtres  ; 
mais  je  présume  que  la  couleur  de  leurs  fonds,  dans  ces 
cas-là,  a poussé  au  noir,  comme  il  est  arrivé  si  fréquem- 
ment. 

Toutes  les  couleurs  très -brunes  ou  noires  tendent  à 
s’obscurcir  encore  avec  le  temps , et  la  terre  de  Cassel 
plus  que  les  autres.  Je  suppose  donc  que  ces  fonds,  et 
tant  d’autres  parties  qui  sont  devenues  si  noires,  n’ont 
pas  été  peintes  comme  nous  les  voyons  maintenant  ; mais 
que  les  peintres  ont  fait  trop  d’usage  de  noirs  et  de  bruns , 
qui  se  foncent  toujours  beaucoup,  comme  le  noir  d’os  ou 
d’ivoire,  la  terre  de  Cologne  et  celle  de  Cassel,  la  terre 
d’ombre  surtout,  et  l’asphalte.  Il  y a aussi  des  bruns, 
qu’on  appelle  des  ocres  naturelles , qui  poussent  beau- 
coup au  noir. 

Puisque  tous  les  noirs  ont  une  tendance  à devenir  plus 
intenses , il  faut  en  mettre  fort  peu  quand  on  les  mélange 
pour  des  gris  de  linge,  des  ciels,  des  fonds,  etc.,  et  faire 
tous  ces  gris  un  peu  plus  clairs  qu’on  ne  les  ferait  sans 
cela  : il  en  est  de  même  pour  les  parties  éclairées  des 
étoffes  noires.  Si  les  peintres  eussent  fait  cette  observa- 
tion, nous  ne  verrions  pas  tant  de  chefs-d’œuvre  qui 
n’ont  pour  toute  draperie  qu’une  grande  plaque  presque 
également  noire  partout. 

Bien  des  gens  croient  qu’un  fond  de  portrait,  par 
exemple,  est  la  partie  du  tableau  la  plus  indifférente, 
et  qu’il  importe  fort  peu  qu’il  soit  plus  ou  moins  clair 
ou  obscur,  ou  de  quelque  teinte  uniforme  que  ce  soit, 
pourvu  qu’il  couvre  la  toile  ; c’est  une  grande  erreur  : 
tel  fond  fait  ress  ortir  une  tête , tel  autre  la  détruit  com- 


dix-neuvième  leçon. 


^99 

plétement  ^ . Calculez  donc  soigneusement  la  force  ou  la 
légèreté  que  doit  avoir  votre  fond  pour  faire  valoir  la 
tête  5 ou  même  une  figure  tout  entièrCj  eu  égard  au  genre 
de  teint  de  la  personne  ^ à la  couleur  de  ses  cheveux  et 
à celle  de  ses  vétemens,  et  en  outre  aux  différentes  masses 
d’ombres  et  de  jours  qui  caractérisent  l’effet  du  clair-obscur 
que  vous  avez  choisi.  Ce  n’est  pas  tout  : voyez  de  quel 
ton  principal  doit  être  votre  fond , quelles  variétés  de 
teintes  vous  devez  y faire  entrer  pour  le  faire  Juir  et  lui 
ôter  une  ennuyeuse  monotonie  ^ • voyez  encore  si  de  cer- 
taines ombres  plus  ou  moins  fortes  et  arbitraires  dans  le 
fond,  ne  vous  seraient  pas  d’un  grand  secours  pour  ap- 
puyer solidement  quelques  parties  de  votre  figure  qui 
sont  dans  la  lumière;  essayez,  tâtonnez.  Ici  vous  risquez 
peu  en  tourmentant  la  couleur;  un  peu  plus  ou  moins 
de  pureté  dans  les  teintes  d’un  fond  ne  tire  pas  à consé- 
quence : l’essentiel  est  qu’il  fasse  ressortir  le  sujet,  qu’il 
s’en  détache  bien , qu’il  y ait  de  l’espace  derrière , et  sur- 
tout qu’il  n’ait  pas  l’apparence  d’être  collé  sur  le  fond, 
comme  une  découpure  sur  un  écran.  Consultez  de  bons 
tableaux , si  vous  le  pouvez , ou  au  moins  de  belles  gra- 
vures ; réfléchissez  beaucoup  sur  les  effets,  et  tâchez  de 
découvrir  le  pourquoi  et  le  motif  de  chaque  chose  ; car 
rien  n’a  été  fait  au  hasard.  Apportez  la  même  attention 


I Voyez  ce  qui  a déjà  été  dit  sur  les  fonds , page  a64  et  suivantes , 
leçon  i8.* 

a On  dit  faire  fuîr^  pour  exprimer  qu’il  faut  que  tel  ou  tel  objet 
paraisse  derrière  un  autre , et  plus  ou  moins  dans  l’éloignement.  On  dit 
I un  ton  fuyant,  ou  qui  fuit  bien,  elc. ; c’est-à-dire,  un  ton  qui  accuse 
' l’espace  qu’il  y a entre  les  objets  les  plus  proches  du  spectateur  et  ceux 
, qui  en  sont  plus  ou  moins  éloignés. 


500  DIX-NEUVIÈME  LEÇONr 

dans  le  choix  des  couleurs  de  vêtemens  : elles  doivent 
être  favorables  aux  carnations  plus  ou  moins  vives  du 
modèle  ^ , et  en  même  temps  ne  pas  choquer  les  conve- 
nances d’âge , d’état  ou  de  situation  morale. 

Le  goût  doit  vous  décider  sur  cela , et  non  les  fan- 
taisies de  la  personne  qui  se  fait  peindre  ; car,  malgré 
que  les  femmes  en  général  entendent  bien  leurs  intérêts 
pour  ce  qui  concerne  la  toilette , elles  se  font  néanmoins 
fort  souvent  illusion.  Une  personne  à peau  brune  et  ba- 
sanée aura  vu  qu’une  étoffe  de  couleur  bleue  ou  hlas 
tendre  relevait  merveilleusement  les  charmes  et  la  belle 
carnation  d’une  blonde , elle  choisira  pour  elle-même  une 
parure  semblable  j qui  la  fera  paraître  encore  plus  bise 
et  plus  jaune  qu  auparavant. 

Le  jaune  doré  et  le  rouge  ne  sont  pas  très-avantageux 
aux  blondes  ; le  noir  et  le  violet  leur  siéent  bien , ainsi 
que  le  vert  foncé  : le  rose  même  ne  leur  est  pas  défavo- 
rable, si  elles  ne  sont  pas  trop  pâles;  mais  il  habille 
encore  mieux  les  brunes,  quand  elles  sont  grasses  et 
fraîches.  Le  blanc  va  à toutes  les  carnations  ; mais  le 
grand  blanc,  comme  du  basin,  ne  convient  pas  aux  per- 
sonnes trop  bises  : il  leur  faut  des  étoffes  légères,  trans- 
parentes, et  d’un  blanc  moins  éclatant,  comme  le  crêpe, 
les  gazes  et  les  mousselines. 

Les  personnes  qui  ont  une  teinte  de  peau  grisâtre, 
terreuse  et  égale  partout,  ne  doivent  point  s’habiller  de 
couleurs  rompues  rpour  donner  à leur  figure  un  air  de 
propreté,  il  faut  des  couleurs  obscures,  mais  franches, 

I Voyez  les  bons  auteurs  qui  ont  traité  cette  partie,  et  particulière- 
ment le  peintre  Lairesse.  Vous  en  trouverez,  à la  fin  du  volume,  une  liste 
que  je  conseille  de  lire. 


DIX-NEUVIEME  LEÇON.  5oi 

comme  J par  exemple , du  noir,  mêlé  de  quelques  parties 
blanches,  du  beau  brun  puce  ou  couleur  d’œillet,  du 
bleu-violet  foncé , etc.  *,  mais  rien  de  fauve , de  grisâtre , 
et  encore  moins  des  couleurs  vives,  tendres  ou  éclatantes, 
à l’exception  peut-être  du  cramoisi  foncé , qui  relève  un 
peu  la  monotonie  de  leur  peau.  En  général,  toutes  ces 
couleurs  doivent  être  entremêlées  de  linges  blancs.  ^ 

En  voilà  assez  pour  donner  un  aperçu  général  des  cou- 
leurs qui  s’accordent  le  mieux  avec  les  diverses  carnations  : 
dans  l’exécution , on  pourra  étendre  et  varier  l’application 
de  mes  préceptes.  Je  vais  maintenant  essayer  de  donner 
aux  commençans  quelques  directions  pour  employer  con- 
venablement la  seconde  palette,  avec  laquelle  on  doit 
achever  les  chairs  sur  une  ébauche  bien  sèche. 

Quelques  Directions  générales  pour  repeindre  les 
chairs^  et  plus  particulièrement  pour  achever 
une  tète. 

L’on  suivra,  en  général,  les  directions  que  j’ai  don- 
nées dans  la  partie  de  cet  ouvrage  qui  traite  de  l’ébauche. 
J’engage  donc  à relire,  d’abord  la  leçon  17.^,  depuis  la 
page  207  jusqu’à  la  fin,  et  la  leçon  i8.®,  depuis  le  der- 
nier paragraphe  de  la  page  2 38  jusqu’à  la  fin  de  cette 
même  leçon  : les  enseignemens  qu’elles  contiennent  s’ap- 
pliquent également  à toutes  les  périodes  d’un  ouvrage  de 
peinture , soit  qu’on  le  commence  ou  qu’on  l’achève. 

I Dans  les  avis  que  je  donne  ici  pour  habiller  les  personnes  selon  la 
nature  de  leurs  carnations , on  sent  bien  que  j’ai  voulu  parler  essentielle- 
ment des  portraits  de  ressemblance  ; quant  à ce  qui  concerne  les  compo- 
sitions d’invention , Lairesse  et  d’autres  auteurs  seront  de  meilleurs  guides , 
et  j’y  renvoie  mes  lecteurs. 


5o2  dix-neuvième  leçon. 

Après  avoir  ratissé  et  lavé  votre  ébauche  comme  on 
Fa  indiqué  page  271  et  suivantes  j vous  commencerez  à 
repeindre  vos  chairs  5 en  partant  du  front , comme  à l’é- 
bauche, et  en  attaquant  de  suite  la  plus  belle  lumière , en 
vous  réservant  toutefois  la  faculté  d’y  ajouter  après  coup 
des  piquans  de  lumière  par  quelques  touches  encore  plus 
brillantes.  Vous  amalgamerez  de  suite  les  teintes  graduées  5 
en  opérant  précisément  commé  à l’ébauche , mais  en  re- 
doublant d’attention  pour  obtenir  la  justesse  du  ton  ; car 
ici  vous  devez  employer  toutes  vos  ressources , et  ne  plus 
rien  laisser  à désirer  j si  cela  vous  est  possible.  Peignez  en 
même  temps  une  partie  de  la  racine  des  cheveux , ainsi 
que  tous  les  objets  qui  sont  sur  les  confins  des  chairs,  afin 
de  les  fondre  moelleusement  l’un  avec  l’autre  sans  dureté  ; 
mais  ne  travaillez  point  encore  aux  grandes  ombres , comme 
vous  l’aviez  fait  à l’ébauche  : cela  serait  inutile,  puisque 
vous  n’aviez  frotté  cette  première  préparation  que  pour 
déterminer  de  gros  en  gros  l’effet  et  le  relief  général  du 
sujet. 

Quand  vos  masses  de  lumière  seront  bien  établies,  ainsi 
que  leurs  dégradations  en  couleurs  pures  et  locales , passez 
de  là  aux  teintes  voisines,  qui  sont  déjà  des  demi-teintes 
plus  ou  moins  rompues  en  divers  tons,  tant  roussâtres 
que  bleuâtres , violâtres , verdâtres , etc. , en  comparant , 
avec  la  plus  scrupuleuse  attention,  la  valeur  de  cés  der- 
nières relativement  aux  grandes  lumières  et  à la  masse 
générale  du  ton  de  chair  local  ' . Avancez  ainsi  de  proche 

I Un  ton  local  quelconque,  soit  de  la  chair,  soit  de  tout  autre  objet, 
est,  à proprement  parler,  la  couleur  générale  que  la  nature  ou  l’art  a 
donnée  à cet  objet,  abstraction  faite  des  ombres,  des  demi-teintes  rom- 
pues , et  même  des  lumières  les  plus  reluisantes , comme  serait  un  échan- 


3o5 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

en  proche  jusqu’aux  plus  fortes  demi-teintes , et  enfin  aux 
ombres  et  aux  reflets.  Mais  avant  que  d’en  venir  aux  om- 
bres J nous  verrons  plus  bas  quelles  sont  les  précautions 
et  les  préparations  qu’exigent  souvent  ces  parties-là. 

Je  recommande  plus  particulièrement  encore  qu’à  l’é- 
bauche J de  ne  point  traîner  et  mélanger  les  couleurs  en- 
semble, mais  de  les  poser  franchement  et  purement  les 
unes  à côté  des  autres , comme  une  espèce  de  mosaïque  ; 
condition  importante  pour  éviter  la  confusion  du  travail, 
et  pour  que  la  peinture  ne  change  pas  en  séchant.  On 
évitera  d’empâter  d’abord  trop  lourdement  ; on  ne  mettra 
qu’une  médiocre  épaisseur  de  couleur,  afin  de  se  réserver 
la  possibilité  de  corriger  les  tons  dont  on  serait  mécon- 
tent sans  faire  de  trop  grandes  épaisseurs,  dont  l’effet 
serait  de  rendre  le  travail  pénible,  la  brosse  ingouver- 
nable et  la  peinture  inégale.  Un  exemple  éclaircira  le  pré- 
cepte. Supposons  que,  par  mégarde,  vous  ayez  repeint 
la  couleur  locale  du  front  ou  trop  rouge,  ou  trop  jaune, 
ou  trop  blanche,  ou  trop  rousse,  etc.  : qu’en  résulterait- 
il,  si  vous  le  laissiez  exister  avec  l’un  ou  l’autre  de  ces 
défauts?  De  deux  choses  l’une  : où  vous  continueriez  à 
accorder  le  reste  de  vos  chairs  sur  cette  fausse  nuance  de 
ton , ou  bien  , en  cherchant  à vous  en  corriger , vous 
n’auriez  plus  d’harmonie  dans  l’ensemble;  la  couleur  du 
front  n’appartiendrait  pas  à la  teinte  du  reste  de  la  tète. 
Ainsi , de  toutes  les  façons  votre  peinture  serait  vicieuse. 
Dans  le  premier  cas  , toute  la  teinte  générale  serait 


îtillon  de  drap  appliqué  et  collé  sur  un  carton , sans  qu’il  fasse  aucun  pli  ; 
I c’est-à-dire , sans  qu’on  y découvre  ni  ombres  ni  luisans,  mais  seulement 
jime  teinte  uniforme  partout. 


5o4  DÎX-NEÜVIÈME  LEÇON. 

fausse  ; et  dans  le  second  cas  ^ vos  cliairs  seraient  peintes 
de  pièces  de  rapport  j et  ces  diverses  parties  n’auraient 
point  d’analogie. 

Il  est  donc  important  de  bien  débuter,  et  de  corriger 
son  ton  de  couleur  dès  les  premiers  coups  de  pinceau, 
afin  d’avoir  ce  premier  ton  pour  guide  de  tout  le  reste. 
Il  faut  en  même  temps  non-seulement  accuser  les  tons 
justes,  mais  accuser  aussi,  avec  la  plus  grande  fidélité, 
toutes  les  formes  du  modelé^  comme  on  le  ferait  dans 
un  simple  dessin  ; en  un  mot , il  faut  mener  de  front  la 
couleur,  la  forme  et  l’effet  général,  qui  donne  le  relief, 
ce  qui  sous-entend  aussi  l’expression  de  la  tête  et  la  res- 
semblance parfaite. 

C’est  par  une  attention  soutenue  à comparer  sans  re- 
lâche la  valeur  des  demi-teintes , par  rapport  aux  clairs , 
et  la  valeur  des  ombres,  par  rapport  aux  demi-teintes, 
que  vous  parviendrez  à arrondir  et  à modeler  fidèlement 
votre  ouvrage.  ^ 

Vous  placerez  toutes  vos  teintes  les  unes  à côté  des 
autres , à mesure  que  vous  découvrirez  quelque  différence 
dans  le  ton  ou  dans  l’effet  du  modelé ^ et  vous  le  ferez 
sans  les  brouiller  ensemble , mais  en  graduant  si  bien  vos 
tons , qu’il  ne  vous  reste  que  peu  de  chose  à faire  pour 
les  fondre  complètement  quand  vous  en  serez  là,  comme 


1 Je  préviens  l’élève  que , s’il  n’a  pas  la  pre'caution  de  tenir  les  demi- 
teintes  , et  en  général  toutes  les  teintes  rompues , et  même  les  fortes  om- 
bres, un  peu  plus  claires  qu’il  ne  les  voit  dans  l’original,  il  sera  désa- 
gréablement surpris,  quand  son  ouvrage  sera  achevé  et  que  le  tableau 
sera  sec , de  voir  que  toutes  ces  parties  ont  poussé  au  noir , c’est-à-dire 
qu’elles  sont  plus  obscures  qu’il  n’avait  compté  les  faire.  Il  acquerra  bientôt 
de  l’expérience  sur  ce  point. 


DIX-NEUVIËME  LEÇON,  5o5 

on  l’a  déjà  dit  pour  l’ébauche.  ^ (Voyez  la  leçon  iB.*, 
depuis  la  page  2 3 8 jusqu’à  la  fin  ; vous  y trouverez  plus 
en  détail  tout  ce  que  j’abrège  ici.) 

Mais,  direz -vous  peut-être,  si  une  seconde  reprise 
est  si  semblable  pour  le  travail  à tout  ce  qu’il  faut  faire 
pour  fébauclie , à quoi  bon  repeindre  un  tableau  à deux 
et  même  trois  fois  et  plus,  et  pourquoi  ne  pas  terminer 
son  ouvrage  dès  l’ébauclie?  Je  réponds  à cela  que,  quoi- 
que bien  des  artistes  aient  parfois  terminé  des  tableaux 
dès  l’ébauche , et  qu’il  arrive  assez  souvent  qu’on  le  fasse 
encore,  je  ne  saurais  le  conseiller  aux  élèves.  Pour  pein- 
dre et  achever  du  premier  coup  un  ouvrage  quelconque, 
et  plus  particulièrement  de  belles  chairs , il  faut  un  talent 
consommé  ; et  encore  l’expérience  prouve  que  ces  sortes 
de  peintures  ne  se  soutiennent  pas,  et  qu’au  bout  d’un 
certain  temps  les  couleurs  changent  ; et  bien  que  l'artiste 
qui  en  est  l’auteur  les  ait  maniées  avec  cette  franchise 
et  cette  assurance  qui  contribuent  si  fort  à conserver  les 
tons  justes  et  tels  qu’on  les  a posés,  il  n’est  pas  moins 

I Je  conseille  fort  aux  élèves  de  s’habituer  de  bonne  heure  à dessiner 
sur  un  chevalet,  lors  même  qu’ils  n’auraient  jamais  l’intention  d’entre- 
prendre la  peinture.  Voici  les  avantages  qu’ils  y trouveront  : 

1.®  De  voir  leur  ouvrage  en  entier  et  d’un  seul  coup  d’oeil,  et  par  con- 
séquent d’en  mieux  juger , puisqu’ils  le  voient  dans  la  même  situation  oii 
on  le  jugera  quand  il  sera  encadre  et  suspendu  contre  le  mur,  ce  qui  leur 
évitera  de  faire  de  certaines  parties  trop  longues,  comme  ceb  arrive  sou- 
vent quand  on  dessine  sur  une  table  ou  sur  les  genoux  ; 

a.®  De  ne  point  frotter  et  salir  leur  dessin , comme  on  le  fait  quand  on 
appuie  les  bras  dessus , même  à travers  le  sous-main  ; 

3. ®  De  se  rendre  la  main  adroite  et  légère,  et  d’être  tout  habitué  d’avance 
h se  servir  de  l’appui-main  et  du  chevalet , etc.  ; 

4. ®  D’être  dans  une  situation  de  corps  infiniment  plus  saine  pour  k 
santé,  que  celle  qu’on  a quand  oji  a le  corps  courbé  sur  l’ouvrage. 

20 


3o6  ' DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

vrai  que  la  pâte  ne  pouvant  pas  être  assez  nourrie,  par- 
ticulièrement dans  les  grandes  masses  de  lumière,  elles 
perdent  de  leur  éclat  en  acquérant  une  sorte  de  trans- 
parence avec  le  temps , ce  qui  nuit  au  relief  et  à l’effet 
général.  En  second  lieu , l’on  se  prive  de  la  ressource 
de  ces  belles  et  mystérieuses  teintes , couchées  en  demi- 
transparence  sur  celles  de  l’ébauche,  qu’on  doit  supposer 
très-sèches  et  ne  pouvoir  plus  se  mêler  avec  celles  dont 
on  les  couvre  à la  seconde  reprise  du  tableau.  Cet  avan- 
tage est  inappréciable.  Tous  les  grands  maîtres  en  ont 
habilement  profité,  en  faisant  servir  une  partie  des  des- 
sous pour  produire  des  tons  et  des  effets  admirables,  en 
ne  les  recouvrant  que  très-légèrement  dans  de  certaines 
places  ; en  sorte  que  la  légère  teinte  posée  sur  la  première 
étant  plus  ou  moins  diaphane , les  tons  qui  en  résultent 
ont  une  finesse  qui  ne  peut  être  obtenue  par  aucun  autre 
moyen. 

Pour  faire  mieux  comprendre  ce  que  je  viens  de  dire, 
donnons  un  exemple. 

Une  teinte  préparée  à l’ébauche  d’un  ton  vineux  peut 
devenir  bleuâtre,  en  la  recouvrant  légèrement,  à la  se- 
conde reprise,  d’une  couleur  de  chair  locale  où  il  n’entre 
point  ou  presque  point  de  bleu  : c’est  ainsi  que  les  habiles 
peintres  ont  fait  apercevoir  ces  veines  et  ces  tons  bleuâ- 
tres qu’on  voit  si  souvent  à travers  des  peaux  minces  et 
délicates.  Remarquez  bien  qu’en  ceci  le  peintre  opère 
comme  le  fait  la  nature , et  qu’il  semble  avoir  deviné  son 
secret  5 car  le  sang  qui  circule  dans  nos  veines , quoique 
de  couleur  rouge , nous  paraît  bleu , vu  à travers  la  lé- 
gère transparence  du  tissu  cellulaire,  qui  est  de  couleur 
de  chair  plus  ou  moins  blanchâtre.  Plus  ce  tissu  de  la 


DÏX-NEUVIÈME  LEÇON.  Soy 

peau  est  blanc  j et  plus  les  veines  nous  paraissent  d’un 
beau  bleu. 

Il  en  est  à quelque  égard  de  meme  de  plusieurs  des 
demi-teintes  fuyantes , quelles  soient  plus  ou  moins  bleuâ- 
tres, verdâtres  ou  violâtre-clairj  etc.:  on  peut  les  obtenir 
de  la  même  manière  sans  prendre  sur  la  palette  le  ton 
même  dont  elles  nous  apparaissent  sur  la  nature;  et  quand 
on  est  bien  formé  et  expérimenté  à cette  méthode  mys- 
térieuse d’obtenir  ces  tons  fuyans  5 l’on  approche  beaucoup 
plus  de  l’imitation  exacte  du  coloris  naturel  ; en  sorte 
que  tel  qui  voudrait  copier  un  tableau  fait  sur  ce  prin- 
cipe j se  tourmenterait  en  vain^  sans  pouvoir  parvenir 
d’une  autre  manière  à rendre  l’extrême  transparence  et 
finesse  de  ton. 

Pour  adopter  cette  manière  de  faire , on  sent  qu’il  faut 
préparer  l’ébauche  en  conséquence,  et  n’y  faire  entrer  que 
très -peu  ou  point  de  teintes  bleuâtres,  en  se  réservant 
ensuite  de  les  établir  par  le  moyen  que  je  viens  d’expli- 
quer. En  ce  cas , tous  les  tons  qui  doivent  devenir  bleuâ- 
tres, verdâtres  ou  violâtres  et  grisâtres,  doivent  être  ébau- 
chés d’une  couleur  Me  de  vin  plus  ou  moins  prononcée , 
suivant  le  degré  de  transparence  de  la  peau  ; mais  il  est 
nécessaire  aussi  de  leur  donner  un  peu  plus  de  valeur, 
c’est-à-dire  de  force,  que  si  on  leur  donnait  de  prime 
abord  le  ton  bleuâtre  à peu  près  juste,  parce  que  les 
teintes  blanchâtres  que  l’on  établit  par-dessus  en  demi- 
transparence  et  avec  peu  d’empâtement,  leur  enlèveront 
l’excès  de  force  qu’on  leur  a donné  à fébauclie. 

Quels  sont  maintenant  les  tons  plus  ou  moins  rompus 
que  l’artiste  doit  prendre  pour  que,  coucliés  dune  ma- 
nière légère  et  diaphane  sur  ces  préparations  vineuses, 


3o8 


DIX-NEÜVIÈME  LEÇONr 

elles  varient  de  ton  et  qu’elles  ne  soient  pas  toutes  éga- 
lement gris-bleuâtres  ? Si  la  demi-teinte , dans  la  nature , 
paraît  verdâtre , on  mêlera  dans  la  teinte  blanchâtre  un 
peu  de  vert  plus  ou  moins  bleuâtre  ou  jaunâtre  j selon 
le  besoin  *,  si  la  demi-teinte  est  très-bleuâtre , on  mêlera 
dans  la  teinte  blanchâtre  un  peu  de  bleu,  mais  très-peu; 
si  elle  est  violâtre-lilas  tendre  ^ un  peu  de  rose  et  un  atome 
de  bleu  ; si  elle  est  roussâtre  j fort  peu  de  bleu  et  plus  de 
jaune  ; si  elle  est  simplement  grisâtre  j la  teinte  que  vous 
prendrez  pour  couvrir  la  préparation  vineuse  devra  être 
composée  d’un  mélange  de  jaune,  d’ocre  rouge  et  d’ou- 
tremer, mêlés  par  parties  égales.  Ces  couleurs  produiront 
une  espèce  de  gris,  lequel,  ajouté  à une  quantité  plus  ou 
moins  volumineuse  de  la  teinte  couleur  de  chair  locale  et 
blanchâtre  dont  j’ai  parlé,  donnera  le  ton  désiré. 

, Il  faut  sans  doute  un  peu  chercher  et  tâtonner  sur  la 
toile,  par  de  petits  échantillons  de  toutes  les  teintes  que 
je  viens  d’indiquer,  pour  obtenir  le  ton  juste  dont  on  a 
besoin,  et  où  l’on  doit  arriver  au  fur  et  à mesure  qu’on 
change  de  place,  et  que  par  conséquent  l’eifet  varie,  ainsi 
que  le  ton  de  couleur.  Au  reste,  vous  trouverez  sur  votre 
palette  ces  tons  à peu  près  tout  faits  ; ils  seront  même 
déjà  mélangés  avec  plus  ou  moins  de  blanc,  suivant  que 
vous  les  puiserez  dans  la  seconde  ou  la  troisième  place 
de  chaque  rangée  ; et  comme  vous  savez  maintenant  de 
quoi  sont  composés  tous  les  différons  tons  de  votre  pa- 
lette, loin  de  travailler  au  hasard,  vous  serez  assuré  que 
vous  ne  prenez  bien  que  ce  que  vous  devez  prendre  pour 
couvrir  telles  ou  telles  de  ces  préparations  vineuses.  C’est 
ainsi  que  les  Titien,  les  Vandick  et  les  plus  célèbres  co- 
loristes ont  opéré  : la  mêine  méthode  a été  suivie  par  les 


niX-]SEUVIÈME  LEÇON,  5q(J 

Vandcrhelst,  les  Raveristeiiij  etc.  ; plusieurs  de  nos  meil- 
leurs peintres  et  coloristes  modernes  emploient  aussi  cette 
excellente  pratique.  Ce  que  nous  venons  de  dire  relative- 
ment aux  veines  et  aux  demi-teintes  plus  ou  moins  fortes , 
s’applique  plus  particulièrement  aux  ombres  proprement 
dites  J mais  beaucoup  moins  aux  reflets.  Dans  les  omljres, 
il  ne  faut  plus  y faire  entrer  de  blanc;  il  faut  toujours^ 
au  contraire,  que  la  teinte  dont  vous  couvrez  la  prépa- 
ration de  l’ébaucbe  soit  plus  ou  moins  obscure  qu’elle  : 
c’est  le  moyen  de  donner  de  la  profondeur  au  ton  de 
l’ombre,  et  de  ne  point  tomber  dans  les  teintes  Jarineuses.^ 
Pour  cette  raison , l’on  doit  ébaucher  les  ombres  non-seu- 
lement avec  peu  d’épaisseur  de  couleur,  mais  surtout  d’un 
ton  moins  noir , moins  brun  ou  moins  grisâtre  qu’on  ne 
les  voit  ; il  faut  en  même  temps  les  tenir  d’une  teinte  plus 
chaude,  c’est-à-dire  plus  dorée  quelles  ne  le  sont  dans 
la  nature  ou  dans  le  tableau  qu'on  copie  : par  là  on  se 
ménage  la  faculté  de  revenir  par-dessus  avec  des  teintes 
rompues  un  peu  plus  obscures , comme  avec  des  verdâtres , 
des  grisâtres,  etc.,  qu’on  modifie  à volonté,  jusqu’à  ce 
qu’on  obtienne  le  ton  juste,  et  toujours  en  n’employant 
que  peu  de  couleur,  et  en  demi  - transparence , afin  de 
laisser  transpercer  un  peu  le  ton  chaud  du  dessous. 

Quant  à ce  qui  concerne  les  reflets,  vous  les  empâterez 
plus  que  les  ombres,  mais  moins  que  les  lumières , et  vous 


I On  nomme  teintes  farineuses , celles  qui  ont  été  faîtes  avec  des  cou- 
leurs plus  blanches  ou  plus  claires  que  celles  de  l’ébauche.  Ainsi , quand 
dans  le  cœur  d’une  forte  colonne  d’ombre  on  revient  dessus  par  une  teinte 
où  il  entre  du  blanc,  du  iaune  de  Naples,  ou  quelque  autre  couleur  trés- 
opaque,  cela  produit  une  apparence  semblable  h un  marbre  ou  h un  meuble* 
d’acajou  sur  lequel  il  y aurait  une  couche  de  poussière  ou  de  farine. 


Si  O DIX-NEÜVîÈME  LEÇON, 

ne  les  peindrez  que  le  moins  possible  avec  des  teintes  où 
il  entre  du  blanc.  Cela  ne  vous  sera  pas  difficile , si  clairs 
qu’ils  puissent  vous  paraître  ^ en  substituant  au  blanc  le 
jaune  de  Naples  j qui  couvre  fort  bien^  sauf  à ne  faire 
entrer  dans  les  mélanges  préparés  pour  ces  reflets  que 
peu  ou  point  d’ocre  jaune  ^ si  vous  craignez  que  la  teinte 
en  devienne  trop  jaunâtre. 

Le  jaune  de  Naples  ne  doit  jamais  être  employé  dans 
les  lumières  des  chairs  j parce  qu’il  change  et  verdit  beau- 
coup lorsqu’il  est  mélangé  avec  les  cinabres  ou  les  blancs  5 
mais  pour  les  reflets  il  est  excellent  ^ attendu  qu’on  ne  le 
mêle  qu’avec  les  ocres  rouges  ou  jaunes.  Le  jaune  de 
Naples  est  assez  opaque  et  lumineux  par  lui-même  pour 
tenir  lieu  de  blanc , il  n’est  point  altéré  par  le  mélange  de 
ces  deux  couleurs , non  plus  que  par  les  laques  j les  bleus 
d’outremer  J ni  même  les  noirs-bleuâtres  ; et,  d’ailleurs  ^ 
s’il  verdissait  un  peu  dans  les  reflets  5 il  n’y  produirait 
pas  5 à beaucoup  près^  un  aussi  mauvais  effet  que  dans 
les  belles  lumières  des  chairs. 

Quand  aucune  des  teintes  de  votré  palette  ne  répond 
exactement  au  ton  que  vous  cherchez  (ce  qui  arrive  sou- 
vent) ^ vous  devez  néanmoins  5 comme  je  l’ai  déjà  dit^ 
puiser  avec  «votre  brosse  un  peu  de  la  teinte  qui  en  ap- 
proche le  plus^  et  en  déposer  un  échantillon  sur  une 
place  propre  de  votre  palette  : après  vous  être  bien 
assuré  de  la  nature  de  la  couleur  qui  manque  à votre 
mélange  J vous  l’ajoutez  à votre  échantillon  5 et  le  mêlez 
avec  le  bout  de  la  brosse.  Si  après  ce  premier  amalgame 
il  vous  parait  qu’il  n’y  en  a pas  assez  encore  ou  qu’il 
y en  a tropj  dans  le  premier  cas^  vous  reprenez  de  la 
teinte  que  vous  avez  déjà  puisée  ^ pour  l’incorporer  dans 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  3 l 1 

1 échantillon  ; et'  dans  le  second  cas , pour  remédier 
à ce  que  vous  en  avez  mis  de  trop,  vous  reprenez  une 
petite  partie  du  mélange  où  vous  aviez  puisé  en  premier 
lieu,  et  ainsi  de  suite,  jusqu’à  ce  que  vous  arriviez  au 
ton  juste. 

Si  vous  n’arrivez  pas  au  ton  par  l’amalgame  d’une  seule 
couleur,  vous  puisez  dans  une  autre  teinte  ce  qui  vous 
paraît  convenir,  et  enfin  vous  y mêlez  d’une  troisième, 
d’une  quatrième  teinte  s’il  le  faut,  jusqu’à  ce  que  vous 
soyez  satisfait.  Cela  se  fait  très-promptement,  du  moins 
quand  on  a acquis  un  peu  d’habitude  : le  peintre  parvient 
à accorder  un  ton  de  couleur  et  à le  mettre  en  conson- 
nance  avec  un  autre  qui  lui  sert  d’objet  de  comparaison, 
aussi  promptement  qu’un  musicien  accorde  son  instru- 
ment avec  celui  d’un  autre  musicien,  et  plus  prompte- 
ment encore , s’il  est  bien  organisé  pour  cela  ; mais  cette 
facilité  ne  s’acquiert  qu’avec  le  temps  et  l’étude. 

Comme  le  mélange  des  couleurs  est  ce  qui  embarrasse 
le  plus  les  commençans , je  pense  qu’ils  ne  me  sauront 
pas  mauvais  gré  d’appuyer  d’un  exemple  le  principe 
général  que  je  viens  de  donner. 

Disons  d’abord,  et  je  ne  crains  pas  de  le  répéter,  que 
tous  les  mélanges  imaginables , ainsi  que  toutes  les  diffé- 
rentes teintes  des  objets  de  la  nature,  ne  se  composent 
réellement  que  de  trois  couleurs  primitives,  qui  sont  le 
rouge,  le  bleu  et  le  jaune,  auxquelles  le  peintre  doit 
ajouter  le  blanc  pur  et  le  noir  pur.  Le  blanc  sert  à imiter 
la  lumière,  et  le  noir  à imiter  les  ténèbres.  Voilà  donc 
cinq  couleurs  qui  font  la  base  de  la  palette.  Je  ne  parle 
ni  du  vert,  ni  de  l’orangé,  ni  du  violet,  parce  que  ces 
trois  couleurs  peuvent  se  composer  avec  les  trois  pre- 


5î2  dix-neuvième  leçon. 

mières.  Le  vert  se  compose  du  hleu  et  du  jaune  ;YoTmgé^ 
du  rouge  et  du  jaune  ; et  le  violet , du  rouge  et  du  hleu. 
Mais  comme  nous  avons  dans  la  nature  plusieurs  teintes 
de  rouge  J de  bleu  et  de  jaune,  les  unes  plus  vives,  les 
autres  moins , les  unes  plus  claires  et  d’autres  plus  obs- 
cures ou  plus  foncées , il  a fallu  que  la  chimie  vînt  au 
secours  de  l’art,  en  créant  ces  teintes  diverses.  Si,  par 
exemple,  elle  ne  nous  fournissait  pas  de  rouge-cramoisi, 
le  peintre  ne  pourrait  pas  en  composer.  Le  rouge  de 
cinabre  ou  de  vermillon , ni  les  rouges  tirés  de  l’oxide 
de  fer,  comme  les  ocres,  ne  pourraient  nous  fournir 
cette  belle  couleur  de  pourpre.  En  vain  mêlerait-on  un 
peu  de  bleu  parmi  l’un  de  ces  rouges  pour  lui  donner 
cette  apparence  demi-violàtre  vif  du  cramoisi  *,  nous  n’y 
parviendrions  pas  *,  on  ne  ferait  que  salir  le  rouge.  Il  en 
est  de  même  du  bleu  : nous  ne  pourrions  également  pas 
avec  du  bleu  d’azur  faire  un  bleu  très -obscur,  en  lui 
conservant  sa  belle  couleur  bleue  ; nous  pourrions  l’obs- 
curcir, à la  vérité,  en  y mêlant  beaucoup  de  noir;  mais 
il  perdrait  sa  teinte  pure.  En  un  mot,  il  faudrait  renoncer 
à imiter  la  beauté  et  la  variété  de  l’émail  des  fleurs,  si 
on  ne  possédait  pas  des  couleurs  aussi  vives  quelles.  La 
chimie  nous  a donné  les  laques  de  garance  pour  les 
rouges-cramoisis , et  le  bleu  de  Prusse  pour  le  bleu  foncé  ; 
il  en  est  de  même  de  plusieurs  autres  variétés  de  cou- 
leur. Nous  avons  donc  besoin  non-seulement  de  plusieurs 
teintes  et  espèces  de  rouges , de  bleus  et  de  jaunes,  mais 
il  faut  encore  que  les  unes  soient  opaques  et  d’autres 
transparentes  de  leur  nature. 

Il  est  un  genre  de  peinture  cependant  où  les  trois  cou-^ 
leurs  primitives  peuvent  suffire,  à la  rigueur;  ceslh.ï  aqua-*- 


DIX-NEUVIÈME  LEÇOIV. 

relie  ^ ^ parce  que  daus  ce  genre  (Je  peinture,  qui  ne  se 
traite  quen  transparence  sur  un  fond  Idanc  (le  papier), 
l’on  peut  former  toutes  les  teintes  imaginables  sans  mé- 
lange de  blanc  ni  de  noir  : le  blanc  du  papier,  ([ui  sert 
de  blanc,  et  le  mélange  des  trois  couleurs  primitives, 
donnent  ensemble  une  espèce  de  brun -noir  qui  peut 
suffire  à tout.  Expliquons  comment  cela  se  pratique  tous 
les  jours  avec  succès. 

Dans  l’aquarelle  on  n’a  besoin,  à la  rigueur,  que  de 
laque  cramoisie  pour  tous  les  rouges , d’indigo  ou  de  bleu 
de  Prusse  pour  les  bleus,  et  de  gomme  gutte,  ou,  ce  qui 
vaut  mieux,  de  jaune  indien  pour  les  jaunes.  Ces  trois 
couleurs  sont  transparentes,  et  susceptibles  de  paraître 
très-légères  ou  très-obscures , selon  qu’on  les  étend  avec 
très-peu  de  couleur  dans  beaucoup  d’eau,  ou  avec  beau- 
coup de  couleur  dans  une  petite  quantité  de  liquide. 
Dans  le  premier  cas,  la  teinture  est  tellement  légère  et 
divisée , que  la  teinte  est  à peine  sensible  à la  vue  5 dans 
le  second , au  contraire , la  couleur  a toute  l’intensité  et 
l’obscurité  dont  elle  est  susceptible. 

Ainsi  une  teinte  très -légère  de  laque  cramoisie  ne 
donne  qu’un  rose  tendre;  une  couche  très -légère  des 
bleus  que  j’ai  nommés,  ne  donne  qu’un  bleu  céleste,  et 
beaucoup  plus  clair  encore  si  on  le  veut.  Les  jaunes  in- 

I Aquarelle,  ce  mot  vient  de  l’italien , ^aqua  (eau) , parce  que  dans  ce 
genre  de  peinture  non-seulement  les  couleurs  sont  délayt^es  avec  de  l’eau 
gommee,  mais  en  outre  parce  qu’on  emploie  ces  couleurs  avec  beaucoup 
d’eau,  et  qu’on  les  couche  sur  le  papier  très-liquides  et  comme  des  eaux 
de  teinture,  en  sorte  que  le  blanc  du  papier  se  voit  toujours  en  transpa- 
rence à travers  des  couches  de  la  couleur.  Il  en  est  de  même  des  dessins 
qu’on  appelle  /ûçis ; mais  ces  derniers  ne  se  font  que  d’une  seule  couleur, 
comme  au  bistre,  à la  sépia  ou  à l’cncre  de  la  Chine,  etc. 


5 I 4 dix-neüvième  leçon. 

dicpés  J quoique  très-dorés  de  leur  nature , peuvent  éga- 
lenient  ne  donner  qu’un  jaune  à peine  sensible  j en  n’en 
mettant  que  fort  peu  dans  beaucoup  d’eau.  C’est  de  cette 
manière  qu’on  colore  les  cartes  de  géographie,  ainsi  que 
les  estampes.  L’on  sent  bien  que  plus  une  couche  ou  une 
teinte  est  légère,  et  plus  le  blanc  du  papier  se  voit  à 
travers , et  ainsi  graduellement  jusqu’aux  ombres  les  plus 
obscures  : cela  revient  au  même  pour  ce  genre  de  pein- 
ture , que  si  l’on  mêlait  plus  ou  moins  de  blanc  dans  les 
teintes,  comme  on  le  pratique  dans  tous  les  autres  genres, 
ou  l’on  couvre  le  fond  avec  des  couleurs  plus  ou  moins 
opaques,  comme  à la  gouache^  à la  détrempe^  à Y huile 
et  à la  frescjue» 

Disons  en  passant  que  les  glacis , et  même  les  prépa- 
rations dans  la  peinture  à l’huile,  ressemblent  beaucoup 
à l’aquarelle,  puisqu’on  n’emploie  guères  pour  les  faire 
que  des  couleurs  transparentes,  et  étendues  très-minces. 

Cette  digression  me  conduit  à expliquer  comment  avec 
les  trois  couleurs  primitives  on  parvient  à en  composer 
toutes  les  autres  ; mais  je  n’entrerai  que  dans  peu  de  dé- 
tails , puisque  ceci  ne  rentre  pas  essentiellement  dans 
mon  sujet. 

1 Avec  la  laque  cramoisie  on  obtient  des  rouges  plus 
ou  moins  écarlates  ou  plus  ou  moins  orangés,  en  cou- 
chant d’abord  une  légère  teinte  de  jaune  qu’on  laisse  sé- 
cher avant  que  d étendre  la  laque  par-dessus  ; de  cette 
manière  on  obtient  un  rouge  plus  vif  que  si  on  mêlait 
d’abord  ces  deux  couleurs  ensemble  : mais  lorsqu’on  ne 
tient  pas  à faire  une  teinte  de  rouge  très-brillante , on  fait 
le  mélange  tout  de  suite;  et  si  l’on  ne  désire  composer 
qu’un  rouge  terne,  comme  l’ocre  rouge,  par  exemple. 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

cm  ajoute  une  très-petite  quantité  de  Ijleu  dans  le  mé- 
lange : cela  suffit  pour  ôter  au  rouge  sa  vivacité. 

2. “  En  mêlant  du  bleu  et  du  jaune  ensemble,  et  en' 
faisant  dominer  l’une  ou  l’autre  de  ces  deux  couleurs, 
on  obtient  des  verts  vifs  et  purs  de  toutes  les  nuances. 
Si  l’on  veut  leur  ôter  une  partie  de  leur  éclat,  et  les 
varier  à l’infini,  on  y ajoute  plus  ou  moins  de  laque 
cramoisie. 

3. °  Le  violet  parfait  s’obtient  avec  le  mélange  de  la 
laque  cramoisie  et  du  bleu,  et  on  le  rend  violet  rouge 
ou  violet  bleu,  en  mettant  plus  ou  moins  de  l’une  ou 
de  l’autre  de  ces  deux  couleurs.  Veut -on  salir  la  teinte 
violette,  et  en  faire  ou  un  gris  ou  un  brun  quelconque, 
on  y ajoute  plus  ou  moins  de  jaune,  ainsi  que  plus  ou 
moins  de  bleu  ou  de  laque  rouge  *,  et  comme  nous  avons 
déjà  remarqué  qu’on  peut  obtenir  toutes  ces  teintes,  de- 
puis la  plus  obscure  jusqu’à  la  plus  lumineuse,  en  faisant 
la  teinture  plus  ou  moins  chargée  de  couleur,  il  est  aisé 
de  comprendre  qu’on  peut  avec  ces  trois  couleurs  primi- 
tives faire  toutes  les  nuances  désirables. 

Il  est  permis  cependant,  en  peignant  à l’aquarelle, 
de  faire  usage  d’autres  couleurs  : beaucoup  d’artistes  y 
joignent  l’encre  de  la  Chine,  la  sépia, les  cinabres,  les  ocres 
même , les  terres  de  Sienne , etc. , mais  très-rarement  du 
blanc,  ni  du  jaune  de  INaples;  ces  deux  couleurs,  outre 
quelles  couvrent  trop,  sont  inutiles  dans  cette  espèce 
de  peinture.  Celles  que  j’ai  nommées  auparavant,  peuvent 
devenir  assez  transparentes  quand  on  ne  les  emploie  que 
par  teintes  très-légères.  Il  est  des  cas  pourtant  où  certains 
aquarellistes  font  un  usage  modéré  du  Idanc  (mais  ces  cas 
sont  et  doivent  être  très-rares,  et  le  mieux  est  de  neii 


5i6 


DIX-TSEUVIÈME  LEÇON» 

faire  aucun  usage  ) *,  c’est  lorsqu’on  veut  exprimer  une 
fumée  vaporeuse  dans  quelque  partie  d’un  paysage,  ou' 
bien  encore  rendre  sans  beaucoup  de  peine  le  brouillard 
bumide  qu’on  voit  toujours  aux  alentours  d’une  cascade 
abondante,  et  tombant  de  très -haut.  Pour  rendre  ces 
eifets-là,  on  ne  met  qu’une  couche  imperceptible  de  blanc 
pur,  afin  que  sa  ténuité  extrême  laisse  voir  les  travaux 
du  dessous  en  transparence.  Mais,  je  le  répète,  le  mé- 
lange du  blanc  et  de  toutes  les  couleurs  à rehausser  ^ , 
font  un  mauvais  effet  dans  l’aquarelle  -,  il  faut,  autant  que 
possible,  s’en  abstenir. 

Nous  avons  établi  que,  dans  tous  les  genres  de  pein- 
ture , excepté  à l’aquarelle , il  faut  nécessairement , non- 
seulement  du  noir  et  du  blanc,  mais  encore  plusieurs 
nuances  de  rouges,  de  bleus  et  de  jaunes,  et  que,  pour 
mettre  les  ressources  à profit , nous  avons  besoin  encore 
de  couleurs  de  diverses  natures,  les  unes  opaques  pour 
couvrir  et  rehausser,  et  les  autres  transparentes  pour  faire 
des  glacis  sans  couvrir  le  dessous. 

Mais  il  nest  pas  moins  vrai  de  dire,  qu’en  général 
toute  la  palette  d’un  peintre  repose  sur  les  trois  princi- 
pales couleurs  du  prisme;  car  il  n’y  en  a pas  d’autres  dans 
la  nature  ^ : toute  la  science  se  réduit  donc  à savoir  com- 


1 Nous  nommons  couleurs  a rehausser  ^ toutes  celles  qui  sont  assez 
opaques  de  leur  nature  pour  pouvoir  couvrir  le  fond  plus  obscur  sur  lequel 
on  les  met  ; en  sorte  qu’au  lieu  de  re'server  les  touches  de  lumière  d’un 
objet  quelconque,  on  rappelle  ces  lumières  avec  des  couleurs  opaques* 
C’est  ce  qui  se  pratique  à la  jouasse  ou  gouache,  quoiqu’on  commence  les 
peintures  de  ce  genre  à peu  près  comme  à l’aquarelle,  excepté  les  ciels,  où 
l’on  nièle  de  suite  du  blanc , en  dégradant  les  teintes  comme  à l’huile. 

3 Voyez  page  66,  article  du  brun  composé,  où  l’on  trouvera  quelques 
réflejcions  analogues  a celles  qu’on  vient  de  lire  sur  les  couleurs  primitives. 


DIX-NEÜVIÈME  LEÇON.  3l7 

bien  il  faut  de  chacune  de  ces  trois  couleurs  j melée  avec 
l’une  ou  l’autre  des  deux  autres,  pour  obtenir  le  ton  qu’on 
cherche,  et  combien  il  faut  ajouter  de  noir  ou  de  blanc, 
pour  les  avilir  et  les  rendre  obscures,  ou,  au  contraire, 
pour  les  égayer  et  les  rendre  lumineuses. 

En  partant  de  ce  principe,  il  ne  reste  plus  qu’à  con- 
naître de  quelle  espèce  de  ces  rouges,  de  ces  bleus  et  de 
ces  jaunes,  il  faut  préférablement  se  servir,  ainsi  que  des 
différens  bruns  ou  noirs , suivant  que  le  cas  le  requiert. 
C’est  précisément  ce  que  je  me  suis  efforcé  d’enseigner 
en  indiquant  la  composition  des  deux  palettes , et  en 
notant  hrièvement  à quel  usage  on  doit  employer  toutes 
ces  variétés  de  couleurs,  pour  en  tirer  le  meilleur  parti 
possible , relativement  à la  partie  qu’on  colore  actuelle- 
ment. 

Je  prévois  une  question  à laquelle  je  dois  répondre 
d’avance  : Pourquoi  dans  l’ébauche  se  servir  de  noir 
pour  faire  tous  les  mélanges  que  l’on  doit  faire  avec  du 
beau  bleu  lorsqu’on  achève  un  tableau  ? Puisqu’on  altère 
ce  bleu  par  le  mélange  du  noir,  des  jaunes  et  des  rouges, 
ne  vaudrait-il  pas  mieux  n’employer  que  du  noir  comme 
à l’ébauche  *,  ce  serait  du  moins  plus  économique. 

1.®  Le  noir  n’est,  dit-on,  qu’un  bleu  imparfait;  mais 
tel  qu’il  est , néanmoins , il  est  bon  de  le  choisir  d’une  na- 
ture bleuâtre  que  roussâtre;  et  d’ailleurs,  outre  qu’il 
faut  toujours,  pour  colorer  les  chairs,  même  à l’ébauche, 
y ajouter  un  peu  de  bleu,  et,  par  exemple,  du  bleu  de 
Thénard , si  l’on  peint  dans  une  saison  chaude  et  sèche , 
ou  du  bleu  de  smalt , si  le  temps  est  humide  et  froid , 
l’on  peut  même,  à défaut  de  ces  deux  bleus,  les  rem- 
placer par  un  beau  bleu  de  Prusse  anglais. 


5i8 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

2.”  Il  serait  dispendieux  pour  une  ébauche  qu’on  re- 
couvrira partout  ensuite  j d’employer  de  l’outremer.  Quant 
aux  bleus  tirés  du  cobalt  ^ c’est-à-dire  le  smalt  et  le  bleu 
de  Thénard  purs , ils  ne  couvrent  pas  assez  la  toile  pour 
les  ébauches  *,  et  d’ailleurs  j il  n’est  point  nécessaire  que 
les  teintes  d’une  ébauche  soient  aussi  pures  que  celles 
qu’on  étendra  par  - dessus  ^ en  achevant  les  chairs  : les 
noirs  que  j’indique  font  des  teintes  très-douces  et  très- 
harmonieuses,  et  de  plus,  ils  s’amalgament  mieux  avec 
les  autres  couleurs,  et  couvrent  davantage.  Le  bleu  de 
Prusse  pur,  sans  être  mélangé  avec  beaucoup  de  noir, 
formerait  des  tons  extrêmement  durs  et  âcres , sans  compter 
encore  qu’il  attaquerait  avec  le  temps  les  autres  couleurs, 
et  en  salirait  les  teintes,  à cause  de  sa  nature  pénétrante 
et  corrosive. 

Quant  à l’emploi  de  l’outremer  dans  les  ébauches,  on 
ne  doit  s’en  servir  que  pour  les  ciels  d’un  bleu  pur  ; c’est 
une  partie  si  délicate  qu’il  ne  faut  pas  courir  le  risque  d’y 
avoir  des  taches  produites  par  la  première  couche  d’une 
ébauche  qui  aurait  été  faite  avec  un  mauvais  bleu  : il  en 
est  de  même  pour  les  lumières  des  plus  belles  draperies 
bleues  ; mais  il  faut  les  ébaucher  presque  blanches  dans 
les  lumières  pour  les  glacer  ensuite  avec  de  l’outremer 
pur,  ou  mêlé  seulement  çà  et  là  de  blanc  pour  le  piquant 
des  plis  luisans.  D’ailleurs , quelque  peu  que  l’on  regarde 
à la  dépense,  je  ne  conseillerais  jamais  d’ébaucher  les 
chairs,  ni  tout  autre  objet  (autres  que  ceux  que  j’ai  men- 
tionnés) à l’outremer  ; il  ne  se  travaille  pas  aisément , il 
couvre  peu,  et  de  plus  il  ne  sèche  que  difficilement,  par- 
tout où  il  n’est  pas  mêlé  avec  assez  de  blanc. 

Voici  la  raison  pour  laquelle  il  faut  employer  un  bleu 


DIX-NEÜVIÈME  LEÇON.  SjQ 

plus  pur  J en  achevant  des  chairs  j et  un  bleu  pur  sans 
noir  pour  des  lointains j des  ciels,  etc.,  et  non  pas  du 
noir  comme  à l’ébauche  j c’est  que  toutes  les  teintes  qu’on 
compose  avec  du  beau  bleu,  et  surtout  avec  l'outremer, 
restent  pures  et  lumineuses,  tout  en  conservant  le  ton 
qu’on  a voulu  leur  donner,  tandis  que  le  noir  l'ait  tou- 
jours des  teintes  plus  ou  moins  louches  et  ternes.  Or,  ce 
qui  est  sans  conséquence  dans  une  première  ébauche,  ne 
l’est  pas  quand  on  achève  un  ouvrage , et  l’on  doit  faire 
son  possible  pour  que  toutes  les  teintes  mélangées  ou 
autres  soient  aussi  franches  et  pures  qu’on  les  voit  dans 
la  nature.  D’ailleurs,  l’on  a vu  qu’on  peut  ajouter  un  tiers 
de  noir-bleuâtre  dans  l’outremer,  ou  dans  les  bleus  tirés 
du  cobalt,  pour  obtenir  plus  de  force,  et  surtout  moins 
de  brillant  dans  les  ombres  et  les  demi -teintes  rompues 
des  chairs. 

Revenons  aux  directions  qui  doivent  guider  un  com- 
mençant et  lui  indiquer  l’usage  qu’il  fera  de  la  seconde 
palette.  Quand  il  arrivera  aux  sourcils  et  aux  yeux,  il 
doit  redoubler  d’attention,  car  c’est  principalement  dans 
les  yeux  et  dans  leur  enchâssement  que  réside  l’expres- 
sion, la  ressemblance  et  la  vie.  Pour  ne  parler  d’abord 
que  du  coloris , c’est  autour  des  yeux  qu’on  découvre  les 
tons  les  plus  fins  ; à cause  de  la  délicatesse  et  du  peu 
d’épaisseur  de  la  peau  dans  ces  parties  : on  y voit  des 
teintes  roses-violâtres , quelquefois  bleuâtres,  etc.,  selon 
que  le  modèle  a la  peau  plus  ou  moins  fine  et  blanche. 
Les  sourcils  ne  doivent  point  être  exprimés  par  un  trait 
uniforme,  comme  le  font  tant  d’ignorans.  Il  faut  préparer 
d’abord  la  chair  qui  se  voit  au  travers  des  poils,  et  qui 
est  toujours  plus  ou  moins  ombragée  par  la  masse  de  ces 


5.7,0 


DIX-l^EUVIÈME  LEÇON. 

poils;  par-dessus  cette  préparation,  à laquelle  on  ne  don- 
nera que  très-peu  d’épaisseur  de  couleur , on  peindra  les 
sourcils  mêmes,  en  observant  bien  de  leur  donner  la 
véritable  forme  qu’ils  ont  dans  le  modèle  i , et  en  les 
tenant  peu  ou  fortement  fournis,  selon  que  la  nature 
l’indiquera.  Il  n’arrive  que  trop  souvent  qu’un  commen- 
çant n’établit  aucune  différence  entre  la  partie  éclairée  de 
la  masse  des  poils,  et  celle  qui  est  ombrée  dans  des  sour- 
cils bien  fournis,  ce  qui  ne  leur  donne  aucun  relief;  il 
faut  éviter  ce  défaut,  ainsi  que  celui,  très- ordinaire  en- 
core , de  les  peindre  durement  sur  les  bords  de  la  chair  : 
il  faut,  au  contraire,  qu’ils  se  perdent  avec  douceur,  en 
établissant  des  demi -teintes  douces  qui  accompagnent 
toujours  les  bords , et  qui  imitent  ces  petits  poils  rares  et 
fins,  qu’il  faut  bien  se  garder  de  vouloir  exprimer  un  à 
un  (ce  qui  serait  fort  maigre  et  dur);  mais  il  faut,  dis-je, 
rendre  l’effet  qu’ils  produisent  vus  à quatre  ou  cinq  pieds 
de  distance,  où  l’on  ne  peut  plus  les  distinguer  qu’en 
masse.  Il  n’y  a que  quelques  cas  assez  rares , où  l’on  peut 
se  permettre  d’exprimer  trois  ou  quatre  poils  isolés  de  la 
masse  générale;  c’est  lorsqu’on  peint  un  vieillard  dont 
les  sourcils  comme  les  cheveux  ont  blanchi  : il  arrive  alors 
qu’on  voit  assez  distinctement  çà  et  là  quelques  poils  plus 
longs  et  plus  blancs  que  toute  la  masse  ; mais  il  faut 
peindre  ces  sortes  de  brins  échappés  d’une  manière  libre, 

I II  est  d’autant  plus  important  d’imiter  parfaitement  la  forme  des 
sourcils , qu’ils  prennent  leurs  contours  de  la  forme  même  du  front , et 
qu’ils  sont  implantés  sur  le  bord  de  l’os  frontal , au-dessus  de  la  cavité 
qui  sert  d’abri  à l’œil;  en  sorte  qu’on  ferait  un  contre-sens  en  donnant 
une  forme  arquée  à des  sourcils  placés  sur  un  front  peu  bombé  et  plan , 
ou  de  les  peindre  droits  sur  un  front  très-rond  ; etc. 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  52  I 

et  comme  à main  levée , sans,  s’astreindre  à filer  un  Irait 
aussi  fin  qu’un  clievcu.  L’on  pourra  aussi  se  permettre 
quelques  traits  filés  dans  les  endroits  où  les  poils  sont 
rares,  et  particulièrement  aux  deux  extrémités  des  sour- 
cils, mais  le  plus  fréquemment  aux  extrémités  (|ui  avoi- 
sinent les  tempes. 

Ne  prenez  point  des  bruns  de  terre  de  Cassel  pour 
peindre  les  sourcils  ; contentez-vous  des  bruns  que  l’on 
compose  au  bout  du  pinceau  avec  des  noirs,  jaunes  et 
ocres  rouges;  ils  seront  bien  assez  bruns  pour  cela,  et 
du  moins  vous  ne  courrez  pas  le  risque  de  salir  une  partie 
de  vos  chairs  par  le  mélange  do  bruns  bitumineux  : vous 
serez  toujours  à temps,  à une  troisième  retouche,  de 
glacer  le  centre  des  plus  grandes  forces  avec  un  brun 
composé,  que  vous  modifierez  selon  le  ton  qui  convient 
à la  teinte  des  sourcils  : mais  ce  n’est  que  rarement  qu’on 
peut  se  permettre  de  donner  quelques  touches  ou  ha- 
chures isolées  dans  la  masse  ombrée  de  la  partie  la  plus 
fournie  des  poils.  Quant  aux  sourcils  blonds  ou  châtains, 
vous  suivrez  également  les  mêmes  principes,  et  vous  évi- 
terez avec  plus  d’attention  encore  de  les  exprimer  trop 
durement  et  d’une  manière  maigre , servile  et  trop  comp- 
tée brin  à brin.  Consultez  quelque  bon  portrait  à riiuile 
pour  mieux  saisir  ce  que  je  viens  de  dire;  mais  ne  vous 
fiez  pas  à une  simple  gravure,  et  surtout  à une  gravure 
faite  au  burin;  vous  n’y  verriez  que  des  traits,  ce  qui 
vous  ferait  peut-être  tomber  dans  le  défaut  même  dont 
je  cherche  à vous  préserver. 

Ce  que  nous  venons  de  dire  s’applique  également  aux 
cils  qui  bordent  les  paupières.  On  ne  doit  jamais  les 
compter  un  à un , mais  en  exprimer  la  masse  vue  en  rac- 


522 


D1X-]NEUVIÈME  LEÇON. 

courci J telle  quelle  se  présente  à l’artiste  quand  il  ne  fait 
pas  une  tête  de  profil , mais  qu’il  la  peint  en  face , ou  en 
trois  quarts.  Cette  apparence  des  cils  doit  être  moelleu- 
sement exprimée  sans  la  moindre  dureté  : pour  y réussir  j 
il  faut  que  des  demi-teintes  harmonieuses  accompagnent 
le  trait  des  cils  *,  que  ce  trait  ne  soit  point  également  fort 
partout  J mais  qu’il  se  perde  en  mourant  aux  deux  extré- 
mités, et  surtout  du  côté  interne  vers  les  points  lacry- 
maux 1 , où  les  cils  sont  toujours  plus  rares  et  moins 
longs  qu’ailleurs.  Noubliez  pas  de  peindre  l’épaisseur  de 
la  paupière  en  dessous  des  cils,  et  immédiatement  au- 
dessus  du  blanc  de  l’œil  vous  la  distinguerez  très-bien , 
quoique  ombrée , vers  les  coins  extérieurs  des  yeux.  Ne 
faites  jamais  les  points  lacrymaux  plus  rouges  que  vous 
ne  les  voyez  ; mais  donnez-leur  cette  teinte  lilas-rosâtre 
qu’ils  doivent  avoir  en  état  de  santé  et  de  bien-être,  et 
tâchez  aussi  de  rendre  cette  légère  humidité  de  l’œil  qui 
produit  un  effet  si  agréable  et  si  vrai. 

Vous  remarquerez  aussi  que  la  paupière  supérieure 
est  toujours  d’une  teinte  un  peu  plus  violâtre,  ou  plutôt 
blas-rose,  que  le  reste  de  la  couleur  locale  des  chairs. 
Gardez-vous  néanmoins  d’exagérer  cette  teinte  en  la  fai- 
sant trop  ardente-,  car  alors  vous  peindriez  des  yeux  en 
pleurs  ou  malades. 

Ne  faites  point  le  blanc  des  yeux  trop  blanc 2;  car, 

1 Les  points  lacrymaux  sont  ces  petites  glandes  d’où  sortent  les  larmes , 
aux  coins  intérieurs  des  yeux , proche  du  nez.  Il  n’y  a que  les  personnes 
âgées  et  malades  qui  les  aient  rouges  et  enflammés , ou  bien  encore  celles 
qui  pleurent  actuellement,  ou  qui  ont  pleuré  récemment  : la  colère  produit 
aussi  cet  effet. 

2 Voyez  à la  page  aSj , où  je  me  suis  un  peu  étendu  sur  les  effets  du 
blanç  des  yeux. 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON,  325 

outre  que  cela  n est  pas  yrai , cela  donne  Lcaucoup  de 
dureté  au  coup  d’œil. 

Regardez  le  modèle  à chaque  instant , non  comme  on 
examine  un  objet  d’histoire  naturelle  ^ pour  en  décrire 
tous  les  détails  ; mais  pour  comparer  les  masses  de  lumières 
à la  masse  des  ombres , et  chaque  détail  relativement  au 
tout. 

Je  ne  saurais  trop  appuyer  sur  l’importance  de  ce  prin- 
cipe; c’est  l’unique  moyen  de  ne  point  faire  un  travail 
discordant  dans  ses  diverses  parties , ce  qui  arrive  souvent 
lorsque  l’on  peint  une  partie  de  la  tête  ou  telle  autre 
partie  sans  la  comparer  avec  celles  qui  l’avoisinent  j et 
celles-ci  avec  le  tout  ensemble  j tant  pour  ce  qui  concerne 
la  forme  J que  pour  le  ton  de  couleur  et  le  degré  de  lu- 
mière ou  d’omhre. 

Pour  se  conformer  à ce  principe , il  faut  essentielle- 
ment partir  de  deux  points  de  comparaison  ; ce  sont, 
d'une  part  j la  plus  grande  force  qui  se  trouve  dans  toutes 
les  ombres , et , d’autre  part  j la  lumière  la  plus  vive  : ces 
deux  points  extrêmes  sont  les  limites  opposées  auxquelles 
on  doit  subordonner  tous  les  clairs  et  toutes  les  ornières 
intermédiaires.  A chaque  ombre  que  vous  allez  entre- 
prendre, vous  devez  vous  demander  de  combien  elle  est 
inférieure  en  force  à la  plus  forte  de  toutes  ; vous  vous 
ferez  la  même  question  pour  les  touches  claires,  par  rap- 
port à la  plus  lumineuse  de  toutes , ainsi  que  pour  toutes 
les  demi-teintes  et  les  moindres  nuances  d'une  partie  des 
carnations  quelconques,  mais  surtout  dans  une  tête,  qui 
comporte  beaucoup  de  détails  qu’il  importe  de  bien  ac- 
corder. De  cette  manière  vous  arriverez  infailliblement 
à une  parfaite  harmonie  : rien  ne  grimacera  dans  votrfl 


3 24  DIX-NEÜVIÈME  LEÇOxX. 

ensemble;  vous  garderez  toujours  la  forme,  le  relief  et 
le  ton  justes. 

Si  Ton  veut  réfléchir  sur  ce  qu’on  vient  de  lire,  on- 
Comprendra  que,  si  bien  qu’une  tête  soit  dessinée,  rela- 
tivement au  simple  contour,  elle  paraîtra  néanmoins  tout- 
à-fait  tordue  et  hors  d’ensemble,  si,  par  la  fausse  répar- 
tition des  ombres  et  des  clairs , on  fait  avancer  des  parties 
qui  devraient  paraître  fuyantes,  ou  reculer  celles  qui 
devraient  avancer  ou  paraître  saillantes  ; car  puisque  dans 
une  tête,  vue  de  face  ou  de  trois  quarts,  ce  n’est  que 
par  l’effet  seul  des  ombres  et  des  lumières  que  l’on  par- 
vient à faire  paraître  le  nez  en  saillie , etc. , et  les  oreilles 
en  arrière , il  est  clair  que  si  ces  effets  ne  sont  pas  accusés 
parfaitement  justes  pour  le  degré  de  lumière  et  d’ombre 
qu’ils  doivent  respectivement  avoir,  il  en  résultera  néces- 
sairement un  bouleversement  dans  les  formes  et  dans  les 
proportions  : vous  aurez  fait  paraître  une  joue  plus  sail- 
lante que  le  nez,  ou  les  mâchoires  aussi  proches  de  l’œil 
que  le  milieu  du  front,  etc. 

Je  n’insisterai  pas  davantage  sur  une  théorie  à laquelle 
vos  études  préliminaires  dans  le  simple  dessin  au  crayon 
ont  dû  vous  initier,  puisque  vous  avez  vu  que,  sans  le 
secours  des  couleurs  variées  de  la  chair,  et  par  la  seule 
modification  des  teintes  de  crayon  plus  ou  moins  fortes, 
l’on  peut  faire  paraître  une  tête  ou  tout  autre  objet  en 
harmonie  et  en  relief.  Mais  lorsqu’on  manie  la  couleur, 
il  faut  non-seulement  que  chaque  échantillon  de  la  cou- 
leur que  vous  prenez  contribue , par  le  degré  de  sa  teinte 
locale , à imiter  le  relief,  mais  qu’en  même  temps , et  par 
un  double  résultat,  en  une  seule  et  même  opération,  vous 
donniez  à un  objet  quelconque  et  le  relief  qui  lui  convient 


DIX-NEUVJÈME  LEÇON.  T)2^J 

et  l’espèce  de  teinte  ou  de  couleur  qui  lui  est  propre; 
tandis  que  dans  les  dessins  au  crayon  vous  n’aviez  nul 
besoir;  de  penser  à la  couleur  de  l’objet , mais  simplement 
au  dejçré  de  noir  qu’il  faut  poser  et  à la  quantité  de  blanc 
qu’il  faut  réserver  pour  produire  l’elfet  des  ombres,  des 
demi-teintes,  des  reflets  et  des  clairs. 

L’on  ne  saurait  donc  trop  recommander  aux  commen- 
çans  de  mener  de  front  tous  ces  résultats  à la  fois.  C’est 
pourquoi,  je  le  répète,  il  est  très-important  de  se  bien 
assurer,  avant  d’étendre  une  teinte  quelconque,  si,  ab- 
straction faite  de  son  ton  comme  coloris,  elle  porte  en 
même  temps  le  juste  degré  d’obscurité  ou  de  lumière 
qu’elle  doit  avoir  pour  exprimer  l’ombre , la  demi-teinte 
ou  le  clair  que  la  forme  que  vous  peignez  actuellement 
comporte  par  rapport  à l’effet  général. 

Pour  éviter  de  fatiguer  votre  couleur,  vous  poserez  un 
petit  échantillon  de  la  teinte  que  vous  venez  de  composer 
à la  place  que  vous  lui  destinez  sur  votre  tableau , et  vous 
jugerez  alors  plus  sûrement  de  sa  justesse.  Si  vous  en 
êtes  mécontent,  avant  de  l’étendre  davantage,  vous  re- 
corrigerez le  ton  par  l’addition  d’une  ou  de  deux  cou- 
leurs sur  votre  palette , et  vous  n’achèverez  d étendre 
votre  échantillon  que  lorsque  vous  vous  serez  assuré  qu’il 
est  juste,  et  par  le  degré  de  lumière  ou  d’ombre  qu’il 
porte  avec  soi , et  par  l’espèce  de  teinte  dont  la  partie 
doit  être  colorée. 

11  est  nécessaire  de  donner  un  exemple  à l’appui  de 
cette  théorie  ; je  le  choisirai  d\m  genre  facile,  afin  d'être 
aisément  compris. 

Je  suppose  que  vous  soyez  occupé  à peindre  une  rose  ; 
je  suppose  aussi  que  vos  principales  lumières  soient  po— > 


0 26  DIX-NEUVIÈME  LEÇ0N« 

sées  : les  teintes  en  sont  justes;  elles  ne  sont  ni  trop 
pâles  ni  trop  ardentes  ; mais  vous  vous  trouvez  plus  em- 
barrassé pour  composer  le  ton  des  ombres , parce  qu’elles 
portent  une  teinte  mystérieuse  que  vous  avez  peine  à dé- 
finir* Si  vous  prenez  un  rose  plus  prononcé  pour  indi- 
quer l’ombre,  cela  ne  produit  point  l’efiet  que  vous  en 
attendiez  : cette  teinte  est  trop  vive  ; elle  ne  tourne  point  ; 
ce  n’est  point  là  le  ton  de  l’original  ; cela  n’imite  pas  la 
couleur  rose  privée  du  jour.  Ce  défaut  mis  à part,  le 
degré  de  force  vous  paraîtrait  juste  : que  devez  vous  faire 
pour  corriger  ce  ton  de  couleur  trop  brillant?  Ajoutez 
un  peu  de  bleu  à votre  écliantillon , la  couleur  deviendra 
plus  terne  ; mais  afin  qu  elle  ne  devienne  pas  trop  obscure, 
ajoutez-y  un  peu  de  blanc  pur,  vous  aurez  ce  que  vous 
cherchez  : une  couleur  moins  vive , moins  semblable  au 
cœur  éclairé  et  vermeil  de  la  rose,  sans  néanmoins  avoir 
renforcé  la  valeur  de  l’ombre,  que  vous  trouviez  déjà 
assez  forte. 

Si,  au  contraire,  vous  aviez  composé  l’ombre  trop 
gris-vio] âtre , et  quelle  vous  parût  sale,  ajoutez-y  de  la 
laque  foncée,  et  pour  corriger  le  trop  d’obscurité  que 
cela  lui  donnerait,  ajoutez  au  mélange  un  peu  de  blanc 
pur.  Vous  traiterez  d’une  manière  analogue  toutes  les 
teintes  que  vous  composerez  pour  quelque  objet  que  ce 
soit.  Avilissez  le  trop  brillant  du  ton  par  le  bleu  ou  le 
noir,  qui  donnent  l’obscurité,  et  corrigez  une  teinte  trop 
sale  par  l’une  des  couleurs  claires  et  brillantes  qui  rap- 
pellent la  lumière. 

J’observerai  pourtant  que  les  couleurs  qui  servent  à 
obscurcir  une  teinte  ou  à l’éclairer,  varient  en  raison  de 
la  nature  de  l’objet  qu’on  imite  : le  blanc,  d’un  côté,  et 


DJX-NEUVIÈME  LEÇON.  ^27 

le  bleu  ou  le  noir  ^ de  l’autre , n’atteindraient  jias  le  but 
dans  beaucoup  de  cas.  Si,  par  exemple,  pour  éclaircir  le 
côté  éclairé  d’un  meuble  d’acajou  ou  de  quelque  beau 
bois  poli , vous  alliez  mettre  du  blanc  dans  la  couleur 
locale  du  meuble , vous  décomposeriez  toute  la  teinte  : 
elle  serait  lourde  et  opaque,  et  n’imiterait  ni  la  belle  cou- 
leur de  ces  bois  ni  leur  apparence  polie.  Dans  ces  cas-là, 
il  faut  éclaircir  la  teinte  par  des  ocres  rouges  et  jaunes, 
sans  aucun  mélange  de  blanc,  et  rarement  de  jaune  de 
Naples.  1 

Pour  renforcer  les  ombres  de  ces  mêmes  bois  travaillés 
et  polis , ce  ne  sont  ni  les  bleus , ni  même  les  noirs  qu’il 
faut  employer  : prenez  de  beaux  bruns  transparens  ( si 
toutefois  vous  les  repeignez  pour  la  seconde  fois) , comme 
de  la  terre  de  Sienne  brûlée  ou  non  brûlée,  selon  la 
teinte  du  bois  ; de  la  terre  de  Cassel , mêlée  de  laque 
brûlée  et  de  terre  de  Sienne,  pour  les  ombres  les  plus 
fortes,  ou  bien  encore,  ou  le  brun  de  Prusse,  ou  le  brun 
composé,  ou  même  l’asphalte.  Dans  ces  bruns  vous  cher- 
cherez le  ton  juste,  en  y mêlant  tantôt  de  l’un,  tantôt  de 
l’autre,  des  bruns  transparens  dont  je  viens  de  parler,  en 
raison  de  la  couleur  locale  du  bois , selon  quelle  s’apprct- 
chera  du  rouge,  du  jaune-obscur  ou  du  jaune-clair,  du 
violâtre , de  l’orangé , du  gris  , du  noisette , du  brun , du 
fauve,  etc.;  mais  dans  les  bois  bruts  ou  mal  travaillés, 


I On  peut  cependant  se  servir  du  jaune  de  Naples  dans  les  ombres  des 
bois  de  couleur  très-claires,  comme  le  sapin  neuf,  et  eu  général  tous  les 
bois  blancs  ou  de  couleur  noisette , pourvu  qu’on  glace  ces  ombres  après 
coup  avec  un  brun  léger , comme  le  brun  composé , l’asphalte  ou  le  brun 
de  Prusse,  pour  leur  donner  de  la  transparence  et  une  apparence  unie  et 
polie. 


528  BlX-MËüVIÈME  LEÇON. 

VOUS  cherçlierez  à composer  la  teinte  avec  les  bmns , les 
noirs,  les  rouges-h runs  ouïes  jaunes  qui  vous  paraîtront 
les  meilleurs;  car,  dès  qu’un  bois  n’est  pas  uni  et  poli, 
il  n’a  plus  de  transparence  ; il  devient  opaque  comme 
une  pierre  brute,  et  par  conséquent  les  objets  qui  l’en- 
vironnent ne  se  réfléchissent  pas  sur  une  surface  qui  n’est 
pas  polie  : vous  n’avez  que  faire  de  leur  donner  cette 
apparence  unie,  et,  pour  ainsi  dire,  glacée  et  transpa- 
rente, qu’ils  n’ont  pas.  J’ai  déjà  dit  que  le  blanc  ne  doit 
pas  s’employer  pour  les  ombres  de  toutes  les  couleurs 
locales  qui  ne  sont  pas  ou  blanches , ou  grises , ou  bleu- 
clair,  ou  lilas,  ou  jaune-clair,  ou  rose-tendre,  etc.,  par- 
tout ailleurs , et  pour  de^  couleurs  locales  plus  obscures  : 
le  blanc  empêche  l’effet  de  l’ombre  ; l’on  ne  peut  s’en 
permettre  l’emploi  que  dans  les  demi-teintes  de  certaines 
draperies,  comme  celles  cramoisies,  bleu-foncé,  violettes, 
rouges , etc. , toutes  couleurs  où  l’on  ne  peut  pas  modifier 
la  force  ou  l’intensité  de  la  couleur  par  une  addition  de 
jaune  de  Naples  ou  de  tel  autre  jaune,  comme  on  peut 
le  faire  dans  les  verts , les  bruns-clairs , etc.  Mais  encore 
n’ajoutez  du  blanc  ou  du  jaune-clair  que  dans  les  demi- 
teintes,  et  jamais  dans  les  fortes  ombres,  surtout  quand 
on  achève  un  ouvrage.  Les  ombres  fortes  et  profondes 
doivent  au  contraire  être  glacées  avec  des  couleurs  obs- 
cures et  transparentes,  lesquelles  vous  laissent  la  faculté 
de  modifier  l’intensité  de  l’ombre,  en  en  couchant  un 
jglacis  plus  ou  moins  épais,  selon  que  le  sujet  le  comporte. 

Remarquez  bien  qu’il  n’est  question  ici  que  des  om- 
bres ; car  pour  les  parties  éclairées , non-seulement  des 
chairs , mais  de  toutes  les  espèces  de  draperies , l’on  doit 
les  éclaircir  par  du  blanc  pour  les  couleurs  que  les  jaunes 


DIX-KETJVIÈME  LEÇON. 

vSallraientj  et  par  des  jaunes-clairs  pour  toutes  les  nuances 
où  le  jaune  peut  servir  sans  corrompre  la  couleur  locale 
de  l’objet. 

Pour  accorder  la  couleur  générale  d’une  draperie  ou 
de  telle  autre  grande  partie  quelconque,  il  faut  faire  usage 
d’un  glacis  général  à la  seconde,  et  plus  encore  à la  troi- 
sième reprise  d’un  tableau  Ces  glacis  se  feront  avec  des 
couleurs  analogues  à la  teinte  locale  de  l’objet. 

Pour  peu  qu’on  veuille  réfléchir  aux  effets  de  l’art  de 
la  peinture,  on  sera  frappé  des  phénomènes  qu’ils  pro- 
duisent. Je  n’en  citerai  qu’un  exemple,  qui  est  bien  re- 
marquable, et  qui  mérite  toute  notre  attention,  par  les 
inductions  générales  qu’on  peut  en  tirer.  I^e  voici.  L’on 
peint  sur  une  surface  plane,  laquelle  reçoit  le  jour  par- 
tout également  *,  et  cependant,  par  le  choix  qu’on  sait 
faire,  non  - seulement  des  mélanges,  niais  en  outre  des 
différentes  natures  de  couleurs,  dont  les  unes  sont  opa- 
ques et  les  autres  diaphanes  et  légères,  on  parvient  à 
tromper  les  yeux,  et  à faire  paraître  comme  étant  dans 
l’obscurité  les  parties  qui  doivent  être  dans  l'ombre , 
quoique  le  jour  les  éclaire  sur  le  tableau  avec  autant 
d éclat  que  les  lumières. 

On  peut  se  convaincre  d’après  cela  avec  quelle  justesse 
de  ton  il  faut  peindre  pour  arriver  au  point  de  faire  cette 
illusion , et  l’off  sentira  en  même  temps  qu’il  est  absolu- 
ment nécessaire  de  traiter  les  ombres  avec  des  espèces  de 
couleurs  qui  ne  renvoient  pas  les  rayons  du  jour,  et  les 
coucher  Irès-^ales  et  très-minces,  afin  qu aucune  épais- 
seur accidentelle  n'arrête  le  jour  dessus,  et  ne  fasse  briller 


I Voyez  l’arlicle  des  glacis  et  des  préparations,  leçon  G.®,  page  142. 


53o  DIX-NE ÜVIÈME  LEÇON. 

ces  petites  épaisseurs  de  couleur.  Cette  illusion  n’est  pas 
toujours  vivement  sentie  par  les  personnes  qui  regardent 
de  près  certains  ouvrages  des  grands  maitres  : non,  sans 
doute;  mais  elle  est  infailliblement  produite,  à une  dis- 
tance convenable,  par  les  bonnes  décorations  de  théâtre, 
dont  l’exécution  demande  bien  moins  de  talent  que  celle 
d’un  bon  tableau.  C’est  par  l’arrangement  des  diverses 
pièces  et  des  coulisses , c’est  surtout  par  la  manière  dont 
le  jour  est  ménagé,  que  des  peintures  souvent  médiocres 
nous  font  beaucoup  plus  d’illusion  que  les  meilleurs  ta- 
bleaux de  chevalet. 

Ce  qui  le  prouve  encore,  ce  sont  les  panoramas,  et 
surtout  les  dioramas.  Certainement  ces  peintures,  quoique 
très-belles  et  parfaitement  entendues , n’ont  pas  toute  la 
profondeur  et  toutes  les  finesses  de  ton  des  tableaux  peints 
par  les  Claude  Laurain,  les  Berghem,  les  Ruisdaëi,  les 
Vernet,  les  Wouvermans,  etc.  ; mais  la  distance  de  laquelle 
on  les  voit  sans  pouvoir  s’en  rapprocher  davantage,  et 
surtout  l’art  magique  avec  lequel  on  fait  parvenir  la  lu- 
mière la  plus  éclatante  sur  ces  sortes  de  peintures  sans 
que  le  spectateur  puisse  voir  d’où  elle  vient , sont  des 
moyens  puissans  pour  produire  l’illusion;  et  si  l’on  ajoute 
à cela  que  l’on  ne  voit  nulle  part  les  bords  du  tableau, 
et  que  les  spectateurs  sont  placés  dans  un  local  assez  peu 
éclairé  pour  que  le  tableau  du  panorama  ^ou  du  diorama 
paraisse,  par  cette  opposition  et  cet  heureux  stratagème ^ 
resplendissant  de  lumière,  on  concevra  que,  quand  de 
tels  ouvrages  sont  traités  par  une  habile  mjiin , ils  doivent 
produire,  du  moins  pour  les  objets  inanimés,  des  effets 
merveilleux.  Un  tableau  suspendu  contre  un  mur,  si  beau, 
si  parfait  qu’il  puisse  être , n’a  pas  les  mêmes  avantages  : 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON*  55  1 

VOUS  en  êtes  assez  proche  pour  pouvoir  en  distinguer  tous 
les  détails,  et  lever  le  doute  sur  chaque  partie  qui  pour- 
rait vous  faire  illusion.  D’ailleurs,  ce  tableau  n’est-il  pas 
encadré  ? ne  voyez-vous  pas  clairement  d’où  le  jour  lui 
vient,  et  surtout  ne  le  voyez -vous  pas  sous  difïérens 
aspects  et  de  diverses  places  ? tandis  qu’il  ne  peut  y en 
avoir  qu’une  ou  deux  de  bonnes  pour  qu’il  produise  tout 
son  effet.  Ne  voyez -vous  pas,  en  outre,  le  local  qui  le 
contient,  ainsi  que  tous  les  autres  objets  qui  y sont  ? 
Comment  pourriez -vous  croire  à la  réalité  des  objets 
que  représente  ce  tableau  ? 

Si  vous  voulez  néanmoins  vous  convaincre  de  la  jus- 
tesse du  principe,  en  voici  le  moyen.  Placé  devant  un 
beau  tableau,  et  particulièrement  un  tableau  d’architec- 
ture , d’intérieur , ou  même  de  paysage , formez  un  tube 
avec  une  feuille  de  papier  gris,  noirâtre  ou  brun,  et, 
d’un  seul  œil,  regardez  le  tableau  à travers  cette  espèce 
de  lunette,  en  vous  plaçant  à une  distance  convenable 
et  de  façon  à ne  voir  que  le  tableau  sans  la  bordure  : 
vue  de  cette  manière , la  peinture  produira  sur  vous  une 
illusion  assez  forte  pour  vous  convaincre  de  la  puissance 
de  l’art  et  de  J’efficacité  de  ses  ressources. 

Comment  il  faut  peindre  les  Yeux. 

Quand  l’élève  peindra  des  prunelles , il  observera  de 
les  faire  bien  rondes,  ou  du  moins  quelles  paraissent 
telles,  si  l’effet  de  la  perspective  leur  donne  l’apparence 
plus  ou  moins  ovale,  ce  qui  a lieu  quand  votre  modèle 
n’est  pas  en  face^.  Ne  les  faites  jamais  trancher  durement 

I On  sait  qu’un  cerdc,  vu  de  coté,  paraît  ovale  par  l’effet  de  la  per- 


552  DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

vers  les  bords,  sur  le  blanc  de  l’œil,  mais  fondez -les 
moelleusement  par  une  teinte  gris-bleuâtre  insensible,  qui 
adoucisse  le  passage  de  l’iris  au  blanc  de  l’œil,  et  rap- 
pelez-vous ce  que  nous  avons  déjà  dit  sur  cette  dernière 
partie.  i 

J’ai  dit  ailleurs  que  le  front  et  une  partie  du  nez  sont 
ordinairement  le  siège  où  s’arrêtent  les  touches  lumi- 
neuses les  plus  brillantes  : cela  a toujours  lieu  lorsqu’on 
peint  une  tête  dans  une  situation  droite  et  verticale,  telle 
qu’on  la  porte  le  plus  communément.  Je  ne  dois  pas 
omettre  à cet  égard  de  faire  une  réflexion  qui  s’y  rattache. 
Les  personnes  âgées  et  d’un  tempérament  sanguin  ont 
souvent  le  nez  fortement  coloré  en  rouge -violâtre , et, 
par  conséquent,  leur  nez  est  moins  blanc,  moins  lumi- 
neux que  ne  le  sont  les  parties  voisines  ; mais  il  n’est 
pas  moins  éclairé  pour  cela  : en  sorte  que,  malgré  sa 
couleur  locale,  il  y aura  toujours  une  ou  deux  touches 
brillantes  très-vives,  qui  se  placent  ordinairement  sur  le 
bout  du  nez,  sur  le  dos,  si  c’est  un  nez  aquilin,  et  sou- 
vent entre  le  passage  du  front  à la  naissance  du  nez,  quand 
on  a cette  partie  enfoncée  2.  En  ces  cas , il  faut  peindre 


speclive.  Ainsi , par  exemple , la  prunelle , dans  un  œil  vu  de  profil , se 
présente  sous  l’aspect  d’un  ovale  très-étroit , tandis  qu’elle  ne  paraît  point 
diminuer  de  grandeur  du  haut  en  bas.  Cela  vient  non-seulement  de  ce  que 
le  spectateur  ne  voit  que  la  moitié  de  la  largeur  du  cercle  de  la  prunelle , 
mais  encore  de  ce  que  cette  moitié  est  fuyante,  par  rapport  à la  place 
qu’occupe  le  spectateur;  mais  plus  la  tête  sera  vue  en  trois  quarts,  plus-Ia 
prunelle  se  rapprochera  de  la  forme  ronde. 

1 Voyez,  page  207,  comment  il  faut  traiter  le  blanc  des  yeux. 

2 II  n’est  pas  inutile  de  remarquer  ici  que  les  plus  grandes  touches  de 
lumière  ne  se  trouvent  pas  toujours  sur  des  parties  saillantes  et  élevées  ; 
elles  sont  souvent  très- sensibles  dans  de  certains  petits  enfoncemens, 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  5^5 

ce  que  Ton  -voit,  mais  ne  jamais  rien  exagérer , ni  pour 
la  forme  ni  pour  la  teinte  vineuse  j sans  quoi  on  tom- 
berait dans  la  caricature;  il  faut^  au  contraire j atténuer 
ces  sortes  de  défauts  j surtout  dans  un  portrait  de  femme. 
Personne  ne  vous  en  saura  mauvais  gréj  pourvu  que  vous 
ne  vous  éloigniez  pas  trop  de  la  vérité  j mais  d’une  ma- 
nière adoucie. 

Il  en  est  de  même  de  toutes  les  défectuosités  d’une 
personne  dont  on  fait  le  portrait  ; il  y en  a plusieurs 
qu’on  doit  retrancher  entièrement  ^ comme  n’étant  que 
passagères  ou  inutiles  à la  ressemblance  : tels  sont  les 
feux  et  les  boutons  d’échaulFement  ^ les  petites  taches 
brunes  ou  signes  qu’on  voit  çà  et  là  sur  la  peauj  à moins 
que  ces  signes  ne  soient  très-apparens  j ou  que  la  per- 
sonne exige  qu’on  les  mette , encore  ne  faut -il  les  an- 
noncer que  d’une  manière  vague  et  adoucie  j qui  ne  pré- 
sente pas  une  tache  dure  et /cernée.  Vous  vous  abstien- 
drez également  de  copier  les  verrues  et  poireaux,  s’ils  ne 
sont  pas  d’une  apparence  frappante  et  nécessaires  à la 
ressemblance,  ainsi  que  d’exprimer  sèchement  les  rides 
ou  petits  plis  de  la  peau  ; ou  bien , s’il  y en  a que  vous 
ne  puissiez  pas  évitèr  de  faire,  ne  les  peignez  que  d'une 
touche  fondue , moelleuse  et  peu  sensible  : ces  objets 
seront  toujours  assez  visibles. 

11  est  cependant  des  cas  où  il  ne  faut  pas  négliger  ou 


lorsque  le  jour  y pénètre  en  plein  : ainsi,  c’est  souvent  le  cas  aux  alentours 
des  points  lacrymaux,  et  même  en  descendant  dans  les  dessous,  entre  les 
côtés  du  nez  et  la  naissance  des  joues,  dans  les  fossettes  des  mains  et 
l’entre-deux  des  doigts , pourvu  toutefois  qu’une  grande  lumière  puisse  y 
pénétrer.  Î1  en  est  de  même  souvent  des  plis  creusés  d’une  draperie^  ou 
de  tout  autre  objet  qui  a la  forme  d’une  tuile  courbe,  etc. 


354  DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

faire  disparaître  les  rides  ; c’est  lorsqu’on  peint  une  per- 
sonne âgée , depuis  cinquante  à cinquante-cinq  ans , par 
exemple,  et  au-delà  : à cet  âge,  il  n’est  pas  probable 
qu’on  ait  des  prétentions  à l’air  de  jeunesse,  et  surtout 
un  homme.  En  lui  ôtant  toutes  les  rides , vous  lui  ôteriez 
le  caractère  de  son  âge,  et  par  conséquent  la  ressem- 
blance; mais  encore  ne  faut-il  peindre  que  les  rides  les 
plus  apparentes , et  le  faire  sans  sécheresse  ; c’est-à-dire 
qu’ elles  ne  soient  pas  marquées  par  de  petits  traits  maigres 
et  secs  : c’est  ce  que  font  pourtant  tous  les  élèves  et  pres- 
que tous  les  amateurs.  N’ayez  pas  peur  que  ces  rides  ne 
soient  pas  assez  fortement  prononcées  ; elles  se  verront 
toujours  assez.  Je  dis  cela  abstraction  faite  de  la  petite 
vanité  de  votre  modèle  ; car  dans  une  tête  de  fantaisie, 
ou  même  dans  un  sujet  historique,  on  ne  pèche  presque 
jamais  par  là.  Et  voici  pourquoi: 

Ces  défectuosités  de  la  peau  ne  nous  paraissent  si  sen- 
sibles, que  parce  qu’en  les  peignant  nous  les  regardons 
plus  attentivement  qu’on  ne  le  fait  d’ordinaire  en  conver- 
sant avec  une  personne  âgée.  Mais,  si  vous  réfléchissez 
que  ces  rides  ou  autres  défectuosités  sont  entourées  ordi- 
nairement d’une  grande  lumière,  vous  verrez  d’abord 
qu’ elles  nous  paraissent  par  cela  même  plus  prononcées 
quelles  ne  le  sont  véritablement  : pour  vous  en  assurer, 
comparez  bien  ce  qu’est  la  plus  forte  ombre  de  ces  rides 
par  rapport  à l’obscurité  des  ombres , vous  vous  convain- 
crez qu’ elles  n’en  approchent  pas , et  que , si  un  échan- 
tillon de  la  couleur  du  pli  plus  ou  moins  profond  de  cette 
ride  était  tout  à coup  appliqué  sur  la  colonne  d’ombre,  il 
paraîtrait  sur  elle  comme  une  tache  beaucoup  plus  claire. 
D’ailleurs,  une  ride  ou  un  pli  quelconque  a toujours  un 


555 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON, 

clair  à côté  de  l’ombre , ce  qui  donne  au  pli  ombré  le 
double  de  valeur  en  force  : commencez  donc  par  exprimer 
une  ride  par  la  partie  éclairée  ; vous  serez  beaucoup  plus 
discret  pour  la  couleur  que  vous  emploîrez  ensuite  poul- 
ie trait  qui  en  forme  l’ombre. 

J’ai  cru  devoir  insister  là-dessus  j parce  que  tous  les 
commençans  ont  le  défaut  de  mettre  beaucoup  trop  d’im- 
portance à ces  menus  détails,  et  qu’ils  y sont  souvent 
excités  par  les  louanges  absurdes  et  trompeuses  des  igno- 
rans  : qui  n’a  pas  été  mille  fois  témoin  des  applaudis- 
semens  que  donne  la  multitude  à ces  sortes  de  choses? 
ils  se  récrient  sur  la  fidélité  de  l’élève , en  faisant  remar- 
quer qu’il  n’a  pas  oublié  la  moindre  tache  ou  particularité 
de  la  peau,  et  ils  ne  jugent  de  la  perfection  de  l’ouvrage 
que  sur  ces  vétilles. 

Quant  aux  personnes  que  les  portraits  doivent  rejDré- 
senter,  vous  ne  les  verrez  jamais  applaudir  à cette  espèce 
de  fidélité  : elle  les  enlaidit  trop  ; elles  ont  raison  de  s’en 
plaindre  , i parce  qu’en  effet , tous  leurs  défauts  sont 
pour  l’ordinaire  exagérés  ; 2 parce  que , quand  même  ils 
ne  le  seraient  pas , ils  doivent  le  croire , attendu  que  quand 
ces  personnes  se  regardent  dans  une  glace,  elles  ne  sont 
pas  exposées  à un  jour  donnant  plus  ou  moins  de  côté, 
et  tombant  presque  d’aplomb,  comme  on  le  ménage 
ordinairement  pour  le  plus  grand  effet  de  la  peinture, 
et  qu’encore , le  plus  souvent , elles  se  regardent  en  face 
du  jour,  ce  qui  atténue  la  force  de  toutes  ces  rides, 
comme  de  toutes  les  ombres.  ^ 


1 Qu’on  ne  croie  pas  que  la  parfaite  ressemblance  d’un  portrait  ne 
tienne  essentiellement  qu’à  la  fidélité  rigoureuse  des  formes  et  des  détails  ; 


556 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

Mais  J direz-vous 5 si  le  jour  que  se  ménage  un  peintre 
n’est  pas  favorable  à la  personne , pourquoi  ne  pas  en 
choisir  un  plus  doux,  pourquoi  ne  placerait-on  pas  son 
modèle  en  lace  du  jour  ? , 

En  cherchant  ainsi  à éviter  un  petit  inconvénient , on 
se  jetterait  dans  un  plus  considérable.  Il  faut  tout  le  talent 
d’un  très -habile  homme,  pour  qu’à  un  pareil  jour  une 
tête  paraisse  avoir  du  relief  ; que  serait-ce  si  un  apprenti 
voulait  l’entreprendre  ? il  ne  ferait  probablement  qu’une 
tête  aussi  plate  que  sa  toile.  Ne  vaut-il  pas  mieux  mettre 
à profit  ses  avantages,  en  cherchant  à se  ménager  un 

l’on  fait  souvent  des  portraits  très-fidèlement  copiés  pour  chaque  trait , 
qui  n’ont  que  peu  ou  point  de  ressemblance,  et  qui  ne  satisfont  personne. 
On  a beau  comparer  chaque  forme , chaque  proportion  ; elles  sont  justes , 
et  néanmoins  l’on  ne  reconnaît  pas  la  personne.  D’où  cela  pourrait-il  venir , 
sinon  de  ce  que  le  peintre  n’a  pas  su  saisir  l’air  de  tête  et  la  véritable  ex- 
pression que  porte  la  figure?  Voilà  où  gît  la  plus  grande  ressemblance. 
Cela  est  si  vrai  que,  quand  il  nous  arrive  de  voir  l’image  d’une  personne 
se  réfléchir  dans  un  miroir  concave  ou  convexe,  ce  qui  bouleverse  les  véri- 
tables proportions  de  son  visage  et  de  tous  ses  traits , nous  rions  de  la 
métamorphose  ; mais  elle  ne  nous  empêche  pas  d’y  reconnaître  le  même 
individu,  parce  que  son  expression  perce  encore  à travers  de  cette  image 
infidèle  et  ridicule.  Si  l’exacte  ressemblance  ne  tenait  qu’à  la  conformation 
des  traits  et  à mille  détails  des  rides  et  de  la  peau,  comment  arriverait- 
il  si  fréquemment  cju’un  homme  assez  laid  peut  ressembler  néanmoins 
beaucoup  à sa  sœur,  qui  est  fort  belle,  ou  encore  un  jeune  enfant  nous 
rappeler  ou  son  père , ou  sa  mère , ou  son  aïeul  ? Ce  n’est  certainement 
pas  dans  l’analogie  des  traits  qu’on  retrouve  ces  sortes  de  ressemblances , 
mais  bien  dans  le  jeu  des  muscles  du  visage,  dans  certains  mouvemens, 
certains  tics  fugitifs  et  indéfinissables,  qui  sont  le  résultat  immédiat  et 
nécessaire  d’une  conformation  dont  nous  ne  connaissons  pas  les  causes, 
mais  qui  nous  frappent,  en  produisant  l’analogie  d’expression  dans  des 
figures  d’ailleurs  assez  différentes.  Or,  si  l’on  demande  par  quel  art  un 
peintre  jieut  saisir  ce  je  ne  sais  quoi  que  nous  appelons  l’expression 
propre  d’un  individu  (car  chacun  a la  sienne  ^ comme  chacun  a un  timbre 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  3^7 

jour  qui  détermine  un  bon  effet,  et  facilite  les  moyens 
de  donner  du  relief  à la  peinture , sauf  à adoucir  ensuite 
les  sinuosités  de  la  peau  dans  tout  ce  qu  elles  présentent 
de  désagréable  à la  vue. 

Vous  voulez  donc,  me  dira-t-on,  quon  flatte  les  per- 
sonnes dans  leurs  portraits;  je  réponds  d’abord  qu’il  n’y 
aurait  pas  grand  mal  à cela,  et  qu’en  tout  cas,  il  vaut 
mieux  faire  les  ressemblances  en  beau  qu’cn  laid  ; mais 
je  vais  plus  loin,. et  j’espère  démontrer  qu’en  cherchant 
à embellir  une  personne  dans  de  certaines  petites  parti- 
cularités, on  n’est  que  juste,  on  n’établit  même  par  ce 

de  voix  reconnaissable),  l’on  serait  fort  embarrassé  de  répondre  d’une 
manière  précise  et  satisfaisante  à cette  question.  Quant  à moi,  qui  suis 
assez  heureux  en  général  pour  saisir  les  ressemblances , voici  tout  mon 
secret  : après  avoir  établi  mes  principales  proportions , je  cherche  à m’iden- 
tifier avec  la  véritable  physionomie  de  mon  modèle,  en  l’obligeant  à me 
parler,  sans  qu’il  se  doute  de  mon  intention;  j’étudie  alors  le  jeu  de  ses 
muscles,  quand  ils  sont  mis  en  action  par  la  conversation,  afin  de  m’en 
souvenir  lorsque  l’ennui,  ou  la  fatigue,  ou  une  autre  disposition  d’hu- 
meur modifiera  l’expression  de  son  visage  ; j’évite  ainsi  de  lui  faire  un 
œil  triste  et  l’autre  gai , ou  certains  traits  abattus  d’un  c6tc,  tandis  qu’ils 
sont  soulevés  et  soutenus  de  l’autre:  enfin,  je  travaille,  je  cherche,  et  je 
ne  lâche  prise  que  lorsque  mon  portrait  me  rappelle  à moi-méme  la  per- 
sonne, et  que,  pour  ainsi  dire,  la  ressemblance  est  telle,  qu’en  le  voyant, 
je  croie  encore  entendre  le  son  de  sa  voix  et  reconnaître  la  tournure  de 
ses  idées.  Quand  le  peintre  en  est  là,  et  qu’après  quelques  heures  de  repos 
il  vient  revoir  son  ouvrage,  s’il  n’est  pas  lui -meme  frappé  de  la  ressem- 
blance, qu’il  ne  se  (latte  pas  qu’il  ait  atteint  son  but.  11  faut  qu’il  retra- 
vaille son  portrait,  en  demandant  deux  ou  trois  jours  de  relâche,  pendant 
lesquels  il  ne  le  regardera  pas  du  tout,  afin  d’étre  plus  sûrement  frappé, 
quand  il  le  reverra  en  face  de  son  modèle , de  ce  qu’il  y a à corriger  pour 
lui  donner  une  véritable  ressemblance.  Le  talent  de  la  ressemblance  est 
presque  indépendant  des  talens  acquis;  il  faut  être  organisé  pour  cela, 
comme  il  faut  qu’un  chanteur  ait  avant  tout  l’oreille  juste.  Il  y a de  grands 
peintres  qui  n’ont  point  le  talent  du  portrait. 


22 


558  DIX-NEÜVIËME  LEÇON. 

moyen  quune  légère  compensation  en  retour  de  mille 
choses  agréables  et  avantageuses  que  l’on  n’a  pu  saisir 
dans  le  modèle. 

Pensez-vous,  en  effet,  qu’une  personne  que  vous  clouez 
sur  une  chaise  devant  vous , sans  lui  laisser  la  liberté  de 
ses  mouvemens , puisse  conserver  long-temps  (et  surtout 
une  jeune  femme)  toute  la  grâce,  et  le  jeu  de  physio- 
nomie qui  lui  est  propre,  et  que  chacun  lui  connaît? 
Que  deviendra  la  mobilité  de  ses  traits , et  tout  ce  quelle 
peut  avoir  de  charmes  dans  la  société  au  milieu  d’une 
conversation  animée  et  agréable?  A cette  expression  de 
bonheur  et  de  vanité  satisfaite , vous  substituez  celle  de  la 
contrainte  et  de  l’ennui  qu’une  longue  séance  fait  éprouver 
à tout  le  monde,  et  plus  particulièrement  aux  dames.  Si 
à ces  désavantages  vous  joignez  celui  de  la  lumière  du 
jour,  comparée  à celle  des  bougies,  vous  avouerez  que 
vous  aurez  bien  à faire  pour  trouver  dans  votre  art  assez 
de  moyens  de  flatter  votre  modèle  par  la  fraîcheur  des 
carnations,  pour  regagner  d’un  côté  ce  que  vous  perdez 
de  l’autre. 

Qu’on  ne  se  persuade  pa^  néanmoins  qu’on  doive  faire 
une  Hébé  ou  une  Vénus  de  toutes  les  jeunes  personnes, 
ni  un  Apollon  de  tous  les  jeunes  gens  : la  ressemblance 
est  le  premier  mérite  d’un  portrait  aux  yeux  du  monde  en 
général  ; le  second , c’est  que  la  ressemblance  soit  agréa- 
ble , et  le  troisième , que  le  portrait  Soit  bien  peint. 

Les  peintres  ne  classent  pas  toujours  leurs  jugemens 
dans  le  même  ordre , et  il  faut  le  leur  pardonner  ; si  les 
superbes  portraits  que  nous  ont  laissés  les  Titien,  les 
Van-Dyck,  les  Rubens,  et  tant  d’autres  célèbres  peintres, 
n’avaient  eu  que  le  mérite  de  la  parfaite  ressemblance  . 


DIX-NEÜVIÈME  LEÇON.  SSg 

nous  U^eri  ferions  que  peu  de  cas  maintenant;  disons 
mieux  J leurs  outrages  ne  seraient  pas  parvenus  jüsqua 
nous.  Laissons  donc  aux  grands  amateurs  de  fart  la 
liberté  de  préférer  la  beauté  de  l’oUvrage  à tout  le  reste  ; 
mais  trouvons  bon  en  meme  temps  que^  pour  les  per- 
sonnes vivantes,  le  grand  nombre  place  avant  tout  le 
mérite  d’une  agréable  ressemblance. 

Au  surplus , il  arrive  bien  rarement  qu’uUe  mauvaise 
peinture  offre  une  ressemblance  agréable  ; comme  il  faut 
avouer  aussi  qu’il  faut  avoir  bien  du  tact  et  un  talent 
bien  souple  pour  conserver  beaucoup  de  ressemblance, 
tout  en  cherchant  à flatter  un  portrait.  Ce  n’est  donc 
qu’avec  un  discernement  exquis  et  une  main  très-exercée 
qu’on  peut  se  promettre  des  succès  en  ce  genre.  Heureux 
ceux  qui  sont  arrivés  à ce  point  1 Cependant,  avec  de  la 
persévérance  J du  zèle  et  des  études  suivies,  on  peut  y 
parvenir,  si  toutefois  le  peintre  n’est  pas  dénué  de  dis- 
positions naturelles.  Que  les  jeunes  élèves  ne  se  laissent 
donc  pas  décourager  par  les  difficultés  qu'ils  ont  à vaincre  : 
une  longue  carrière  s’ouvre  devant  eux  ; ils  sont  jeunes, 
ils  ont  le  temps  de  la  parcourir , et  s’ils  ont  de  la  cons- 
tance , et  qu’ils  ne  se  détournent  pas  de  la  droite  route , 
ils  peuvent  espérer  de  cueillir  bien  des  couronnes  avant 
d’arriver  à l’autre  extrémité , oii  ils  jouiront  encore  du 
souvenir  de  leurs  triomphes. 

Voici  les  avis  que,  d’après  ma  propre  expérience,  je 
crois  pouvoir  donner  aux  personnes  qui  se  destinent  à 
peindre  le  portrait. 

Rendez-vous , avant  tout,  familier  avec  fart  du  dessin, 
et  ne  prenez  la  palette  que  quand  vous  saurez  faire  un 
contour  et  un  ensemble  promptement , spirituellement  et 


54 0 t)lX-NEüVIÈME  LEÇON. 

parfaitement  juste.'  Je  suppose  aussi  que  'vous  n’étes  pas 
étranger  à la  théorie  des  ombres  j et  que  vous  avez  assez 
îong-temps  dessiné  d’après  le  plâtre  et  la  nature,  soit  sur 
papier  blanc , soit  sur  papier  de  couleur  rehaussé  avec  du 
crayon  blanc,  pour  en  comprendre  la  valeur. 

Peignez  alors  quelques  têtes , quelques  bras , des  mains 
et  des  poitrines  d’après  la  bosse  , cela  vous  dégrossira 
pour  le  maniement  de  la.  couleur,  sans  que  vous  ayez 
encore  trop  à vous  occuper  d’une  multitude  de  teintes 
colbrées  comme  on  les  voit  dans  la  nature  vivante.  Aprèsr 
cet  exercice , copiez  un  ou  deux  tableaux , des  meilleurs 
que  vous  puissiez  vous  procurer,  et  faites  en  sorte  de 
choisir  une  tête  d’homme  entre  deux  âges , bien  caracté- 
risée , tant  pour  les  traits  que  pour  le  ton  de  la  couleur  : 
je  n’entends  pas  dire  par  là  qu’il  faille  que  le  coloris  du 
tableau  soit  d’un  ton  trop  brun,  trop  pâle  ou  trop  rouge; 
mais  qu’il  ait  le  coloris  d’un  personnage  d’une  bonne 
constitution,  afin  que  les  diverses  teintes  soient  moins 
vagues  ou  moins  uniformes  qu’elles  ne  le  sont  dans  de 
certains  cas,  comme  quand  une  carnation  est  trop  pâle, 
trop  rouge  ou  trop  bazanée  partout  également. 

Après  cela,  entreprenez  un  portrait  d’après  nature,  et 
faites  en  sorte,  pour  la  première  fois,  d’avoir  pour  mo- 
dèle un  individu  qui  soit  du  genre  de  coloris  du  tableau 
dont  je  parlais  tout-à-l’heure  ; mais  ne  commencez  ni  par 
une  figure  d’enfant,  ni  par  celle  d’une  personne  très- 
âgée,  ni  par  une  jeune  personne  : votre  tâche  serait  trop 
difficile.  Les  enfans  ne  posent  pas  assez  bien,  et  d’ail- 
leurs ils  n’ont  point  de  traits  caractérisés  ; les  vieillards 
offrent  trop  de  détails,  et  les  jeunes  personnes  trop  de 
délicatesse  dans' les  teintes  et  même  dans 'les' traits.  Un 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  34 1 

îiomme  d’un  âge  mûr  est  ce  qui  vous  paraîtra  le  moins 
difficile  ; il  est  probalde  en  meme  temps  qu’il  posera 
mieux  i que  toute  autre  personne  qui  aurait  ou  trop  de 
légèreté  et  de  vivacité 5 ou  trop  de  faiblesse,  etc.  Un 
modèle  qui  ne  pose  pas  bien , déroute  un  débutant  dans 
l’art  de  la  peinture , et  celui-ci  à son  tour , par  son  exi- 
gence minutieuse , tourmente  le  modèle  le  plus  docile. 

Pour  éviter  ou  diminuer  l’un  et  l’autre  inconvénient, 
placez , si  la  chose  vous  est  possible , une  personne  gaie 
et  aimable  ( et  qui  soit  en  meme  temps  en  commerce 
familier  avec  le  modèle)  derrière  le  siège  du  peintre  et 
dans  la  meme  direction.  Il  en  résultera  une  conversation 
ou  des  petits  signes  d’intelligence  et  d’amitié  qui  soutien- 
dront les  esprits  du  modèle.  Son  regard  prendra  bien 
quelquefois  une  direction  un  peu  divergente,  surtout  si 
le  peintre  s’est  fait  regarder  dans  le  principe  ; alors , quand 
il  en  est  précisément  à cette  partie,  il  n’a  qu’un  mot  à 
dire  pour  demander  le  regard  ; mais  du  moins  la  tête 
restera  dans  la  même  situation  à quelques  mouvemens 
près,  ce  qui  est  déjà  d’une  grande  importance,  particu- 
lièrement pour  faire  le  contour  de  l’ensemble.  Il  n’en 
serait  pas  de  même , si  cette  personne  prenait  place  de 
côté  ou  partout  ailleurs;  c’est  un ' mouvement  naturel  à 
tout  le  monde,  que  celui  de  retourner  la  tête  du  côté  de 


I Poser  bien  ou  mal , c’est  soutenir  plus  ou  moins  bien  et  long-temps 
l’attilude  et  le  maintien  que  le  peintre  a choisis;  c’est  aussi  conserver  sa 
physionomie  nalurelle.  On  dit  qu’une  personne  ne  pose  pas  bien,  quand, 
pendant  une  séance  de  deux  ou  trois  heures,  ses  traits  et  son  expression 
ordinaire  s’altèrent,  ce  qui  dénote  la  fatigue  et  l’ennui  ; on  dit  aussi  que 
quelqu’un  pose  mal , lorsqu’il  remue  sans  cesse  et  ne  tient  pas  la  tète  dans 
la  situation  qu’on  lui  a prescritCv 


54^  DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

îa  personne  qui  nous  parle  ^ ou  à qui  l’on  veut  parler* 
Jl  en  résulterait  donc  un  dérangement  continuel  et  général 
bien  autrement  plus  préjudiciable  au  peintre,  et  surtout 
à un  débutant , que  quelques  mouvemens  passagers  dans 
les  yeux,  la  bouche,  etc.  D’un  autre  côté,  si  la  personne 
n’est  pas  placée  derrière  le  peintre,  comme  je  conseille  de 
le  faire , lors  même  que  celle  qui  se  fait  peindre , prendra 
assez  sur  elle-même  pour  entretenir  la  conversation  sans 
déranger  ni  son  regard,  ni  son  attitude  générale,  il  en 
résultera  toujours  un  air  de  contrainte  jusque  dans  le 
regard.  En  vain  il  se  portera  sur  les  yeux  du  peintre , il 
n’aura  point  l’air  de  s’y  arrêter  ; ce  qui  donne  au  coup 
d’œil  un  vague  qui  changera  toute  l’expression-  Nous 
remarquons  fréquemment  cet  effet  dans  les  personnes 
préoccupées  ou  distraites-  On  s’aperçoit  aisément  qu’elles 
nous  regardent  sans  nous  voir,  Il  est  certain  que  ce 
coup  d’œil  insignifiant  nuit  à l’expression  habituelle  de 
la  figure,  et  par  conséquent  à une  ressemblance  spiri- 
tuelle et  agréable. 

Si , pendant  une  longue  séance  (et  elles  paraissent  tou- 
jours telles  aux  modèles) , vous  aviez  recours  à l’expédient 
le  plus  usité  pour  faire  paraître  le  temps  moins  long, 
qui  est  de  faire  faire  une  lecture  par  un  tiers,  vous 
n atteindriez  qu’en  partie  votre  but. 

Il  ne  faut  faire  usage  de  cette  ressource  que  pour 
peindre  les  parties  ^qui  ne  comportent  point  d’expression , 
comme  lea  oreilles,  le  cou,  la  poitrine,  les  épaules,  les 
cheveux , et  en  un  mot  tous  les  accessoires  ; mais  pour 
ce  qui  concerne  le  visage,  je  ne  vous  le  conseille  pas; 
en  voici  la  raison  : une  lecture  intéressante  distraira  sans 
doute  agréablement  le  modèle  ; mais , à moins  que  cettç 


345 


DIX-NEÜVIÈME  LEÇON. 

lecture  ne  soit  d’un  genre  très-léger,  très-spirituel,  et  en 
même  temps  très -gai,  et  que  de  plus  la  personne  qui 
s’en  charge  ne  s’en  acquitte  fort  bien , ce  qui  est  rare , 
vous  y gagnerez  peu  de  choses.  Vous  aurez,  à la  vérité, 
plus  d’immobilité  dans  le  modèle,  mais  son  expression 
sera  muette  -,  la  personne  qui  écoute  reçoit  bien  intérieu- 
rement les  diverses  impressions  que  la  lecture  fait  naître 
dans  son  esprit,  mais  elles  ne  sont  que  peu  apparentes 
sur  sa  physionomie , ses  traits  restent  passifs , parce  qu’ils 
n’ont  rien  à exprimer,  rien  à communiquer  qui  soit  du 
propre  fond  de  la  personne,  et,  à l’exception  de  quelques 
sourires  passagers , le  modèle  ne  vous  offrira  qu’une  phy- 
sionomie pensive  et  recueillie,  qui,  le  plus  souvent,  penche 
vers  la  tristesse , ou  du  moins  vers  la  contemplation , ce 
qui  n’est  l’expression  habituelle  que  d’un  petit  nombre 
de  personnes.  / 

D’après  ce  que  nous  venons  d’exposer,  il  n’est  pas 
nécessaire  de  nous  appesantir  sur  les  inconvéniens  qu’on 
trouve  à peindre  une  personne  lisant  : si  l’on  veut  que 
cette  attitude  paraisse  naturelle,  il  faut  que  la  tête  soit 
plus  ou  moins  penchée  et  inclinée  sur  le  livre,  ainsi  que 
le  corps , ce  qui  dérobe  au  peintre  non-seulement  le  coup 
d’œil , dans  lequel  gît  la  plus  "grande  partie  de  la  ressem- 
blance et  de  l’expression,  mais  de  plus,  cette  attitude  in- 
clinée altère  en  apparence  la  véritable  proportion  des  traits 
par  les  raccourcis  que  cette  situation  présente.  En  effet, 
la  tête  sera  inclinée  en  avant,  ce  qui  lui  laissera  voir 
beaucoup  plus  de  dessus  de  tête  ; le  nez  paraîtra  fort 
long,  par  rapport  au  bas  du  visage,  qui  sera  en  partie 
caché  par  le  bout  du  nez,  et  le  menton  sera  tellement 
fuyant  et  vu  en  raccourci , qu’il  faudrait  un  talent  achevé 


544  DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

et  un  grand  bonheur,  pour  que  tout  le  monde  fut  éga- 
lement frappé  de  cette  ressemblance,  quelque  fidèle  quelle 
fût.  Il  est  vrai  que  ces  sortes  d’attitudes  ont  souvent  quel- 
que chose  de  très-pittoresque , tant  pour  l’effet  général , 
que  pour  tout  le  reste  ; mais  on  ne  doit  guères  s’y  ha- 
sarder que  pour  des  portraits  en  profil  i , parce  que  cela 
évite  les  raccourcis , ou  bien  encore  dans  les  tableaux  de 
famille,  où  il  y a un  grand  nombre  de  figures,  dont  il 
,est  nécessaire  de  varier  autant  que  possible  les  attitudes , 
pourvu  qu  elles  ne  sortent  pas  des  bornes  de  la  conve- 
nance et  de  la  nature  du  sujet.  Je  ne  parlerai  pas  des 
tableaux  de  genre , où  l’on  peut  donner  à chaque  figure 
l’attitude,  le  maintien  et  l’occupation  qu’on  juge  devoir 
produire  le  meilleur  effet  pour  l’ensemble  général,  parce 
qu’ici  il  ne  s’agit  pas  de  ressemblance.  On  peut  et  l’on 
doit  même  montrer  des  figures  dans  toutes  les  situations 
vraisemblables,  les  unes  en  face,  les  autres  en  profil,  en 
demi-profil , par  derrière , d’autres  recourbées  en  avant, 
etc.  On  peut  placer  une  partie  de  ces  figures  les  unes  en 
évidence  et  dans  la  plus  vive  lumière,  d’autres  à moitié 
dans  l’ombre  ou  tout-à-fait  ombrées , etc.  ; mais  il  faut 
que  ces  effets  du  clair-obscur  soient  toujours  motivés  par 
les  localités  qui  forment  le  fond  du  tableau,  ainsi  que 
par  les  divers  objets  qui  s’y  trouvent  placés  ; car  il  serait 
absurde  d’établir  des  ombres  portées  sans  qu’on  vît  l’objet 


1 Peu  de  personnes , on  le  sait , se  contentent  d’un  portrait  en  profil  ; il 
ne  pre'sente  pas  un  assez  grand  développement  des  traits  et  de  l’expression 
de  la  physionomie  de  la  personne  ; il  est  njoins  satisfaisant  encore  quand 
les  yeux  sont  baissés  sur  un  livre  ; cette  attitude  n’est  bonne  à employer 
que  pour  les  personnes  qui  ont  lé  regard  louche , et  pour  celles  qui  sont 
borgnes,  ou  bien  encore  pour  faire  une  tête  de  simple  étude 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  34^ 

qui  les  occasionne  J ou  du  moins  sans  qu’on  puisse  rai- 
sonnablement les  supposer  par  l’arrangement  du  local. 

Jusqu’ici  je  n’ai  parlé  que  des  ressources  que  peut 
employer  un  commençant  pour  diminuer  les  difficultés 
qu’il  rencontrera  dans  ses  premiers  essais*,  mais  le  meil- 
leur moyen  que  je  puisse  lui  indiquer  pour  attirer  vers 
lui  seul  toute  l’expression  de  son  modèle,  c’est  de  faire 
des  efforts  de  bonne  heure , pour  s’habituer  à faire , tout 
en  travaillant,  la  conversation  avec  la  personne  qu’il  peint. 

, La  facilité  sur  ce  point  naîtra  pour  lui  de  l’habitude , et 
il  ne  peindra  jamais  avec  plus  de  succès  et  de  verve  que 
quand  il  lui  arrivera  de  pouvoir  entretenir  et  varier  la 
conversation.  Tout  l’art  consiste  à bien  choisir  les  sujets 
de  l’entretien , et  à chercher  celui  qui  convient  le  mieux 
au  caractère  et  aux  goûts  de  son  modèle , selon  son  état , 
son  rang , son  âge , son  pays  et  le  genre  de  son  instruc- 
tion. 

On  tâtonne  un  peu  d’abord,  et  l’on  effleure  différens 
sujets  jusqu’à  ce  qu’on  ait  rencontré  celui  qui  paraît  in- 
téresser assez  le  modèle  pour  le  provoquer  à en  parler 
lui-même.  Quand  la  personne  est  trop  timide , ou  quelque 
chose  de  pis,  l’on  a recours  à l’esprit  d’un  tiers  qu’elle 
affectionne,  et  qu’on  invite  à ne  pas  laisser  tomber  la 
conversation.  Ces  entretiens  servent  d’abord  à vous  mettre 
en  rapport  avec  votre  modèle,  en  vous  faisant  faire  con- 
naissance plus  intime  avec  lui , et  il  en  résulte  plus  d’ai- 
sance et  moins  de  contrainte  dans  les  séances  ; mais  leur 
plus  grand  avantage  est  dans  l’expression  de  vie  que  le 
modèle  vous  offre,  en  vous  adressant  la  parole  tout  en 
vous  regardant  sans  contrainte  et  presque  sans  y penser. 
Pendant  ce  temps  vous  éludiez  le  jeu  naturel  de  sa  phy- 


346  DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

sionomie  et  de  ceux  de  ses  muscles  que  vous  devez  le 
plus  particulièrement  laisser  apercevoir;  vous  vous  en 
souviendrez  en  temps  et  lieu  pour  les  exprimer  plus  ou 
moins , lors  meme  que , dans  l’instant  où  vous  peindrez 
ces  parties,  elles  ne  vous  présenteraient  plus  précisément 
le  même  aspect.  Si  l’on  ne  peignait  pas  un  peu  de  sou- 
venir, l’on  ne  parviendrait  que  rarement  à mettre  de  la 
vie  et  de  lame  dans  un  portrait , et  l’on  s’exposerait  à 
faire  tantôt  un  œil  gai  et  l’autre  triste , tantôt  un  muscle 
renflé  et  relevé  d’un  côté  du  visage,  tandis  que  de  l’autre 
côté  le  muscle  correspondant  serait  flasque  et  affaissé.  Je 
ne  dis  pas  qu’il  faille  peindre  absolument  de  souvenir,  et 
sans  avoir  la  personne  devant  soi  ; mais  au  lieu  de  dire 
à son  modèle  riezj  c’est  trop ^ encore^  pas  autant ^ cest 
cela  J etc.  (ce  qui  ne  vous  donnera  jamais  la  véritable 
expression),  il  faut,  dans  ces  cas,  dis -je,  ou  peindre 
de  mémoire , ou  du  moins  attendre  l’instant  (tout  en  s’oc- 
cupant d’autre  chose)  où  la  personne  vous  rendra  le  genre 
d’expression  que  vous  voulez  avoir,  et  qui  se  trouve 
d’accord  et  en  harmonie  avec  les  parties  que  vous  aurez 
déjà  arretées  et  achevées. 

Un  mot  sur  les  Portraits  à regard  perdu. 

Les  portraits  qu’on  appelle  à regard  perdu ^ sont  ceux 
où  le  modèle  ne  regarde  pas  le  peintre,  mais  tout  autre 
objet  qui  se  trouve  dans  le  tableau,  ou  même  qui  ne  s y 
trouve  pas,  et  qui  est  censé  être  au-delà  de  l’encadre- 
ment. Il  s’en  fait  beaucoup  dans  cette  situation;  et  si  ce 
ne  sont  pas  ceux  qui  facilitent  le  plus  la  ressemblance, 
ce  sont  du  moins  les  plus  pittoresques.  Les  artistes  aux- 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  347 

quels  on  laisse  une  entière  liberté  d’adopter  telle  situation 
qu’il  leur  plaira , la  choisissent  volontiers , parce  quelle 
présente  divers  avantages  de  composition  qui  rendent 
ces  sortes  de  portraits  moins  communs  que  la  plupart  de 
ceux  dont  les  yeux  regardent  tout  le  monde , ce  qui  a 
toujours  liçu  quand  le  peintre  se  fait  regarder  par  son 
modèle. 

Un  portrait  qui  vous  regarde  toujours  fixément,  sans 
jamais  varier  d’expression,  a quelque  chose  d’inanimé  qui, 
à la  longue,  fait  naître  l’ennui,  et  donne  l’idée  d’une 
pétrification  instantanée , dont  on  finit  par  se  lasser. 

Il  n’en  est  pas  ainsi  d’un  portrait  à regard  perdu  : 
comme  l’individu  a l’air  d’étre  occupé  d’un  objet  plus 
ou  moins  intéressant  pour  lui,  nous  n’éprouvons  pas  la 
même  impatience  en  le  voyant  regarder  fixément  ce  que 
nous  ne  voyons  pas  nous-mêmes,  et  nous  lui  supposons 
un  motif  quelconque  pour  arrêter  ainsi  sa  vue. 

Mais  si  ces  sortes  de  portraits  ont  cet  avantage  pour 
le  public  en  général;  il  en  est  tout  autrement  pour  les 
parens,  pour  les  amis  de  la  personne  représentée  : ils 
veulent  presque  tous  que  le  portrait  les  regarde  ; leur 
affection  en  est  plus  satisfaite  ; et  si  on  ne  leur  donnait 
pas  le  coup  d’œil  de  cet  objet  chéri,  ils  éprouveraient 
à leur  tour  une  sorte  d’impatience  et  de  mécontentement. 
Comme  ils  ne  se  fatiguent  jamais  d’envisager  les  traits 
d’une  personne  qui  leur  est  chère,  ils  veulent  aussi  que 
cette  personne  ait  l’air  de  s’occuper  d’eux,  du  moins  par 
le  regard.  Prenez  donc  l’avis  des  parens  ou  des  amis  de 
votre  modèle  sur  le  choix  du  regard,  avant  que  d’arrêter 
une  attitude  : rappelez-vous  que  vous  travaillez  pour  leur 
satisfaction  bien  plus  que  pour  la  vôtre. 


543  DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

Quand  vous  entreprenez  un  portrait  de  famille  où  il 
y a depuis  trois  personnages  jusqu’à  cinq , six , et  au- 
delà  J c’est  autre  chose  : ici , sous  peine  de  faire  une  com- 
position maussade  et  ridicule,  il  faut  absolument  qu’on 
vous  laisse  la  liberté  de  varier  le  regard  des  diverses 
figures.  C’est  à l’artiste  à le  faire  avec  intelligence,  en 
sorte  qu’il  y ait  un  motif  présumable  à ces  différens 
regards.  Il  ne  vous  sera  pas  difficile  de  discerner  à la- 
quelle ou  auxquelles  des  figures  il  sera  convenable  de 
donner  ou  le  regard  perdu , ou  le  regard  dans  les  yeux 
du  peintre. 

Un  père,  une  mère,  sont  les  personnages  les  plus 
importans  dans  une  pareille  composition  ; et  comme , 
dans  le  cours  ordinaire  des  choses,  ce  sont  eux  qui 
doivent  être  enlevés  à leurs  enfans,  il  est  naturel  que 
ces  mêmes  enfans  puissent  se  repaître  de  ce  regard  pa- 
ternel quand  ces  parens  ne  seront  plus.  Il  ne  faut  pour- 
tant pas  prendre  ceci  comme  une  règle  invariable  : il 
est  mille  considérations  qu’on  ne  peut  prévoir  ^ et  qu’il 
faut  laisser  apprécier  au  goût  et  à l’intelligence  du  pein- 
tre, sans  oublier  cependant  la  volonté  expresse  des 
parens.  Je  n’en  citerai  qu’un  exemple.  Une  mère,  te- 
nant un  très -jeune  enfant  sur  ses  genoux,  doit  expri- 
mer pour  cet  enfant  toute  la  sollicitude  maternelle  ; et 
si  l’attitude  qu’on  a choisie  ne  comporte  pas  que  les 
deux  figures  regardent  le  spectateur,  il  est  naturel  que 
ce  soit  la  mère  qui  porte  un  coup  d’œil  affectueux  sur 
son  enfant-,  car  l’enfant  peut  être  distrait  par  la  moin- 
dre chose,  et  par  conséquent  regarder  le  spectateur; 
tandis  qu’il  serait  moins  naturel  de  peindre  la  mère 
préoccupée  ailleurs,  pendant  quelle  tient  un  enfant  qui 


DIX-NEUVlkME  LEÇON.  549 

la  regarde  J et  qui  exige  impérieusement  qu’on  s’occupe 
de  lui.  1 

Par  la  même  raison  qui  vous  engage  à faire  vous-même 
la  conversation  avec  un  modèle  qui  doit  vous  regarder, 
vous  devez  faire  en  sorte  qu’un  tiers  s’entretienne  avec 
la  personne  que  vous  peindrez  à regard  perdu. 

La  position  d’un  portrait  en  buste,  ou  même  la  figure 
entière,  doit  être  toujours  simple,  facile  et  naturelle.  Il 
vaut  mieux  représenter  les  personnes  en  repos , que  de 
les  poser  dans  l’attitude  d’une  occupation  ou  d’un  travail 
qui  exige  un  mouvement  continu  des  bras  et  du  corps  : 
l’immobilité  forcée  d’une  figure  peinte  contraste  désagréa- 
blement avec  le  mouvement  qu’on  lui  a imprimé.  Si  vous 
supposez  la  personne  occupée  actuellement  à quelque 
ouvrage  qui  dénote  son  état  ou  sa  profession,  faites  en 
sorte  quelle  paraisse  l’avoir  discontinué  pour  réfléchir, 
pour  se  reposer , pour  parler  à quelqu’un , etc.  Ainsi , 
vous  pouvez  faire  paraître  les  outils , les  instriimens  dont 


1 On  doit  s’attendre,  car  cela  arrive  toujours  ainsi,  que  les  parens  et 
toutes  les  personnes  qui  connaissent  le  plus  particulièrement  l’individu 
dont  on  a fait  le  portrait,  seront  les  plus  difficiles  à satisfaire  sur  l’article 
de  la  ressemblance,  parce  que,  vivant  journellement  avec  lui,  elles  le  con- 
naissent en  détail  sous  tous  les  genres  d’expression  et  de  disposition , en 
sorte  qu’elles  ne  se  contentent  pas  d’une  ressemblance  générale  ; au  lieu 
que  les  gens  qui  vivent  moins  familièrement  avec  lui,  ne  connaissant  guère 
que  son  air  de  société  et  son  caractère  général  d’expression  , sont  beaucoup 
plus  aisément  satisfûles,  et  se  récrient  ordinairement  sur  l’extrême  res- 
semblance. On  entend  souvent  dire  dans  le  monde  : Je  n’ai  vu  celle  per- 
sonnc-là  qu’une  ou  deux  fois,  et  pourtant  je  l’ai  reconnue  de  suite  dans 
son  portrait.  Ce  n’est  point  la  preuve  d’une  parlaile  ressemblance  : il  faut 
que  les  intimes  soient  pleinement  satisfaits;  mais  cela  a rarement  lieu, 
car  on  ne  peut  pas  peindre  plusieurs  genres  d’expression  à la  fois  sur  la 
même  tête. 


55o  DÎX-NEUTIÈME  LEÇOr*i. 

une  science,  un  art,  un  métier  réclame  l’emploi;  mais, 
je  le  répète,  il  faut  que  dans  Tinstant  actuel  la  personne 
soit  censée  en  repos,  sans  quoi  vous  courrez  risque  de 
provoquer  J’impatience  des  spectateurs. 

Il  en  est  autrement  pour  les  compositions  historiques 
ou  de  scènes  familières.  La  raison  en  est  simple  : ce  n’est 
que  par  l’expression  des  personnages  (expression  qui  gît 
autant  dans  les  mouvemens  de  leurs  membres  que  dans 
la  contraction  de  leurs  traits)  que  vous  pouvez  caracté- 
riser leur  action  et  leurs  passions.  Il  faut  donc  qu’à  cette 
espèce  de  pantomime  le  spectateur  comprenne  et  recon- 
naisse le  sujet  et  la  scène  que  vous  avez  voulu  représenter. 

Après  cette  digression , qui  m’a  semblé  utile  et  que  je 
pouvais  facilement  étendre  davantage,  je  reviens  au  sujet 
principal,  et  de  nouveau  je  recommande  d’éviter,  en 
terminant  des  carnations,  d’entrer  dans  des  détails  trop 
minutieux  et  insignifians , ainsi  que  d’articuler  ceux  dans 
lesquels  on  doit  entrer  d’une  manière  large  et  moelleuse, 
et  sans  aucune  sécheresse.  Voilà  ce  qu’on  ne  saurait  trop 
redire  aux  amateurs  ou  aux  élèves.  Ils  croient  tous  que 
leurs  ouvrages  seront  d’autant  plus  parfaits , qu’ils  y au- 
ront fait  entrer  une  foule  de  détails  presque  microsco- 
piques, comme  font  ceux  qui  peignent  des  objets  d’his- 
toire naturelle  : ils  sont  dans  l’erreur.  Pendant  quelques 
années  je  l’ai  partagée,  je  l’avoue,  ce  dont  je  suis  bien 
revenu , l’expérience  m’ayant  prouvé  que  tous  mes  efforts 
en  ce  sens,  loin  de  me  rapprocher  de  l’apparence  de  la 
nature,  m’en  éloignaient  toujours  davantage.  Ceci  a,  je 
crois,  besoin  d’explication. 

Quel  but  se  propose-t-on  dans  l’art  de  la  peinture  ? 


DIX-NEÜVIÈME  LEÇON.  55  1 

Est-ce  rimitation  servile  des  objets  tels  qu’ils  sont  réelle- 
ment J ou  simplement  leur  appârence , vus  à une  certaine 
distance  ? Je  pense  que  j comme  on  n’examine  pas  à la 
loupe  les  tableaux  d’une  dimension  moyenne,  et  qu’on 
se  place,  pour  en  juger  et  en  jouir,  à un  éloignement 
qui  est  à peu  près  celui  d’où  le  peintre  a envisagé  son 
modèle,  il  ne  faut  saisir  que  les  grandes  masses  et  les 
détails  assez  marquans  pour  être  vus  sans  efforts  à la  dis- 
tance où  l’on  se  trouve  l’un  de  l’autre.  Bien  plus  encore: 
il  y a mille  petites  choses  qu’un  œil  scrutateur  découvre 
dans  le  modèle  à force  d’y  attacher  sa  vue , mais  aux- 
quelles il  n’aurait  pas  pris  garde  s’il  n’eût  envisagé  la 
personne  que  d’une  manière  générale , comme  quand  on 
fait  la  conversation.  Eh  bien , c’est  sous  ce  dernier  aspect 
qu’il  faut  imiter  la  nature.  Que  voyez-vous  sur  le  corps 
d’un  animal  quand  vous  ne  l’envisagez  que  pour  son  allure 
et  sa  forme  générale?  Apercevez-vous  chaque  poil  de 
son  manteau  ou  de  sa  toison  ? Quand  vous  regardez  une 
prairie  et  quelle  charme  vos  regards,  est -ce  parce  que 
vous  y voyez  distinctement  tous  les  brins  d’herbes  qui 
couvrent  son  étendue  ? Quand  vous  admirez  un  bel  arbre , 
en  comptez-vous  toutes  les  feuilles  ? Le  pourriez-vous , 
même,  quand  vous  en  auriez  l’intention?  Non,  sans  doute, 
pas  plus  que  vous  ne  conteriez  les  poils  d’une  vache, 
d’un  cheval,  d’un  mouton,  etc.  Il  faut  donc  en  peindre 
la  masse,  l’apparence,  sans  se  perdre  dans  des  détails 
insignifians.  Quand  vous  peignez  une  personne,  voyez- 
vous  distinctement  toutes  les  fibres  de  l’iris  ? Pouvez-vous 
distinguer  chaque  poil  des  cils , des  sourcils , des  cheveux  ? 
Distinguez-vous  nettement  toutes  les  aspérités  et  les  pores 
de  la  peau  ? Si  vous  ne  voyez  point  tout  cela  à la  distance 


352  DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

OÙ  VOUS  êtes,  pourquoi  donc  entreprendre  de  faire  ce 
que  vous  ne  pouvez  voir  ? A force  de  vouloir  être  fidèle 
et  vrai  dans  votre  imitation , vous  deviendriez  faux.  Où 
pourriez-vous  d’ailleurs  vous  arrêter  ? Autant  vaudrait-il 
peindre  toutes  les  inflexions  et  même  les  nervures  de 
chaque  feuille  d’un  arbre,  et  encore  y joindre  les  insectes 
imperceptibles  qui  s’y  reposent,  puisque  vous  savez  que 
tous  ces  détails  existent.  Ainsi,  l’on  tombe  dans  l’absurde, 
si  l’on  veut  faire  l’impossible  et  l’invisible.  Bornons-nous 
donc  à imiter  l’apparence  générale  des  objets  ; et  si  nous 
leur  dônnons  leurs  vrais  contours , leur  véritable  couleur 
et  l’effet  magique  qui  résulte  de  la  lumière  et  des  ombres , 
nous  aurons  atteint  le  but  que  la  peinture  se  propose. 

Si  l’on  m’objecte  que  quelques  peintres  célèbres,  et 
entre  autres  Denner,  natif  d’Hambourg,  ont  fait  des  ou- 
vrages qui  rivalisent  avec  la  nature  même  pour  la  vérité 
des  détails  les  plus  minutieux , et  que  leurs  ouvrages , 
qui  sont  en  général  évalués  à des  prix  très-élevés , sont 
placés  dans  les  premières  galeries  de  l’Europe,  et  recher- 
chés par  tous  ceux  qui  forment  des  collections  de  tableaux, 
je  répondrai  que  cela  est  vrai  jusqu’à  un  certain  point, 
mais  que  ces  tableaux,  dans  lesquels  il  y a certainement 
beaucoup  de  choses  admirables,  ne  sont  pourtant  pas 
ceux  que  les  vrais  connaisseurs  prisent  le  plus,  qu’ils  ne 
sont  recherchés,  d’abord,  qu’en  raison  de  leur  rareté,  et 
ensuite,  parce  qu’il  est  reçu  que  dans  une  collection  con- 
sidérable il  faut  avoir , pour  la  compléter , un  tableau  de 
ce  genre  : or,  on  les  paie  très-cher,  parce  que  le  peintre 
n’a  pu  en  achever  qu’un  très  - petit  nombre , attendu  le 
temps  effrayant  qu’il  consacrait  à faire  une  seule  tête  de 
grandeur  naturelle. 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  555 

Gérard  Dow  était  aussi  d’un  grand  fini  dans  ses  ou- 
vrages -,  mais  je  le  trouve  bien  supérieur  aux  autres.  Au 
reste  J il  faut  être  juste  : si  Denner  n’avait  eu  de  mérite 
que  son  fini  inconcevable  j et  dont  on  ne  peut  vraiment 
juger  qu’au  moyen  d’une  forte  loupe , il  n’aurait  pas 
grande  réputation  ; mais  on  doit  avouer  qu’en  meme 
temps  sa  couleur  générale  est  d’une  grande  vérité,  et 
que  ces  mêmes  têtes  qui  peuvent  supporter  l’épreuve 
de  la  loupe , avec  laquelle  on  découvre  tous  les  pores 
de  la  peau  et  les  moindres  détails  microscopiques,  sont 
néanmoins  si  bien  entendues  pour  l’effet  général,  qu’elles 
font  encore  beaucoup  de  plaisir  vues  à la  distance  d’où 
l’on  regarde  les  autres  tableaux. 

Il  semblerait  d’après  cela  qu’aucun  maître  ne  peut  être 
préféré  à Denner,  et  cependant  il  n’en  est  rien  j cela  prouve 
tout  simplement  qu’il  a existé , dans  le  siècle  dernier , un 
homme  d’un  talent  particulier  pour  ce  genre  très-achevé, 
doué  d’ailleurs  d’une  vue  excellente,  et  surtout  d’une 
patience,  je  dirai  presque  d’un  flegme  incroyable,  pour 
pouvoir  se  courber  des  années  entières  sur  ime  seule  tête, 
et'  que  ses  tableaux , après  tout , ont  beaucoup  moins  de 
vie,  et  procurent  moins  de  plaisir  aux  amateurs  éclairés 
que  ne  font  certains  ouvrages  faits  en  quelques  jours  par 
les  mains  expéditives  et  savantes  d’un  Van-Dyck,  d’un  Ru- 
bens, d’un  Titien,  d’un  Van  der  Helst,  et  de  tant  d’autres 
artistes  morts,  sans  compter  les  vivans.  L’on  ne  peut  s’em- 
pêcher, en  voyant  les  plus  beaux  tableaux  de  Dernier,  de 
leur  payer  un  tribut  d’admiration  ; mais  l’on  reste  froid , 
et  l’on  ne  se  dit  pas  à soi-même,  comme  en  voyant  les 
œuvres  de  quelques  autres  maîtres  : Je  voudrais  peindre 
ainsi,  dût-il  m’en  coûter  dix  ans  de  vie  ! 


23 


554  DIX-NEUVIÈME  LEÇON, 

Eh  bien  j ces  grands  maîtres  y que  tous  les  connaisseurs  y 
et  même  un  grand  nombre  de  ceux  qui  ne  sont  guidés 
que  par  leur  bon  goût,  élèvent  bien  au-dessus  de  Denner, 
ne  se  sont  attachés  qu’à  l’apparence  générale , sans  entrer 
dans  plus  de  détails  qu’il  n’en  faut  pour  produire  tout 
l’effet  possible.  Ce  sont  eux  qu’il  faut  prendre  pour  mo- 
dèles*, ils  vous  embraseront  du  feu  divin  qui  les  anima. 

Pour  revenir  maintenant  au  coloris , quand  on  repeint 
une  tête,  il  faut  soigneusement  éviter,  dans  les  ombres 
fortes  et  profondes,  les  teintes  grisâtres  et  opaques,  mais 
tenir  plutôt  les  ombres  d’un  ton  chaud  et  transparent, 
quelquefois  même  un  peu  laqueuses  ou  sanguines,  selon 
le  genre  de  la  carnation  que  l’on  veut  imiter.  Mais  n’exa- 
gérez rien  ; vous  risqueriez  de  faire  de  la  chair  écorchée  : 
ne  perdez  jamais  de  vue  que  vous  peignez  la  même  chair, 
qui  n’est  que  privée  du  grand  jour  ; à quoi  il  faut  ajouter 
les  modifications  qui  résultent  des  reflets  plus  ou  moins 
prononcés  que  renvoient  ou  certaines  autres  parties  éclai- 
rées de  la  chair,  ou  les  vêtemens , ou  tout  autre  objet 
placé  à plus  ou  moins  de  distance.  Les  touches  sanguines 
et  laqueuses  n’ont  jamais  lieu  que  lorsque  le  jour  traverse 
des  parties  cartilagineuses,  comme,  par  exemple,  dans  les 
narines  et  le  cartilage  qui  les  sépare,  dans  les  oreilles,  au 
bout  des  doigts  des  personnes  dont  la  peau  est  belle,  fine 
et  transparente  ; dans  quelques  autres  parties , enfin , où 
ces  effets  sanguins  sont  moins  sensibles , mais  où  ils  se 
voient  quelquefois,  selon  que  le  modèle  est  éclairé. 

Soyez  très -avare  des  demi -teintes  que  vous  jugerez 
tirer  sur  les  bleuâtres,  verdâtres  et  violâtres.  Les  com- 
mençans  les  exagèrent  toujours  ; cela  est  d’autant  plus  à 
craindre,  que  toutes  les  teintes  où  il  entre  du  noir  ou 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  555 

du  bleu  J et  même  du  bleu  d’outremer , repoussent  tou- 
jours un  peu 5 c’est-à-dire  quelles  deviennent  plus  som- 
bres; en  sorte  que  ces  tons  si  fins  et  si  délicats , qu’on 
nomme  la  morbidesse  ^ quand  ils  sont  distribués  avec  art 
et  ménagés  à propos , et  qui  font  paraître  les  carnations 
si  pures,  si  fraîches  et  en  même  temps  si  souples,  leur 
donnent  au  contraire  une  apparence  livide  et  cadavé- 
reuse, quand  on  les  emploie  sans  ménagement. 

C’est  pour  cette  raison  surtout  que  je  recommande  de 
n’en  mettre  que  fort  peu  ou  point  du  tout  dans  les  ébau- 
ches, et  de  réserver  plutôt  leur  application  en  terminant 
les  carnations  et  en  faisant  usage  des  dessous,  comme  je 
l’ai  expliqué  plus  haut  ^ ; observez  encore  que  partout 
où  la  peau  est  tendue  sur  les  os , comme  au  front , aux 
pommettes  des  joues,  etc.,  les  lumières  prennent  une 
teinte  d’une  couleur  un  peu  plus  jaunâtre  qu’ailleurs, 
bien  qu’ elles  soient  toujours  blanches  et  fraîclies. 

N’affectez  pas  d’étendre  l’incarnat  qui  colore  les  joues 
d’une  manière  trop  uniforme  ; mais  a^’^ez  soin  d’imiter 
fidèlement  ces  petites  inégalités  rosâtres , quelquefois  assez 
vives , qui  mettent  tant  de  transparence  dans  la  peau,  et 
qui  empêchent  que  les  joues  n’aient  l’air  fardées.  Etudiez 
aussi  avec  attention  le  luisant  insensible  qui  éclaire  la 
partie  la  plus  élevée  de  la  joue,  sur  la  pommette,  lors- 
qu’un léger  sourire  soulève  et  gonfle  un  p(?u  cette  partie; 
sans  quoi  elle  paraîtrait  toute  plate , n’aurait  aucun  relief, 

I Morbide^  morbidesse  y terme  italien.  Les  chairs  d’une  jeune  femme 
blanche  et  fraîche,  et  celles  d’un  bel  enfant,  ont  beaucoup  de  morbidesse  : 
il  semble  à l’œil  qu’elles  doivent  être  douces  et  veloutées  au  toucher. 

a Voyez  ce  qu’on  a dit  relativement  aux  teintes  bleuâtres , etc. , page  3o6 
et  suivantes. 


356  DIX-NEUVIÈME  LEÇON, 

et  offrirait  à la  vue  une  joue  placardée  de  rouge  artificiel ^ 
sans  la  moindre  apparence  de  ce  qu’ont  les  belles  peaux 
satinées  et  veloutées.  ^ 

Ne  détachez  jamais  d’une  manière  dure,  sèche  et  tran- 
chée le  tour  du  visage,  ni  d’aucune  partie  tournante  et 
fuyante;  mais  fondez -les  doucement  et  moelleusement, 
sans  néanmoins  perdre  la  forme,  dans  le  fond,  dans  le 
cou , ou  toute  autre  partie  sur  laquelle  ces  bords  se  des- 
sinent : cela  leur  donnera  de  la  rondeur , et  ils  n’auront 
pas  l’air  d’une  découpure  collée  sur  le  fond.  Pour  cela, 
il  faut  que  les  demi-teintes  tournantes  soient  déjà  assez 
habilement  dégradées,  pour  qu’il  n’y  ait  pas  une  oppo- 
sition de  couleur  trop  sensible,  depuis  la  partie  la  plus 
éclairée  jusqu’à  l’extrémité  du  contour  extérieur,  où  se 
termine  le  dessin  de  la  forme  ; n’importe  que  ce  soit  une 
partie  des  chairs,  une  draperie,  ou  tout  autre  objet;  sans 
quoi  vous  n’atteindriez  pas  au  but,  et  vous  ne  feriez  que 
rendre  vos  contours  baveux  et  louches  sur  les  bords, 
sans  que  pour  cela  ils  tournassent  davantage. 

En  général,  le  cou  d’une  femme,  si  blanc  qu’il  soit 
naturellement , ne  doit  jamais  être  aussi  brillant  et  lumi- 
neux que  les  parties  très-éclairées  de  la  tête  ; parce  que , 
cette  partie  étant  ordinairement  dans  une  situation  ver- 
ticale, le  jour  glisse  dessus  sans  s’y  arrêter  autant  que 
dans  les  formes  qui  sont  au  contraire  inclinées  en  avant 
et  saillantes. 

Cependant  le  cou,  s’il  est  blanc  et  d’une  belle  teinte 
de  chair  dans  le  modèle,  ne  doit  pas  paraître  moins  pur 


I Voyez,  comme  un  exemple  donné,  la  manière  dont  il  faut  opérer  pour 
dégrader  insensiblement  toutes  les  teintes  d’une  joue  fraîche , page  244* 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  557 

dans  rimitation.  Ce  n’est  donc  point  par  des  teintes  rou- 
geâtres J jaunâtres  ou  rousses  que  vous  en  dégraderez  la 
grande  blancheur  *,  ce  sera  par  de  légers  bleuâtres^  ver- 
dâtres 5 ou  meme  quelquefois  par  des  tons  demi-gris  vio- 
lâtres j que  vous  le  ferez  : le  choix  de  toutes  ces  teintes 
dépendra  de  celles  que  vous  offrira  la  nature , et  souvent 
même  il  y aura  diverses  parties  du  cou  qui  participeront  y 
en  différentes  places , de  l’une  ou  de  l’autre  de  ces  teintes, 
et  quelquefois  même  d’un  certain  amalgame  de  toutes  ces 
nuances  à la  fois.  Vous  tâtonnerez  et  rechercherez  avec 
soin  le  ton  juste,  car  il  est  ordinairement  si  fin,  qu’il 
paraît  insaisissable  au  premier  abord. 

Il  est  néanmoins  très-important  de  l’accuser  juste,  sans 
quoi  l’on  court  risque  de  ne  représenter  qu’une  teinte 
livide  ou  sale  ; et  cependant  il  faut  absolument  qu’il  soit 
teinté,  sans  quoi  le  cou  ne  paraîtrait  pas  sur  un  plan 
vertical,  ni  en  arrière  du  visage.  Il  est  quelques  cas  où 
cette  règle  varie,  selon  l’attitude  du  modèle. 

Le  haut  des  épaules,  après  la  chute  du  cou,  prend 
sur  les  bords  tournans  une  teinte  de  chair  un  peu  plus 
dorée,  c’est-à-dire  tenant  un  peu  plus  ou  un  peu  moins 
du  roussâtre  ; cela  vient  de  ce  que  nous  avons  dans  cette 
place  un  muscle  très-épais  et  très-fort,  qu’on  nomme  le 
trapèze^  : or,  il  arrive  presque  toujours  que  les  muscles 
épais  prennent  cette  légère  teinte , parce  que  la  peau  est 


I Le  trapèze  est  un  grand  musde  qui  enveloppe  toute  la  partie  posté- 
rieure du  cou , qui  s’étend  ensuite  sur  une  partie  des  épaules  qu’on  appelle 
vulgairement  la  nuque , et  qui  recouvre  une  partie  des  omoplates  ou  des 
os  des  épaules , en  finissant  en  pointe  par  derrière , précisément  comme 
la  pointe  d’un  fichu , ce  qui  fait  qu’on  lui  donne  indi0eremment  ce  nom 
ou  celui  de  trapèze. 


558 


DIX-ISEÜVIÈME  LEÇON. 

îà  plus  épaisse  qu’ailleurs.  Néanmoins  ceci  ne  doit  être 
envisagé  que  comme  un  avertissement  général.  Il  y a 
beaucoup  de  femmes  qui  ont  les  muscles  du  cou  moins 
blancs  que  la  teinte  locale  du  visage,  et  d’autres  à qui 
s’applique  une  remarque  contraire  ; il  n’y  a donc  point 
de  règle  absolue  à cet  égard , si  ce  n’est  la  plus  sûre  de 
toutes , qui  est  de  peindre  ce  qu’on  voit , tout  en  tâchant 
de  rien  exagérer , et  de  tenir  toutes  les  teintes  plutôt  plus 
fraîches  que  plus  rousses. 

C’est  en  suivant  ce  principe  que  vous  devez  éviter 
avec  le  plus  grand  soin  de  marquer  aussi  fort  qu’on  le 
voit  quelquefois , dans  les  personnes  maigres , les  deux 
principaux  muscles  du  cou  ^ , ainsi  que  les  clavicules.  ^ 
C’est  dans  ces  sortes  de  détails  qu’il  vous  est  permis 
d’adoucir  un  peu  et  de  flatter  les  formes  trop  sèches  et 
trop  maigres,  sans  néanmoins  trop  s’éloigner  du  genre 
de  complexion  de  la  personne  : cela  seul  aidera  à faire 
une  ressemblance  agréable. 

Reprenez  maintenant  les  teintes  locales  des  chairs  les 
plus  pures  et  les  plus  lumineuses  pour  peindre  la  poitrine 
et  les  seitis , afin  de  faire  sentir  la  saiUie  en  avant  du  cou  ; 
il  faut  que  toutes  les  demi -teintes  rompues  qui  arron- 
dissent et  font  tourner  soit  les  seins , soit  la  table  même 

I Les  deux  principaux  muscles  du  cou  se  nomment  mastoïdes  : ils  ser- 
vent aux  mouvemens  de  la  tête. 

a Les  clavicules  sont  ces  os  qui  tiennent  d’une  part  aux  épaulés , vont 
ensuite  se  joindre  au-dessous  du  cou  et  forment  le  haut  de  la  poitrine  : 
c’est  ici  que  viennent  s’attacher  les  muscles  du  cou  qu’on  appelle  mastoïdes 
ou  mastoïdiens.  Il  est  absolument  indispensable  à un  élève  d’étudier  l’ana- 
tomie, qui  est  la  science  des  muscles,  ainsi  que  l’ostéologie , qui  est  la 
science  des  os.  Le  livre  de  ïortébat  est  excellent  pour  cela.  Voyez  la  liste 
des  auteurs , a la  fin  du  volume. 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  5^9 

(le  la  poitrine  J soient  infiniment  belles  j pures,  fraîches  et 
peu  sensibles  ; c’est-à-dire  qu’elles  aient  peu  de  force , et 
se  perdent  mystérieusement  partout  avec  les  couleurs 
locales  et  pures  des  lumières  des  chairs.  Empâtez  large- 
ment toutes  ces  grandes  et  belles  formes,  et  ne  vous 
attachez  pas  à de  petits  détails  anatomiques,  que  le  mou- 
vement de  la  respiration  fait  paraître  et  disparaître  simul- 
tanément dans  les  personnes  maigres.  Ne  leur  donnez  pas 
beaucoup  plus  d’embonpoint  quelles  n’en  ont  réellement  ; 
mais  évitez  le  contraire,  et  adoucissez  en  général  toutes 
les  formes  sèches,  mesquines  ou  anguleuses. 

Peignez  toutes  ces  grandes  parties  d’une  brosse  libre 
et  moelleuse,  et  empâtez -les  grassement,  afin  que  la 
lumière  s’arrête  sur  ce  travail  bien  nourri,  et  qu’il  attire 
l’œil  par  son  relief.  C’est  en  suivant  le  même  principe  que 
vous  devez  peindre  toutes  les  grandes  parties,  comme 
les  épaules,  les  bras  et  tout  le  reste  du  corps,  si  vous 
faites  une  académie , c’est-à-dire  une  figure  nue  ou  à peu 
près  nue.  Si  la  personne  a les  seins  mal  placés,  ou  trop 
rapprochés,  ou  trop  bas,  ou  même  trop  près  du  menton, 
comme  on  le  dit  vulgairement , corrigez  ces  défauts  ; ne 
les  copiez  pas  servilement  : modifiez  aussi  ce  que  la  teinte 
générale  aurait  de  peu  flatteur , c’est-à-dire  de  trop  rouge 
ou  de  trop  roussâtre,  etc.  Embellissez  un  peu,  mais  adroi- 
tement; qu’on  ne  dise  pas  que  c’est  le  corps,  les  bras,  le 
cou , les  épaules  ou  la  poitrine  d’une  autre  personne , et 
qu’on  puisse  encore  reconnaître  la  complexion  de  Tori- 
ginal,  quoique  embellie  jusqu’à  un  certain  point  : per- 
sonne ne  vous  en  blâmera. 

Je  ne  répéterai  pas  ici  ce  qui  a été  dit  sur  le  manie- 
ment de  la  brosse  , non  plus  que  sur  la  méthode  à suivre 


56o  DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

pour  composer  et  essayer  les  diverses  teintes  sur  la  pa»- 
lette  avant  de  les  étendre  sur  le  tableau  ^ et  plusieurs  au- 
tres renseigneniens  qui  se  rattachent  tous  à la  pratique  i ^ 
mais  je  rappellerai  à mes  lecteurs  que  dans  toutes  les 
circonstances  il  faut  manier  la  brosse  et  la  couleur  dans 
le  sens  de  la  forme  et  des  muscles  que  l’on  peint.  On 
sent  bien  que  sij  pour  arrondir  une  partie,  comme  un 
sein , un  cou , une  épaule , un  bras , etc. , l’on  traînait^  la 
couleur  du  haut  en  bas , au  lieu  de  la  coucher  en  demi-^ 
cercle,  ou  par  des  courbes  ou  hachures  en  portions  de 
cercle,  l’on  ferait  un  travail  contraire  à la  forme  qu’on 
a en  vue,  parce  que  les  traces  de  la  brosse  seraient  en 
opposition  avec  le  modelé  qu’on  cherche  à étabbr.  Il  en 
est  de  meme  des  draperies,  des  meubles,  des  cheveux, 
etc.;  en  un  mot,  de  tous  les  objets  qu’on  peint. 2 

Je  dois  renvoyer  mon  lecteur  à la  leçon  17.^;  il  fera 
bien  de  la  relire  en  entier,  et  d’y  recourir  chaque  fois 
qu’il  entreprendra  de  peindre  une  nouvelle  étude  : que 
ce  soit  pour  l’ébauche  ou  pour  achever  une  ébauche, 
n’importe , il  se  rafraîchira  la  mémoire  de  tous  les  détails 
dans  lesquels  je  suis  entré  pour  lui  facihter  les  premiers 
essais. 

Je  compte,  au  reste,  sur  la  sagacité  de  ceux  qui  me 
liront,,  pour  savoir  faire  abstraction  des  dilférences  qui 
existent  entre  quelques  procédés  employés  dans  les  ébau- 
ches et  ceux  qu’on  y substitue  quand  on  achève  l’ébauche 

1 Voyez  dans  la  leçon  17.®,  page  320  et  suivantes,  et  les  pages  245, 
254,  3i2,  325  et  326  ; voyez  aussi  les  leçons  18.®  et  19.® 

2 Voyez  plus  particulièrement,  leçon  18.®,  la  page  25i  et  suivantes, 
oii  l’on  recommande  expresse'ment  de  manier  la  couleur  avec  la  brosse 
toujours  dans  le  sens  de  la  forme  qu’on  cherche  à modeler. 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  l 

avec  la  seconde  palette  ; ils  sont  plutôt  relatifs  à Temploi 
de  certaines  couleurs , qu’à  la  manière  dont  il  faut  manier 
la  pâte  et  établir  la  dégradation  du  coloris  en  général. 
Je  dois  dire  cependant  que,  si  je  n’avais  pas  eu  l’inten- 
tion de  faire  servir  à deux  fins  les  expfications  minutieuses 
dans  lesquelles  je  suis  entré  en  parlant  des  ébauches,  je 
ne  me  serais  pas  étendu  autant  sur  la  finesse  et  la  richesse 
du  coloris , car  il  est  assez  inutile  de  les  rechercher  avec 
autant  de  soin  dans  une  simple  ébauche -,  il  est  meme 
mieux,  et  plus  profitable  pour  la  réussite  de  l’ouvrage, 
de  préparer  certaines  teintes  d’une  ébauche,  moins  pour 
ce  qu’ elles  doivent  paraître  actuellement  relativement  à 
la  vérité  du  ton  de  l’original,  que  pour  ce  quelles  doivent 
devenir  ensuite  par  les  teintes  superposées  en  demi-trans- 
parence , qu’on  mettra  sur  l’éhauche  par  le  travail  de  la 
seconde  reprise  du  tableau.  Ainsi,  par  exemple,  voyez 
dans  cette  leçon,  page-  3o6  et  suivantes,  les  avantages 
qu’on  peut  retirer  des  dessous,  c’est-à-dire  des  teintes 
préparatoires  d’une  ébauche,  pour  en  obtenir  ensuite,  en 
les  recouvrant  légèrement  par  d’autres  teintes  mixtes,  les 
tons  les  plus  mystérieux,  les  plus  fins,  en  même  temps 
que  les  plus  vrais  qu’on  puisse  désirer  en  demi -teintes 
bleuâtres , violâtres , ou  légèrement  gris-verdâtres , rous- 
sâtres , etc. , quoique  les  divers  mélanges  ou  teintes  qu’on 
emploie  actuellement  pour  produire  ces  effets  ne  soient, 
ni  sur  la  palette,  ni  par  elles -mêmes,  du  ton  qui  en 
résulte  par  cette  manœuvre  de  superposition  et  de  cette 
demi-transparence. 

L’on  s’assure  des  avantages  non  moins  précieux  pour 
les  ombres,  quand  on  les  a préparées  à réhauche  d'un 
ton  chaud,  léger  et  transparent,  et  qu’on  les  recouvre 


502  DIX-NEÜVIÈMÉ  LEÇON. 

ensuite  avec  des  bruns -verdâtres  rompus , selon  le  cas 
et  le  degré  de  force  convenable  : l’on  évite  par  là  de 
tomber  dans  l’opacité  et  le  farineux.  i 

Il  faut,  autant  que  possible,  s’arranger  pour  achever 
une  tête  dans  le  courant  de  la  journée,  surtout  en  été: 
il  serait  impossible  de  lier  les  teintes  si  l’on  attendait  au 
lendemain  ; la  couleur  alors  serait  trop  prise.  Cependant, 
comme  la  chose  est  difficile,  surtout  pour  un  commen- 
çant, et  que  d’ ailleurs  le  peintre  dépend  de  son  modèle, 
qui  ne  peut  pas  toujours  poser  si  long -temps  de  suite, 
voici  ce  que  l’on  peut  faire  : 

D’abord,  si  la  saison  est  assez  fraîche  et  humide,  vous 
pouvez  reprendre  votre  ouvrage  de  bonne  heure  le  len- 
demain; mais  je  vous  conseille  en  ce  cas  de  transporter 
votre  tableau  dans  un  endroit  sombre  et  frais,  comme 
dans  un  caveau , en  le  plaçant  de  manière  à ce  qu’il  ne 
courre  aucun  risque,  et  cependant  à ce  qu’ü  ne  soit  pas 
suspendu , ni  dans  le  cas  de  tourner  et  retourner  sur  lui- 
même,  parce  que  le  contact  de  l’air,  qui  le  frapperait 
continuellement,  contribuerait  beaucoup  à le  faire  sécher. 
On  peut  encore  aboucher  le  tableau  en  ne  l’appuyant 
que  par  les  quatre  coins  sur  une  grande  terrine  d’eau: 
la  légère  évaporation  de  cette  eau  l’entretient  assez  frais, 
et  l’on  ne  risque  rien  de  la  poussière  ; mais  il  faut  tou- 
jours que  ce  soit  dans  un  caveau  bien  obscur  et  fermé. 

L’on  pourra  par  ces  précautions  reprendre  la  suite 
de  son  travail  du  jour  au  lendemain  sans  inconvénient, 
pendant  les  cinq  ou  six  mois  de  l’année  les  plus  frais  ; 


I Voyez  la  page  809,  où  il  est  question  de  ces  teintes  opaques  et 
farineuses , et  comment  il  faut  ope'rer  pour  les  e'viter. 


565 


DIX- NEUVIÈME  LEÇON. 

«lais  encore  on  doit  n’entreprendre  que  les  parties  du 
visage  qu’on  est  certain  de  pouvoir  achever  et  lier,  car 
ce  travail  exige  que  la  pâte  de  la  couleur  soit  encore 
assez  fraîche. 

Vous  n’arrêterez  jamais  votre  travail  au  milieu  d’une 
grande  partie,  comme,  par  exemple,  dans  une  grande 
joue,  surtout  dans  la  lumière,  etc.*,  mais  vous  l’arrê- 
terez aux  tempes,  en  ,y  comprenant  le  haut  de  la  fonte 
des  sourcils,  et  par  suite  la  racine  du  nez.  Ayez  soin 
^amincir  ^ la  pâte  de  couleur  sur  les  bords  que  vous 
devez  reprendre  le  lendemain , et  d’y  ajouter  une  très- 
petite  addition  d’huile,  comme  un  léger  frottis. 

Le  lendemain,  vous  peindrez  l’enchâssement  des  yeux, 
sans  travailler  aux  prunelles  ni  au  blanc  des  yeux,  qui 
peuvent  toujours  se  détailler  plus  tard. 

Vous  ferez  la  joue  la  plus  éclairée,  tout  le  nez,  en 
un  mot,  tout  le  côté  éclairé  de  votre  tête,  jusqu’à  la 
séparation  du  cou  avec  la  tête,  à l’endroit  où  il  y a tou- 
jours une  ombre,  ou  du  moins  une  demi-teinte,  qui  vous 
donne  une  limite  naturelle , et  vous  amincirez  la  couleur 
sur  les  bords,  comme  nous  l’avons  déjà  dit. 

Ainsi , à l’exception  des  touches  de  lumière  piquantes 
et  des  ombres  fermes,  que  vous  aurez  soin  de  poser  le 
lendemain  avant  de  passer  à une  autre  chose,  voilà  le 

1 J’appelle  amincir  la  couleur , en  coucher  fort  peu  et  seulement  un 
frottis  vers  les  parlies  que  l’on  doit  reprendre  le  lendemain  ; et  l’on  fera 
bien  d’ajouter  un  peu  d’huile  dans  la  couleur  qui  servira  h faire  ce  frottis, 
de  crainte  qu’il  ne  sèche  trop  tôt  ; mais  cette  addition  d’huile , qu’on 
prend  an  bout  de  la  brosse,  doit  ctre  presque  imperceptible,  sans  quoi 
elle  roussirait  la  teinte  : d’ailleurs,  il  est  reconnu  que  moins  la  couleur 
est  empâtée  et  épaisse,  surtout  quand  il  entre  du  blanc  dans  le  mélange, 
moins  elle  est  prompte  à sécher. 


564  DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

front  et  ses  alentours , tels  que  les  racines  des  cheveux 
et  les  petites  mèches  échappées  qui  le  bordent , les  yeux 
et  tout  le  visage  achevés  et  fondus  jusqu’à  la  naissance 
du  cou,  d’un  côté,  et  jusqu’au-dessous  de  l’œil  qui  est 
du  côté  de  l’ombre , de  l’autre , en  y comprenant  toute 
1 ombre  du  nez,  toute  la  bouche,  le  menton  et  leurs 
alentours  Il  reste  à faire  les  oreilles,  ou  l’oreille,,  si  l’on 
n’en  voit  qu’une,  une  grande  partie  de  la  joue  ombrée, 
et  enfin  les  prunelles.  Vous  y travaillez  le  troisième  jour, 
et  vous  achevez  ainsi  le  visage.  C’est  à regret  que  je 
distribue  en  autant  de  séances  un  travail  qui,  pour  bien 
réussir,  devrait  être  terminé  en  un  séul  jour,  à l’excep- 
tion des  prunelles  et  même,  à la  rigueur,  des  oreilles, 
qu’il  est  facile  de  peindre  après  coup  sans  faire  de  taches  ; 
mais,  enfin,  si  l’on  ne  peut  faire  mieux,  il  est  bon  de 
savoir  où  il  est  le  moins  préjudiciable  de  s’arrêter.  On 
le  peut  sans  autant  d’inconvénient  dans  toutes  les  petites 
parties,  et  surtout  dans  celles  qui  sont  dans  l’ombre, 
parce  que  les  couleurs  qu’on  emploie  dans  les  ombres, 
n’ayant  pas  de  blanc,  ne  sèchent  pas  aussi  facilement. 

Si  c’est  une  femme  que  vous  peignez , ou  toute  autre 
personne  qui  ait  le  cou  nu,  vous  peindrez  le  cou  et  la 
poitrine  dans  le  même  jour;  car  il  n’y  a pas  moyen  de 
rejoindre  avec  succès  des  parties  aussi  lumineuses  et  qui 
exigent  autant  d’ùnité. 

Ce  que  je  vois  de  plus  fâcheux  dans  ce  nombre  de 
séances  et  le  temps  qui  s’écoule  entre  la  première  et  la 

I II  serait  impralicaLle  de  peindre  toutes  les  lumières  du  nez , et  meme 
de  la  bouche  et  du  menton  , sans  y joindre  les  demi-teintes  et  les  ombres; 
il  n’y  a donc  que  les  ombres  qui  avoisinent  et  touchent  imme'diatement  le 
fond  qu’on  puisse  reprendre  après  coup , encore  cela  c«t-il  bien  hasardeux. 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON-  3Gj 

dernière,  c’est  que  les  couleurs  du  front,  et  progressi- 
vement celles  qui  auront  été  couchées  ensuite,  étant  déjà 
à moitié  sèches,  n’auront  plus  l’aspect  quelles  avaient 
quand  vous  commençâtes  votre  ouvrage:  elles  paraîtront 
embues  J c’est-à-dire  mates  et  blanchâtres,  ce  qui  vous 
offrira  une  dissonnance  capable  de  vous  déranger  beau- 
coup sur  l’harmonie  générale  et  l’identité  du  ton.  Mais 
c’est  à vous  à prendre  vos  précautions.  Il  est  malheureux; 
aussi  que  la  meme  palette  ne  puisse  pas  vous  mener 
jusqu’au  bout , car  cela  serait  au  moins  une  boussole  qui 
vos  empêcherait  peut-être  de  vous  égarer,  au  lieu  qu’une 
nouvelle  palette  ne  pourra  jamais  être  complètement 
semblable  à la  précédente  ; et  cela  peut  vous  induire  en 
erreur,  surtout  dans  les  premiers  essais  que  vous  ferez. 

Si  c’est  en  été  que  vous  travaillez,  redoublez  de  pré- 
cautions , en  observant  tout  ce  qu’on  vient  d’indiquer. 
D’abord , ne  mêlez  point  de  smalt  partout  où  vous  ferez 
entrer  un  mélange  de  blanc  ou  de  jaune  de  Naples.  En- 
suite, chaque  fois  que  vous  abandonnerez  votre  tableau 
pour  ne  le  reprendre  que  le  jour  suivant,  ayez  soin  de 
prendre  de  l’huile  pure , mais  fort  peu , et  frottez-en  les 
bords  de  la  couleur  à l’endroit  où  vous  devez  la  rejoindre. 
Vous  ferez  cela  avec  une  brosse  ferme  et  douce  en  même 
temps , et  puis  ensuite  vous  étendrez  ce  peu  d’huile  avec 
le  bout  du  doigt,  de  façon  que  la  place  ne  soit  que  lé- 
gèrement onctueuse  sans  être  précisément  humide;  car, 
je  le  répète,  on  ne  saurait  mettre  trop  peu  d’huile.  Vous 
ferez  la  même  opération  à toutes  les  choses  que  vous  vou- 
drez reprendre  et  lier  avec  le  tout  ensemble,  comme, par 
exemple,  aux  cheveux,  au  fond  ou  aux  draperies,  etc.; 
mais  il  faut  éviter  de  le  faire  dans  le  blanc  vif  des  linges , 


366  BIX-NEÜVIÈME  LEÇON. 

OU  même  dans  la  belle  lumière  de  toutes  les  étoffes  qui. 
sont  d’une  couleur  claire  et  délicate  ^ comme  vert  d’eau , 
bleu-de-ciel  ^ rose , lilas , jaune , etc.  Quant  aux  couleurs 
rouges  J comme  les  cinabres , vermillon  de  Chine  et  sur- 
tout les  laques  cramoisies,  elles  sèchent  si  lentement,  qu’à 
moins  quelles  ne  soient  mêlées  de  beaucoup  de  blanc, 
il  n’y  aura  pas  besoin  de  frotter  les  bords  d’huile  pour 
pouvoir  les  reprendre  ; ce  serait  également  inutile  pour 
l’outremer  pur. 

Pour  toutes  les  teintes  où  vous  ajouterez  de  l’huile 
grasse,  il  est  superflu  d’humecter  les  bords,  parce  que 
l’huile  grasse  séchera  assez  du  jour  au  lendemain,  pour 
que  vous  puissiez  repasser  les  bords  par-dessus  ; mais  il 
faut  toujours  amincir  la  teinte  ou  le  glacis  sur  les  bords, 
afin  d’éviter  les  croûtes  et  les  épaisseurs.  Tout  ce  qui  est 
peint  avec  une  assez  grande  quantité  d’huile  grasse,  ne 
prend  pas  de  Venibu  ; cette  huile  est  elle-même  une  espèce 
de  vernis  gras. 

Quand  un  élève  sera  parvenu  à couvrir  le  visage  dans 
la  journée  (j’appelle  le  couvrir,  l’avoir  peint  en  entier, 
avec  toutes  les  finesses  de  ton  et  le  travail  indiqué  plus 
haut  dans  la  leçon  i8.®,  page  244  et  suivantes),  et  qu’il 
aura  fondu  toutes  les  teintes  entre  elles , comme  on  l’in- 
dique page  261,  il  pourra  s’en  tenir  là  jusqu’au  lende- 
main matin,  où  il  peindra  alors  en  entier  les  yeux,  c’est- 
à-dire  , les  prunelles  et  ce  qui  les  avoisine  de  plus  près  ; 
après  quoi , pendant  que  la  pâte  de  sa  couleur  a encore 
une  sorte  de  flexibilité,  il  donnera  les  touches  spirituelles, 
tant  en  force  qu’en  luisans  clairs  et  vifs,  comme  on  l’a 
indiqué  page  2 5 4 et  suivantes. 

Je  ne  m’étends  pas  sur  ce  qui  concerne  le»  bras,  les 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON.  ZGq 

mains;  ces  objets  exigent  un  dessin  parfait j et  toute  la 
grâce  dont  ils  sont  susceptibles , soit  dans  la  position 
générale  J qui  doit  toujours  être  aisée  j souple  et  natu- 
relle ; soit  dans  les  détails  des  contours  extérieurs  et  des 
formes  intérieures  qui  y sont  comprises.  Faites-en  beau- 
coup d’études  séparées  j soit  d’après  le  plâtre  antique  j 
soit  sur  de  belles  parties  ou  fragmens  moulés  sur  nature , 
et  enfin  J d’après  la  nature  même.  Vous  dessinerez  d’abord 
au  simple  crayon  noir  et  blanc  un  grand  nombre  de  bras, 
de  gorges , de  mains  et  de  pieds  ; puis  vous  en  peindrez 
quelques-uns  en  imitant  simplement  le  plâtre , c’est-à-dire, 
d’après  la  bosse,  et  enfin  vous  commencerez  à en  faire 
quelques  autres  en  couleur,  avec  toutes  les  teintes  de  la 
nature  vivante.  Mais  comme  on  ne  saurait  trop  tôt  se 
nourrir  l’imagination  de  belles  formes , vous  choisirez  bien 
vos  modèles,  soit  en  hommes,  soit  en  femmes.  Quand 
vous  saurez  peindre  de  belles  mains,  de  belles  poitrines, 
il  ne  vous  sera  pas  difficile  d’en  faire  d’autres;  et  du 
moins  vous  y suppléerez  plus  aisément  pour  ennoblir  la 
forme. 

Dans  toutes  ces  parties  le  maniement  de  la  couleur  est , 
le  même  que  pour  la  tête;  il  demande  seulement  plus 
de  hardiesse  dans  l’exécution,  et  une  pâte  en  général 
encore  plus  nourrie,  mais  pourtant  sans  excès.  La  palette 
que  l’on  compose  pour  toutes  les  parties  qui  ne  sont  pas 
la  tête,  doit  être  en  général  plus  simple,  quoique  plus 
volumineuse;  l’on  n’a  pas  besoin  d’une  aussi  grande 
variété  de  teintes,  et  d’ailleurs  on  est  toujours  à même 
d’en  composer  au  bout  de  la  brosse,  pour  tous  les  cas 
possibles.  11  faut  proportionner  la  grosseur  des  brosses 
à l’étendue  des  grandes  parties  qu’on  a à couvrir,  et  il 


568 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 

vaudrait  mieux  pécher  par  la  grandeur  de  ces  brosses 
que  par  le  défaut  d’en  employer  de  trop  petites  j car  il 
faut  étendre  la  couleur  grandement  et  largement. 

Pour  ne  rien  omettre , je  recommande  aux  élèves  de 
s’attacher  à peindre  les  bras  5 les  poitrines  j les  mains , etc.  j 
de  la  même  teinte  de  chair  que  la  têtej  c’est-à-dire  que 
leur  ton  local  soit  en  harmonie  *,  car  si  vous  peigniez  les 
bras  J la  poitrine,  etc.,  d’une  femme  blonde,  blanche  et 
délicate  au  dessous  d’une  tête  de  brune,  ou  que  vous 
fassiez  le  contraire , la  discordance , ou  plutôt  l’impossi- 
bilité d’une  pareille  réunion,  choquerait  les  yeux  les  moins 
exercés.  Nous  avons  déjà  dit  qu’il  faut  éviter,  dans  un 
portrait  de  femme  surtout,  de  rendre  les  formes  trop 
pauvres  et  trop  maigres,  trop  grasses  et  trop  ramassées, 
ou  qui  pèchent  d’une  manière  frappante  en  quelque  excès 
que  ce  soit.  Cela  n’empêche  pas  qu’on  ne  caractérise  jus- 
qu’à un  certain  point  le  genre  de  complexion  de  la  per- 
sonne ; mais , bien  loin  d’exagérer  ou  de  copier  servile- 
ment ces  défectuosités , il  faut  les  affaiblir  et  les  dissimuler 
un  peu;  trop  d’exactitude  sur  ce  point  déplairait  aux 
spectateurs  presque  autant  qu’au  modèle.  Ne  détaillez  pas 
durement  et  sèchement  les  ongles,  les  yeux,  ni  l’entre- 
deux  des  doigts  ; ces  sortes  de  duretés  sont  communes 
dans  les  essais  des  commençans.  Ne  marquez  la  séparation 
des  seins  qu’avec  des  ombres  ou  des  demi -teintes  fort 
tendres  ; rien  n’est  moins  gracieux  que  ces  gorges  étroites 
et  rapprochées,  telles  pourtant  que  les  faisait  souvent 
Rubens.  Je  ne  dis  point  qu’il  faille  donner  beaucoup  de 
gorge  à une  personne  qui  n’en  a presque  point,  ou  n’en 
faire  paraître  que  médiocrement  à une  autre  qui  en  a 
trop  ; mais  flattez  toujours  un  peu  et  sans  trop  de  scru- 


DÎX-NEUVlfcME  LEÇON.  5G(J 

pule  ces  parties  qui  ne  constituent  pas  essentiellement 
l’exacte  ressemblance;  je  ne  saurais  trop  insister  là-dessus. 
Vous  n’avez  nul  besoin  de  mettre  votre  modèle  dans  la 
confidence  de  ce  que  vous  avez  intention  de  l’aire  à cet 
égard;  il  ne  faut  meme  pas  qu’il  s’en  doute  : dites -lui 
seulement  que  vous  pouvez  achever  sans  lui  telle  ou  telle 
partie , il  en  sera  enchanté  ; en  attendant  vous  tâcherez 
de  vous  procurer  J pour  les  parties  c{ue  vous  voulez  un 
peu  embellir,  un  autre  modèle,  plus  avantageusement 
traité  par  la  nature,  quoique  toujours  d’une  conformation 
analogue;  et  si,  par  hasard,  votre  modèle  en  est  instruit, 
vous  avez  la  ressource  de  lui  dire  que  vous  avez  fait  cela 
pour  lui  éviter  un  trop  grand  nombre  de  séances  ; c’en 
sera  assez  pour  mettre  son  amour-propre  en  repos. 

Presque  toutes  les  personnes  qui  viendront  se  faire 
peindre , vous  recommanderont  de  ne  pas  les  flatter  ; elles 
vous  feront  même  à ce  sujet  des  raisoiinemens  très-sen- 
sés, parce  qu’en  effet  elles  les  feront  de  bonne  foi.  ]Mais 
ignorez-vous  que  tout  le  monde,  sans  exception,  se  croit 
mieux  qu’il  n’est  réellement?  Je  dis  cela  sans  malignité; 
c’est  une  vérité  que  le  temps  et  l’expérience  vous  démon- 
treront, la  nature  l’a  voulu  ainsi  ; et  c’est  un  bonheur. 
Si  certaines  personnes  se  doutaient  de  leur  laideur,  ou 
seulement  quelles  sont  loin  d'être  aussi  bien  que  d’autres 
personnes  dont  elles  ne  peuvent  pas  souflrir  la  figure  ou 
l’expression , elles  ne  voudraient  plus  se  montrer  dans  le 
monde  ; elles  se  rendraient  malheureuses  et  allligeraient 
leurs  amis. 

C’est  donc  un  bienfait  du  Ciel,  que  la  bonne  idée  que 
nous  avons  de  nous -mêmes,  quand  ce  petit  ridicule 
n’est  pas  porté  trop  loin  ; et  puisque  tout  le  monde  est 


24 


DIX-NEUVIÈME  LEÇON. 


570 

dans  le  même  cas  ( car  je  n’en  excepte  ni  les  hommes  ni 
les  personnes  âgées  ) j ne  vous  tenez  pas  strictement  pour 
obligé  de  suivre  la  recommandation  qu’on  vous  faitj  de 
ne  point  du  tout  flatter  un  portrait;  croyez -moi  5 vous 
n’aurez  jamais  à vous  en  repentir  ; vous  ferez  des  heureux , 
peut-être  même  des  jaloux.  Mais  le  talent  de  faire  des 
ressemblances  agréables  n’est  pas  donné  à tout  le  monde  : 
c’est  en  partie  un  don  de  la  nature.  Si  j’ose  citer  ma  fille 
comme  le  possédant  à un  degré  remarquable , on  croira 
peut-être  que  je  cède  à un  amour-propre  plus  pardon- 
nable encore  que  celui  dont  je  faisais  tout- à- l’heure 
l’apologie  ; mais  j’ai  l’heureuse  certitude  que  des  yeux 
indifîerens  portent  le  même  jugement  sur  ses  ouvrages. 


VINGTIÈME  LEÇON. 


57  1 


XX.^  LEÇON. 

Des  Vêternens  y des  Draperies  y et  de  la 
maniéré  de  les  traiter. 

J’ai  déjà  fait  mention  des  couleurs  d’habillemens  qui 
sont  les  plus  convenables  aux  diverses  carnations  ^ J’ajou- 
terai sur  ce  sujet  quelques  mots,  avant  d’entrer  dans  les 
détails  relatifs  à la  manière  de  les  peindre. 

Les  étoffes  bariolées  ou  à fleurs,  en  soie,  en  laine,  ou 
seulement  imprimées  sur  des  toiles  de  coton , sont  rare- 
ment d’un  bon  goût  en  peinture  ; les  nombreux  détails 
qu’elles  comportent , nuisent  non-seulement  à l’effet  gé- 
néral, et  par  conséquent  à la  tête,  mais  en  outre  à l’in- 
telligence des  plis.  Ce  papillotage  de  fleurs , de  raies  ou 
de  mouches , attire  l’œil  et  rompt  la  belle  simplicité  d’une 
étoffe  unie.  Il  est  des  cas,  néanmoins,  où  l’on  peut  se  les 
permettre,  parce  qu’ils  caractérisent  jusqu’à  un  certain 
point  le  goût  et  les  usages  dominans , comme  dans  les 
schalls  et  dans  les  mousselines  brodées  : dans  ces  dernières 
il  est  mieux  que  les  broderies  soient  blanches,  sur  une 
mousseline  ou  une  gaze  de  même  couleur,  et  qu’elles  ne 
se  distinguent  que  par  la  différence  des  deux  blancs  *,  alors 
cela  n’a  rien  de  dur.  Les  broderies  blanches  aident  même 
le  peintre  à mieux  faire  sentir  la  transparence  d une  étoffe 
légère,  pourvu  qu'il  évite  avec  soin  de  les  trop  détailler, 
ce  qui  est  le  défaut  le  plus  commun  de  tous  les  élèves  et 


1 Voyez  la  Icœn  19.®,  pa^e  297  et  suivantes. 


VINGTIÈME  LEÇON. 

amateurs.  Il  ne  faut  rendre  sensibles  dans  tous  les  dessins 
de  broderies  J que  ce  qui  est  le  plus  en  évidence , ce  qui 
reçoit  le  plus  de  lumière  ^ se  trouvant  placé  sur  quelques 
parties  des  plus  grands  plis  en  relief.  Il  faut  bien  se  garder 
de  les  peindre  avec  une  forte  épaisseur  de  couleur , cela 
donnerait  à l’étoffe  une  lourdeur  désagréable  ; d’ailleurs 
l’élève  aura  soin  de  varier  la  teinte  de  son  blanc , et  de 
ne  l’employer  complètement  pur  que  dans  les  parties  les 
plus  brillantes  J comme  sur  4a  lumière  la  plus  vive  des 
épaules  J dans  les  ourlets,  sur  la  saillie  de  la  gorge,  et 
encore  sur  l’élévation  que  forment  les  plis  qui  sont  immé- 
diatement au-dessous  de  la  ceinture.  Quant  aux  broderies 
qui  s’aperçoivent  encore  dans  les  parties  reculées  ou  tour- 
nantes , il  est  fort  essentiel  de  ne  les  indiquer  qu’avec  des 
blancs  grisâtres  ; et  loin  de  s’attacher  à leur  donner  de  la 
netteté,  il  faut  au  contraire  ne  les  faire  que  d’une  manière 
vague  et  interrompue , ainsi  que  la  nature  nous  les  pré- 
sente au  premier  aspect,  avant  que  nous  les  examinions 
attentivement  pour  les  peindre. 

Cette  espèce  de  négligence  calculée  fera  beaucoup 
mieux  paraître  les  formes  des  membres  ou  des  plis , que 
si  vous  vous  attachiez  péniblement  à ne  pas  omettre  une 
seule  mouche.  Il  en  est  de  même  des  schalls  ; il  ne  faut 
peindre  toutes  ces  palmes,  bordures  et  fleurs  variées  de 
mille  couleurs  que  d’une  manière  vague,  indécise  et 
moelleuse  ; on  n’en  imitera  que  mieux  la  nature  de  ces 
tissus  brochés  et  chamarrés,  au  lien  que,  si  vous  les  dé- 
tailliez avec  trop  de  netteté , vous  leur  donneriez  l’appa- 
rence du  fer-blanc  peint,  parce  qu’on  n’y  verrait  point 
ce  duvet  pelucheux  qu’offrent  les  étoffes  de  laine,  si  bien 
tondues  et  rasées  quelles  puissent  être. 


VINGTIÈME  LEÇON.  ^7?) 

Les  couleurs  rompues , comme  le  fauve , feuille-morte, 
certains  verts  sales  ou  des  bruns  indécis,  ne  siéent  pas  à 
la  jeunesse^  il  est  une  multitude  de  gris  cjui  ne  leur  sont 
pas  plus  convenables  : il  faut  les  réserver  pour  les  per- 
sonnes d’un  âge  mûr  ou  pour  la  vieillesse.  Le  gris  de 
lin  qui  tire  sur  le  lilas  est  le  seul  gris  qui  convienne  à 
une  jeune  personne,  encore  ne  sied-il  bien  (ju’aux  blondes 
ou  aux  brunes  très-fraîches  et  blanches  de  peau. 

Une  couleur  foncée  sur  une  plus  claire  fait  un  meil- 
leur effet  que  la  combinaison  contraire  ; il  vaut  mieux  en 
général  faire  un  schall  plus  obscur  que  la  robe  sur  lequel 
il  est  posé  ; il  en  est  de  meme  pour  les  habits  d’hommes  : 
la  couleur  d’un  frac  ou  d’un  habit  quelconque  fait  un 
meilleur  effet  sur  un  gilet  ou  une  veste  de  couleur  claire , 
que  si  c’était  le  contraire.  Mais  toutes  ces  petites  consi- 
dérations ne  sont  que  générales  ; il  est  des  cas  où  il  con- 
vient pourtant  de  faire  autrement,  soit  pour  se  plier  aux 
habitudes  d’une  personne,  ou  pour  toute  autre  raison 
que  le  peintre  saura  apprécier. 

Du  jet  des  Draperies , et  de  Vart  qu^il  faut  mettre 
à les  mannequiner.  ^ ^ 

Rien  ne  prouve  plus  évidemment  qu’il  faut  joindre 
l’art  à la  nature  dans  beaucoup  de  cas , que  le  beau  jet 
d’une  draperie.  En  effet,  si  le  peintre  copiait  toujours 

I Mannequiner  signifie  arranger  sur  un  mannequin  une  robe  ou  un 
vetement  quelconque  de  manière  qu’il  fasse  de  beaux  plis  et  un  bon  efl'et 
par  rapport  à la  figure  de  la  personne  qui  est  censée  en  être  habillée. 
L’art  de  bien  mannequiner  est  fort  diflicile,  et  demande  beaucoup  de  con- 
naissances, de  goût  et  de  patience;  l’on  passe  souvent  des  journées  en- 
tières à ce  travail  sans  pouvoir  se  contenter.  Chacun  sait  qu’un  mannequin 


574  VINGTIÈME  LEÇON. 

servilement  ce  que  la  nature  et  le  hasard  lui  présentent  ^ 
il  ferait  la  plupart  du  temps  des  choses  de  mauvais  gohtj 
et  qui  gâteraient  toutes  les  formes  de  son  dessin  ^ c’est-à- 
dire  estropieraient  en  quelque  sorte  les  membres  d’une 
figure  J si  bien  qu’il  les  eût  disposés  dans  le  principe. 

Il  est  certains  plis  malheureux  qui,  loin  d’aider  le 
spectateur  à découvrir  les  formes  de  la  figure  qui  est 
dessous,  et  à en  comprendre  l’attitude,  rompent  telle- 
ment ces  formes , que  telle  draperie  ne  paraît  plus  qu’un 
amas  d’étofie  chiffonnée  et  jetée  au  hasard  sur  une  figure, 
pour  la  dérober  à nos  regards. 

C’est  ce  qu’il  faut  éviter  avec  soin,  en  cherchant,  au 
contraire,  quoique  sans  affectation,  à distribuer  les  plis 
et  l’ampleur  de  l’étoffe  de  manière  à ce  qu’elle  laisse  aper- 
cevoir la  forme  du  nu , ou , en  d’autres  termes , qu’à  tra- 
vers cette  étoffe  on  voie  assez  clairement  l’attitude  et 
même,  jusqu’à  un  certain  point,  la  forme  des  membres. 
Il  arrive  quelquefois  que  la  robe  ou  le  schall , c’est-à-dire 
les  draperies  que  la  personne  porte  actuellement,  se  trou- 
vent très -agréablement  drapées  : en  ce  cas,  si  l’on  ne 
fait  qu’un  buste , il  faut  prier  la  personne  de  vouloir  bien 
poser  sans  se  remuer,  pour  quelle  vous  laisse  le  temps 
de  peindre  cette  partie  du  vêtement.  Si  vous  craignez  de 
n’en  avoir  pas  le  temps,  il  faut  en  prendre  un  croquis  à 


est  une  grande  poupre , ou  tout  en  bois , ou  composée  de  Lois  et  de  métal 
pour  les  charnières  des  articulations  de  tous  les  os,  et  recouverte,  pour 
les  muscles  et  les  chairs , d’un  ouvrage  rembourré  et  piqué  avec  art , 
pour  imiter  toutes  les  formes  et  proportions  d’une  figure  d’homme,  de 
femme  ou  d’enfant,  li  s’en  fait,  de  grandeur  naturelle  cl  de  demi-grandeur., 
M.  Hxjot,  à Paris,  est  celui  qui  les  fait  le  mieux.  Au  bout  d’un  an,  il 
les  livre  pour  le  prix  de  huit  ou  neuf  cents  francs. 


VINGTIÈME  LEÇON. 


375 

l’estompe  et  aux  crayons  noir  et  Liane,  afin  de  vous  guider 
par  ce  dessin  pour  la  distribution  des  plis,  en  peignant 
d’après  cela,  ou  encore  pour  mannequiner  votre  étoffe 
d’après  l’esprit  de  ce  croquis. 

S’il  s’agit  d’un  portrait  en  pied,  où  la  figure  se  voit 
tout  entière,  il  n’y  a pas  moyen  de  songer  à peindre  en 
une  seule  et  même  séance  un  habillement  entier,  surtout 
un  habillement  de  femme;  en  ce  cas  (toujours  en  sup- 
posant que  le  hasard  vous  offre  sur  la  nature  et  la  per- 
sonne même  une  heureuse  disposition  d’effet  et  de  plis) 
il  faut  vous  hâter  d’en  prendre  un  croquis  général,  qui 
Vous  guidera  pour  draper  votre  mannequin  ou  une  autre 
personne  qui  se  prêtera  à remplacer  pour  cela  le  modèle. 
Si  vous  n'êtcs  pas  encore  assez  expéditif  pour  entreprendre 
un  travail  général  si  considérable,  vous  peindrez  d'abord 
une  partie,  et  puis  une  autre,  comme  les  manches,  en- 
suite le  corsage;  une  autre  fois  la  jupe,  le  schall,  et  enfin 
tout  le  reste  ; et  quoique  vous  ne  puissiez  nullement  vous 
promettre  de ‘mannequiner  chaque  fois  votre  étoffe  exac- 
tement de  la  même  manière,  vous  en  approcherez  tou- 
jours assez,  guidé  par  votre  croquis,  pour  ne  rien  faire 
de  faux  et  d’incohérent.  Au  surplus,  je  préviens  mes  lec- 
teurs, qu’il  faut  qu’ils  s habituent  de  bonne  heure  à n'étre 
pas  trop  exigeans  sur  les  plis  qu'une  draperie  exécutée 
en  diverses  reprises  leur  offrira  : ils  pourraient  manne- 
quiner ainsi  des  années  entières , sans  faire  reparaître 
exactement  les  premiers  plis  qii  ils  ont  observés  : ils  ne 
doivent  donc  pas  s arrêter  à des  choses  de  détail  ; s ils 
obtiennent  à peu  près  juste  la  masse  générale  des  princi- 
paux plis,  ainsi  que  leffet  des  ombres  et  des  lunùères 
principales,  ils  doivent  son  contenter. 


376 


VINGTIÈME  LEÇON. 


Qu’ils  se  persuadent  que  les  détails  sont  des  clioses  si 
arbitraires , que  cela  importe  peu  à l’effet  général  ; d’ail- 
leurs il  est  très -possible  qu’en  cherchant  à ressusciter  un 
pli  quelconque,  ils  en  fassent  naître  tel  autre  qui  vaudra 
encore  mieux  : en  ce  cas  il  n’y  a pas  à hésiter,  il  faut 
s’en  saisir,  pourvu  toutefois  qu’il  ne  soit  pas  en  contra- 
diction manifeste  avec  les  ondulations  des  plis  qui  l’avoi- 
sinent. Tout  cela  n’est  pas  l’apprentissage  d’un  jour;  il 
faut  avoir  du  goût,  de  la  persévérance,  et  en  même 
temps  savoir  se  décider. 

Ce  n’est  pas  avec  les  doigts  qu’on  parvient  à manne- 
quiner  une  étoffe  ; il  faut  se  servir  d’une  petite  baguette 
arrondie  au  bout , ou  d’une  forte  et  longue  aiguille  à tri- 
coter : de  cette  manière  on  ne  dérange  pas  la  masse  géné- 
rale, et  même  certains  détails  qu’on  désire  conserver,  et 
l’on  a toute  la  facilité  possible  pour  faire  éclore  les  plis 
que  l’on  cherche. 

Ce  qui  embarrasse  le  plus  quand  on  habille  un  man- 
nequin, c’est  de  lui  donner,  à travers  les  vêtemens  dont 
il  est  drapé,  l’attitude  et  le  maintien  naturel  et  facile  de 
la  nature  vivante.  Cette  poupée,  si  bien  faite  quelle  soit, 
a quelque  chose  de  si  disgracieux , qu’il  est  nécessaire  de 
savoir  très -bien  dessiner  pour  s’en  servir  avec  succès  : 
aussi  est-il  indispensable,  avant  tout,  que  le  contour  de 
votre  figure  soit  parfaitement  bien  dessiné  d’après  votre 
modèle.  Ne  vous  hasardez  point  à négliger  cette  précau- 
tion, en  vous  confiant  à l’usage  du  mannequin;  votre 
figure  serait  de  bois,  et  n’aurait  ni  grâce  ni  souplesse. 
Le  mannequin  ne  sert  que  pour  copier  plus  à l’aise  la 
nature  et  l’effet  des  étoffes  ; c’est  pourquoi  il  est  néces- 
saire de  le  poser , autant  que  possible , dans  la  véritable 


VINGTIÈME  LEÇON,  ^77 

attitude  que  l’on  a fait  prendre  au  modèle , afin  que  les 
plis  suivent  les  inflexions  des  membres  ; mais  passé  cela 
ne  faites  jamais  un  contour  d’après  le  mannequin  ; con- 
servez soigneusement  ceux  que  vous  avez  tracés  d’après 
votre  modèle. 

Quand  une  personne  s’assied  ou  qu’elle  fait  un  mou- 
vement quelconque  5 ses  draperies  obéissent  à ces  mou- 
veraenSj  et  les  plis  qui  en  résultent  sont  naturels  : ils  peu- 
vent souvent  n’être  pas  tous  d’un  choix  assez  heureux 
pour  qu’on  doive  les  peindre j nous  l’avons  déjà  observe; 
mais  du  moins  ils  ne  sont  jamais  tellement  discordans 
avec  le  mouvement  et  l’attitude  de  la  personne,  qu’ils  pré- 
sentent des  contre-sens  et  des  plis  impossibles.  Il  n’en  est 
pas  de  même  des  plis  que  présente  un  mannequin.  Comme 
celui-ci  ne  prend  que  l’attitude  tâtonnée  et  graduelle  qu’on 
lui  donne , il  n’y  a point  de  mouvemens  spontanés , et  par 
conséquent  les  plis  n’ont  rien  de  naturel;  l’étoffe  n’est,  à 
vrai  dire,  que  chiffonnée  par  le  contact  des  mains  du 
peintre  : en  sorte  que,  si  Fart  ne  venait  pas  ici  au  se- 
cours de  l’artiste , il  ne  trouverait  rien  de  passable  à 
copier. 

Cette  réflexion  achèvera  de  convaincre  les  élèves  que , 
pour  réussir  à draper  naturellement  et  convenablement  le 
mannequin , après  qu’on  l’a  posé  dans  l’attitude  de  corps 
du  modèle , il  est  précieux  de  pouvoir  se  guider  dans  ce 
travail  par  un  croquis  ou  un  petit  dessin  qui  rafraîchisse 
la  mémoire  de  l’aspect  qu’avait  la  draperie  entière  quand 
elle  obéissait  à la  nature  vivante.  Ce  croquis  sert  encore 
de  guide  pour  savoir  jusqu’à  quel  point  les  formes  du 
dessous  se  laissaient  apercevoir.  Ainsi,  l’on  y verra  à quel 
de  gré  l’on  distinguait  le  mouvement  des  hanches , des 


578  VINGTIÈME  LEÇON- 

cuissesj  des  jambes,  etc.,  et  l’on  mannequlnera  en  con- 
séquence. 1 

Comme  on  est  appelé  à peindre  des  personnes  d’une 
difTérente  complexion,  les  unes  fort  grosses  ou  grasses, 
les  autres  maigres  et  fluettes,  je  conseille  à ceux  qui  achè- 
tent un  mannequin,  de  le  demander  plutôt  un  peu  mince 
et  les  membres  peu  fournis , que  le  contraire.  En  voici 
la  raison  : 

Si  vous  aviez  un  mannequin  charnu  et  fort,  les  robes 
des  personnes  minces  ne  pourraient  pas  y passer,  au  lieu 
que  vous  pouvez  le  matelasser  et  le  grossir  avec  quelques 
bandes  de  mousseline  adroitement  disposées  pour  imiter 
une  personne  plus  forte.  De  cette  manière  un  seul  man- 
nequin servira  pour  toutes  les  tailles.  Je  conseille  qifun 
mannequin  de  femme  ait  cinq  pieds  de  haut;  je  dis  de 
femme,  parce  que  leurs  vétemens  et  les  différentes  étoffes 
dont  elles  s'habillent  sont  plus  difficiles  et  plus  longués  à 
peindre  que  ceux  d’hommes. 

Avec  un  peu  d'intelligence  on  peut  faire  usage  d’un 
tel  mannequin  pour  peindre  les  habits  d’hommes  ; on  n’a 
qu’à  grossir  adroitement  toutes  les  formes  et  les  membres , 
à l’exception  de  la  poitrine  ; et  sur  un  contour  bien  dessiné, 
l’on  n’aura  aucune  difficulté  à peindre  par-dessus  ce  ma- 
telassage un  habit  d’officier,  qui  a beaucoup  de  détails,  ou 
tel  autre  qu’on  voudra  peindre  plus  à son  aise  que  sur 
le  modèle  qui  le  porte  habituellement  : cependant  faites 
toutes  ces  choses,  autant  que  possible,  sur  le  modèle  même. 

1 Le  fabricant  de  mannequins  donne  toujours  un  imprimé  qui  indique 
de  quelle  manière  il  faut  les  manier  pour  leur  donner  telle  ou  telle  altitude, 
ainsi  que  pour  leur  passer  les  robes;  je  n’entrerai  donc  dans  aucun  detail 
à ce  sujet. 


VINGTIEME  LEÇON.  579 

Passons  maintenant  à la  manière  de  bien  draper  et  de 
bien  peindre  les  étoffes. 

Pour  qu’une  robe,  un  scball,  une  grande  draperie, 
présentent  un  aspect  agréable,  il  Tant  avant  tout  qu’ils 
ne  cachent  pas  entièrement  les  formes  de  la  figure,  mais 
qu’on  puisse  sans  peine  découvrir  à travers  les  plis  quelle 
est  la  situation  des  parties  du  corps  qu’ils  couvrent.  Ce 
n’est  pas  qu'il  faille  que  les  formes  se  dessinent  sans  dis- 
continuité ; au  contraire , l’étoffe  doit  abandonner  la  forme 
dans  les  enfoncemens,  et  partout  où  il  n’y  a pas  une  saillie 
de  ronde  bosse  qui  l’oblige  à faire  moins  de  plis  et  à être 
plus  étendue  sur  cette  partie  arrondie.  Ainsi,  quelle  que 
soit  l’attitude  que  vous  ayez  adoptée  pour  votre  modèle, 
il  s’y  trouvera  des  membres  ou  des  parties  du  corps  plus 
saillantes  les  unes  que  les  autres  ; ces  parties  saillantes  re- 
pousseront l’étoffe , et  ne  lui  permettront  pas  de  se  diviser 
en  plis  profonds  : c’est  sur  ces  parties  saillantes  que  vous 
laisserez  apercevoir  la  forme  du  corps  à travers  le  vête- 
ment, et  c’est  en  effet  là  que  la  nature  vous  les  présen- 
tera, pour  peu  que  vous  y fassiez  attention.  Mais  que 
l’artiste  se  garde  bien  de  mettrè  de  l’affectation  dans  cette 
distribution  ; ses  draperies  ressembleraient  alors  à desbnges 
mouillés  qui  prennent  toutes  les  formes  du  corps , en  s’ap- 
pliquant et  se  collant  pour  ainsi  dire  contre  lui.  C’est  un 
défaut  dans  lequel  tombent  ceux  qui  drapent  d invention, 
ou  même  avec  des  étoffes  mouillées.  Cet  expédient  peut 
être  bon  dans  de  certains  cas,  pour  les  statuaires,  par 
exemple,  ou  bien  pour  les  peintres  d'histoire,  qui,  ayant 
souvent  besoin  de  consulter  d’un  seul  coup  d œil  plusieurs 
mannequins  groupés  ensemble,  font  et  modèlent  eux- 
mêmes  ces  petites  figures  avec  de  la  terre  glaise»  On  ap- 


58o  VINGTIÈME  LEÇON. 

pelle  ces  petites  figures  des  ma(f  nettes  i : elles  n’ont  guère 
qu’un  pied  de  haut,  et  moins  encore.  Pour  que  les  dra- 
peries de  ces  petites  maquettes  puissent  avoir  un  degré  de 
souplesse  et  de  pesanteur  proportionné  à leur  dimension, 
on  les  drape  avec  des  linges  mouillés,  plus  ou  moins 
enduits  de  terre  glaise,  pour  leur  donner  une  apparence 
plus  ou  moins  épaisse , mince  ou  fine , et  pour  quelles 
n’aient  pas  la  roideur  qu’auraient  des  morceaux  d’étoffe 
d’une  aussi  petite  dimension,  et  quelles  aient  assez  de 
poids  et  de  souplesse  pour  tomber  d' elles-mêmes  et  en- 
velopper le  corps  et  les  membres  de  ces  petites  figures 
grossièrement  ébaucliées  et  modelées. 

Mais  dans  les  mannequins  de  grandeur  naturelle , les 
diverses  étoffes  dont  on  les  babille  doivent  être  les  mêmes 
que  celles  dont  tout  le  monde  fait  usage. 

Evitez,  autant  que  vous  le  pourrez  (surtout  dans  les 
draperies  qui  ne  sont  pas  tombantes  perpendiculaire- 
ment), les  plis  parallèles  et  qui  se  ressemblent  trop, 
particulièrement  quand  ils  sont  très -rapprochés  l’un  de 
l’autre  : néanmoins,  c'est  ce  que  vous  ne  pouvez  pas 
éviter  dans  la  robe  d’une  personne  debout.  Dans  les  étoffes 
fortes , et  qui  ont  du  moelleux  et  de  la  consistance , comme 
les  gros  draps,  les  velours  et  les  fortes  étoffes  en  soie, 
tâchez  de  ne  pas  trop  multiplier  les  plis,  mais  faites  en 


I Ces  maquetles,  pour  savoir  les  faire  et  s’en  servir,  exigent  déjà  un 
certain  degré  de  talent  et  d’intelligence;  car,  bien  qu’on  ne  les  sculpte 
que  très-grossièrement , il  faut  néanmoins  qu’elles  soient  bien  propor- 
tionnées, et  surtout  qu’elles  aient  l’attitude  et  le  mouvement  juste  de  la 
figure  pour  laquelle  elles  servent  de  mannequin.  Au  reste,  on  parvient 
bientiSt  à cela;  mais  il  faut  avoir  de  l’usage,  et  être  assez  avancé  dans  la 
science  du  dessin. 


VINGTIÈME  LEÇON.  38  l 

sorte  d’établir  de  grands  et  beaux  plîs  généraux , qui 
présentent  de  larges  masses  sans  préjudicier  aux  formes 
du  dessous.  Si  vous  drapez  une  étoile  souple  et  mince , 
il  y aura  naturellement  un  plus  grand  nombre  de  petits 
plis  ; il  laut  cependant  faire  en  sorte  qu'il  s’en  trouve 
quelques-uns  qui  présentent  de  grandes  masses  générales 
et  bien  distinctes  des  petits  plis,  soit  pour  éviter  la  mono- 
tonie, soit  pour  produire  des  ombres  accidentelles. 

Les  petits  plis  sont  plus'  ahondans  partout  ou  l’étoffe 
est  pressée  et  liée,  comme  à la  ceinture,  aux  manches, 
etc.  ; mais , en  opposition  de  ces  petits  plis , il  laut  que 
l’œil  se  repose  sur  de  grandes  parties  lisses , ou  du  moins 
larges  et  presque  unies. 

Evitez  toujours  qu’un  pli  profond  vienne  croiser  une 
forme  ou  un  membre  du  corps  qui  doit  paraître  saillant  ; 
vous  détruiriez  par  là  l’économie  et  rintelligence  de  votre 
figure.  Rien  n’esfplus  défectueux,  quoiqu’il  arrive  sou- 
vent que  la  draperie  offre  ce  mauvais  effet  dans  la  nature 
meme  : une  draperie  doit  couvrir  le  nu  sans  jamais  le 
défigurer. 

Quant  aux  grands  plis  lâches  et  tombans,  tâchez  qu’ils 
n’aient  rien  de  trop  symétrique  ; mais  qu’ils  diffèrent 
d’ampleur,  de  forme,  de  situation,  et  qu’ils  présentent 
des  angles  opposés  les  uns  aux  autres,  sans  violenter 
l’étoffe.  Consultez  à cet  égard  les  gravures  faites  d’après 
les  meilleurs  peintres,  telles  que  celles  d après  les  Ra- 
phaël , les  Poussin , etc.  ; mais  n’imitez  pas  en  cela  la 
plupart  des  maîtres  des  écoles  flamande  et  hollandaise. 
Ces  peintres,  quoiqu’ils  aient  bien  traité  les  draperies, 
quant  à la  manière  de  les  peindre,  ne  les  ont  pas  dra- 
pées en  général  avec  autant  de  grâce  et  de  goût,  ni 


582  VINGTIÈME  LEÇON. 

jetées  avec  autant  d’art.  Les  peintres  français  j et  surtout 
les  Italiens  J méritent  la  préférence.  ^ 

Maniéré  d’imiter  les  différentes  espèces  dÈtoffes 
et  leurs  Couleurs^  mates  ou  brillantes. 

L’on  a déjà  vu  qu’on  ne  peut  obtenir  un  beau  bleu 
céleste  qu’avec  de  l’outremer , ou,  à la  rigueur,  avec  les 

1 II  y a d’excellens  peintres  qui  usent  d’un  moyen  qui  me  paraît  Lien 
imaginé,  pour  juger  de  l’eflct  général  que  doit  avoir  un  tableau  composé 
d’un  assez  grand  nombre  de  figures , ainsi  que  de  la  distribution  des  cou- 
leurs de  draperies,  pour  produire  un  ensemble  harmonieux  : ils  fabri- 
quent , en  bois  ou  en  carton , un  intérieur  à peu  près  Semblable  à celui 
qui  doit  faire  le  fond  de  leur  tableau , n’importe  que  ce  soit  un  portique , 
un  palais , une  église  ou  une  chambre  ; ils  percent  les  fenêtres  de  ce  petit 
local  aux  endroits  où  ils  ont  l’intention  de  les  placer  dans  leur  tableau,  en 
sorte  que  le  jour  ne  puisse  y pénétrer  par  aucune  autre  voie.  Cette  espèce 
de  boîte,  qui  a quelques  pieds  de  proportion,  est  construite  de  manière 
qu’on  puisse  enlever  le  plafond  et  même  les  côtés  latéraux,  ce  qui  laisse 
la  liberté  de  la  peupler  d’autant  de  petites  figures  ou  maquettes  que  la 
composition  du  tableau  en  contient.  Les  peintres  habillent  ces  maquettes 
des  couleurs  qu’ils  jugent  à propos,  puis  referment  le  local,  qui  n'est 
ouvert  que  par  le  côté  où  le  jour  n’entre  pas , et  là  ils  examinent  l’effet 
général  de  tout  l’ensemble , ainsi  que  les  ombres  que  se  portent  les  unes 
aux  autres  toutes  les  figures.  Ils  jugent  de  même  du  bon  ou  du  mauvais 
effet  que  font  les  diverses  couleurs  des  draperies,  des  reflets  qu’elles  se 
renvoient,  et  des  lumières  qui  brillent  avec  le  plus  d’éclat. » S’ils  ne  sont 
pas  satisfaits  du  choix  des  couleurs  de  draperies  ou  de  l’effet  général  du 
clair-obscur , ils  rouvrent  la  boîte , qui  est  placée  sur  une  table , et  ils  font 
dans  l’intérieur  tous  les  changemens  et  les  modifications  convenables. 

L’on  ferait  assurément  un  fort  mauvais  tableau,  si  l’on  se  bornait,  sans 
talent,  à copier  cet  intérieur  avec  toutes  les  maquettes  qui  le  peuplent: 
mais  un  habile  homme  peut  en  tirer  un  grand  parti  pour  distribuer  son 
effet  général.  J’ai  vu  chez  le  célèbre  peintre  David,  à Paris,  un  appareil 
semblable  dont  il  se  servait  pour  peindre  le  tableau  du  couronnement  de 
l’empereur;  et  comme  je  trouvais  ce  moyen  très-bien  imaginé,  j’ai  cru 
devoir  en  donner  une  idée  à ceux  qui  ne  le  connaissent  pas. 


VINGTIÈME  LEÇON.  385 

bleus  tirés  du  cobalt.  11  en  est  de  meme  pour  toutes  les 
teintes  vives  où  il  entre  du  bleuj  en  tant  qu  elles  sont 
claires  et  brillantes,  comme  sont  particulièrement  les 
étoffes  de  soie.  Ainsi  un  beau  violet,  un  tendre  lilas  ou 
de  beaux  verts  clairs , ne  peuvent  s’obtenir  que  par  ces 
bleus , soit  en  y mêlant  ( outre  les  autres  couleurs  qui  les 
constituent,  comme  les  laques  de  garance  pour  les  violets 
et  les  lilas,  et  les  jaunes  pour  les  verts)  plus  ou  moins 
de- blanc,  pour  éclaircir  la  teinte,  soit  encore  en  prépa- 
rant dès  l’ébauche  toutes  les  vives  lumières  a^^ec  du  blanc 
pur  J pour  revenir  par-dessus  avec  des  glacis  transparens  , 
comme  on  l’a  dit,  pag.  28  et  29.  (Voyez  aussi  la  leçon  6.^ 
sur  les  glacis  elles  préparations,  page  142  et  suivantes.) 
Mais  pour  peindre  les  étoffes  de  drap  et  toutes  celles  qui 
sont  d’un  bleu  foncé  et  obscur,  le  bleu  de  Prusse  est 
excellent  -,  il  est  même  préférable  à l’outremer , s’il  est 
d’ailleurs  d’une  bonne  qualité,  ainsi  que  pour  faire  des 
verts  foncés  ou  vert-dragon,  en  le  mêlant  avec  des  ocres, 
comme  celle  de  rue,  ou  l’ocre  jaune  ordinaire,  selon  le 
cas. 

Mélange  pour  imiter  le  Drap  bleu-foncé  à V ébauche. 

Mêlez  dans  le  beau  bleu  de  Prusse  im  tiers  de  laque 
foncée  n.”  125  ajoutez-y  un  vingtième  d’ocre  rouge,  et 
environ  autant  de  noir  de  vigne  ou  de  noir  de  Prusse. 
Vous  y mêlerez  du  blanc  pour  les  deux  teintes  les  plus 
claires  : la  moins  claire  sera  la  couleur  locale,  et  la  plus 
claire,  pour  rehausser  les  plus  grandes  lumières;  c’est  à 
vous  à y mettre  le  blanc  nécessaire  pour  imiter  l’étoffe 
de  drap  que  vous  copiez. 

Vous  ferez  deux  autres  teintes  du  premier  mélange  , 


584  VirsGTIÈME  LEÇON. 

dont  vous  aurez  réservé  une  partie  avant  que  dy  avoir 
ajouté  la  moindre  parcelle  de  blanc;  et  au  lieu  de  cela^ 
vous  y ajouterez  du  noir , en  faisant  une  teinte  beaucoup 
plus  obscure  que  l’autre  j pour  les  plus  grandes  forces  et 
vigueurs  dans  les  ombres. 

De  ces  quatre  teintes  (que  vous  aurez  soin  de  faire 
copieuses , en  proportion  de  la  superficie  que  vous  avez 
à couvrir)  vous  pourrez  ébaucher  toute  votre  draperie ^ 
non  qu’elles  soient  assez  variées  pour  tout  ce  que  vous 
aurez  à exécuter  ; mais  vous  en  ferez  d’intermédiaires  au 
bout  de  la  brosse  pour  tous  les  cas  possibles,  en  prenant 
garde  néanmoins  de  ne  point  trop  salir  votre  couleur 
locale  et  vos  lumières  par  les  teintes  où  il  y a beaucoup 
de  noir,  et  de  ne  point  non  plus  mélanger  dans  les  grandes 
ombres  celles  où  il  entre  du  blanc. 

Le  mélange  indiqué  peut  paraître  extraordinaire,  en 
ce  que  l’on  y emploie  beaucoup  de  laque,  et  meme  de 
l’ocre  rouge,  pour  faire  du  bleu-foncé;  cependant  cela 
est  absolument  nécessaire  pour  atténuer  l’âcreté  et  la  trop 
grande  vivacité  du  bleu  pur,  où  l'on  n’aurait  mêlé  que  du 
blanc  ou  du  noir.  Une  pareille  teinte  de  bleu  n’imiterait 
point  celle  du  drap , elle  ressemblerait  plutôt  à du  verre 
bleu , ou  à de  la  toile  cirée , qu’à  une  étoffe  de  laine. 

Ce  mélange,  indépendamment  de  sa  teinte  locale,  est 
utile  pour  couvrir  la  toile , parce  que  le  bleu  de  Prusse 
et  là  laque  sont  deux  couleurs  tellement  transparentes 
que , sans  le  noir  et  l’ocre  rouge , dans  les  ombres  sur- 
tout, vous  ne  pourriez  y parvenir,  et  l’on  verrait  partout 
les  traînées  de  la  brosse  sur  l’impression. 

Quand  vous  achèverez  cette  draperie  sur  l'ébauche 
sèche,  vous  emploîrez  moins  de  couleur,  et  vous  com- 


VINGTIÈME  LEÇON. 

mencerez  par  étendre  une  légère  préparation  du  premier 
mélange  pur,  sans  blanc,  sur  le  tout,  ou  du  moins  sur 
les  parties  que  vous  pouvez  vous  promettre  d’achever 
dans  la  journée. 

Vous  composerez  les  mêmes  teintes  que  pour  l’ébau- 
che, excepté  la  plus  obscure  des  quatre,  où  vous  ne  mê- 
lerez point  de  laque  n."  12  , non  plus  que  d’ocre  rouge; 
mais  vous  la  ferez  avec  de  la  terre  de  Cassel,  sans  noir  y 
de  la  laque  brûlée , et  un  peu  de  bleu  de  Prusse , ce  qui 
lui  donnera  beaucoup  de  profondeur , de  force , en  même 
temps  qu’un  ton  rompu , moins  froid  que  celui  de 
l’ébauche. 

En  ébauchant , vous  ne  mettrez  pas  beaucoup  d’impor- 
tance à détailler  les  plis , il  vaut  mieux  même  y laisser  du 
vague,  et  s’attacher  à couvrir  la  toile  d’une  manière  unie  ; 
car , pourvu  que  l’effet  général  des  ombres  et  des  lumières 
y soit  indiqué  de  gros  en  gros,  et  que  le  tout  soit  bien 
dessiné  et  en  place,  il  vous  sera  plus  agréable  de  réserver 
tous  les  détails  et  les  finesses  des  plis  pour  finir. 

Quand  vous  en  serez  à la  reprise  du  tableau,  vous 
rectifierez  vos  contours  et  vos  plis  avec  de  la  craie  blan- 
che , et  vous  achèverez  votre  ouvrage  sans  être  contrarié 
par  les  faux  plis  de  l’ébauche.  1 

On  observera  que  le  côté  d’un  habit  dans  l’ombre  doit 


I Vous  aurez  l’attention  de  mêler  un  peu  d’huile  grasse  dans  vos  teintes 
à mesure  que  vous  travaillerez  ; mais  vous  n’en  ferez  usage  que  pour  celles 
où  il  n’y  a aucun  mélange  de  blanc.  Si  vous  croyez  devoir  mettre  un  temps 
trop  long  à achever  celte  draperie , vous  ne  prendrez  de  l’huile  grasse  qu’au 
bout  de  la  brosse , et  à mesure  que  vous  en  aurez  besoin  ; mais  dans  le 
cas  contraire  vous  la  mélangeriez  de  suite  dans  vos  teintes  obscures,  celles 
f^ui  sont  sans  blanc. 


586  VINGTIÈME  LEÇON. 

être  légèrement  Teflété  et  d’un  ton  brunâtre  rompu  j parce 
qu’il  n’est  un  peu  visible  dans  cette  grande  masse  d’ombre 
que  par  l’effet  des  faibles  reflets  que  lui  renvoient  les 
objets  du  fond.  Cela  a lieu  non-seulement  dans  les  cou- 
leurs passablement  claires  j mais  aussi  dans  les  bleus  j les 
noirs,  les  verts-foncés  et  les  bruns.  Ces  reflets  sont  tou- 
jours à l’opposé  du  jour.  Il  faudra  aussi  faire  perdre  tous 
les  contours  qui  se  dessinent  sur  le  fond , en  amalgamant 
d’une  manière  un  peu  vague  les  bords  de  l’étoffe  avec  ce 
fond,  ou  avec  d’autres  objets,  s’il  s'en  trouve  par  der- 
rière l’habit,  en  sorte  que  les  plus  fortes  touches  se  trou- 
vent toujours  dans  les  ombres  portées  par  le  collet,  les 
revers , etc. , ainsi  que  dans  celles  qui  séparent  les  bras 
du  corps.  Mais  on  observera  qu’il  ne  faut  jamais  établir  de 
plis  profonds  et  noirs  au-dessus  du  renflement  des  mem- 
bres ; cela  casse  les  formes , comme  nous  l’avons  dit  plüs 
haut. 

Vous  débuterez  donc  par  établir  les  refentes  d’ombre 
les  plus  vigoureuses , puis  celles  qui  le  sont  moins , jus- 
qu’aux plus  faibles  de  toutes.  Ensuite  viendra  la  teinte 
locale  du  drap  partout  où  elle  n’est  ni  ombrée,  ni  très- 
éclaircie  par  l’effet  des  lumières.  Cela  fait , vous  mélan- 
gerez la  moitié  de  cette  dernière  teinte  locale  avec  un  tiers, 
plus  ou  moins,  de  celle  qui  a le  plus  de  blanc,  et  vous  en 
peindrez  les  masses  les  plus  lumineuses  partout  également , 
sauf  à y revenir  l’instant  d’après  avec  une  partie  de  la  teinte 
la  plus  claire  de  toutes,  pour  accuser  certaines  touches 
plus  lumineuses  que  toutes  les  autres  ; mais  il  ne  faut  point 
^ les  tenir  trop  claires,  car  alors  votre  étoffe  aurait  des  lui- 
sans  comme  la  soie  ou  les  étoffes  rases  et  calandrées , ce 
qui  ne  ressemblerait  point  à l’effet  mat  que  présentent  les 


VINGTIÈME  LEÇON.  ^87 

draps  J excepté  quand  ils  ont  la  première  fraîcheur  et  le 
lustre  de  l’apprêt. 

Vous  suivrez  la  même  marche  pour  peindre  quelque 
draperie  que  ce  soit,  c’est-à-dire  que  vous  commencerez 
toujours  par  les  plus  fortes  touches  d’ombres,  après  avoir 
étendu  partout  une  légère  préparation  locale  sans  mélange 
de  blanc.  Il  est  des  cas  où  les  draps  présentent  à l’œil  une 
teinte  de  couleur  infiniment  plus  brillante  et  plus  vive  que 
lorsqu’ils  sont  éclairés  en  lace.  C’est  lorsque  l’étoffe  est 
placée  entre  le  jour  et  le  spectateur.  Dans  cette  situation, 
la  plus  grande  partie  est  dans  une  grande  obscurité  gé- 
nérale ; mais  sur  les  bords  et  les  tournans  de  l’étoffe , où 
le  jour  traverse  le  peluché  du  drap,  on  y voit  des  louches 
de  lumière  très-vives,  et  portant  une  couleur  infiniment 
plus  belle  quelle  ne  semble  l’être  quand  on  envisage  le 
drap  éclairé  en  face  du  jour.  Le  drap,  dans  ces  cas-là, 
fait  un  peu  l’effet  du  velours,  qui  n’est  brillant  et  cha- 
toyant que  sur  les  bords.  11  est  très-rare  qu’on  fasse  un 
portrait  à ce  jour;  le  peintre  est  presque  toujours  placé 
entre  la  fenêtre  et  le  modèle , sans  quoi  ce  dernier  serait 
presque  en  entier  dans  l’ombre.  Mais  on  fait  grand  usage 
de  cette  manière  d’éclairer  une  figure  dans  les  composi- 
tions d’histoire  ou  dans  les  tableaux  de  genre,  et  même 
quelquefois  dans  ceux  de  famille,  quand  il  y a un  grand 
nombre  défigurés,  afin  de  varier  les  attitudes  et  de  rendre 
l’effet  général  plus  piquant  : on  a seulement  l’attention  de 
n’éclairer  à ce  jour-là  que  les  personnages  secondaires, 
ceux  auxquels  on  porte  le  moins  d’intérêt,  comme  une 
servante,  un  domestique  ou  un  parent  éloigné,  parce  que 
le  plus  souvent  ces  figures,  dans  l’ombre,  n'offrent  que 
peu  de  ressemblance , surtout  aux  spectateurs  indifféreus. 


588 


VINGTIÈME  LEÇON. 


Remarque  essentielle  sur  P aspect  des  Plis  des  diffé- 
rentes étoffes  y et  de  quelle  manière  on  peut  les 

caractériser. 

L’imitation  des  différentes  sortes  d’étoffes  dépend  bien 
plus  de  la  nature  des  plis  qu  elles  font , et  de  leur  appa- 
rence peluchée  ou  lisse,  que  de  toute  autre  chose.  La 
preuve  incontestable  qu’on  peut  en  donner,  c’est  qu’on 
imite  parfaitement  toutes  ces  étoffes  sans  en  imiter  le 
moins  du  monde  le  tissu,  ce  qui  serait  même  impossible. 
Ainsi , par  exemple , prenez  du  drap , de  la  durance , du 
velours,  du  satin,  du  taffetas  ou  un  tissu  de  coton,  etc.  ; 
que  toutes  ces  étoffes  soient  teintes  exactement  de  la  même 
couleur,  en  cramoisi,  par  exemple  : le  peintre,  pour  peu 
qu’il  ait  d’habileté,  ne  laissera  aucun  doute  aux  specta- 
teurs sur  l’espèce  d’étoffe  qu’il  aura  voulu  imiter.  Pour- 
quoi cela  ? parce  que  chacune  de  ces  étoffes  porte  un 
caractère  qui  lui  est  tellement  propre,  par  la  nature  des 
plis  quelle  forme , et  par  son  apparence  mate  ou  brillante , 
qu’à  une  distance  assez  considérable  nous  les  reconnais- 
sons dans  la  nature  même , quoique  assurément  nous  en 
soyons  trop  éloignés  pour  en  voir  ou  en  manier  le  tissu. 

Ce  n’est  donc  qu’à  la  configuration  des  plis , et  à l’ap- 
parence plus  ou  moins  mate , ou  plus  ou  moins  lisse  et 
brillante , que  le  peintre  doit  s’attacher  pour  faire  recon- 
naître le  vrai  caractère  d’une  étoffe  quelconque , ainsi  que 
de  tous  les  corps  et  substances  possibles.  L’on  fait  plus 
encore  ; en  suivant  ce  principe , l’on  parvient  à donner  à 
ces  étoffes  le  degré  de  finesse  ou  de  grossièreté  qu’elles 
ont  dans  la  nature  ; que  ce  soit  de  la  laine , de  la  soie , 
des  linges  ou  toute  autre  substance.  On  imite  même  tout 


VINGTIÈME  LEÇON.  3 89 

cela  sans  le  secours  des  couleurs , mais  simplement  avec 
du  crayon  ou  des  traits  de  gravure.*  Chacun  est  à portée 
d’apprécier  la  vérité  de  ce  fait , d’où  il  résulte  qu’il  faut 
absolument  étudier  avec  soin  et  d’après  la  nature  même 
tous  les  effets  de  ces  différentes  étoffes , ainsi  que  le  ca- 
ractère de  leurs  plis,  dont  les  uns  sont  mous  et  arrondis, 
d’autres  anguleux  et  tranchans,  et  d’autres  flasques,  sou- 
ples et  fort  multipliés,  comme  dans  les  mousseb'nes  et 
tous  les  fins  linges  en  général,  etc. 

Je  ne  prétends  pas  insinuer  que  le  coloris  n entre  pour 
rien  dans  toutes  ces  imitations.  Le  satin,  par  exemple, 
porte  des  couleurs  tellement  vives  et  brillantes , et  surtout 
le  satin  blanc , qu’il  devient  pour  ainsi  dire  un  miroir  où 
viennent  se  réfléchir  toutes  les  teintes  des  objets  qui  l’en- 
tourent. Toutes  les  étoffes  de  soie  ont  quelque  chose  de 
semblable , à l’exception  du  velours  et  de  quelques  espèces 
mates,  comme  le  gros  de  Tours,  etc.  Mais  il  y a cette 
grande  différence  entre  le  satin  et  les  taffetas  ou  autres 
soieries  légères , que  les  plis  de  ces  dernières  sont  beau- 
coup plus  multipliés  qu’ils  ne  le  sont  dans  les  soieries 
fortes  et  dans  le  satin.  Ce  dernier  surtout  forme  de  grands 
plis  arrondis , qui , s’ils  n’avaient  pas  par-ci  par-là  quel- 
ques yeux  et  petits  crochets  cassés , ressembleraient  à des 
tuyaux  d’orgue,  tant  ils  ont  l'apparence  métallique  par 
leurs  formes , leurs  luisans  et  leurs  beaux  reflets.  * 

Les  étoffes  de  lin , de  chanvre  ou  de  coton  n’ont  point 
de  lustre,  à moins  quelles  ne  soient  calandrées.  La  soie 
écrue  est  dans  le  même  cas  ; mais  il  est  inutile  de  nous 
occuper  de  toutes  ces  exceptions,  le  peintre  saura  les 
distinguer , et  ne  peindra  aucune  de  ces  étoffes  sans  avoir 
la  nature  sous  les  yeux. 


5gO  VINGTIÈME  LEÇON. 

Les  Delours  et  les  j}annes  ou  peluches  portent  un 
caractère  particulier,'  en  ce  qu’ils  n’ont  jamais  plus  de 
vivacité  et  de  lumière  que  dans  les  tournans  arrondis  des 
plis,  là  où  les  autres  étoffes  auraient  au  contraire  des 
demi-teintes,  et  qu’au  lieu  que  le  jour  vienne  se  placer 
sur  les  reliefs  les  plus  saillans  et  les  plus  rapprochés  de 
l’œil  du  spectateur,  ces  parties,  au  contraire,  sont  presque 
toujours  mates  et  passablement  obscures,  sans  l’être  pour- 
tant au  point  où  le  sont  les  fortes  ombres  et  les  profonds 
enfoncemens  de  plis.  La  multitude  innombrable  de  petits 
bouts  de  soie  qui  forment  le  duvet  du  velours,  ne  permet 
pas  aux  rayons  du  jour  d’éclairer  ces  parties,  parce  qu’ils 
se  font  ombre  les  uns  aux  autres  5 et  comme  tous  ces  brins 
de  soie  sont  très-rapprocliés , il  en  résulte  une  superficie 
unie  et  mate,  qui  ne  renvoie  point  de  lumière,  ou  du 
moins  fort  peu.  Mais  lorsque  le  jour  frappe  de  côté  sur 
cette  espèce  de  duvet  ou  de  brosse  (ce  qui  arrive  aux 
tournans  et  aux  bords  des  plis),  nous  ne  les  voyons  plus 
en  raccourci  5 le  jour  s’arrête  sur  les  extrémités  de  toutes 
ces  pointes,  qui,  se  trouvant  un  peu  écartées  et  épar- 
pillées par  l’action  des  plis,  nous  renvoient  alors  les 
brillantes  couleurs  dont  la  soie  est  susceptible. 

Ce  contraste  frappant  du  grand  clair  à une  masse 
obscure,  sans  être  tranché  durement,  produit  les  effets 
les  plus  riches  et  les  plus  flatteurs,  d’autant  que  les  parties 
brillantes  et  vives  sont  plus  rares  et  beaucoup  moins 
étendues  que  celles  qui  sont  obscures  ; en  sorte  que  les 
yeux  n’en  sont  point  fatigués,  et  pour  ainsi  dire  rassasiés, 
comme  on  l’éprouve  en  regardant  d’autres  étoffes  éga- 
lement brillantes  partout.  Aussi  le  velours  sied-il  bien  à 
toutes  les  carnations. 


VINGTIÈME  LEÇON.  SqI 

J’ai  déjà  fait  observer  que  les  draps  ont  quelque  chose 
qui  tient  un  peu,  quoique  faiblement,  de  l’elTet  du  ve- 
lours ; ils  prennent  quelquefois , sur  les  bords  fuyans  des 
plis,  des  touches  de  lumière  plus  vives  que  partout  ail- 
leurs, ce  qui  provient  de  ce  que  le  drap  n’est  pas  une 
étoffe  absolument  rase  et  unie,  comme  la  serge  de  laine, 
etc. 

J’ai  cru  devoir  faire  remarquer  ces  sortes  d’effets  aux 
commençans,  parce  que  toutes  leurs  études  d’après  la 
bosse  les  ont  habitués  à placer  les  lumières  et  les  ombres 
comme  elles  se  voient  en  effet  sur  chacune  des  superficies 
unies  5 mais  il  n’en  est  pas  de  même  des  divers  objets 
que  doit  représenter  la  peinture.  Il  était  nécessaire  de 
les  en  avertir. 

De  toutes  les  Étoffes  légères  et  transparentes. 

Il  faut  aussi  étudier  avec  soin  les  gazes , les  mousse- 
lines , les  crêpes , et  en  général  toutes  les  étoffes  transpa- 
rentes. Elles  sont  difficiles  à bien  rendre,  parce  qu’eUes 
présentent  une  complication  de  plis  en  tous  sens,  qui 
s’aperçoivent  les  uns  à travers  des  autres , sans  qu’on  puisse 
ni  les  confondre  ni  les  distinguer  tout-à-fait.  Pour  réussir 
à les  rendre,  il  faut  d’abord  établir  les  dessous  d’une 
manière  douce  et  vague , sans  trop  faire  attention  pour  le 
moment  aux  plis  superficiels  qui  les  recouvrent.  Cela  fait, 
on  se  trouve  moins  embarrassé  pour  placer  les  plis  de 
dessus  ; mais  l’on  a soin , en  général , de  peindre  ces  sortes 
d’étoffes  avec  peu  d’épaisseur  de  couleur,  ce  qui  contribue 
à leur  donner  l’aspect  léger  et  fin  quelles  doivent  avoir. 
L’on  en  fait  beaucoup  plus  en  blanc  qu’en  d’autres  cou- 
leurs j mais  quand  011  a de  ces  dernières  à exécuter,  je 


og2  VINGTIÈME  LEÇON. 

pense  5 d après  ma  propre  expérience , qu’il  est  avantageux 
de  ne  les  peindre  d’abord  que  comme  si  elles  étaient 
blanches  (si  toutefois  elles  reposent  sur  un  dessous  blanc 
de  soie  ou  autrement)  ; puis,  quand  ce  travail  est  entiè- 
rement sec  J on  étend  sur  le  tout  un  léger  glacis,  ou  bleu, 
ou  rose,  ou  vert,  etc.,  en  observant  de  doubler  la  force 
du  glacis,  et  même  de  le  tripler,  partout  où  la  nature 
nous  offre  deux  et  trois  doubles  de  cette  étoffe  les  uns 
sur  les  autres. 

Par  cette  méthode  l’on  est  maître  de  son  travail;  on 
ajoute  ou  l’on  retranche  à l’intensité  de  la  couleur  du 
glacis , sans  courir  le  risque  de  perdre  les  plis  et  les  formes 
du  dessous , et  en  même  temps  l’on  sacrifie  avec  des  gri- 
sâtres rompus  certaines  parties  qu’on  trouve  trop  vives, 
ou  bien  l’on  en  réveille  d’autres  avec  un  mélange  de 
blanc,  pouf  leur  donner  plus  d’éclat. 

Je  n’ai  pas  besoin  de  dire  que , quand  on  a une  gaze 
noire  ou  de  toute  autre  couleur  foncée  à poser  sur  un 
dessous  de  couleur  claire , il  faut  la  peindre  de  suite  de  la 
couleur  qu’on  a choisie.  Il  serait  absurde  de  la  préparer 
en  blanc.  Je  dirai  seulement  qu’il  faut  la  peindre  en  glacis 
sur  un  dessous  sec , après  qu’on  en  aura  tracé  les  principaux 
plis  avec  de  la  craie  blanche  pour  s’orienter  Au  reste, 
toutes  ces  draperies  transparentes  doivent  être  traitées 
légèrement,  et  travaillées  avec  une  brosse  très-libre,  sans 
s’attacher  à un  million  de  petits  accidens  de  détail  qui, 

I L’on  ne  doit  rien  appréhender  des  mauvais  effets  de  la  eraie  blanche 
qui  reste  sur  la  toile  ; elle  disparaît  complètement , parce  qu’elle  ne  couvre 
pas  du  tout , employée  à Fhuik.  On  fera  bien  cependant  de  n’en  mettre 
que  ce  qu’il  en  faut  pour  tracer,  et  d’éviter  Fexc'es,  pour  que  cette  poudre 
blanche  ne  s’éparpille  pas  sur  tout  le  tahlcau. 


VINGTIÈME  LEÇON.  5cj5 

loin  d’ajouter  au  meilleur  effet  de  l’ouvrage,  y nuiraient 
plutôt.  Ce  n’est  pas  précisément  de  la  négligence  que  l’on 
vous  demande,  c’est  une  manière  de  peindre  spirituelle, 
qui  ne  caractérise  que  ce  qui  mérite  de  l’être,  ce  qui 
demande  beaucoup  de  goût  et  de  tact;  en  sorte  que  l’en- 
semble satisfasse  la  vue , quoique  fait  librement  et  à peu 
de  frais. 

L’on  recommande,  en  général,  de  ne  pas  mettre  trop 
d’importance  aux  draperies , non  plus  qu’à  toutes  les  autres 
parties  accessoires , et  l’on  a raison  ; parce  que  des  soins 
trop  minutieux  dans  ces  cboses-là  détournent  l’attention 
du  spectateur , et  font  paraître  la  tête  et  les  autres  parties 
des  chairs  moins  achevées.  Mais  il  faut  entendre  cette 
maxime  comme  je  viens  de  l’expliquer  : il  ne  faut  point 
croire  que  l’on  soit  dispensé  de  traiter  les  accessoires  avec 
quelque  soin  ; mais  on  doit  s’attacher  simplement  à rendre 
l’esprit  de  la  chose,  sans  pâlir  dessus  trop  long -temps. 

Cherchez  surtout  à bien  mannequiner  votre  modèle, 
afin  d’éviter  les  plis  parallèles , ceux  qui  sont  désagréables 
à l’œil,  et  surtout,  je  le  répète , ceux  qui  rompent  l’intel- 
ligence de  la  forme  d’un  membre,  et  qui  paraissent  s’en- 
foncer jusque  dans  les  chairs.  En  vain  diriez -vous  que 
vous  l’avez  vu  ainsi  ; vous  étiez  Hbre  de  mieux  choisir. 
D’ailleurs , la  nature  n’est  pas  immobile  ; elle  se  présente 
en  un  instant  sous  mille  points  de  vue  différens  ; en  sorte 
qu’on  n’a  pas  le  temps  de  se  fatiguer  de  son  aspect  : 
mais  la  peinture  reste  toujours  la  même;  il  faut  donc 
que  le  goût  préside  à tous  les  objets  qu’elle  représente. 
C est  pour  cette  raison  qu’il  faut  éviter  certains  raccourcis 
qui  font  un  mauvais  effet,  si  bien  dessinés  et  peints  quüs 
puissent  être.  Vous  les  avez  copiés  juste;  mais  dans  la 


^94  VINGTIÈME  LEÇON* 

nature  vous  pouviez  vous  en  expliquer  la  bizarrerie  : en 
remuant  un  peu  la  tête  à droite  ou  à gauche  j cela  seul 
en  changeait  l’aspect  ; au  lieu  que  dans  une  peinture  vous 
êtes  condamné  à envisager  toujours  sous  le  même  aspect 
une  chose  qui  paraît  estropiée  et  désagréable. 

Il  faut  donc  non-seulement  s’affranchir  des  choses  qui 
peuvent  paraître  douteuses  ou  désagréables,  mais  encore 
élaguer  les  détails  insignifians , et  ce  chiffonnage  de  phs 
sans  motif  ni  caractère,  qui  détruirait  l’effet  général  de 
votre  draperie.  Prenez  cette  licence,  surtout  quand  vous 
peignez  plus  petit  que  nature;  ne  vous  arrêtez  qu’aux 
principales  masses , et  peignez  une  draperie  de  façon  qu’on 
soit  persuadé  que , si  on  en  étendait  l’étoffe , elle  présen- 
terait réellement  toute  l’étendue  et  l’ampleur  qu’on  doit 
lui  supposer.  Mais  mettez  du  discernement  dans  le  choix 
de  vos  plis , et  que  le  désir  d’être  simple  ne  vous  fasse 
pas  tomber  dans  la  pauvreté  ; car  on  doit  toujours  recon- 
naître le  genre,  l’espèce  et  la  qualité  de  chaque  étoffe* 

Ne  faites  jamais  les  ombres  d’aucune  draperie  d’une 
couleur  aussi  vive  et  aussi  pure  que  celles  des  lumières  : 
par  la  même  raison  que  le  blanc  devient  gris,  et  même 
brun , dans  les  fortes  ombres , il  est  naturel  de  penser  que 
toutes  les  autres  couleurs  s’y  ternissent  de  même.  Il  est 
cependant  des  cas  où  les  étoffes  , de  soie  surtout,  ont  des 
reflets  qui  ont  assez  de  vivacité  : c’est  lorsqu’un  pli  éclairé 
renvoie  sa  lumière  contre  un  autre  qui  est  dans  l’ombre  ^ 
et  duquel  il  est  très-rapproché  ; mais  en  ce  cas  la  teinte 
de  ce  reflet  n’est  pas  vive  en  lumière  ; elle  est  plutôt 
d’une  couleur  éclatante.  Ainsi,  par  exemple,  qu’il  y ait 
deux  grands  plis  arrondis  proches  l’un  de  l’autre  dans 
une  draperie  rouge,  rose,  jaune,  bleue,  verte,  ou  de 


VlNGTli:ME  LEÇON: 

toute  autre  couleur  : si  lun  de  ces  plis  reçoit  une  vive 
lumière  qui  soit  en  regard  de  Tautre  pli  ombré  j le  reflet 
qui  en  résulte  double  en  quelque  sorte  l’intensité  de  la 
couleur  j en  sorte  qu’à  cette  place  elle  paraît  plus  foncée , 
sans  être  très-sensiblement  ternie  par  l’ombre.  Les  jeunes 
élèves  qui  voudront  réfléchir  à cet  effet 5 le  retrouveront 
dans  beaucoup  de  cas.  Une  boîte  d’or  à charnière  à demi 
ouverte  présente  aussi  5 dans  la  couleur  que  les  deux  fonds 
se  renvoient  mutuellement  j une  teinte  beaucoup  plus  ver- 
meille que  n’aurait  le  métal  au  grand  jour  ; la  teinte  de 
l’or  devient  doublement  colorée  par  le  reflet  ou,. si  l’on 
veut,  par  la  réverbération  que  la  partie  éclairée  renvoie 
à celle  qui  ne  l’est  pas  : cette  réverbération  a lieu  toutes 
les  fois  que  deux  parties  d’un  même  corps  sont  très-rap- 
prochées,  surtout  quand  ces  corps  sont  unis,  hsses,  polis, 
et  d’une  teinte  claire.  On  le  remarque  jusque  dans  les 
chairs  : il  arrive  presque  toujours  qu’une  poitrine  de 
femme,  très-éclairée , renvoie  une  double  couleur  de  chair 
sous  le  menton , mais  toujours  d’une  manière  moins  sen- 
sible que  quand  cet  effet  a lieu  entre  deux  métaux  polis 
ou  entre  deux  étoffes  lustrées,  comme  sont  les  satins,  les 
taffetas , etc.  On  retrouve  dans  les  draperies  blanches  un 
effet  à peu  près  pareil  ; c’est-à-dire  que  le  reflet , au  heu 
d’être  d’un  gris  plus  ou  moins  roussâtre,  prend  une  teinte 
argentine,  ou  quelquefois  légèrement  jaunâtre-clair,  selon 
la  qualité  de  l’étoffe  et  la  proximité  des  parties  qui  ren- 
voient ces  reflets. 

Mais , hors  les  cas  que  l’on  vient  de  citer , la  teinte  des 
ombres  doit  toujours  être  beaucoup  moins  vive  que  n’est 
la  couleur  locale  de  l’objet.  Il  faut  en  étudier  le  ton,  et 
ne  pas  imiter  les  enlumineurs  d’images , qui , pour  faire 


396  VINGTIÈME  LEÇON. 

les  parties  ombrées  d’une  étolFe  rose^  je  suppose,  dou- 
blent la  force  de  ce  même  rose  ; en  sorte  que  les  ombres 
sont  plus  vives  et  plus  éclatantes  que  les  lumières. 

Si  l’on  suivait  ce  principe  en  peignant  les  chairs , on 
n’aurait  besoin  que  d’une  série  graduelle  de  teintes  cou- 
leur de  chair , depuis  la  plus  claire  jusqu’à  la  teinte  cou- 
leur de  brique , et  plus  rouge  encore , en  sorte  qu’on  ferait 
des  chairs  comme  de  la  terre  cuite  au  four.  Ceci  nous 
ramène  à ce  que  j’ai  déjà  plusieurs  fois  répété , c’est  que 
les  ombres  de  tous  les  objets  imaginables  perdent  une 
grande  partie  de  la  teinte  locale  de  ces  mêmes  objets, 
pour  emprunter  celles  des  corps  qui  leur  renvoient  une 
faible  lueur  par  réverbération , ou  par  cette  clarté  vague 
dont  toutes  les  molécules  de  l’air  sont  imprégnées.  Il  est 
donc  très-essentiel  d’étudier  et  de  comparer  avec  le  plus 
grand  soin , non-seulement  la  valeur  ^ de  ces  ombres  par 
rapport  à la  partie  éclairée,  mais  en  outre  le  ton  em- 
prunté quelles  prennent;  sans  quoi,  l’on  ne  ferait  rien 
que  de  faux  ; toutes  les  couleurs  auraient  une  apparence 
de  saleté , et  les  ombres  paraîtraient  des  taches , au  Heu 
de  ressembler  à des  objets  plus  ou  moins  privés  du  jour 
direct  du  ciel.  Pourquoi  n’a-t-on  jamais  entendu  dire  à 
un  enfant  ou  à la  personne  la  plus  ignorante,  que  les 
ombres  d’un  visage  ou  de  tel  autre  objet  dans  la  nature 
ressemblassent  à des  taches  de  malpropreté,  quoique 
souvent  ces  ombres  portent  des  teintes  extrêmement  dé- 
composées, relativement  à la  teinte  locale?  c’est  que  le 
tout  est  vrai , en  harmonie , et  d’accord  avec  les  lois  im- 

I Valeur,  signifie  ici  le  degre'  de  force  d’une  ombre  par  rapport  aux 
parties  éclairées  du  même  objet,  n’importe  qu’il  soit  question  d’un  dessin^ 
d’une  gravure  ou  d’une  peinture. 


VINGTIÈME  LEÇON»  ^97 

muables  de  la  nature.  D après  ces  observations  j il  nest 
pas  aussi  ridicule  qu  on  le  croit , d’entendre  dire , par 
exemple,  à une  personne  qui  ignore  l’art  de  la  peinture, 
pourquoi  a-t-on  mis  du  tabac  sous  le  nez  dans  le  portrait 
de  cette  personne;  elle  ne  prise  pas?  Les  jeunes  artistes 
ne  reçoivent  ordinairement  les  critiques  de  ce  genre 
qu’avec  un  sourire  de  pitié,  et  en  haussant  les  épaules.  Je 
pense  qu’ils  ont  grand  tort  ; ils  agiraient  beaucoup  plus 
sagement  en  mettant  à profit  un  avis  donné  ingénument 
par  une  personne  sans  préjugés , et  qui  rend  compte  sim- 
plement de  la  sensation  quelle  éprouve. 

N’est -il  pas  évident  que,  si  le  peintre  eût  fait  cette 
ombre  d’un  ton  plus  juste , le  spectateur  ne  l’aurait  pas 
plus  remarquée  dans  le  tableau  qu’il  ne  la  remarque  jour- 
nellement dans  la  nature  même  ? Quant  à moi , j’avoue 
que  je  ne  dédaigne  jamais  les  observations  qui  sortent  de 
la  bouche  des  personnes  totalement  étrangères  à i’art  ; 
elles  ne  leur  sont  ordinairement  dictées  que  par  la  force 
de  la  vérité  : connaissant  leur  propre  ignorance , elles  ne 
se  hasardent  pas  volontiers  à faire  des  critiques  qui  les 
exposeraient  peut-être  à la  raillerie  des  assistans  ; ce  n’est 
donc  que  lorsqu’une  chose  les  frappe  désagréablement, 
qu’ils  se  laissent  aller  naïvement  à dire  leur  pensée. 

En  revanche,  je  me  méfie  beaucoup  plus  des  obser- 
vations des  demi-connaisseurs  ; ils  brûlent  en  général  du 
désir  de  faire  étalage  des  connaissances  superficielles  qu’ils 
peuvent  avoir,  ils  tranchent  et  jugent  à tort  et  à travers 
(j’en  excepte  ceux  qui  sont  doués  d’un  tact  exquis  et 
d’un  jugement  très-sain  ) ; ils  ne  débitent  guères  qu’une 
collection  de  lieux  communs  et  de  termes  techniques 
dont  ils  ont  meublé  leur  mémoire;  ce  fatras  scientifique, 


5g8  VINGTIÈME  LEÇON. 

qu’ils  mettent  à la  place  du  vrai  savoir,  éteint  peut-être 
en  eux  un  esprit  libre  de  tous  préjugés,  qui  les  eût  pro- 
bablement mieux  servis , s’ils  n’eussent  point  eu  la  pré- 
tention de  paraître  connaisseurs. 

Des  Draperies  voltigeantes  et  soulevées  par  Vair. 

Les  draperies  voltigeantes  ne  peuvent  pas  se  copier 
d’après  nature.  Il  faut  avoir  beaucoup  observé,  et  être 
déjà  un  bon  praticien,  pour  oser  se  hasarder  à en  faire. 
Je  n’ignore  pas  que  quelques  artistes  en  suspendent  avec 
des  étais  en  fil  de  fer  ; mais  cet  arrangement  même  exige 
un  grand  degré  d’observations  et  de  goût.  Ainsi,  j’invite 
les  élèves  à examiner,  tout  en  se  promenant,  les  contours 
flexibles  que  prennent  les  extrémités  des  draperies , quand 
elles  sont  agitées  par  le  vent,  soit  qu’une  personne  fasse 
éclore  ces  contours  par  une  marche  rapide  ou  un  mouve- 
ment de  corps  précipité,  ou  que  le  vent  en  soit  la  seule 
cause.  Au  reste,  il  n’est  pas  très  - ordinaire  d’ajuster  des 
draperies  voltigeantes  dans  un  portrait,  la  mode  en  est 
passée  *,  néanmoins  dans  un  portrait  en  pied  cela  se  pra- 
tique encore  avec  beaucoup  de  succès,  comme  on  en 
peut  juger  par  nos  meilleurs  peintres  modernes.  Mais  il 
faut  que  cela  soit  aussi  bien  traité  que  par  des  Gérard, 
des  Guérin,  des  Gros,  des  Girodet,  des  Isabey,  des  Ho- 
race Vernet  et  quelques  autres,  pour  que  l’effet  en  paraisse 
naturel.  D’ailleurs  on  ne  soulève  guères  ainsi  que  les  gazes 
et  les  mousselines  légères,  sans  quoi  il  faudrait  supposer, 
non  pas  un  simple  zéphyr,  mais  un  orage  : or,  outre 
l’inconvenance  de  représenter  une  personne  de  sang- 
froid  , immobile , exposée  à l’orage , il  faudrait  que  tout 
dans  le  tableau  correspondît  à cet  effet.  Les  cheveux  de- 


VINGTIÈME  LEÇON-  SqQ 

vraient  être  en  désordre , ainsi  que  tous  les  accessoires 
légers  ; et  J si  le  fond  représente  un  paysage , les  arbres  et 
les  nuages  devraient  indiquer  la  violence  du  vent. 

Je  ne  dis  point  que  cela  neùt  son  mérite,  si  tout  l’en- 
semble était  bien  entendu  et  bien  traité  ; mais  je  pense 
qu’un  pareil  effet,  si  pittoresque  qu’il  puisse  être , ne  peut 
convenir  que  pour  des  portraits  de  soldats,  de  héros,  de 
marins , ou  bien  encore  pour  le  portrait  d’un  savant  géo- 
logue ou  d’un  naturaliste  qui  affronte  les  intempéries  de 
l’air  par  amour  de  la  science. 

On  sent  que  je  ne  parle  point  des  tableaux  histoire 
et  de  genre ^ où  tout  est  permis,  hors  les  invraisemblances. 

Quant  à ce  qui  concerne  le  faire  ^ dans  les  draperies , 
il  doit  être  large,  bien  nourri  et  exempt  de  menus  dé- 
tails. Les  lumières  doivent  être  grassement  et  bbrement 
empâtées,  et  les  ombres  moins  épaisses  de  couleur.  Il 
faut  se  servir  de  grosses  brosses,  quoique  toujours  rela- 
tives à la  dimension  du  sujet  ; et  le  peintre  doit  pour 
ainsi  dire  se  jouer  et  badiner  avec  sa  brosse  à main  levée, 
excepté  pour  certains  petits  détails  de  broderies  ou  autres 
semblables,  comme  de  la  dentelle,  etc. 


1 Le  faire  s’entend  du  maniement  de  la  couleur.  On  dit  qu’un  tel 
peinfre  a un  beau  faire , quand  sa  couleur  est  bien  et  librement  maniée. 


4oo 


VINGT-ÛNIÈME  LEÇON, 


xxr  LEÇON. 

Procédé  pour  retoucher^  par  places  isolées 
seulement  J,  un  Tableau  qui  a déjà  été 
peint  deux  fois  ^ et  auquel  on  désire 
corriger  certains  défauts  ou  modifier 
quelques  teintes  sans  faire  de  taches. 

Je  suppose  maiatenant  votre  tableau  parfaitement  sec, 
après  l’avoir  peint  pour  la  seconde  fois.  Il  est  rare  que 
vous  n’y  désiriez  faire  aucune  correction , soit  pour  rendre 
quelque  partie  plus  sourde,  quelque  autre  plus  vigou- 
reuse , une  troisième  plus  fraîche  ou  plus  chaude , tel 
autre  endroit  moins  âcre,  une  teinte  plus  transparente, 
une  touche  plus  énergique  à réveiller,  soit  eû  force , soit 
en  lumière,  ou  enfin  une  lumière  trop  criante  à atté- 
nuer, etc.,  soit  dans  certaines  parties,'  soit  dans  l’har- 
monie du  tout  ensemble  : il  est  donc  avantageux  de 
pouvoir  ne  retravailler  que  les  parties  fautives,  sans 
repeindre  en  entier  le  tableau;  d’abord,  parce  que  ce 
serait  un  ouvrage  très  - considérable  ; ensuite,  c’est  que 
vous  risquez  d’anéantir  ce  qu’il  y a de  bien;  car  vous 
ne  pouvez  pas  toujours  vous  promettre  de  rétablir  avec 
le  même  succès  toutes  les  parties  qui  avaient  réussi.  Or , 


V 1 K GT-  U?;  1 KME  LEÇON.  /|  O l 

sî  VOUS  vouliez  exécuter  ces  corrections  à sec'^  et  sans 
autre  précarution  que  de  repeindre  ces  parties  isolées 
comme  on  repeint  sur  une  simple  ébauche , vous  feriez 
autant  de  taches  que  vous  auriez  de  parties  à retouclier. 

Pour  éviter  cet  inconvénient  ^ prenez  un  peu  d'huile 
blanchie  (indiquée  dans  la  leçon  9/5  page  i83  et  sui- 
vantes) ; servez-vous-en  comme  on  l’exphque  dans  cette 
leçon,  nen  étendez  que  fort  peu,  et  seulement  sur  la 
partie  que  vous  retouchez  actuellement.  Si  vous  en  éten- 
diez d’avance  sur  toutes  les  places  que  vous  avez  inten- 
tion de  retoucher,  elles  deviendraient  farineuses  et  blan- 
châtres , attendu  que  l'huile  blanchie  sèche  beaucoup 
plus  promptement  que  l’autre , ce  qui  est  d’ailleurs  une 
qualité  très-convenable  pour  faire  ces  sortes  de  correc- 
tions. 

Cette  huile  est  encore  excellente  pour  étendre  en  glacis 
certaines  couleurs  vives  et  claires  sur  de  belles  draperies 
qu’on  craindrait  de  ternir  en  se  servant  d huile  grasse; 
cependant,  pour  les  laques  et  le  jaune  indien,  je  con- 


1 Peindre  à sec , c’est  poser  de  la  couleur  sur  une  partie  sèche  sans  y 
mettre  auparavant  une  préparation  onctueuse.  Or,  l’huile  d’œillet  ordi- 
naire n’est  pas  ce  qui  convient  le  mieux  pour  cela  , parce  que,  d’un  cSlé, 
elle  n’est  pas  assez  blanche,  et  que  d’ailleurs  elle  ne  sécherait  pas  assez 
promptement,  ce  qui  laisserait  visiblement  des  taches  désagréab'es  dans 
tous  les  endroits  retouchés.  Si  l’on  peint  li  sec,  les  taches  sont  moins  ap- 
parentes; mais  on  ne  peut  pas  bien  juger  de  l’amalgame  et  de  l’identité 
du  Ion  qu’on  pose  avec  celui  des  dessous,  et  des  alentours,  qui  sont  plus 
blanchâtres,  étant  secs;  en  sorte  qu’on  est  très-sujet  à sc  tromper  à cet 
égard.  Les  seules  retouches  qu’on  doive  faire  h soc,  sont  celles  qui  n’ont 
que  la  moindre  étendue  possible,  et  qui  exigent  une  louche  franche  et 
caractéristique,  comme  des  brillans  vifs  dans  les  métaux,  le  verre,  les 
broderies,  et  autres  touches  semblables,  soit  en  forces,  soit  en  lumières. 

26 


402  VINGT-UNIÈME  LEÇONS. 

seille  d'y  joindre  toujours  un  peu  d’huile  grasse  : ces 
couleurs  sont  trop  long-temps  à sécher , surtout  en  hiver. 

Moyennant  les  diverses  retouches  et  glacis  dont  je 
viens  de  parler  j vous  achèverez  entièrement  votre  ta- 
bleau ; mais , comme  toutes  les  couleurs  employées  très- 
minces  ont  de  la  difficulté  à sécher , vous  mettrez  ensuite 
votre  tableau  au  grand  air,  au  grand  jour,  au  soleil 
même,  s’il  n’est  pas  trop  ardent,  mais  toujours  bien  à 
l’abri  des  accidens  et  de  la  poussière. 


vingt-deuxième  leçon. 


4o5 


xxu:  LEÇON. 

Du  paysage  en  général^  et  des  dijférens 
Verts  quon  j emploie;  ohseivations 
essentielles  sur  le  Feuille  et  le  Branché 
des  digèrent  es  espèces  d' arbres;  sur  les 
effets  piquans  de  soleil  et  d^ ombres  ; sur 
les  lointains  y les  eaux  y les  ciels  ^ etc,; 
suivies  de  quelques  considérations  sur 
ï aspect  particulier  de  chaque  contrée  y 
selon  son  climat  et  la  nature  de  son 
sol  y etc. 

Toutes  les  terres  vertes , étant  des  oxides  de  cuivre  5 
sont  bannies  de  ma  palette,  comme  noircissant  elles- 
mêmes  et  altérant  toutes  les  autres  couleurs.  Les  lacpies 
vertes,  dont  on  fabrique  plusieurs  espèces,  ne  sont  pas 
solides  en  général,  étant  extraites  de  différentes  substances 
végétales.  Je  n’en  conseille  donc  pas  l’usage,  excepté 
pour  les  cas  rares,  où  l’on  peut  faire  des  glacis  avec  du 
vert-de-gris  en  aiguilles  et  cristalbsé  n.°  3 7 , et  peut-être 
encore  avec  la  laque  verte  n.’’  38,  en  tant  que  l'expé- 
rience prouvera  quelle  ne  change  pas  et  qu’elle  n’altère 
pas  les  autres  couleurs,  ce  que  je  ne  puis  encore  affirmer. 
(Voyez  la  note  au  bas  de  la  page  80.) 

Mais,  dans  tous  les  cas,  ne  vous  servez  de  ces  doux 
verts  que  ü'ès-rarcment,  seulement  pour  des  glacis,  près- 


4o4  VINGl^-DEUXIÈME  LÉÇON. 

-que  jamais  dans  les  paysages , et  jarîiais  pour  empâter. 
J’insiste  pour  n’en  faire  usage  que  rarement,  parce  qu’en 
effet  il  n’arrive  guères  qu’on  ait  l’intention  de  produire 
un  vert  aussi  cru  et  aussi  éclatant  que  ceux  qu’on  peut 
obtenir  en  glaçant  d’autres  verts  avec  ces  deux-ci.  ^ 

Tous  les  autres  verts  vifs  peuvent  se  composer  avec  le 
Tien  de  Prusse , pour  les  plus  intenses  et  les  plus  foncés , 
et  avec  l’outremer  pour  les  plus  tendres,  et  surtout  pour 
ceux  des  lointains;  on  y mêlera  les  différens  jaunes,  en 
raison  de  la  force  qu’on  voudra  donner  à ces  verts , ou 
du  ton  chaud  ou  frais  qu’ils  doivent  avoir  pour  l’objet 
qu’on  veut  peindre. 

Mais  en  général  il  ne  faut  user  du  bleu  de  Prusse  qu’avec 
circonspection  : c’est  une  couleur  âcre,  qui  a la  propriété 
de  teindre  fortement  toutes  celles  qu’on  mélange  avec 
elle , parce  que  ses  molécules  se  divisent  à l’infini.  C’est 
surtout  dans  les  ciels , les  eaux  et  les  belles  draperies , 
qu’il  faut  en  être  avare,  même  à l’ébauche,  attendu  que 
le  bleu  de  Prusse  repousse  au  vert-roussâtre,  et  qu’il 
ternit  toutes  les  teintes  lumineuses , à l’exception  des  verts , 
où  il  n’a  pas  les  mêmes  inconvéniens , et  où  il  est  même 
très-utile.  Le  bleu  de  Prusse  ne  vaut  rien  pour  faire  de 
beaux  violets  ni  aucune  teinte  tendre,  à moins  qu’il  ne 
soit  mélangé  avec  assez  de  beau  noir-bleuâtre , et  qu’on 
ne  l’emploie  que  dans  les  ombres  de  certaines  draperies , 
dans  les  ébauches  seulement,  ou  mêlé  avec  beaucoup  de 
blanc  dans  les  chairs , comme  je  l’ai  observé  et  indiqué 
-leçon  17.”,  page  217;  encore  faut -il  toujours  lui  pré- 


I Voyez  ce  qui  a été  dit  du  vert-de-gris,  page  75,  où  l’on  indique  la 
manière  de  s’en  servir  et  les  cas  où  l’on  peut  en  faire  usage. 


VINGT-DEUXIÈME  LEÇON. 

fërer,  pour  peindre  les  chairs,  le  smalt  en  hiver,  ou  le 
bleu  de  Thénard  en  été.  Le  hleu  de  Pmsse,  mêlé  avec 
du  jaune  de  Naples,  donne  un  vert  joli,  mais  un  peu  froid. 
Ce  vert  n’est  bon  que  dans  de  certains  cas,  comme,  par 
exemple , dans  les  reflets  bleuâtres  renvoyés  par  le  ciel 
sur  les  arbres,  du  côté  de  l’ombre,  en  le  composant  plutôt 
bleuâtre  que  jaunâtre;  dans  certaines  draperies  vertes,  et 
dans  les  feuillages  de  certaines  plantes  ou  fleurs , comme 
les  plantes  grasses , etc.  Quand  on  veut  le  réchauffer  un 
peu,  l’on  y met  moins  de  jaune  de  Naples,  et  l’on  y ajoute 
de  l’ocre  jaune  ; si  on  le  désire  plus  chaud  et  plus  foncé, 
on  n’y  met  que  de  l’ocre  jaune,  et  point  de  jaune  de 
Naples;  si  on  le  Veut  plus  obscur  et  plus  chaud  encore, 
on  n’y  met  que  de  l’ocre  de  rue.  i 

Quant  aux  verts  ternes  et  rompus,  comme  il  en  faut 
beaucoup  plus  que  d’autres,  pour  les  arbres  et  le  paysage 
en  général,  on  en  compose  de  plusieurs  manières,  selon 
le  ton  qu’on  veut  produire  et  la  nature  qu’on  a à copier. 
Par  exemple,  pour  des  verts  dans  l'ombre  on  peut  n’y 
point  mettre  de  bleu,  et  les  faire  seulement  avec  un  noir- 
bleuâtre  et  diflérens  jaunes  : ils  sont  doux  et  très-harmo^ 
nieux., Voulez-vous  que  la  teinte  soit  encore  plus  grisâîrc- 
clair,  comme  pour  des  saules  dans  l’ombre,  ou  certaines 
plantes  grasses  ou  autres?  Faites-les  avec  le  noir,  le  jaune 
de  Naples,  et  plus  ou  moins  de  blanc.  Si  ces  verts  sourds 
doivent  être  roussâtres,  faites  abonder  les  jaunes  o])scurs, 
et  servez-vous  même  de  la  terre  de  Sienne  brûlée  ou 
non  l)ridée , selon  le  degré  de  force , de  rousseur  ou  de 

1 On  juge  bien  que,  pour  qu’un  \ert,  quelconque  paraisse  cbaml , il 
faut  que  le  jaune  domine  ; car  on  aurait  beau  employer  le  jaune  le  plus 
dore,  il  serait  toujours  froiil  si  le  bleu  domine  dans  le  raelauge. 


4o6  VINGT-DEUXIÈME  LEÇON. 

chaleur  : le  bleu  brûlé  brun  n.*"  22  est  encore  très -boa 
pour  cela.  Mais^  en  général,  ces  trois  couleurs  ne  cou- 
vrent pas;  il  vaut  mieux,  pour  ébaucher,  se  servir  des 
ocres,  en  y ajoutant,  au  besoin,  un  peu  d’ocre  rouge 
pour  les  roussir  davantage. 

Mais,  en  finissant  un  tableau,  si  le  plan  de  verdure 
que  vous  peignez  actuellement  se  trouve  déjà  assez  en- 
foncé dans  la  perspective  pour  que  la  teinte  bleu -gris 
violâtre  des  lointains  commence  à prendre  le  ton  aérien, 
ne  vous  servez  plus  alors  que  delouiremer,  ou,  à défaut 
de  celui-ci,  du  bleu  de  Thénard.  Rompez  les  verts  trop 
vifs  quil  vous  donnerait  (mêlés  seulement  avec  le  jaune 
de  Naples  ou  l’ocre  jaune);  rompez-les,  dis-je,  avec  de 
la  laque  de  garance,  ou  quelquefois  avec  un  peu  d’ocre 
rouge,  et  presque  toujours  avec  plus  ou  moins  de  blanc, 
pour  imiter  la  teinte  de  l’air. 

11  faut  que  les  verts  de  vos  prairies  et  de  vos  arbres 
participent  toujours  un  peu  plus,  et  par  degrés,  de  la 
teinte  aérienne  des  lointains,  à mesure  que  les  objets 
s’enfoncent  vers  I borizon  de  votre  tableau.  Ne  vous  privez 
pas  néanmoins  de  ces  coups  de  soleil  accidentels  qui  font 
un  effet  si  agréable  dans  la  nature , et  qui  aident  si  puis- 
samment le  peintre  à séparer  les  plans  et  à varier  la  mo- 
notonie du  ton  qu’aurait  un  paysage,  s il  était  partout 
également  ombragé  par  les  nuages.  Ces  éclaircies  lumi- 
neuses doivent  être  légèrement  dorées,  sans  avoir  pour- 
tant toute  l’énergie  des  coups  de  soleil  des  premiers  plans. 
U y en  a de  jaunâtres,  d’autres  couleur  nankin , ou  presque 
couleur  de  chair , d’autres  roses , d'autres  orangées , etc.  : 
cela  varie  à l’immi , en  raison  de  l’état  du  ciel  et  de  l’at- 
mosphère, de  la  hauteur  du  soleil,  de  l’espèce  de  terrain 


VINGT-DEUXIÈME  LEÇON.  4^7 

OU  des  récoltes  qu’il  porte  dans  cet  endroit , et  enfin  de 
la  saison  J et  surtout  du  pays  que  représente  le  lieu  de  la 
scène.  Après  ces  préceptes  généraux , on  ne  peut  plus 
donner  de  règles  j il  faut  imiter  la  iialure  fidèienunit  ^ pouf 
le  ton  de  couleur  principalement;  et  si,  après  ije.'^ucoup 
d’études  peintes  sur  la  nature  mémcj  l'on  ne  devient  pas 
fin  coloriste,  c’est-à-dire  vrai,  c’est  qu’on  n’est  pas  Lien 
organisé  pour  cette  partie , qui , selon  moi , est  la  plus 
essentielle  dans  le  paysage. 

Quand  on  commence  à étudier  le  paysage  d’après  na- 
ture, il  faut  d’abord  ne  faire  que  des  traits  ou  contours 
au  crayon  de  mine  de  plomb , que  l’on  pourra  hacher  çà 
et  là  pour  l’intelligence  des  masses  d’ombres,  afin  de  ne 
pas  s’y  perdre  et  d’avoir  une  légère  idée  de  l’effet.  Ces 
hachures , faibles  et  peu  rapprochées , n’effaceront  pas  les 
contours  et  les  détails  de  votre  trait,  et  cependant  elles 
indiqueront  les  diverses  masses  d’ombre,  qui  sans  cela  se 
confondraient  à vos  propres  yeux  au  bout  de  peu  de 
temps. 

Pour  caractériser  les  différentes  espèces  d’arbres  (de 
ceux  du  moins  qui  ne  sont  pas  trop  lointains),  tâchez 
de  bien  saisir  les  formes  et  les  inflexions  particulières  de 
leurs  branches  : il  eu  est  à peu  près  de  ceci , comme  des 
plis  de  certaines  étoffes  qu'on  distingue  facilement  à leur 
forme  particulière.  C’est  donc  au  port  et  à la  masse  géné- 
rale d un  arbre  qu  on  peut  reconnaître  son  espèce  dans 
un  plan  éloigné  , et  c'est  à la  nature  du  branché  et  du 
jet  propre  à chaque  espèce  d’arbre,  bien  plus  encore  qu’à 
sa  couleur  et  à son  feuillé,  qu’on  le  fera  reconnaitre  sur 
les  premiers  pians  d'un  tableau. 

Il  n'est  cependant  pas  inutile . surtout  pour  les  arbres 


4o8  V1^'GT-DEUX1ÈME  LEÇON: 

assez  rapprochés  de  l’œil,  de  clierclier,  autant  que  pos- 
sible , ' à imiter  leur  feuille  et  la  teinte  de  leur  verdure  ; 
il  ne  s’agit  pas  d’imiter  la  forme  de  chaque  feuille,  ce 
serait  une  entreprise  ridicule;  mais  l’on  peut,  jusqu’à  un 
certain  point,  et  par  un  certain  hadinage  du  pinceau  qu’il 
est  impossible  de  préciser,  adopter  une  touche,  un  faire 
qui  caractérise  le  feuillé  d’un  chêne  de  celui  d’un  noyer, 
d’un  châtaignier,  d’un  maronnier  d’Inde;  celui  d’un  orme, 
d’un  tremble,  d’un  peuplier,  d’un  saule,  d’un  acacia,  etc. 
On  ne  voit  pas  la  feuille,  mais  on  la  devine  ; et  le  port 
plus  ou  moins  élancé,  droit  ou  tortueux  de  l’arbre  et  de 
ses  branches,  fait  le  reste. 

il  est  d’autant  plus  important  de  chercher  à imiter, 
autant  que  possible,  toutes  ces  choses  dès  les  premiers 
pas  qu’on  fait  dans  ces  sortes  d’études , qu’une  fois  qu’on 
a adopté  une  certaine  manière  de  feuiller,  quelle  soit 
fausse , ou  vraie , ou  régulière , 'l’on  n’en  change  plus , ou 
l’on  n’en  change  que  très-diflicilement.  Il  en  est  de  cela 
comme  de  l’écriture,  une  fois  qu’on  a la  main  formée  à 
peindre  les  lettres  d’une  certaine  façon , l’on  garde  cette 
manière  toute  sa  vie. 

Il  n’est  pas  rare  de  voir  des  paysages  très-beaux  d’ail- 
leurs , qui  pèchent  par  la  touche  trop  uniforme  d’un  même 
feuillé  pour  tous  les  arbres.  Les  uns  feuillent  en  épines , 
d’autres  ne  font  que  des  petits  points  ronds,  d’auti’es  des 
zig-zags  insignifians,  un  quatrième  arrange  toujours  quatre 
ou  cinq  feuilles  ensemble  aussi  bien  en  ordre  que  les  doigts 
de  la-  main,  ou  en  étoiles  tombantes,  comme  on  le  voit 
dans  les  marronniers  et  les  châtaigniers.  Ce  défaut  dépare 
extrêmement  d.e  bons  ouvrages,  et  y jette  une  monotonie, 
qui  finit  par  rebuter  le  spectateur. 


VINGT-DEUXIÈME  LEÇON.  4^9 

C’est  aussi  aux  touffes  plus  ou  moins  fournies  de  feuilles 
aux  extrémités  des  branches,  qu’on  peut  reconnaître  l’es- 
pèce de  l’arbre.  Copiez  donc  long -temps  la  nature,  et 
peignez  beaucoup  d’après  elle,  avant  que  de  vous  hasar- 
der à feuiller  de  génie  ou  de  sowenir^  et  même  quand 
vous  en  êtes  arrivé  là,  ne  restez  pas  trop  long -temps 
sans  refaire  de  nouvelles  études  devant  ce  maître  uni- 
versel; il  vous  conduira  toujours  plus  près  de  la  vérité 
que  toutes  les  copies  que  vous  pourriez  faire  d’après  les 
meilleurs  paysagistes. 

Cependant,  en  ne  prenant  pour  véritable  maître  que 
la  belle  nature,  consultez  en  même  temps  les  tableaux 
des  plus  célèbres  peintre  de  ce  genre.  Regardez  alterna- 
tivement et  avec  la  plus  grande  attention  les  Claude- 
Lorrain,  les  Ruisdaël,  les  Berghem,  les  Bott,  les  Caries- 
Dujardin,  les  Salvatorosa,  les  G.  Poussin,  etc.,  et  com- 
parez-les  avec  la  nature  ; vous  verrez  comme  ils  l’ont 
rendue,  avec  quel  art  ils  ont  su  choisir  leurs  effets,  et 
quelles  combinaisons  ils  ont  adoptées  pour  la  distribution 
de  l’ombre  et  de  la  lumière.  Prenez  de  chacun  d’eux  ce 
qui- vous  paraîtra  le  plus  vrai,  le  plus  piquant  et  le  plus 
romantique  ; mais  n’adoptez  aucune  manière  en  particu- 
lier : soyez  fidèle  à la  nature  ; s’il  faut  que  vous  ayez  une 
manière,  que  ce  soit  comme  à votre  insu,  quelle  soit  la 
vôtre  propre,  comme  étant  le  résultat  de  vos  études  et 
de  votre  façon  de  sentir,  et  non  le  fruit  de  l’imitation  de 
la  manière  d’un  autre.  On  est  toujours  faux  et  faible 
quand  on  ne  fait  que  se  traîner  sur  les  traces  d’un  maître 
quelconque. 

Les  ciels  et  les  lointains,  et  même  les  grandes  étendues 
d’eau  ( quand  elles  sont  cîdmes  et  d’un  bleu  céleste  ) , 


4 1 0 VINGT-DEUXIÈME  LEÇON. 

doivent  être  peintes  dès  1 ebauclie  avec  les  outremers 
purs , sans  noir  ; sans  quoi  l’on  n’obtiendrait  pas  un  ton 
de  couleur  assez  fin  et  assez  fuyant  j en  faisant  usage  des 
autres  bleus. 

On  composera  pour  toutes  ces  choses , et  surtout  pour 
les  ciels , des  teintes  d’outremer  et  de  blanc  plus  ou  moins 
graduées  en  intensité  de  bleu,  en  y mêlant  toujours  plus 
ou  moins  de  blanc.  Le  ciel,  faisant  relFet  d’une  voûte 
depuis  le  dessus  de  nos  têtes  jusqu’à  l’horizon,  ne  doit 
pas  être  peint  d’une  teinte  également  bleue  partout.  Le 
haut  du  ciel,  étant  à nos  yeux  la  partie  la  plus  éloignée 
des  vapeurs  qui  s’élèvent  de  la  terre,  nous  paraît  d’un 
bleu  plus  pur  et  plus  foncé  que  sur  l'horizon , surtout  à 
l’opposé  du  soleil  ; mais  il  faut  que  cette  dégradation  de 
bleu  se  perde  et  s’amalgame  d’un  bout  à l’autre  d’une 
manière  insensible,  et  sans  qu’on  laisse  apercevoir  le 
passage  d’une  bande  plus  foncée  à celle  un  peu  plus  claire 
qui  la  suit.  Pour  cet  effet  on  composera  sur  la  palette 
quelques  teintes  graduées  en  bleu  ; on  emploîra  la  plus 
foncée  dans  le  haut  du  ciel , depuis  l’angle  le  plus  éloigné 
du  soleil,  et  l’on  procédera  à la  dégradation  par  bandes 
obliques,  toujours  un  peu  plus  pâles,  jusqu’à  la  partie 
où  la  couleur  bleue  se  mêle  et  se  confond  imperceptible- 
ment avec  la  teinte  plus  ou  moins  orangée  de  l’horizon. 
C’est  surtout  ce  passage  qui  doit  être  inaperçu,  et  c’est 
de  ce  point  que  vous  ne  mêlerez  plus  de  bleu  dans  la 
teinte,  et  que  vous  n’emploîrez  que  la  teinte  pure  de 
1 horizon , en  la  tenant  graduellement  plus  claire  et  lumi- 
neuse , à mesure  que  vous  approcherez  de  la  terre  et  du 
point  le  plus  rapproché  du  soleil.  Pour  que  le  passage 
du  bleu  pâle  à celui  de  la  teinte  orangée  soit  insensible , 


TINGT- DEUXIÈME  LEÇON.  4ll 

il  faut  que  les  deux  teintes  j quoique  d’une  couleur  fort 
différente , aient  néanmoins  le  meme  degré  de  valeur  en 
force,  sans  quoi  l’une  ferait  tache  dans  l autre.  Les  teintes 
d’horizon  varient  beaucoup  ; mais  en  général  la  plus  ordi- 
naire, par  un  ciel  serein,  tient  de  la  couleur  de  chair 
très-lumineuse.  On  la  modifie  ensuite  selon  la  nature  qu’on 
copie,  en  la  rendant  ou  plus  rouge,  ou  plus  blanchâtre, 
jaunâtre,  et  meme  quelquefois  un  peu  verdâtre,  etc.  Si 
le  ciel  a de  grandes  parties  de  nuages , ne  vous  astreignez 
pas  à les  couvrir  d’outremer , ce  serait  du  temps  et  de 
la  couleur  perdus  5 mais  s’il  n’y  a que  quelques  nuages 
fort  légers,  vous  ne  les  réservez  que  négligemment,  et 
même  quelquefois  pas  du  tout.  Vous  les  peindrez  par- 
dessus l'azur  du  ciel  avec  peu  de  couleur,  tantôt  d’un 
gris  violâtre,  tantôt  d’un  autre  ton*,  mais  toujours  avec 
des  gris  composés  d’outremer,  de  blanc,  et  de  plus  ou 
moins  d’ocre  rouge  ou  jaune,  et  quelquefois  de  laque 
cramoisie.  Les  teintes  d’horizon  préparées  sur  la  palette, 
vous  fourniront  ensuite  tout  ce  qu’il  faut  pour  réveiller 
les  bords  lumineux  de  ces  nuages  ; d’ailleurs  vous  modi- 
fierez vos  teintes  au  bout  de  la  brosse,  et,  moj^ennant 
une  provision  suffisante  de  Idaiic,  vous  les  éclaircirez  à 
volonté , surtout  pour  i horizon , qui  est  ordinairement 
toujours  plus  lumineux , à mesure  qu’il  se  rapproche  de 
la  terre.  S’il  est  d’une  couleur  très-pure,  au  lieu  d'ocre 
rouge,  vous  vous  servirez  de  cinabre.  Du  reste,  vous  ap- 
pliquerez votre  (-ouleur,  sans  y ajouter  de  l'huile,  avec 
une  grosse  brosse  bien  nourrie  de  soie  et  de  couleur;  et, 
au  lieu  de  la  filer  et  de  fétendre  par  grandes  traînées  . 
vous  la  IVapperez  par  petits  coups  séparés  les  uns  à côté 
des  autres,  en  eoiuincncant  par  l'angle  gauche  de  votre 


4 1 3 yingt-deüxième  leçon. 

tableau,  et  en  avançant  ainsi  toujours  en  biais,  suivant 
une  inclinaison  d’environ  quarante-cinq  degrés,  mais  en 
observant  de  tenir  toujours  le  haut  du  ciel  un  peu  plus 
foncé  que  tout  le  reste.  Ces  coups  de  brosse  ainsi  tapés 
se  donnent  de  gauche  à droite,  et  on  les  étend  ensuite 
à peu  près  de  toute  la  longueur  des  soies  de  la  brosse, 
et  à chaque  dégradation  ainsi  de  suite.  Il  faut  avoir  soin 
de  poser  toujours  la  même  épaisseur  de  couleur  égale- 
ment partout,  au  moyen  de  quoi  on  n’éprouve  aucune 
difficulté  pour  unir  ensuite  le  tout , en  prenant  un  grand 
et  fort  blaireau , qui=acliève  de  mêler  et  confondre  toutes 
les  gradations  les  unes  dans  les  autres.  Il  ne  faut  pas 
craindre  d’appuyer  un  peu  fortement  la  brosse  en  posant 
la,  couleur  ; mais  il  faut  la  manier  de  façon  à ce  quelle 
dépose  bien  la  pâte  sans  la  rouler.  On  fait  cela  à petits 
coups  précipités , à peu  près  comme  si  l’on  voulait  faire 
des  hachures  très-courtes,  et  qui  se  rejoignissent  toutes 
les  unes  dans  les  autres.  C’est  aussi  de  cette  manière  qu’il 
faut  poser  la  couleur  pour  toutes  les  grandes  parties, 
comme  fonds , meubles , terrains  et  draperies  ; sauf,  quand 
le  plus  gros  de  la  pâte  est  posé,  à revenir  dessus,  en  de 
certains  endroits,  pour  égaliser  la  couleur  et  lui  imprimer 
le  mouvement  quelle  doit  avoir  par  rapport  au  sens'  de 
la  forme  des  objets.  On  commence  ordinairement  à cou- 
vrir une  grande  partie,  en  partant  de  la  gauche  du  ta- 
bleau, parce ‘qu’il  est  plus  naturel  et  plus  commode  de 
manier  la  brosse  de  gauche  à droite,  que  de  faire  le 
contraire.  ^ 

Si  vous  avez  à peindre  un  ciel  gris  et  nuageux , n’ébau- 
chez point  avec  l’outremer,  prenez  seulement  le  noir  de 
bouchon,  qui  est  le  plus  léger  et  le  plus  bleuâtre  de  touâ 


VINGT-DEUXIÈME  LEÇON.  /fl  3 

les  noirs  ; s'il  y a cependant  des  parties  bleues  ou  seule- 
ment trèvS-bleuâtres  5 vous  prendrez  Toutremer  pur  pour 
les  premières  J et  vous  en  mêlerez  plus  ou  moins  (avec 
le  noir  et  le  blanc)  pour  les  secondes.  Pour  les  nuages 
dont  les  tons  varient  de  teintes  j vous  mêlerez  dans  vos 
gris  tantôt  de  l’ocre  rouge-clair,  tantôt  de  la  laque,  et 
enfin  de  l’ocre  jaune  quand  ils  prennent  un  ton  roussâtre. 
Souvent  même  le  bleu  d’outremer  mêlé  de  blanc,  qui  vous 
a servi  pour  le  ciél,  mêlé  avec  une  des  teintes  chaudes 
de  l’horizon,  fournit  le  ton  qu’on  désire;  vous  y ajoutez 
d’ailleurs  ou  du  gris,  ou  l’une  des  couleurs  indiquées,  au 
bout  de  la  brosse,  jusqu’à  ce  que  vous  en  soyez  satisfait: 
mais  n’en  mettez  jamais  d’autres,  excepté  de  l’un  des 
cinabres,  dans  certains  cas  rares  que  vous  saurez  bien 
discerner,  sans  quoi  votre  ciel  deviendrait  lourd,  et  n’au- 
rait point  l’air  fuyant,  surtout  si  vous  preniez  des  terres 
de  Sienne,  etc.  Vous  procéderez  de  même,  lorsque  vous 
reprendrez  un  ciel  pour  l’achever;  vous  éviterez,  sans 
trop  de  gêne  cependant,  de  couvrir  de  bleu  ou  de  gris 
les  parties  lumineuses  des  nuages. 

Quant  aux  lointains  proprement  dits , ils  se  peignent 
en  général  avec  les  teintes  du  ciel,  qu’on  modifie  selon 
le  besoin;'  toute  la  différence  qu’il  y a,  c’est  que  vous 
aurez  quelques  teintes  verdâtre -clair  à glisser  çà  et  là 
dans  de  certaines  places,  ainsi  que  des  éclaircies  à peu 
près  couleur  de  chair,  comme  on  l’a  fait  observer  plus 
liant.  Les  lointains  feront  d’autant  plus  l’effet  désiré,  que 
vous  les  traiterez  largement.  Il  ne  faut  annoncer  que  les 
masses  de  clairs  et  d’ombres,  et  les  toucher  spirituelle- 
ment, sans  entrer  dans  les  détails.  Si  ^N)us  avez  la  vue 
très-longue,  clignez  les  yeux,  regardez  la  nature  eu  masse 


4l4  VINGT-DEUXIÈME  LEÇON. 

sans  chercher  à découvrir  péniblement  les  menus  détails , 
et  peignez-les  comme  vous  les  voyez  dans  cette  manière 
vague  ; ils  vous  réussiront  beaucoup  mieux , surtout  si  vous 
accusez  le  ton  juste.  N’ébauchèz  point  vos  arbres  d’un 
beau  vert , pas  même  ceux  qui  se  trouvent  sur  des  plans 
rapprochés  ; préparez-les  tous  d’une  teinte  plus  chaude  y 
c’est-à-dire  plus  rousse  : ces  sortes  de  dessous  rendent 
les  verts  qu’on  pose  par-dessus  à la  seconde  reprise,  beau- 
coup moins  crus,  et  d’un  ton  beaucoup  plus  harmonieux. 
Sans  cette  précaution , vous  tomberiez  indubitablement 
dans  l’enluminure,  et  vos  verts  deviendraient  si  âcres  et 
si  crus,  que  votre  tableau  aurait  l’air,  selon  l’expression 
triviale,  mais  communément  adoptée  parce  quelle  est 
juste,  d’une  omelette  aux  fines  herbes. 

Ce  qu’on  vient  de  dire,  suppose  que  vous  faites  votre 
ébauche  sur  une  toile  imprimée  d’un  ton  chaud  et  orangé  ^ 5 
si , au  contraire , vous  ébauchez  sur  un  fond  gris-blanc , 
j’indiquerai  ce  qu’il  faut  faire  pour  que  tout  le  paysage , 
et  même  le  bleu  du  ciel,  ne  prenne  pas  une  teinte  froide, 
qui  ressemblerait  à une  médiocre  aquarelle,  n’ayant  au- 
cune profondeur  de  ton. 

Quand  on  peint  sur  un  fond  gris -blanc,  il  est  bon 
de  ne  faire  d’abord  qu’une  espèce  de  première  ébauche 
en  glacis  *,  c’est-à-dire  d’étabhr  tous  -les  plans , tous  les 
objets  et  le  ciel  même  d’un  ton  chaud  et  orangé,  sans 
épaisseur  ni  empâtement , et  sans  mélange  de  blanc , 
comme  si  l’on  faisait  un  lavis  au  bistre  sur  papier  blanc. 


I Voyez  ce  que  c’est  que  V impression  des  toiles,  les  diverses  couleurs 
a l’huile  ou  à la  colle  qu’on  leur  donne,  et  la  manière  de  les  préparer 
soî-raême,  leçon  3o.® 


VINGT-DEUXIÈME  LEÇON.  ^ 4^5 

L on  a soin  de  prendre  des  teintes  plus  gaies  et  plus 
claires  pour  tous  les  lointains  et  le  ciclj  afin  d’éviter  le 
farineux-^.  On  ébauche  meme  les  terrains,  les  arbres, 
tout  en  un  mot,  en  transparence  et  beaucoup  moins 
vigoureux  que  n’est  l’original.  Cette  espèce  de  prépara- 
tion présente  de  grands  avantages  : le  premier  est  d’établir 
déjà  un  ensemble  qui  a une  sorte  d’effet  ; cette  méthode 
est,  en  paysage,  ce  que  la  préparation  dont  j ai  parlé 
pour  les  chairs,  est  aux  figures^.  On  peint  ensuite  là- 
dessus  avec  plus  de  confiance,  quand  cette  préparation 
est  bien  sèche  -,  et  l’on  peut  avancer  la  seconde  ébauche 
(qui  se  fait  alors  avec  les  pleines  couleurs)  beaucoup 
plus  qu’on  ne  l’aurait  fait  sans  cela  j en  sorte  qu’avec  peu 
de  travail  on  peut  terminer  son  tableau  à la  troisième, 
et  même  déjà  à la  seconde  reprise  seulement  avec  les 
touches  spirituelles  des  forces,  et  celles  de  rehauts  et 
divers  glacis , dans  les  arbres  , les  terrains , ou  partout 
ailleurs.  Le  second  avantage  n’est  pas  moindre  que  le 
premier  ; c’est  d’établir  des  dessous  chauds , qui  percent 
toujours  un  peu,  quoiqu’on  les  couvre  à la  seconde 
ébauche,  et  qui  donnent  quelque  chose  de  mûr  et  d^* 
très-étoffé  à tous  les  tons  qu’on  pose  par-dessus. 

1 Voyez  ce  qu’on  entend  par  le  mot  farineux,  leçon  19.®,  page  Sog. 

2 Voyez  la  leçon  18.®,  page  288,  pour  la  manière  de  préparer  les  prin- 
cipales masses  d’ombres  dans  les  chairs,  comme  au  lavis,  quoique  avec 
de  la  couleur  à l’huile.  Il  y a cependant  une  grande  différence  entre  les 
préparations  des  paysages  et  celles  des  têtes.  Dans  les  paysages,  on  ne 
réserve  rien  ; l’on  peint  partout , et  l’on  fait  une  espèce  de  dessin  d’une 
seule  teinte  orangée  dans  les  clairs , et  plus  brune  dans  les  forces  ; au 
lieu  que  dans  les  têtes  ou  figures  on  n’établit  légèrement  d’une  teinte  de 
bistre  que  les  principales  ombres,  et  l’on  réserve  tout  le  reste  pour  l’em- 
pâter avec  la  pleine  couleur. 


4l6  VINGT-DECJXIÈME  LEÇON. 

Si  l’on  peint  sur  un  fond  déjà  imprimé  d’une  teinte 
unie,  mais  orangée  (ce  que  je  préfère,  surtout  quand  les 
toiles  sont  préparées  à la  colle  et  non  à l’huile),  ou  peut 
de  suite  ébaucher  avec  toutes  les  couleurs  empâtées,  et 
faire  comme  je  l’ai  détaillé. 

Plusieurs  excellens  peintres  mettent  en  pratique  ces 
deux  préparations,  et  ils  s’en  trouvent  bien,  ainsi  que 
moi  : cet  usage  n’est  cependant  pas  adopté  par  la  géné- 
ralité des  artistes. 

Dans  les  ébauches  des  arbres , des  galons  et  des  ter- 
rains, vous  n’emploîrez  jamais  le  jaune  indien;  il  n’est 
bon  que  pour  faire  des  glacis  : il  ne  faut  employer  tour 
à tour  que  l’ocre  de  rue  pour  les  forces,  l’ocre  jaune 
pour  les  parties  plus  claires , en  y mêlant  du  blanc  au 
.besoin.  Pour  les  verts  gais  l’on  peut  employer  le  jaune 
de  Naples,  parce  qu’il  couvre  bien  ; mais  évitez  de  le 
mêler  avec  du  blanc  : ces  deux  couleurs  se  nuisent  réci- 
proquement , et  changent  beaucoup , mêlées  ensemble. 
Mais  quand  vous  voulez  composer  des  teintes  chaudes  et 
dorées,  servez -vous  des  ocres,  parce  que  le  jaune  de 
Naples  verdit  toujours  un  peu  : évitez  surtout  d’en  faire 
entrer  dans  les  ciels. 

Un  grand  nombre  de  peintres  des  plus  célèbres,  soit 
parmi  les  Italiens , soit  parmi  les  Flamands , n’ont  fait 
que  peu  d’usage  des  toiles  ou  panneaux  imprimés  en  blanc 
ou  en  gris  : ils  ont  été  d’une  extrémité  à l’autre,  en  choi- 
sissant l’impression  au  brun -rouge  ou  à l’ocre  rouge. 
Cette  dernière  couleur  n’est  point  malfaisante  de  sa  na- 
'ture,  comme  l’est  le  blanc;  mais  il  en  est  résulté  pour- 
tant un  grand  inconvénient  : leurs  tableaux  ont  poussé 
au  brun.  Nous  en  avons  plusieurs  exemples  dans  les  pro-- 


VINGT-DEUXIÈME  LEÇON.  4*7. 

ductions  de  deux  célèbres  peintres  français  qui  avaient 
adopté  cet  usage , Poussin  et  Lebrun  : leurs  ouvrages, 
et  surtout  ceux  du  premier,  sont  presque  entièrement 
défigurés  par  cette  teinte  brune,  qui  perce  à travers  de 
leurs  chairs  et  même  de  tout  le  reste.  Au  surplus,  je 
présume  qu’ils  ont  fait  usage  de  terre  d’Italie  calcinée  ; 
or,  je  crois  avoir  dit  ailleurs  quelle  est  tellement  bitu- 
mineuse, qu’il  ne  serait  pas  étonnant  qu’elle  eût  altéré  le 
blanc,  qui  n’est  qu’un  oxide  de  plomb. 

On  fera  donc  très-bien  de  ne  pas  employer  la  terre 
d’Italie,  bien  que  la  teinte  quelle  porte  sur  la  palette  soit 
des  plus  belles  et  des  plus  séduisantes  ; mais , outre  sa 
qualité  bitumineuse,  je  la  crois  d’une  couleur  trop  forte, 
trop  foncée.  On  tiendra  un  juste  milieu  entre  la  froideur 
des  impressions  ^ grises  et  la  trop  forte  intensité  des  bru- 
nes, en  choisissant  la  couleur  orangée.  Voici  quelques 
exemples  qui  prouvent  ce  que  j’avance,  et  qui  en  même 
temps  indiquent  que  l’on  ne  doit  pas  craindre  de  laisser 
dominer  le  jaune  dans  la  préparation  de  cette  impression, 
pourvu  que  ce  soit  un  jaune  chaud  et  orangé,  et  non 
un  jaune  citron  et  verdâtre. 

Prenez  une  feuille  de  papier  de  couleur  cramoisie  j 
posez  dessus  une  feuille  de  papier  blanc  assez  mince  pour 
avoir  de  la  transparence  ; vu  à travers  le  papier  blanc , le 


î La  préparation  on  Fenduît  qu’on  applique  sur  la  toile  avant  de  pein- 
dre, se  nomme  impression;  elle  sert  à en  boucher  les  trous  et  les  pores, 
et  à la  rendre  unie,  ainsi  que  les  panneaux  et  autres  superficies  sur  les- 
quelles on  peut  peindre.  On  les  imprime  en  j^ris-Llanc , en  hnin , en  rouge , 
et  enfin  en  couleur  orangée,  mais  jamais  en  d’autres  couleurs;  et  je  {.ré- 
féré cette  dernière  teinte  à toutes  les  autres.  (Voyez  la  leçon  pour 
l’impression  des  toiles.  ) 


4 1 8 VINGT-DEUXIÈME  LEÇON. 

cramoisi  paraîtra  louche  j froid  et  violâtre-gris.  Changez 
la  feuille  du  dessous , substituez-y  un  rouge-vif  écarlate , 
il  paraîtra  à travers  du  papier  blanc  d’un  rose -grisâtre 
seulement  : si  la  feuille  de  dessous  était  rose,  cela  ne 
ferait  qu’un  léger  lilas.  Enfin,  si  vous  prenez  une  feuille 
colorée  en  beau  jaune  doré  ou  orangé , à peu  près  cou- 
leur de  la  fleur  de  souci,  le  papier  blanc  prendra  alors 
une  teinte  chaude , lumineuse , qui  n’aura  presque  plus 
rien  de  louche  et  de  grisâtre.  Voilà  la  teinte  la  plus 
avantageuse,  parce  que  les  bleus,  les  violâtres,  les  gris 
et  les  verdâtres  que  l’on  couchera  par-dessus  n’auront 
rien  de  celte  froideur  ni  de  cette  crudité  que  donnent 
les  fonds  blancs  ; rien  non  plus  de  la  teinte  douteuse  et 
terne  que  produisent  les  fonds  rouges  ou  brun -rouge. 
Les  fonds  blancs  ou  gris  - blanc  font  paraître  les  bleus 
extrêmement  crus , froids  et  arides  ; et  les  fonds  bruns , 
n’étant  pas  assez  lumineux , percent  à travers  les  cou- 
leurs claires  qu’on  pose  par-dessus,  et  les  font  paraître 
sourdes,  vineuses  et  sombres.  Le  temps  ne  fait  qu’ac- 
croître ces  inconvéniens , parce  que  la  teinte  de  l’im- 
pression de  la  toile  perce  chaque  année  un  peu  plus  à 
travers  de  la  peinture.  On  sent  bien  que  dans  l’expé- 
rience indiquée  la  feuille  de  dessous  tient  lieu  de  l’im- 
pression du  fond  de  la  toile  ; le  papier  blanc  représente 
les  couleurs  claires  qu’on  pose  par-dessus  , et  dans  les- 
quelles Ton  fait  le  plus  souvent  entrer  plus  ou  moins 
de  blanc. 

La  couleur  d’or  est  tellement  avantageuse  à la  pein- 
ture, que  plusieurs  peintres  anciens,  qui  peignaient  en 
petit,  ont  peint  sur  des  panneaux  dorés  : leurs  ouvrages 
se  sont  merveilleusement  conservés,  et  sont  restés  d’un 


VINGT-DEUXIÈME  LEÇON.  419 

ton  général  très -pur  et  très  - chaud Plusieurs  de  mes 
amis  impriment  leurs  toiles  à la  col  le , avec  de  l’ocre 
jaune 5 une  petite  pointe  d’ocre  rouge  et  beaucoup  de 
lerre  de  pipe,  qui  n’altère  point  les  couleurs  comme  le 
blanc  de  plomb,  et  qui  est  très -souple  et  ne  se  casse 
point,  comme  le  fait  la  céruse , ainsi  que  la  plupart  des 
juarnes  ou  craies  blanches. 

Tenez  toujours  vos  ébauches  d’un  ton  plus  clair  et 
plus  chaud  que  ne  sera  votre  tableau  une  lois  achevé  ; 
il  en  résultera  que  toutes  les  teintes  que  vous  remettrez 
par-dessus  auront  ce  charme  et  cette  profondeur  de  co- 
loris qui  est  le  contraire  de  renluminure  et  de  la  crudité. 

Mais  ne  croyez  pas  faire  chaud  en  mettant  beaucoup 
de  rouge;  vous  deviendriez,  au  contraire,  vineux  et  sale, 
comme  je  viens  de  le  prouver  par  la  superposition  des 
papiers  qui  nous  ont  servi  d’exemples.  Les  teintes  chaudes, 
je  le  répète,  sont  celles  qui  sont  orangées;  car,  si  vous 
preniez  un  jaune-citron  sans  mélange  d’un  peu  de  rouge, 
tous  vos  bleus  deviendraient  verdâtres , et  presque  toutes 
les  autres  couleurs  prendraient  une  teinte  sale  et  livide. 

On  ébauche  les  arbres  sans  détails  par-dessus  le  ciel  ; 
on  ne  réserve  l’impression  de  la  toile  qu’au  centre  des 
grandes  masses  de  feuillage  où  le  ciel  ne  se  voit  point  à 
travers  les  branches  : souvent  meme,  quand  ces  parties 
du  ciel  sont  très-petites,  on  ne  les  réserve  pas;  on  couvre 
la  masse  partout,  et  l’on  ne  rappelle  ces  petits  points  du 
ciel  qu’à  la  reprise  du  tableau.  Mais  il  est  essentiel  de 

1 l’or,  ce  métal  si  pur,  contribue  sans  doute  beaucoup  à la  conser- 
vation des  couleurs  qu’on  applique  dessus  ; mais  independamment  de 
cela,  sa  couleur  jaune-doré  est  un  fond  très-avantageux  pour  toutes  les 
ctuilcurs. 


420  ?yiNGT-DEÜXIÈME  LEÇON. 

tracer  fidèlement  au  crayon  les  troncs  et  les  principales 
branches  avant  d’étendre  la  couleur  du  ciel;  ces  traits 
s’aperçoivent  encore  assez  à travers  la  couleur  de  l’ébauche 
pour  pouvoir  les  retrouver  : l’on  évite  par  là  d’établir  de 
fausses  masses  dans  le  feuilléj  et  l’on  a de  quoi  se  con- 
duire pour  placer  les  branches  de  l’arbre. 

Réjlexions  sur  les  convenances  à observer  dans  les 
Tableaux  de  paysages , selon  la  nature  particu- 
lière des  difjérens  puys^  les  costumes  et  les  mœurs 
de  leurs  habitans^  etc. 

Trop  souvent  les  paysagistes , dans  leurs  compositions 
et  même  dans  les  vues  prises  d’après  nature,  n’observent 
pas  assez  de  n’y  introduire  que  ce  qui  leur  appartient, 
et  qui  caractérise  en  quelque  sorte  la  physionomie  de 
chaque  contrée  : ils  déguisent  ainsi  des  pays  qu’on  dési- 
rerait connaître  tels  qu’ils  sont,  ou  qu’on  ne  peut  recon- 
naître après  les  avoir  vus. 

Ce  défaut  de  fidélité,  en  blessant  les  vraisemblances, 
diminue  beaucoup  l’intérêt  et  le  plaisir  qu’on  aurait  pu 
prendre  à des  ouvrages  d’ailleurs  remplis  de  mérite  sous 
le  rapport  de  l’art  et  de  l’exécution. 

Pour  éviter  ce  défaut,  le  peintre  ne  doit  jamais  mêler 
plusieurs  sortes  de  natures  ensemble  ; il  doit  toujours 
s’attacher  à rendre  les  formes , la  couleur  et  l’aspect  géné- 
ral de  chaque  pays  *,  car  chacun  d’eux  a sa  -physionomie 
propre,  en  raison  de  sa  position  géographique,  de  son 
sol  et  de  la  nature  de  son  atmosphère , qui  agissent  si 
puissamment  sur  la  végétation  ; il  doit  également  imiter 
le  genre  des  monumens,  des  fabriques  et  des  chaumières, 
ainsi  que  les  espèces  de  bestiaux , les  plus  naturels  au  pays , 


VINGT-DEUXIÈME  LEÇON.  4^1 

et  le  costume  le  plus  généralement  adopté  par  les  lialn- 
tans.  S’il  peint  des  eaux,  il  les  fera  telles  quelles  sont, 
ou  limoneuses,  ou  transparentes  et  limpides,  ou  abon- 
dantes, ou  rares  et  stagnantes. 

En  un  mot,  si  le  peintre  veut  plaire,  qu’il  fasse  le 
portrait  du  pays  j que  les  ciels  meme  aient  quelque  chose 
de  méridional , de  tempéré  ou  de  septentrional. 

Tous  les  sites  ne  sont  pas  également  beaux  à peindre  : 
sachez  choisir.  Mais  quand  vous  avez  fait  votre  choix, 
et  que  la  nature  que  vous  avez  devant  Jes  yeux  vous 
présente  un  aspect  agréable,  ne  le  défigurez  pas  par  des 
ornemens  étrangers,  le  plus  souvent  incohérens  avec  le 
site  que  vous  peignez  ; ne  faites  pas  surtout  de  ces  trans- 
positions arbitraires,  si  usitées  par  les  artistes  médiocres, 
en  plaçant  sur  les  montagnes  de  la  France,  de  l’Allemagne 
ou  de  la  Suisse,  des  ruines  ou  des  monumens  qui  n’y 
existèrent  jamais,  et  qu’on  ne  voit  qu’en  Grèce  ou  en 
Italie-,  que  les  figurines  de  ces  contrées  ne  soient  pas 
vêtues  à l’antique,  ni  occupées  à célébrer  une  fête  de 
Bacçhus  ou  quelque  autre  sujet  aussi  peu  vraisemblal)le  ; 
autant  vaudraiWl  placer  une  scène  de  vendanges  au  fond 
de  la  Laponie.  Les  hommes  n’aiment  que  le  vrai  dans  les 
arts  ; ils  resteront  froids  et  indifférens  devant  un  tableau 
qui  ne  leur  représente  aucun  pays  en  particulier. 

Observez  donc  et  rendez  sans  rien  outrer  le  caractère 
et  le  ton  général  de  chaque  pays.  Dans  la  belle  Italie , 
que  vos  teintes,  chaudes  et  dorées,  annoncent  qu'un 
soleil  brûlant  darde  sur  son  sol,  et  calcine  eu  quelque 
sorte  ses  terres  rougeâtres  ; que  des  restes  d’anciens  et 
magnifiques  monumens , placés  dans  des  lieux  élevés , 
attestent  sa  grandeur  passée  , et  rappellent  a nos  yeux 


42  2 ViNGT-DEUXIÈME  LEÇON. 

que  les  arts  y fleurirent  ^ et  que  jadis  ses  liabitans  furent 
les  maîtres  du  monde* 

Passant  ensuite  à une  nature  moins  brillante  et  moins 
ricbe  de  ton , voyez  les  tableaux  des  maîtres  hollandais  et 
flamands  : avec  quelle  vérité  ils  ont  peint  leur  propre  pays  ; 
bien  qu’il  ne  soit  ni  très-beau  ni  très-pittoresque , ils  ont 
su  néanmoins  le  rendre  avec  tant  de  naïveté  et  d’une  cou- 
leur locale  si  juste , que  leurs  ouvrages  font  encore  au-^- 
jourdliui  notre  admiration^  je  dirai  presque  notre  déses- 
poir d’arriver  à*  ce  degré  de  vérité  et  de  perfection , sur- 
tout sous  le  rapport  de  la  couleur. 

Cbercbons  donc  à rendre  tellement  les  objets  j qu’on 
en  reconnaisse  sur-le-cbamp  la  teinte  locale.  Qu’une  vue 
des  Pays-Bas  décèle  l’humidité  de  son  sol  par  la  fraîcheur 
et  l’abondance  de  sa  verdure  ; mais  qu’une  teinte  argen- 
tine et  quelquefois  grisâtre , surtout  dans  les  ciels  et  les 
lointains  J en  caractérise  le  cbmat  nébuleux.  Voilà  ce  que 
leurs  meilleurs  peintres  ont  si  bien  imité  ; et  ils  nous  ont 
prouvé  que  ces  sortes  d’effets , bien  entendus , ne  laissent 
pas  d’avoir  beaucoup  de  charmes , quoique  ces  teintes^ 
un  peu  trop  généralement  grisâtres  j n’aient  pas  tous  les 
avantages  des  teintes  variées  et  brillantes  des  pays  chauds. 

. Passons  maintenant  à cette  suite  de  tableaux  représen- 
tant quelques-unes  des  contrées  de  la  Suisse,  ce  pays  si 
varié  et  si  favorisé  de  la  nature  par  la  grandeur  et  la 
beauté  de  ses  sites.  Ici  l’on  n’est  embarrassé  que  du  choix; 
tous  les  aspects  ont  leur  genre  de  beauté,  tantôt  riant, 
tantôt  grandiose  et  sévère  : vous  y trouvez  tour  à tour, 
et  en  plus  grande  masse , les  montagnes  de  l ltalie  et  les 
fraîches  campagnes  de  l’Angleterre  et  de  lEcosse.  Une 
verdure  abondante  tapisse  le  pied  des  collines  ; des  arbres 


VIN  GT-DE U \ lÈME  LEÇON.  4 2 ^ 

majestueux  les  ombragent , et  laissent  entrevoir  cà  et  là 
de  jolis  hameaux,  de  riches  villages,  et  les  flèches  bril- 
lantes et  argentées  de  leurs  églises  Mille  plantes  aroma- 
tiques engraissent  de  nombreux  troupeaux,  principale 
richesse  des  heureux  habitans  de  la  belle  Ilelvétie  ; ceux- 
ci,  généralement  robustes,  industrieux  et  braves,  se  dis- 
tinguent dans  chaque  canton  par  un  costume  particulier, 
souvent  élégant  et  toujours  pittoresque. 

L’ordre , la  tranquillité  et  la  paix  régnent  partout  ; 
l’air,  qu’on  y respire  est  embaumé,  et  en  meme  temps 
§i  pur,  que  les  objets  s’y  colorent  de  mille  teintes  plus 
variées  et  plus  brillantes  qu’ailleurs.  Voyez  les  reflets 
harmonieux  et  nacrés  produits  par  le  soleil  couchant  dans 
les  lointains  des  Alpes,  tandis  qu’au-dessus  d’elles,  au- 
dessus  meme  de  la  région  des  nuages,  d’immenses  pics 
de  granit,  d’une  hauteur  inaccessible,  s’élancent  vers  le 
ciel,  d’où  ils  paraissent  souvent  suspendus  et  séparés  de 
la  terre  par  de  longues  nuées  blanchâtres  et  horizontales , 
qui,  en  dérobant  une  partie  de  leurs  bases,  ne  laissent 
voir  que  leurs  sommités  couronnées  de  neiges  et  de  glaces 
éternelles,  réfléchissant  en  couleur  de  feu  les  derniers 
rayons  du  soleil. 

Rien  n est  comparable  au  spectacle  imposant  qu’offrent 
en  ce  moment  les  monts  les  plus  élevés,  et  surtout  le 
Mont-Blanc,  ce  géant  de  1 Europe 2 ; seul  brillant  et 

1 Les  clochers,  en  Suisse,  sont  recouverts  en  écailles  de  fer-blanc, 
qui  les  Oint  apercevoir  de  loin  et  briller  comme  de  l’argenl. 

2 Le  Mont-Blanc,  la  plus  haute  montagne  de  l’Europe,  situé  en  Savoie , 

b douze  ou  quinze  lieues  de  Genève,  d’où  il  se  voit  comme  s’il  n’en  était 
qu’à  quelques  lieues.  La  Jungfrau  et  le  dans  le  canton  de  Berne 

en  Suisse,  sont  les  sommités  les  plus  élevées  après  le  Mont-Blanc.  On  dit 
cependant  que  le  Mont-Rosa  et  le  Pic  du  ]Midi  passent  irnmédialemcrvt 
après  le  Mont-Blanc. 


4^4  YITSGT-DEUXIÈME  LEÇON. 

rayonnant  encore  d’une  lumière  ardente,  après  que  tout 
ce  qui  l’entoure  est  déjà  plongé  dans  une  ombre  froide 
et  lugubre  ; ses  feux  le  disputent  au  soleil , et  semblent 
l’égaler  au  roi  de  la  nature.  Mais  bientôt,  à son  tour  cou- 
vert par  degrés  d’un  voile  livide,  son  éclat  s’évanouit; 
il  n’oifre  plus  alors  que  l’image  de  la  désolation  et  de  1^ 
mort.  Le  spectateur  attristé  tombe  dans  une  sorte  de  mé- 
lancolie, en  songeant  au  néant  de  tant  de  scènes  pom-^ 
penses  qui  dans  ce  monde  ne  brillent  qu’un  moment  I 

Mais  avançons,  et  voyons  les  autres  tableaux.  Quelle 
prodigieuse  accumulation  de  montagnes  placées  les  unes 
devant  les  autres  comme  en  amphithéâtre  ! A les  voir  de 
loin,  et  à leur  couleur  bleuâtre,  on  les  prendrait  pour 
les  vagues  d’une  mer  en  tourmente  dont  les  ondulations 
gigantesques  s’élèvent  jusqu’au  ciel. 

Cependant,  en  s’en  rapprochant,  Taspeet  change  : le 
tableau  se  déroule;  chacune  de  ces  montagnes  présente 
un  coup  d’œil  différent.  Les  unes,  verdoyantes  et  d’un 
accès  facile,  portent  sur  leurs  flancs  arrondis  de  riches 
pâturages  et  de  nombreux  troupeaux , et  sous  des  voûtes 
de  verdure,  formées  d’arbres  toufihs  et  veloutés,  des 
ruisseaux  limpides  arrosent  plus  bas  les  vallées,  et  in- 
vitent  le  voyageur  à venir  y chercher  l’omhrage  et  le 
repos.  Un  peu  plus  haut,  sur  la  pente  de  la  coUine,  de 
jolis  groupes  d’arbres,  parsemés  à distances  inégales, 
entourent  et  ombragent  les  toits  rustiques  de  quelques 
modestes  chalets  1 ; et  fort  au-dessus  deux,  de  grands 

ï On  nomme  ainsi  dans  le  pays  de  longs  hangars  tout  en  bois,  qui 
servent  à faire  les  divers  fromages , et  qui  abritent  les  hommes  qui  les 
Lut , ainsi  que  le  bétail  qui  en  fournit  le  lait.  Quand  la  mauvaise  safsou 
approche,  on  abandonne  les  chalets  et  l’on  descend  dans  la  plaine. 


VINGT-DEUXIÈME  LEÇON,  4 2^ 

bois  de  sapins  noirâtres  couronnent  les  sommités  de  la 
montagne. 

Avançons  y et  voyons  le  tableau  suivant  : un  autre 
genre  de  nature  qui  a bien  ses  beautés  s’offre  ici  à nos 
regards  ; ce  sont  ces  monts  arides  et  sourcilleux , dont 
les  flancs  déchirés  ne  présentent  de  toute  part  qu’abîmes 
çt  précipices. 

Regardez  ces  roches  pelées  dont  les  cimes  aiguës  et 
recourbées  ressemblent  à autant  de  dents  monstrueuses 
et  menaçantes  ^ . En  vain  y chercherait-on  quelque  trace 
de  végétation  ; tout  est  mort  : les  glaces  et  les  neiges  n’y 
fondent  presque  jamais;  elles  ont  envahi  la  place j et  la 
nature  désolée  sur  ces  roches  maudites  ne  trouve  nulle 
part  de  quoi  se  reproduire  ; ou  si , de  loin  en  loin , l’on 
aperçoit  sur  quelque  place  isolée  une  pâle  végétation  j 
ce  n’est  jamais  que  dans  les  trous  ou  les  crevasses  ca- 
verneuses du  rocher  J où  les  débris  et  la  poussière  de 
quelques  vieux  arbres  tombés  en  dissolution  sont  jetés 
par  les  ouragans  y et  forment  à la  longue  une  espèce  de 
terreau  dont  quelque  peu  de  mousse  et  d’heihe  semblent 
à peine  pouvoir  se  nourrir. 

Le  silence  régnerait  perpétuellement  sur  ces  roches 
sauvages  J s’il  n’était  interrompu  par  le  sifflement  des 
vents,  l'éclat  de  la  foudre  et  le  fracas  épouvantable  des 
avalanches  ou  des  blocs  de  rochers,  qui,  en  se  détachant 
soudain  du  haut  de  ces  monts,  roulent,  sautent  et  se 
précipitent  jusque  dans  le  fond  des  vallées  : les  échos 

I Ces  pointes  aiguës  portent  tantôt  le  nom  à' aiguilles  ^ tantôt  celui 
àe  dents  quand  elles  sont  pleines,  recourbées  et  crochues  comme  sont  les 
dents  des  animaux  carnassiers.  L*oû  en  Toit  qui  ont  plnsîenrs  centaines  de 
piedj  d’élévation. 


426  riNGT-DEÜXlÈME  LEÇON. 

multipliés'  d alentour  répètent  et  prolongent  ce  bruit 
presque  sans  interruption , à plusieurs  lieues  à la  ronde. 
Le  voyageur  curieux  qui  vient  explorer  ces  contrées, 
saisi  d épouvanté,  regarde  son  guide  avec  anxiété  ; il 
s’arrête  en  gardant  le  silence,  craignant  que  tout  ce  qui 
l’entoure  ne  s’abîme  sous  ses  pas  : mais  celui-ci  le  ras- 
sure, en  lui  faisant  observer  que,  malgré  ces  boulever- 
semens,  qui  se  renouvellent  sans  cesse  depuis  une  longue 
suite  de  siècles,  rien  ne  paraît  avoir  changé  de  place  ni 
d’aspect. 

Tout  ici  est  si  grand,  si  vaste,  que  quelques  déplace- 
mens  partiels  sont  à peine  aperçus.  L’on  se  hâte  cepen^ 
dant  de  regagner,  à travers  des  sentiers  rapides  et  rabo- 
teux, une  nature  moins  âpre,  moins  sauvage,  et  l’on 
arrive  enfin , après  mille  détours  tortueux , sur  la  lisière 
de  cette  forêt  de  hauts  sapins  dont  on  voyait  naguères 
les  têtes  pyramidales  à plus  de  mille  pieds  au-dessous  de 
soi.  Ici  la  scène  change  j c’est  le  sujet  d’un  autre  tableau. 

Sous  l’œil  du  voyageur,  et  pendant  qu’il  reprend  ha- 
leine, se  présente  un  vaste  et  riant  paysage;  et  bien  qu’on 
soit  encore  très-élevé , les  objets  se  distinguent  déjà  plus 
nettement.  Entre  ces  deux  massifs  d’arbres  qui  forment 
une  espèce  d’encadremeïit,  parcourez  d’abord  d’un  coup 
d’œil  général  ce  riche  lointain  et  la  chaîne  bleuâtre  des 
Hautes-Alpes  ; voyez-les  se  mirer  dans  les  eaux  limpides 
et  azurées  de  tous  ces  dilFérens  lacs.  Cette  multitude  de 
petits  amas  blanchâtres  que  vous  voyez  parsemés  çà  et 
lâ  sur  leurs  bords  ou  sur  le  penchant  des  coihnes  et 
jusque  dans  la  plaine , sont  autant  de  petites  villes  et  de 
villages  ; et  tout  à l’entour  sont  les  champs  et  les  vigno- 
bles qui  nourrissent  leurs  habitans , ou  les  vertes  prairies  , 


ViNGT-ï)EUXIÈME  LEÇOK.  4^7 

entourées  de  haies  vives  et  d’arbres,  qui  alimentent  leur 
bétail  : de  jolis  bois  de  hêtres  et  de  chênes  ornent  encore 
la  beauté  de  ce  paysage,  et,  parleurs  masses  moelleuses 
et  inégales  de  grandeur  et  de  coloris,  en  rompent  la  mo- 
notonie. 

Mais  passons  au  tableau  suivant,  nous  y verrons  ces 
fameuses  cascades  qui  attirent  de  toute  part  les  amateurs 
de  la  belle  nature. 

On  les  voit  bouillonnant  s’échapper  de  leur  source, 
pour  se  précipiter  en  une  seule  masse  des  plus  grandes 
hauteurs  jusque  dans  les  vallées. 

L’air  retentit  au  loin  du  fracas  de  leur  chute,  que  l’œil 
ne  les  découvre  encore  que  comme  un  long  galon  d’ar- 
gent paraissant  immobile  sur  le  rocher  dont  il  a déchiré 
les  flancs  ; niais  à mesure  qu’on  s’en  rapproche , le  spec- 
tacle devient  de  plus  en  plus  imposant  : leur  volume  est 
immense,  et  leur  masse  précipitée  mugit  avec  un  bmit 
effroyable. 

Tombant  et  bondissant  de  rochers  en  rochers,  en  les 
blanchissant  de  son  écume,  cette  nappe  resplendissante* 
se  divise , et  s’élargit  enfin  par  tant  de  chocs  récidivés  : 
ce  n’est  bientôt  plus  qu’une  poussière  humide,  une  vapeur 
brillante,  flottant  sans  mouvement  et  comme  suspendue 
dans  le  vague  de  l'air, "mais  qui,  éclairée  d’un  rayon  de 
soleil,  offre  aux  yeux  enchantés  tous  les  phénomènes  de 
l’arc-en-ciel. 

Tout  à fentour  de  la  cascade,  sur  une  pelouse  toujours 
verte  et  fleurie , mille  petits  filets  d’eau , dépôt  de  cette 
masse  humide,  serpentent,  en  se  frayant  divers  cheim’ns, 
selon  leur  pente  naturelle  : ils  forment  bientôt  des  ruis- 
seaux qui  fuient  en  gazouillant,  et  s’étendent  dans  la 


428  VINGT-DEUXIÈME  LEÇON. 

contrée.  Plus  bas 5 coulant  toujours^  réunissant  par  degrés 
leurs  ondes  vagabondes , on  les  voit  s’augmenter  de  mo- 
mens  en  momenSj  jusqu’à  ce  que  tous  ensemble  j arrivés 
dans  un  même  litj  ils  deviennent  enfin  un  véritable  tor- 
rent, qui  s’accroît  toujours  plus  de  l’eau  de  toutes  les 
ravines.  Alors  ces  flots  accumulés  grondent  et  le  blan- 
chissent d’écume  ; leur  rapidité  devient  efîiayante  j rien 
ne  résiste  à leur  impétuosité , et  leur  courroux  ne  com- 
mence à s’apaiser  que  quand  ils  se  sont  élancés  bien  avant 
dans  la  plaine.  Mais  peu  à peu  les  eaux  s’écoulent  avec 
moins  de  fracas;  les  bouillonnemens  s’évanouissent,  et 
font  place  à une  surface  plus  unie  où  l’on  peut  déjà  voir, 
à travers  quelques  rides,  l’image  incertaine  et  vacillante 
des  arbres  qui  bordent  les  rivages.  On  se  plaît  à côtoyer 
les  bords,  et  l’on  jouit  de  l’heureux  calme  qui  a succédé, 
à tant  de  bruit.  Le  torrent,  devenu  un  fleuve  majestueux, 
s’étend  au  loin,  traversant  les  provinces,  qu’il  fertihse 
dans  son  cours,  jusqu’à  ce  qu’il  aille  enfin  rendre  et  dé- 
poser ses  flots  dans  le  sein  de  la  mer. 


VINGT-TROISlkME  LEÇON. 


42g 


XXIII.'  LEÇON. 

J’ai  entrepris  cet  ouvrage  pour  les  amateurs  et  pour 
les  commencans  j je  dois  donc  entrer  avec  mes  lecteurs 
dans  des  details  superflus  pour  les  artistes  de  profession, 
fastidieux  pour  les  personnes  qui  ne  s’occupent  pas  de 
peinture,  mais  indispensables  pour  l’élève,  qui  vainement 
chercherait  dans  tout  autre  livre  à les  trouver  rassemblés 
i et  disposés  dans  un  ordre  convenable. 

Du  Jour  qu^on  doit  choisir  comme  le  plus  favorable 
à V atelier  d^un  Peintre  y et  de  quelques  moyens 
de  se  le  procurer. 

L’atelier  d’un  peintre  doit  être  au  nord , de  préférence 
I à toute  autre  exposition , afin  d’éviter  les  alternatives  fré- 
quentes du  soleil  et  du  jour  ordinaire,  qui  changent  en- 
g fièrement  l’aspect  et  l’effet  des  objets  qu’on  a devant  les 
yeux  pour  les  imiter. 

j Quelques  nuages , promenés  'dans  les  airs  par  le  vent 
et  se  suivant  à des  intervalles  irréguliers,  suffisent  pour 
arrêter  l’artiste  au  milieu  de  son  travail.  Dans  un  atelier 
■ exposé  au  nord,  il  n’a  point  à craindre  cet  inconvénient, 

I ou  du  moins  les  changemens  de  lumière  y seront  beau- 
1 coup  moins  sensibles,  les  rayons  du  soleil  n’y  pénétrant 
I jamais. 

Vous  ne  pouvez  éviter  cependant  que  certains  nuages 
blancs  et  lumineux  ne  viennent  quelquefois  changer  un 
peu  la  nature  de  votre  jour,  ainsi  que  tels  nuages  obscurs 
1 et  pesans;  mais  cela  peut  se  supporter,  et  quelquefois 


45o  VINGT-TROISIÈME  LEÇON. 

même  la  réverbération  d’un  nuage  blanc  peut  vous  pro- 
voquer à concevoir  un  effet  d’ombres  et  de  lumières  plus 
ferme  et  mieux  caractérisé.  Dans  ces  cas-là  il  faut  tâcher 
de  se  les  bien  rappeler , afin  que  tout  l’effet  général  par- 
ticipe à cette  lumière  piquante. 

Ce  qu’il  faut  éviter , autant  que  possible , ce  sont  les 
reflets  renvoyés  par  les  murs  ^ les  toits , les  arbres , etc.  : 
ces  réverbérations  sont  peut-être  plus  nuisibles  à la  réus- 
site d’un  ouvrage  que  le  soleil  même. 

Le  jour  d’un  peintre  dans  son  atelier  doit  venir  d’en 
haut  J et  le  plus  proche  du  plafond  possible*,  il  doit  bou- 
cher la  fenêtre  à peu  près  du  milieu  jusqu’en  bas.  Il  est 
bon,  et  même  indispensable,  surtout  quand  on  peint  le 
portrait  ou  la  figure  d’après  nature,  que  le  plafond  soit 
élevé  d’environ  neuf  à dix  pieds  et  plus  encore , si  cela 
petit  se  rencontrer  ainsi  ; car  il  faut  boucher  le  jour  au 
moins  à cinq  pieds  de  hauteur  depuis  le  sol,  et  davan- 
tage, si  la  hauteur  du  jour  le  permet  et  que  la  fenêtre 
soit  très -élevée.  Il  ne  faut  qu’un  seul  jour;  ainsi  l’on 
masquera  le  jour  des  autres  fenêtres  d’un  atelier,  s’il  y en 
a plus  d’une.  11  est  des  cas  pour  certains  sujets  d’histoire 
ou  de  genre , comme  des  scènes  familières  dans  un  inté- 
rieur, où  l’on  fait  intervenir  plus  d’un  jour  ou  plus  d’une 
lumière  à la  fois  dans  une  composition,  mais  ceci  sort 
de  la  règle  ; les  amateurs  à qui  je  m’adresse , n’en  sont 
pas  encore  là  ; ainsi  ils  ne  recevront  le  jour  que  d’une 
fenêtre  unique. 

La  lumière  d’un  jour  plongeant  ainsi  d’en  haut  sur  les 
objets , en  détermine  les  ombres  et  les  clairs  d’une  ma- 
nière plus  nette  et  plus  lisible  pour  le  peintre  ; l’on  ne 
voit  point  de  pénombre  ou  de  doubles  ombres,  et  en 


riNGT-TROlSIÈME  LEÇON.  4^^ 

même  temps  le  modèle  vivant  ne  reçoit  aueun  des  reflets 
de  la  rue  ou  du  chemin,  en  sorte  que  reffet  est  unique, 
simple , et  n a rien  de  compliqué.  D’ailleurs , le  modèle  et 
le  peintre  lui-même  se  trouvent  également  bien  d’un  jour 
ménagé  de  la  sorte,  il  repose  les  yeux  et  ne  fatigue  point 
comme  ceux  qui  viennent  d’en  bas.  J’invite  même  toutes 
les  personnes  qui  aiment  à s’occuper  à des  ouvrages  dé- 
licats , comme  à des  broderies , des  dentelles , ou  même 
simplement  à la  lecture,  de  s’arranger  de  façon  à ne  re- 
cevoir le  jour  que  d’en  haut;  elles  s’en  trouveront  bien, 
et  conserveront  leur  vue  plus  long-temps. 

Il  arrive  souvent  qu’on  a l’intention  de  peindre  un 
portrait  ou  un  sujet  quelconque  sur  un  fond  du  ciel  : cela 
peut  se  faire,  mais  il  faut  traiter  le  fond,  et  surtout  la 
tête , d’une  tout  autre  manière  que  quand  on  fait  un  fond 
de  chambre  ou  d’intérieur  quelconque;  ajoutez  que  l’ar- 
tiste doit  être  déjà  assez  habile  et  fort  adroit  pour  savoiç 
détacher  agréablement  une  tête  sur  un  fond  de  ciel. 

Le  meilleur  parti  à prendre  pour  être  vrai,  est  celui 
de  s’établir  soi-même  en  plein  air  et  comme  en  rase  cam- 
pagne,'afin  d’imiter  au  naturel  les  effets  de  ce  genre  de 
lumière,  qui  ne  ressemble  en  rien  à celui  d’un  intérieur, 
dont  le  jour  n’éclaire  la  tête  et  la  figure  que  d’un  seul 
côté.  En  plein  air,  au  contraire,  un  torrent  de  lumière 
environne  le  modèle  de  tous  côtés , et  cela  d’une  manière 
})resque  uniforme,  à moins  qu’on  n’expose  son  modèle 
aux  rayons  du  soleil,  ce  qui  n’est  pas  trop  supportable 
pour  d’autres  personnes  que  des  villageois. 

Si  donc  on  est  comme  forcé  d’éviter  le  soleil,  reflet 
d’un  portrait  sera  en  général  très-peu  déterminé  et  dilli- 
cile  à saisir,  parce  que,  les  reflets  du  ciel  environnant  la 


452  yiNGT»TROISIÈME  LEÇON. 

figure  de  toute  part , les  ombres  en  seront  fort.adoucles 
et  bleuâtres  ; effet  qui  pourrait  devenir  très-beau , si  on 
le  rendait  parfaitement  bien  ; mais  c’est  ce  qui  arrive  ra- 
rement. Bien  des  peintres , surtout  ceux  qui  font  le  por- 
trait j détachent  souvent  leurs  têtes  sur  un  ciel^  sans 
changer  le  moins  du  monde  la  nature  et  la  teinte  géné- 
rale des  ombres  i c’est  un  contre-sens  : dans  un  intérieur , 
les  ombres  sont  infiniment  plus  brunes  qu’en  plein  air; 
ils  font  donc  des  ouvrages  durs  et  sans  la  moindre  har- 
monie. Pour  éviter  autant  que  possible  cet  inconvénient  ^ 
puisqu’on  ne  peut  guères  établir  son  atelier  en  plein  air^ 
voici  ce  qu’il  faut  faire. 

Ayez  quelques  toiles  communes  de  cinq  à six  pieds  de 
haut  J sur  trois  de  large  : clouez -y  un  rouleau  de  bois 
en  haut  J et  un  autre  en  bas  5 comme  pour  une  carte 
de  géographie;  barbouillez  une  ou  deux  de  ces  toiles 
d’un  bleu  azuré  5 comme  un  ciel  entremêlé  de  quelques 
grands  nuages  plus  ou  moins  clairs  ou  dorés  j une  autre 
toile  imitant  un  ciel  grisâtre  et  obscur  5 et  enfin  sur  une 
ou  deux  autres  de  ces  toiles  peignez  de  gros  en  gros  des 
fouillis  de  verdures  5 mais  seulement  d’une  manière  sourde  5 
vague  5 embrouillée  5 sans  détails  ^ et  surtout  sans  la  moin- 
dre dureté  Tout  cela  doit  être  confus  et  n’avoir  aucune 
forme  déterminée;  l’essentiel  est  que  les  tons  de  ciel  et 
de  verdures  soient  doux  et  fuyans  5 alors  ils  pourront  vous 
servir  de  fonds  j en  les  barbouillant  de  diverses  teintes  de 


I On  peint  grossièrement  ces  toiles  comme  une  décoration  de  théâtre^ 
c’est-à-dire  à la  détrempe , avec  une  grosse  brosse  de  deux  pouces  de  dia- 
mètre environ,  et  l’on  délaie  les  couleurs  avec  une  très -faible  colle  de 
Flandre , qu’il  faut  maintenir  tiède  en  peignant.  Cette  colle , quand  elle 
est  refroidie,  doit  être  en  gelée  très-peu  consistante. 


VINGT-TROISIÈME  LEÇON.  4^^ 

chaque  côté  des  toiles  j afin  d’avoir  un  plus  grand  nombre 
de  teintes  à choisir,  selon  l’effet  que  vous  voulez  produire. 
Vous  calculerez  d’avance  quelle  est  la  teinte  ydus  ou  moins 
claire  ou  obscure  qu’il  convient  de  donner  à votre  fond 
de  ciel  ou  de  paysage.  Vous  pourrez  même  entourer  votre 
modèle  de  quelques-unes  de  ces  toiles , ce  qui  vous  aidera 
de  votre  place  à juger  ce  qu’il  convient  de  faire  pour  dé- 
tacher agréablement  votre  tête,  afin  quelle  ne  paraisse 
ni  fade,  ni  dure.  Vous  aurez  non-seulement  la  ressource 
de  choisir  tels  ou  tels  fonds,  dont  les  teintes  seront  va- 
riées ; mais  vous  augmenterez  encore  cette  variété  de 
nuances  en  les  plaçant  de  manière  à ce  qu’ils  soient  plus 
ou  moins  directement  ou  obliquement  opposés  au  jour  de 
votre  atelier  : au  moyen  de  quoi  vous  varierez  à l’infini 
les  teintes  obscures  ou  claires  de  vos  fonds,  en  sorte  que 
votre  modèle,  étant  reflété  de  ces  châssis  de  toute  part, 
se  trouvera  éclairé  presque  comme  il  le  serait  en  plein  air. 
Il  est  sous-entendu  que  vous  placerez  ces  divers  châssis 
derrière  et  sur  les  deux  côtés  de  votre  modèle,  à une 
distance  telle  qu’il  ne  soit  ni  trop  ni  trop  peu  reflété. 

Les  fonds  de  paysage  ou  de  verdure  sont  souvent  très- 
propres  à servir  de  champ  ou  de  fond  à une  tête  ; mais 
il  faut  les  détailler  très-peu,  les  peindre  d’un  ton  floux, 
sourd  et  harmonieux,  et  éviter  (surtout  aux  alentours 
de  la  tête)  toutes  les  sécheresses,  les  formes  arrêtées,  les 
angles , en  un  mot , tous  les  petits  détails  qui  pourraient 
attirer  les  yeux  aux  dépens  de  l’objet  principal,  qui  est 
la  figure,  et  surtout  la  tête. 

Vous  placerez  ces  divers  fonds  à différentes  élévations, 
suivant  le  besoin,  en  les  suspendant  à des  pieds  h croisée ^ 
comme  sont  ceux  dont  on  fait  usage  pour  battre  et  net- 

28 


454  vingt-troisième  leçon. 

toyer  les  habits.  L’on  perce  huit  ou  douze  trous  le  long 
de  la  branche  qui  s’élève  verticalement,  et  au  moyen 
d’une  cheville  de.  bois  ou  de  fer , qu’on  change  à volonté , 
l’on  suspend  ces  fonds  ou  toiles  à la  hauteur  qu’on  dé- 
sire ï . Ces  fonds  doivent  former  ensemble  une  espèce  de 
demi-cercle  autour  du  modèle,  afin  qu’il  en  reçoive  les 
reflets  de  toute  part,  si  l’on  suppose  le  portrait  en  plein 
air. 

Ces  sortes  de  toiles  ainsi  barbouillées  plutôt  que  peintes 
en  toutes  sortes  de  teintes  fondues  ensemble  d’une  ma- 
nière vague,  comme  seraient  des  nuages  peu  distincts  et 
colorés  de  quelques  taches  et  nuances  différentes , en  gris- 
bleu,  gris -roux,  gris  rougeâtre  et  brunâtre,  et  même 
dans  le  bas  jaunâtre  et  verdâtre;  ces  toiles,  dis-je,  sont 
d’un  grand  secours  pour  peindre  quelque  fond  que  ce 
soit,  du  moins  pour  la, teinte  générale  d’un  fond,  n’im- 
porte que  ce  soit  un  ciel,  un  intérieur,  des  rochers,  de 
la  verdure  ou  de  l’architecture;  parce  que,  suivant  l’in- 
chnaison  plus  ou  moins  oblique  que  vous  leur  donnez 
par  rapport  au  jour,  qui  de  la  fenêtre  entre  dans  l’ate- 
lier, vous  les  rendez  plus  sombres  ou  plus  lumineux  à 
volonté  : et  d’ailleurs  vous  avez  encore  le  double  moyen 
de  les  modifier,  en  les  éloignant  ou  en  les  rapprochant 
plus  ou  moins  de  votre  modèle. 

Lairesse  conseille  fort  ce  moyen , qui  n’est  point  dis- 
pendieux, et  qui  peut  rendre  de  grands  services,  tout 
simple  qu’il  est  ; çar  il  arrive  très-fréquemment  que  l’in- 

I Voyez  la  planche  6.®,  figure  P,  où  l’on  voit  une  très-petite  figure 
d’un  de  ces  pieds  à suspendre  les  toiles.  On  s’en  sert  aussi  pour  y sus- 
pendre tel  tableau  que  l’on  copie,  ainsi  que  pour  des  dessins,  des  gra- 
vures, etc. 


VINGT-TROISIÈME  LEÇON.  4^5 

teneur  d’un  atelier  n est  point  convenablement  disposé 
pour  faire  un  fond  qui  soit  avantageux  ; il  est  ou  trop 
sombre  ou  trop  clair  j ou  bien  encore  j il  y a quelque 
meuble  foncé,  comme  du  noyer  ou  de  l’acajou,  qui  pré- 
sente une  surface  trop  obscure.  Ces  toiles  remédient  à 
tout  ; l’on  se  forme  ainsi  à volonté  et  l’on  varie  à l’infini 
le  genre , la  teinte  et  la  nature  des  fonds  de  ses  ouvrages , 
du  moins  en  ce  qui  concerne  le  ton  général. 

Si  quelqu’un  pense  qu’on  a tort  de  mettre  tant  d’im- 
portance à un  fond , qu’il  se  désabuse  ; c’est  au  contraire 
une  partie  qui  demande  beaucoup  d’attention  et  de  calcul  : 
une  tête , très-bien  peinte  d’ailleurs , peut  ne  faire  aucun 
effet  sur  un  fond  mal  entendu  ; aussi  voit-on  souvent  les 
plus  habiles  artistes  faire,  effacer  et  refaire  plusieurs  fois 
les  fonds  de  leurs  sujets  ou  de  leurs  portraits. 

Ce  moyen  épargne  bien  des  calculs  : l’on  dispose  son 
fond  derrière  et  sur  les  côtés  de  son  modèle  au  moyen 
de  ces  toiles,  jusqu’à  ce  qu’on  en  soit  content,  c’est-à- 
dire,  jusqu’à  ce  que  le  sujet  ressorte  dessus  d’une  manière 
harmonieuse,  sans  détruire,  ni  les  fraîcheurs  des  chairs 
d’une  part , ni  la  vigueur  des  principales  ombres  ; car  les 
unes  et  les  autres,  calculées  à leur  juste  valeur,  contri- 
buent également  au  bon  effet  général  et  au  relief  d’une 
tête  ou  d’un  sujet  quelconque,  lequel  doit  toujours  pa- 
raître isolé  du  fond , comme  s’il  y avait  en  effet  de  l’espace 
et  de  l’air  tout  autour  du  sujet. 

Quand  on  est  parvenu  à se  contenter  sur  la  teinte 
générale  d’un  fond , rien  n’empêche  ensuite  qu’on  n’y 
exprime  certains  détails,  si  le  sujet  le  comporte;  ainsi 
l’on  en  fera  ou  un  fond  d’architecture , ou  d’appartement, 
ou  de  rochers , ou  de  verdure , ou  de  ciel , ou  de  marine , 


436  VINGT-TROISIÈME  LEÇON. 

etc.  Mais  toujours  faut-il  mettre  la  plus  grande  attention 
à n accuser  ces  détails  que  d’une  manière  vague ^ passée^ 
indécise  et  moelleuse^  afin  que  rien  de  tout  cela  ne  pa- 
pillotte  1 aux'yeux  j en  sorte  que  le  spectateur  n’y  fasse 
d’abord  aucune  attention  j et  que  tout  l’intérêt  se  porte 
sur  ce  qui  constitue  le  sujet  principal  du  tableau  5 cela 
ne  l’empêche  pas  ensuite  d’accorder  un  coup  d’œil  aux 
différentes  parties  d’un  fond.  Il  en  est  même  qui  doivent 
être  détaillées  et  bien  rendues , ce  sont  les  accessoires  qui 
se  groupent  en  quelque  sorte  avec  la  figure,  comme  un 
fauteuil,  une  table,  un  tronc  d’arbre,  des  fleurs,  en  un 
mot,  tout  ce  qui  est  placé  très-proche,  et  même  quel- 
quefois en  avant  de  la  figure.  Mais  tout  ce  qui  est  censé 
faire  fond  à une  certaine  distance  derrière  le  personnage 
ou  les  personnages , doit  être  peint  d’une  manière  vague 
et  peu  déterminée. 

Les  fonds  de  ciel  qui  font  le  meilleur  effet,  sont  ceux 
qui  représentent  un  ciel  rembruni  et  orageux  ; d’abord 
parce  qu’ils  sont  susceptibles  d’être  diversifiés  de  beau- 
coup de  sortes  de  teintes,  ce  qui  les  rend  très -harmo- 
nieux relativement  aux  têtes  -j  et  comme  le  peintre  est 
libre  de  coordonner  les  masses  et  les  teintes  des  nuages 
è.  sa  fantaisie,  il  ne  manquera  pas,  s’il  entend  son  art, 
d’en  profiter  habilement  pour  obscurcir  certaines  parties , 
et  en  tenir  d’autres  accidentellement  plus  claires,  selon  que 
sa  tête  pourra  y gagner  en  relief,  en  effet  et  en  harmonie 


1 On  dit  qu’un  sujet,  un  fond  ou  une  composition  quelconque  pa- 
pillotle , lorsque  trop  d’objets  à la  fois  attirent  les  regards , soit  que  cela 
vienne  de  ce  qu’ils  sont  trop  éclairés , trop  arrêtés  ou  trop  durement  dé- 
taillés; car  rien,  au  premier  coup  d’œil,  ne  doit  captiver  l’altenlion  que 
!e  sujet  principal  ; ce  principe  est  commun  à tous  les  arts  d’imitation. 


VINGT-TROISIÈME  LEÇON.  4^7 

générale.  Qu  oh  ne  dise  pas  qu’il  est  faux  d’éclairer  d’une 
vive  lumière  une  tête , et  même  toute  une  figure  j tandis 
qu’on  l’appuie  sur  un  fond  d’orage  ou  de  mauvais  temps  ; 
cela  se  voit  tous  les  jours  : votre  figure  reçoit  le  jour  de 
Y orient^  je  suppose,  où  le  ciel  peut  être  clair,  tandis  qu’à 
l’occident  ou  au  midi  le  ciel  sera  chargé  et  obscur.  Le 
peintre  ne  peint  jamais  le  ciel  qu’il  a derrière  soi,  il  ne 
le  voit  pas  ; il  ne  peint  et  ne  peut  peindre  que  la  partie 
du  ciel  qu’il  voit  devant  lui  : or  ce  n’est  point  celle-là 
qui  éclaire  son  modèle. 

Ce  qu’il  faut  éviter  avec  soin , c’est  d’appuyer  une  tête 
sur  un  fond  d’un  beau  bleu  de  ciel  ; rien  n’est  plus  désa- 
vantageux : car  non-seulement  ce  beau  bleu  détruit  toutes 
les  fraîcheurs  des  chairs , mais  en  outre  un  fond  aussi  clair 
et  aussi  lumineux  oblige  le  peintre  à détacher  tout  son 
sujet  en  silhouette,  c’est-à-dire  qu’il  doit  tenir  toute  la 
figure  plus  foncée  que  le  fond , s’il  ne  veut  pas  être  d’une 
fadeur  dégoûtante.  Ces  fonds  bleus  sont  d’ailleurs  durs, 
et  dorment  à tout  l’ensemble  une  apparence  de  faïence 
qui  ne  plaît  à personne.  Un  tel  fond  pourrait  toul  au  plus 
convenir  aux  hommes  de  couleur,  comme  à un  Africain 
ou  à une  peau  cuivrée. 

J’ai  dit-  plus  haut,  qu’il  faut  masquer  le  jour  qui  vient 
par  la  partie  basse  de  la  fenêtre  à la  hauteur  d’environ 
cinq  pieds  du  plancher  ou  du  sol.  On  le  fait  au  moyen 
d’un  rideau  qu’on  accroche  par  des  anneaux  aux  deux 
côtés  du  bois  de  la  fenêtre.  Ce  rideau  doit  intercepter 
complètement  les  rayons  du  jour  ; mais,  comme  il  ne  faut 
pas  non  plus  qu’il  tranche  trop  avec  Véclat  du  jour,  ce 
qui  fatiguerait  les  yeux  du  modèle,  on  le  composera  de 
deux  toiles,  l’une  noire,  et  l’autre  blanche.  L’on  coudra 


458  VINGT-TROISIÈME  LEÇON. 

les  deux  toiles  ensemble  par  les  bords.  La  noire  ôte  la 
transparence  et  s’applique  du  côté  des  vitres , et  la  blanche 
paraît  en  dedans  de  l’atelier.  Il  arrive  de  là  que  ce  ridean 
qui  n’a  plus  de  transparence , n’est  cependant  pas  d’une 
teinte  obscure  en  dedans,  parce  que  l’on  ne  voit  que  la 
doublure  blanche,  qui  conserve,  quoique  dans  l’ombre, 
assez  de  clarté  pour  ne  pas  trancher  trop  durement  avec 
le  grand  jour  qui  est  au-dessus.  Pour  cet  effet  l’on  a soin 
de  faire  dépasser  un  double  de  la  toile  blanche  au-dessus 
de  la  noire , et  cela  d’un  ou  deux  pouces,  afin  que  le  haut 
du  rideau  conserve  une  demi-transparence. 

On  peut  aussi  ménager  le  jour  de  manière  à le  faire 
venir  de  très-haut  pour  le  modèle,  et  à conserver  pour 
le  peintre  tout  celui  de  la  fenêtre  entière,  soit  que  l’ar- 
tiste préfère  un  pareil  jour,  soit  qu’il  exécute  un  ouvrage 
qui  demande  un  soin  extrême  par  le  grand  nombre  de 
détails,  soit  enfin  que  le  jour  commence  à baisser,  et 
qu’on  ait  quelque  partie  qu’on  veuille  absolument  achever 
avant  la  nuit.  L’on  peut  aussi  vouloir  donner  au  modèle 
un  jour  à la  Remhrant^  venant  de  très-haut,  en  sorte 
que  le  corps  ou  le  bas  de  la  personne  soit  très-peu  éclairé, 
afin  d’obtenir  plus  de  piquant  pour  la  tête  du  modèle, 
tout  en  conservant  pour  soi  un  plus  grand  jour.  En  ce 
cas  on  prendra  un  rideau  plus  long  que  le  précédent, 
que  l’on  suspendra  à une  équerre  de  fer,  en  forme  de 
potence  : le  fer  sera  cylindrique  partout,  afin  que  les  an- 
neaux du  rideau  puissent  couler  horizontalement,  comme 
ceux  d’un  rideau  ordinaire,  et  que  la  branche  verticale 
puisse  tourner  sur  elle-même  dans  deux  anneaux  de  fer, 
placés  l’un  en  haut,  l’autre  en  bas,  pour  se  réserver  la 
facilité  de  donner  à volonté  plus  ou  moins  d’ouverture 


VINGT-TROISIÈME  LEÇON.  4^9 

au  rideau,  en  le  rapprochant  ou  en  l’éloignant  plus  ou 
moins  de  la  fenêtre.  Cette  équerre  tourne  comme  une 
porte  sur  ses  gonds,  en  sorte  qu’en  l’éloignant  de  la 
fenêtre  vous  rapprochez  le  rideau  de  votre  modèle,  qui 
ne  reçoit  le  jour  que  par-dessus  ce  rideau,  tandis  qu’il 
laisse  au  peintre  tout  celui  qu’il  peut  désirer  Il  ne  faut 
pas  ouvrir  tellement  ce  rideau,  que  le  modèle  puisse  re- 
cevoir le  jour  d’ailleurs  que  du  haut  de  la  fenêtre.  Il 
importe  que  le  côté  intérieur  du  rideau  soit  noir,  et  non 
blanc,  parce  qu’autrement  le  peintre  qui  l’a  en  vue,  serait 
ébloui  de  son  reflet.  J’insisterai  avec  raison  sur  la  pré- 
caution que  j’indique  plus  haut,  de  ne  laisser  aucune 
bande  noire  visible  au  rideau  en  dedans  de  l’atelier.  Le 
célèbre  Argand , à qui  l’on  doit  l’invention  des  lampes  à 
courant  d’air , vulgairement  appelées  à Paris  lampes  à la 
quÎTKjuet^  mettait  à toutes  ses  lampes,  au  lieu  d’un  abat- 
jour  de  fer-blanc,  un  abat-jour  ou  réflecteur  de  papier. 
Il  n’ignorait  pas  que  la  demi-transparence  du  papier  lui 
faisait  perdre  peut-être  une  partie  du  renvoi  de  la  lumière 
sur  l’objet  éclairé  ; mais  il  savait  aussi  qu’une  ligne  noire 
et  tranchée  avec  une  lumière  vive,  offusque  la  vue.  Les 
abat -jours  en  métal,  n’ayant  aucune  transparence,  ont 
cet  inconvénient  d’une  manière  très  - prononcée  ; c’est 
pourquoi  il  leur  préférait  ceux  de  papier,  et  l’expérience 
de  tous  les  jours  prouve  quil  avait  raison. 


I Voyez  la  planche  5.®,  figure  O y où  j’ai  dessiné  en  petit  la  figure  de 
ce  rideau  et  de  la  tringle  coudée  qui  le  porte.  La  partie  horizontale  doit 
avoir  vingt  à vingt-quatre  pouces,  la  partie  verticale  environ  cinq  pieds, 
et  le  rideau  de  même.  L’on  peut  varier  l’élévation  du  rideau,  en  perçant 
quelques  trous  dans  le  haut  de  la  tringle  verticale,  dans  lesquels  on  psse 
une  cheville  à la  hauteur  où  l’on  veut  le  fixer. 


44o  VIINGT-TROISIÈME  LEÇON. 

C’est  le  meme  inconvénient  que  je  veux  éviter  pour 
le  rideau  dont  je  propose  l’usage  *,  l’on  ne  laissera  donc 
aucune  bande  blanche  du  côté  noir,  ni  aucune  noire  sur 
le  côté  blanc* 

Voici  encore  une  manière  avantageuse  d’éclairer  son 
modèle  : si  toutefois  vous  avez  dans  votre  atelier  deux 
fenêtres  sur  la  même  face,  et  que  le  trumeau  qui  les 
sépare  ne  soit  pas  de  plus  de  deux  pieds  ou  deux  pieds 
et  demi,  vous  pouvez  tirer  de  cette  disposition  une  lu- 
mière très -piquante  pour  votre  modèle.  Il  faut  d’abord 
que  ces  deux  fenêtres  soient  placées  à peu  près  au  milieu 
de  la  chambre , sans  cela  il  n’y  aurait  pas  assez  d’espace 
derrière  le  modèle  pour  lui  servir  de  fond;  et,  quant  au 
peintre,  nous  avons  déjà  fait  observer  qu’il  doit  avoir  la 
possibilité  de  se  reculer  de  quelques  pieds.  Le  peintre 
disposera  les  choses  de  manière  à tirer  son  jour  de  la 
fenêtre  la  plus  éloignée  du  modèle,  tandis  que  celui-ci 
ne  sera  éclairé  que  par  l’autre  fenêtre.  Pour  cela,  on  in- 
terposera un  rideau  mouvant  ^ entre  les  deux  fenêtres  : 
selon  qu’on  l’ouvre  plus  ou  moins , en  le  faisant  mouvoir 
comme  une  porte,  il  intercepte  le  jour  du  peintre  sur  le 
modèle , et  celui  du  modèle  aux  regards  du  peintre. 

. Ce  rideau  devra  en  conséquence  être  plus  long  que 
celui  dont  j’ai  déjà  parlé.  Il  devra  être  suspendu  tout 
proche  du  plafond  sur  la  branche  horizontale  de  l’équerre, 
et  descendre  jusqu’à  quelques  pouces  du  parquet.  Le 
rideau,  en  ce  cas-ci,  doit  être  de  couleur  très-obscure 
et  même  noire  des  deux  côtés,  afin  qu’il  n’éblouisse  ni 


1 Ce  rideau  ou  cloison  ambulante  est  garni  d’anneaux,  et  monté  sur 
une  équerre,  comme  celui  dont  j’ai  déjà  parlé, 


VINGT-TROISIÈME  LEÇON.  44  ^ 

le  peintre , ni  le  modèle.  L’effet  qui  résulte  de  cette  ma- 
nière d’éclairer  le  modèle , est  très -prononcé  ; certaines 
lumières,  venant  de  côté,  sont  très -vives,  tandis  qu’à 
l’opposé  de  la  fenêtre  les  ombres  sont  très -prolongées. 
Cet  effet  particulier  d’ombres  et  de  lumières  aide  puis- 
samment à varier  le  clairrobscur  des  sujets  ou  des  por- 
traits , ce  qui  est  un  avantage , en  ce  qu’on  évite  la  mo- 
notonie qui  résulte  d’une  seule  et  même  manière  d’ombrer 
un  grand  nombre  d’ouvrages  *,  mais  cet  effet , qui  a beau- 
coup de  piquant,  est  un  peu  trop  sévère  pour  les  jeunes 
personnes  des  deux  sexes  ; il  est  plus  applicable  aux  têtes 
mâles,  et  surtout  aux  militaires,  aux  magistrats  et  aux 
vieillards. 

Il  est  encore  une  manière  différente  d’introduire  le 
jour  dans  un  ateber,  je  la  crois  la  plus  avantageuse  de 
toutes;  mais  pour  en  faire  usage,  il  faut  être  logé  chez 
soi , ou  du  moins  se  résoudre  à faire  une  dépense  assez 
considérable  dans  la  maison  d’un  autre  ; si  les  localités 
se  prêtent  à cet  arrangement. 

On  établit  son  atelier  immédiatement  au-dessous  du 
toit,  dans  lequel  on  pratique  une  ouverture  et  un  viti'age 
en  pente  semblable  à celui  d’une  serre  ; c’est  de  là  que 
l’on  tire  son  unique  lumière.  Rien  n’égale  la  beauté  et  la 
pureté  d’un  pareil  jour;  comme  il  vient  naturellement 
d’en  haut,  il  dispense  de  tout  autre  ajustement  en  rideaux 
ou  autres  secours  semblables;  tous  les  objets,  sous  cette 
belle  lumière,  prennent  un  aspect  et  un  caractère  admi- 
rables, sans  fatiguer  les  yeux  du  modèle,  ni  ceux  du 
peintre. 

Je  n’ajoute  rien  à cos  diverses  méthodes  d’éclairer  un 
atelier,  si  ce  n’est  qu’à  quelque  jour  qu’on  l'établisse,  il 


44  2 VIISGT-TROISIÈME  LtÇON, 

faut  éviter  le  soleil  et  tous  les  reflets  provenant  du  de- 
hors : il  faut  surtout  se  garantir  des  réverbérations  qui 
arriveraient  sur  le  modèle  ; elles  changent  trop  la  teinte 
locale  des  chairs,  comme  de  tous  les  autres  objets;  elles 
sont  moins  nùisibles,  quoique  toujours  plus  ou  moins 
désagréables,  quand  elles  ne  dardent  que  sur  la  place 
du  peintre. 

Comment  on  peut^  dans  quelques  cas^  se  garantir 
des  réverbérations  du  dehors. 

On  peut  se  garantir  de  la  réverbération  des  objets 
voisins,  comme  d’un  mur,  d’une  cheminée,  et  même  des 
arbres,  si  ces  objets  ne  sont  pas  très -élevés,  ni  surtout 
très -rapprochés  de  l’atelier. 

C’est  par  le  moyen  d’une  espèce  d’abat-jour  en  bois, 
ou  d’un  simple  châssis  garni  de  toile,  dans  la  forme  que 
je  vais  indiquer,  et  qui  est  en  usage  pour  les  fenêtres 
des  prisonniers.  ^ 

Cet  abat-jour  a la  forme  d’un  simple  pupitre  vu  par- 
dessous  , dont  les  deux  côtés  latéraux  sont  larges  et  élevés 
par  en  haut,  et  finissent  en  angle  aigu  par  en  bas;  mais, 
au  lieu  qu’on  place  un  pupitre  à plat  sur  les  deux  côtés 
latéraux,  on  place  l’abat-jour  presque  de  champ  et  de 
façon  à ce  que  les  deux  côtés  interceptent  le  jour  qui 
vient  à droite  et  à gauche , et  garnissent  ainsi  toute  l’ou- 
verture que  laisserait  une  simple  planche  inclinée,  qui 
surplomberait  par  en  haut  sur  la  rue. 

Cet  abat-jour  est  donc  composé  de  trois  pièces  : celle 


1 Une  monture  en  tringles  de  fer  le'gères  vaut  mieux  que  du  bois,  pour 
y tendre  une  toile  noire. 


VINGT'TKOISIÈME  LEÇON.  /|45 

du  fond,  qui  doit  être  de  toute  la  largeur  de  la  fenêtre , 
et  de  deux  autres  qui  forment  les  cotés  latéraux,  qui 
sont  coupés  en  angle  aigu  par  le  bas,  et  joints  avec  la 
pièce  du  milieu. 

Ces  pièces  de  côté  se  voient  donc  de  l’atelier  comme 
on  verrait  le  dessous  d’un  pupitre,  quand  on  le  tien- 
drait sens  dessus  dessous,  et  que  la  partie  la  plus  basse 
reposerait  sur  le  mur,  tandis  que  la  plus  élevée  serait 
en  haut,  mais  inclinée  de  sept  ou  douze  pouces  en  dehors 
du  mur.  Dans  cette  situation  cet  assemblage  s’incline  à 
volonté  en  dehors  de  la  fenêtre,  mais  seulement  par  le 
haut  ; tandis  que  le  bas  reste  fixe  et  repose  sur  la  tablette 
que  forme  l’épaisseur  du  mur. 

On  laisse  une  ouverture  de  six  lignes  dans  le  bas  de 
la  planche  du  milieu,  pour  l’écoulement  des  eaux  plu- 
viales ; et  par  le  haut  l’on  y visse  un  anneau  auquel  on 
passe  une  corde  pour  soutenir  l’abat-jour  et  le  fixer  au 
point  d’inclinaison  nécessaire.  Cette  inclinaison  se  déter- 
mine en  raison  de  la  hauteur  des  objets  extérieurs  que 
l’on  veut  cacher  : plus  on  tire  la  corde  à soi,  plus  l’abat- 
jour  paraît  élevé,  et  cache  davantage  les  objets;  et  plus 
on  lui  donne  d’inclinaison  par  en  haut  sur  la  rue,  plus 
il  laisse  entrer  de  jour  dans  l’intérieur  : c’est  à l'artiste  à 
lui  donner  l’inclinaison  nécessaire  pour  masquer  les  ré- 
verbérations, tout  en  ne  se  privant  du  jour  que  le  moins 
possible. 

Pour  éviter  les  accidens,  on  arrête  le  bas  de  l'abat- 
jour  par  deux  clous  ou  pivots  arrondis,  plantés  dans  le 
mur;  ces  clous  doivent  être  assez  libres  dans  les  trous 
qu’on  perce  dans  le  bas  des  pièces  latérales,  pour  laisser 
toute  liberté  d’incliner  ou  de  redresser  l'abat-jour  à volonté. 


444  TINGT-TROISIÈME  LEÇON. 

Les  côtés  latéraux  de  l’abat-jour  bouchent  le  vide  pro- 
duit par  l’inclinaison  qu’on  lui  donne , et  doivent  être 
d’une  largeur  proportionnée  à l’ouverture  la  plus  forte 
qu’on  sera  appelé  à donner  à l’abat-jour. 

Quant  à la  hauteur  du  tout,  elle  se  calcule  sur  le  plus 
ou  moins  d’élévation  des  objets  extérieurs  dont  on  craint 
la  réverbération.  On  peut  l’évaluer  à trois  ou  quatre  pieds  ; 
l’on  est  le  maître  ensuite  de  réduire  l’eifet  de  cette  éléva- 
tion, en  donnant  plus  ou  moins  d’inclinaison  à l’abat- 
jour.  L’on  peindra  le  tout  en  noir,  et  à l’huile,  en  de- 
dans , et  d’une  couleur  quelconque  le  dehors , pour  pré- 
server le  bois. 

L’avantage  de  cet  arrangement  sur  un  simple  rideau 
est  très-grand,  en  ce  qu’un  abat-jour,  tout  en  masquant 
les  objets  qui  renverraient  des  reflets,  laisse  néanmoins 
entrer  le  jour  en  entonnoir  jusqu’au  bas  de  la  fenêtre, 
tandis  qu’un  rideau  déroberait  une  grande  partie  du  jour 
de  l’atelier. 

Moyen  de  se  garantir  des  rayons  du  soleil^  si  Von 
n^ a pas  un  atelier  au  nord. 

On  se  pourvoira  d’un  châssis  de  bois  léger,  sur  lequel 
on  tendra  du  papier  mince  et  fin  : le  papier  végétal  i 
est  ce  qu’il  y a de  mieux  pour  cela  ; il  le  faut  du  plus 
grand  format.  On  collera  ces  feuilles  ensemble , en  ne  les 
chevauchant  que  de  quatre  lignes  l’une  sur  l’autre. 

Pour  éviter  le  froncement  du  papier,  on  le  collera, 

I Le  papier  qui  porte  ce  nom  est  fort  transparent , et  presque  aussi 
blanc  que  le  papier  fin  ordinaire  ; il  sert  souvent  aux  architectes  pour 
calquer  leurs  plans  : presque  tous  les  papetiers  en  vendent. 


VINGT-TROISIÈME  LEÇON.  44^ 

non  à l’amidon,  mais  avec  de  la  colle  à bouche  Le 
châssis  ne  doit  avoir  aucune  traverse  de. bois,  qui  inter- 
cepterait le  jour;  il  ne  sera  composé  que  de  quatre  ba- 
guettes , formant  un  carré  plus  ou  moins  long , en  raison 
de  la  forme  de  la  fenêtre. 

Quand  on  a réuni  les  feuilles  de  papier  à la  mesure 
convenable  pour  que  le  tout  puisse  couvrir  la  totalité  .du 
châssis  et  au-delà,  l’on  prend  la  mesure  de  ce  dernier, 
en  le  posant  sur  le  papier  qu’on  aura  étendu  sur  le  plan- 
cher, et  l’on  tracera  avec  un  crayon  tout  le  pourtour 
du  châssis,  en  sorte  qu’il  reste  encore  tout  autour  une 
bande  suffisante  (c’est-à-dire  dix-huit  lignes  de  papier) , 
qui  servira  à le  coller  sur  le  bois  du  châssis. 

Mais  avant  de  coller  le  papier,  on  l’humectera  très- 
légèrement  partout  avec  une  éponge,  excepté  sur  les 
bords,  qu’on  aura  eu  soin  de  replier  en  dessous,  sans 
quoi  la  colle  n’y  prendrait  pas.  Le  papier  étant  humecté, 
l’on  déplie  les  bords  secs,  que  l’on  enduit  de  colle  d’ami- 
don ; puis  on  les  colle  sur  le  bois  du  châssis , sans  trop 
l’étirer,  et  surtout  pas  davantage  d’un  côté  que  d’un  autre. 
Le  papier,  encore  humecté,  sera  lâche,  et  ne  vous  pa- 
raîtra pas  assez  tendu  ; mais  en  séchant  il  remplira  votre 

I La  colle  à bouche  est  une  espèce  de  gélatine  blonde,  dans  laquelle  il 
y a un  mélange  de  gomme  et  un  peu  de  sucre  candi  et  de  vinaigre  blanc: 
elle  se  vend  en  petites  bandes  de  trois  pouces  chez  les  marchands  de  papier. 
Pour  s’en  servir,  on  l’humecle  en  la  tenant  d’un  pouce  dans  la  bouche, 
entre  les  dents.  Au  bout  de  quelques  minutes,  oij  la  sent  s’amollir  par  la 
salive  et  la  chaleur  de  la  bouche;  alors  on  dispose  con^enablement  son 
papier,  et,  en  le  frottant  avec  la  colle,  on  l’arrête  à deux  ou  trois  places 
pour  qu’il  ne  se  dérange  pins,  et  à chaque  place  qu’on  aura  collée,  on  se 
dépêche  de  poser  un  morceau  de  papier  ordinaire,  sur  lequel,  et  avec  un 
plioir , on  frotte  la  place  pour  faire  prendre  la  colle. 


446  VINGT-TROISIÈME  LEÇON. 

attente.  Si  vous  Fétiriez  trop  pendant  qu’il  est  liumide  j 
ou  le  papier  se  romprait  en  séchant , ou,  étant  trop 
tendu  J il  tourmenterait  le  bois  du  châssis. 

Pour  donner  un  peu  de  consistance  à cette  grande 
étendue  de  papier j Ton  tend  faiblement  une  ficelle,  de 
moyenne  grosseur,  d’un  des  angles  à celui  qui  lui  est 
opposé  ; on  en  fixe  une  autre  à l’un  des  deux  autres 
coins  du  châssis,  et,  avant  de  la  fixer  au  coin  corres- 
pondant, l’on  fait  un  tour,  et  même  un  nœud,  au  centre 
de  la  première  corde , après  quoi  l’on  fixe  l’extrémité  de 
cette  dernière  ficelle  à l’angle  qui  n’en  a point  encore  : 
cette  croix  en  losange  soutient  suffisamment  le  papier, 
qui  serait  trop  sujet  à se  crever. 

L’on  fixe  les  ficelles  avec  des  petits  clous  à tête,  qui 
s’arrêtent  facilement  dans  le  bois  blanc. 

Le  châssis  est  achevé.  Il  sera  de  quelques  pouces  plus 
large  que  l’ouverture  de  la  fenêtre  vitrée,  afin  que,  quand 
le  soleil  donne  de  côté , il  puisse  néanmoins  arrêter  les 
rayons. 

Il  ne  faut  point  huiler  le  papier,  cela  lui  donnerait 
une  teinte  trop  jaimâtre  : d’ailleurs , il  sera  assez  trans- 
parent quand  le  soleil  donnera  à travers  ; et  quand  il 
n’y  a point  de  soleil , oii  abaisse  le  châssis , l’on  n’en  fait 
point  usage. 

Les  rideaux  d’étoffe  ne  valent  rien,  et  parce  qu’il» 
laissent  passer  les  rayons  entre  chaque  fil,  et  parce  qu’ils 
ne  sont  pas  uniformément  tendus. 


vingt-troisième  leçon. 


447 


Manière  de  suspendre  le  Châssis  de  papier  et  de 
s^en  servir^  en  le  tenant  toujours  à la  hauteur 
où  le  soleil  se  montre. 

L’on  visse  à chacun  des  angles  supérieurs  du  châssis 
un  petit  anneau  ; ces  anneaux  le  suspendent  par  des  cro- 
chets fixés  à la  petite  corde  qui  sert  à soulever  et  à 
abaisser  le  châssis.  C’est  ce  qu’on  exécute  pour  soulever 
un  rideau  ordinaire  au  moyen  de  deux  poulies , en  métal 
ou  en  bois  j dans  lesquelles  on  fait  passer  la  corde. 

Cet  arrangement  est  très  - commode  j non- seulement 
parce  qu’on  n’a  pas  besoin  de  monter  sur  une  chaise  pour 
accrocher  ou  décrocher  le  châssis  ^ mais  encore  pour  parer 
à un  inconvénient  plus  grave.  Sur  le  soir,  ou  dès  le 
matin,  le  soleil,  étant  peu  élevé  sur  l’horizon,  ne  tra- 
verse qu’une  portion  du  châssis  : on  n’aurait  pas  un  jour 
suffisant,  si,  pour  une  petite  partie  où  le  soleil  donne, 
l’on  était  obligé  de  laisser  le  châssis  tout  entier  contre 
l’ouverture  de  la  fenêtre. 

En  ce  cas  on  descend  le  châssis  par  la  corde  qui  vient 
aboutir  sur  le  côté  gauche,  et  on  ne. le  laisse  contre  la 
vitre  que  jusqu’à  la  hauteur  où  le  soleil  donne  : alors 
la  partie  supérieure  de  la  fenêtre  vous  laisse  le  jour 
naturel. 

L’on  suspend  à la  corde  qui  est  sur  le  côté  gauche, 
un  petit  contre-poids  en  plomb , qui  contre-balance  juste 
la  pesanteur  du  châssis;  en  sorte  qu’à  quelque  hauteur 
que  vous  ayez  besoin  de  le  fixer,  il  reste  en  place,  tant 
qu’on  ne  tire  pas  la  corde  pour  l’élever  davantage. 

Tout  cela  se  fait  de  sa  place,  sans  être  obligé  de  se 
déranger , et  d’une  seule  main , la  gauche. 


44^  VINGT-TROISIÈME  LEÇON, 

Quand  on  veut  élever  le  châssis , on  tire  le  plomb  en 
bas;  pour  l’abaisser , on  soulève  le  plomb  tout  douce- 
ment, ce  qui  permet  au  châssis  de  retomber  par  son 
propre  poids , et  de  rester  en  place  dès  qu’on  cesse  de 
le  soulever. 

L’on  calcule  la  hauteur  du  châssis  de  manière  à ce 
que,  quand  il  touche  par  terre,  sa  partie  supérieure  ne 
monte  pas  plus  haut  que  le  rideau  noir  et  blanc  accro- 
ché à la  fenêtre,  et  dont  j’ai  parlé  en  premier  lieu.  (Voyez 
page  437.) 

De  cette  manière  on  n’a  que  rarement  l’occasion  de 
décrocher  le  châssis  : tant  qu’on  n’a  pas  besoin  d’ouvrir 
la  fenêtre,  il  peut  rester  ainsi  suspendu,  tantôt  haut, 
tantôt  bas,  selon  le  besoin  qu’on  en  a.  Quand  on  veut 
l’ôter  tout-à-fait , il  suffit  de  le  décrocher  ; mais , pour 
que  les  cordes  ne  s’embrouillent  pas,  il  faut  avoir  la 
précaution,  avant  tout,  d’arrêter  à un  clou  la  corde  qui 
suspend  le  contre-poids. 

Je  n’ai  pas  encore  dit  quand  cet  ajustement  est  le 
plus  utile  : c’est  lorsque , par  un  ciel  variable , le  soleil 
se  montre  ou  disparaît  de  minute  en  minute.  Cette  alter- 
native de  lumière  et  d’ombre  impatienterait  le  peintre , 
s’il  était  obligé  de  monter  chaque  fois  pour  ajuster  son 
châssis  ; mais  ici  un  coup  de  main  suffit  pour  cela , et 
sans  se  déranger  de.  place. 

Voilà  ce  qu’on  peut  faire  de  mieux  quand  on  a le  so- 
leil dans  un  atelier.  Le  nord  est  bien  préférable;  le  jour 
y est  plus  égal,  et  l’on  est  dispensé  de  tous  ces  ajuste- 
mens,  qui  ne  laissent  pas  d’interrompre  souvent  l’artiste, 
et  de  l’exposer  à une  grande  A^ariation  de  lumière. 

L’opinion  généralement  reçue  est  qu’un  tapis  vert  est 


VINGT-TROISIÈME  LEÇON.  449 

ce  qui  convient  le  mieux  pour  boucher  le  bas  d’une 
fenêtre.  Prcm  z4e  tel , si  vous  l’avez  sous  la  main  ; mais 
doublez-le  en  dedans  d'une  élolTe  blanche,  non -seule- 
ment pour  qu’il  ne  tranche  pas  durement  avec  le  (>rand 
jour  qui  est  au-dessus,  comme  nous  l’avons  dit  plus  haut, 
mais  aussi  pour  lui  ôter  toute  transpan  nce,  s'il  est  d'une 
étoffe  légère  ; car  le  vert  est  de  toutes  h s couleurs  celle 
dont  le  reflet  serait  le  plus  désavantageux  pour  les  car- 
nations du  modèle.  ^ 

De  la  Place  qu^yccupe  ordinairement  un  Peintre 
dans  son  atelier;  de  ses  grandeur  et  proportion, 
et  de  sa  meilleure  disposition. 

Le  peintre  se  place  presque  toujours  de  façon  à avoir 
la  fenêtre  à sa  gauche;  s’il  se  plaçai  autrement,  sa  main 
droite , qui  tient  le  pinceau , porterait  ombre  sur  son  ta- 
bleau. Il  tournera  un  peu  le  dos  au  jour,  pour  n'en  pas 
être  ébloui , et  pour  que  son  tableau  soit  plus  éclairé  et 
presque  en  face  du  jour. 

Quand  on  peint  une  jeune  femme  ou  un  enfant,  qui 
ont  généralement  des  carnations  très  - l'raiches , on  les 
place  de  manière  à ce  que  le  jour  les  éclaire  plutôt  en 
face  que  par  le  côté,  ce  qui  diminue  sensiblement  la 
masse  des  ombres.  Les  portraits  éclairés  de  cette  manière 
ne  produisent  pas  toujours  autant  d efl'et  que  les  autres; 
mais  ils  sont  plus  agréables  et  plus  flatteurs. 

L’on  évite,  en  général,  même  pour  les  portraits  d'hom- 

I Voilt\  détails  aussi  fastidieux  pour  les  lecteurs  qu’ils  l’ont  été  pour 
l’auteur  lui-méme;  mais  il  les  a juge  utiles  à ceux  qui  manquent  d’expé- 
rieiiee  ; ceux-ci  ne  lui  en  sauront  pas  mauvais  gre. 


29 


46o  VINGT-TROISIÈME  LEÇON. 

mes  encore  jeunes  j de  les  éclairer  par  un  jour  venant 
trop  de  côté 5 c’est-à-dire,  qu’il  faut  que  la  partie  du 
visage  qui  est  du  côté  de  l’ombre , soit  néanmoins  un 
peu  éclairée  5 rien  n’est  moins  agréable  qu’un  visage  qui 
est  tout  clair  d’un  côté,  et  tout  ombré  de  l’autre.  S’il 
s’agit  d’un  tableau  composé  de  plusieurs  figures,  c’est 
alors  tout  autre  chose  ; il  y aurait  de  l’affectation  et  un 
manque  d’art  et  de  goût  à n’éclairer  toutes  les  têtes  que 
de  la  même  manière,  ainsi  qu’à  les  poser  toutes  dans  la 
même  attitude.  Il  faut  au  contraire  varier  autant  que 
possible  et  les  attitudes  et  les  jours,  et  adopter  l’elfet  de 
clair-obscur,  qui  se  prête  le  mieux  à l’ensemble  général 
du  tableau. 

Nous  avons  déjà  observé  que  l’atelier  d’un  peintre  ne- 
doit  recevoir  le  jour  que  d’une  seule  fenêtre,  à quoi 
nous  ajouterons  que  le  local  doit  être  assez  spacieux, 
pour  que  la  personne  qu’il  peint  puisse  être  placée  à 
environ  quatre  ou  cinq  pieds  de  lui , et  qu’en  outre  il 
reste  encore  au  moins  autant  de  distance , si  ce  n’est 
davantage,  derrière  le  siège  du  modèle  G il  faut  aussi 
que  l’artiste  lui-même  ait  un  espace  libre  derrière  lui , 
afin  qu’il  puisse  de  temps  en  temps  se  lever  et  s’éloigner 
de  son  tableau  à la  distance  de  cinq  ou  six  pieds,  pour 
mieux  juger  de  l’elfet  général  de  son  ouvrage.  La  cbambre 


I II  est  des  cas  où  il  est  ton  d’éclaircir  un  peu  le  fond  ou  les  parois 
d’un  atelier  : c’est  lorsqu’on  a dessein  d’appuyer  une  tête  ou  toute  une 
figure  sur  un  fond  de  ciel  ou  très-clair.  En  ce  cas  il  ne  faut  pas  masquer 
entièrement  le  jour  qui  peut  venir  des  autres  fenêtres  de  l’atelier,  mais 
seulement  le  tempérer  par  de  doubles  rideaux  blancs,  ou  de  toute  autre 
manière  qui  atténue  l’éclat  du  grand  jour  sans  renvoy  er  aucun  reflet  coloré 
dans  le  local. 


VINGT-TROISIÈME  LEÇON.  4 ^ ^ 

doit  avoir  au  moins  quinze  à dix-huit  pieds  en  tous  sens, 
et  plus  J s’il  est  possible  ; ce  ne  sera  que  mieux.  11  n’est 
pas  impossible  de  peindre  d’après  nature  dans  un  local 
plus  rétréci  ; mais  alors , les  parois  étant  trop  rappro- 
chées du  modèle,  il  en  reçoit  des  reflets  qui  contrarient 
beaucoup  l’artiste  et  nuisent  sensiblement  à la  réussite 
de  son  ouvrage.  Ces  inconvéniens  sont  moindres,  quand 
on  ne  fait  que  copier  un  tableau. 

Quand  on  peint  une  personne  de  la  tête  aux  pieds, 
il  est  absolument  nécessaire  d’éloigner  encore  davantage 
son  modèle  ; sans  quoi  l’on  pécherait  contre  une  agréable 
perspective.  Le  peintre,  plongeant  sa  vue  sur  les  genoux 
du  modèle , aurait  beau  dessiner  fidèlement  sa  figure  telle 
qu’il  la  voit,  il  en  résulterait  toujours  un  effet  disgra- 
cieux -,  le  modèle  aurait  l’air  mal  assis , et  tous  les  acces- 
soires , les  sièges , les  tables , le  parquet  même , semble- 
raient s’incliner  en  avant.  Cette  observation  est  essentielle  : 
l’on  peut  bien  également  peindre  la  tête  en  n’en  étant 
éloigné  que  de  quatre  ou  cinq  pieds,  afin  d’en  voir  plus 
exactement  les  détails  ; mais  il  est  indispensable  d’éloigner 
son  modèle  du  double  au  moins,  soit  pour  dessiner  tout 
l’ensemble  de  la  figure,  soit  pour  peindre  tout  ce  qui  n'est 
pas  la  chair.  Si  l’on  aperçoit  quelque  différence  légère 
dans  les  contours  de  la  tête  et  des  mains,  et  même  des 
bras  et  de  la  taille , etc. , quand  on  en  est  plus  rappro- 
ché , il  ne  faut  néanmoins  rien  changer  à l’esquisse  qu’oii 
en  a arrêtée , quand  on  en  était  plus  éloigné  ; cela  faus- 
serait la  perspective  de  l’ensemble#  Sans  que  je  le  dise, 
on  sent  qu’il  est  ici  de  rigueur  de  s’être  assuré  d’avance 
que  le  trait  est  juste. 

La  disposition  de  l’atelier  peut  être  telle  qu’en  éloignant 


452  VINGT-TROISIÈME  LEÇON. 

de  neuf  ou  dix  pieds  le  modèle  de  soi,  le  grand  jour  ne 
frapperait  plus  avec  assez  d’éclat  sur  lui  : en  ce  cas  le 
peintre  doit  se  reculer  lui -même  en  arrière,  afin  de  ne 
rien  faire  perdre  à son  modèle  de  la  belle  lumière  qui 
doit  l’éclairer,  ou  du  moins  ne  reculer  le  modèle  que 
de  quelques  pieds,  et  s’éloigner  soi-même  d’autant.  Ces 
arrangemens  dépendent  beaucoup  du  local  où  l’on  donne 
séance',  et  de  la  place  qu’occupe  la  fenêtre  dans  l’atelier. 

Il  faut  autant  que  possible  que  la  fenêtre  d’où  l’on  tire 
le  jour  soit  placée  à peu  près  au  milieu  de  la  chambre; 
mais  plutôt  de  deux  ou  trois  pieds  plus  proche  de  la 
paroi  à laquelle  le  peintre  tourne  le  dos  que  de  l’autre 
côté , où  se  trouve  la  place  ordinaire  de  ses  modèles  ; 
parce  qu’il  est  essentiel,  je  le  répète , qu’il  reste  un  espace 
assez  grand  derrière  le  siège  des  modèles,  soit  pour  les 
entourer  au  besoin  des  toiles  diverses  dont  j’ai  parlé, 
soit  parce  que  les  parois,  étant  trop  rapprochées  du 
modèle,  seraient  alors  presque  aussi  éclairées  que  le 
modèle  même,  ce  qui  donnerait  un  mauvais  fond,  peu 
propre  à faire  détacher  convenablement  et  agréablement 
la  tête. 

Encore  un  mot  concernant  la  distance  à laquelle  il 
faut  placer  son  modèle  : cette^  condition  d’un  certain 
éloignement,  que  j’ai  indiquée  (surtout  pour  les  por- 
traits en  pied),  est  si  essentielle,  que  les  vues  les  plus 
courtes  doivent  nécessairement  s y conformer,  sauf  à se 
servir  de  lunettes  concaves , si  l’œil  nu  ne  peut  pas  dis- 
tinguer les  objets  à cette  distance. 

J’ai  dit  plus  haut  qu’un  peintre  doit  avoir  le  jour  à 
sa  gauche , et  j’en  ai  donné  les  raisons  ; néanmoins  il 
arrive  assez  fréquemment  qu’un  peintre  fait  le  contraire, 


VINGT-TROISIÈME  I-EÇON.  4^^^ 

soit  pour  varier  l’effet  de  scs  ouvrages , soit  parce  que 
le  lieu  où  son  ta])leau  devra  être  placé,  tire  son  jour  du 
côté  droit,  et  qu’on  observe  très-généralement  de  placer 
les  portraits  à leur  véritable  jour.  Au  reste,  c’est  un  léger 
inconvénient  pour  le  peintre  à l’huile , attendu  (jue  le 
tableau  qu’il  travaille  est  toujours  ])lacé  presque  verti- 
calement sur  le  chevalet,  ce  qui  fait  que  la  main  de 
l’artiste  ne  porte  qu’une  ombre  assez  légère  sur  son  ou- 
vrage *,  le  jour  de  son  atelier  venant  du  haut  de  la  fenêtre, 
les  rayons  du  jour  arrivent  sur  le  tableau  en  grande  partie 
au-dessus  de  sa  main.  ^ 

J’ai  déjù  parlé  du  mauvais  effet  qui  résulte  pour  la 
perspective  de  tous  les  objets  d’un  tableau  lorsque  le 
peintre  est  trop  rapproché  d’eux  ou  du  modèle  vivant. 
Lors  donc  que  vous  dessinerez,  non-seulement  la  figure 
entière,  mais  aussi  les  meubles  et  autres  accessoires  d’un 
tableau,  ayez  soin  de  vous  placer  sur  un  siège  ])eu  élevé 
et  toujours  plus  bas  que  ne  le  sont  les  chaises  ordi- 
naires : par  ce  moyen,  le  point  de  vue  sera  plus  bas 
dans  l’horizon  de  votre  ouAuage  ; vous  ne  plongerez 
pas  autant  sur  la  superficie  des  objets,  ce  qui  leur 
donnera  une  perspective  et  un  aspect  beaucoup  plus 
agréalAes. 

Mon  intention  n’est  point  de  donner  un  cours  de  per- 
spective *,  cette  science  est  trop  étendue , elle  mérite  à 
elle  seule  un  traité  complet  -,  mais  j’en  recommande 
l’étude  à tous  ceux  qui  mettront  de  rimporlance  à faire 
quelque  chose  de  bien  , elle  leur  est  d une  absolue  iié- 


1 C’est  encore  pour  cette  raison  que  je  conseille  aux  commençant  de 
s’habituer  à dessiner  au  crayon  sur  un  chevalet. 


454  VINGT-TROISIÈME  LEÇON. 

cessité  ; sans  elle,  leurs  ouvrages  seront  toujours  plus 
ou  moins  défectueux,  et  quelquefois  même  entièrement 
défigurés.  Il  existe  plusieurs  bons  ouvrages  sur  celte 
science  ^ lès  meilleurs  sont  ceux  qui  Font  traitée  à l’usage 
des  peintres.  Voyez  ceux  que  j’indique  dans  la  table  à 
ia  fin  du  volume. 


VINGT-QUATRIÈME  LEÇON. 


455 


XXIY.^  LEÇON. 

Sur  le  choix  des  Pinceaux  et  des  Brosses 
à peindre» 

(Voyez  les  dessins  des  planches  5.^  et  6.') 

Un  bon  pinceau  doit  être  de  forme  compte^  sans 
former  ventre  au  sortir  de  la  plume.  On  choisira  ceux 
qui  ont  le  moins  de  ce  renflement  qu’on  appelle  ventre  ^ 
et  qui  ont  le  plus  de  ressemblance  avec  le  fer  d’une  flèche 
d’arc.  Que  la  pointe  n’en  soit  ni  trop  aiguë , ni  trop 
carrée  j mais  un  peu  arrondie , et  que  les  poils , égaux 
et  fins  par  le  bout^  se  réunissent  tous  ensemble  pour  ne 
‘faire  qu’une  seule  pointe  moelleuse.  Ne  prenez  jamais 
de  ces  brosses  ou  pinceaux  qui  s’écartent  et  font  deux 
ou  plusieurs  pointes  ; en  mouillant  les  pinceaux  dans  un 
verre  d’eau  j et  secouant  ensuite  l’excédant  de  l’ëau,  vous 
verrez  aisément  s’ils  ne  forment  qu’une  pointe.  Il  faut 
encore  qu’ils  soient  bien  et  fortement  liés  j et  qu’ils  aient 
au  bout  ce  qu’on  appelle  la  fleur  du  poil  ; car  c’est  elle 
seule  qui  forme  la  pointe  du  pinceau  par  la  diminution 
sensible  de  chacun  des  poils  j et  non  pas  parce  qu'il  y en 
aurait  moins  au  bout  que  sous  la  ligature.  Il  faut  encore 
qu’un  pinceau  soit  élastique  j et  qu’il  fasse  naturellement 
ressort  sur  lui-méme  quand  on  l'appuie  sur  la.  pointe  et 
qu’on  le  relève  ensuite.  Ceux  qui  ont  celte  qualité  au 
plus  haut  degré,  sont  faits  de  poils  pris  dans  le  bout 
des  cjucues  de  marirc.  Ils  sont  un  peu  roussatros  pour 
l’ordinaire  ; il  y en  a cependant  de  plus  noirs  les  uns  que 


456  vingt-quatrième  leçon, 

les  autres.  Ces  pinceaux  sont  fort  chers,  parce  que  la 
martre  est  une  fourrure  assez  rare  ; mais  malgré  cela  je 
les  conseille  de  préférence  aux  pinceaux  de  petit-gris. 
Ces  derniers  n’ont  point  d’élasticité  ; ils  se  gâtent  très- 
promptement,  surtout  à l’huile,  attendu  qu’il  faut  tous 
les  jours  laver  les  pinceaux  dont  on  s’est  servi  dans  la 
journée , ce  qui  se  fait  en  les  raclant  sur  une  lame  de 
fer  ; en  sorte  qu’en  peu  de  temps  ils  s'affourchent  y se 
déforment  et  présentent  plusieurs  pointes,  chose  très- 
défavorable  au  travail. 

Il  est  vrai  que  les  pinceaux  eji  petit-gris  ne  coûtent 
que  de  quatre  à six  sous,  selon  leur  grosseur  ; tandis  que 
ceux  en  martre  coûtent  de  vingt  à trente  sous  et  plus  ; 
mais , je  le  répète , les  premiers , même  tout  neufs , sont 
très-inférieurs  en  qualité. 

Des  Brosses. 

Les  brosses  ne  sont  que  rarement  montées  dans  des 
plumes;  il  y en  a de  grandes,  de  moyennes  et  de  petites. 
Elles  doivent  toutes  avoir  à peu  près  la  forme  conique 
qù’on  recommande  pour  le  choix  des  pinceaux  ; mais  il 
est  inutile  et  même  nuisible  qu’ elles  forment  aussi  bien 
la  pointe.  Elles  sont,  en  général,  plus  grosses  que  les 
pinceaux  montés  en  plume,  et  le  poil  en  est  toujours 
blanchâtre  partout  ; on  les  monte  sur  des  baguettes  de 
bois.  Les  plus  grosses  ont  le  poil  plus  ferme  que  les 
autres;  mais  on  les  fabrique  d’un  poil  plus  soyeux,  à 
mesure  qu  elles  diminuent  de  grosseur. 

Les  plus  petites  sont  en  poils  de  chèvre , et  presque 
toutes  les  autres  en  soies  de  porc , qu’on  a soin  de  choisir 
plus  ou  moins  fermes , çn  raison  du  volume  de  la  brosse. 


VÎNGT-OUATBIÈME  LEÇON.  4^7 

Il  ne  faut  jamais  quun  pinceau , ou  une  hrosse,  ait 
été  coupé  du  coté  de  la  ])ointe  avec  des  ciseaux  ou  au- 
trement. Ce  doit  toujours  être  la  fine  fleur  du  poil,  qui, 
par  sa  forme  naturellemerit  conique , forme  la  pointe,  il 
ne  faut  qu’un  ou  deux  poils  coupés  pour  qu’une  brosse 
trace  des  sillons  dans  la  couleur.  Quand  on  en  a de  pa- 
reilles, il  faut  les  mettre  à part,  et  n‘en  faire  usage  que 
pour  des  fonds,  des  cheveux,  ou  tel  autre  genre  d’ou- 
vrages auxquels  quelques  légers  sillons  ne  nuisent  pas. 

Servez-vous  le  plus  souvent  possible  de  brosses  plutôt 
que  de  pinceaux,  je  l’ai  déjà  recommandé;  mais  l’on  ne 
saurait  trop  le  répéter,  parce  que  les  commencans  ont 
.tous  une  forte  tendance  à se  servir  des  pinceaux  de  pré- 
férence aux  brosses  ; il  leur  semble  que  plus  leurs  outils 
sont  déliés,  et  mieux  leurs  ouvrages  s’en  trouveront;  ils 
s’abusent  en  cela  : la  peinture  à l’huile  demande  à être 
traitée  grassement  et  largement  ; laissons  à la  gravure  et 
aux  dessins  à la  plume  ce  travail  rangé  et  minutieux  qui 
ne  peut  pas  s’exécuter  par  d’autres  moyens , et  profitons 
pour  la  peinture  des  moyens  moelleux  qu  elle  nous  offre. 
Ne  'vous  servez  donc  de  pinceaux  à plumes  que  pour 
préciser  quelques  touches  fines  et  qui  demandent  une 
grande  délicatesse  d’exactitude,  ou  bien  pour  certains 
petits  tableaux  où  l’échelle  naturelle  des  objets  est  extrê- 
mement diminuée,  ou  bien  encore  pour  de  très -petites 
têtes,  ou  des  figurines  d’hommes  ou  d’animaux  d’une  si 
petite  dimension  qu’ elles  ne  puissent  être  touchées  spiri- 
tuellement avec  de  petites  brosses,  ce  qui  est  rare.  La 
raison  de  cela  n’est  pas  seulement  qu’en  général  on  lait 
les  brosses  plus  volumineuses  que  les  pinceaux  à plume 
proprement  dits  ; mais  c’est  que  les  brosses  posent  mieux 


458  vingt-quatrième  leçon. 

la  couleur  sur. la  toile,  au  lieu  que  les  pinceaux  la  rou- 
lent , l’essuient  et  l’emportent  avec  eux  ; cela  fait  que  le 
travail  au  pinceau  devient  toujours  pauvre,  maigre,  et 
paraît  fatiguer 

Il  est  inutile  de  tenir  dans  la  main  gauche  un  trop 
grand  nombre  de  brosses  ou  de  pinceaux  ; six  ou  huit 
brosses  au  plus,  et  deux  ou  trois  pinceaux,  suffisent  à 
tout  : un  plus  grand  nombre  embarrasse  et  fait  perdre 
un  temps  précieux  à les  choisir  selon  la  teinte  dont  ils 
sont  déjà  imprégnés*,  et  d’ailleurs  il  vaut  mieux,  quand 
le  cas  le  requiert,  en  déposer  quelques-uns  dans  le  pin- 
celier , pour  en  reprendre  autant  de  propres  à leur  place , 
sauf  à retourner  à ceux  qu’on  a posés , si  la  couleur  dont 
ils  sont  chargés  se  trouve  être  la  même  ou  seulement 
très-analogue  à celle  qu’on  est  dans  le  cas  de  prendre. 
D’ailleurs  il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que  vous  aurez 
toutes  ces  brosses  à nettoyer  le  soir , sous  peine  de  les 
perdre,  ce  qui  est  ennuyeux  et  long  à faire.  Je  préfère 
donc  leur  donner  un  coup  de  lavage  en  passant  dans 
mon  pincelier,  tout  en  regardant  et  réfléchissant  sur  mon 
ouvrage,  que  d’en  avoir  trop  à nettoyer  le  soir.  Il  ne  faut 
pourtant  pas  pousser  cela  à l’excès  ; car  alors  on  ne  ferait 
jamais  rien  de  pur  et  de  propre  ; mais  il  y a tant  de  diffé- 
rentes teintes,  dans  les  chairs  surtout,  que,  si  à chacune 
d’elles  l’on  voulait  prendre  une  brosse  entièrement  propre 
de  la  veille,  on  n’en  finirait  pas. 

La  dimension  des  brosses  et  des  pinceaux  se  mesure  sur 
l’étendue  delà  place  qu’on  travaille  actuellement,  ainsi  que 
sur  la  nature  plus  ou  moins  délicate  de  l’objet  qu’on  est 
appelé  à peindre.  Les  plus  grosses  brosses  pour  les  tableaux 
dits  de  chei^alet^  varient  depuis  douze  à quinze  lignes  de 


VlNGT-QUA’miÈME  LEÇO?{. 

longueur^  sur  un  diamètre  de  quatre  à cinq  lignes  dans 
le  plus  fourni  de  la  brosse,  jusqu’à  celles  qui  n’ont  que 
quatre  à cinq  lignes  de  longueur,  sur  environ  une  ligne 
ou  une  ligne  et  demie  de  diamètre,  qui  sont  les  plus 
petites.  Les  plus  grosses  servent  à faire  les  fonds,  les 
draperies , et  même  souvent  les  meubles  et  les  cheveux  ; 
les  brosses  intermédiaires  sont  propres  à peindre  les  chairs 
et  les  détails  des  draperies , des  cheveux , etc.  ; les  plus 
petites  ne  servent  qu’aux  menus  détails,  comme  à cer- 
taines touches  d’ombres  ou  de  lumière  dans  les  yeux,  le 
nez  et  la  bouche,  dans  des  travaux  de  dentelles,  de  bro- 
derie fine,  etc.  Enfin,  comme  tout  est  comparatif,  on 
conçoit  aisément  que,  lorsqu’on  peint  un  sujet  beaucoup 
plus  petit  que  nature,  les  brosses  moyennes  deviennent 
de  grosses  brosses , et  les  plus  petites  des  brosses  inter- 
médiaires. Mais,  en  général,  pour  peindre  les  fonds  et 
les  ciels , ou  pour  ébaucher  des  draperies , il  faut  d'assez 
grandes  brosses,  même  pour  de  petits  tableaux. 

Règle  générale  : il  vaut  mieux  pécher  par  l’excès  de 
grosseur  des  brosses,  que  par  celui  de  leur  petitesse, 
quelque  ouvrage  que  l’on  fasse  ; il  en  sera  plus  moelleu- 
sement peint. 

Des  soins  que  demande  la  conservation  des  Brosses 
et  des  Pinceaux , et  de  la  manière  dont  il  faut 
les  nettoyer  pour  ne.  pas  les  ^dter. 

Presque  tous  les  marchands  et  les  peintres  se  lamen- 
tent sur  le  dégât  que  leur  font  les  mites  (espèce  de  vers 
qui  rongent  les  pinceaux).  Les  uns  les  enferment  soigneu- 
sement dans  des  boîtes  avec  du  poivre  en  poudre , d'au- 
Ires  les  plient  et  les  enferment  dans  des  papiers  imbibés 


4^0  vingt-quatrième  leçon. 

d essence  de  térébenthine,  etc.  A la  longue,  ces  préser- 
vatifs ne  servent  à rien  ; les  insectes  les  bravent,  et  dé- 
vorent les  pinceaux. 

Voici  un  moyen  qui  m’a  parfaitement  réussi  depuis 
bien  des  années.  Il  ne  s’agit  que  d’imbiber  chaque  pin- 
ceau ou  brosse,  séparément,  d’huile  d’olive;  les  vers 
n attaquent  pas  les  objets  onctueux,  du  moins  tant  que 
1 huile  dont  ils  sont  imprégnés  n’est  pas  desséchée. 

L’huile  d’olive,  n’ayant  aucune  propriété  dessiccative, 
conserve  pendant  plusieurs  années  sa  qualité  onctueuse, 
qui  éloigne  les  insectes  et  les  fait  périr  quand  ils  en  sont 
touchés. 

Je  trempe  donc  tous  mes  pinceaux  neufs,  ainsi  que  mes 
brosses , dans  de  l’huile  d’olive , j’y  trempe  de  même  tous 
ceux  qui  m’ont  déjà  servi  à peindre,  mais  qui  ont  été  si 
bien  lavés  après  qu’à  la  longue  ils  seraient  susceptibles 
de  ne  plus  faire  fuir  les  mites. 

J’essuie  légèrement,  un  à un,  avec  un  linge  fin,  chaque 
brosse  ou  pinceau  pour  en  extraire  l’excédant  de  l’huile  ; 
dans  cet  état  je  les  renferme  dans  une  boîte  ou  dans 
plusieurs , selon  leurs  grosseur  et  volume  : jamais  un 
insecte  n’en  a attaqué  un  seul  depuis  que  j’ai  usé  de  ce 
moyen. 

Au  bout  d’un  certain  laps  de  temps  quelconque,  et 
quand  on  veut  se  servir  des  pinceaux  ou  des  brosses,  on 
n’a  qu’à  les  bien  essuyer,  et  en  extraire  l’huile  restante 
entre  les  doigts  et  à travers  un  linge  fin  : après  quoi, 
sans  les  laver  à l’eau  de  savon  ou  de  toute  autre  manière , 
on  les  passera  sept  ou  huit  fois  dans  de  l’huile  à peindre , 
en  les  raclant  doucement  sur  la  lame  du  pincelier  à cha- 
que fois,  comme  quand  on  nettoie  les  pinceaux  ordinaires. 


YINGT-QUATKIÈME  LEÇON.  4^0 1 

Après  cela  5 on  pourra  s’en  servir  en  toute  assurance , sans 
craindre  que  les  couleurs  ne  puissent  pas  sécher.  Ce  moyen 
simple  a de  plus  le  grand  avantage  de  conserver  aux  pin- 
ceaux toute  la  souplesse  désirable.  Il  ne  faut  cependant 
pas  les  laisser  imprégnés  de  la  meme  huile  d’olive  plus 
de  huit  ou  dix  mois , sans  les  essuyer  un  peu,  et  les  re- 
tremper dans  de  l’huile  d’olive  fraîche  ^ non  qu  ils^l'ussent 
gâtés  ou  perdus  pour  cela,  mais  ils  deviendraient  à la 
longue  assez  gommeux  et  collans  pour  qu’il  fût  difficile 
de  les  bien  laver  dans  l’huile  d’œillet. 

Il  ne  faut  pas  plus  d’une  demi-heure  pour  renouveler 
l’huile  sur  deux  ou  trois  cents  pinceaux. 

Les  entes  ou  manches  des  brosses  et  des  pinceaux 
doivent  être  au  moins  de  quinze  à seize  pouces  de  lon- 
gueur ; l’on  peint  mal  et  gauchement  avec  des  pinceaux 
emmanchés  trop  court  : pour  bien  faire  et  agir  libre- 
ment de  sa  brosse , il  faut  que  la  main  soit  à environ  six 
pouces  du  tableau  que  l’on  peint,  et  même  plus  éloignée 
encore  quand  l’habitude  le  permettra.  Quant  aux  brosses 
et  pinceaux  dont  vous  faites  usage  journellement,  ne 
laissez  point  passer  un  jour  sans  les  nettoyer,  surtout  en 
été , sinon  l’huile  et  la  couleur  dont  ils  sont  remplis , ve- 
nant à s’agglutiner,  vous  donneraient  des  peines  infinies 
pour  leur  rendre  la  souplesse  et  la  propreté  nécessaires  ; 
d’ailleurs,  la  fatigue  que  vous  leur  feriez  éprouver  pour 
les  bien  nettoyer,  enlèverait  toute  la  fleur  du  poil,  les 
affourcherait  et  les  gâterait  tout-à-fait. 

Il  faut  donc,  si  vous  ne  pouvez  vous  astreindre  tous 
les  soirs  à laver  vos  pinceaux  vous-même,  que  quelqu’un, 
dressé  à cette  besogne,  s’en  charge  pour  vous  et  le  fusse 
avec  soin,  comme  je  vais  l’indiquer. 


462  VINGT-QUATRIÈME  LEÇON. 

Commencez  par  enlever  et  exprimer  le  plus  gros  de 
la  couleur  et  de  l’huile  de  vos  pinceaux , en  les  essuyant 
entre  vos  doigts  avec  un  papier  souple  et  non  collé  : après 
quoi  vous  les  reprendrez  un  à un  ^ en  les  trempant  dans 
l’un  de  vos  godets  d’huile  d’œillet  1 et  en  tenant  le  manche 
du  pinceau  dans  la  main^  ayant  l’index  étendu  sur  le  poil 
du  pinceau  J et  à chaque  immersion  dans  l’huile  (qui  ne 
doit  pas  être  trop  sale)  , vous  frotterez  légèrement  le  poil 
entre  la  lame  du  pincelier  et  l’index  ^ en  retirant  le  poignet 
à vous  et  sans  ratisser  trop  fortement.  Quand  vous  aper- 
cevrez que  l’huile  qui  sort  du  pinceau  est  passablement 
dépourvue  de  couleur  j alors  vous  essuierez  un  peu  votre 
doigt  avec  le  linge  qui  vous  sert  de  torche-pinceau  ^ et 
vous  laverez  encore  j et  de  la  même  manière  ^ ce  même 
pinceau,  en  le  trempant  cette  fois  dans  un  godet  d’huile 
entièrement  propre  et  limpide  ; mais  vous  ferez  tomber 
l’huile  qui  sort  du  pinceau , dans  l’autre  godet  sale , afin 
d’en  réserver  toujours  un  des  deux  tout-à-fait  propre  : 
en  une  demi-heure  on  peut  nettoyer  ainsi  trente  ou  qua- 
rante brosses  ou  pinceaux. 

Les  brosses  dont  on  ne  devra  pas  faire  usage  de  deux 
ou  trois  jours,  doivent  être  de  plus  lavées  à l’eau  de 
savon,  jusqu’à  ce  quelles  ne  contiennent  plus  du  tout 
d’huile  ; ensuite  on  les  rince  dans  de  l’eau  très-nette , on 
les  secoue  et  on  les  laisse  sécher  jusqu’au  lendemain,  puis 
on  les  renferme.  Sans  cette  précaution , elles  se  gomme- 
raient et  deviendraient  gluantes  et  visqueuses,  ce  qui  les 
rendrait  très-difficiles*  à bien  nettoyer. 

Quant  aux  pinceaux  et  petites  brosses  douces,  il  ne 


Voyez,  tout  le  détail  de  la  boîte  à couleur , planche  3.® 


VINGT-QUATRIÈME  LEÇON.  ^05 

faut  pas  les  laisser  dans  le  pincelier,  surtout  en  été,  plus 
de  cinq  ou  six  jours  imprégnés  de  la  meme  huile  d’œilleT, 
ils  se  gommeraient  aussi  5 il  faut  donc  avec  le  doigt  en 
exprimer  la  vieille  huile  dans  un  des  godets  sur  Ja  iamc 
du  pincelier,  et  les  nourrir  d’un  peu  d’huile  nouvelle. 

Après  avoir  nettoyé  les  pinceaux,  il  faut,  avant  (pie 
de  les  étendre  dans  le  pincelier  où  on  les  tient,  les  im- 
biber toujours  d’un  peu  d’huile  propre  ; c’est  cette  huile 
qu’il  faut  renouveler  au  moins  tous  les  cinq  ou  six  jours, 
lorsqu’on  ne  s’en  est'  pas  servi  depuis  ce  temps.  ^ 

Quand  vous  prévoyez  que  plusieurs  des  brosses  ou 
pinceaux  dont  vous  avez  fait  usage  dans  la  journée,  ne 
vous  serviront  plus  de  quehjue  temps,  c’est-à-dire,  un 
mois , six  semaines , vous  les  trempez  dans  l’huile  d'olive , 
après  avoir  bien  essuyé  ce  qu’ils  peuvent  contenir  d'huile 
à peindre. 

Si  vous  aviez  négligé  trop  long-temps  d’entretenir  vos 
pinceaux  ordinaires  d’huile  d’œillet,  et  qu’ils  eussent  perdu 
leur  souplesse  et  fussent  devenus  gluans,  voici  le  moyen 
de  les  remettre  eu  état  de  servir;  mais  je  dois  prévenir 
qu’ils  ne  sont  jamais  aussi  bons  qu’auparavant. 

Ayez  dans  la  paume  de  votre  main  gauche  un  morceau 
de  savon  blanc,  et  près  de  vous  une  cuvette  remplie 
d’eau  de  fontaine,  tiède  en  hiver  et  fraîche  en  été.  Plongez 
le  pinceair-^  dans  cette  eau,  après  en  avoir  bien  exprimé 

1 L’on  verra  ce  que  c’est  que  le  pincelier,  la  lame  sur  laquelle  on  frotte 
ie'gèrement  les  poils  des  brosses  entre  elle  et  le  premier  doigt  (i’iiuîev)  , à 
la  planche  3.®,  qui  reprt^sente  la  boîte  à couleur  et  tout  ce  qui  y a rapport. 

2 Je  préviens  ici,  une  fois  pour  toutes,  que,  pour  ne  pas  répéter  les 
mots  brosses  et  pinceaux,  je  n’en  nommerai  qu’un  des  deux  dorena>aut, 
ce  qui  signifiera  l’un  et  l’autre,  à moins  que  je  n’en  spécifié  un  des  deux 
plus  particulièrement. 


464  vingt-quatrième  leçon. 

l’huile  5 tournez  et  retournez-le  bien  humecté  d’eau  sur 
le  savon*,  vous  le  rincerez  de  temps  en  temps,  et  le  sa- 
vonnerez encore,  jusqu’à  ce  que  vous  voyiez  que  le  poil 
est  tout-à-fait  maigre  et  débarrassé  de  Ihuile  visqueuse. 
11  ne  faut  pas  éparpiller  les  poils  en  les  frottant  trop  ru- 
dement sur  le  savon , de  peur  de  les  déformer  : on  peut 
appuyer  avec  une  certaine  force  pour  dégraisser  le  fond 
du  pinceau,  mais  il  ne  faut  pas  écraser  trop  fort.  Vous 
ferez  ce  mouvement  sur  le  savon  jusqu’à  ce  que  vous 
jugiez  votre  pinceau  parfaitement  net,  après  quoi  vous 
l’agiterez  fortement  dans  l’eau  propre,  pour  en  extraire 
le  savon,  et  vous  le  laisserez  sécher  deux  ou  trois  heures 
après  en  avoir  secoué  l’eau. 

Comme  le  savon  brûle  et  gâte  la  fleur  du  poil,  je  vous 
conseille  de  passer  vos  pinceaux  à l’huile  d’olive  dès  qu’ils 
vous  paraîtront  assez  secs. 

Ne  mêlez  jamais  vos  pinceaux  trempés  dans  l’huile 
d’olive  avec  ceux  imprégnés  d’huile  d’œillet*,  ce  peu  d’huile 
d’olive  empêcherait  toutes  vos  couleurs  de  sécher.  Il  faut 
donc  les  tenir  renfermés  dans  un  endroit  à part,  de  crainte 
d’une  distraction. 

Manière  de  tenir  les  Pinceaux  pour  les  nettoyer. 

Après  avoir  essuyé  vos  pinceaux  avec  un  mauvais  tor- 
chon ou  un  papier  souple,  vous  prenez  le  pinceau  dans 
la  main , précisément  comme  on  tient  un  couteau  lors- 
qu’on va  s’en  servir  pour  couper  un  morceau  de  viande, 
c’est-à-dire,  que  la  paume  de  la  main  doit  être  en  des- 
sous. L’on  tient  le  manche  du  pinceau  avec  le  pouce  et 
les  trois  derniers  doigts , et  l’on  ne  tient  étendu  en  avant 
que  l’index  : c’est  avec  le  bout  de  ce  doigt  que  vous 


vingt-quatrième  leçon.  4^^ 

« 

pressez  un  peu  les  poils  de  votre  pinceau  j en  l’appuyant 
sur  la  lame  arrondie , fichée  au-dessus  du  godet  qui  con- 
tient l’huile  la  moins  propre  ; et  dans  cette  position  vous 
plongez  huit  ou  douze  fois  votre  poil  de  pinceau  dans 
l’huile  J et  chaque  fois  vous  le  ratissez  doucement  sur  la 
lame  à deux  ou  trois  reprises  avant  que  de  le  replonger  : 
cela  se  fait  en  élevant  un  peu  le  poignet , ce  qui  abaisse 
le  bout  du  doigt  et  le  pinceau , et  en  retirant  chaque  fois 
l’avant-bras  j comme  quand  on  essuie  ou  exprime  le  fluide 
d’un  objet  quelconque. 

Il  faut  tourner  de  temps  en  temps  le  pinceau  dans  la  * 
main  J afin  de  le  ratisser  également  tout  autour , puis  on 
le  replonge  dans  l’huile  j et  ainsi  de  suite.  On  conçoit 
qu’il  ne  faut  jamais  ratisser  le  pinceau  à rebrousse-poil  ^ 
mais  seulement  en  retirant  la  main  à soi. 

Quand  il  paraît  déjà  passablement  propre  j on  l’essuie 
dans  un  mauvais  linge  ^ ainsi  que  le  bout  de  l’index  ; 
après  cela  on  le  plonge  dans  le  godet  d’huile  tout-à-fait 
propre^  et  on  le  ratisse  encore  deux  ou  trois  fois  sur  la 
lame  j qu’on  a eu  soin  d’essuyer  aussi  à chaque  pinceau  ; 
ensuite  on  humecte  le  pinceau  d’un  peu  d’huile  propre  j 
sans  en  mettre  trop  et  sans  le  ratisser  sur  la  lame  : on 
l’étend  J comme  propre^  sur  les  deux  fils  de  fer  qui  sont 
placés  au-dessus  des  pinceliers,  le  côté  du  poil  un  peu 
plus  bas  que  l’extrémité  du  manche,  afin  que  l’huile  se 
maintienne  uniquement  dans  les  poils  du  pinceau , et  ne 
vienne  pas  à couler  le  long  du  manche,  qu'on  a toujours 
soin  d’essuyer  et  de  maintenir  propre.  * (V oyez  la  pl.  3 .') 


1 Les  deux  pînceliers,  les  godets,  et  généralement  tout  l’intérieur  de  la 
Koît*  à couleur,  doivent  être  en  fer-blanc.  Les  pinceliers  sont  de  forme 

3o 


466  VIINGT-QUATRIÈME  LEÇON. 

Lorsqu’on  reprend  les  pinceaux  le  lendemain  pour 
peindre  J Ton  a sohij  à mesure  qu’on  en  prend  un,  d’en 
exprimer  l’excédant  de  l’huile  qu’on  y a mise  la  veille , 
afin  qu’il  n’y  en  ait  pas  plus  qu’il  n’en  faut  dans  les  cou- 
leurs qu’on  puise  sur  la  palette.  Quand  on  place  les  pin- 
ceaux, soit  sur  les  fils  de  fer  du  pincelier,  soit  dans  une 
boîte,  soit  dans  les  tiroirs  de  la  boîte  à couleur,  il  faut 
prendre  bien  garde  que  la  pointe  des  pinceaux  n’appuie 
contre  rien,  car  ils  prendraient  un  faux  pli,  ils  resteraient 
crochus  par  le  bout  et  ne  se  redresseraient  jamais  bien. 

L’on  ne  saurait  recommander  aux  élèves  trop  d’ordre 
et  de  propreté  dans  tous  leurs  outils,  il  faut  qu’ils  s’y 
accoutument  de  bonne  heure,  sans  quoi  leurs  ouvrages 
se  ressentiront  toujours  du  peu  de  propreté  de  leur  atti- 
rail de  peinture.  Ainsi  leurs  palettes,  leurs  pinceaux,  leurs 
huiles,  l’intérieur  de  leur  boite  à couleur,  et  même  leurs 
petits  linges  ou  torche  - pinceaux  ^ : tout  cela  demande 
des  soins  et  un  entretien  assidus.  D ailleurs  il  en  coûte 
bien  moins  de  le  faire  journeliement,  que  d’attendre  que 
le  tout  soit  dans  un  état  de  saleté  tel  qu’il  faille  perdre 

demi -cyiiiidrique  J comme  «ne  tuile  courbe  du  côte  creux  : i’on  imprime 
à peu  près  îa  meme  courbe  aux  fils  de  fer  qui  sont  arrêtes  au-dessus. 
Ceux-ci  doivent  être  distans  de  deux  pouces  du  fond  du  pincelier , en  sorte 
que  le  poil  (les  pinceaux  soit  isolé  et  qu’il  n’y  ait  que  le  manche  ou  le  bois 
qui  repose  sur  les  fils  de  fer.  On  aura  soin  de  placer  l’un  de  ces  bouts  de 
fils  de  fer  de  quatre  ou  cinq  lignes  plus  bas  que  l’autre  à chacun  des  piu- 
celiers,  et  l’on  déposera  le  côté  du  poil  du  côte'  le  plus  bas,  afin  que  la 
pente  oblige  Fhuile  a rester  dans  le  corps  même  du  pinceau. 

î On  appelle  torche -pinceaux,  plusieurs  petits  linges  dont  on  se  sert 
pour  essuyer  la  palette  et  les  pinceaux.  On  les  fait  avec  de  vieux  linges  de 
lin  ou  de  chanvre;  ceux  en  coton  déposent  trop  de  petits  fils  en  charpie, 
ainsi  que  ceux  faits  avec  de  trop  vieille  toile  de  lin  ou  de  chanvre.  Il  est 
bon  d’ourler  les  torche-pinceaux,  pour  éviter  cet  inconvénient. 


vingt-quatrième  leçon.  4^7 

une  journée  pour  l’approprier.  Rien  n’entrave  et  ne  con- 
trarie plus  le  travail  d’un  peintre,  que  de  rencontrer  sous 
sa  main  de  mauvais  outils  en  tout  genre.  L’on  gâte  sou- 
vent la  besogne  d’une  demi-journée  pour  enlever  les  sa- 
letés de  toutes  espèces  qui  se  trouvent  dans  la  couleur, 
sur  le  tableau,  ou  dans  les  pinceaux  et  autres  outils.  Ne 
répugnez  donc  pas  à mettre  journellement  un  peu  d’ordre 
et  de  soins  dans  vos  affaires,  afin  de  les  entretenir  dans 
un  parfait  état  de  propreté  ^ vous  regagnerez  ce  temps 
au  centuple  par  l’agrément  que  vous  trouverez  à n’avoir 
jamais  que  de  bons  outils , de  bonnes  couleurs , etc. 

Les  dames  et  les  amateurs  qui  ne  pourront  s’astreindre 
à entretenir  eux-mémes  leurs  outils  dans  cet  état  de  pro- 
preté, devront  se  donner  la  peine  au  moins  d instruire 
et  de  dresser  convenablement  un  domestique  à ce  travail  ; 
et  ils  feront  bien  de  l’inspecter  plusieurs  jours  de  suite 
dans  les  commencemens,  afin  que  l’ouvrage  soit  fait  comme 
je  l’ai  indiqué  : sinon  je  les  préviens  qu’ils  doivent  s’at- 
tendre à toutes  sortes  de  mécomptes  et  de  désagrémens. 

. Des  Putois  et  des  Blaireaux. 

(Voyez  les  pl.  5.®  et  6.®) 

Il  me  reste  à parler  des  putois  et  des  blaireaux , deux 
espèces  de  pinceaux  qu’on  ne  trempe  jamais  dans  l'huile, 
à moins  que  ce  ne  soit  dans  rhuile  d’olive,  afin  de  les 
.préserver  des  insectes,  si  l’on  ne  s’en  sert  pas  journelle- 
ment. En  ce  cas  il  faut  les  dégraisser  complètement  avant 
de  les  employer,  en  les  lavant  à 1 eau  de  savon,  comme 
on  l’a  indiqué  à la  page  462,  et  les  laissv'^r  entièrement 
sécher  après  les  avoir  bien  rincés  dans  de  l’eau  très-pure, 
car  on  ne  les  emploie  jamais  qu'a  sec. 


468  vingt-quatrième  leçon. 

Les  putois  sont  composés  dun  poil  roide,  noir,  et  ne 
font  jamais  la  pointe;  ils  sont  faits  en  forme  de  balai,  et 
ne  servent  qu’à  lier  légèrement  une  teinte  avec  la  teinte 
voisine , en  maniant  le  putois  dans  le  sens  de  la  forme , et 
sans  appuyer  : on  ne  fait  ainsi  que  caresser  la  superficie 
de  la  couleur  , lorsqu’elle  est  devenue  plus  ferme  que 
lorsqu’on  l’a  posée,  ce  qui  arrive  au  bout  de  six  à sept 
heures. 

La  plupart  des  commençans,  et  même  les  mauvais 
peintres , font  un  usage  immodéré  des  putois  et  des  blai- 
reaux, qui  servent  à peu  près  pour  les  mêmes  cas,  c’est- 
à-dire  à fondre  les  travaux  de  la  brosse;  ils  trouvent 
plus  commode  de  lier  leurs  teintes  de  cette  manière  que 
d’établir  une  grande  échelle  de  tons  bien  gradués  : mais 
ils  salissent  toutes  leurs  teintes  en  frottant  ainsi  les  cou- 
leurs ; ils  amollissent  toutes  les  formes , et  leurs  insipides 
ouvrages  n’ont  ni  franchise,  ni  finesse  de  ton,  ni  relief, 
ni  caractère. 

Loin  d’adopter  cette  mauvaise  méthode,  on  ne  doit 
se  servir  des  putois  qu’avec  la  plus  grande  discrétion,  et 
plutôt  pour  enlever  les  sillons  et  le  chatoiement  que  lais- 
sent les  poils  de  la  brosse,  que  pour  faire  passer  une 
partie  de  deux  teintes  voisines  l’une  dans  l’autre. 

Néanmoins  l’on  peut  quelquefois,  et  par  places,  se 
servir  habilement  et  adroitement  de  ce  moyen  de  fondre  ; 
mais  il  ne  faut  y avoir  recours  que  le  moins  possible, 
et  surtout  ne  promener  ces  espèces  de  pinceaux  secs  que 
deux  ou  trois  fois  sur  la  place  qu’on  veut  fondre , sans 
quoi  on  salit  son  ouvrage. 

L’on  a déjà  vu  que  les  putois  ni  les  blaireaux  ne  se 
nettoient  jamais  dans  l’huile  : l’on  ne  s’en  sert  qu’à  sec  ; 


VINGT-QUATRIÈME  LEÇON.  4^9 

mais  comme  l’extrémité  des  poils  retient  toujours  un  peu 
de  couleur  J il  faut  les  en  débarrasser , et  les  nettoyer  de 
la  manière  suivante , quand  ils  n’en  sont  chargés  que  d une 
petite  quantité. 

Ayez  un  morceau  de  drap  d’un  pied  de  long  environ  j 
qui  sera  tendu  avec  quelques  clous  sur  une  planchette; 
vergetez  doucement  votre  putois  dessus,  mais  légèrement 
et  sans  trop  l’appuyer  sur  le  drap  ; faites-le  aller  et  venir 
vivement  douze  ou  quinze  fois  de  suite  ; puis  secouez-le 
sur  l’angle  d’un  meuble,  et  soufflez  ensuite  fortement 
dessus  : ce  petit  frottement  le  débarrassera  du  peu  de 
couleur  qu’il  avait  ramassée.  Si  cela  ne  suffit  pas , passez- 
le  encore  autant  de  fois,  et  toujours  très-légèrement,  sur 
le  parquet  ou  plancher  de  votre  chambre  : le  peu  de 
poussière  qui  s’y  trouve,  enveloppe  les  brins  de  couleur, 
les  roule,  et  ils  se  détachent  aisément  en  secouant  le 
pinceau  par  le  manche  et  en  soufflant  ensuite  sur  les  poils. 
Par  précaution,  l’on  peut  encore  le  faire  aller  et  venir 
cinq  ou  six  fois  sur  la  manche  ou  le  pan  de  son  habit, 
en  soufflant  toujours  fortement  et  à plusieurs  reprises  sur 
les  poils,  pour  en  chasser  la  poussière  qui  pourrait  s’y 
être  attachée.  Il  est  bien  rare  que  cela  ne  suffise  pas  pour 
nettoyer  toiit-à-fait  le  putois  ou  le  blaireau  quand  il  ne 
s’y  est  attaché  que  peu  de  couleur , et  seulement  à la  fine 
pointe  des  poils. 

Mais  si  le  putois  est  trop  garni  de  couleur,  il  faut 
alors,  mais  seulement  le  soir,  prendre  le  parti  de  le  laver 
à l’eau  de  savon,  le  bien  rincer  ensuite  à l’eau  fraîche, 
le  secouer  et  le  laisser  sécher. 

11  y a des  personnes  qui  ont  auprès  d’elles  un  petit 
tiroir  dans  lequel  elles  mettent  un  peu  de  sable  extrême- 


470  VINGT-QUATRIÈME  LEÇON. 

ment  fm  ; elles  promènent  leurs  putois  et  leurs  blaireaux 
sur  cette  poudre  fine  y ce  qui  groupe  et  roule  la  couleur 
en  petites  boulettes,  qui  ensuite  se  détachent  aisément  du 
pinceau  en  le  secouant  et  en  soufflant  dessus  alternative- 
ment et  à plusieurs  reprises.  Ce  moyen  est  aussi  bon  que 
le  premier  ; mais  ce  n’est  que  pour  les  cas  où  il  n’y  a 
que  fort  peu  de  couleur  attachée  aux  pointes  du  poil. 

Quand  un  putois  est  trop  garni  de  couleur  pour  pou- 
voir continuer  de  s’en  servir,  et  qu’il  ne  peut  pas  être 
nettoyé  promptement  et  sans  être  savonné , on  en  prend 
un  autre  semblable , pour  ne  point  perdre  de  temps  pen-^ 
dant  qu’on  est  à peindre. 

Tout  ce  qu’on  vient  de  dire  des  putois  s’applique  aux 
blaireaux,  La  différence  des  putois  aux  blaireaux  consiste 
principalement  en  ce  que  les  premiers  ne  sont  jamais  bien 
gros,  tandis  qu’on  fabrique  des  blaireanx  de  toutes  les 
grosseurs  ; d’ailleurs  le  poil  de  ces  derniers  est  moins  dur 
et  moins  roide , quoiqu’il  soit  aussi  élastique  que  celui  des 
putois.  On  a des  blaireaux,  depuis  les  plus  petits,  qui 
n’ont  que  cinq  ou  six  lignes  de  longueur,  jusqu’aux  plus 
gros,  dont  on  se  sert  pour  égaliser  un  fond  ou  une 
grande  draperie,  qui  ont  jusqu’à  deux,  trois,  et  même 
quatre  pouces  de  largeur  : ces  derniers  ne  servent  guère 
qu’à  étendre  le  vernis.  On  en  fait  même  de  plus  gros 
encore , et  ils  sont  toujours  en  forme  de  balai  plat , ou 
ce  qu’on  appelle  en  patte  d’oie.  (Voyez  les  planches  5,® 
et  6.^) 

Les  gros  blaireaux  sont  toujours  fiés  et  montés  dans 
du  fer-blanc  ; ils  servent  dans  la  peinture  à blairotter  les 
fonds  de  ciel  et  autres  grandes  parties  ; mais , à moins 
qu’on  ne  fasse  de  très  - grands  tableaux , l’on  peut  très- 


VIj\GT-(^>ÜA'lRIÈME  LEÇON.  471 

bien  se  borner ^ pour  les  plus  gros  blaireaux,  à ceux  de 
deux  pouces  de  large,  tel  que  celui  qu’on  trouvera  figure 
G J planche  5 : mais  pour  coucher  le  vernis  sur  une  toile 
de  quatre  à six  pieds  carrés,  il  est  bon  d’en  avoir  de  plus 
grands.  Je  ne  crains  pas  de  répéter  que  les  blaircvnix  ou 
les  putois  ne  doivent  servir  qu’à  enlever  les  traces  trop 
visibles  des  coups  de  brosse,  surtout  dans  les  chairs,  où 
il  ne  faut  que  caresser  la  couleur  dans  le  sens  de  la  forme 
qu’on  a établie  par  le  moyen  des  ombres  et  des  clairs. 

L’on  peut  en  agir  plus  librement  dans  les  autres  grandes 
parties , et  appuyer  un  peu  plus  le  blaireau , surtout  dans 
les  fonds  de  toute  espèce,  les  meubles,  parquets  ou  gran- 
des masses  de  draperies;  mais  encore  faut- il  le  manier 
avec  souplesse,  légèreté  et  beaucoup  d’adresse,  pour  ne 
point  brouiller  les  formes  et  les  couleurs  ensemble. 

C’est  aussi  pour  éviter  cet  écueil  qu’on  recommande 
de  ne  faire  usage  du  blaireau  que  vers  le  soir,  lorsque  la 
couleur  du  tableau  a déjà  acquis  une  certaine  consis- 
tance, étant  déjà  sur  la  toile  depuis  plusieurs  heures. 

Il  faut  observer  que,  dans  les  fonds  de  ciel  ou  les 
fonds  d’intérieur,  il  ne  faut  promener  le  blaireau  que  dans 
un  seul  sens,  afin  quil  ne  laisse  pas  lui-même  sur  la  cou- 
leur des  traces  trop  visibles  de  son  passage,  ce  qui  aurait 
lieu*  si  l’on  blaiiottait  en  tous  sens. 

Pour  cet  effet  il  faut  promener  le  blaireau  en  com- 
mençant dans  le  haut,  par  l’angle  gauche,  et  ramenant 
la  main  en  bas  et  diagonalement , comme  si  fon  voulait 
tracer  une  ligne  du  coin  à gauche  d’en  haut  jusqu’au 
coin  droit  den  bas.  Arrivé  là,  on  relève  le  blaireau,  et 
l’on  trace  une  seconde  traînée  paraUèle  à la  première, 
soit  au-dessus,  soit  au-dessous,  et  ainsi  de  suite,  jusqu’à 


47 2 VINGT-QUATRIÈME  LEÇON. 

ce  qu’on  ait  repassé  sur  toutes  les  parties  du  fond.  Il 
est  superflu  de  dire  qu’il  faut  s’arrêter  à propos  sur  toutes 
les  places  qui  ne  font  pas  partie  du  fond,  et  reprendre 
plus  bas  ou  plus  loin  la  même  bgne,  comme  si  elle  n’était 
pas  interrompue  par  la  tête  ou  la  figure , etc.  Ainsi , l’on 
promène  le  blaireau  en  biais j de  gauche  à droite,  en 
descendant;  c’est  dans  ce  sens  que  les  sillons  se  voient 
le  moins  : il  faut  éviter  de  blairotter  en  remontant.  En 
un  mot,  les  traces  du  blaireau  doivent  être  gouvernées 
comme  les  hachures  d’un  fond  quand  on  dessine  au  crayon  ; 
elles  vont  toujours  dans  le  même  sens. 

Ces  deux  espèces  de  pinceaux,  et  généralement  tous 
les  pinceaux  ou  brosses,  de  quelque  poil  qu’ils  soient j 
ne  doivent  jamais  avoir  été  coupés  avec  des  ciseaux  pour 
les  égaliser:  les  uns  et  les  autres  doivent,  pour  être  bons 
et  ne  laisser  aucune  trace  sur  la  couleur,  avoir  la  fleur 
du  poil. 

Quand  un  grand  blaireau  a été  dans  le  vernis,  il  est 
inutile  de  se  donner  la  peine  de  le  nettoyer  ; il  vaut  mieux 
le  laisser  sécher  de  soi-même  à l’air  et  à l’abri  de  la 
poussière,  après  l’avoir  dégorgé  contre  la  tasse.  Il  de- 
viendra dur  comme  une  seule  et  même  masse  ; mais , 
lorsqu’on  voudra  s’en  servir , on  n’a  qu’à  le  laisser  trem- 
per une  demi -heure  dans  une  tasse  profonde,  remplie 
jusqu’à  moitié  de  bonne  essence  de  térébentliine  recti-^ 
fiée  ; elle  dissoudra  le  vernis  qui  gommait  le  blaireau , et 
quand  on  se  sera  assuré  qu’il  a repris  sa  souplesse,  on 
le  secouera  en  dehors  de  la  rue , pour  rejeter  l’excédant 
de  l’essence  ; après  quoi  • on  le  trempera  dans  le  vernis 
même,  et  l’on  pourra  s’en  servir  de  nouveau  pour  cou- 
pher  le  vernis  sur  un  tableau. 


vingt-quatrième  leçon.  4? 5 

Il  arrive  pourtant  fréquemment  que,  si  Ton  ne  laisse 
pas  tremper  assez  long-temps  le  blaireau  dans  l’essence  j 
ou  même  dans  le  vernis,  la  dissolution  ne  s’opère  pas  en 
entier.  Dans  ce  cas  l’on  voit  paraître  sur  le  tableau  qu’on 
vernit  actuellement  une  multitude  de  petits  grains  qui 
ressemblent  à du  sable,  et  qui  ne  sont  autre  chose  que 
des  débris  de  vernis  qui  n’ont  pas  eu  le  temps  de  se  dis- 
soudre tout-à-fait  dans  l’essence. 

Cet  accident  désagréable  m’est  arrivé  une  seule  fois  : 
j’ai  été  obligé  d’enlever  ce  vernis  sablonneux  avec  le 
doigt,  ce  qui  est  long  et  ennuyeux et  d’en  remettre 
un  nouveau. 


1 Je  parlerai  ailleurs  de  la  méthode  à suivre  pour  enlever  un  vernis 
qui  est  rayé,  ou  qui  a roussi  de  vieillesse,  ou  enfin  qui  a mal  réussi. 
(Voyez  la  leçon  34*®) 


4:4 


VINGT-CINQUIÈME  LEÇON. 


' XXV/  LEÇON. 

Des  Bois  dont  on  fait  les  Palettes  ^ 
de  leur  forme ^ etc. 

Il  y a des  palettes  de  différentes  espèces  de  bois,  et 
de  différentes  formes  et  grandeurs. 

Quand  on  travaille  à un  tableau  de  fort  grande  dimen- 
sion J il  faut  avoir  de  grandes  palettes  ; et  en  ce  cas  la 
forme  carré-long  est  la  plus  convenable.  On  profite  des 
quatre  angles  ^ qui  sont  autant  de  places  qu’on  a de  plus 
pour  préparer  les  mélanges  qui  se  font  au  bout  du  pin- 
ceau. D’ailleurs  5 le  peintre  se  plaçant  plus  loin  de  la 
toile  pour  travailler  à de  grands  tableaux  j et  se  tenant 
ordinairement  debout,  ces  angles  ne  l’embarrassent  pas 
autant  que  s’il  travaillait  assis  et  plus  rapproché  de  son 
tableau,  comme  il  arrive  pour  ceux  de  moyenne  et  de 
petite  dimension,  qu’on  appelle  tableaux  de  chevalet. 

On  se  sert  généralement,  pour  les  tableaux  de  mé- 
diocre grandeur,  de  palettes  de  forme  à peu  près  ovale  ^ 
(voyez  la  planche  7.®,  pour  la  forme  à suivre).  Les  bois 
que  je  préfère,  ne  sont  pas  des  racines  noueuses,  comme 
beaucoup  de  peintres  les  recherchent;  ces  yeux  et  ces 
nœuds  du  bois  embellissent  un  meuble  ; mais  pour  une 
palette  j’aime  mieux  un  bois  gai  et  sans  nœuds,  parce 


I La  palette  qui  se  voit  planche  7.®  est  la  demi -grandeur  de  celle  que 
je  propose  : on  la  fera  donc  une  fois  plus  grande , toute  proportion  gardée. 


VINGT-CINQUIÈME  LEÇON.  4?^ 

qu’il  n’accroche  jamais  la  spatule,  comme  le  font  les  bois 
noueux , si  lisses  et  si  bien  travaillés  qu’ils  puissent  être. 
Les  bois  de  sorbier , de  poirier  et  de  pommier  sauvages , 
sont  ceux  que  je  préféré,  parce  qu’ils  sont  durs  et  d’une 
belle  couleur.  Les  palettes  en  bois  d’acajou  se  fendent 
trop  facilement , ce  bois  est  trop  cassant  ; et  celles  en 
noyer  se  voilent. 

Quant  à la  forme  la  plus  commode  et  la  plus  avan- 
tageuse à donner  à la  palette , on  la  connaîtra  mieux  par 
la  planche  7.*  que  je  ne  pourrais  la  décrire.  Je  lui  donne 
beaucoup  de  saillie  à droite,  parce  que  c’est  là  qu’on 
pose  et  qu’on  forme  les  teintes  ; en  sorte  que , pour  les 
prendre  avec  le  pinceau,  l’on  n’est  pas  obbgé  de  croiser 
beaucoup  la  main  droite. 

Le  trou  qui  sert  à passer  le  pouce  de  la  main  gauche , 
se  trouve  à peu  près  au  milieu  de  la  palette,  ce  qui 
fatigue  beaucoup  moins  le  poignet  que  s’il  était  percé 
plus  sûr  la  gauche  ou  sur  la  droite.  Ce  trou  A doit  être 
placé  à seize  lignes  du  bord  de  la  palette.  Au  surplus, 
étant  dans  l’usage  de  faire  mes  teintes , dès  le  matin , sur 
une  glace  dépolie  (ce  que  peu  de  peintres  font),  pour 
les  transporter  ensuite  sur  ma  palette,  comme  je  l’ai  in- 
diqué leçon  1 7.®,  page  210,  je  n’ai  pas  besoin  de  réserv^er 
à gauche,  pour  les  délayer,  autant  de  place  que  si  je 
devais  faire  ce  travail  sur  la  palette  même.  L’épaisseur  du 
bois , au  bas  de  la  palette  et  à l’entour  du  trou , doit  être 
de  deux  très-fortes  lignes  d’épaisseur,  parce  que  c’est  là 
qu  elle  fatigue  le  plus.  On  diminuera  graduellement  cette 
épaisseur  jusqu’au  bord  extérieur  d’en  haut  dans  son 
pourtour  : la  palette  ne  doit  plus  y avoir  qu’une  forte 
ligne  d’épaisseur. 

y 


47  6 VINGT  “CINQUIÈME  LEÇON. 

Le  trou  A ^ qui  sert  à passer  le  pouce  pour  tenir  Ift 
palette , doit  avoir  vingt-deux  lignes  d’ouverture  dans  son 
grand  diamèti^,  sur  dix-sept  ou  dix-huit  lignes  pour  le 
petit  diamètre.  La  palette  aura  de  quinze  à seize  pouces 
dans  son  grand  diamètre  j sur  onze  ou  douze  pouces  pour 
le  petit  diamètre  (toujours  pied  de  France). 

Il  faut  faire  choix  d’un  bois  dur  très- sain j qui  n’ait 
point  de  veines  tendres,  qui  ne  soit  point  poreux,  mais 
tout  uni  et  sans  nœuds.  On  tiendra  le  fil  du  bois  dans  la 
longueur  du  grand  diamètre^  parce  qu’il  est  alors  moins 
cassant,  et  que  d’ailleurs  la  spatule  de  corne  glisse  mieux 
dessus. 

L’on  pratique  un  biseau  arrondi  à droite  du  trou  A , 
à l’endroit  où  s’appuie  le  pouce , afin  que  l’angle  du  bois 
ne  le  blesse  pas  ( ceci  s’entend  du  côté  où  l’on  pose  les 
couleurs) , et  l’on  en  fait  autant  de  l’autre  côté , mais  en 
dessous  de  la  palette , à l’opposé  de  celui  qui  est  dessus , 
en  sorte  que,  quand  on  la  tient  du  bon  côté,  ce  dernier 
biseau  de  dessous  soit  à la  gauche  de  celui  qui  tient  la 
palette;  le  tout  pour  quelle  ne  blesse  pas  la  main.  Les 
deux  côtés  de  la  palette  doivent  être  très -unis  et  bien 
dressés  ; le  dessus , c’est-à-dire , celui  qui  reçoit  les  cou- 
leurs , doit  être  parfaitement  uni  et  même  poli , mais  sans 
aucune  cire  ni  vernis  quelconque.  Pour  cela,  il  faut,  quand 
l’ouvrier  l’a  très -bien  dressé  au  rabot  et  au  racloir,  y 
passer  encore  une  pierre  ponce  bien  dressée  elle-même, 
et  dont  tous  les  bords  auront  été  ébizelés  et  rabattus.  Cette 
pierre  ponce  ne  doit  avoir  que  quatre  pouces  de  diamètre 
au  plus  ; on  ne  la  promène  pas  à sec  sur  la  palette,  mais 
on  l’humecte  avec  un  peu  d’huile  de  noix,  ou  d’œillet, 
ou  de  lin  ; jamais  avec  de  l’huile  d’obve.  Il  ne  faut  pas 


VINGT-CINQUIÈME  LEÇON.  4? 7 

trop  appuyer,  de  crainte  de  faire  des  raies  et  des  traits 
sur  le  bois;  on  doit  éviter  surtout,  qu’il  se  détache  de  la 
pierre  ponce  des  parcelles  ou  petits  brins  qui  traceraient 
des  traits  profonds  et  difficiles  à enlever.  Quand  la  palette 
sera  bien  dressée  et  égalisée  par  ce  moyen,  prenez  un 
chiffon  de  vieux  linge,  saupoudrez  la  palette  de  poudre 
fine  de  tripoli  jaunâtre j imbibez  d’huile,  et  frottez  vigou- 
reusement dans  le  sens  des  fils  du  bois,  et  toujours  de  la 
même  manière,  jusqu’à  ce  que  le  bois  présente  un  assez 
beau  poli.  11  est  essentiel  que  la  poudre  de  tripoli  soit 
très-égale , très-fine , et  n’ait  point  de  grains  durs  ; pour 
cela  il  faut  en  choisir  un  morceau  qui  soit  très -doux  au 
toucher  j on  en  ratisse  doucement  sur  la  palette  avec  une 
laiïie  de  couteau,  de  façon  à ce  qu’il  y ait  une  dose  assez 
forte  de  poudre  : on  renouvelle  la  dose  de  temps  en  temps. 
Cette  opération  est  longue  à bien  exécuter;  mais  aussi 
l’on  en  est  payé  par  le  résultat,  quand  la  palette  offre 
une  superficie  aussi  unie  et  polie  qu’un  miroir. 

On  prendra  la  précaution  de  placer  la  palette  sur  une 
table  qui  soit  plate  et  bien  dressée  ; sans  cela  on  la  fen- 
drait par  la  pression  du  polissage. 

Il  faut  ensuite  imbiber  le  bois  de  la  palette  des  deux 
côtés  d’autant  d’huile  de  lin  qu’il  pourra  en  absorber; 
afin  d’en  boucher  tous  les  pores,  et  d’empêcher  qu’il  ne 
boive  l’huile  de  vos  couleurs.  Voici  comment  cela  se  fait. 

Après  avoir  achevé  le  travail  du  polissage,  et  bien 
essuyé  le  bois  pour  qu’il  n’y  reste  aucune  trace  de  tripoli, 
vous  imbiberez  d’huile  de  lin  non  cuite  toute  votre  pa- 
lette , tant  dessus  que  dessous  ^ . On  peut  aussi  le  faire 


L'huile  grasse  ou  cuite  sèche i la  vérité,  plus  promptement  à la 


478  VINGT-CINQUIÈME  LEÇON. 

avec  de  l’huile  de  noix  ; mais  l’huile  de  lin  devient  plus 
dure,  et  vaut  mieux  par  cette  raison.  Il  faut  faire  cette 
opération,  autant  que  possible,  dans  un  temps  chaud, 
afin  de  la  terminer  plus  promptement.  L’on  suspend  en- 
suite la  palette  par  une  ficelle  au  grand  air,  mais  non  pas 
au  soleil , de  crainte  quelle  ne  se  voile  ; et  on  la  laisse 
ainsi  tourner  à l’air,  ce  qui  contribue  à faire  sécher  l’huile. 
On  remet  de  l’huile  deux  ou  trois  fois  par  jour,  ou  chaque 
fois  qu’en  allant  visiter  la  palette , l’on  voit  qu’elle  a ab- 
sorbé l’huile  qu’on  y avait  étendue  *,  on  a soin  d’en  mettre 
avec  encore  plus  d’attention  sur  le  côté  supérieur,  et  l’on 
continue  jusqu’à  ce  que  la  palette  ne  puisse  plus  en  ab- 
sorber. Cela  dure  plusieurs  semaines , et  ce  serait  encore 
plus  long,  si  l’on  n’opérait  point  par  un  temps  sec  ou 
chaud.  Lorsque  vous  voudrez  commencer  à vous  servir 
de  la  palette,  vous  aurez  soin  de  la  frotter  encore  avec  un 
fin  linge  et  un  peu  d’huile  d’œillet,  pour  la  bien  nettoyer; 
et  si,  après  y avoir  posé  vos  couleurs,  vous  voyez  quelle 
les  absorbe  et  les  dessèche  encore,  vous  jugerez  quelle 
n’a  pas  été  suffisamment  abreuvée  d’huile  ; vous  en  re- 
mettrez encore  pendant  quelques  jours,  et  vous  lui  laissez 
le  temps  de  sécher  à fond , jusqu’à  ce  que  l’huile  soit  de- 
venue assez  dure. 

Quand  une  palette  a été  bien  préparée , elle  ne  se  voile 
et  ne  se  tourmente  plus;  le  bois  reste  plat,  quelque  temps 
qu’il  fasse,  ce  qui  est  un  grand  avantage. 

Il  est  utile  d’avoir  plusieurs  palettes  de  rechange,  pour 
pouvoir  transporter  les  couleurs  de  lune  à l’autre,  quand 

superficie  que  l’autre;  mais  elle  reste  long-temps  molle  et  tendre  sous  la 
première  pellicule  : c’est  pourquoi , pour  cet  objet , l’huile  de  lin  fraîche 
est  très-préférable. 


/ 


VINGT-CINQUIÈME  LEÇON.  479 

on  peut  les  conserver  plus  d’un  jour  *,  il  faut  aussi  en 
avoir  une  plus  petite  que  ,les  autres  pour  certains  petits 
ouvrages.  J’invite  ceux  qui  en  prépareront , d’en  pré- 
parer au  moins  trois  à la  fois,  dont  deux  égales,  et  une 
d'un  tiers  plus  petite.  Il  n’en  coûtera  pas  plus  de  peine 
pour  en  imbiber  d’huile  trois  au  lieu  d’urie  ; et  comme 
il  faut  toujours  plusieurs  semaines  pour  qu  elles  soient  en 
état  de  recevoir  les  couleurs , l’on  fera  bien  de  les  pré- 
parer toutes  trois  en  même  temps,  pour  n’avoir  pas 
l’ennui  de  recommencer.  . 

Plus  une  palette  vieillit,  meilleure  elle  est,  pourvu 
qu’on  l’entretienne  toujours  propre,  bien  nettoyée,  et 
qu’on  n’y  fasse  pas  de  traits  avec  la  spatule.  C’est  pour- 
quoi il  est  essentiel  de  ne  pas  laisser  les  couleurs  se  des- 
sécher sur  le  bois  de  la  palette  ; car  alors  elles  s’y  agglu- 
tinent si  fort , qu’il  faut  ratisser  long-temps  pour  les  en- 
lever, ce  qui  raie  et  gâte  le  bois. 

Bien  des  gens  négligens  ont  recours  alors  à l’essence 
de  térébenthine , ce  qui  donne  en  effet  beaucoup  plus  de 
facilité  à enlever  les  vieilles  couleurs  ; mais  cette  essence 
gâte  les  palettes , elle  ramollit  l’huile  de  lin  ; bientôt  les 
palettes  ne  valent  plus  rien , et  deviennent  presque  aussi 
poreuses  qu’avant  la  préparation  onctueuse. 

Il  ne  faut  jamais  laisser  passer  une  nuit  à une  palette 
chargée  depuis  le  matin , sans  la  nettoyer  et  en  transporter 
les  couleurs  qui  pourront  être  bonnes  encore,  sur  une 
autre  palette.  Ce  sont  surtout  les  bords  extérieurs  de 
chaque  petit  tas  de  couleur  qui  se  dessèchent  principa- 
lement pendant  les  chaleurs,  ainsi  que  les  petits  essais 
qu’on  dépose  çâ  et  là , lorsque  l’on  compose  dos  mélanges 
au  bout  de  la  brosse. 


480  VîNGT-cmQmÈME  LEÇON. 

En  transportant  les  teintes  dune  palette  à l’autre j il 
faut  donc  éviter  de  ramasser  ces  bords  ; il  ne  faut  enlever 
que  le  centre  des  tas  qui  paraîtront  être  assez  frais  pour 
ponvoir  reservir  le  lendemainé 

Vous  les  rangerez  dans  le  même  ordre  ^ afin  de  vous 
y reconnaître^  et  vous  ferez  en  sorte  de  les  déposer  en 
petits  tas  élevés  ^ sans  les  étendre  et  sans  s’efforcer  d’en 
rassembler  la  totalité  ^ afin  de  ne  pas  les  placef*  à deux 
fois  ou  en  deux  reprises  de  la  spatule  ; car  également  les 
bords  ne  vaudraient  plus  rien  le  lendemain^ 

Quand  5 le  soir^  vous  avez  enlevé  de  votre  palette  tout 
ce  qui  valait  la  peine  d*être  reporté  sur  une  autre,  vous 
raclez  et  enlevez  le  reste  avec  la  grande  spatule , et  vous 
le  jetez  dehors.  Cela  fait,  vous  versez  un  peu  d’huile 
sur  la  palette,  vous  l’étendez  avec  la  spatule  sur  toute 
la  superficie,  en  la  maniant  comme  quand  on  délaie  de 
la  couleur;  puis  avec  le  tranchant  de  la  spatule  vous 
allez  et  venez  un  peu  partout,  pour  enlever  l’huile  salie, 
dont  vous  vous  débarrassez  plutôt  que  dé  la  mettre  dans 
un  de  vos  godets,  où  elle  vous  serait  absolument  inutile. 
Vous  passez  alors  un  torchon  de  papier  souple,  ou  de 
la  vieille  toile-,  sur  toute  l’étendue  de  la  palette  : après 
quoi  vous  reprenez  quelques  spatulées  d’huile  tout-à-fait 
propre,  et  votis  recommencez  de  nouveau  â faire  ce  que 
je  viens  d’indiquer.  Vous  rassemblez  et  relevez  cette 
huile  ; et  comme  elle  sera  moins  chargée  de  couleurs  que 
la  précédente,  vous  la  déposerez  dans  le  moins  propre 
de  vos  deux  godets,  en  raclant  votre  spatule  contre  la 
lame  qui  est  fichée  au-dessus.  Repassez  un  torchon,  mais 
qui  soit  plus  propre  que  le  premier;  frottez  bien  partout, 
‘et  ensuite  reprenez  de  l’huile  propre  (autant  qu’en  pour- 


VlNGT-CINOmÈME  LEÇON.  48  l 

ïaît  contenir  un  dé  à coudre),  étendez -la,  frottez  et 
ratissez  encore  comme  les  deux  premières  fois  ; déposez 
cette  huile  dans  le  godet  terni,  et  enfin,  avec  un  linge 
propre  essuyez  parfaitement  la  palette  partout  ; en  cet 
état  elle  pourra  rester  aussi  long-temps  que  vous  le  vou- 
drez, sans  vous  en  servir. 

L’on  donne  toujours  un  petit  coup  de  torchon  sur  les 
bords  qui  font  l’épaisseur  du  bois,  ainsi  qu’au  - dessous 
de  la  palette,  afin  qu’on  puisse  la  manier  et  s’en  servir 
ensuite  sans  craindre  de  se  salir. 

J’ai  dit  plus  haut  qu’en  hiver  surtout  l’on  pouvait 
conserver  les  teintes  d’une  palette  un  peu  volumineuse 
deux  et  meme  quelquefois  trois  jours  de  suite,  pourvu 
qu’on  prît  les  précautions  que  j’ai  indiquées  ’ ; mais  il 
faut  toujours  ratisser  et  enlever  ce  qui  commence  à sé- 
cher et  devenir  visqueux,  et  surtout  tous  ces  petits  essais 
qu’on  compose  à la  brosse  et  qui,  étant  trop  peu  con- 
sidérables, sèchent  plus  promptement  que  les  tas  d’où 
on  les  a puisés. 

Ces  petits  essais  doivent  même  être  enlevés  souvent 
dans  la  journée  et  à mesure  qu’ils  se  multiplient  sur  la 
palette , pour  que  l’on  puisse  en  faire  de  nouveaux  et  s’y 
reconnaître  facilement. 

Il  est  vrai  qu’on  retrouve  souvent  dans  ces  échan- 
tillons épars  des  tons  qui  se  rapportent  juste  à la  teinte 
qu’on  cherche,  c’est  pourquoi  il  ne  faut  pas  trop  se 
presser  de  les  enlever  mais  il  faut  du  moins  le  faire 
toutes  les  heures,  passer  ensuite  un  peu  d'imile,  ratisser, 
essuj^er,  etc.,  en  un  mot,  nettoyer  la  palette,  afin  d’avoir 


ï Voyez  la  leçon  3.**,  page  loo  et  suivanfes. 


482  vingt-cinquième  leçon. 

la  place  libre , et  aussi  pour  n’étre  pas  tenté  d’employer 
des  couleurs  qui  ne  sont  plus  assez  bonnes  pour  être 
travaillées  avec  succès.  Vous  rejetterez  tous  ces  essais  sur 
un  coin  perdu  de  votre  palette  ou^  ce  qui  vaut  mieux 
encore , sur  un  morceau  de  papier.  Chaque  fois  que  vous 
relevez  ainsi  les  essais  éparpillés , allez  soigneusement  avec 
l’angle  le  plus  aigu  de  votre  spatule  tout  autour  de  vos 
petits  tas  J sans  les  entamer  cependant , mais  seulement 
pour  les  affranchir  de  toute  bavure  déjà  visqueuse  ou 
mal-propre.  Tout  cela  est  assez  long  à décrire  j mais  assez 
promptement  fait;  il  n’est  d’ailleurs  pas  mal,  tant  pour 
son  modèle  que  pour  soi-même,  d’avoir  ainsi  quelques 
instans  de  répit.  ^ 

Au  surplus,  qu’on  ne  se  figure  pas  que  l’état  de 
peintre  soit  une  profession  de  paresseux , et  qu’il  n’y  ait 
que  du  plaisir  ; c’est  au  contraire  l’état  qui  demande  peut- 
être  le  plus  d’activité,  car  on  est  constamment  occupé, 
si  ce  n’est  de  l’art  en  soi-même,  c’est  au  moins  du  ma- 
tériel de  l’art. 

Tous  les  vrais  artistes  vous  diront  que  si  l’art  de  la 
peinture  n’était  pas  en  lui -même  rempli  de  charmes, 
comme  il  l’est  en  effet  pour  tous  ceux  qui  le  professent 
avec  amour,  il  serait  un  métier  très-pénible,  tant  il  y a 
de  précautions  à prendre,  de  choses  à calculer,  à pré- 


1 Toutes  ces  attentions  èt  cette  extrême  propreté  sont  indispensables 
quand  on  peint  des  portraits  ou  des  figures  entières  beaucoup  plus  petits 
que  nature , et  , par  exemple , une  tète  de  trois  ou  quatre  pouces  et  au- 
dessous,  parce  que  ks  moindres  saletés  paraissent  des  monstres,  et  que 
d’ailleurs  les  couleurs  du  tableau  se  conservent  beaucoup  plus  pures  ; mais 
l’on  peut  se  relâcher  un  peu  d’une  partie  de  ces  précautions , lorsqu’ori 
peint  aussi  grand  que  nature. 


VINGT-CINQUIÈME  LEÇOIV.  /|85 

voir  et  à préparer,  indépendamment  du  temps  considé- 
rable qu’il  faut  y consacrer  pour  l’art  meme,  si  l’on  veut 
faire  quelque  progrès. 

Joignez  à tout  cela  qu’il  faut  pour  ainsi  dire  ne  pas 
négliger  un  seul  jour  de  manier  les  crayons  ou  les  pin- 
ceaux, afin  d’entretenir  constamment  l’adresse  de  la  main 
et  la  justesse  du  coup  d’œil  ; sans  quoi  l’on  se  rouille 
promptement.  Dans  ses  délassemens  meme,  dans  l'excr- 
cice  qu’il  prend  pour  l’entretien  de  sa  santé,  dans  ses 
promenades , uii  peintre  est  toujours  occupé  des  objets 
qui  frappent  sa  vue  ; il  en  étudie  les  formes , les  mou- 
vemens , la  couleur  et  les  détails , ainsi  que  les  beaux 
effets  de  lumière  et  d’ombres  5 son  esprit  et  ses  yeux  sont 
toujours  occupés  de  son  art.  Il  faut  de  plus  qu’il  con- 
sacre aussi  un  certain  temps  à son  instruction , à l’étude, 
à la  lecture  ; tout  cela  remplit  la  vie  d’une  manière 
agréable  et  détourne  bien  des  jeunes  gens  des  chemins 
qui  mènent  aux  vices;  mais  il  n’est  pas  moins  vrai  quil 
n’y  a pas  d’état  où  il  faille  mettre  le  temps  mieux  à 
profit. 

Le  lendemain  de  bon  matin  il  faut  recommencer  à 
faire  sa  palette,  réfléchir  mûrement  au  travail  qu’on  va 
entreprendre,  et  s’identifier  pour  ainsi  dire  avec  l'objet 
qu’on  doit  imiter  ; car  un  bon  artiste  ne  fait  jamais  rien 
de  routine  ; tout  objet  devient  nouveau  pour  lui  ; la 
nature  est  inépuisable  dans  ses  productions  variées,  et 
l’on  ne  saurait  rien  faire  de  bien  sans  la  consulter  et  la 
suivre  pas  à pas. 

Je  sais  que  presque  dans  tous  les  états,  quand  on  veut 
s’y  distinguer,  il  faut  y consacrer  tous  scs  momeiis  et 
presque  toute  sa  vie.  Mais  j'ai  entendu  dire  a tant  de 


434  vingt-cinquième  leçon. 

gens  peu  réfléchis  j qu’ils  enviaient  bien  l’état  d’un  peintre  5 
qui  ne  fait  jamais  rien  que  d’agréable  j et  dont  toute  la 
vie  se  passe  ainsi  sans  prendre  la  moindre  peine  j sans 
faire  le  moindre  effort;  en  un  mot,  qui  ne  fait  toujours 
que  s’amuser  en  travaillant,  que  j’ai  voulu  les  désabuser 
en  leur  faisant  un  tableau  fidèle  de  la  vie  active  et  cons- 
tamment occupée  qu’il  est  appelé  à mener. 


VINGT'SIXltME  LEÇON. 


485 


XXVU  LEÇON. 

Des  Chemlets. 

Chevalet  le  plus  simple. 

Rien  n’est  plus  simple  que  la  construction  d’un  che- 
valet ordinaire  : il  est  composé  de  deux  branches  ou 
montans  en  forme  d’A  ouvert  en  haut  et  davantage  en 
bas  ; ces  deux  branches  sont  liées  ensemble  par  deux  tra- 
verses J dont  celle  d’en  haut  est  naturellement  plus  courte 
que  celle  d’en  bas.  I^es  deux  montans  sont  percés  de  trous 
depuis  le  haut  jusqu’en  bas,  à l’exception  d’un  pied  par 
le  bas,  et  d’un  pied  et  demi  en. haut.  Ces  trous  sont 
distans  de  deux  ou  trois  pouces  les  uns  des  autres  et 
parfaitement  parallèles  d’une  des  branches  à l’autre  ^ ce 
qui  est  indispensable,  parce  qu’ils  sont  faits  pour  y placer 
des  chevilles  à la  hauteur  qu’on  désire,  lesquelles  che- 
villes servent  à supporter  une  petite  tablette  mobile,  sur 
laquelle  on  pose  le  tableau  ; or , si  elles  n’étaient  pas  à 
la  meme  élévation,  la  tablette  pencherait  et  le  tableau 
aussi. 

Le  derrière  du  chevalet  est  muni  d’une  troisième 
branche,  qu’on  appelle  queue.  Elle  doit  être  de  sept 
pouces  plus  longue  que  les  deux  montans.  C’est  cette 
queue  qui  soutient  le  chevalet,  lorsqu’on  la  repousse  en 
arrière  pour  qu’il  se  tienne  debout  ; c’est  pourquoi  elle 
doit  être  fixée  à une  charnière  par  le  haut  contre  la  petite 
traverse , et  toujours  par  derrière.  En  éloignant  ou  rap- 
prochant plus  ou  moins  la  queue  du  reste  du  chevalet , 


486  VINGT-SIXIÈME  LEÇON. 

on  lui  donne  plus  ou  moins  d’inclinaison;  mais  pour 
qu’elle  ne  s’écarte  pas  d’elle -même,  ce  qui  le  ferait 
tomber,  on  adapte  ou  une  petite  corde  ou  deux  petits 
crocliets  de  fer  et  deux  anneaux  qui  l’empêchent  de 
s’écarter  tout*-à-fait. 

Quand  on  veut  serrer  le  chevalet  et  cesser  momen- 
tanément de  s’en  servir,  l’on  rapproche  la  queue  tout 
contre  le  corps  du  chevalet  : on  la  lie  légèrement,  et 
dans  cet  état  on  le  transporte  aisément  contre  un  mur, 
où,  ne  prenant  que  fort  peu  de  place,  il  n’embarrasse 
pas , surtout  si  l’on  enlève  la  tablette , qui  est  tout-à-fait 
libre  et  mobile.  Cette  tablette  doit  avoir  autant  de  lon- 
gueur que  l’ouverture  des  montans  en  a par  le  bas,  au 
point  où  ils  posent  sur  le  plancher;  quant  à sa  largeur, 
un  demi -pied  suffit,  mais  on  adapte  un  petit  listel  ou 
une  baguette  demi-ronde  au  bord  extérieur  avec  quelques 
clous  d’épingle,  pour  que  les  objets  qu’on  y pose  ne 
roulent  pas  par  terre,  non  plus  que  le  tableau,  à tout 
événement  : on  ne  cloue  point  de  hstels  sur  les  deux 
petits  côtés. 

On  construit  des  chevalets  plus  ou  moins  grands , en 
raison  de  l’étendue  et  de  la  dimension  des  tableaux  que 
l’on  peint.  La  proportion  ordinaire,  pour  des  tableaux 
depuis  un  pied  jusqu’à  quatre  ou  cinq,  est  de  cinq  pieds 
et  demi  de  hauteur,  sur  deux  pieds  et  demi  de  largeur  à 
la  traverse  d’en  bas,  et  un  pied  ou  quinze  pouces  pour 
la  traverse  d’en  haut. 

Chacun  des  montans  aura  trois  pouces  de  largeur  ou 
de  face,  sur  une  épaisseur  de  bois  d’un  pouce;  les  deux 
traverses  auront  quatre  pouces  de  largeur  et  un  pouce 
d’épaisseur.  La  queue  doit  être  un  peu  plus  carrée  que 


VINGT-SIXIÈME  LEÇON.  4^7 

les  autres  pièces;  ainsi  on  lui  donnera  deux  pouces  et 
demi  de  largeur  en  face,  sur  deux  pouces  d’épaisseur. 
L’on  fixera  la  charnière  avec  des  vis  et  non  pas  avec  des 
clous  J crainte  d’accident.  La  petite  tablette  n’aura  que  six 
lignes  d’épaisseur  j et  les  chevilles  en  bois  trois  quarts  de 
pouce  de  diamètre , sur  neuf  ou  dix  pouces  de  longueur. 
On  les  taillera  en  forme  de  crochet  du  coté  où  elles 
doivent  retenir  la  tablette  L Ces  chevalets  sont  les  plus 
simples  de  tous  : on  les  construit  ordinairement  en  bois 
blanc  J tant  par  économie  que  pour  qu’ils  soient  légers* 
mais  ils  ont  quelques  désagrémens  : on  peut  craindre  que 
la  petite  tablette  ne  tombe  j et  avec  elle  le  tableau  qui 
repose  dessus.  Néanmoins  on  fera  bien  d’en  avoir  un  ; 
leur  légèreté  les  rend  utiles  pour  poser  le  tableau  qu’on 
copie  J ou  bien  pour  placer  dans  un  jour  favorable  plus 
d’un  tableau  à la  fois  quand  ou  est  dans  le  cas  de  les 
mettre  sur  le  chevalet  pour  les  montrer.  Ils  ne  coûtent 
que  cinq  ou  six  francs  j ou  huit  au  plus. 

Les  chevalets  simples  sont  beaucoup  moins  commodes 
que  les  deux  suivansj  dont  je  vais  donner  la  description 
et  les  dessins  2,  Leur  forme  dispense  d’enlever  le  tableau 
de  dessus  la  tablette  pour  l’exhausser  ou  l’aljaisser,  ce 
qui  fait  perdre  moins  de  temps  et  courir  moins  de  risque. 


1 Je  me  suis  dispensé  de  faire  un  dessin  du  chevalet  simple,  parce  qu’il 
ressemble  entièrement,  quant  aux  monlans  et  à la  queue,  à celui  que  j’ai 
dessiné  sous  les  deux  aspects,  planche  4-^  figures^  tljB. 

2 Voyez  la  planche  5.®,  pour  le  dessin  du  chevalet  h vis  de  pression, 
ligure  Je  ne  l’ai  pas  dessiné  en  totalité,  ce  qui  m’a  paru  inutile;  mais 
on  y verra  distinctement  rajustement  de  la  vis  de  pression,  ainsi  que  la 
tablette. 


488 


VINGT-SIXIÈME  LEÇON. 


Chevalet  h vis  de  pression. 

(Voyez  planche  5/) 

Dans  cette  espèce  de  chevalet , la  tablette  j fixée  avec 
des  vis  sur  la  pièce  A (laquelle  est  composée  de  trois 
morceaux  de  bon  bois  dur  joints  ensemble)  ^ se  meut  et 
se  fixe  à la  hauteur  qu’on  veut  par  le  moyen  d’une  grosse 
vis  en  bois,  B.  On  desserre  la  vis  pour  changer  la  tablette 
de  place  5 et  on  la  serre  pour  la  fixer  ^ ce  qui  n’a  Heu  que 
par  la  pression  du  bout  de  la  vis  contre  la  branche  mon- 
tante du  centre  J C.  La  branche  C du  centre  du  chevalet 
est  une  addition  indispensable  ^ qui  n’existe  pas  dans  le 
chevalet  simple  que  j’ai  décrit  en  premier  lieu.  La  pièce 
de  bois  A ^ composée  de  trois  pièces  j pourrait  ne  l’être 
que  d’une  seule  j en  y perçant  un  trou  carré  au  centre 
pour  lui  donner  un  libre  passage  quand  on  la  fait  monter 
et  descendre  le  long  de  la  branche  du  centre  j C.  Mais 
les  ouvriers  trouvent  plus  commode  de  la  composer  en 
plusieurs  pièces , pour  s’éviter  la  peine  de  percer  d’une 
manière  bien  juste  un  trou  carré  dans  un  seul  bloc  de  bois. 

Quoi  qu’il  en  soit,  elle  est  tout  aussi  bonne,  et  peut- 
être  plus  solide  comme  plus  facile  à bien  exécuter,  quand 
elle  est  de  plusieurs  morceaux  collés  et  vissés  ensemble. 
C’est  ainsi  qu’elle  est  représentée  dans  la  planche  5 

Cette  pièce  A doit  embrasser  de  tous  côtés  et  très- 
exactement  la  branche  6^,  et  elle  doit  être  assez  bien 
ajustée  pour  quelle  ne  puisse  ballotter  d’aucun  côté,  bien 
quelle  doive  couler  facilement  et  sans  secousses  ni  eiforts 
le  long  de  la  branche  C,  qu’elle  enveloppe  partout. 

La  tablette  ou  planchette  i>,  sur  laquelle  repose  le 


YINGT-SIXIÈME  LEÇON.  4^9 

tableau,  doit  être  très-solidement  fixée  sur  la  saillie  supé- 
rieure de  la  pièce  mais  elle  reste  parfaitement  libre  à 
droite  et  à gauche,  et  ne  fait  qu’eflleurer  et  toucher  très- 
légèrement  les  deux  montans  inclinés,  EE,  Il  ne  doit  y 
avoir  aucun  vide  entre  ces  dernières  pièces,  sans  quoi  la 
tablette  serait  sujette  à fouetter  à droite  ou  à gauche, 
n'étant  assujettie  qu’au  milieu  C mais  en  même  temps  la 
tablette  D ne  doit  subir  aucun  frottement  sensible  contre 
les  deux  montans  EE  ^ sans  quoi  le  tableau  éprouverait 
des  saccades  et  des  secousses  dangereuses,  lorsque  le 
peintre  monte  ou  descend  la  pièce  A ^ en  desserrant  la 
vis  B, 

L’avantage  de  cet  ajustement  consiste,  comme  on  le 
voit,  à faire  mouvoir  la  planchette  du  haut  en  bas,  ou 
du  bas  en  haut,  sans  être  obligé  d’enlever  préalablement 
le  tableau , et  sans  risquer  de  faire  basculer  la  planchette 
sur  laquelle  il  repose,  attendu  qu  elle  est  solidement  fixée 
avec  deux  ou  trois  bonnes  vis  sur  la  saillie  de' la  pièce  A. 

Cette  espèce  de  chevalet  a plus  d’un  avantage  sur  le 
premier;  il  mérite  d’être  construit  avec  du  bois  de  chêne, 
de  hêtre , ou  de  noyer  ; il  coûte  douze  à quinze  francs. 
On  doit  observer  qu’à  la  longue  la  vis  en  bois  devient 
trop  libre,  et  ne  serre  plus  avec  une  assez  forte  pression 
contre  la  branche  C ; je  trouve  donc  plus  prudent  de  se 
procurer  tout  de  suite  un  chevalet  à crémaillère  : ce  der- 
nier coûte  un  peu  plus  cher  que  les  autres  ; mais  il  réunit 
à lui  seul  toutes  les  commodités  et  la  solidité  possibles  ; 
ses  proportions  sont  les  mêmes  que  celles  des  deux  che- 
valets déjà  décrits. 


490 


TINGT-SIXIÈME  LEÇON. 


Chevalet  h Cremaillere  de  fen 
(Voyez  la  planche  4.®) 

Ce  chevalet,  le  plus  solide  et  le  meilleur  des  trois,  est 
composé  de  trois  branches,  comme  le  précédent,  mais  il 
a de  plus  une  quatrième  branche,  placée  au  centre  : cette 
branche  est  mobile  ; elle  coule  doucement  sur  la  troisième, 
en  s’élevant  ou  s’abaissant  en  même  temps,  et  comme 
d une  seule  et  même  pièce , avec  la  pièce  O , à laquelle 
elle  est  adhérente,  y étant  solidement  fixée,  ainsi  que  la 
planchette  ou  tablette  gf.  Cette  quatrième  branche,  a,  est 
enchâssée  à queue  d’aronde  dans  la  branche  du  centre, 
h , en  sorte  quelle  coule  sur  elle  comme  une  layette  qui 
s’abaisse  et  s’élève  à volonté  par-dessus  h , emportant  avec 
soi,  non-seulement  tout  l’attirail  de  la  tablette,  et 

les  tiroirs,  i,  mais  en  outre  l’équerre  en  fer  dont  je  vais 
parler,  qui  y est  également  fixée.  Cette  équerre,  jP,  for- 
mant un  angle  droit  avec  la  branche  mobile  a , sert  à ac- 
crocher une  nouvelle  espèce  d’appui -main,  figure  C Cj 
dont  je  parlerai  tout  à l’heure.  On  conçoit  que , puisque 
la  branche  mobile  a et  l’équerre  F sont  adhérentes  à tout 
l’attirail  de  la  tablette  où  repose  le  tableau,  ce  dernier  ne 
cesse  jamais  d’être  appuyé  et  soutenu  par  le  haut,  aussi 
bien  que  par  le  bas,  à quelque  élévation  qu’on  le  place 
pour  la  commodité  de  l’artiste  ^ Je  vais  maintenant  dé- 
crire la  construction  de  ce  chevalet,  ainsi  que  de  la  cré- 
maillère qui  l’arrête  sans  efforts  partout  où  l’on  désire 
fixer  l’élévation  de  la  tablette. 

I Voyez  la  planche  4.^  figures  A tl  £ ^ qui  représentent  le  même  che- 
valet, A y VU  par  devant,  et  £ , vu  un  peu  par  derrière,  pour  pouvoir  en 
montrer  et  en  expliquer  toutes  les  pièces. 


VINGT-SIXIÈME  LEÇON.  49^ 

Tous  les  serruriers  savent  ce  que  c’est  qu’une  cré- 
maillère ; mais  ici '5  au  lieu  que  les  coches  soient  en  ferj 
elles  ne  sont  qu’entaillées  à angle  vif  dans  le  corps  du 
bois  de  la  branche  immobile  h»  Si  l’on  craint  l’usure  de 
ces  coches  5 il  est  facile  d’obvier  à cela  : on  clouera  sur 
les  coches  une  bande  de  laiton  très-mince  et  assez  souple 
pour  qu’à  petits  coups  de  marteau  l’on  puisse  la  plier  et 
lui  faire  suivre  tous  les  mouvemens  des  coches  5 de  façon 
à les  en  garnir  entièrement  d’un  bout  à l’autro  j sans  peine 
et  sans  couper  la  bande  de  laiton.  11  ne  faut  pas  que  les 
clous  ou  pointes  que  l’on  y plante  de  loin  en  loin  aient 
la  tête  saillante  ; cela  empêcherait  le  pêne  à ressort  de  la 
crémaillère  de  glisser  sans  obstacle  et  sans  secousse  dans 
toutes  les  coches.  Chaque  coche  est  creusée  par  le  bas  à 
la  profondeur  de  six  lignes  environ  5 et  diminue  progres- 
sivement de  profondeur,  à mesure  quelle  s’élève;  les 
coches  sont  à un  pouce  six  lignes  les  unes  des  autres,  et 
ont  à peu  près  neuf  ou  dix  lignes  de  largeur  en  travers, 
pour  recevoir  le  ressort,  qui  doit  avoir  la  même  largeur 
et  y entrer  librement  mais  sans  ballotter.  Si  les  coches  ne 
finissaient  pas  en  mourant  jusqu’à  fleur  du  bois  en  remon- 
tant, l’on  aurait  trop  de  peine  à faire  glisser  le  ressort 
dessus,  et  le  doigt  qui  le  retire  à soi,  éprouverait  trop 
de  fatigue. 

La  pièce  O est  un  seul  bloc  de  bois  dur , qui  contient 
le  ressort,  lequel  vient  se  nicher  de  soi-même  dans  les 
coches  L L’on  ne  peut  pas  voir  le  pêne  du  ressort,  qui 
entre  dans  les  coches,  parce  qu’il  est  censé  caché  dans 

1 Voyez  la  figure  jt’.i’,  oii  l’on  a dessiné  isolément  la  piéeo  O,  ainsi 
que  la  ligure  en  profil,  E,  qui  en  est  proche,  pour  qu’on  puisse  la  toîy 
plus  distiaeleaient; 


49^  TINGT-SIXIÈME  LEÇON- 

Fune  d’elles  ; mais  on  voit  le  bouton  T y c[ai  sert  à retirer 
le  ressort  et  le  pêne  à soi  y lorsqu’on  veut  le  faire  sortir 
dune  coche  et  entrer  dans  une  autre j ou  plus  basse  ou 
plus  élevée.  Dès  qu’on  cesse  de  maîtriser  le  ressort  en  le 
lâchant , le  pêne  s’engage  tout  naturellement  dans  l’enfon- 
cement de  l’une  des  coches,  et,  comme  il  est  assez  fort, 
il  soutient  toute  la  machine,  en  venant  se  reposer  dans 
l’endroit  le  plus  profond  de  la  coche,  c’est-à-dire  par 
le  bas  ; mais  tant  qu’on  tire , avec  l’index , le  bouton  à 
soi , l’on  ne  rencontre  aucun  obstacle  , et  Ton  fait  aller 
et  venir  la  tablette  sans  difficulté  de  haut  en  bas  ou  de 
has  en  haut. 

Cette  crémaillère  présente  le  double  avantage  d’être 
très-solide  et  de  n’avoir  besoin  que  d’une  seule  main  pour 
la  faire  mouvoir  ; en  sorte  que,  sans  se  déranger  ni  quitter 
la  palette,  on  peut  élever  et  aljaisser  son  tableau  le  plus 
facilement  du  monde  : l’on  n’a  qu’à  appuyer  le  pouce  de 
la  main  droite  contre  la  tablette  pour  se  donner  de  la. 
force,  en  saisissant  en  même  temps,  de  l’index,  le  bouton 
T du  ressort,  qui  est  en  saillie  par-dessous  la  planchette, 
et  l’on  fera  le  mouvement  qu’on  désire  sans  peine  ; puis, 
lorsque  le  tableau  est  à la  hauteur  voulue,  on  n’a  qu’à 
lâcher  le  bouton,  qui  s’engage  de  nouveau;  ainsi  du  reste. 

La  pièce  O est  percée  de  part  en  part  pour  donner 
passage  au  montant  immobile  h y sur  lequel  sont  prati- 
quées les  coches  presque  d’un  bout  à l’autre.  On  la  creuse 
aussi  suffisamment  en  dessous  pour  y noyer  le  ressort, 
et  l’on  comprend  aisément  que  le  verrou  ou  pêne  de  ce 
ressort  a une  issue  qui  lui  permet  d’arriver  dans  les  coches 
par  un  trou  pratiqué  exprès  pour  cela  dans  la  pièce  0/ 
mais  cette  issue  n’est  pas  visible  ici,  parce  quelle  est 


tINGT-SIXiÈME  LEÇON. 

Cachée  par  la  pièce  O elle-même  j et  que  le  trou  par  où 
passe  le  verrou  se  trouve  tourné  naturellement  contre  les 
coches  de  la  branche  h.  J’appelle  cette  issue  un  trou  5 mais , 
au  fait  J ce  n’est  proprement  qu’un  creux  de  quehjues 
lignes,  pratiqué  pour  y noyer  le  verrou,  qui  est  placé 
tout  au  bas  de  la  pièce  O,  entre  la  pièce  carrée  de  fer 
qui  recouvre  le  ressort,  et  au  milieu  de  laquelle  se  trouve 
placé  le  bouton  de  fer  T,  qui  a la  forme  d’une  cheville 
de  violon.  Quelqu’un  qui  regarderait  la  pièce  O en  des- 
sous, verrait  le  ressort  ou  du  moins  le  verrou  se  mou- 
voir, car  il  n’est  que  noyé  ; il  n’est  pas  partout  enveloppé 
par  le  bois. 

Quant  à la  queue  du  chevalet , elle  est  aussi  fixée  par 
derrière  à la  traverse  d’en  haut,  comme  dans  les  autres 
chevalets;  mais,  comme  cette  traverse -ci  est  beaucoup 
plus  épaisse  de  bois , surtout  au  milieu , afin  quelle  puisse 
être  creusée  pour  donner  passage  à la  branche  mobile  a , 
qui  s’y  glisse  en  layette,  et  qui  est  elle-même  taillée  en 
queue  d’aronde , il  a fallu  tenir  cette  traverse  d très-forte 
de  bois,  et  lui  donner  en  même  temps  la  forme  d’une 
espèce  de  triangle,  afin  que  la  branche  immobile  h puisse 
y être  enchâssée  fixément  et  très-solidement.  Il  y a bien 
une  petite  face  dans  l’angle  du  triangle  qui  reçoit  la  queue, 
et  sur  lequel  on  aurait  pu  visser  ime  charnière  de  fer 
pour  le  haut  de  la  queue  ; mais  comme  il  ne  fallait  pas 
courir  le  risque,  ou  de  poser  une  charnière  qui  naurait 
pas  eu  assez  de  solidité,  ou  de  traverser  toute  l’épaisseur 
du  bois  avec  de  longues  vis,  ce  qui  aurait  entravé  le  mou- 
vement de  la  branche  mobile  Æ,.ron  a préféré  d'ajuster 
la  queue  avec  une  forte  goupille  de  fer,  comme  on  le  voit 
dans  la  figure  B eu  r. 


494  VINGT-SIXIÈME  LEÇON. 

L on  a donc  collé  et  consolidé  un  morceau  de  bon  bois 
contre  la  petite  face  du  derrière  de  la  traverse  d.  Ce  mor- 
ceau est  assez  évidé.en  dessous  pour  donner  entrée  au 
haut  de  la  queue  et  pour  qu  elle  puisse  se  mouvoir 
dans  cette  entaille  ; et  au  moyen  d’une  cheville  de  fer 
qui  traverse  le  toutj  la  queue  se  trouve  être  solide  et 
bridée  partout. 

L’on  voit  une  petite  bride  en  fer,  posée  sur  la 
tranche , et  ayant  la  forme  d’une  portion  de  cercle  ; elle 
sert  à tenir  la  queue  à l’éloignement  qu’on  désire , tantôt 
plus  écartée , tantôt  moins  : on  la  fixe  par  le  moyen  d’une 
vis  de  pression  en  fer,  L Cette  branche  courbe  tient  au 
chevalet  par  la  charnière  /ra,  figure  B, 

L’on  Voit  que  le  bout  de  cette  branche  courbe  k passe 
par  une  ouverture  pratiquée  dans  l’épaisseur  du  bois  de 
la  queue,  ce  qui  la  rend  extrêmement  sohde  quand  on  a 
serré  la  vis  L 

La  charnière  m est  très-bien  imaginée , afin  quVn  puisse 
rejeter  la  bride  ^ sur  l’un  des  côtés,  lorsque,  après  l’avoir 
sortie  de  l’ouverture  pratiquée  dans  la  queue,  l’on  veut 
rassembler  le  chevalet  pour  le  poser  dans  un  coin  ; car 
si  on  laissait  saillir  cette  bride,  en  la  maintenant  dans  le 
trou  quand  le  chevalet  est  fermé  (ce  qui  pourrait  bien 
se  faire),  il  en  résulterait  au  moins  de  l’embarras.  C’est 
aussi  pour  éviter  les  accidens  que,  même  pendant  que 
mon  chevalet  est  ouvert  et  en  place,  j’ai  fait  couper  tout 
l’excédant  inutile  de  cette  pièce , et  l ai  fait  arrondir  dans 
le  bout.  D’ailleurs,  il  n’arrive  jamais  que  l’on  veuille 
donner  une  trop  forte  inclinaison  au  chevalet;  au  con- 
traire, il  faut  de  bonne  heure  s’accoutumer  à dessiner  et 
à peindre  sur  un  chevalet  qui  soit  presque  vertical  ; et 


vingt-sixième  leçon.  /iCfÿ 

si  l’on  craint  qu’il  ne  tombe  en  avant  quand  on  s’appuie 
de  la  main  sur  la  tablette,  il  n’y  a qu’à  ajuster  au  bas  de 
la  queue  un  fort  contrepoids  en  fer  ou  en  plomb,  qu’on 
accroche'^  et  décroche  aisément  au  moyen  de  deux  anneaux 
vissés  derrière  la  queue. 

La  bride,  recourbée  en  portion  de  cercle,  doit  être 
nécessairement  dans  cette  forme  ^ attendu  que  la  queue  et 
le  chevalet  représentent  les  pointes  d’un  compas,  et  que, 
si  la  bride  était  toute  droite,  le  mouvement  d’ouverture 
ne  pourrait  pas  avoir  lieu.  ^ 

Il  me  reste  à décrire  1.°  la  tablette,  2.*  l’équerre  ÎF', 
3.“  l’appui-main. 

La  tablette  A,  sur  laquelle  on  pose  son  châssis  ou 
tableau , tient  fixement  et  solidement  sur  la  pièce  O.  Une 
autre  planche,  g’,  tient  à la  pièce  /^;  elle  y est  fixée  à 
angle  droit.  Par-dessous  la  tablette  h sont  deux  tiroirs 
en  layette,  i i:  l’un  est  placé  en  face  et  à la  gauche  du 
peintre , l’autre  est  placé  à sa  droite  ; mais  il  est  sur  le 
côté  latéral  du  chevalet.  Ce  tiroir  est  beaucoup  plus  long 
que  le  premier,  afin  d’y  mettre  des  brosses,  des  pin- 
ceaux, etc.  Dans  le  premier,  qui  s’ouvre  en  face,  on 
renferme  des  petites  boîtes  contenant  les  couleurs  qu’on 
ne  met  pas  en  vessies , et  même  quelques  autres  en  poudre 
broyée  et  sèche,  pour  les  cas  où  l’on  trouverait  qu’une 
couleur  est  trop  peu  épaisse,  ou  bien  encore  pour  avoir 
sous  la  main  une  couleur  prête  à être  délayée  au  cas 
quelle  vînt  à manquer  dans  la  vessie.  Comme  les  tiroirs 


I On  donnera  à la  bride  k neuf  pouces  de  longueur,  six  lignes  de  lar- 
geur, et  une  ligne  et  demie  d’épaisseur  de  fer.  On  n’oubliera  pas  qu’elle 
se  place  de  champ , c’est-à-dire  comme  on  place  une  lame  de  couteau  quand 
on  coupe  quelque  chose  sur  une  assiette. 


49^  VINGT-SIXIÈME  LEÇON. 

sortiraient  quelquefois  tout-à-fait  sans  qiion  le  voulut  ^ 
on  les  arrête  par  deux  pointes  ou  chevilles  de  fer  à tête^ 
placées  au-dessus  de  la  tablette.  Ces  mêmes  chevilles 
servent  à fermer  les  tiroirs,  en  les  plaçant  dans  d’autres 
trous  qui  correspondent  à ceux  pratiqués  dans  l’épaisseur 
du  bois  qui  forment  le  devant  des  tiroirs. 

Les  deux  brides  y qu’on  voit  derrière  la  planche  g , 
figure  B ^ sont  encore  plus  indispensables.  Elles  servent  à 
contenir  toute  la  tablette  à sa  place,  c’est  pourquoi  elles 
embrassent  les  deux  montans  c c;  sans  cela  la  tablette, 
qui  n’est  consolidée  qu’au  centre,  pourrait  ballotter  et 
s’écarter  un  peu  des  montans  c c ; au  lieu  qu’étant  assu- 
jettie par  les  deux  brides , elle  ne  fait  jamais  grand  écart. 

Les  brides  cj  cj  sont  en  bois  dans  le  chevalet  qu’on  voit 
ici  : elles  tiennent  par  huit  vis  contre  la  planche  verti- 
cale §»  Quant  aux  deux  autres  vis,  l’une  au-dessous  de 
l’autre,  qu’on  voit  au  centre  de  la  planche  elles  sont 
là  pour  la  consolider  contre  la  branche  mobile  a,  (Voyez 
la  figure  A ^ planche  4.®) 

J’aimerais  mieux  que  les  deux  brides  (j  au  beu  d’être 
en  bois,  fussent  construites  en  fer  arrondi  et  poli,  elles 
n’en  seraient  que  plus  solides  et  moins  embarrassantes  : 
au  reste,  de  quelque  manière  qu’on  les  fasse,  on  sera  tou- 
jours obligé  de  leur  donner  une  certaine  largeur  d’ouver- 
ture, pour  qu’on  puisse  abaisser  la  tablette  h autant  qu’il 
est  quelquefois  nécessaire , comme  lorsqu’on  peint  un  ciel 
ou  quelque  autre  chose  qui  se  trouve  tout-à-fait  dans  le 
haut  du  tableau. 

La  planchette  h h est  bordée  extérieurement  d’un  listel, 
pour  que  les  choses  qu’on  y pose  ne  tombent  pas  ; mais 
en  outre  on  en  cloue  un  autre  au  centre , qui  la  sépare 


VINGT-SIXIÈME  LEÇON.  497 

en  deux  parties  égales  : l’espace  entre  le  listel*  du  milieu 
ét  lé  corps  du  chevalet  sert  à placer  le  tableau  ; et  Vautre  j 
qui  se  trouve  plus  rapproché  de  Soij  sert  à y poser  des 
pinceaux  et  autres  choses  j ainsi  qu’à  appuyer  un  peu  la 
main  gauche  lorsqu’on  tient  la  palette  j ce  qui  soulage 
beaucoup.  (Voyez  le  plan  de  cette  tablette,  ligure  F*) 

De  r Equerre  en  fer  y F. 

Cette  équerre  sert  à accrocher  et  à suspendre  l’appui- 
main  C C : on  la  fixe  par  deux  fortes  vis  sur  la  branche 
mobile  L’une  des  vis  se  place  au  bas  de  la  partie  de 
l’équerre , qui  est  parallèle  à la  branche  a , où  elle  reste 
fixe  ; l’autre  vis , qui  a une  tête  à oreille  pour  la  manier 
avec  les  doigts , se  place  en  haut  de  l’équerre , à l’endroit 
coudé  et  toujours  sur  la  branche  mobile  a.  Ces  deux  vis 
fixent  l’équerre  assez  solidement  pour  qu’on  ne  craigne 
pas  de  s’appuyer  sur  l’appui-main  C C quand  il  y est  ac- 
croché et  suspendu.  Quand  on  veut  le  décrocher  et  plier 
le  chevalet  pour  l’emporter,  l’on  détourne  la  vis  à oreille; 
alors  l’équerre,  ne  tenant  plus  au  bois  que  par  la  vis 
d’en  bas,  s’abat  d’elle -même,  et  ne  présente  plus  de 
saillie  embarrassante  en  dehors  du  chevalet  à droite. 

Les  deux  extrémités  de  cette  équerre  seront  un  peu 
arrondies  pour  éviter  les  angles  vifs  et  les  accidens  qui 
peuvent  en  résulter;  et  l’on  pratiquera  à Textrémité  de 
la  branche  horizontale  un  petit  crochet  ou  renflement, 
qui  empêchera  l’appui-main  C C de  tomber,  si  ou  le 
poussait  trop  vivement  à droite. 


32 


VINGT-SIXIÈME  LEÇON. 


49S 

Appui-main  à Baguette  ^ le  plus  simple  et  le  plus 
usité  J figure  D. 

Comme  le_peintre  travaille  à son  tableau  sur  un  plan 
presque  vertical , il  lui  faut  au  moins  une  petite  baguette 
pour  appuyer  son  poignet  en  peignant,  sans  quoi  il  n’au- 
rait pas  la  main  assez  sûre  pour  peindre  des  détails,  ou 
des  objets  petits  et  délicats.  L’usage  ordinaire  est  de  se 
servir  pour  cela  d’une  baguette  ronde  et  unie,  d’environ 
quatre  ou  cinq  pieds  de  longueur,  laquelle  a en  haut  un 
bouton  qu’on  enveloppe  d’un  peu  de  coton  et  dune  peau 
de  gant,  qu’on  lie  au-dessous.  Ce  bouton  est  là  pour 
qu’en  approchant  du  tableau  avec  le  bout  de  l’appui- 
main,  ce  qui  arrive  fréquemment,  on  ne  risque  pas  d’en- 
dommager la  toile.  Le  diamètre  de  cette  baguette  est  d’en- 
viron neuf  lignes  par  le  bas,  qui  est  l’endroit  par  où  on 
l’empoigne  de  la  main  gauche,  et  elle  va  en  diminuant 
jusqu’au-dessous  du  bouton,  où  son  diamètre  n’est  plus 
que  de  six  lignes.  L’on  fait  les  appui-mains  de  bois  blanc , 
afin  qu’ils  soient  aussi  légers  que  possible  : il  y a même 
des  peintres  qui,  pour  cette  raison,  les  font  d’un  bout 
de  roseau. 

Les  appui-mains  en  baguette  , comme  celui  que  je  viens 
de  décrire , sont  presque  les  seuls  dont  on  fasse  usage  : 
les  peintres  qui  font  les  choses  les  plus  délicates,  y sont 
habitués  et  n’en  désirent  ordinairement  point  d’autres 
(voyez  planche  4.®,  figure  D).  Mais  quoique  j’engage 
fortement  tous  les  élèves  à s’y  habituer,  et  surtout  à ne 
peindre  toutes  les  parties  un  peu  grandes  qu’avec  cette 
baguette , qui  leur  formera  mieux  la  main  et  la  leur  lais- 
sera plus  souple,  je  veux  néanmoins  leur  faire  part  dun 


VINGT-SIXIÈME  LEÇON.  499 

nouvel  appui-main  j que  j’ai  adopté  pour  peindre  de  très- 
petits  objets  5 et  qui  d’ailleurs  est  utile  d’une  autre  ma- 
nière * , lors  même  que  je  fais  usage  de  la  baguette,  ce 
qui  arrive  le  plus  fréquemment,  parce  qu’on  a plus 
d’adresse,  plus  de  liberté,  en  un  mot,  plus  d’élan  et 
d’élégance  dans  le  coup  de  brosse,  que  quand  on  s’ha- 
bitue trop  tôt  à celui  que  je  vais  décrire. 

Nouvel  Appui-main  J où  Von  peut  aussi ^ au  besoin  y 
appuyer  le  coude. 

(Voyez  pl.  4.*,  fig.  CCy  où  il  est  vu  en  face,  et  fig.  C y 
où  on  le  voit  un  peu  par  derrière.) 

Cet  appui-main  est  composé, 

1 D’une  planchette  de  quatre  pouces  de  largeur , sur 
une  longueur  d’environ  quarante-huit  à cinquante  pouces 
et  quatre  lignes  d’épaisseur;  ou,  pour  parler  plus  juste, 
sa  longueur  se  détermine  sur  la  distance  qu’on  aura  établie 
entre  la  branche  horizontale  de  l’équerre  de  fer  et  la  ta- 
blette du  chevalet,  contre  laquelle  la  planchette  a vient 
s’appuyer;  car,  comme  l’équerre  et  la  tablette  h du  che- 
valet A sont  fixés  sur  la  branche  mobile  «,  et  que  l’appui- 
main  s’accroche  par  le  haut  sur  l’équerre,  il  en  résulte 
que,  quand  on  élève  ou  abaisse  la  crémaillère , sur  laquelle 
repose  le  tout , on  fait  mouvoir  le  tout  en  même  temps. 

2,"  L’appui-main  est  muni  dans  le  haut  de  deux  cro- 
chets qui  se  placent  en  dessous  ; ces  crochets , de  fer , 
servent  à l’accrocher  sur  l’équerre  F y d’où , par  une  pente 

1 II  me  sert  à appuyer  le  bout  de  l’appui -main  h baguette  sur  les 
crochets,  qui  sont  behés  sur  le  côté  du  nouvel  appui-main,  comme  on 
le  verra  bientôt. 


5oO  VINGT-SIXIÈME  LEÇON. 

douce,  rappuî-main  vient  s’appuyer  par  le  bas  contre  la 
tablette  du  chevalet , non  dessus , mais  contre  l’extérieur 
qui  fait  face  au  peintre.  L’appui- main  ne  doit  pas  dé- 
border le  dessous  de  la  tablette  h h ; plus  long , il  embar- 
rasserait le  peintre,  qui  le  heurterait  avec  les  genoux. 

3 Comme  il  convient  qu’il  y ait  une  distance  de  cinq 
ou  six  pouces  entre  le  tableau  et  l’appui-main,  on  aura 
l’attention  de  fixer  l’équerre  sur  la  branche  a aussi  haut 
que  possible,  afin  que  l’appui-main  n’ait  pas  une  pente 
trop  brusque,  ce  qùi  aurait  lieu  si  l’équerre  était  placée 
trop  bas.  Pour  cet  effet  l’on  tiendra  la  branche  a de  dix- 
huit  pouces  plus  longue  que  le  haut  du  chevalet,  quand 
la  tablette  se  trouve  placée  à hauteur  du  creux  de  l’esto- 
mac lorsqu’on  est  assis.  Si  l’appui-main  n’était  distant  du 
tableau  que  de  deux  ou  trois  pouces,  à l’endroit  où  le 
peintre  place  sa  main  pour  peindre , il  n’aurait  pas  l’écar- 
tement nécessaire  pour  manier  sa  brosse  avec  liberté. 

Sur  le  côté  droit  de  l’appui-main  et  du  côté  extérieur 
où  l’on  pose  la'  main , l’on  fixera  une  bande  ou  listel  de 
bois  d’un  demi -pouce  d’épaisseur  et  de  dix -huit  lignes 
de  largeur,  et  de  toute  la  longueur  de  l’appui-main,  pour 
renforcer  en  cette  place  la  planchette , qui  n’a  que  quatre 
lignes  d’épaisseur  partout  ailleurs.  C’est  le  long  de  cette 
bande  renforcée,  et  presque  du  haut  en  bas,  que  l’on 
percera  des  trous  à trois  pouces  les  uns  au-dessous  des 
autres  pour  y mettre  des  crochets  de  fer.  Ces  crochets, 
’au  nombre  de  cinq  ou  six,  pourront  être  changés  de  place, 
d’un  trou  dans  un  autre,  pour  y poser  l’extrémité  de 
l’appui-main  à baguette,  figure  à la  hauteur  qu’on 
. désirera.  L’on  trouvera  ces  crochets  très-commodes  toutes 
les  fois  qu’on  fera  usage  de  l’appui-main  D , ce  qui  a lieu 


VINGT-SIXIÈME  LEÇON» 


5oi 


le  plus  souvent  ; l’on  se  sent  la  main  plus  sure  et  plus 
solide  y que  si  la  main  gauche , qui  tient  la  baguette  par 
en  bas,  était  obligée  de  soutenir  tout  le  poids  qu’y  ajoute 
la  main  droite  quand  elle  s’appuie  dessus , si  légèrement 
qu’on  le  fasse  -,  d’ailleurs  l’on  risque  moins  de  toucher  le 
haut  du  tableau  avec  le  bouton  de  l’appui-main. 

Dans  bien  des  cas,  et  surtout  quand  on  exécute  des 
détails  minutieux  et  petits,  l’on  pourra  abandonner  U 
baguette  I>,  et  n’appuyer  la  main  qui  tient  le  pinceau 
que  contre  la  planchette  même  qui  forme  l’appui-main 
'C  C y pourvu  qu’on  s’arrange  de  manière  à avoir  assez  de 
distance  entre  le  tableau  et  l’appui-main  à l’endroit  où 
l’on  travaille  actuellement  ^ . Nous  passerons  maintenant  à 
la  pièce  où  l’on  peut  appuyer  le  coude. 

Construction  de  la  Pièce  mobile  c e,  qui  ajuste  à 
r appui-main  CCy  et  qui  sert  à appuyer  le  coude 
en  de  certains  cas  y assez  rares,  quand  on  peint 
des  détails  petits  et  délicats.  ^ 

L’appui-coude  c est  une  petite  tablette  supportée  sur 
une  petite  console,  e,  qui  s’abaisse  et  s’élève  à volonté 
pour  la  commodité  du  peintre.  Il  est  assez  inutile  que  le 
mouvement  de  haut  et  de  bas  soit  considérable,  attendu 


I L’appui-main  C C étant  suspendu  sur  l’équerre  F,  on  aura  toute 
liberté  de  le  pousser  tantôt  à droite,  tantôt  à gauche,  selon  la  place  du 
tableau  où  l’on  veut  travailler;  comme  aussi  le  tableau  meme  peut  être 
glissé  à droite  ou  à gauche,  scion  le  besoin  et  ce  qui  paraîtra  le  plus  com-  ' 
mode  au  peintre. 

3 L’on  voit  par  le  dessin  que  la  tablette  c est  plus  large  et  plus  sail- 
lante que  la  console  e qui  la  supporte,  aOn  qu’elle  présente  plus  de  surface 
au  coude  ; mais  la  tablette  n’est  adhérente  à la  planchette  b qu’entre  les 
deux  rainures  d 


5 02  VINGT-SIXIÈME  LEÇON. 

que  tout  l’attirail  s’élève  déjà  à la  fois  et  à volonté  par 
la  crémaillère  du  chevalet  même , qui  est  ajustée , comme 
on  l’a  vu,  dans  la  pièce  de  bois  O. 

Indépendamment  de  cela , l’appui-coude  est  muni  aussi 
d’une  petite  crémaillère,  qui  est  ajustée  dans  la  console 
et  dont  le  ressort  s’accroche  dans  un  nombre  de  coches 
très -rapprochées  les  unes  des  autres,  entaillées  sur  le 
dessus  de  l’appui-main  mais  seulement  jusqu’à  la 
moitié  de  sa  longueur.  (Voyez  la  figure  C C ^ çx  celle  C y 
planche  4.®) 

La  tablette  c , ainsi  que  la  console  e , sont  soHdement 
fixées  en  mortaises  et  collées  avec  le  petit  bout  de  la  plan- 
chette h : ces  deux  pièces  sont  placées  à angle  droit.  Cette 
planchette  h s’abaisse  et  s’élève  en  layette  et  coule  facile- 
ment, mais  sans  ballotter,  dans  les  deux  listeaux  à rai- 
nures, ddy  qui  sont  solidement  fixés  sur  les  deux  côtés 
à droite  et  à gauche  de  l’appui-main  a. 

Cet  appui-coude  c,  qui  ne  fait  qu’un  avec  sa  console 
e et  la  planchette  h , se  fixe  aisément  à la  hauteur  voulue 
parle  ressort  de  la  crémaillère,  qui  est  constmite  comme 
celle  du  chevalet  et  que  j’ai  déjà  décrite. 

Les  dames,  et  même  bien  des  hommes,  pourront  garnir 
d’un  coussinet  la  tablette  destinée  à soutenir  leur  coude 
ou  leur  avant-bras.  Je  dis  l’avant-bras  ouïe  coude,  parce 
que  souvent  on  n’y  repose  que  l’avant-bras  ; dans  cette 
situation  l’on  a les  mouvemens  plus  libres  que  si  l’on 
s’accoudait  entièrement. 

Quand  on  ne  veut  faire  aucun  usage  de  l’appiii-coude, 
on  lâche  le  ressort  de  la  crémaillère  en  tirant  à soi  le 
bouton  : on  peut  le  faire  sortir  ainsi,  et  le  séparer  en- 
tièrement de  l’appui-main  J en  le  laissant  glisser  par  en 


>INGT-SIX1ÈME  LEÇON.  5o3 

bas  hors  des  rainures  de  la  layette  d d-,  on  le  fait  rentrer 
de  même. 

Quand  on  fait  cette  operation,  on  n’enlève  pas  pour 
cela  tout  l’appui-main  *,  on  le  laisse  également  suspendu 
en  place,  mais  on  le  retire  sur  la  droite  autant  que  la 
saillie  de  l’équerre  en  fer , F ^ le  permet  : c’est  dans  cette 
situation  qu’il  est  encore  fort  utile  pour  appuyer  l’autre 
appui-main  à baguette,  i),  dont  on  se  sert  le  plus  sou- 
vent; c’est  l’usage  qu’on  en  fait,  comme  je  l’ai  dit  plus 
haut  page  5oo.  Il  est  inutile  d’en  donner  une  explication 
plus  détaillée;  j’ajouterai  seulement  que  le  bout  de  l’ap- 
pui-main 1)  doit  déborder  les  crochets  de  quelques  pouces 
pour  plus  de  sécurité. 

» 

Autre  maniéré  appuyer  le  poignet  droite  par  le 
mofen  d’une  Chaise  h dossier  porte-bras.  ^ 

Je  tiens  à l’appui-main  C C k cause  des  crochets  sur 
lesquels  on  a la  facilité,  dans  tous  les  cas,  d’appuyer  le 
bout  de  la  baguette  ou  appui-main  D ; en  sorte  que  ceux 
qui  préféreraient  l’usage  de  la  chaise  à dossier  que  je  vais 
décrire , à celui  de  l’appui-coude  c , qui  coule  sur  la  plan- 
chette de  C Cj  feront  bien  néanmoins  de  conserver  cette 
disposition,  en  en  retranchant  seulement  l’appui-coude  c, 
et  tout  son  attirail  e ^ h et  d d. 

On  s’assied  à cheval  sur  la  chaise,  et  l’on  a le  dossier 
devant  soi.  Ce  dossier  doit  être  droit  et  n’étre  nullement 
ceintré,  afin  que  dans  toute  sa  largeur,  en  étendue  de 

1 J’appelle  ce  dossier  un  porle-hras ^ puisque,  dans  le  cas  où  il  s’agit  , 
on  n’y  appuie  que  les  bras  et  nullement  le  dos.  Je  ne  donne  pas  un  dessin 
de  ce  siège,  parce  que  j’espère  qu’on  s’en  fera  une  idée  assez  nette  s.ins 
cela. 


5o4  VINGT-SIXIÈME  LEÇON. 

droite  à gauche  5 il  forme  une  ligne  parallèle  avec  le  ta'- 
bieau  que  Fon  peint  j et  que  ^ à quelque  place  qu’on  pose 
la  main  J elle  se  trouve  toujours  à une  égale  distance  du 
tableau.  Le  peintre  déterminera  lui^méme  la  distance  qu’il 
lui  convient  de  mettre  entre  le  dossier  de  sa  chaise  et  son 
chevalet  5 puisqu’il  n’a  qu’à  se  reculer  ou  s’avancer  plus 
ou  moins.  Ce  dossier  ou  porte-hras  devra  être  plus  large 
que  la  branche  unique  qui  le  supporte  j et  la  dépasser 
d’environ  quatre  ou  cinq  pouces  de  chaque  côté  : ce  dossier 
formera  lui-même  une  espèce  de  tablette  de  trois  pouces 
de  largeur  5 sur  une  étendue  d’environ  vingt  pouces  de 
droite  à gauche.  Le  dessus  de  cette  espèce  de  tablette  sera 
rembourré  en  crin^  légèrement  arrondi  j comme  un  cous- 
sinet ^ et  recouvert  de  maroqnjn  ou  de  basane ^ pour  que 
le  bras  glisse  aisément  dessus  et  conserve  tous  les  mou- 
vemens  libres.  Quant  au  siège  proprement  dit,  on  le 
tiendra  plus  étroit  près  du  dossier  qu ailleurs,  afin  qu’il 
ne  gêne  point  les  cuisses  ; il  aura  une  forme  circulaire  du 
côté  opposé.  On  lui  donnera  l’élévation  convenable,  qui 
est  à peu  près  celle  des  chaises  ordinaires  ; mais  il  vaudra 
mieux  le  tenir  un  peu  plus  bas,  afin  de  ne  point  planer 
à vue-  d’oiseau  sur  le  modèle. 

Quant  à Félévatiou  du  porte-bras  ou  dossier,  il  faut, 
pour  que  la  personne  qui  s’en  sert  y puisse  appuyer  les 
-deux  bras  corûüiodéîiîent,  que  le  maroquin  soit  à deux 
pouces  au-dessus  du  crerpt  de  son  estomac  ^ il  faudra  donc 
prendre  cette  proportion  selon  la  grandeur  du  buste  de 
l’artiste , afin  qu’étant  assis  il  ait  les  bras  appuyés  à deux 
pouces  plus  haut  que  le  creux  de  son  estomac. 

Ce  dossier,  ou  plutôt  ce  porte-bras,  ne  doit  être  sou- 
tenu que  par  un  seul  montant,  placé  au  miheu,  qu’on 


VIjSGT-SIXIÈME  leçon.  5o5 

tiendra  très-fort  par  le  bas,  et  asssz  large  par  le  haut^ 
où  il  doit  s’élargir  à droite  et  à gauche  en  forme  de  con- 
sole , pour  venir  appuyer  solidement  le  porte-bras.  Si  l’on 
établissait  deux  montans , comme  à la  plupart  des  chaises 
ordinaires,  ils  tiendraient  trop  de  place  en  largeur  dans 
le  bas,  ce  qui  obligerait  le  peintre  à écarter  les  genoux 
d’une  manière  fatigante. 

Le  support  unique  aura  donc  seulement  quatre  ou  cinq 
pouces  de  largeur  près  du  siège,  et  s’élargira  par  une 
courbe  gracieuse  et  en  console  jusqu’au-dessous  du  porte- 
bras,  où  il  aura  environ  neuf  à dix  pouces.  Quant  à 
répaisseur  du  bois  de  ce  montant,  elle  sera  de  deux 
pouces  en  bas , et  ira  en  diminuant  vers  le  haut  jusqu’à 
n’avoir  plus  qu’un  pouce  ou  quinze  lignes. 

Cette  chaise  est  fort  commode  : elle  soulage  tout  le 
corps  en  même  temps  qu’on  a les  deux  bras  appuyés, 
l’un  qui  porte  la  palette  et  l’autre  qui  tient  le  pinceau.' 
Le  peintre  a tous  ses  mouvemens  libres  ; et  quand  il  veut 
se  lever , il  peut  le  faire  sans  déranger  son  siège. 


6o6 


VINGT-SEPTIÈME  LEÇON, 


XXVII/  LEÇON. 

Des  Toiles  y Cartons  et  Panneaux  de  bois 
pour  peindre  dessus. 

(Voir  la  planche  6.*) 

Quoique  je  doive  supposer  que  la  plupart  des  per- 
sonnes qui  s’occupent  de  la  peinture  à l’huile  peuvent 
se  procurer  des  châssis  à clefs  tout  montés  avec  leur 
toile  J etc.,  je  ne  crois  pas  inutile  néanmoins  d’enseigner 
à ceux  qui  n’ont  pas  cette  facilité  comment  ils  doivent 
faire  cette  besogne , ou , s’ils  ne  la  font  pas  eux-mêmes , 
comment  ils  doivent  diriger  les  ouvriers  pour  qu  elle  soit 
bien  faite. 

Je  parlerai  aussi  des  panneaux  ^ , des  cartons , et 
même  des  papiers  ^ sur  lesquels  on  peut  peindre  moyen- 
nant une  préparation  qu’on  y applique,  et  qu’on  appelle 
impression.  On  n’emploie  les  cartons  et  les  papiers  que 
pour  économiser  des  toiles,  lorsqu’on  commence  à s’es- 


1 Les  panneaux  sont  des  planchettes  en  carrd  long  de  dix  jusqu’à  cin- 
quante pouces  carrés , qu’on  fait  faire  au  menuisier  pour  peindre  dessus. 
Les  plus  minces  ^ quand  ils  n’ont  que  huit  à douze  pouces  carrés  de  su- 
peificie,  n’ont  que  deux  à trois  lignes  d’épaisseur  de  bois;  mais  il  faut 
les  faire  d’un  très-vieux  bois,  qui  ait  plus  d’un  siècle  d’ancienneté,  sans 
quoi  ils  se  tourmentent  et  voilent  : c’est  pourquoi  je  préfère  toujours 
les  toiles.  Les  plus  grands  panneaux  n’ont  guère  que  cinq  à six  lignes 
d’épaisseur.  Ils  doivent  tous  être  parfaitement  Lien  dressés  et  unis  par- 
tout. 


VINGT-SEPTIÈME  LEÇON.  Soy 

sayer  dans  la  peinture  j ou  bien  lorsqu'on  veut  courir 
la  campagne  pour  faire  quelques  études  à lliuile  d’après 
nature,  sans  être  trop  chargé  et  embarrassé  par  des 
châssis. 

Les  cartons  et  papiers  forts  peuvent  être  imprimés , 
comme  les  toiles  et  les  panneaux , par  un  enduit  ou  pré- 
paration faite  à l’huile  ou  à la  colle  ; mais  les  cartons  sur- 
tout , à moins  qu’on  ne  les  choisisse  très-minces , comme 
de  l’épaisseur  de  trois  cartes  à jouer,  sont  sujets  à se  bos- 
seler, à se  tourmenter,  et  forment  des  ondulations  qu’il 
est  presque  impossible  de  maîtriser  et  de  faire  revenir  à 
plat,  tel  moyen  de  compression  ou  de  contrainte  qu’on 
emploie  pour  les  rendre  unis  et  tendus. 

Si  l’on  veut  faire  usage  de  cartons  pour  aller  peindre 
le  paysage  en  rase  campagne,  il  faut  les  choisir  d’une 
belle  pâte,  mais  seulement  d’un  quart  de  ligne  d’épais- 
seur ; et  si  l’on  veut  qu’ils  se  maintiennent  assez  passa- 
blement unis  et  plats , leur  grandeur  ne  doit  pas  excéder 
un  pied,  ou  quinze  pouces  au  plus.  Quant  au  papier, 
on  le  choisit  fort;  mais,  si  fort  qu’il  soit,  on  a de  la 
peine  à le  faire  tenir  sur  le  chevalet  sans  lui  donner  du 
corps  par  un  carton,  auquel  on  l’attache  par  les  quatre 
coins  avec  des  pains  à cacheter , ce  qui  revient  au  même 
que  d’employer  du  carton  ; car  sans  cela , le  papier 
étant  plus  souple , et  pouvant  d’ailleurs  être  comprimé 
par  une  forte  pression  ou  tension,  je  le  préférerais  au 
carton  mince,  et  à plus  forte  raison  au  carton  épais 
d’une  ligne , dont  je  ne  conseille  nullement  l'usage.  Nous 
nous  arrêterons  donc  à des  cartons  minces  ou  à des  pa- 
piers forts,  pourvu  qu'on  emploie  quelque  moyen  de 
soutenir  ces  derniers  de  façon  qu’ils  puissent  résister  au 


5o8  VINGT-SEPTIÈME^  LEÇON. 

mouvement  de  la  brosse  sans  en  être  ni  froissés  ni  dé- 
placés de  dessus  le  chevalet  de  campagne  3 dont  j’aurai 
occasion  de  parler  bientôt.  1 

Du  choix  des  meilleures  Toiles  à peindre. 

Les  toiles  de  chanvre  sont  les  meilleures,  parce  quelles 
sont  plus  fortes , et  qu’elles  peuvent  supporter  d’être  très- 
fortement  tendues  sans  se  rompre. 

Les  toiles  de  lin  sont  moins  fortes  ; d’ailleurs  elles  sont 
sujettes  à se  détendre. 

Les  toiles  de  coton  ne  valent  rien  pour  cet  usage. 

L’on  peint  aussi,  sur  du  fort  taffetas,  de  très -petits 
ouvrages , comme  des  dessus  de  tabatières , etc.  ; mais 
quand  le  châssis  est  grand  de  six  ou  huit  pouces,  le 
taffetas  est  sujet  à se  déchirer. 

Il  faut  acheter  de  la  toile  écrue,  qui  soit  tout-à-fait 


I Quand  on  peint  d’après  nature  sur  carton , en  plein  air , on  doit  avoir 
une  caissette,  de  quinze  ou  vingt  pouces,  qu’on  construira  d’un  bois  léger 
et  mince , pour  la  facilité  du  transport,  La  caissette  aura  un  rebord  d’ua 
pouce  sur  trois  de  ses  côtés , avec  des  rainures  pour  y glisser  un  cou- 
vercle en  layette.  Le  fond  de  la  caissette  doit  être  tout  autour  d’un  pouce 
plus  grand  que  le  tableau , afin  qu’on  puisse  aisément  manier  la  brosse  et 
peindre  dans  les  bords  et  les  coins.  On  fixera  le  carton  sur  le  fond  de  la 
caisse,  par  les  quatre  coins,  avec  de  la  cire  molle  ou  quatre  petits  clous. 
Les  rebords  défendent  le  tableau  contre  le  vent  et  la  poussière  pendant 
qu’on  peint,  et  la  layette,  qui  s’y  adapte,  le  préserve  de  tout  accident 
lorsqu’on  le  transporte  o’nn  lieu  dans  un  autre  ; mais  il  faut  qu’il  y ait 
un  espace  de  trois  ou  quatre  lignes  entre  la  peinture  et  la  layette. 

De  retour  à la  maison , l’on  se  hâte  d’enlever  la  layette , pour  donner 
de  l’air  au  tableau  et  le  faire  sécher;  sans  quoi  les  couleurs  renfermées 
roussiraient.  L’on  fixera  un  petit  crochet  à la  layette,  pour  qu’elle  ne 
s’ouvre  pas  d’elle-même  pendant  le  transport. 


VINGT-SEPTIÈME  LEÇON.  BoQ 

sans  apprêt  J qui  nait  point  été  blanchie,  et  qui  n’ait 
point  de  préparation  gommeuse. 

Elle  doit  être  d’un  tissu  égal  y et  n’avoir  que  le  moins 
de  nœuds  possible. 

On  la  choisit  assez  fine  pour  de  petits  tableaux  depuis 
huit  jusqu’à  douze  ou  quinze  pouces,  et  un  peu  moins 
fine  pour  de  plus  grands  châssis.  Au  reste,  l’on  propor- 
tionne la  finesse  et  le  grain  du  tissu  de  la  toile  au  genre 
d’ouvrage.  Si , par  exemple , l’on  fait  un  tableau  de  fleurs , 
ou  un  tableau  composé  de  plusieurs  petites  figures  dont 
les  têtes  n’auraient  que  deux  ou  trois  pouces  de  pro- 
portion, on  prendra  de  la  toile  assez  fine,  bien  que  le 
châssis  soit  de  vingt-quatre  ou  trente  pouces,  parce  qu’il 
faut  que  toutes  les  têtes  et  les  mains  reposent  sur  un 
grain  égal,  fin  et  uni. 

Si  l’on  peint  aussi  grand  que  nature,  une  toile  moins 
fine  est  préférable  : elle  happe  mieux  la  couleur,  et  les 
inégalités  des  fils  ne  s’aperçoivent  pas  à travers  l’impres- 
sion, attendu  qu’on  ne  regarde  ces  ouvrages  qu’à  une 
certaine  distance,  qui  doit  être  au  moins  de  cinq  ou  six 
pieds. 

Pour  de  très -grands  tableaux,  l’on  choisit  des  toiles 
plus  fortes  encore,  sans  quoi  elles  seraient  sujettes  à se 
fendre  par  la  grande  tension,  mais  toujours  d’un  tissu 
égal  et  sans  gros  nœuds.  Du  reste , dans  un  grand  ta- 
bleau , le  léger  grainé  que  forme  le  tissu  de  la  toile , et 
qui  se  voit  toujours  un  peu  à travers  l’impression,  est 
plutôt  favorable  que  nuisible  à la  peinture  ; c’est  pour- 
quoi il  vaut  mieux  ne  jamais  trop  charger  de  couleur 
l’enduit  qui  doit  bouclier  les  trous  de  la  toile  ; car  si 
l’on  pouvait  n’en  point  mettre  du  tout,  cela  n’en  vaudrait 


5lO  VINGT-SEPTIÈME  LEÇON. 

que  mieux  J surtout  pour  les  grands  sujets.  Mais  cela  ne 
se  peut  pas  ; la  couleur  traversemit  le  tissu  de  la  toile , 
et  d’ailleurs  l’on  aurait  beaucoup  de  peine  à l’étendre  : 
n’en  mettons  du  moins  jamais  que  l’épaisseur  qui  est 
absolument  indispensable. 


( 


VINGT-HUITIÈME  LEÇON. 


5l  I 


XXVIII/  LEÇON. 

Construction  des  Châssis  à clefs. 

L’on  fait  faire  au  menuisier  un  châssis  d’une  dimen- 
sion analogue  au  tableau  qu’on  a le  projet  de  peindre  ; 
on  lui  en  donne  la  mesure  juste , tant  en  hauteur  qu’en 
largeur,  mais  toujours  en  y comprenant  l’extérieur  du 
châssis. 

Les  châssis  à clefs  sont  de  beaucoup  les  meilleurs, 
parce  que  quand  la  toile  vient  à se  détendre,  ce  qui 
arrive  toujours  au  bout  d’un  certain  temps,  au  moyen  des 
clefs  on  la  retend  avec  quelques  coups  de  marteau.  C’est 
ce  qu’on  va  expliquer  tout  à l’heure,  en  décrivant  com- 
ment se  font  ces  châssis  et  les  clefs.  ^ 

On  les  fait  presque  toujours  en  bois  de  sapin,  pour 
qu’ils  soient  plus  légers.  Faits  en  bois  dur,  ils  sont  fort 
bons  aussi  \ mais,  outre  qu’ils  sont  plus  lourds,  ils  coûtent 
aussi  plus  cher  que  les  châssis  en  bois  blanc. 

Les  châssis  d’une  petite  dimension,  comme  ceux  de 
vingt-quatre  pouces  et  au-dessous , ne  sont  composés  que 
de  quatre  pièces  ou  ais,  assemblés  carrément  ensemble, 
comme  on  le  dira;  mais  les  châssis  depuis  deux  pieds 
jusqu’à  trente-six  ou  quarante-cinq  pouces  ont  une  tra- 
verse de  plus  ; et  ceux  plus  grands  encore  en  ont  deux , 

I Voyez  la  planche  6.®,  figure  B et  figure  C.  On  a placé  ces  deux 
châssis  l’un  dans  l’autre  pour  économiser  la  place.  Au  surplus,  la  jilanche 
expli<iue  tous  les  détails  ; c’est  pourquoi  on  ne  les  répétera  pas  tous  dans 
le  texte. 


5 1 2 VINGT-HUITIÈME  LEÇON. 

qui  forment  la  croix  derrière  le  tableau  pour  soutenir  les 
quatre  pièces  qui  forment  le  cadre  du  pourtour. 

L’on  proportionne  la  largeur  et  l’épaisseur  du  bois  à 
l’étendue  plus  ou  moins  grande  du  châssis.  Pour  en  donner 
une  idée,  je  dirai,  par  exemple,  que  chaque  pièce  de 
bois,  pour  un  châssis  carré  long  de  deux  pieds,  doit 
avoir  environ  deux  pouces  et  six  lignes  de  largeur,  sur 
une  épaisseur  de  bois  de  huit  lignes. 

L’on  assemble  les  châssis  à mortaises  d’un  côté,  et  à 
tenons  de  l’autre , comme  se  font  tous  les  assemblages  ; 
mais  ici  ils  ne  doivent  être  qu’enchâssés  l’un  dans  l’autre, 
sans  chevilles , sans  clous  et  sans  colle.  La  raison  en  est 
que,  si  toutes  les  pièces  n’étaient  pas  libres  de  pouvoir 
s’écarter  les  unes  des  autres  par  le  moyen  des  clefs,  ces 
clefs  deviendraient  inutiles.  Ce  n’est  donc  que  par  la  toile , 
qui  se  cloue  tout  autour  d’un  châssis,  que  ce  dernier  se 
tient  solidement  assemblé  et  qu’il  ne  peut  plus  se  dis- 
joindre, à moins  qu’on  ne  décloue  la  toile. 

Les  traverses  simples  ou  les  traverses  en  croix  doivent 
avoir  la  même  liberté , et  pouvoir  s’écarter  un  peu  les  unes 
des  autres , lorsqu’au  moyen  des  clefs  on  les  force  à cela 
pour  tendre  fortement  la  toile. 

Les  clefs  sont  des  petits  coins  de  bois  Jm/",  qui  s’en- 
châssent dans  des  ouvertures  pratiquées  pour  cet  usage  à 
toutes  les  jointures  ; et  comme  ces  clefs  sont  plus  étroites 
d’un  bout  que  de  l’autre,  et  qu’on  enchâsse  le  plus  étroit 
le  premier,  en  frappant  sur  le  large  côté,  on  fait  entrer 
la  clef  toujours  plus  en  avant  du  côté  qui  devient  pro- 
gressivement plus  large  : cela  oblige  les  ais  à s’écarter  au- 
tant que  la  toile  peut  le  permettre,  et  tend  cette  dernière 
comme  un  tambour.  (Voyez  la  planche  6.^,  figures  B et 


VINGT-HUITIÈME  LEÇON.  5]  5 

C.)  Mais  il  ne  faut  pas  chasser  une  clef  plus  qu’une  autre; 
il  faut  donner  le  niêine  uoiuhre  de  coups  de  marteau  à 
chacune  d’elles  et  de  la  meme  force,  sans  quoi  l’on  ferait 
tordre  la  toile,  et  d’ailleurs  on  risquerait  de  la  fendre  ou 
de  rompre  les  mortaises  du  châssis.  Au  surplus,  il  ne  faut 
pas  tendre  la  toile  jusqu’à  faire  plier  le  châssis;  il  faut 
s’arrêter  à propos , ce  qui  s’aperçoit  aisément  par  la  résis- 
tance que  présente  la  clef  sous  le  marteau. 

Il  ne  faut  pas  enfoncer  une  seule  clef  jusqu’à  ce  quelle' 
ne  puisse  plus  avancer  ; l’on  dérangerait  l’équerre  du 
châssis  : donnez  d’abord  deux  petits  coups  à l’une  d’elles , 
faites-en  de  même  aux  autres,  jusqu’à  ce  (pie  vous  les 
ayez  toutes  enfoncées  également,  et  que  vous  ayez  fait 
tout  le  tour  du  châssis;  après  quoi,  vous  rt^commencez 
à redonner  encore  deux  petits  coups  sur  la  première,  et 
ainsi  de  suite,  jusqu’à  ce  que  la  toile  paraisse  tendue 
également  partout.  L’on  cloue  aussi  des  contreforts  aux 
quatre  angles  d’un  châssis  ; mais  on  ne  les  cloue  que 
d’un  seul  des  bouts  de  chaque  contrefort  , lorsqu’on  craint 
que  le  bois  de  la  mortaise  soit  trop  faible  pour  la  gran- 
deur du  châssis  et  la  forte  tension  de  la  toile.  Ces  contre- 
forts  , /,  soutiennent  le  bois , et  l’empêchent  de  s’écarter 
et  de  fléchir.  Ce  dernier  ajustement  est  le  plus  solide  de 
tous  pour  de  grands  châssis. 

. L’on  voit  dans  le  châssis  D la  traverse  K ^ qui  n’est 
tracée  qu’en  petits  points.  Je  l’ai  placée  sur  le  plus  petit 
des  deux  châssis,  quoique  j’aie  dit  qu’on  ne  mettait  de 
ces  traverses  qu’à  ceux  d’une  dimension  déjà  un  peu 
grande  ; on  ne  doit  pas  être  induit  en  erreur  pour  cela. 
Je  ne  l’ai  placée  au  petit  châssis  que  pour  ne  pas  rist|uer 
de  mettre  de  la  confusion  dans  le  dessin  des  deux  châssis, 

33 


5i4  viisgt- huitième  leçon. 

et  j’ai  même  évité  d indiquer  la  pièce  qui  forme  la  croix 
avec  la  pièce  K pour  la  même  raison  ; mais  il  est  aisé  de 
voir  que  la  sixième  pièce  devrait  croiser  à angle  droit, 
traverser  par  son  centre  la  traverse  K ^ et  venir  s’appuyer 
en  haut  et  en  bas  contre  les  traverses  A A et  slu  milieu 
du  châssis  en  supposant  que  sa  grande  dimension 
exigeât  qu’on  prît  cette  précaution. 

Les  clefs  sont  plus  ou  moins  grandes  et  épaisses, 
selon  la  grandeur  du  châssis  *,  mais , pour  prendre  pour 
exemple  une  moyenne , on  tiendra  ces  clefs  de  la  propor- 
tion suivante.  Epaisseur  du  bois,  deux  lignes  partout j le 
haut  côté , qui  est  le  plus  large , dix-huit  lignes , et  l’autre 
extrémité , quatre  ou  cinq  lignes.  Il  ne  faut  pas  les  faire 
terminer  en  pointe  par  le  bout,  parce  qu’ alors  elles  s’en- 
foncent trop , et  percent  quelquefois  la  toile  ; on  leur 
donnera  une  forme  un  peu  arrondie,  et  de  quatre  ou 
cinq  lignes  de  largeur.  Voyez  la  forme  des  clefs  o;  elles 
ont  environ  trois  ou  quatre  pouces  de  longueur,  et 
forment  un  angle  obtus,  dont  le  bout  est  retranché  et 
arrondi. 

Non-seulement  on  chasse  deux  clefs  à chaque  angle  du 
châssis,  ce  qui  en  nécessite  huit;  mais  il  en  faut,  outre 
cela , deux  autres  à chaque  traverse  ; l’une  s’enfonce  en 
haut,  et  l’autre  en  bas  (voyez  la  traverse  K),  J’aurais 
mis  également  deux  clefs  à la  traverse  qui  eût  croisé  cette 
dernière,  si  je  l’avais  indiquée  ou  tracée  dans  le  dessin 
du  châssis  D.  Il  faut  que  les  ais  du  châssis,  du  côté  où 
s’applique  la  toile,  soient  rabotés  en  talus,  ou  en  chan- 
frein ^ de  façon  que  la  toile  ne  touche  que  les  bords 
extérieurs  du  châssis,  sans  quoi  les  bords  intérieurs,  s’ils 
touchaient  la  toile,  s’imprimeraient  dessous,  et  forme- 


ViNGT-lïUITlÈME  LEÇON. 


5l5 


raient  une  trace  apparente  du  côté  de  la  peinture , ce 
(ju’il  faut  soigneusement  éviter.  Pour  cet  efïétj  on  diminue 
le  bois  en  talus  sur  toute  la  largeur  des  aisj  en  partant 
des  bords  extérieurs  ^ et  progressivement  jusqu’aux  bords 
intérieurs  J ou  le  bois  sera  de  trois  lignes  moins  épais  qu’à 
l’extérieur.  / 

En  outre  5 Ton  arrondira  les  angles  du  bois  tout  au- 
tour du  châssis,  pour  qu’ils  ne  coupent  pas  la  toile,  ce 
qui  arriverait  si  on  laissait  les  angles  vifs. 


5i6 


VINGT-NEUVIÈME  LEÇON.  ' 


XXIX.^  LEÇON. 

Méthode  pour  couper  les  Toiles  à la  mesure 
des  Châssis  y quelles  soient  déjà  impri-- 
niées  ou  non» 

L’on  trouve  à acîieter  dans  presque  toutes  les  grandes 
villes  des  toiles  tout  imprimées  les  meilleures  ^ pour  la 
(finesse  et  l’égalité  de  la  toile  ^ coûtent  vingt  sous  le  pied 
carré , en  sorte  qu’une  toile  imprimée  ^ de  six  pieds  dans 
tous  les  sens , ce  qui  lait  trente  - six  pieds  carrés , coûte 
trente-six  francs.  L’on  peut  aussi  trouver  facilement  des 
toiles  imprimées  toutes  tendues  sur  leurs  châssis  à clefs  ; 
mais  comme  elles  sont  d’un  transport  beaucoup  plus  coû- 
teux qu’un  simple  rouleau  de  toile  imprimée , l’on  préfère 
les  faire  venir  sous  cette  dernière  forme , pour  éviter  des 
frais  J et  pour  être  libre  de  varier  à volonté  la  proportion 
et  la  grandeur  des  châssis  en  raison  de  celles  des  tableaux 
qu’on  est  dans  le  cas  d’entreprendre.  Je  n’entre  dans  ces 
considérations  que  pour  l’instruction  des  personnes  qui 
demeurent  loin  d’une  grande  ville. 

Les  marchands  de  couleurs  ' doivent  expédier  ces  toiles 
(qui  sont  très-lourdes,  à cause  de  l’impression  à la  céruse) 
de  la  manière  suivante. 


1 li  y a un  grand  nombre  de  marchands  de  couleurs , de  toiles , etc. , 
à Paris  : MM.  Ottoz,  peintre-paysagiste,  ruedelaMichaudière;  Bellot 
et  P»EY , tous  deux  rue  de  F Arbre-sec  ; Giroud,  rue  du  Coq  Saint-Honoré  ; 
Yivet,  Géringer  et  Comp.^,  rue  du  Roule,  n.®  i5,  et  plusieurs  autres, 
chez  qui  l’on  trouve  tous  les  objets  nécessaires  à la  peinture,  et  auxquels 
on  peut  s’adresser  avec  confiance. 


VINGT-N EU  VIKME  LEÇOTS . . 5 J 7 

Il  faut  commander  aux  marchands  do  rouler  la  toile 
autour  d’un  rouleau  de  bois,  (jui  doit  eire  plus  long 
quelle  d’un  pouce  de  chacpie  bout^  et  de  rouler  la  cou- 
leur d impression  en  deliors  j et  non  en  dedans  ; en  voici 
la  raison. 

Si  la  toile  a été  roulée  comme  je  l’inditjocj  et  qu’il  s’y 
soit  fait  quelques  cassures  ou  légères  fissures , les  parties 
se  rapproclient  d’elles  - mêmes  j lorsqu’on  la  tend  sur  le 
châssis.  Jl  arrive  au  contraire  qu’elle  se  casse  et  s’éfen- 
dille,  lorsqu’après  avoir  été  roulée  la  couleur  en  dedans^ 
ce  qui  resserre  les  pores,  on  vient  à la  dérouler  et  à 
l’étendre  pour  la  placer  sur  le  châssis. 

Au  reste,  les  bonnes  toiles  ne  doivent  pas  être  cas- 
santes; quand  elles  le  sont,  c’est  preuve  qu’il  est  entré 
beaucoup  d’essence  de  térébenlhine  dans  Ihuile  qui  a 
servi  à délayer  la  pâte  d’impression  : or  cela  ne  vaut  rien. 
Il  faut  qu  elles  aient  été  imprimées  à l’huile  pure  sans 
mélange  d’essence;  alors  elles  restent  souples,  et  ne  sont 
point  cassantes.  Mais  il  est  très-essentiel  que  l’impression 
soit  parfaitement  sèche,  et  qu  elle  ait  été  exposée  au  grand 
air  plusieurs  jours  avant  que  l'on  peigne  dessus,  sans 
quoi,  toutes  les  couleurs  s’altèrent  et  roussissent.  Une 
bonne  toile  doit  avoir  été  imprimée  depuis  un  an  pour 
n’avoir  pas  le  défaut  de  faire  roussir  les  couleurs  ; j’en- 
gage donc  ceux  qui  en  feront  emplette,  à s'en  procurer 
à l'avance  pour  ne  courir  aucun  riscpie  à cet  égard.  L’on 
suspend  par  deux  ou  trois  clous  le  morceau  de  toile  im- 
primée contre  une  paroi,  et  même  au  soleil,  dans  un 
galetas  où  l'on  puisse  sans  inconvénient  laisser  les  fenêtres 
ouvertes  pendant  toute  la  belle  saison  : cela  est  indispen- 
sable, soit  qu’on  imprime  les  toiles  à l'huile  soi-même 


5l8  VINGT-NEUVIÈME  LEÇON. 

OU  qu’on  les  fasse  venir  toutes  préparées.  J'indiquerai 
plus  bas  comment  il  faut  s’y  prendre , quand>on  veut  faire 
cette  opération,  soit  à l’iiuile,  soit  à la  colle*,  ici  je  vais 
donner  quelques  directions  pour  bien  tendre  une  toile 
quelconque  sur  son  cliâssis. 

Tenture  des  Toiles  à peindre  sur  leurs  Châssis. 

Etendez  d’abord  votre  morceau  de  toile,  ou  sur  une 
grande  table , ou  par  terre  sur  le  plancher  *,  placez  ensuite 
votre  châssis  dessus , en  ayant  soin  d’en  réserver  autour 
environ  deux  pouces  en  dehors  qui  dépassent  le  châssis , 
afin  d’avoir  de  la  marge,  non  - seulement  pour  garnir 
l’épaisseur  du  bois  et  y planter  les  clous  ; mais  en  outre , 
pour  qu’il  en  reste  dix  à douze  lignes  pour  la  pincer  avec 
les  tenailles  et  la  tendre  avec  force. 

Vous  placerez  votre  châssis  comme  je  viens  de  le  dire; 
et  lorsque  vous  aurez  pris  vos  mesures  pour  ce  qui  doit 
excéder  le  châssis  tout  autour , vous  en  prendrez  la  trace 
avec  de  la  craie  blanche,  ou  tout  autre  crayon,  avant 
que  de  le  déranger  de  dessus  la  toile.  Cela  fait,  et  votre 
trait  n’étant  que  la  mesure  juste  de  l’extérieur  du  châssis, 
vous  enlèverez  ce  dernier,  et  puis  avec  une  règle  vous 
tracerez  en  dehors  du  trait  que  vous  aurez  fait  en  suivant 
les  bords  extérieurs  du  châssis  un  second  trait  tout  au- 
tour, et  à deux  pouces  d’éloignement  du  premier.  Après 
quoi , avec  de  grands  ciseaux  vous  couperez  la  toile  tou- 
jours étendue  à plat  sur  le  plancher,  en  suivant  la  trace 
du  trait  extérieur. 

Dans  tout  cela  il  faut  avoir  attention  de  ne  point  tracer 
ni  couper  la  toile  en  biais,  mais  de  le  faire  à droit  fil,  et 
dans  le  sens  naturel  du  tissu  ; sans  quoi , jamais  la  toile 


Vh\GT-?sEL*VlkME  LEÇON.  ^ i CJ 

ne  se  tendrait  également,  si  meme  elle  ne  se  fendait  pas 
en  la  tendant. 

Vous  remettrez  le  restant  de  la  toile  sur  son  rouleau, 
ou  bien  vous  la  replacerez  suspendue  comme  elle  l’était, 
et  en  lieu  de  sûreté,  en  prenant  bien  garde  de  ne  lui 
donner  aucun  mauvais  plis. 

Les  tenailles  dont  on  fait  usage  pour  tendre  les  toiles, 
sont  celles  dont  se  servent  les  tapissiers  pour  tendre  les 
étoffes  sur  des  chaises  ou  toute  autre  espèce  de  meubles. 
Elles  ont  des  mâchoires  cannelées  en  dedans,  en  sorte 
qu’une  cannelure  arrondie  et  en  relief  se  rencontre  sur 
l’autre  mâchoire  vis-à-vis  d’une  cannelure  en  creux , ce 
qui  grippe  la  toile  très  - solidement  sans  néanmoins  la 
déchirer,  d’autant  plus  que  les  mâchoires  de  cette  espèce 
de  tenailles  sont  larges  et  étendues  de  droite  à gauche, 
d’environ  trois  pouces  ou  trois  pouces  et  demi,  ce  qui 
leur  donne  la  forme  d’un  marteau  quand  elles  sont  fer- 
mées. Le  manche  en  est  assez  long  (environ  neuf  à dix 
pouces),  afin  que  la  longueur  de  ce  manche  serve  comme 
d'un  levier,  qui  donne  beaucoup  de  force  au  poignet  sans 
faire  pourtant  un  trop  grand  effort  de  la  main.  Ce  manche 
se  compose  de  deux  branches,  attenantes  chacune  à l’une 
des  mâchoires , ce  qui  a lieu  pour  toutes  les  tenailles  : le 
tout  est  en  fer.  On  voit  de  ces  tenailles  chez  tous  les  ta- 
pissiers; tout  autre  instrument  déchire  la  toile,  et  n’en 
grippe  d’ailleurs  qu’une  trop  petite  étendue  en  largeur, 
au  lieu  que  celui  que  j’indique  mord  la  toile  de  toute 
l’étendue  de  scs  mâchoires , c'est-à-dire  trois  pouces  ou 
trois  pouces  et  demi,  ce  qui  est  une  largeur  sulîisaiile 
pour  des  châssis  de  dimension  médiocre. 


520  VINGT-KEUVIÈME  LEÇON. 

Comment  on  cloue  la  Toile  autour  d^un  Châssis» 

L’on  place  la  toile  sens  dessus  dessous , en  sorte  que 
le  côté  bon  à peindre  soit  contre  la  table  et  le  revers 
en  dehors.  On  place  le  châssis  sur  cette  toile  de  façon 
à ce  que  le  vrai  côté  du  châssis  (celui  où  l’on  a fait  un 
chanfrein  ) appuie  sur  le  revers  de  la  toile  ; et  si  ce  n’est 
pas  ce  même  côté  sur  lequel  on  avait  tracé  tout  le  pour- 
tour du  châssis  avec  de  la  craie  ^ on  ne  manquera  pas  de 
faire  cette  trace , en  se  servant  de  tout  l’extérieur  du 
châssis  comme  de  règle  ^ et  en  réservant  deux  pouces 
d’excédant  de  toile  très-également  tout  autour  du  châssis. 

Cela  fait,  et  le  châssis  posé  bien  carrément  sur  la  toile, 
on  replie  l’excédant  de  l’un  des  côtés  en  le  faisant  juste 
au  milieu  du  châssis,  et  l’on  enfonce  un  premier  clou, 
non  encore  sur  la  tranche  du  bois , mais  sur  le  derrière 
du  châssis  : on  ne  l’enfonce  qu’à  demi,  afin  d’avoir  plus 
de  facilité  à l’arracher  ensuite. 

Ce  premier  clou  ainsi  planté  à demi , vous  en  plantez 
pareillement  un  second,  droit  vis-à-vis,  à l’extrémité 
opposée  du  châssis  ; mais  pour  cette  fois  vous  étirerez  la 
toile  avec  la  tenaille,  sans  néanmoins  le  faire  avec  trop 
de  force,  crainte  de  déranger  l'emplacement  du  tout.  ^ 

Cela  fait,  vous  pourrez  vous  placer  plus  commodément 
pour  faire  le  reste  : vous  relèverez  la  toile  et  le  châssis , 
et,  étant  assis,  vous  prendrez  le  châssis  et  sa  toile  entre 
vos  jambes,  et  le  tiendrez  alors  sur  le  côté,  puisque  la 

ï L’on  se  servira  , pour  douer  les  toiles  , de  petits  clous  à double  tête  : 
ils  ne  traversent  pas  la  toile  comme  ceux  qui  n’en  ont  qu’une  simple,  et 
ils  en  arrêtent  une  plus  large  étendue  à droite  et  à gauche.  Quant  à la 
longueur  des  clous , cinq  ou  six  lignes  suffisent. 


VINGT-NEUVIÈME  LEÇON.  ^21 

toile  J ajmt  déjà  deux  clous,  ne  pourra  plus  se  déranger; 
vous  mettrez  deux  autres  clous  au  milieu  des  deux  cotés 
qui  n’en  ont  point  encore.  Vous  vous  servirez  faiblement 
encore  de  la  tenaille  pour  le  premier,  mais  plus  fortement 
pour  le  second  *,  et  vous  les  planterez  l’un  et  l’autre  sur 
l’épaisseur  du  bois,  et  non  derrière,  comme  le  sont,  pour 
le  moment,  les  deux  premiers  que  vous  aviez  d’abord 
enfoncés  à demi. 

Il  faut  avoir  soin  de  planter  tous  les  clous  d’un  châssis 
vis-à-vis  les  uns  des  autres , afin  de  ne  pas  risquer  de 
tordre  la  toile  ; et  de  plus  il  faut  observer  de  les  espacer 
tous,  quoiqu’à  la  simple  vue,  à distance  égale;  à deux 
pouces  les  uns  des  autres  pour  de  petits  châssis,  et  à trois 
pouces  pour  de  plus  grands,  mais  jamais  à un  plus  grand 
éloignement;  et  à l’exception  des  deux  premiers  clous, 
qu’on  n’enfonce  qu’à  demi  pour  pouvoir  les  enlever  en- 
suite, tous  les  autres  se  chassent  jusqu’au  fond. 

Vos  quatre  premiers  clous  étant  posés,  retirez  le  pre- 
mier clou  que  vous  aviez  planté  ; tendez  la  toile  fortement 
avec  la  tenaille,  et  après  avoir  percé  un  trou  sur  l’épais- 
seur du  bois  avec  un  poinçon,  plantez-y  le  clou,  et,  tout 
en  tenant  la  toile  tendue  avec  la  tenaille,  chassez  ce  clou 
tout  entier  et  jusqu’au  fond.  Retournez  votre  châssis  sens 
dessus  dessous,  arrachez  de  meme  le  clou  à demi  planté, 
que  vous  aviez  placé  en  second  lieu  derrière  le  châssis  ; 
étirez  bien  la  toile  avec  les  tenailles  ; percez  le  trou  sur 
le  côté  du  bois  avec  la  pointe  du  poinçon,  mettez -y  le 
clou  et  chassez-le  tout-à-fait.  Vos  quatre  premiers  clous 
consolidés,  les  autres  se  placeront  aisément  et  prompte- 
ment. N'oublions  pas  que  ces  quatre  premiers  clous  doi- 
vent occiqier  le  milieu  de  chacun  des  quatre  côtés  du 


52  2 VINGT-NEUVIÈME  LEÇON. 

châssis  5 en  sorte  qu’ils  forment  les  quatre  extrémités 
d'une  -j- . Maintenant , à droite  et  à gauche  de  chacun  de 
ces  quatre  premiers  clous  y placez-en  deux  autres  à la  dis- 
tance indiquée.  Faites  comme  nous  l’avons  indiqué  en 
premier  lieu,  c’est-à-dire,  plantez  d’abord,  sur  le  côté  le 
plus  haut  du  châssis,  deux  clous,  l’un  à droite,  l’autre  à 
gauche  du  premier  planté  ; ensuite  retournez  le  châssis  de 
façon  que  le  côté  qui  a déjà  les  trois  clous  s’appuie  sur 
le  plancher,  et  plantez  les  deux  clous  suivalis  vis-à-vis  à 
l’autre  extrémité  du  châssis , qui  se  trouve  maintenant  en 
haut.  Ensuite,  faites-en  autant  sur  les  deux  autres  côtés, 
jusqu’à  ce  qu’il  y ait  trois  clous  de  plantés  sur  les  quatre 
côtés  du  châssis.  Recommencez  la  même  manœuvre,  et 
plantez -en  deux  autres  à droite  et  à gauche  sur  tous  les 
côtés,  et  ainsi  de  suite,  jusqu’à  ce  qu’il  ne  reste  plus  de 
toile  lâche  que  l’espace  de  deux  ou  trois  pouces  aux 
quatre  coins. 

Je  n’ai  pas  besoin  d’expliquer  qu’avant  de  planter  ^ 
chaque  clou,  il  faut  préalablement  avoir  pincé  et  étiré 
fortement  la  toile  avec  la  tenaille,  cela  va  sans  dire-,  mais 
j’expliquerai  comment  il  faut  la  pincer  pour  ne  pas  la 
déchirer,  et  comment  ensuite  il  faut  l’étirer  peu  à peu  et 
par  petites  secousses , pour  ne  pas  risquer  de  la  rompre. 

Pour  pincer  la  toile  sans  la  déchirer , on  la  double  en 
dessous  à l’endroit  où  la  tenaille  pourra  mordre,  et  l’on 
place  les  mâchoires  de  façon  à ce  quelles  pincent  la  toile 
également  d’un  bout  des  mâchoires  à l’autre  bout  ; c’est- 
à-dire  , qu’il  faut  que  les  mâchoires  soient  sur  une  ligne 
parallèle  avec  les  bords  du  châssis , qu’ elles  ne  tordent 
point  la  toile,  et  qu’elles  l’étirent  également  dans  toute 
la  partie  qu  elles  pincent  et  qui  doit  être  de  toute  la  lar- 
geur de  la  mâchoire.  ’ 


VINGT-ISEÜVIÊME  LEÇON.  525 

Après  avoir  redoublé  la  toile  en  dessous  avec  les  doif^ls, 
on  la  saisit  avec  la  tenaille,  en  levant  un  peu  le  coude  et 
le  manche  de  la  tenaille,  puis  on  abaisse  peu  à peu  et 
par  petites  secousses,  en  appuyant  la  mâchoire  qui  est  en 
dessous  contre  le  bois  du  châssis,  ce  qui  donne  beaucoup 
de  force  au  poignet  ; et  l’on  tire  ainsi  la  toile  (avec  pré- 
caution cependant)  jusqu’à  ce  qu’on  sente  quelle  résiste 
trop;  puis,  sans  abandonner  la  tenaille,  dont  le  manche 
se  trouve  être  maintenant  plus  bas  que  quand  on  a com- 
mencé à saisir  la  toile,  et  toujours  en  tenant  les  mâchoires 
appuyées  en  arc-boutant  contre  le  bois  du  châssis  et  en 
dessous;  on  se  saisit  du  poinçon  emmanché  ; l’on  perce 
à moitié  le  trou  dans  la  toile  et  sur  le  milieu  de  l’épais- 
seur du  bois  ; l’on  prend  un  des  clous , qu’on  tient  ou 
entre  les  lèvres,  ou  tout  auprès  de  soi,  et  on  l’introduit 
dans  le  trou  préparé  par  le  poinçon;  on  le  chasse  avec 
le  marteau  jusqu’au  fond , puis  on  lâche  la  tenaille.  Voilà 
ce  qu’il  faut  faire  à chaque  clou,  en  ayant  attention  de 
ne  pas  étirer  la  toile  plus  fort  à une  place  qu’à  une  autre, 
parce  que  cela  lui  ferait  faire  des  plis. 

C’est  pour  cela  qu’il  faut  s’arranger  pour  ne  jamais 
pincer  qu’une  même  largeur  de  toile  avec  la  tenaille 
chaque  fois  qu’on  la  saisit  ; et  s’il  arrivait  qu'on  en  eût 
pris  une  fois  plus  qu’une  autre , et  qu'il  fallût  trop  d’efforts 
pour  faire  arriver  les  mâchoires  en  dessous  du  châssis, 
il  vaudrait  mieux  abandonner  prise  et  ne  rien  forcer, 
mais  pincer  un  peu  moins  de  toile,  afin  d’arriver  à la 
tendre  partout  également  et  avec  le  même  effort. 

Quand  une  toile  est  tendue  avec  égalité  sur  son  châssis, 
non  - seulement  toutes  les  mortaises  qui  assemblent  les 
quatre  coins  se  touchent  jusqu'au  fond  et  joignent  de 


5^4  VINGT-NEUVIÈME  LEÇON. 

toute  part;  mais  pour  le  moment  les  clefs  deviennent 
inutiles  j et  on  ne  les  place  qu’au  bout  d’un  certain  temps 
plus  ou  moins  long,  comme  trois  ou  six  semaines,  lors- 
qu on  s’aperçoit  que  la  toile  commence  à n’être  plus 
suffisamment  tendue.  Il  faut  donc  bien  se  garder  de  les 
mettre  en  place  au  moment  où  l’on  tend  la  toile  ; elles 
deviendraient  nuisibles,  bien  loin  d’étre  utiles,  parce 
quelles  empêcheraient  les  ais  de  se  joindre  en  tenant  les 
mortaises  écartées.  On  tiendra  donc  ces  clefs  ou  petits 
coins  de  bois  dans  un  lieu  où  l’on  puisse  les  retrouver 
pour  l’époque  où  l’on  sentira  le  besoin  de  les  placer. 

L’on  s’y  prendra  de  même  pour  tendre  ou  une  toile 
déjà  imprimée,  ou  une  simple  toile  écrue  sans  impres- 
sion ; on  observera  seulement  que  celles  qui  sont  déjà 
imprimées  exigent  encore  plus  d’attention  et  de  soin  que 
les  autres,  parce  que  la  préparation,  à l’huile  surtout,  les 
rend  toujours  un  peu  cassantes,  et  beaucoup  moins  sou- 
ples et  faciles  à étirer  que  celles  qui  n’ont  aucun  enduit. 

Quelques  personnes  se  fiant  sur  le  placement  des  clefs 
pour  tendre  convenablement  leurs  toiles,  ne  les  tendent 
que  négligemment  avec  les  clous , ce  qui  est  une  mauvaise 
méthode  ; d’abord , parce  qu  elles  ne  les  tendent  pas  par- 
tout également,  ensuite  c’est  que,  quand  elles  chassent  les 
clefs , il  se  fait  un  tel  écart  eûtre  les  assemblages , que  le 
châssis  perd  une  grande  partie  de  sa  solidité,  et  qu’en 
outre  il  perd  plus  ou  moins  son  équerre , ce  qui  est  fort 
désagréable  et  souvent  très-pernicieux,  surtout  quand  on 
est  dans  le  cas  d’élever  des  lignes  perpendiculaires  dans  le 
fond  d’un  tableau,  soit  pour  un  intérieur  d’appartement, 
soit,  à plus  forte  raison  encore,  lorsqu’on  fait  un  fond 
d architecture  ; car  alors  les  bords  du  châssis  ne  peuvent 


' ( 


VINGT-NEUVIÈME  LEÇON.  5^5 

plus  servir  de  guide  pour  Taplomb  des  lignes  ni  de  parallèle 
pour  rien.  Il  faut  donc  dès  en  commençant , et  sans  le 
secours  des  clefs,  qui  ne  doivent  jamais  servir  que  de 
supplément,  tendre  les  toiles  convenablement,  pourvu 
qu’on  ne  les  tende  pas  à l’excès,  jusqu’à  faire  plier  le 
châssis  ou  faire  fendre  la  toile. 

Il  me  reste  encore  à indiquer  comment  on  arrête  et 
l’on  remploie  les  quatre  coins. 

Quand  on  arrive  à trois  pouces  des  angles , on  a soin 
de  ne  pas  planter  les  clous  de  manière  à empêcher  que 
les  ais  ne  puissent  pas  s’écarter  lorsqu’on  vient  à placer 
les  clefs  j cela  est  bien  essentiel  : un  peu  d’attention  de 
la  part  de  celui  qui  fera  cet  ouvrage,  lui  fera  enfoncer 
les  huit  clous  qui  lui  restent  à mettre,  de  façon  qu’ils 
n’attachent  pas  ensemble  les  parties  qui  doivent  pouvoir 
s’écarter.  Le  plus  sûr  est  de  les  planter  dans  le  centre  de 
l’épaisseur  du  bois  qui  forme  les  tenons.  Les  mortaises  sont 
les  parties  qui  sont  fendues  en  fourche,  et  les  tenons  sont 
les  parties  qui  s’enchâssent  très-juste  dans  l’enfourchement 
des  mortaises.  (Voyez  la  planche  6.^) 

Quand  on  a placé  ces  huit  derniers  clous,  il  ne  reste 
plus  à la  toile  que  les  quatre  petits  angles  vifs  à recouvrir 
et  à consolider. 

Repliez  alors  en  forme  de  capuchon  ces  coins  bâillans, 
en  les  pinçant  dans  le  sens  de  l’angle,  comme  on  ploie  les 
papiers  qui  servent  de  caisses  aux  biscuits  ordinaires  ; 
ramenez  sur  l’un  des  côtés  le  bout  de  ces  angles  ainsi 
replié , et  arrêlez-les  avec  un  très-petit  clou  ; votre  toile 
sera  clouée  partout. 


526 


TRENTIÈME  LEÇON. 


XXX.^  LEÇON. 

Comment  il  faut  poncei^  les  Toiles 
imprimées. 

J’ai  déjà  dit  qu’il  est  bon  d’exposer  au  grand  air,  et 
même  au  soleil j la  toile  tendue  sur  un  châssis  j afin  de  la 
blanchir  avant  que  de  peindre  dessus  ; car  elle  est  pres- 
que toujours  trop  grasse  et  trop  rousse,  surtout  quand 
le  rouleau  de  toile  n’a  pas  été  exposé  à l’air. 

Une  journée  un  peu  chaude  suffit  pour  la  mettre  en 
état;  mais,  pour  bien  faire,  il  vaut  mieux  ne  l’exposer  à 
l’air  qu’après  l’avoir  bien  également  poncée.  Ce  qu’enlève 
la  pierre  ponce,  diminue  d’autant  la  couche  que  l’air  et 
le  soleil  doivent  traverser  et  blanchir. 

Prenez  un  morceau  de  pierre  ponce  bien  blanche , lé- 
gère, et  à peu  près  ronde,  sur  un  diamètre  de  trois  à 
quatre  pouces.  Sur  un  grès  ou  sur  toute  autre  pierre  qui 
soit  déjà  dressée  elle -même,  comme  les  marches  ou  le 
perron  d’un  escalier,  usez  votre  pierre  ponce  jusqu’à  ce 
qu’elle  présente  une  superficie  plane  de  quelques  pouces 
de  diamètre  ; mais  enlevez  les  angles  saillans  si  le  mor- 
ceau est  trop  rempli  d’irrégularités , de  crainte  que  les 
angles  ne  raient  votre  toile.  En  trois  ou  quatre  minutes 
votre  pierre  ponce  sera  dressée:  rabattez -en  les  angles 
vifs  qui  pourraient,  en  se  brisant,  gâter  votre  ouvrage. 
Cela  se  fait  en  deux  tours  de  main , en  usant  la  pierre 
tout  autour  sur  les  côtés.  Secouez-la  bien  et  même  bros- 
sez-lapour  qu’il  n’y  reste  point  de  grains  durs  ou  de  pous- 


TRENTIÈME  LEÇON.  5^7 

sière  de  grès.  Vous  promenez  ensuite  la  pierre  ponce  ainsi 
dressée,  et  à sec,  sur  toute  la  surface  de  votre  toile,  sans 
appuyer  trop  fortement,  tandis  que  vous  tenez  l’autre 
main  étendue  et  très-plate  sous  la  toile,  en  ayant  soin  de 
soutenir  la  place  que  vous  poncez  actuellement,  afin  que 
la  toile  ne  fléchisse  pas  trop.  Vous  promenez  successive- 
ment de  cette  manière  vos  deux  mains,  l’une  dessus,  l’autre 
dessous  la  toile,  jusqu’à  ce  qu’elle  vous  paraisse  suffisam- 
ment égalisée,  et  qu’un  joli  grainé  s’établisse  générale- 
ment partout.  Faites  bien  attention  que,  quand  vous  en 
serez  à poncer  au-dessus  du  bois,  il  faut  le  faire  avec  en- 
core plus  de  légèreté  ; car  si  vous  veniez  à appuyer  trop 
fort,  la  toile,  fléchissant  toujours  un  peu,  toucherait  le 
bois  du  châssis , ce  qui  l’userait  en  un  instant  jusqu’à  en- 
lever toute  l’impression , et  bientôt  après  le  tissu  meme. 

Ceci  doit  vous  convaincre  de  la  nécessité  de  diminuer 
le  bois  en  chanfrein,  pour  éviter  le  contact  du  bois  avec 
la  toile,  comme  je  l’ai  prescrit  quelques  pages  plus  haut. 
Il  y a plus , la  brosse  meme , quand  on  étend  la  couleur 
d’un  fond , pèse  assez  fortement  sur  la  toile  pour  qu’il  se 
forme  une  trace  visible  au-dessus  des  bords  intérieurs  du 
châssis,  si  l’on  ne  diminue  pas  en  talus  l’épaisseur  du 
bois  pour  éviter  cet  inconvénient. 

En  sept  ou  dix  minutes  ordinairement  cette  opération 
doit  être  terminée,  si  l’on  s’y  prend  bien,  et  si  la  pierre 
ponce  est  d’une  bonne  qualité,  c’est-à-dire,  brillante, 
friable,  très-blanche,  et  pas  trop  dure  ni  compacte.  Il 
faut  promener  la  pierre  en  tournant,  comme  si  l’on  brod  ait 
de  la  couleur-,  cela  forme  un  grainé  et  un  mat  plus  fin 
et  plus  égal  qu’en  la  faisant  aller  et  venir  en  long  et  eu 
large  de  haut  en  bas.  L’on  repose  une  partie  du  châssis 


528  trentième  leçon. 

sur  Fàngle  d’une  table  pour  le  soutenir  pendant  qu’on 
ponce,  sans  quoi  l’on  risquerait  de  bosseler  la  toile  par 
le  poids  des  mains,  et  d’ailleurs  cela  est  infiniment  plus 
commode.  L’on  est  assis  devant  une  table,  et  l’on  tient 
le  châssis  devant  soi  un  peu  en  pente,  comme  un  pupitre; 
l’un  des  côtés  s’appuie  sur  la  table , et  l’autre  sur  les  ge- 
noux, ce  qui  suppose  un  intervalle  entre  soi  et  la  table, 
tel  qu’il  permette  de  passer  la  main  gauche  sous  le  châs- 
sis , pendant  qu’on  agit  de  la  main  droite  pour  promener 
la  pierre  ponce  : alors  on  tourne  et  retourne  le  châssis  en 
tous  sens,  pour  se  mettre  à son  aise  sans  étendre  les 
bras,  pour  aller  partout*  Il  faut  de  temps  en  temps  chas- 
ser et  souffler  la  poussière  en  dehors  de  la  fenêtre  ou 
sous  la  cheminée,  pour  mieux  juger  de  l’état  de  la  toile, 
de  ce  qu’on  a fait,  et  de  ce  qui  reste  encore  à faire. 
Un  peu  d’intelligence  et  quelque  expérience  mettront  les 
commençans  au  fait  de  ces  détails  qui  sont  plus  vite  exé- 
cutés que  je  ne  puis  les  décrire. 

Quand  une  toile  est  bien  également  poncée  5 il  y a vrai- 
ment du  plaisir  à tracer  dessus  ; toutes  les  espèces  de 
crayons,  comme  mine  de  plomb,  sanguine,  fusain,  craie 
blanche,  mordent  aussi  bien  que  sur  le  meilleur  papier; 
mais  j’observerai,  qu’à  moins  qu’on  ne  fasse  des  objets 
très-petits,  comme  les  figures  et  animaux  qui  peuplent 
un  paysage,  on  doit  toujours  donner  la  préférence  à la 
craie  blanche,  qui  ne  salit  nullement  la  toile,  et  qui  s’en- 
lève d’un  seul  petit  coup  de  linge. 

Avant  que  d’esquisser  un  sujet  quelconque  sur  la  toile 
poncée,  il  faut  la  bien  laver  avec  une  éponge  et  à plu- 
sieurs eaux,  jusqu’à  ce  qu’il  n’y  reste  plus  aucun  vestige 
ni  de  couleur  usée,  ni  de  poudre  de  ponce,  et  jusqu’à 


TRENTIÈME  LEÇON.  629 

ce  que  l’eau  qui  en  découle  soit  tout-à-fait  claire  et  lim- 
pide 5 ensuite  on  essuie  la  toile  doucement  avec  un  linge 
très-propre  5 passablement  fin , et  qui  ne  dépose  pas  de  fils. 
Une  toile  qui  ne  serait  pas  égalisée  et  dégraissée  à la  pierre 
ponce,  ne  recevrait  la  couleur  que  fort  difficilement;  au 
lieu  qu’étant  bien  préparée,  elle  prend  sur-le-cbamp  partout. 

L’on  comprendra  qu’il  faut  garder  un  juste  milieu  dans 
tout  ceci,  et  qu’il  faut  également  éviter  de  trop  poncer 
une  toile,  comme  aussi  de  lui  laisser  des  traits  ou  des 
inégalités  d’impression.  Tout  ce  que  je  puis  ajouter,  c’est 
que  l’on  a soin  de  poncer  avec  plus  d’égalité  toutes  les 
parties  où  l’on  prévoit  qu’on  peindra  des  cliairs,  surtout 
quand  ce  sont  des  tableaux  de  petite  proportion,  qu’on 
est  accoutumé  à regarder  d’assez  près. 

De  la  manière  d’étendre  la  Pâte  d'’ impression  à 
V huile  sur  une  Toile  écrue  et  neuve , et  du  degré 
de  finesse  de  cette  Toile  ^ selon  ce  qdon  veut 

Les  toiles  rousses  écrues  sont  celles  qu’on  emploie  pour 
tableaux , parce  qu’elles  sont  plus  fortes  que  quand  elles 
ont  subi  le  blanchissage. 

Quant  à leur  degré  de  finesse,  j’ai  déjà  dit  qu’il  doit 
être  proportionné  à la  dimension  du  châssis,  au  genre 
de  peinture,  et  à la  proportion  des  figures  qu’on  veut  y 
peindre.  En  effet,  l’on  comprendra  que  si,  sur  une  tète 
beaucoup  plus  petite  que  nature , un  gros  fil  ou  quelques 
nœuds  de  toile  venaient  à la  traverser,  cela  produirait 
un  très-mauvais  effet,  attendu  qu’on  regarde  de  très-près 
ces  sortes  d’ouvrages  : cet  inconvénient  devient  à peu  près 
nul,  quand  on  peint  de  grandeur  naturelle. 

34 


peindre 


550  TRENTIÈME  LEÇON. 

Il  faut  tenir  un  juste  milieu  dans  le  degré  de  finesse  ou 
de  grossièreté  des  toiles.  Les  plus  fines  ne  doivent  pas 
l’être  plus  que  la  toile  dont  on  fait  les  chemises  d’un  riche 
artisan  ; et  Jes  plus  fortes  ou  grossières  ne  doivent  pas 
l’être  davantage  que  les  chemises  d’un  laboureur.  L’essen- 
tiel est  qu’il  n’y  ait  pas  de  nœuds , et  que  le  tissu  en  soit 
égal  J ainsi  que  les  fils. 

Quand  la  toile  est  tendue  sur  son  ch  assis  j comme  on 
Fa  indiqué  plus  haut,  depuis  la  page  5i6  et  suivantes, 
on  doit  y passer  d’abord  une  légère  couche  de  colle  de 
gants,  dite  colle  de  Flandre  i.  Cette  eau  de  colle  doit 
être  assez  claire  et  tiède^  afin  qu’elle  ne  soit  plus  en  con- 
sistance de  gelée.  Cet  encollage  sert  à coucher  et  agglu- 
tiner tous  les  petits  fils  qui  ressortent  de  la  toile.  On 
Fétend  avec  une  grosse  brosse  de  deux  pouces  de  dia- 
mètre sur  trois  pouces  de  longueur,  et  on  la  laisse  entiè- 
rement sécher  à l’air , ce  qui  n’exige  qu’une  ou  deux 
heures,  selon  la  saison. 

La  toile  étant  encollée  et  sèche , vous  la  poncez  légè- 
rement partout,  pour  en  user  les  nœuds,  aussi  bien  que 
le  duvet  2;  après  quoi,  vous  la  vergetez  pour  en  chasser 
la  poussière  de  la  pierre  ponce.  Cela  fait,  vous  imprimez 


1 Si  l’on  veut  faire  celte  colle  soi-même , l’on  prend  des  rog;nures  de 
peaux  de  mouton  ou  de  peaux  de  gants,  qu’on  fait  bouillir  et  fondre  dans 
de  l’eau  ; après  quoi  on  la  passe  à travers  un  linge  : mais  il  est  plus  com- 
mode de  l’acheter  chez  les  marchands.  On  la  trouve  en  tablettes , couleur 
de  sucre  d’orge,  fort  transparentes,  et  beaucoup  moins  noires  que  les  ta- 
blettes de  colle  forte.  Chaude,  elle  doit  être  fort  claire,  et  refroidie,  elle 
ne  doit  avoir  que  la  consistance  d’une  gelée. 

2 II  faut  se  servir  d’une  pierre  ponce  de  quatre  ou  cinq  pouces  de  dia- 
mètre, et  qui  soit  bien  dressée  par-dessous , comme  je  l’ai  indiqué  page  5a6. 
On  la  prend  d’une  grandeur  proportionnée  aux  toiles. 


55t 


TRENTIÈME  LEÇON. 

votre  toile  à l’huile  avec  une  couleur  fort  épaisse  et  pas- 
sablement broyée.  L’on  prend  j pour  faire  cet  enduit,  du 
blanc  de  céruse , auc[ucl  on  mêle , tantôt  un  peu  de  noir 
de  vigne  ou  tel  autre  bon  noir,  pour  en  faire  un  gris  de 
perle;  tantôt  un  peu  d’ocre  rouge  et  un  atome  de  noir, 
si  l’on  veut  que  la  teinte  soit  un  peu  rosâtre;  tantôt,  en- 
fin, un  tiers  d’ocre  jaune-clair,  et  une  petite  pointe  d’ocre 
rouge,  si,  comme  moi,  l’on  préfère  la  teinte  orangée  à 
toutes  les  autres  ; mais  dans  ce  dernier  cas  l’on  n’ajoute 
I point  de  noir  : dans  les  deux  précédons  on  n’en  fait  entrer 
I que  fort  peu,  et  seulement  ce  qu’il  en  faut  pour  atténuer 
le  grand  blanc  de  la  céruse,  qui  est  la  couleur  principale 
dont  se  forme  l’enduit.  Il  faut  que  cette  couleur  soit  as- 
I sez  épaisse  pour  qu’elle  ne  puisse  s’étendre  que  comme 
j un  onguent  tendre  ; l’on  y met  par  conséquent  moins 
I d’huile  que  pour  les  couleurs  à mettre  en  vessie.  Pour 
étendre  cet  enduit  sur  la  toile,  l’on  prend  indifféremment 
ou  une  grande  lame  de  fer,  de  vingt  pouces  de  long  sur 
vingt  lignes  de  large,  ou  une  lame  de  buis  ou  de  corne 
! de  la  même  proportion. 

I II  faut  que  la  lame  soit  bien  unie  et  en  même  temps 
I assez  forte  pour  qu’on  puisse  appuyer  fortement  sans  crain- 
dre de  la  casser;  car,  si  l’on  n’appuyait  pas  du  tout,  la 
I couleur  n’entrerait  pas  dans  les  interstices  de  la  toile , et 
j n’en  remplirait  pas  tous  les  trous. 

, L’on  fait  cette  opération  grandement,  et  presque  à 
: tour  de  bras,  en  prenant  beaucoup  de  couleur  sur  la 
lame,  mais  en  la  couchant  néanmoins  aussi  également  que 
possible  partout  ; ce  qui  n’est  pas  difficile , puisque  le 
grain  de  la  toile  vous  guide,  et  qu’ensuite  vous  ratissez 
] légèrement  jusqu’à  ce  que  vous  sentiez  qu’il  n’y  eu  a pas 
plus  sur  une  place  que  sur  une  autre. 


552  TRENTIÈME  LEÇON, 

La  couleur  J ainsi  refoulée  avec  cette  grande  lame  ^ 
s’incruste  dans  le  tissu  de  la  toile  j et  y adhère  très-soli- 
dement; il  n’en  faut  appliquer  sur  la  superficie  que  juste 
ce  qu’il  en  faut  pour  couvrir  les  fils  ; car  si  l’on  en  met- 
tait davantage  y la  toile  serait  lourde  et  cassante  j et  coû- 
terait d’ailleurs  trop  cher.  Ceci  est  d’autant  plus  impor- 
tant que  la  céruse , étant  un  blanc  de  plomb , fait  tou- 
jours un  fond  préjudiciable  aux  autres  couleurs  j à moins 
que  l’impression  ne  soit  très-sèche  y ce  qui  n’a  guères  lieu 
qu’au  bout  de  huit  mois,  ou  même  d’une  année  entière. 
Cependant  aucune  autre  couleur  ne  peut  remplacer  la 
céruse  pour  l’enduit  à l’huile  ; mais  l’on  peut  s’en  passer 
quand  on  imprime  à la  colle , comme  on  le  verra  bien- 
tôt. Quand  la  toile  est  imprimée  d’une  manière  unie,  on 
l’expose  au  grand  air,  et  même  au  plus  grand  soleil, 
afin  d’en  hâter  la  dessiccation. 

Plusieurs  personnes  mêlent  une  partie  d’essence  de  té- 
rébenthine dans  l’huile  de  noix  ou  de  lin,  pour  lui  don- 
ner plus  de  fluidité;  mais  cette  méthode  n’est  pas  bonne; 
il  en  résulte  deux  inconvéniens  : on  rend  la  toile  cassante, 
et  on  fait  roussir  la  couleur  d’impression.  D’autres  per- 
sonnes font  un  mélange  d’huile  et  d’eau,  quelles  battent 
bien  ensemble,  ce  qui  en  fait  ime  espèce  de  pommade; 
elles  mêlent  leur  couleur  dedans  , ce  qui  rend  la  pâte 
rssez  fluide  sans  y mettre  trop  d’huile.  Je  n’ai  pas  essayé 
ce  procédé  ; mais  je  ne  suis  pas  éloigné  de  le  croire  assez 
bon,  en  ce  que  l’eau  s’évapore  promptement,  et  ne  laisse 
qu’une  faible  quantité  d’huile , qui  sèche  aussi  plus  promp- 
tement que  quand  il  y en  a davantage  et  qu’on  n’y  mé- 
lange point  d’eau.  Reste  à savoir  si  la  pâte  a assez  d’ad- 
hérence à la  toile  avec  aussi  peu  d’huile;  je  craindrais 


535 


TRENTIEME  LEÇON. 

que  l’impression  ne  s’enlevât  par  écailles j et  quelle  ne 
devînt  cassante  au  moindre  pli  qu’on  donnerait  à la  toile, 
ce  qui  serait  un  grand  inconvénient. 

L’on  imprime  des  toiles  qui  ont  une  grande  souplesse, 
et  qu’on  manie  dans  tous  les  sens  sans  les  casser;  ruais 
on  leur  donne  cette  qualité  en  mêlant  du  miel  et  de  la 
cire  dans  la  couleur  d’impression;  on  y fait  encore  en- 
trer d’autres  drogues,  qui  doivent  toutes,  plus  ou  moins, 
avoir  des  résultats  fâcheux  pour  les  couleurs  du  tableau. 

La  meilleure  méthode,  selon  moi,  quand  on  imprime 
des  toiles  à l’huile,  c’est  de  se  servir  de  bonne  huile  de 
noix  bien  claire  et  bien  rectifiée,  sans  autre  mélange. 
Composez  votre  pâte  avec  de  la  céruse  d’Hollande,  bien 
blanche  et  bien  cassante,  ajoutez-y  moitié  d’ocre  jaune, 
et  très-peu  d’ocre  rouge-clair  n.”  7 , de  façon  à ce  que 
votre  teinte  soit  couleur  d’or  blanchâtre,  mais  passable- 
ment orangée  ; et  broyez  le  tout  avec  l’huile  de  noix.  Ce 
fond  est  resplendissant  de  lumière,  il  n’a  rien  de  cru  ni 
de  froid,  comme  le  gris-blanc  pur;  et  tout  ce  que  vous 
peignez  sur  cette  teinte  d’impression  devient  harmonieux 
et  chaud,  et  ne  fait  point  repousser  les  couleurs  au  rous- 
sâtre  ni  au  noir. 

Je  n’ignore  pas  que  beaucoup  de  peintres  anciens  ont 
peint  sur  des  impressions  faites  à l’ocre  rouge  pure, 
comme  étant  une  couleur  beaucoup  plus  innocente  que 
le  blanc  de  céruse  ; mais  qu’en  est-il  résulté  ? C’est  qu’au 
bout  d’un  demi-siècle  ou  d’un  siècle  leurs  peintures  ont 
poussé  au  brun,  parce  que  l’impression  de  l’ocre  rouge 
pure  étant  trop  obscure,  elle  est  ressortie  peu  à peu  à 
travers  des  teintes  du  tableau;  effet  qui  a toujours  lieu 
après  un  certain  laps  de  temps,  c’est  ce  qui  a fait  dis])a- 


654  TRENTIÈME  LEÇON. 

raître  Féclat  et  la  fraîcheur  que  les  Lebrun  ^ les  Poussin 
et  tant  d’autres  avaient  mis  dans  leurs  beaux  ouvrages. 

Pour  me  résumer  sur  cet  objet  ^ une  toile  toute  blanche 
est  aride  et  manque  de  profondeur  j en  sorte  que  tout  ce 
qu’on  peint  dessus,  a la  froideur  de  l’aquarelle  sans  en 
avoir  les  qualités.  Les  toiles  grises  ont  le  meme  incon- 
vénient, et  n’invitent  pas  l’artiste  à employer  des  teintes 
chaudes,  à cause  de  la  grande  opposition  quelles  ont 
avec  le  fond  gris-bleuâtre  de  l’impression  ; les  fonds  brun- 
rouge  repoussent,  parce  qu’ils  sont  trop  obscurs:  je  m’en 
tiens  donc  à la  couleur  orangée,  qui  n’a  aucun  de  ces 
inconvéniens,  pourvu  qu’on  n’y  mêle  qu’un  atome  d’ocre 
rouge. 

L’on  objectera,  sans  doute,  que  de  très-habiles  artistes 
n’ont  employé  que  les  fonds  d’impression  que  je  ne  con- 
seille pas,  et  que  néanmoins  ils  ont  fait  des  ouvrages  ad- 
mirables. Oui,  une  teinte  d’impression  ne  peut  ni  ôter  ni 
donner  du  talent  : il  ne  s’agit  pas  de  cela  ; mais  bien  de 
savoir  si  telle  ou  telle  couleur  d’impression  est  préjudi- 
ciable ou  favorable  à l’artiste  et  à la  durée  de  l’ouvrage. 
On  ne  me  contestera  pas  cela;  on  sentira  qu’il  n’est  pas 
indifférent  de  peindre  sur  une  préparation  noire,  ou  sur 
une  préparation  claire , et  de  choisir  entre  les  impressions 
claires  la  plus  favorable  à l’effet  et  à la  solidité  des  cou- 
leurs. Tout  ce  qu’on  vient  de  dire  sur  les  impressions  des 
toiles,  se  rapporte  également  aux  panneaux,  aux  cartons, 
au  papier,  en  un  mot,  à tous  les  corps  sur  lesquels  on 
est  appelé  à peindre. 


TRENTIÈME  LEÇON. 


OjJ 

Préparation  des  Toiles  (pi^on  veut  imprimer  à la 
colle  et  sans  huile. 

L’impression  des  toiles , panneaux , cartons  j papiers , etc. , 
avec  de  la  couleur  délayée  seulement  avec  de  la  colle 
d’amidon  ou  de  bonne  farine,  présente  de  grands  avan- 
tages. Elle  a aussi  un  inconvénient,  mais  il  est  plus  que 
j compensé  ; et  j’invite  les  artistes,  les  amateurs  et  les  élèves 
à faire  l’essai  de  ce  procédé,  et  à ne  pas  se  rebuter  trop 
vite  du  seul  inconvénient  cpi’il  présente , qui  est  de  don- 
ner un  peu  plus  de  peine  à étendre  les  couleurs  d’une 
première  ébauche,  parce  qu  elles  s’emboivent  très-promp- 
tement. 

Les  avantages  sont  : i de  n’employer  point  de  céruse 
I ni  aucun  blanc  de  plomb  ; 2.®  de  pouvoir  peindre  au  bout 
! de  quelques  heures  sur  cette  préparation,  sans  courir  le 
j moindre  risque  de  voir  changer  les  couleurs , en  sorte 
^ que,  dans  un  cas  pressé,  l’on  peut  dans  la  même  journée 
j clouer  une  toile,  l’imprimer  et  faire  une  ébauche  dessus, 
si  l’on  s’y  prend  de  bonne  heure  le  matin,  et  que  les  jours 
soient  chauds , longs  et  secs  ; 3 ces  toiles  sont  tellement 
absorbantes , que  deux  ou  trois  heures  après  que  vous 
avez  peint  une  partie,  vous  pouvez  la  terminer,  ou  du 
moins  la  retoucher  au  point  qu’il  n’y  reste  plus  que  quel- 
ques petites  retouches  ou  glacis  à poser  pour  achever  un 
tableau;  4."  la  couleur  qui  s’emploie  pour  cette  impression 
est  si  innocente , quelle  ne  peut  en  aucune  manièrc  atta- 
quer celles  du  tableau  ; et  comme  elle  ne  contient  point 
d huile,  elle  absorbe  celle  qui  se  trouve  dans  les  couleurs 
de  la  palette  ; en  sorte  quelle  passe  et  s'évapore  beaucoup 
plus  facilement,  tant  du  côté  de  la  peinture  qu’au  revers 


556  TRENTIÈME  LEÇON. 

de  la  toile.  Voilà  les  principaux  avantages  : entrons  dans 
plus  de  détails.  D’après  tout  ce  qu’on  vient  de  dire,  il 
est  naturel  d’inférer  que  les  tableaux  peints  sur  cette  pré- 
paration doivent  se  conserver  beaucoup  plus  long-temps 
que  les  autres  dans  toute  leur  pureté,  et  cela  parce  qu’on 
n’emploie  point  *de  blanc  de  plomb  et  point  d’huile*  Je 
ne  puis  m’empêcher  de  déplorer  que  tant  d’habiles  artistes 
n’emploient  que  des  couleurs  mal  préparées,  mal  puri- 
fiées et  mal  broyées.  Comment  se  ferait -il  autrement, 
quand  on  a la  commodité  presque  à chaque  pas  de  trou- 
ver chez  les  marchands  de  couleur  des  vessies  toutes  faites, 
et  cela  pour  le  prix  le  plus  modique.  Il  serait  impossible 
que  les  marchands  de  couleur  pussent  vivre  de  leur  éta- 
bhssement,  s’ils  voulaient  faire  subir  à leurs  couleurs  les 
purifications  qui  les  rendraient  parfaites  et  inaltérables. 
On  les  a mises  à trop  bas  prix.  Que  la  foule  des  élèves , 
qui  ne  font  encore  que  s’exercer,  profitent  de  cette  faci- 
lité et  du  bon  marché , cela  est  juste  *,  leurs  ouvrages  ne 
sont  pas  encore  de  ceux  qui  doivent  aller  à la  postérité  ; 
mais  que  des  maîtres  habiles  n’y  regardent  pas  de  plus 
près,  voilà  ce  qui  me  désole.  Si  les  peintres  hollandais 
et  flamands  n’eussent  pas  été  plus  soigneux  et  plus  diffi- 
ciles dans  le  choix  de  leurs  couleurs,  nous  ne  jouirions 
probablement  pas  à présent  de  toute  la  pureté  de  leurs 
ouvrages  : voyez  comme  les  tableaux  italiens  se  sont  moins 
conservés  ; c’est  qu’ils  employaient  les  couleurs  comme  ils 
les  recevaient  des  fabriques.  J’en  appelle  aux  chimistes, 
qu’ils  disent  s’il  n’est  pas  à craindre  que  tous  les  chefs- 
d’œuvre  qu’enfantent  les  grands  artistes  de  France,  ne 
soient  bientôt  plus  ce  qu’ils  sont  maintenant.  J’en  appelle 
aux  artistes  eux-mênies,  et  je  leur  demande  s'ils  n’ont 


TRENTIÈME  LEÇON.  SSy 

pas  vu  déjà  des  marques  de  dépérissement  dans  leurs  ou- 
vrages faits  seulement  depuis  quinze  ou  vingt  ans.  Il  serait 
temps  de  sauver  du  naufrage  tant  de  productions  exis- 
tantes et  à naître  ; et  si  un  homme  soigneux  j et  en  meme 
temps  de  bonne  foi,  se  mettait  à ne  préparer  que  d’excel- 
lentes couleurs , parfaitement  purgées  et  purifiées  de  tous 
les  sels  et  corps  étrangers  qui  les  altèrent,  et  broyées 
sur  des  pierres  dures  avec  tous  les  soins  et  la  propreté 
qu’exige  ce  travail,  je  ne  doute  pas  que  les  artistes,  et 
même  beaucoup  d’amateurs,  n’aimassent  mieux  y mettre 
un  prix  convenable,  que  de  faire  une  économie  qui  doit 
en  peu  de  temps  détériorer  leurs  plus  beaux  ouvrages. 
Ce  n’est  point  aux  marchands  qu’il  faut  s’en  prendre, 
ils  ne  peuvent  faire  mieux,  je  le  répète-,  il  est  même  sur- 
prenant qu’ils  ne  nous  servent  pas  plus  mal  encore,  au 
prix  où  sont  les  couleurs  : il  ne  suffit  pas  qu’une  couleur 
soit  bien  broyée , il  est  bien  plus  essentiel  encore  quelle 
ait  été  auparavant  bien  lavée  et  bien  purgée  de  tout  ce 
qui  peut  nuire  ; or  ce  travail  exige  du  temps  et  des  soins 
que  l’on  doit  payer. 

Je  reviens  à l’impression  à la  colle,  et  je  dis  quelle 
achemine  déjà  à une  plus  grande  conservation  des  cou- 
leurs, par  les  raisons  que  j’ai  données,  et  que  d’ailleurs 
l’expérience  a complètement  justifiées  depuis  quatorze  ou 
quinze  ans  que  plusieurs  de  mes  collègues , ainsi  que  moi , 
nous  usons  de  ce  procédé. 

Cette  préparation , au  surplus , se  fait  en  beaucoup 
moins  de  temps  et  de  frais  que  la  préparation  à l’huile, 
comme  on  va  s’en  convaincre  -,  et  elle  présente  le  grand 
avantage,  pour  ceux  qui  ne  demeurent  pas  à Paris,  d’avoir 
d un  jour  à l’autre  un  châssis  préparé  et  tout  prêt  à 


558  TRENTIÈME  LEÇON. 

peindre,  dans  les  cas  où  l’on  n’en  trouve  pas  chez  soi 
de  la  grandeur  ou  de  la  dimension  voulue. 

Il  est  aussi  certains  cas  où  l’on  est  forcé  de  peindre 
au  premier  coup  i,  soit  que  la  personne  qui  se  fait  pein- 
dre ne  séjourne  pas  assez  dans  une  même  ville  pour  at- 
tendre qu’une  ébauche  soit  sèche  et  qu’on  puisse  la  re- 
prendre, soit  pour  toute  autre  raison.  Or,  il  est  sans 
comparaison  plus  facile  de  peindre  un  portrait  au  pre- 
mier coup  sur  cette  préparation  que  sur  celle  à l’huile, 
parce  que,  comme  je  l’ai  déjà  dit,  la  couleur  adhère  si 
promptement  à la  surface  de  la  toile,  et  l’huile  la  traverse 
tellement,  qu’au  bout  de  deux  ou  trois  heures,  sans 
qu’elle  soit  sèche,  elle  a néanmoins  assez  de  corps  et  de 
fixité  pour  qu’on  puisse  travailler  dessus  sans  courir  le 
moindre  risque  d’arracher  la  couche  de  dessous,  avec  la- 
quelle elle  se  lie  néanmoins  fort  bien. 

Au  reste,  pour  les  cas  ordinaires,  si  l’ébauche  est  un 
peu  plus  pénible  à faire,  cet  inconvénient  n’existe  plus  à 
la  reprise  du  tableau  ; car  alors  l’ébauche  sert  d’impres- 
sion à I huile , et  l’on  repeint  dessus  avec  la  même  faci- 
lité que  sur  toute  autre  ébauche  : ainsi  l’inconvénient  n’est 
pas  grand,  et  les  avantages  sont  positifs.  On  appelle  ces 

I On  appelle  peindre  au  premier  coup , terminer  un  tableau  dès  la  pre- 
mière ébauche  sans  lui  donner  le  temps  de  sécher;  mais  comme  on  ne 
peut  jamais  produire  des  ouvrages  d’une  grande  profondeur  de  ton  au 
premier  coup,  l’on  n’emploie  cette  méthode  que  pour  jeter  sa  pensée  sur 
la  toile  : c’est  <e  qu’on  appelie  une  esquisse  peinte;  et  sur  ce  premier  jet 
d’un  sujet  composé  l’on  fait  un  plus  grand  tableau  tout-à-fait  achevé  et 
soigné. 

II  arrive  quelquefois  aussi  qu’on  est  comme  forcé  de  peindre  au  premier 
coup  des  portraits , faute  d’avoir  le  modèle  assez  long-temps  pour  pouvoir 
diviser  la  besogne  en  deux  reprises  et  laisser  sécher  entre  deux. 


TRENTIÈME  LEÇON.  5^9 

toiles  toiles  absorbantes  ^ parce  qu’en  effet  elles  absor- 
bent promptement  et  par  derrière  toute  l’huile  des  cou- 
leurs de  la  palette,  ce  qui  hâte  beaucoup  la  dessiccation 
et  empeche  que  les  teintes  ne  roussissent,  attendu  que  le 
superflu  de  l’huile  n’est  pas  obligé  de  s’évaporer  du  côté 
de  la  peinture,  trouvant  un  fond  perméable  sur  le  revers 
du  tableau. 

Manière  d^imprimer  a la  Colle. 

L’on  fait  de  bonne  colle  avec  de  l’amidon  ou  de  la 
belle  farine  *,  cette  dernière  est  encore  la  meilleure.  On  lui 
donne  la  consistance  de  celle  qui  sert  à coller  le  papier  ; 
et  quand  elle  est  faite,  on  y ajoute  le  même  volume  de 
terre  de  pipe , de  la  plus  blanche  et  de  la  plus  propre 
qu’on  pourra  se  procurer  chez  le  marchand  droguiste.  On 
lave  et  on  décante  cette  terre  pour  en  séparer  les  ordures 
et  les  pierrettes  ; on  la  broie  en  deux  tours  de  main , et 
on  la  mêle  encore  humide  avec  la  colle. 

Le  tout  doit  avoir  la  consistance  de  la  crème  un  peu 
épaisse. 

Je  suppose  que  votre  toile  écrue  aura  été  encollée, 
poncée,  etc.,  comme  on  l’a  indiqué  plus  haut,  page  626. 
Quant  aux  cartons,  panneaux,  ou  papiers,  il  ne  faut  pas 
les  poncer  du  tout  avant  que  d’y  étendre  la  préparation. 

Ayez  un  gros  pinceau  de  trois  pouces  de  long,  sur  une 
épaisseur  de  diamètre  proportionnée,  tels  que  sont  ceux 
des  vernisseurs  *,  remuez  bien  votre  préparation  dans  le 
pot  qui  la  contient,  et  étendez  t?'ès- promptement  cette 
espèce  de  crème  jaune-orangé  ^ , d’une  manière  égale  et 


I L’on  ne  doit  pas  ouUier  que  dans  la  terre  de  pipe,  qui  sert  de  blanc, 


54 O TRENTIÈME  LEÇON. 

régulière^  sans  repasser  deux  fois  sur  la  même  place , ce 
qui  formerait  des  inégalités  et  des  épaisseurs  ; car  la  toile 
absorbe  très -promptement  l'humidité  j et  la  couleur  se 
dessèche  à Fins  tant  même. 

Chaque  fois  que  l’on  replonge  le  pinceau  dans  le  pot, 
il  faut  remuer  la  drogue,  afin  que  la  couleur  soit  toujours 
de  la  même  consistance. 

Laissez  sécher  à l’air  cette  première  couche,  et  dès 
quelle  sera  assez  sèche,  appliquez-en  une  seconde  ; lais- 
sez encore  sécher  j puis  une  troisième  couche , et  même 
ime  quatrième,  si  cela  vous  paraît  nécessaire,  pour  que 
tous  les  trous  et  les  fils  de  la  toile  soient  partout  égale- 
ment bouchés  et  recouverts.  Si  l’enduit  est  bien  posé,  ce 
qui  doit  se  faire  très-promptement  comme  je  viens  de  le 
Recommander,  votre  toile  doit  vous  présenter  une  belle 
surface  unie , sans  qu’il  y ait  plus  d’épaisseur  de  couleur 
en  une  place  qu’en  une  autre.  Elle  doit  conserver  une 
demi-transparence  en  la  regardant  à travers  le  jour,  car 
une  trop  grande  épaisseur  serait  nuisible  et  rendrait  la 
couleur  cassante.  Ne  craignez  pas  qu’à  travers  la  prépa- 
ration l’on  aperçoive  encore  un  peu  les  traces  des  fils 
de  la  toile , pourvu  que  ce  soit  très-peu  sensible  ; cela 
forme  un  petit  grainé  qui  na  rien  de  désagréable  pour 
une  tête  grande  comme  nature  ou  pour  un  paysage.  Mais 
si  la  toile  doit  recevoir  ou  un  portrait  beaucoup  plus  petit 


il  faut  qu’il  y ait  une  moitié'  d’ocre  jaune -clair  n.°  4»  très -peu  (un 
quarantième  tout  au  .plus)  d’ocre  rouge-clair  n.®  7 : c’est  ce  mélange  qu’il 
faut  joindre,  à volume  égal,  à la  colle,  sans  avoir  égard  au  poids  des  deux 
substances.  Si  le  mélange  paraissait  un  peu  trop  épais  pour  pouvoir  s’éten- 
dre promptement  et  facilement,  on  y ajouterait  un  peu  d’eau,  jusqu’à  la 
consistance  de  bonne  crème. 


TRENTIÈME  LEÇON.  54  1 

OU  des  figures  entières  fort  au-dessous  de  la  grandeur  de 
nature,  mettez  plus  de  soin  à empâter  sa  surface,  afin  de 
la  rendre  plus  unie,  et  de  faire  en  sorte  que  les  traces  du 
tissu  ne  soient  visibles  que  de  très-près.  La  terre  de  pipe 
n’est  point  sujette  à s’écailler  quand  elle  est  encollée  à 
j propos  et  qu’on  ne  la  couche  pas  trop  épaisse;  c’est  pro- 
I bablement  pour  cette  raison  qu’on  l’emploie  généralement 
I pour  blanchir  les  baudriers.  J’ai  cru  reconnaître  en  effet 
! que  la  terre  de  pipe  est  de  toutes  les  marnes  la  plus 
I souple,  et  la  plus  innocente  de  toutes  les  terres,  quant 
! à l’effet  quelles  peuvent  produire  par  leur  contact  sur  les 
I couleurs.  La  colle  de  farine  contient  un  gluten  très-fort; 

^ elle  résiste  même  à l’eau  chaude  pendant  plusieurs  jours, 

’ quand  elle  est  bien  faite,  ce  que  ne  font  pas  les  autres  colles, 
et  surtout  celle  de  Flandre.  Elle  a de  plus  le  grand  avan- 
; tage  de  ne  point  roussir  les  substances  avec  lesquelles  on 
I la  mêle,  et  d’être  très -absorbante;  en  sorte  que  l’huile 
j peut  la  traverser  et  passer  au  revers  de  la  toile,  où  elle 
s’évapore  et  ne  laisse  plus  aux  couleurs  que  la  partie 
d'huile  nécessaire  pour  les  agglutiner  ensemble  sur  le 
tableau. 

j Gardez-vous  de  substituer  à la  petite  portion  d’ocre 
j rouge  la  même  quantité  de  cinabre  ou  de  quelque  autre 
1 rouge  que  ce  soit;  rien  ne  serait  plus  nuisible  à votre 

I tableau,  attendu  que  le  cinabre  est  sujet  à noircir,  étant 
composé  de  soufre  et  de  mercure.  Tenez-vous-en  donc 
aux  couleurs  que  j’ai  indiquées  comme  les  plus  innocentes 

II  de  toutes;  d’ailleurs  il  s’agit  moins  de  produire  une  belle 
couleur  orangée  que  de  composer  un  fond  inaltérable. 
Gardez-vous  également  de  prendre  du  minium  et  quelque 

I beau  jaune;  le  minium  n’est  lui-même  que  du  blanc  de 


54 2 TRENTIÈME  LEÇON. 

plomb  très-cal  ciné  J et  les  plus  beaux  jaunes,  comme  le 
chrome  ou  l’orpin,  sont  des  oxides  minéraux  encore  plus 
à craindre. 

Quand  toutes  vos  couches  sont  bien  sèches,  ce  qui 
n’est  que  l afFaire  de  quelques  heures,  vous  poncez  légè- 
rement partout,  en  ayant  soin  de  poser  la  paume  de  la 
main  gauche  au-dessous  de  la  place  où  vous  poncez, 
comme  je  lai  déjà  expliqué;  et  s’il  arrivait  que  votre  pin- 
ceau eût  déposé  quelque  inégalité  dans  l’épaisseur  de  la 
couleur,  vous  poncerez  un  peu  plus  long-temps  sur  ces 
endroits~là  que  sur  les  autres , afin  de  bien  égaliser  le  tout. 

Quand  o»i  imprime  des  cartons  à la  colle,  il  faut  les 
cloi^r  tout  autour  sur  une  planche,  pour  qu’ils  restent 
tendus  après  avoir  été  imprimés.  Il  est  meme  bon  de  ne 
les  clouer  qu’immédiatement  après  avoir  étendu  l’une  des 
couches  et  pendant  qu’ils  sont  encore  humides;  iis  n’en 
seront  que  plus  tendus,  plats  et  unis. 

Il  ne  faut  qu’une  seule  couche  aux  papiers  et  cartons , 
ou  tout  au  plus  deux,  s’ils  ne  sont  pas  devenus  assez  éga- 
lement unis  à la  première;  car  il  ne  s’agit  pas  de  rem- 
plir le  tissu  comme  il  faut  le  faire  à la  toile,  cela  exige 
donc  moins  de  couleur;  et  si  l’on  en  mettait  trop,  l'im- 
pression étant  cauchée  sur  un  corps  lisse,  elle  s’écaillerait. 

Pour  tendre  le  papier , on  s’y  prend  difïéremment  : l'on 
a une  planche  très-unie,  renforcée  de  deux  bandes  de  bois 
dur  en  haut  et  en  bas,  pour  contrarier  le  mouvement  de 
courbe  que  prennent  ordinairement  tous  les  bois.  La 
planche  doit  être  composée  de  trois  ou  quatre  morceaux, 
collés  ensemble  par  les  côtés,  et  dont  le  fil  du  bois  soit 
du  haut  en  bas.  Les  deux  bandes  ou  tenons  ont  au  con- 
traire le  fil  du  bois  en  travers,  par  rapport  à la  grande 


I TP»ENTIÈME  LEÇON.  545 

I planche;  tous  les  menuisiers  connaissent  cela.  H ne  s’agit 
1 que  d’empêcher  le  bois  de  voiler. 

Pour  coller  et  tendre  le  papier  sur  cette  planche  j l’on 
remplie  d’abord  un  demi -pouce  tout  autour  du  papier, 
pour  que  ces  remplis  ne  se  mouillent  pas  et  puissent  bien 
I recevoir  la  colle  ; puis  on  retourne  la  feuille  sens  dessus 
1 dessous,  en  sorte  que  les  remplis  se  trouvent  dessous  et 
touchent  immédiatement  la  table  sur  laquelle  on  fait  cette 
opération. 

j On  humecte  une  éponge , et  l’on  en  mouille  toute  la 
I superficie  de  la  feuille  de  papier,  non  en  frottant,  mais 
I en  tamponnant  doucement  avec  l’éponge,  sans  quoi  l’on 
I risquerait  de  gâter  le  papier  et  d’en  enlever  fépiderme. 

I On  laisse  le  papier  pendant  quelques  minutes  s’étendre 
I et  s’amollir;  et  si  l’on  juge  nécessaire  de  Ihumecter  da- 
vantage, on  le  fait  encore  en  tamponnant,  jusqu’à  ce 
\ qu’il  devienne  à peu  près  aussi  souple  qu’un  linge  : on  le 
1 laisse  en  cet  état  quelques  instans,  jusqu’à  ce  qu’on  ne 
I voie  plus  de  traces  d’eau  reluisantes.  Alors  on  retourne 
j la  feuille  avec  précaution , et  on  la  place  sur  la  planche 
I où  l’on  doit  la  coller  par  les  bords  seulement.  Mais  avant 
I d’en  coller  les  bords  rempliés  du  papier,  on  étire  dou- 
cement et  légèrement  le  papier  dans  tous  les  sens,  en 
plaçant  les  mains  toujours  vis-à-vis  l’une  de  l’autre,  afin 
d’étirer  droit  tout  le  tour;  et  dans  la  crainte  de  déchirer 
ce  papier  mouillé,  on  pince  ensemble  avec  les  doigts  le 
rempli  qui  est  resté  sec  avec  le  reste  qui  ne  l’est  pas. 
Quand  cela  est  fait  d’une  manière  très-égale  et  sans  étirer 
le  papier  davantage  d’un  côté  que  d’un  autre,  on  rabat 
les  remplis  et  on  les  encolle  très -également,  sans  faire 


544  TRENTIÈME  LEÇON, 

aller  de  la  colle  au-delà  du  rempli  i ; et  alors  on  retourne 
la  feuille 5 on  la  place  bien  carrément  sur  la  planchette, 
et  on  la  colle  promptement , sans  étirer  davantage  le  pa- 
pier, sinon  pour  le  placer  partout  également  et  carrément. 

On  peut  aussi  faire  usage  de  colle  à bouche,  comme 
font  tous  les  architectes  pour  tendre  leurs  plans.  (Voyez 
ce  que  j’ai  dit  sur  l’emploi  de  cette  espèce  de  colle,  le- 
çon 2 3.®,  page  445,  note.) 

Quand  on  a achevé  un  dessin  qui  a été  tendu  sur  la 
planche,  l’on  ne  cherche  point  à le  décoller,  on  le  coupe  • 
à l’équerre  tout  autour  avec  la  pointe  d’un  canif  que  l’on 
guide  contre  une  règle.  Il  en  est  de  même  pour  un  car- 
ton ou  un  papier  ; quand  la  couche  d’impression  est 
sèche,  l’on  décloue  le  carton  et  l’on  coupe  le  papier,  qui 
reste  toujours  très-uni  si  on  ne  le  mouille  pas  et  si  l’on 
n'y  applique  que  des  couleurs  à l’huile. 

Pour  clouer  les  cartons  sans  laisser  trop  d’intervalle 
entre  chaque  clou,  on  prend  des  clous  à double  tête,  et 
on  les  plante  à dix-huit  lignes  les  uns  des  autres. 


I II  est  ici  question  de  colle  d’amidon  ou  de  farine. 


trente-unième  leçon. 


S45 

1 

j 

XXXI.*^  LEÇON. 

I Vernis  au  Blanc  d'œufs  et  maniéré  de  F ap- 
pliquer aux  tableaux  nous^ellement  peints 
en  attendant  quils  soient  assez  secs  pour 
y mettre  le  véritable  Vernis. 

Quand  on  a achevé  un  tableau  à l’huile , il  faut  le  lais- 
ser sécher  jusqu’à  ce  qu’aucune  des  couleurs  ne  poisse 
I plus  sous  les  doigts.  Il  y a encore  une  autre  manière  de 
connaître  si  la  dessiccation  est  assez  avancée  pour  y met- 
I tre  le  blanc  d’œuf;  c’est  en  poussant  la  respiration  des- 
J sus  : si  les  couleurs  sont  encore  trop  fraîches  j le  nuage 
‘ de  la  respiration  disparaît  sur-le-champ  ou  ne  se  forme 
I même  pas  du  tout  sur  la  superficie  de  la  couleur  ; si , au 

I contraire,  le  nuage  est  bien  visible  et  qu’il  trouble  l’ap- 

! parence  des  couleurs  en  y restant  quelques  instans  sans 
s’évaporer,  c’est  un  indice  qu’elles  sont  assez  sèches  pour 
! pouvoir  sans  risque  recevoir  l’application  du  blanc  d’œuf. 
I L’on  ne  peut  pas  assigner  un  terme  après  lequel  les 
couleurs  doivent  être  suffisamment  sèches  : cela  dépend 
I de  plusieurs  circonstances,  telles  que  la  qualité  de  l’huile 
j et  des  couleurs  qu’on  a employées,  la  franchise  ou  la 
I timidité  avec  lesquelles  la  couleur  a été  maniée  ; mais 
surtout  la  température  et  l’état  actuel  de  l’atmosphère, 
chaude  ou  sèche,  humide  ou  froide.  Un  tableau  séchera 
mieux  en  été  en  huit  ou  dix  jours,  qu’en  six  ou  huit  se- 
I maines  en  hiver.  L’on  peut  compter  qu’il  faut  au  moins 
] dix  ou  douze  jours  en  été,  et  deux  mois  en  hiver,  et 

35 


546  TRENTE-UNIÈME  LEÇON. 

quelquefois  pluSj  avant  qu’un  tableau  soit  assez  sec  pour 
fe  hasarder  à j appliquer  le  blanc  d’œuf. 

Les  couleurs  brunes , les  noires,  ainsi  que  toutes  les 
laques  et  les  cinabres , sont  long-temps  à sécher , surtout 
quand  elles  sont  employées  pures  et  comme  glacis,  sans 
mélange  d’aucune  autre  couleur  siccative  ^ , à moins  qu’on 
ne  les  emploie  à l’huile  grasse  presque  pure,  ce  qui  les 
ternit  beaucoup.  D’ailleurs  ce  n’est  pas  la  couleur  dans  ce 
cas  qui  est  sèche  ou  qui  paraît  l’être  ; c’est  la  peau  qui 
se  forme  sur  l’huile  grasse  qui  donne  le  change  : or,  plus 
cette  peau  se  forme  promptement,  moins  elle  permet  à 
riiuile,  qui  est  renfermée  dessous  cette  peau,  de  s’évaporer. 

Il  ne  faut  donc  pas  être  trop  impatient  d’appliquer  le 
blanc  d’œuf;  il  en  résulterait  souvent  des  accidens  qui 
affligent  l’artiste  ; la  couleur  se  gerce  et  s’éfendille  en  tous 
sens,  parce  qu’étant  fortement  grippée  par  le  blanc  d’œuf, 
celui-ci  lui  fait  lâcher  prise  sur  la  toile,  qui  se  grippe 
moins  fortement. 

C’est  donc  en  palpant  du  bout  des  doigts  les  couleurs 
les  plus  longues  à sécher , ou  en  poussant  son  haleind^ 
dessus,  qu’on  peut  connaître  à quel  point  de  dessiccation 
se  trouve  un  tableau. 

Je  dois  dire  en  passant  qu’on  n’applique  ce  faux  vernis 
ou  ce  blanc  d’œuf  que  pour  jouir  delà  vue  de  l’ouvrage, 
le  juger,  le  faire  juger,  par  d’autres  avant  qu’il  soit  assez 
sec  pour  le  vernir;  car  sans  cela  il  vaudrait  mieux  le  lais- 
ser sécher  tout  naturellement  au  grand  air  sans  blanc  d’œuf. 

Un  tableau  est  tellement  embu  par  places  et  reluisant 

1 Voyez  les  premières  pages  de  cet  ouvrage,  où  l’on  a iridique'  les  cou- 
leurs qui  ne- sèchent  que  très-lentement,  et  auxquelles  il  faut  ajouter  plus 
ou  moins  d’huile  grasse,  au  moment  de  les  employer. 


TREISTE-tJISltME  LEÇON.  • 547 

fto  d'autres  places,  qu’il  est  impossible  d’en  concevoir  une 
idée  passablement  juste,  si  l’on  ne  l’ait  dispaiaîlre  toutes 
les  taches  et  inégalités  par  un  vernis  qui  puisse  facile- 
ment s’enlever  et  se  renouveler  sans  empêcher  la  peinture 
de  continuer  de  sécher. 

On  prétend  que  le  blanc  d’œuf  accélère  la  dessiccation 
plutôt  que  de  la  retarder:  je  ne  saurais  l’affirmer;  mais  je 
puis  assurer  que,  pourvu  qu’on  ne  se  hâte  pas  trop  de 
l’appliquer,  et  qu’auparavant  le  tableau  ait  été  bien  lavé, 
comme  on  va  l’expliquer,  je  ne  me  suis  jamais  aperçu 
qu’il  nuisît  à la  peinture. 

Comment  on  lave  un  Tableau  avant  d'y  mettre 
le  Blanc  d'œuf. 

On  aura  une  éponge  fine,  très -douce,  et  beaucoup 
d’eau  de  fontaine  très-claire,  et  qui  ne  laisse  aucun  dé- 
pôt ; on  lavera  le  tableau  à grande  eau  et  en  frottant  très- 
légèrement  : le  mieux  est  de  placer  le  tableau  au-dessous 
d’im  robinet,  afin  que  l’eau  se  renouvelle  constamment. 

Quand  le  tableau  aura  été  ainsi  lavé' pendant  quelques 
minutes,  on  exprimera  l’eau  de  l’éponge,  et  l’on  essuiera 
doucement  le  tableau  avec  cette  éponge , qui  humera  le 
restant  de  l’eau.  L’on  n’essuiera  d’aucun  linge  la  légère 
humidité  restante  sur  la  peinture;  mais,  comme  il  faut 
qu’il  n’en  reste  aucune  trace,  on  exposera  le  tableau  au 
grand  soleil,  ou,  si  l’on  ne  peut  faire  mieux,  on  le  pré- 
sentera devant  un  feu  de  flamme  claire,  en  le  tenant  à 
quatre  ou  cinq  pieds  de  distance  du  feu,  et  en  remuant 
le  tableau  et  le  tournant  sans  cesse  du  haut  en  bas  pour 
qu’il  sèche  également,  et  sans  qu'aucune  place  ressente 
trop  de  chaleur.  Il  ne  faut  pas  que  le  tableau  devienne 


548  TRENTE-ÜNIÈME  LEÇON. 

sensiblement  chaud  ; cela  gâterait  les  couleurs  : il  suffit 
qu’il  n’ait  plus  d’humidité  ni  de  chaleur  j pour  y appli- 
quer le  blanc  d’œuf. 

Maniera  de  préparer  le  Blanc  d^œuf  et  de  V ap- 
pliquer: 

On  sépare  soigneusement  le  blanc  d’un  œuf  bien  frais 
d’avec  le  jaune,  puis  on  bat  ce  blanc-,  après  y avoir  ajouté 
une  cuillerée  à café  d’esprit  de  vin  et  un  peu,  mais  très- 
peu,  de  sucre  candi,  qu’on  aura  fait  fondre  d’avance  dans 
la  moindre  quantité  d’eau  possible  i , on  bat  le  tout  en- 
semble, soit  avec  la  barbe  d’une  plume,  soit  avec  une 
cuiller  d’argent,  jusqu’à  ce  qu’il  soit  presque  tout  en  écume. 

Avant  de  battre  l’œuf,  on  aura  une  éponge  fine  qui 
aura  été  humectée  et  ensuite  pressée  et  essuyée  dans  un 
linge , afin  quelle  n’ait  plus  que  l’humidité  nécessaire  pour 
avoir  de  la  souplesse. 

On  plongera  l’éponge  ainsi  préparée  dans  l’écume , et 
on  la  passera  promptement  et  régulièrement  sur  toute  la 
superficie  du  tableau,  sans  revenir  plus  de  deux  fois  sur 
la  même  place,  et  on  le  laissera  sécher,  ce  qui  a lieu  au 
bout  de  quinze  ou  dix-huit  minutes. 

Je  préviens  que  l’écurne  laissera  quelques  petits  bouil- 
lons sur  la  toile;  mais  il  ne  faut  pas  s’en  mettre  en  peine, 
ils  disparaissent  sous  le  bout  du  doigt  quand  le  blanc 
d’œuf  est  entièrement  sec. 


I Pour  bien  faire , il  faut  réduire  en  poudre  du  sucre  candi , et  jeter 
sur  cette  poudre  fine  un  peu  d’eau  très-chaude.  On  fait  cela  vingt-quatre 
heures  d’avance,  afin  que  presque  toute  l’eau  ait  eu  le  temps  de  s’évaporer, 
et  qu’il  n’en  rèste  que  ce  qu’il  faut  pour  que  le  sucre  reste  liquide  et  e» 
sirop  épais. 


TRENTE-UN  lÈME  LEÇON.  549 

D’ailleurs  J il  y a un  moyen  d’éviter  ces  bouillons 
d’écume , en  ne  frottant  la  toile  avec  l’éponge  que  légè- 
rement et  sans  revenir  plus  souvent  que  deux  fois  sur  la 
même  place  ; car , bien  loin  de  mettre  beaucoup  de  ce 
vernisp  il  ne  faut,  au  contraire , en  appliquer  que  le  moins 
possible.  C’est  pour  cette  raison  qu’on  le  réduit  en  écume  j 
afin  qu’il  n’en  reste  que  fort  peu  sur  la  peinture,  et  que 
l’huile  puisse  encore  s’évaporer  à travers  les  pores  du 
blanc  d’œuf,  ce  qui  n’aurait  pas  lieu  si  on  lui  donnait 
trop  d’épaisseur  et  de  consistance. 

Je  me  trouve  ici  en  contradiction  avec  plusieurs  per- 
sonnes, qui  disent  que  la  partie  du  blanc  d’œuf  qui  ne 
s’est  pas  convertie  en  écume,  et  qu’on  trouve  au  fond 
du  vase,  est  celle  dont  il  faut  se  servir,  parce  quelle 
offre  un  vernis  plus  fort  et  plus  reluisant.  Cela  est  vrai , 
et  c’est  précisément  pour  cela  que  je  ne  conseille  pas 
d’en  faire  usage , attendu  qu’il  n’est  point  question  de  pro- 
duire un  vernis  plus  dense,  plus  compacte  que  celui  que 
je  propose;  au  contraire,  il  est  essentiel  qu’il  soit  assez 
léger  et  poreux,  pour  qu’à  travers  son  enveloppe  l’ex- 
cédant de  l’huile  qui  doit  se  dégager  des  couleurs,  puisse 
se  faire  sans  obstacle  : sans  quoi  il  vaudrait  encore  mieux 
mettre  le  véritable  vernis  tout  de  suite  à la  place  du  blanc 
d’œuf. 

Je  n’ignore  pas,  qu’à  Paris  surtout,  la  plupart  des  ar- 
tistes, pressés  de  jouir  de  l’ensemble  général  de  leurs  pro- 
ductions, ou  obligés,  en  quelque  sorte,  de  présenter  leurs 
tableaux  à l’exposition  avec  tout  ce  qui  peut  les  faire  va- 
loir, n’y  regardent  pas  de  si  près,  et  les  vernissent  de 
suite,  sans  attendre  que  les  couleurs  soient  suffisamment 
sèches  ; mais  en  cela  ils  font  un  grand  tort  à leurs  ou- 


55o  " TRENTE-ÜNIÈME  LEÇON.’ 

vrages  : ils  emprisonnent  le  dessous,  qui  dès  ce  moment 
ne  peut  plus  sécher,  et  leurs  ouvrages  roussissent,  noir- 
cissent, et  perdent  une  grande  partie  de  leur  mérite. 

Si  Ton  met  le  blanc  d’œuf  en  été,  il  ne  faut  pas  y 
faire  éntrer  de  sucre,  parce  que  les  mouches  s'atta- 
chent avec  acharnement,  et  en  fort  peu  de  jours  détrui- 
sent tout  l’effet  du  blanc  d’œuf.  Je  ne  conseille  pas  non 
plus  d’y  ajouter  de  la  gomme  fondue,  quoiqu’elle  donne 
plus  de  transparence  et  de  luisant  au  blanc  d’œuf,  par  la 
raison  qu  elle  couvre  trop  et  bouche  trop  bien  les  pores. 

Mais  ce  que  je  recommande,  c’est  de  changer  le  blanc 
d’œuf  tous  les  quinze  jours  pendant  le  premier  mois,  et 
ensuite  tous  les  deux  mois  au  moins.  La  raison  en  est 
que  l’huile  qui' transpire  s’arrête  en  partie  au  blanc  d’œuf, 
et  forme*  une  espèce  de  crasse , qui  finirait  par  se  durcir 
si  Ifon  n’eiilevait  pas-  le  blanc  d’œuf.  D’ailleurs,  je  crois 
avoir  observé  que  le  lavage  du  tableau  hâte  la  dessicca- 
tion des  couleurs. 

Pour  enlever  le  Blanc  (T œuf  de  dessus  le  Tableau* 

On  le  lave  simplement  avec  de  l’eau  bien  propre  et 
une  fine  éponge*,  l’oii  fait  ce  lavage  à grandes  eaux,  jus- 
qu’à ce  qu’on  ne  voie  plus  aucune  trace  d’écume,  et  que 
l’eau  coule  du  tableau  parfaitement  pure  et  claire  ; puis 
on  exprime  l’éponge,  et  quand  elle  est  presque  sèche, 
on  lui  fait  emboire  tout  ce  qui  reste  d’eau  ^ : ensuite  on 
fait  sécher  le  tableau  Comme  je  l’ai  indiqué  plus  haut,  et 
l’on  y remet  un  nouveau  blanc  d’œuf.  Si  l’on  veut  bien 

I On  évite  dans  toutes  choses  semblables  d’appuyer  fortement  l’éponge 
et  de  faire  usage  de  linges  à essuyer,  parce  qu’ils  déposeraient  toujours 
quelque  peu  d’étoupes  et  des  brins  de  fils. 


TREîVTE-UMfi:ME  LEÇOX»  55  l 

faire,  on  ne  mettra  le  vernis  à l’essence  qu’une  année 
après  que  le  tableau  aura  été  achevé. 

Il  serait  à souhaiter  qu’on  put  se  passer  de  vernir  les 
tableaux  ; car  le  lustre  et  lè  brillant  que  cela  donne  à la 
toile,  bien  loin  d’être  un  avantage,  est  un  grand  incon- 
vénient: d’abord,  ils  obligent  le  spectateur  à se  placer  en 
un  seul  endroit  donné,  d’où  l’on  péufVoir  le  tableau  sans 
être  offusqué  pàr  le  chatoiement  du  vernis;  en  outre,  les 
vernis  roussissent  et  noircissent  toujours  plus  ou  moins 
la  peinture,  etj  de  plus,  rompent  les  couleurs  en  écailles 
au  bout  d’un  laps  de  temps  plus  ou  moins  considérable, 
ce  qui  a dégradé  la  plupart  des  anciens  chefs-d’œuvre. 

La  chimie  rendrait  un  grand  service  aux  arts , et  sur- 
tout à la  peinture , si  elle  découvrait  une  composition 
qui  fît  revivre  toute  la  pureté  des  couleurs,  et  leur  ren- 
dît leur  ton  véritable  et  leur  vigueur  sans  le  secours  d’au- 
cun vernis  reluisant;  mais  cela  n’est  guère  possible:  tous 
les  corps  mats  et  non  polis,  surtout  en  fait  de  minéraux, 
n’ont  point  la  vivacité  ni  la  variété  des  teintes  que  le  poli 
ou  le  vernis  leur  rend.  Le  plus  beau  marbre,  la  plus 
belle  agate,  n’ont  rien  de  séduisant,  s’ils  ne  sont  ni  polis 
ni  vernis,  mais  seulement  usés:  mouillez-les , et  à l’ins- 
tant toute  la  richesse  de  ces  pierres  reparaît  : c’est  que 
l’eau,  tant  quelle  reste  humide,  est  le  plus  beau  des  vernis. 

Or,  on  ne  vernit  les  tableaux  que  pour  leur  ôter  ce 
mat  J cet  einhu  qui  paraît  comme  un  nuage,  et  qui  dérobe 
à Fœil  tout  le  charme,  toute  la  vigueur  et  toute  l’harmo- 
nie de  la  peinture.  Si  l’on  pouvait  rétablir  les  couleurs 
telles  (|u’ elles  furent  quand  le  peintre  les  employa,  en- 
core fraîches  et  liquides,  et  qu’on  pût  y réussir  sans  ap- 
plicjuer  un  vernis  reluisant,  la  peinture  à l’huile  aurait 


553  TRElSTE-üjNJÈME  LEÇON. 

fait  une  immense  conquête j et  les  tableaux  se  conserve- 
raient bien  plus  long-temps,  car  les  vernis  les  endom- 
magent beaucoup. 

Les  peintures  à la  gouache,  au  pastel,  à la  détrempe, 
à l’aquarelle,  en  un  mot,  toutes  les  peintures  qui  ne  sont 
pas  à l’huile  ou  en  émail,  manquent  de  force,  de  trans- 
parence et  de  vigueur.  C’est  grand  dommage,  car  elles 
ont  un  ton  argentin  que  ne  conserve  pas  la  peinture  à 
l’huile  ; mais  l’on  manque  de  force  dans  toutes  ces  pein- 
tures : le  noir  lui-même  devient  gris , et  l’on  n’a  aucune 
puissance  pour  égaler  l’échelle  de  tons  que  nous  présente 
la  nature,  surtout  dans  les  bruns. 


TRENTE-DEUXIÈME  LEÇON. 


555 


XXXII.'  LEÇON. 

Vernis  a T essence,  ou  Vernis  à tableaux. 

Il  faut  bien  se  garder  de  jamais  vernir  un  tableau  avec 
du  vernis  à l’esprit  de  vin  ou  tels  autres,  excepté  celui 
que  je  vais  indiquer  j et  qui  se  compose  de  mastic  en 
larmes  J dissous  dans  de  l’essence  de  térébentliine  bien 
rectifiée  j et  qu’on  appelle  pour  cela  vernis  à tableaux. 

L’on  trouve  à acheter  ce  vernis  dans  toutes  les  villes 
où  il  y a quelques  artistes  peintres;  mais  souvent  il  est 
mal  fait  J et  roussit  peu  de  temps  après  qu’il  a été  posé 
sur  la  peinture.  Un  bon  vernis  à tableaux  doit  être  pres- 
que aussi  blanc  et  aussi  limpide  que  la  plus  belle  eau.  Je 
vais  indiquer  plusieurs  manières  de  le  composer;  mais  je 
dois  expliquer  auparavant  pourquoi  il  ne  faut  pas  faire 
usage  du  vernis  à l’esprit  de  vin  j qui  est  d’ailleurs  fort 
beau  et  très-blanc j ainsi  que  quelques  autres,  qu’il  faut 
pourtant  aussi  rejeter. 

Il  faut  pouvoir  enlever  un  vernis  de  desisus  ïa  pein- 
ture, quand  il  est  sale,  roux,  ou  que  quelque  accident 
imprévu  l’a  endommagé  : or,  le  vernis  à l’esprit  de  vin 
ne  peut  pas  s’enlever , ou  du  moins  on  ne  le  peut  qu’à 
l’aide  de  procédés  dangereux,- qui  altèrent  toujours  plus 
ou  moins  le  tableau , tels  que  des  liqueurs  corrosives , 
qui,  en  enlevant  le  vernis,  emportent  en  même  temps 
routes  les  finesses,  et  presque  toujours  tous  les  glacis. 

Tous  les  autres  vernis  blancs  ont  le  même  inconvé- 


554  trente-deuxième  leçon» 

ïiieDtj  et  les  autres  sont  d’une  teinte  si  rousse  qu’il  n’y 
faut  pas  penser. 

Je  vais  donc  indiquer  comment  on  peut  faire  soi-même 
de  très-^bons  vernis,  ensuite  de  quelle  manière  on  doit  les 
appliquer,  et  quelles  précautions  il  est  indispensable  de 
prendre  ayant  et  après  l’opération. 

Vous  achèterez  chez  le  droguiste  la  plus  belle  essence 
de  térébenthine  que  vous  pourrez  trouver  : elle  doit  être 
aussi  blanche  que  de  l’eau,  et  tellement  limpide  et  mai- 
gre, qu’en  l’agitant  dans  la  bouteille  elle  bruisse  forte- 
ment contre  les  parois  du  verre  ^ Quant  à l’autre  drogue, 
qui  sert  à donner  du  corps  et  de  la  consistance  au  ver- 
nis, c’est  du  mastic  en  larmes.  On  le  distingue  en  mastic 
mâle  et  en  mastic  femelle  : le  mâle  est  le  meilleur.  II  faut 
le  choisir  soi-même  et  le  trier,  en  ne  prenant  que  les 
larmes  les  plus  blanches  et  les  plus  transparentes , comme 
quand  on  trie  de  la  gomme  d’Arabie. 

L’on  peut  faire  la  dissolution  sur  le  feu,  comme  je 
l’expliquerai  tout  à l’heure  ; mais  il  faut  n’employer  qu’un 
feu  très-doux,  très-modéré,  et  prendre  les  plus  grandes 
précautions  pour  que  l’essence  ne  s’allume  pas,  car  il  en 
résulterait  de  grands  accidens  pour  la  personne  qui  serait 
près  du  matras.  ^ 

Je  vais  néanmoins  indiquer  la  manière  de  faire  le  ver- 
nis sur  le  feu,  ensuite  celle  de  le  faire  au  bain-marie, 

1 L’essence  de  Venise  et  celle  de  Chio  sont  les  meilleures;  mais  il  est 
bien  difficile  de  savoir  les  distinguer,  et  l’on  peut  être  facilement  trompé 
là-dessus. 

2 Un  malras  est  ordinairement  de  verre  : il  y en  a de  plusieurs  formes 
et  dimensions.  Celui  que  j’emploie  n’est  tout  simplement  qu'une  bouteille 
d’apothicaire,  en  verre  très-mince. 


TREîSTE-DEUXIKME  LEÇON,’  555 

fjûi  est  préférable,  et  enfin  celle  de  le  faire  simplement  à 
la  chaleur  du  soleil  deté,  qui  est  la  meilleure  de  toutes, 
mais  la  plus  longue. 

Dans  tous  les  cas  je  recommande,  quelque  méthode 
qu’on  emploie,  de  faire  le  vernis  au  grand  jour;  car  la 
grande  lumière  du  jour,  et  particulièrement  celle  du  so- 
leil, contribue,  plus  qu’on  ne  le  pense  généralement,  à 
donner  de  la  limpidité  à toutes  les  fusions  qui  doivent 
avoir  de  la  transparence  : ceci  est  un  fait  reconnu. 

Première  Méthode  pour  faire  le  K ernis  sur  le  feu. 

Prenez  un  matras  ou  une  grande  bouteille  de  verre 
blanc  et  très -mince,  de  celles  dont  on  fait  usage  chez 
les  pharmaciens.  Cette  bouteille  doit  avoir  la  forme  d’une 
poire  ; le  cou  doit  en-  être  assez  alongé  et  le  fond  des 
plus  minces  qu’on  pourra  trouver;  le  ventre  doit  avoir 
environ  cinq  pouces  de  diamètre. 

Prenez  quatre  onces  de  mastic  mâle  en  larmes,  bien 
blanc,  propre  et  bien  choisi;  mettez-le  dans  le  matras; 
versez  dessus,  non  le  même  poids,  mais  à peu  près  le 
même  volume  d’essence  qu’il  y a de  mastic.  L’essence 
doit  être  très-bien  rectifiée,  ou  de  Venise  ou  de  Cbio, 
si  l’on  peut  s’en  procurer. 

Vous  fabriquerez  une  espèce  de  manche  de  papier  à 
votre  matras,  pour  le  manier  facilement  sans  risquer  de 
\’ous  brûler.  L’on  prend  pour  cela  une  grande  feuille  de 
papier  gris,  qui  soit  fort  et  bien  collé,  afin  qu'il  ait  de 
la  consistance  et  de  la  roideur;  on  le  plie  en  plusieurs 
doubles  dans  sa  longueur,  et  on  le  passe  autour  du  cou 
de  la  bouteille,  comme  un  ruban;  après  quoi  on  le  tord 
jusqu’à  ce  qu’il  serre  bien  le  verre;  ou  tord  les  bouts 


556  TRENTE-DEUXIEME  LEÇON, 

qui  restent  à la  longueur  de  six  ou  huit  pouces  j et  Y on. 
s en  sert  comme  d’un  manche.  Il  faut  seulement  faire  at-' 
tention  de  tordre  le  papier  avec  assez  de  force  autour  du 
col  de  la  bouteille  j pour  qu’en  la  soulevant  elle  ne  vienne 
pas  à se  lâcher  et  passer  par  l’espèce  d’anneau  de  papier 
qui  l’enveloppe  J car  alors  j en  retombant  sur  le  feuj  elle 
se  casserait  J et  l’essence  prendrait  feUj  ce  qu’il  faut  soi- 
gneusement éviter. 

Tenez  votre  matras  élevé  à six  ou  huit  pouces  au- 
dessus  d’un  feu  très- doux  J afin  d’accoutumer  le  verre 
par  degrés  à la  chaleur;  baissez-le  peu  à peu,  en  posant 
de  temps  en  temps  vos  doigts  dessous  pour  juger  du  de- 
gré de  chaleur  : faites  cela  pendant  trois  ou  quatre  mi- 
nutes j en  l’approchant  toujours  un  peu  plus  du  feu;  tenez 
constamment  votre  bouteille  débouchée  pendant  l’opéra- 
tion ^ et  même  après  j jusqu’à  ce  que  le  tout  soit  refroidi. 

Je  suppose  que  vous  portez  toujours  vos  doigts  sous 
le  fond  du  matras  pour  juger  du  degré  de  sa  chaleur  j 
qui  ne  doit  pas  brûler  les  doigts , lors  inême  qu’il  n’est 
plus  qu’à  un  ou  deux  pouces  du  feu.  V ous  le  laisserez  se 
chauffer  encore  un  peu  plus,  et  lorsque  vous  jugerez 
qu’il  est  assez  chaud  pour  que  le  verre  n’éclate  plus, 
vous  le  poserez  doucement  sur  la  partie  du  feu  la  plus 
modérée,  qui  ne  doit  être  presque  que  de  la  cendre 
chaude.  Vous  le  laisserez  un  instant  à la  même  place, 
puis  vous  l’avancerez  peu  à peu  et  par  degrés  sur  un  feu 
un  peu  plus  vif;  mais  prenez  garde  qu’il  n’y  ait  autour 
de  vous  et  de  votre  feu  aucune  partie  qui  flambe  ou  qui 
pétille,  de  crainte  d’accident.  Vous  remuerez  souvent  la 
bouteille  en  la  prenant  par  le  manche  de  papier,  puis 
vous  l’avancerez  enfin,  mais  toujours  graduellement,  sur 


TRENTE-DEUXIÈME  LEÇON. 


557 


la  partie  la  plus  vive  du  feu.  Ayez  toujours  les  yeux  sur 
le  matrasj  et  remuez-le  souvent , surtout  tpiand  vous  ver- 
rez que  le  mastic  commence  à entrer  en  dissolution.  Il 
ne  faut  pas  agiter  la  drogue  du  haut  en  Las,  mais  seu- 
lement horizontalement  et  doucement j en  la  faisant  tour- 
ner sur  elle-même,  de  crainte  qu’une  seule  goutte  échap- 
pée sur  le  feu,  ne  vienne  à enflammer  le  tout. 

Quand  vous  apercevrez  qu’un  petit  brouillard  se  forme 
dans  le  matras,  retirez -le  doucement,  et  mettez -le  sur 
une  place  moins  chaude,  car  c’est  une  preuve  que  la  li- 
queur s’échauffe  trop.  Lorsque  vous  verrez  tout  le  mastic 
fondu , à l’exception  de  quelques  particules  grossières , le 
vernis  est  fait  : il  faut  le  retirer  du  feu , et  le  placer  sur 
de  simples  cendres  chaudes  ou  tièdes,  afin  d’éviter  le  pas- 
sage trop  brusque  du  chaud  au  froid.  Laissez-le  se  refroi- 
dir un  peu,  ensuite,  et  pendant  qu’il  sera  encore  tiède, 
vous  le  transvaserez  dans  un  autre  flacon  d’un  verre  plus 
épais,  et  le  passerez  en  même  temps  au  travers  d'un  ta- 
mis de  soie,  comme  on  va  le  dire.  Vous  aurez  soin  que 
le  second  flacon  ne  soit  pas  trop  froid  •,  vous  le  ferez  tié- 
dir, ainsi  que  l’entonnoir  de  verre  que  vous  prendrez 
pour  transvaser. 

D’une  main  vous  tiendrez  un  petit  tamis  de  soie  un 
peu  incliné  au-dessus  de  l’entonnoir,  de  l’autre  main 
vous  verserez  le  vernis  doucement  pour  le  transvaser. 

Vous  laisserez  refroidir  le  vernis  dans  le  flacon  débou- 
ché, et  quand  il  sera  complètement  froid,  vous  bouche- 
rez le  flacon,  afin  qu’il  n’y  entre  aucune  ordure  ni  pous- 
sière , et  aussi  pour  qu’en  s’évaporant  le  vernis  ne  s'épais- 
sisse pas.  Vous  le  laisserez  tranquille  pendant  deux  ou 
trois  jours,  afin  qu’il  dépose  au  fond  du  flacon  tout  ce 


558  trente-deuxième  leçon. 

qu’il  peut  encore  déposer , après  quoi  vous  pourrez  vous 
en  servir  en  toute  assurance.  Mais  quand  vous  prendrez 
ce  flacon  de  vernis,  vous  aurez  l’attention  de  ne  pas  le 
remuer  brusquement,  afin  de  ne  pas  soulever  le  petit 
dépôt  qu’il  peut  y avoir  au  fond  du  vase. 

Si  le  vernis  n’a  pas  été  fait  à un  feu  trop  actif,  et  que 
les  drogues  aient  été  bien  choisies,  il  ne  doit  avoir  qu’une 
teinte  rousse  fort  légère;  il  doit  être  fluide,  sans  pré- 
senter l’apparence  d’un  sirop. 

On  aura  soin,  quand  on  voudra  faire  du  vernis,  de 
préparer  d’avance  tout  ce  qui  est  nécessaire  pour  l’opéra- 
tion : ainsi  vous  vous  procurerez  le  matras  et  le  ferez  tié- 
dir ; votre  feu  sera  allumé  d’avance , afin  qu’aucun  char- 
bon ne  pétille  ; vous  aurez  le  papier  pour  fabriquer  le 
manche,  l’entonnoir,  le  tamîs  de  soie,  etc.;  car  il  ne  faut 
pas  perdre  de  vue  la  drogue  pendant  quelle  est  sur  le 
feu.  Vous  aurez  attention  surtout  à ce  que  vos  bouteilles 
et  votre  entonnoir  n’aient  aucun  reste  d’humidité.  Je  suis 
entré  dans  les  détails  les  plus  minutieux,  afin  d’éviter  qu’il 
arrive  aucun  accident  à ceux  qui  voudront  faire  du  ver- 
nis d’après  ma  recette  ; l’on  ne  saurait  être  trop  prudent 
à cet  égard. 

Seconde  Méthode  ou  Bain-marie. 

Le  même  vernis  se  fait  aussi  au  bain-marie.  Les  in- 
grédiens  sont  les  mêmes  : même  matras , mêmes  doses , 
mêmes  soins , etc.  La  différence  consiste  à mettre  le  ma- 
tras dans  beau  bouillante,  au  lieu  de  le  placer  sur  le  feu; 
mais  il  faut  tiédir  d’abord  le  matras , en  l’exposant  quel- 
ques minutes  par  le  fond  au-dessus  de  la  vapeur  bouil- 
lante, avant  que  de  le  plonger  dedans;  et  quand  il  est 


TRENTE-DEUXIÈMIi  LEÇON.  5^9 

une  fois  plongé  avec  la  drogue , il  laut  eiilrcteriir  du  feu 
au-dessous  du  vase  (jui  contient  l’eau j afin  quelle  reste 
constamment  en  ébullition. 

Le  matras  qui  contient  les  drogues  indiquées,  doit  être 
plongé  dans  l’eau  à un  ou  deux  pouces  plus  liaut  que  ne 
s’élèvent  les  drogues  dans  l’intérieur  ; le  mastic  se  dissou- 
dra beaucoup  plus  lentement  que  s’il  était  immédiatement 
sur  le  feu,  comme  dans  le  procédé  précédent;  mais  il 
finira  par  se  dissoudre  très-bien,  ^i  l’on  a soin  d’entre- 
tenir l’eau  du  bain-marie  toujours  bouillante:  le  vernis 
en  sera  plus  pur  et  plus  blanc.  J’y  vois  encore  le  grand 
avantage  de  ne  pas  courir  autant  de  risques  si  la  bou- 
teille venait  à casser  : cependant  il  ne  faut  pas  perdre  de 
vue  toute  précaution,  parce  que  le  feu  qu’on  est  obligé 
d’entretenir  au-dessous  de  l’eau',  pourrait,  par  une  étin- 
celle, mettre  le  feu  à l’essence.  Ayez  donc  toujours  l’œil 
au  guet,  pour  qu’il  ne  s’en  répande  pas  une  seule  goutte; 
car  la  combustion  serait* instantanée  et  funeste  pour  vous^ 
qui  seriez  auprès  de  l'appareil. 

Quand  votre  vernis  sera  dissous,  vous  le  transvaserez 
après  avoir  bien  essuy  é l’humidité  de  l’extérieur  de  la  bou- 
teille, et  vous  prendrez  toutes  les  précautions  indiquées 
dans  l’article  précédent. 

Troisième  Méthode. 

L’on  peut  aussi  dissoudre  le  vernis  au  bain  de  sable. 
Pour  cela  on  choisit  du  sable  fin  et* sec,  que  l’on  met  dans 
un  vase  quelconque,  pourvu  qu’il  puisse  contenir  le  nia- 
tras  jusqu’à  la  profondeur  où  il  faut  le  plonger,  c'est-à- 
dire  que  le  bain  soit  environ  de  deux  pouces  ou  au  moins 
d’un  pouce  plus  haut  que  le  niveau  de  l'a  drogue;  il  faut 


56o  TRENTE-DEUXIÈME  LEÇON. 

que  ce  vase  puisse  soutenir  le  feu  sans  courir  le  risque 
d’éclater  J et  que  le  sable  soit  toujours  maintenu  à une 
chaleur  assez  forte  pour  qu’on  ne  puisse  pas  y laisser  les 
doigts.  L’on  y enterre  le  matras,  mais  l’on  prend  ses  me- 
sures pour  qu’il  ne  touche  pas  le  fotid  du  vase;  il  faut 
qu’il  reste  encore  au  moins  l’épaisseur  de  deux  pouces  de 
sable  au-dessous  du  matras,  sans  quoi  le  vernis  recevrait 
la  chaleur  communiquée  par  le  feu  au  fond  du  vase,  ce 
qui  ne  vaudrait  rien  et  pourrait  être  d’ailleurs  dangereux 
pour  celui  qui  fait  l’opération.  ^ 

Cette  chaleur  du  bain  de  sable  est  fort  douce  et  vaut 
mieux  que  le  feu  immédiat,  mais  j’appréhende  toujours 
les  accidens  : c’est  pourquoi  je  préfère  encore  la  méthode 
au  bain-marie,  et  bien  plus  encore  la  fusion  à l’ardeur 
du  soleil,  que  je  vais  indiquer,  et  qui,  si  elle  n’est  pas 
la  plus  expéditive,  est  à coup  sûr  la  meilleure  de  toutes, 
en  ce  que  le  vernis  devient  superbe  et  qu’on  ne  court 
aucune  espèce  de  risque  en  le  faisant. 

Quatrième  Procédé  pour  opérer  la  dissolution  du 

Mastic  dans  V essence  à V ardeur  du  soleil  dé  été. 

Mettez  dans  un  matras  les  mêmes  quantités  des  drogues 
indiquées  plus  haut,  page  55  5,  et  exposez  la  bouteille  à 
toute  Tardeur  du  soleil  le  plus  chaud  de  l’année,  en  ayant 
soin  de  la  transporter  en  suivant  la  marche  du  soleil , de 
façon  à ce  que  la  bouteille  ne  reste  que  le  moins  pos- 
sible privée  de  chaleur.  Vous  remuerez  la  drogue  toutes 

I Les  marmites  de  fer  sont  ce  (ju’il  y a de  mieux  pour  contenir  et 
réchauffer  le  sable , parce  qu’on  ne  court  pas  le  risque  qu’elles  se  rompent, 
comme  celles  en  terre. 


TRENTE-DEUXIÈME  LEÇON.  5Gl 

les  fois  que  vous  aurez  occasion  d’aller  auprès  de  la  bou- 
teille; cinq  ou  six  fois  par  jour  suiïisent. 

Mais  si  le  temps  devient  humide,  rentrez  la  bouteille, 
et  ne  négligez  pas  de  prendre  ce  soin,  car  non-seulement 
le  mastic  ne  se  fondrait  pas  prmdant  que  le  temps  est  cou- 
vert et  humide,  mais  le  vernis  prendrait  une  teinte  louche 
et  trouble,  qui  ferait  manquer  l’opération , parce  que  l’hu- 
midité est  fatale  à toute  espèce  de  vernis. 

Il  faut  souvent  beaucoup  de  temps  pour  opérer  la 
fusion  du  mastic  à la  simple  chaleur  du  soleil , quelque- 
fois même  plusieurs  semaines,  cela  dépend  des  degrés 
de  chaleur  et  de  la  sérénité  du  ciel;  mais  on  est  dédom- 
magé de  l’attente  par  la  beauté  du  vernis  qu’on  obtient.  ^ 
Comme  on  expose  la  bouteille  à l’air  pendant  un  temps 
quelquefois  assez  long,  il  faut  la  tenir  légèrement  bou- 
chée, en  mettant  une  gaze  sur  le  goulot  de  la  bouteille, 
et  de  plus  un  couvercle  de  carton  percé  de  plusieurs  gros 
trous  d’épingle  par-dessus  la  gaze,  ce  qui  est  bien  diffé- 
rent des  autres  méthodes,  où  pendant  l’opération  la  bou- 
teille doit  être  toujours  entièrement  débouchée. 

Si  l’essence  diminue  beaucoup,  malgré  la  manière  dont 
j’indique  qu’il  faut  la  boucher,  on  remettra  de  l’essence 
jusqu’à  la  hauteur  où  elle  montait  en  premier  lieu  ; dans 
tous  les  cas,  l’on  peut  toujours  ajouter  un  peu  d’essence 
pure  dans  un  vernis  qui  s’est  trop  épaissi.  ^ 


ï Le  mastic  se  dissoudra  plus  promptement  au  soleil , s’il  est  réduit 
en  poudre  dans  un  mortier  de  marbre , et  non  de  fonte. 

2 II  y aurait  cependant  un  grand  inconvénient  mettre  une  surabon- 
dance d’essence  pour  une  quantité  limitée  de  mastic;  on  courrait  risque^ 
de  rendre  le  vernis  trop  maigre,  et,  de  plus,  d’enlever  une  partie  de  la 
peinture  en  couchant  le  vernis  ; car  rien  ne  mord  plus  fortement  sur  les 

36 


562  TRENTE-DEUXIÈME  LEÇON. 

Vous  passerez  ce  vernis  au  tamis  de  soie  comme  les 
autres 5 et  une  fois  achevé,  vous  le  tiendrez  aussi  très- 
bien  bouché  dans  un  endroit  où  il  reçoive  la  lumière  du 
jour,  mais  non  pas  le  soleil,  à moins  que  ce  ne  soit  dans 
une  saison  froide  : le  soleil  trop  actif  pourrait  en  peu  de 
temps  épaissir  le  vernis. 


couleurs  que  l’essence , même  quand  elles  sont  très-sèches  et  durcies  par 
plusieurs  années  de  vétusté  : il  faut  donc  garder  une  juste  proportion. 


tRënte-troisièMe  leçon. 


563 


XXXiir  LEÇON. 

Comment  il faut  sf  prendre  pour  étendre  le 
Fernis  convenablement  sur  un  Tableau, 

On  commence  par  laver  et  dégraisser  le  tableau  avec 
tine  éponge  fine  et  de  l’eau  claire;  ce  qu’il  y a de  mieux ^ 
est  d’exposer  le  tableau  au-dessous  d’un  robinet,  d’où 
on  laisse  tomber  un  filet  d’eau  pendant  qu’on  l’éponge 
en  tous  sens  : il  faut  frotter  doucement  ; une  lorte  Ifiction 
à l’eau  pure  peut  endommager  les  glacis,  ainsi  que  les 
touches  les  plus  délicates. 

Il  faut  bien  s’assurer  auparavant  que  l’éponge  ne  con- 
tient aucun  corps  étranger  et  dur,  comme  des  pierrettes 
ou  des  débris  de  coquillages , ce  qui  arrive  très-fréquem- 
ment ; sans  cette  précaution , l’on  rayerait  inlailliblement 
la  peinture. 

Cela  fait,  on  enlève  la  majeure  partie  de  l’eau  qui  est 
sur  le  tableau  avec  la  même  éponge,  qu’on  aura  forte- 
ment exprimée  auparavant. 

Ensuite,  comme  il  est  très-essentiel  qu’il  ne  reste  au- 
cune trace  d’humidité  sur  le  tableau,  vous  l’exposerez  à 
l’air  et  au  soleil  pour  achever  de  le  sécher,  ou,  en  hi- 
ver, vous  le  présenterez  à quatre  ou  cinq  pieds  de  dis- 
tance d’un  feu  de  flamme , en  le  tournant  et  retournant 
constamment  dans  vos  mains , pour  qu’il  ne  reçoive 
qu’une  chaleur  douce  et  égale  partout.  Vous  le  palperez 
dû  revers  de  la  main,  pour  vous  assurer  qu’il  ne  reçoit 
qu’une  chaleur  tempérée;  et  dès  qu’il  sera  sec,  vous  le 


564  TRENTE-TROISIÈME  LEÇON. 

laisserez  se  refroidir  entièrement  avant  de  le  vernir.  Il 
faut  surtout  éviter  la  fumée j et  pour  cela,  ne  présenter 
le  tableau  au  feu  que  de  côté.  Prenez  alors  votre  vernis  j 
versez-en  une  certaine  quantité  dans  une  tasse  bien  pro- 
pre, et  toujours  un  peu  plus  que  vous  ne  jugez  devoir 
en  employer,  afin  de  ne  pas  être  obligé  d’interrompre 
l’opération  pour  en  reprendre  ; car  un  instant  suffit  pour 
épaissir  le  vernis,  et  alors  on  en  met,  malgré  soi,  des 
épaisseurs  inégales,  qui  font  un  très -mauvais  effet,  et 
jettent  dans  le  plus  grand  embarras. 

Posez  votre  tableau  à plat  sur  une  table,  afin  que  le 
vernis  s’étende  également  ; ce  qui  n’arriverait  pas , si  vous 
lui  donniez  une  inclinaison  quelconque*,  le  vernis  étant 
extrêmement  coulant  et  fluide  au  premier  moment,  il 
suivrait  la  pente  la  plus  basse.  Je  vous  suppose  dans  un 
lieu  très-propre  et  à l’abri  de  toute  poussière,  condition 
essentielle;  il  faut  même  faire  son  possible  pour  que  la 
respiration  et  les  mouvemens  qu’on  est  dans  le  cas  de 
faire,  soient  très-modérés;  car  un  atome  suspendu  dans 
l’air  semble  être  attiré  par  le  vernis,  et  vient  se  fixer  des- 
sus sans  qu’on  ait  la  possibilité  de  l’en  éloigner,  ni  de 
l’en  arracher  : c’est  pourquoi  il  faut  qu’on  soit  seul  dans 
le  lieu  où  l’on  vernit,  et  qu’il  y ait  déjà  une  demi-heure 
au  moins  qu’on  n’a  pas  agité  l’air  dans  cette  pièce,  ni 
aux  alentours. 

Plongez  votre  blaireau  à patte  d’oie  ^ jusqu’à  la  moitié 
des  poils  seulement,  dans  le  vase  où  vous  avez  versé  du 
vernis,  et  raclez -le  des  deux  côtés  sur  le  rebord  de  ce 
vase  pour  lui  en  faire  rendre  l’excédant;  et  faites  de  même 
chaque  fois  que  vous  reprendrez  du  vernis,  car  il  n’en 
faut  pas  mettre  beaucoup;  au  contraire,  plus  la  couche 


TRENTE-TROISIÈME  LEÇON.  5G5 

est  mince,  surtout  la  première  fois  qu’on  vernit  un  tableau, 
et  mieux  cela  vaut *,  car  on  est  toujours  à temps,  s’il  n’y 
en  avait  pas  suffisamment , d’en  étendre  une  seconde 
couche  quelques  jours  après,  quand  la  première  est  com- 
plètement sèche  et  durcie.  Mais  cela  n’est  presque  jamais 
nécessaire,  parce  que,  quand  la  première  couche  est  très- 
également  étendue , cela  suffit  pour  rendre  aux  couleurs 
toute  leur  vivacité*,  il  ne  s’agit  que  de  cela,  et  non  de 
rendre  un  tableau  poli  comme  une  glace  : moins  le  ver- 
nis est  épais , moins  il  roussit  avec  le  temps.  Je  reviens 
donc  à l’opération.  Appliquez  votre  vernis  du  haut  en 
bas  par  bandes,  et  quand  vous  êtes  arrivé  au  bas  du  ta- 
bleau, ne  remontez  pas  en  appuyant  le  blaireau,  mais 
soulevez-le  sans  le  faire  déposer,  et  recommencez  une 
seconde  bande  tout  à côté  de  la  première,  puis  une  troi- 
sième, une  quatrième,  ainsi  de  suite,  en  avançant  tou- 
jours à votre  droite,  jusqu’à  ce  que  toute  la  superficie  ait 
été  recouverte  de  vernis.  Cela  fait,  ne  reprenez  plus  de 
vernis,  mais  croisez  votre  blaireau  de  gauche  à droite 
dans  la  largeur  du  tableau,  afin  d’égaliser  le  vernis,  ainsi 
que  pour  en  fournir  dans  les  petites  places  où  il  n’y  en 
aurait  pas  encore.  Ensuite,  si  le  temps  est  frais,  ce  qui 
épaissit  le  vernis  plus  vite,  allez  doucement  présenter  le 
tableau  à un  feu  vil‘,  flamboyant,  et  tournez-le  un  instant, 
comme  vous  avez  fait  en  premier  lieu  pour  dessécher 
l’humidité;  tenez-vous-en  à trois  ou  quatre  pieds  de  dis- 
tance, évitez  la  poussière,  la  fumée  et  les  éclats  du  feu, 
et  reportez-le  à plat  sur  votre  table,  ,où  vous  le  poserez 
de  même  à plat,  et  le  laisserez  se  prendre,  sans  rentrer 
dans  la  chambre,  et  sans  souffrir  que  personne  ny  en- 
tre, au  moins  ime  demi-joiiruée. 


566  TRENTE-TROISIÈME  LEÇON. 

Il  ne  faut  pas  perdre  un  instant,  et  n’étre  détourné 
par  rien,  quand  on  fait  cette  opération,  qu’on  doit  ache- 
ver en  une  ou  deux  minutes , pour  profiter  de  la  fluidité 
du  vernis.  It  ne  faut  pourtant  pas  donner  les  coups  de 
blaireau  avec  trop  de  vitesse,  cela  ferait  bouillonner  le 
vernis,  ot  souvent,  d’ailleurs,  il  n’aurait  pas  le  temps  de 
prendre  partout.  Il  faut  donc  promener  le  blaireau  avec 
égalité,  et  en  appuyant  un  peu,  en  sorte  qu’on  en  fasse 
légèrement  plier  les  poils.  ' 

Le  défaut  le  plus  commun  de  ceux  qui  vernissent  pour 
la  première  fois,  c’est  de  mettre  trop  de  vernis  au  blai- 
reau, et  par  conséquent  sur  le  tableau:  il  ne  faut  pour- 
tant pas  pécher  par  l'extrême  contraire;  car,  si  la  brosse 
est  trop  sèche,  elle  ne  dépose  pas  assez,  les  poils  s’écar- 
tent et  laissent  des  bandes  où  le  vernis  n’a  pas  pris.  Je 
laisse  au  discernement  des  élèves  à saisir  un  juste  milieu  : 
au  surplus , ce  n’est  point  une  chose  difficile  ; un  peu 
d’expérience  les  aura  bientôt  mis  au  fait,  et  si  une  pre- 
mière tentative  n’a  pas  parfaitement  réussi,  la  seconde 
sera  plus  heureuse.  Quand  au  bout  de  quelques  heures 
le  vernis  aura  complètement  pris,  et  ne  sera  plus  dans 
le  cas  de  pouvoir  couler,  vous  pourrez  alors  suspendre 
le  tableau  contre  la  paroi;  il  vous  embarrassera  moins, 
et  ne  recevra  pas  autant  de  poussière;  il  sera  complète- 
ment sec  et  au  point  de  dureté  où  il  peut  parvenir  au 


I Voyez  la  forme  du  blaireau  à vernir,  planche  5.®,  figure  G.  Si  la 
dimension  de  votre  tableau  a plus  de  trois  ou  quatre  pieds,  procurez-vous 
un  blaireau  plus  large  et  plus  grand,  mais  toujours  en  forme  de  patte 
d’oie , comme  celui-ci.  Il  est  plus  simple  de  proportionner  la  grosseur  du 
blaireau  à la  superficie  qu’on  est  obligé  de  couvrir,  car  l’opératipn  doit 
toujours  se  faire  promptement. 


TRENTE-TROISIÈME  LEÇON. 


567 


bout  de  cinq  ou  six  jours,  suivant  le  degré  de  la  tempé- 
rature. Dès-lors,  avec  un  balai  de  plumes  douces  et  bien 
fournies,  ou,  ce  qui  vaut  encore  mieux,  avec  une  queue 
de  renard,  vous  épousseterez  le  tableau,  vous  en  riias- 
serez  la  poussière,  comme  vous  le  faites  à vos  autres  ta- 
bleaux; mais  il  faut  toujours  aller  légèrement,  et  ne  pas 
fouetter  trop  fort;  car  vous  rayeriez  le  vernis,  qui  est 
très-tendre,  ou  du  moins  vous  y imprimeriez  des  traces 
louches  qui  en  détruiraient  la  belle  transparence. 

L’on  ne  saurait  prendre  trop  de  précautions,  quand  on 
vernit  un  tableau,  pour  se  préserver  et  de  la  poussière 
de  l’intérieur  et  du  dehors,  et  des  insectes  qui  voltigent 
partout  dans  certaines  saisons.  Ils  ont  une  grande  anti- 
pathie du  vernis  et  de  toutes  les  huiles,  qui  les  font  in- 
failliblement périr  ; mais  ils  viennent  s’y  jeter  et  s’y  coller 
malgré  eux,  et  l’on  ne  peut  plus  les  en  arracher.  Il  y au- 
rait même  beaucoup  de  danger  à l’entreprendre;  cela  lais- 
serait une  tache  sur  la  peinture  : le  plus  sage,  en  pareil 
cas , est  d’attendre  que  le  vernis  soit  pris  ; alors  on  tâche 
d’enlever  l’insecte  avec  beaucoup  de  ménagement , et 
comme  il  n’a  pas  pu  s’y  incruster  et  qu’il  n’est  retenu 
qu’à  la  superficie,  l’on  parvient  à l’extraire,  en  ne  lais- 
sant que  la  moindre  trace  possible. 

Récapitulation  des  Précautions  à prendre  en 


1.®  Ne  plongez  le  blaireau  que  jusqu’à  la  moitié  de 
la  hauteur  des  poils,  et  frottez-le  contre  le  bord  du  vase, 
pour  lui  faire  regorger  l'excédant  de  ce  qu'il  aura  pris. 

s.'*  Etendez  le  vernis  mélliodiquenient,  assez  promp- 
tement, mais  sans  promener  le  blaireau  avec  trop  de 


568  TRENTE-TROISIÈME  LEÇONï 

vitesse;  et  couchez-le  par  bandes,  en  recommençant  par 
l’endroit  qui  est  immédiatement  à droite  de  la  première 
bande,  et  toujours  par  le  haut, 

3. °  Gouchez-le  également,  et  n’ayez  jamais  votre  blai- 
reau plus  fourni  de  vernis  une  fois  que  l’autre;  mettez- 
en  peu,  mais  mettez-en  partout,  et  regardez  souvent  de 
côté , si  quelque  place  a été  oubliée  ; mais  ne  repassez 
pas  plus  d’une  Ibis,  ou  deux  au  plus,  sur  une  même 
place;  car  alors  vous  en  déposeriez  beaucoup  plus  que 
vous  ne  voudriez,  et  plus  vous  chercheriez  à l’étendre 
et  à l’égaliser,  plus  vous  augmenteriez  les  inégalités 
d’épaisseur, 

4. °  Quand  vous  promenez  le  blaireau  en  travers  de  ce 
que  vous  avez  fait  la  première  fois,  ne  reprenez  point  de 
vernis  ; et  que  votre  mouvement  soit  un  peu  plus  accé- 
léré, parce  que  le  vernis  est  déjà  moins  fluide  qu’il  n’était 
en  commençant,  et  qu’il  n’y  a pas  de  temps  à perdre, 

5. ”  Rebouchez  votre  flacon  de  vernis,  soit  après  en 
avoir  versé  pour  y plonger  la  brosse,  soit  après  y avoir 
remis  ce  qui  avait  été  pris  de  trop, 

6. “  Il  est  aisé  de  coucher  également  un  vernis  sur  un 
tableau  de  petite  dimension  ; mais  la  chose  n’est  pas  facile 
quand  il  s’agit  de  couvrir  une  grande  superficie;  j’invite 
donc,  ceux  qui  débutent,  à ne  vernir  de  grands  tableaux 
qu’après  avoir  acquis  quelque  expérience  sur  de  petits, 

7. °  Si  votre  blaireau  est  neuf,  secouez-en  soigneuse- 
ment la  poussière,  afin  qu’il  ne  dépose  aucune  ordure. 

8. "  Si,  peu  d'instans  après  vous  être  servi  du  blaireau, 
il  est  encore  frais  et  mou,  ce  qui  a ordinairement  lieu, 
ne  cherchez  point  à le  nettoyer  ; frottez-le  sur  le  rebord 
de  la  tasse , pour  qu’il  ne  conserve  que  le  moins  de  vernis 


trente-troisième  leçon.  5^9 

possible;  mais  en  cet  état  posez-le  sur  un  papier  propre, 
à l’abri  de  la  ppussière,  et  laissez-le  sécher  tranquille- 
ment , jusqu’à  ce  que  vous  puissiez  l’envelopper  et  lui 
faire  une  espèce  d’étui  de  papier , en  ayant  soin  de  ne 
point  recourber  les  poils,  cela  leur  donnerait  un  faux  pli 
qui  ne  se  redresserait  jamais. 

9. ”  Quand  vous  voudrez  vous  en  servir  une  autre  fois, 
dépliez-le  avec  précaution , et  faites-le  tremper  une  demi- 
heure  dans  de  l’essence;  cela  dissoudra  l’ancien  vernis, 
et  votre  pinceau  redeviendra  souple  comme  auparavant. 
Si  cependant  il  ne  paraissait  pas  tel,  il  faut  le  faire  trem- 
per plus  long  - temps  jusqu’à  ce  qu’il  vous  paraisse  par- 
faitement en  état,  et  que  vous  n’aperceviez  plus  de  petits 
grains  de  vernis  non  fondus  : rien  n’est  plus  contrariant 
que  de  poser  des  grains  de  vernis  sec  sur  un  vernis  en- 
core frais  ; c’est  comme  autant  de  grains  de  sable , qu’il 
faut  enlever  après  qu’il  a eu  le  temps  de  se  durcir,  ce 
qui  est  aussi  long  qu’ennuyeux. 

10. ”  L’on  ne  saurait  assez  recommander  la  plus  grande 
propreté  dans  toute  cette  opération;  car  la  poussière  et 
tout  corps  étranger  sont  des  fléaux  de  la  peinture. 

11. ”  S’il  arrivait  que  vous  n’eussiez  pas  couché  assez 
de  vernis  sur  un  tableau,  ou  qu’il  en  manquât  sur  quelque 
place,  laissez  sécher  pendant  deux  ou  trois  jours,  après 
lesquels  vous  en  remettrez  une  nouvelle  couche , mais 
très -légère. 

12. ”  Quand  un  accident  a terni  le  vernis  d’un  tableau, 
ou  qu’on  l’a  rendu  louche  en  l’époussetant  trop  fort,  pas- 
sez simplement  et  très  - promptement  une  couche  très- 
mince  d’essence  toute  pure  avec  le  blaireau  ; elle  midra 
le  lustre  et  la  transparence  au  vernis  : cette  dernière  opé- 


570  TRENTE-TROISIÈME  LEÇON. 

ration  doit  se  faire  très-promptement , sans  quoi  Tessence 
dissoudrait  entièrement  le  vernis.  Je  dirai^en  passant  qu’un 
tableau  verni  ne  doit  jamais  être  touché  avec  les  doigts^ 
comme  le  font  tant  d’indiscrets  j quelque  sec  ou  ancien 
qu’il  soit;  cet  attouchement  fait  une  tache  louche. 


TRENTE-QUATRIÈME  LEÇON. 


571 


XXXIV.'  LEÇON. 

Comment  on  .enlève  un  vieux  Vernis  qui  a 
noirci  y pour  en  remettre  un  noweau. 

Un  tableau  devient  roux  et  sombre  j soit  par  le  fait  du 
vernis  J ou  par  quelque  autre  cause,  comme  les  exhalai- 
sons, la  fumée,  etc.  On  peut  enlever  le  veniis,  quand 
c’est  un  vernis  à l’essence  ; mais  on  ne  le  peut  pas , ou 
du  moins  on  n’en  vient  à bout  qu’en  faisant  courir  de 
grands  risques  à la  peinture,  si  c’est  toute  autre  espèce 
de  vernis. 

Pour  enlever  un  vernis  à l’essence,  tel  que  celui  que 
j’indique  plus  haut,  on  a plusieurs  manières  de  le  faire; 
mais  de  toutes  ces  méthodes  voici  les  deux  que  je  pré- 
fère : celle  de  réduire  le  vernis  en  poussière , en  le  frot- 
tant avec  les  doigts,  et  celle  de  laver  le  tableau  avec  de 
bonne  eau-de-vie  de  vin.  Ce  dernier  procédé  est  beau- 
coup plus  expéditif  que  le  premier  : des  restaurateurs  de 
tableaux  très  - entendus  m’ont  assuré  qu  ils  l’emploient 
plus  volontiers  que  celui  d’user  le  vernis  avec  les  doigts  ; 
d’autres  personnes  m’ont  assuré  le  contraire,  en  sorte  que, 
pour  concilier  ces  deux  opinions,  je  les  décrirai  toutes 
deux,  et  j y ajouterai  ce  que  mon  expérience  peut  m'avoir 
appris.  Quand  on  enlève  le  vernis  d’un  tableau  très-an- 
cien et  dont  la  couleur  est  gercée,  je  pense  quil  vaut 
mieux  enlever  le  vernis  à l eau-de-vie,  de  crainte  qu’en 
Je  frottant  avec  les  doigts,  I on  ne  détache  quelques  par- 


5 y 2 TRENTE-QUATRIÈME  LEÇON. 

ties  de  la  peinture,  que  je  suppose  ne  pas  tenir  forte- 
ment à la  toile.  Mais , s’il  s’agit  d un  tableau  assez  moderne 
pour  qu’il  n’y  ait  point  ou  très-peu  de  parties  gercées,  je 
crois  qu’il  yuut  mieux  enlever  le  vernis  avec  les  doigts  et 
à sec,  comme  je  vais  l’expliquer  tout  à l’heure,  surtout 
si  la  peinture  n’est  faite  que  depuis  deux  ou  trois  ans , ce 
qui  n’est  pas  un  terme  assez  long  pour  que  la  couleur  ait 
acquis  une  dureté  telle  que  l’eau-de-vie  ne  puisse  l’attaquer. 

Méthode  pour  enlever  un  Vernis  avec  de  V eau- 
de-vie. 

On  se  procurera  de  bonne  eau-de-vie  de  vin  5 on  po- 
sera le  tableau  sur  une  table,  et  avec  un  linge  propre  et, 
fin  l’on  en  humectera  une  partie  du  tableau  pendant  quel- 
ques instans  sans  le  frotter  fortement  ; après  sept  ou  huit 
secondes  environ,  on  lavera  légèrement  cette  partie  avec 
une  éponge  douce  imbibée  d’eau  fraîche  et  propre;  on 
y reviendra  ainsi  à plusieurs  reprises,  mais  l’on  s’arrêtera 
à temps  pour  ne  pas  entamer  la  peinture,  quand  on  verra 
que  le  vernis  est  enlevé.  On  ira  ainsi  progressivement  de 
place  en  place,  en  avançant  et  en  ayant  soin  de  ne  se 
servir  du  linge  que  là  où  il  est  encore  propre,  sans  quoi 
l’on  salirait  la  place  qu’on  vient  de  nettoyer. 

Quand  on  a ainsi  nettoyé,  place  par  place,  tout  le 
tableau,  on  le  lave  en  entier  avec  un  linge  fin  et  de  l’eau; 
puis  on  l’essuie  à sec  avec  un  autre  linge  doux  et  fin, 
pour  voir  s’il  reste  encore  quelques  parties  de  vernis  à en- 
lever : en  ce  cas,  on  les  enlève  à l’eau-de-vie,  comme  on 
a fait  en  commençant,  puis  on  relave  de  nouveau  à l’eau 
fraîche,  on  essuie,  etc.  On  aura  soin,  quand  le  tout  sera 
sec,  de  passer  un  plumeau  ou  une  queue  de  renard  sur 


TRENTE-QUATRIÈME  LEÇON.  57» 

tout  le  tableau  pour  en  chasser  la  poussière  et  tous  les 
brins  de  fil  que  le  linge  pourrait  y avoir  déposés  j et  quel- 
ques heures  après  on  pourra  y mettre  un  nouveau  ver- 
nis. Il  laut  bien  faire  attention,  en  faisant  cette  opéra- 
tion, de  ne  pas  frotter  fort,  surtout  dans  les  chairs,  et 
partout  on  Ton  pourra  supposer  que  le  peintre  a étendu 
des  glacis;  car,  en  prenant  ces  glacis  pour  de  la  malpro- 
preté, on  les'  enlèverait,  ce  qui  détruirait  l’harmonie  du 
tableau.  ^ 

Méthode  pour  enlever  le  T^ernis  h sec  et  avec  les 
doigts. 

Mettez  le  tableau  sur  une  table,  et  déposez,  pour  com- 
mencer, une  pincée  de  colophane  en  poudre  sur  un  des 
angles  du  tableau  et  sur  l’une  des  places  les  moins  im- 
portantes, et  frottez-en  avec  le  bout  des  doigts  la  partie 
que  vous  attaquez. 

Bientôt  elle  mettra  le  vernis  en  poussière;  cette  place 
étant  une  fois  entamée , le  reste  suivra  de  proche  en 
proche,  et  la  poussière  même  du  vieux  vernis  vous  ser- 
vira de  véhicule  et  vous  aidera  à réduire  en  poussière 
tout  le  reste. 

Il  ne  faut  pas  vous  servir  d’autre  agent  que  des  doigts, 
parce  qu’ils  ont  la  sensation  de  ce  qu’ils  font,  et  vous 
avertissent  quand  il  faut  s’arrêter. 


I La  restauration  des  tableaux  et  tout  ce  qui  s*y  rapporte,  exig''rait 
beaucoup  plus  d’explications  et  de  détails;  je  n’ai  donc  pu  qu’cfïleurer  ici 
celte  partie,  qui  demanderait  à elle  seule  plusieurs  volumes.  J’inviie  donc 
tous  ceux  qui  voudraient  en  savoir  davantage , à consulter  l’ouvrage  de 
BüRTtn,  de  Bruxelles,  qui  est  trës-estimé  et  qui  a traité  cette  matière 
à fond.  (Voyez  la  liste  dcs'auleurs  que  je  recommande,  page  583.) 


^74 


TRENTÉ-QUÂtRlÈME  LEÇO^. 


Il  faut  s’armer  de  patience  j car  ce  travail  est  long  i 
il  ne  faut  pas  frotter  trop  long-temps  de  suite  à la  même 
place,  de  crainte  de  trop  user  et  d’enlever  de  la  peinture, 
surtout  dans  les  chairs  ou  dans  les  parties  où  l’on  pré- 
sume qu’il  y a des  glacis.  Il  vaut  mieux  ôter  d’abord  le 
plus  gros,  et  nettoyer  de  temps  en  temps  la  poussière, 
pour  voir  plus  nettement  ce  que  l’on  fait,  mais  il  ne  faut 
rien  mouiller;  l’on  prend  une  barbe  de  plume,  ou  une 
patte  de  lièvre,  pour  écarter  cette  poudre,  et  l’on  souffle 
dessus  pour  nettoyer  ce  qui  en  reste.  Quand  tout  le  ta- 
bleau est  entamé,  et  qu’il  est  mat  partout,  on  le  nettoie 
avec  plus  de  soin,  mais  toujours  sans  humecter;  et  l’on 
recommence  à user  ce  qui  peut  encore  rester  de  vernis. 
Quand  on  s’aperçoit  qu’une  partie  ne  produit  plus  de 
poussière,  l’on  avance,  en  suivant  de  proche  en  proche, 
et  non  pas  par  places  isolées , jusqu’à  ce  qu’on  ait  la 
certitude  d’avoir  entièrement  enlevé  le  vernis.*  On  sent 
qu’en  approchant  de  la  fin  du  frottage  il  faut  procéder 
avec  encore  plus  de  ménagement;  mais  dans  aucun  cas 
il  ne  faut  appuyer  fortement  les  doigts  sur  la  toile,  tant 
pour  ne  pas  y creuser  des  cavités , que  pour  ménager  la 
peinture  K L’on  s’attache  avec  plus  de  soin  à enlever 
complètement  le  vernis  sur  toutes  les  parties  lumineuses 
et  claires,  et  sur  lesquelles  la  teinte  enfumée  cause  le 
plus  de  dommage,  comme  aux  chairs,  aux  linges,  aux 
ciels,  etCi,  sans  trop  négliger  pourtant  les  parties  brunes, 
comme  les  fonds  ou  les  ombres  très-obscures  de  certains 
objets  auxquels  on  attache  moins  d’importance.  Les  om- 


1 Pour  éviter  tout  inconvénient,  on  fera  bien  de  placer  la  main  gauche 
au-dessous  de  la  j'iace  qu’on  frotte  actuellement,  pour  soutenir  la  toile, 
et  pour  mieux  sentir  ce  qu’on  fait. 


TRENTE-QÜATKIÈME  LEÇON.  675 

bres  des  chairs  demandent  autant  de  soin  que  tout  le 
reste,  si  on  veut  leur  rendre  leur  première  transparence, 
sans  laquelle  elles  ne  seraient  plus  en  harmonie  avec  les 
lumières,  et  paraîtraient  comme  des  taches  noires. 

Cela  fait,  on  lavera  le  tableau  partout  avec  une  éponge 
et  de  Feau,  et  on  le  séchera  comme  on  Fa  indiqué  plus 
haut. 

Quand  il  sera  bien  sec,  on  le  vernira,  comme  il  est 
dit  à la  page  5 6 3 ; et  Fon  fera  comme  si  le  tableau  n’eût 
jamais  reçu  aucun  vernis  ; il  reprendra  alors  sa  fraîcheur 
première,  s’il  n’a  pas  été  trop  négligé  et  détérioré  par 
les  accidens,  les  crevasses,  ou  la  fumée,  et  que  la  crasse 
n’y  soit  pas  tellement  invétérée  et  comme  incrustée  dans 
la  couleur,  qu’il  faille  recourir  à des  moyens  chimiques 
et  dangereux  pour  le  mieux  décrasser  : mais  l’étude  de  ces 
divers  moyens  n’appartient  pas  à la  tâche  que  je  me  suis 
prescrite  ; il  y a tant  de  différens  procédés , et  il  faut  tant 
d’habitude,  de  soins  et  de  connaissances  pour  paiv^enir  à 
faire,  en  quelque  sorte,  revivre  un  très-ancien  tableau  rem- 
bruni , que  je  n’essaierai  pas  même  d’en  indiquer  aucun.  Les 
personnes  qui  désirent  en  savoir  davantage , consulteront 
les  ouvrages  qui  traitent  spécialement  cette  matière. 

Si  vous  confiez  jamais  un  tableau  précieux  aux  artistes 
qui  font  métier  de  les  restaurer , infonnez-vous  d’avance 
du  degré  de  leur  savoir-faire  et  des  méthodes  qu’ils  em- 
ploient ; car  il  en  est  beaucoup  qui  gâtent  les  tableaux  au 
lieu  de  les  remettre  en  bon  état:  exigez  d’eux  surtout, 
et  très-expressément,  qu’ils  ne  repeindront  aucune  par- 
tie, si  indifférente  quelle  paraisse,  sans  votre  consente- 
ment formel. 

11  y a plus,  je  vous  conseille  de  ne  jamais  laisser  re- 


576  TRENTE-QUATRIÈME  LEÇON, 

peindre  aucune  partie  délicate,  comme  des  chairs  et  un 
ciel,  dût-il  rester  un  trou  au  tableau,  cela  sera  toujours 
moins  préjudiciable  que  d’avoir  un  tableau  repeint,  qui 
a perdu  par  cela  même  la  moitié  de  son  prix  en  même 
temps  que  sa  virginité.  Laissons  aux  marchands  l’art  de 
maquignonner  les  tableaux  qui  leur  appartiennent;  mais 
ne  souffrons  jamais  qu’ils  en  usent  de  même  pour  les  nô- 
tres. Les  connaisseurs  ne  se  trompent  guères  sur  un  ta- 
bleau repeint,  quelque  adresse  qu’on  ait  pu  mettre  à le 
faire,  et  ils  n’en  veulent  à aucun  prix.  Il  est  presque  im- 
possible de  repeindre  une  partie  délicate  sans  faire  une 
tache  au  tableau.  Si  l’on  veut  masquer  la  retouche,  et 
accorder  le  vieux  avec  le  neuf,  il  arrive  naturellement 
qu’au  bout  d’un  certain  temps  cette  partie  roussit  à son 
tour,  et  devient  plus  rousse  que  le  reste.  Si,  au  contraire, 
l’on  veut  prendre  de  l’empart,  l’on  peindra  alors  beaucoup 
plus  frais  que  le  ton  local  du  vieux  tableau,  et  la  tache 
paraîtra  avant,  au  lieu  de  se  manifester  après  : c’est  un 
inconvénient  qu’on  ne  peut  pas  éviter.  Ne  vous  laissez 
donc  jamais  abuser  par  de  belles  promesses.  Les  mêmes 
causes  qui  ont  agi  sur  l’ancienne  peinture , agiront  sur  la 
nouvelle;  ainsi  elles  ne  pourront  jamais  s’accorder  par- 
faitement, à moins  qu’il  ne  soit  question  que  d’un  bout  de 
draperie  ou  d’un  morceau  de  fond  obscur,  ou  de  quelque 
autre  chose  semblable  d’une  mince  importance. 

Pour  conserver  vos  tableaux  frais,  évitez  de  les  expo- 
ser partout  où  il  peut  y avoir  des  exhalaisons,  de  la  fu- 
mée (et  particulièrement  celle  du  tabac),  des  vapeurs 
corrosives , comme  celles  du  soufre  ; des  miasmes , tels 
que  ceux  qu’exhalent  les  latrines;  en  un  mot,  toutes  les 
odeurs  trop  pénétrantes. 


TRENTE-QUATRIÈME  LEÇON.  S']'] 

Evitez  aussi  l’humidité  qui  revivifie  les  couleurs  mé- 
talliques où  entrent  le  plomb,  le  fer,  le  mercure,  l’anti- 
moine, etc.  Ayez  soin  que  jamais  le  soleil  ne  darde  ses 
rayons  sur  vos  tableaux  ; il  les  gerce  et  les  crevasse  par- 
tout, ainsi  que  le  ferait  le  voisinage  d’un  feu  trop  ardent: 
ne  les  privez  pas  pourtant  du  grand  jour;  il  leur  est  plu- 
tôt profitable  que  désavantageux.  Un  rideau  de  mousse- 
line empêche  les  mouches  d’y  déposer  leurs  ordures; 
mais,  pour  bien  faire,  il  faut  qu’il  enveloppe  la  bordure 
même,  afin  quelles  ne  puissent  pas  y pénétrer  par  des- 
sous. 


37 


578 


TRENTE-CINQUIÈME  LEÇON. 


XXXV.^  LEÇON. 

Comment  il  faut  balayer  T Atelier  à!  un 
Peintre  pour  enter  de  faire  élever  trop 
de  poussière. 

Mon  but  est  d’offrir  aux  commençans  tous  les  rensei- 
gnemens  que  je  serais  dans  le  cas  de  leur  donner  s’ils 
étaient  mes  élèves  et  qu’ils  demeurassent  chez  moi;  je  ne 
dédaigne  donc  pas  d’entrer  dans  les  détails  qui  peuvent 
être  utiles,  malgré  leur  trivialité.  Le  moyen  que  j’indique 
est  aussi  connu  que  tant  d’autres  choses  que  j’ai  consi- 
gnées ici  ; mais  il  est  bon  d’y  faire  penser  ceux  qui  n’en 
auraient  pas  l’idée  d’eux-mêmes. 

Jetez  huit  ou  dix  grosses  poignées  de  sciure  d.e  bois 
dans  un  petit  baquet,  humectez-la  avec  de  l’eau  chaude, 
qui  pénètre  plus  facilement  que  la  froide,  et  n’en  versez 
que  ce  qu’il  en  faut  pour  que  la  sciure  en  soit  impré- 
gnée, mais  pas  trop  mouillée.  Répandez  cette  sciure  hu- 
mectée çà  et  là  sur  le  parquet,  et  avec  un  balai  de  bou- 
leau ou  un  fort  balai  de  paille  de  riz,  étendez  et  prome- 
nez cette  sciure,  sans  balayer  précisément,  mais  en  la 
roulant  un  peu  partout,  afm  qu’elle  saisisse  toute  la  fine 
poussière  qui  s’élèverait  bientôt  dans  l’atelier  si  elle  res- 
tait entièrement  sèche. 

Balayez  ensuite,  vous  ne  verrez  s’élever  aucune  pous- 
sière ; et  après  avoir  enlevé  le  plus  gros , repassez  le 
balai  de  crin  pendant  que  le  tout  est  encore  légèrement 
humide. 


TRENTE-CJNQÜIÈME  LEÇON. 


579 


\Aulre  moyen  de  se  préserver  de  la  fine  poussière. 

Dans  quelques  pays  on  est  dans  lusage  de  faire  pein- 
dre les  planchers  à l’huile , pour  avoir  la  faculté  de  les 
laver  souvent  sans  endommager  le  bois.  Rien  n’est  meil- 
leur pour  un  atelier:  on  les  lave  et  on  les  nettoie  avec 
la  plus  grande  facilité  et  sans  élever  la  moindre  pous- 
sière. Je  vais  indiquer  comment  on  opère  en  Allemagne 
et  en  Hollande  j pour  peindre  les  parquets  à l’huile  très- 
solidement.  Ceux  qui  voudront  adopter  ce  moyen  pour 
leur  atelier , s’en  trouveront  très  - bien  : ces  sortes  de 
planchers  ne  craignent  aucune  tache. 

Manière  de  peindre  les  Planchers, 

Le  menuisier  ayant  fini  de  poser  son  plancher  j on 
l’abreuve  d’huile  de  lin  très- chaude  j qu’on  étend  par- 
tout également  avec  une  grosse  brosse;  on  laisse  sécher 
cette  première  couche,  qui  pénètre  bientôt  dans  le  bois 
si  la  saison  est  favorable;  car  il  faut  faire  cela  en  été. 

Quand  tout  paraît  embu,  on  remet  une  seconde  couche 
d’huile  très -abondante,  comme  la  première,  puis  une 
troisième,  et  même  une  quatrième,  s’il  le  faut,  en  lais- 
sant toujours  sécher  la  précédente.  Enfin,  quand  le  bois 
en  est  gorgé  et  que  l’huile  reste  à la  superficie  sans  s’em- 
boire , il  y en  a suflisamment  ; on  laisse  sécher  ; après 
quoi,  avec  du  bon  mastic  de  vitrier  l’on  remplit  soigneu- 
sement toutes  les  fentes  ou  trous  du  plancher  ^ Ensuite 


1 Pour  que  le  inaslic  ou  ciment  de  vitrier  soit  bon  et  durable,  il  doit 
être  fait  avec  du  blanc  de  céruse  sans  mélange  de  craie  ; mais  en  peut  y 
ajouter  un  peu  d’ocre  roug^  ou  jaune,  ou  du  noir,  etc. , pour  lui  ôter  sa 
couleur  blanche.  On  le  délaie  avec  de  fhuile  de  lin  cuite , dont  on  ne  met 


58o  TRENTE-CINQUIÈME  LEÇON. 

on  peint  le  plancher  avec  telle  couleur  qu’on  juge  à pro- 
pos, pourvu  qu’il  y entre  une  moitié  au  moins  de  hlanc 
de  céruse,  délayée  avec  de  l’huile  de  lin  ou  de  noix 
cuite,  mais  à froid  et  sans  aucun  mélange  d’essence  ni 
d’aucune  autre  düogue.  On  laisse  sécher  à fond  cette  pre- 
mière couche  : on  en  repasse  une  seconde , puis  une  der- 
nière , plus  légère  que  les  autres  ; cela  suffit  pour  donner 
à la  peinture  une  très-longue  durée , pourvu  qu’on  n’em- 
ploie ni  craie  ni  quelque  autre  mauvais  blanc  à la  place 
de  la  céruse , et  qu’on  ait  soin  de  nettoyer  ses  pieds  avant 
que  d’entrer  dans  cette  pièce,  pour  ni  porter  ni  sable  ni 
terre.  J’ai  vu  de  ces  planchers  qu’on  m’a  assuré  avoir 
plus  de  trente  ans,  et  qui  n’étaient  pas  encore  usés. 

Dans  des  maisons  riches  ' on  met  de  la  recherche  et 
même  du  luxe  à ces  planchers  ; on  les  fait  peindre  en 
tapis  de  pieds,  ayant  une  rosace  au  milieu,  avec  des 
bordures  et  des  fleurons  parsemés  en  coinpartimens , en 
sorte  qu'au  premier  instant  on  croirait  voir  un  beau  tapis. 

Ce  genre  de  peinture  se  fait  très-promptement  par  les 
gens  qui  y sont  habitués,  quoiqu’ils  imitent  par  des  points 
de  diverses  couleurs  tous  ceux  qu’on  voit  dans  un  véri- 
table tapis  en  laine.  Mais  ce  n’est^itoinî  pour  l’enjolive- 
ment que  je  propose  cette  méthode,  c’est  pour  en  faire 
usage  dans  l’atelier  d’un  peintre.  Or,  en  ce  cas  une  couche 
toute  unie,  de  couleur  fauve  un  peu  clair,  est  tout  ce 
qu’il  faut  pour  atteindre  le  but.  On  ne  veut  que  pouvoir 
laver  son  plancher  sans  élever  la  moindre  poussière. 


que  la  quantité  nécessaire  pour  en  faire  une  pâle  très-épaisse,  qu’on  bat 
et  retourne  souvent  avec  un  gros  rouleau  de  bois,  en  plaçant  la  pâte  sur 
une  pierre  de  roche  unie  ou  une  forte  planche.  Quand  cette  pâte  est  bien 
battue  et  souvent  retournée , elle  est  bonne. 


TRENTE-CINQUIÈME  LEÇON.  58 1 

Je  dois  prévenir  que  cette  peinture  donne  une  forte 
odeur  pendant  plusieurs  semaines,  et  quelle  est  très- 
malsaine;  c’est  pourquoi  il  faudra  aérer  la  chambre,  et 
ne  l’habiter  que  lorsqu’elle  sera  parfaitement  sèche  et 
qu’elle  n’aura  plus  d’odeur. 

Maniera  de  laver  les  Planchers  peints. 

L’on  a deux  baquets  d’eau,  dont  l’un  est  vide  et  l’autre 
rempli  aux  deux  tiers.  On  trempe  un  gros  torchon  dans 
ce  dernier;  on  l’en  retire  après  en  avoir  exprimé  ce  qu’il 
a de  trop  d’eau;  on  le  déploie,  et  on  l’étend  à plat  sur 
le  plancher , en  commençant  par  un  des  bouts  de  la  cham- 
bre, en  le  tenant  des  mains  par  les  deux  coins  d’en  bas, 
et  laissant  traîner  tout  le  reste  en  se  reculant  en  arrière, 
le  torchon  devant  soi.  On  va  ainsi  jusqu’à  l’autre  extré- 
mité de  la  chambre,  après  quoi  on  enlève  le  linge  et  on 
l’exprime  en  le  tordant  dans  le  baquet  vide,  où  on  le 
replonge  une  ou  deux  fois  dans  l’autre  pour  en  faire  sor- 
tir l’ordure.  Quand  il  est  propre  ou  à peu  près , et  qu’on 
l’a  bien  exprimé,  on  le  plonge  encore  dans  le  baquet  pro- 
pre, et  on  le  reporte  pour  le  traîner  à côté  de  la  première 
bande  qu’on  a faite;  et  ainsi  de  suite,  jusqu’à  ce  que  toute 
la  chambre  soit  nettoyée,  en  exprimant  le  torchon  à chaque 
bande  avant  que  d’en  recommencer  une  autre,  ce  qu’il 
faut  faire  avec  de  l’eau  propre  du  second  baquet. 

Cela  fait,  on  prend  un  nouveau  torchon  tout- à -fait 
propre  et  l’on  fait  changer  l’eau  des  baquets.  On  mouille 
ce  torchon  pour  lui  donner  de  la  souplesse,  mais  connue 
il  est  fait  pour  essuyer  le  plancher  et  le  relaver  mieux 
en  même  temps,  on  a soin  de  n’y  laisser  que  fort  peu 
d’eau  en  le  tordant  fortement.  On  le  promène  à plat  par 


582  TRENTE-CINQUIÈME  LEÇON. 

bandes,  comme  Ton  a fait  avec  le  premier,  on  le  relave 
encore  après  chaque  bande  achevée,  etc.  En  voilà  plus 
qu’il  n’en  faut  pour  qu’on  sache  expliquer  à un  domes- 
tique comment  il  doit  s’y  prendre,  en  lui  faisant  bien 
observer  qu’il  ne  doit  ni  frotter  ni  aller  et  venir  avec  son 
torchon  mouillé , mais  seulement  le  tirer  à soi  en  mar- 
chant en  arrière. 

En  quelques  minutes  tout  le  plancher  est  sec,  si  l’on 
tient  les  fenêtres  ouvertes , parce  que  l’eau  n’entre  point 
dans  le  bois,  qui  a été  rendu  imperméable  par  la  pein- 
ture et  toute  l’huile  dont  on  l’a  gorgé. 

J’ai  eu  un  atelier  préparé  ainsi,  je  ne  puis  dire  com- 
bien il  m’était  commode;  en  un  quart  d’heure  il  était 
propre,  et  je  n’avais  jamais  besoin  de  le  faire  balayer, 
ensorte  qu’il  n’y  avait  aucune  poussière. 

Sans  pousser  la  recherche  jusqu’à  imiter  un  tapis,  beau- 
coup de  gens  font  peindre  les  planchers  en  carreaux  imi- 
tant le  marbre,  ce  qui  n’est  ni  long,  ni  difficile,  ni  cher, 
et  produit  néanmoins  un  fort  joli  effet.  J’observerai  seu- 
lement que  pour  un  ateHer,  faire  les  carreaux  alternati- 
vement noirs  et  blancs,  n’est  pas  ce  que  je  choisirais: 
ces  deux  couleurs  sont  trop  tranchantes.  Je  préférerais 
un  carreau  gris  d’ardoise,  et  l’autre  à peu  près  couleur 
nanquin,  ou  quelque  autre  teinte  douce  et  harmonieuse, 
à cause  des  reflets  que  le  plancher  renvoie  sur  le  modèle. 


LISTE  d’ouvrages  SUR  LA  PEINTURE.  585 


Liste  de  quelques  Ouvra^^es  sur  la  Pein- 
turey  dont  je  conseille  la  lecture. 

‘ Il  y a un  grand  nombre  d’ouvrages  sur  l’art  de  la 
peinture;  entre  ceux  que  j’ai  lus,  voici  ceux  qui  m’ont 
paru  les  jdiis  utiles. 

Je  ne  prétends  pas  qu’un  élève  les  lise  tous;  il  fera 
un  cîioix  parmi  ceux  que  j’indique,  selon  le  genre  auquel 
il  s’est  adonné.  Il  est  bon  d’en  avoir  un  catalogue,  pour 
connaître  les  auteurs  qu’on  pourra  consulter. 

LÉON4RD  DE  Vjnci,  Traité  de  la  peinture. 

De  Piles,  Abrégé  d’anatomie  (avec  gravures),  mis  en  lumière 
par  Tortebat. 

De  Piles,  Cours  de  peinture  par  principes. 

Dandré  Bardon,  Traité  de  peinture. 

Armand  , Réflexions  sur  Part  de* la  peinture  considérée  comme 
peinture  héroïque. 

Raphaël  Mengs,  ses  Œuvres. 

Lairesse,  le  Grand  livre  des  peintres. 

Le  chevalier  JosuÉ  Reynolds,  ses  Œuvres,  traduites  de  Pan- 
glais  par  Jansen. 

DüfrÉnois,  l’Art  de  la  peinture,  poëme  traduit  en  français 
par  R.  De  Piles. 

Lebrun,  Conférences  sur  l’expression  des  passions. 

Gesner,  Lettres  sur  le  pajsage. 

Watelet,  l’Art  de  peindre,  poëme. 

Lemière,  la  Peinture,  poëme. 

Landon  , Vies  et  œuvres  des  peintres  célèbres. 

Livres  enseignant  la  Perspective. 
Valenciennes,  Cours  complet,  mais  assez  difficile  à comprendre 
pour  un  commençant. 

Leclerc,  Duplessis,  Jaurat,  Clinciiamp,  Farcy,  etc.  La  perspec- 
tive simplifiée  par  M.“®  A.  Jarry  de  Maney,  née  Lebreton, 
2 vol.  in-4.®,  prix  20  fr.  Je  recommande  ce  dernier  ouvrage. 
Tous  ces  traités  sont  à l’usage  des  peintres. 


584  I^TSTE  d'ouvrages  sur  la  peinture. 


Divers  Ouvrages  (jui  traitent  des  beaux  Arts^  et  où  l’on 
trouvera  d’ excellentes  notions. 

Encyclopédie  méthodique  (Beaux  arts),  3 volumes,  avec  les 
planches. 

Barthélemy,  Voyage  du  jeune  Anacharsis  en  Grèce. 

Dubos  , Réflexions  critiques  sur  la  poésie  et  sur  la  peinture. 

Dictionnaires  à consulter  pour  les  Termes  technicjues. 

Dictionnaire  abrégé  de  peinture  et  d’architecture  (sans  nom 
d’auteur). 

Boutard,  Dictionnaire  des  arts  du  dessin. 

Pernety,  Dictionnaire  portatif  de  peinture,  sculpture  et  gra- 
vure, etc. 

Ouvrages  ejui  traitent  de  la  connaissance  des  anciens 
Maîtres  y et  de  la  restauration  des  vieux  Tableaux, 

Gau  de  Saint-Germain;  Burtin,  de  Bruxelles,  en  2 volumes  : c® 
dernier  surtout  est  fort  estimé  des  connaisseurs. 


EXPLICATION  DES  PLANCHES 


On  pourra  prendre  les  mesures  sur  les  diverses  échelles  jointes  aux 
planches. 


PLANCHE  ir 


Figure  n.®  i.  Projil  de  la  table  à broyer  et  des 
molettes. 

A,  Molette  n.®  i , dont  la  poignée,  en  forme  de  béquille,  est 
en  pierre  de  roche,  et  dont  la  base  B ^ en  pierre  très-dure, 
comme  du  porphyre,  est  soudée  à la  poignée  avec  du  bon 
ciment  gras. 

C.  Pierre  à broyer  ou  glace.  Si  l’on  fait  usage  d’une  pierre,  il 
la  faut  d’une  qualité  très-dure^  elle  doit  être  très-plane  par- 
tout dessus  et  avoir  i8  lignes  d’épaisseur.  Si  l’on  emploie 
une  glace,  elle  doit  avoir  4^5  lignes  d’épaisseur  au  moins: 
si  l’on  peut  s’en  procurer  une  plus  épaisse  encore,  ce  n’est 
que  mieux. 

Si  l’on  emploie  une  pierre  dure  de  i8  lignes  d’épaisseur,  on 
ne  fera  pas  usage  de  la  table  pliante  qu’on  va  décrire  j la  pierre 
serait  trop  lourde  pour  qu’on  pût  se  hasarder  à abattre  le  pliant  : 
il  faudra  alors  se  servir  d’une  table  très-forte,  qu’on  aura  soin 
de  lier  solidement  à sa  place,  contre  le  mur. 

D.  Table  pliante  qui  supporte  la  glace. 

E.  Charnières  qui  (ixeut  le  pliant  de  la  table  contre  la  paroi  ou 
contre  le  mur.  La  moitié  des  charnières  est  vissée  fortement 
contre  le  mur  5 l’autre  moitié  est  vissée  sous  la  table  D. 

F.  Baguette  de  bois,  ou  rebord  un  peu  arrondi  par-dessus,  le- 
quel entoure  la  table , excepté  une  ouverture  de  a en  u,  qu'on 
réserve  pour  nettoyer  le  dessus  de  la  table  et  en  chasser  les 
saletés.  (Voyez  ce  rebord  pl,  IL) 

//.  Entailles  pratiquées  dans  les  renforts  b b sous  la  table,  à 
droite  et  à gauche.  Ces  entailles  sont  creusées  pour  y enchâsser 
l’appui  T qui  soutient  la  table  quand  elle  est  relevée. 


586 


EXPLICATION 


Voyez  l’appui  T représenté  en  petit.  Il  faut  préférer  cet  appui. 
T,  gui  est  assemblé  en  une  seule  pièce,  aux  deux  appuis  JS 
gui  sont  séparés  et  moins  commodes  à ajuster. 

/.  Petite  cheville  de  fer,  gu’on  passe  dans  les  trous  pratiqués 
pour  cela  dans  les  extrémités  de  l’appui  T’,  de  la  pièce  de  bois 
creusée,  H,  et  d’une  partie  de  l’épaisseur  de  la  table  Z>.  Ces 
chevilles  servent  à consolider  toutes  ces  pièces  ensemble, 
quand  on  a élevé  la  table  D pour  broyer. 

K.  Partie  inférieure  de  l’appui  T.  C’est  celle  qui  s’enchâsse  dans 
la  pièce  de  bois  dur,  M , qui  est  fixée  en  .bas  sur  le  plancher. 
On  y passe  aussi  les  chevilles  1 , comme  en  haut. 

Z.  Chaînettes  tenant  aux  chevilles  de  fer  I,  pour  les  avoir  tou- 
jours sous  la  main.  Les  chaînettes  des  chevilles  d’en  haut  sont 
suspendues  et  fixées  à l’appui  T , et  les  chaînettes  des  che- 
villes d’en  bas  tiennent  par  un  clou  sur  le  plancher. 

"tM.  Deux  pièces  de  bois  dur,  creusées,  pour  y enchâsser  la 
partie  inférieure  de  l’appui  T.  Ces  pièces  creusées  sont  soli- 
dement vissées  sur  le  plancher,  à la  place  convenable,  pour 
que,  quand  la  table  est  relevée,  elle  soit  parfaitement  de 
niveau  et  horizontale. 

N X.  Forme  et  proportions  des  deux  montans  séparés  qui  sou- 
tiennent la  table  D quand  on  la  relève.  Mais  je  répète  qu’il 
vaut  mieux  faire  usage  de  l’appui  T , composé  de  quatre  pièces 
et  assemblé  en  une  seule  pièce.  L’extrémité  supérieure,  U, 
de  l’un  ou  l’autre  de  ces  appuis,  T o\x  N X , doit  être  taillée 
en  biseau  pour  s'enchâsser  en  biais  dans  les  pièces  H sous 
la  table. 

Petite  figure  de  l’appui  T. 

Cet  assemblage,  qui  sert  de  pied  à la  table  Z>,  m’a  paru  plus 
commode  que  les  appuis  N X,  qui  sont  séparés^  il  sera  aussi 
plus  solide  et  s’ajustera  plus  aisément  sous  la  table,  étant  d’une 
seule  pièce,  par  l’assemblage  des  deux  supports  ZV  avec  les  deux 
traverses  V. 

Du  reste,  on  tiendra  les  deux  montans  ou  appuis  IS  de  la 
figure  T de  la  meme  épaisseur  et  longueur  que  les  appuis  sé- 
parés JS  X. 

Les  deux  traverses  V V assembleront  les  deux  montans  JS  à 


DES  PLANCHES. 


587 

la  distance  voulue , pour  que  l’appui  T s’enchâsse  juste  dans  les 
entailles  H par  en  haut  et  M par  en  bas. 

On  n’a  dessiné  la  figure  T Irès-pclitc  et  sans  aucune  propor- 
tion avec  la  table  que  pour  ménager  la  place  dans  celle  j)l.'inche. 

iV.  Les  deux  montans  qui  soutiennent  la  table  et  dont  la  partie 
supérieure,  U , a un  biseau  pour  s’enchasser  en  biais  dans  les 
creusures  H H. 

U.  Biseau  du  haut  de  l’appui  T. 

K.  Partie  inférieure  de  l’appui  T,  qui  vient  s’enchâsser  dans  les 
pièces  de  bois  creusées,  fixées  sur  le  plancher. 

V V.  Les  deux  traverses  qui  assemblent  les  appuis  IS  N.  On 
voit  les  trous  où  doivent  entrer  les  quatre  chevilles  de  fer  /, 
deux  en  haut  et  les  deux  autres  en  bas. 

On  tiendra  les  quatre  pièces  de  bois  qui  forment  tout  l’appui 
T d’un  fort  pouce  d’épaisseur  sur  trois  pouces  de  largeur , et 
leur  longueur  se  déterminera  selon  la  convenance  du  local  et 
de  la  grandeur  du  broyeur.  Il  faut  faire  attention  cependant 
que  la  table  puisse  passer  sur  les  deux  pièces  , quand  on 
l’abat,  pour  la  laisser  pendante.  Si  le  broyeur  est  de  petite 
taille,  il  pourra  monter  sur  un  banc  solide. 

Je  crois  qu’on  fera  bien  de  tenir,  comme  j’ai  fait,  l’appui  T 
de  2 pieds  11  pouces  de  hauteur  : cela  établit  la  table  à une 
bonne  élévation. 

Figure  'J'M,  vue  en  face. 

Cette  figure  représente  l’une  des  deux  pièces  de  bois  creu- 
sées, ‘î’.Jf,  où  viennent  s’enchâsser  les  deux  montans  iV  de 
l’appui  T par  le  bas.  11  faut  tenir  le  bois  de  ces  pièces  assez 
fort  et  solide.  On  les  visse  sur  le  plancher  par  terre. 

Figure  R.  Petite  gîaee  dépolie. 

Cette  petite  glace  sert  à délayer  les  couleurs  quand  on  fait 
la  palette  5 elle  sert  aussi  à broyer  peu  de  couleur  à la  fois, 
quand  on  n’a  besoin  d’en  préparer  que  pour  le  besoin  du  mo- 
ment. L’on  fera  usage,  dans  ce  dernier  cas,  du  petit  broyon 
figure  (7,  n.'’  3. 

Quand  on  fait  les  teintes  variées  d’une  palette  sur  la  glace  /l, 
on  les  délaie  avec  la  petite  spatule  de  corne  V (pl.  II).  On 


588 


EXPLICATION 


place  le  blanc  au  centre  de  la  glace  et  l’on  fait  tous  les  mé- 
langes tout  autour  des  bords,  en  changeant  de  place,  sans  net- 
toyer celle  qu’on  quitte,  toutes  les  fois  qu’on  fait  une  teinte 
fort  différente  de  la  précédente  et  qu’on  a besoin  d’une  place 
très -propre. 

L’emploi  de  cette  glace  épargne  du  temps  et  conserve  le  bois 
delà  palette,  qui  reste  toujours  très-poli  et  très-propre.  (Voyez 
le  texte,  page  212.) 

Figure  O.  Molette  72.®  2. 

Cette  molette  a,  comme  la  molette  n.®  1,  une  poignée  en 
pierre  de  roche  ordinaire  ^ mais  la  poignée  de  la  molette  n.°  2 
est  en  forme  de  cône  légèrement  creusé  dans  le  milieu  de  sa 
hauteur. 

L’on  soude  cette  poignée  à une  base  de  matière  fort  dure,  5. 

Quelques  personnes  prennent  un  fort  culot  de  verre  ayant 
un  bourrelet  arrondi  tout  autour,  comme  on  le  voit  ici^  mais 
il  vaut  encore  mieux  que  cette  base  soit  en  pierre  très-dure, 
comme  du  beau  granit,  du  porphyre,  de  la  serpentine,  de  l’agate 
ou  telle  autre  pierre  dure,  d’un  grain  très-fin  et  uni. 

Quand  on  soude  une  de  ces  pierres  dures  pour  base  de  la 
molette,  on  n’y  fait  point  de  bourrelet  arrondi  : on  la  taille 
dans  la  forme  indiquée  B de  la  molette  A , n.°  1 , et  on  soude 
la  base  à la  poignée  avec  de  bon  ciment  chaud  ou  froid. 

Les  bases  à bourrelets  arrondis,  comme  celles  en  verre  dur, 
sont  moins  commodes  à ratisser  avec  la  spatule  que  les  autres. 

Les  poignées  en  forme  de  béquille,  comme  le  n.®  1 , sont  plus 
commodes  à manier^  mais  elles  sont  sujettes  à faire  basculer  la 
base  de  la  molette,  quand  on  n’appuie  pas  également  avec  les 
deux  mains. 

Figure  Q.  Petite  molette,  ou  broyon  3. 

Cette  petite  molette  doit  être  faite  d’un  seul  morceau^  l’on 
en  a en  verre  : les  meilleures  sont  en  biscuit  dur  de  porcelaine, 
ou  en  porphyre,  en  agate,  etc, 

& &.  Les  six  chevilles  de  bois  dur  qui  maintiennent  la  glace 

fixement  à sa  place,  sans  dévier  d’aucun  côté  quand  on  broie. 

(Voyez  la  figure  entière  d’une  de  ces  chevilles,  planche  II, 
figure  &.  JC.) 


589 


DES  PLANCHES. 

/ 

PLANCHE  II. 

Plan  de  la  talle  D sans  V appui  T. 

A.  Provision  de  couleur  déjà  délayée  avec  la  quanlilé  d’huile 
convenable,  mais  non  encore  broyée.  On  appelle  cela  mctlie 
la  couleur  en  pâté. 

J9.  Portion  de  celte  meme  provision  de  couleur  A déjà  broyée. 

C.  Grande  glace  à broyer;  elle  a deux  pieds  sur  tous  les  cotés. 

D.  Table  pliante  où  repose  la  glace.  Elle  est  représentée  ici 
comme  quand  elle  serait  abattue  et  pendante  ; c’est  pourquoi 
Ton  y voit  les  courroies  Z Z tendues  par-dessus  la  glace, 
pour  l’empécher  de  tomber  ; et  rjuoiqu’on  voie  de  la  couleur 
et  des  outils  reposés,  on  pense  bien  qu’ils  sont  là  pour  l’ex- 
plication de  la  planche,  et  que  ni  la  couleur  ni  aucune  autre 
chose  ne  doit  pouvoir  reposer  sur  la  table  ou  sur  la  glace 
quand  elle  est  pendante,  ét  surtout  qu’on  ne  tendrait  pas  les 
courroies  sur  des  tas  de  couleur,  comme  on  le  voit  ici. 

E.  Charnières  très-fortes  qui  suspendent  la  table  contre  le  mur 
ou  la  paroi.  La  partie  inférieure  des  charnières  qui  n’est  tracée 
ici  qu’en  petits  points,  se  visse  solidement  sous  la  table  D. 

F.  Baguette  sur  tout  le  tour  de  la  table,  pour  empêcher  les 
objets  qu’on  pose  dessus  de  tomber.  Cette  baguette  ou  rel)ord 
n’existe  pas  de  a en  a,*  on  laisse  cette  ouverture  pour  chasser 
les  ordures,  etc.,  et  nettoyer  la  table. 

b b.  Ces  deux  lettres  indiquent  les  pièces  de  bois  placées  sous 
la  table  pour  la  renforcer.  On  a fait  des  hachures  en  hiais 
sur  la  largeur  de  ces  pièces  de  bois,  pour  les  mieux  indi- 
quer au  lecteur.  On  tiendra  ces  renforts  de  bois  d’un  pouce 
d’épaisseur,  sur  environ  3 ou  4 pouces  de  largeur.  Les  creu- 
sures  //  H peuvent  s’entailler  dans  les  renforts  b b. 

ZT  H.  Les  deux  entailles  pratiquées  sous  le  devant  de  la  table 
dans  l’épaisseur  des  renforts  b ù,  pour  y enchâsser  le  haut 
de  l’appui  T. 

Quoique  ces  entailles  H H paraissent  pratiquées  dans  une 

petite  pièce  de  bois  cajrrée,  qu’on  aurait  rapportée  sous  la  lal>l« 

D de  la  planche  I.*^®,  l’ou  voudra  bien  se  rappeler  qu’elles  doi- 


EXPLICATION 


590 

vent  etre  creusées  dans  Pépaisseur  des  renforts  h b,  qui  sont 
sons  la  table.  L’on  n’a  pas  dessiné  ces  quatre  renforts  b b dans 
le  profil  de  la  table  D,  planche  I/®,  pour  éviter  la  confusion 
des  lignes. 

Bc.  Les  six  chevilles  à tête  demi-circulaire  qui  entourent  la  glace 
sur  trois  côtés  potir  l’empécher  de  remuer  quand  on  broie. 
(Voyez  l’une  des  chevilles  dessinée  en  entier,  figure  8c  X.) 
Le  rebord  jF  retient  assez  la  glace  en  bas  sur  le  devant  de  la 
table,  sans  qu’on  y mette  des  chevilles^  mais  ce  rebord  doit 
être  d’une  forte  ligne  moins  élevé  que  la  superficie  de  la  glace, 
afin  qu’on  ne  le  touche  pas  avec  la  molette  en  broyant.  Les 
têtes  des  chevilles  & doivent  être  à la  même  élévation  que  le 
rebord  i^,  pour  la  même  raison. 

Z Z,  Les  deux  fortes  courroies  qui  empêchent  la  glace  de  tomber 
quand  la  table  est  pendante-  Ces  courroies  sont  vissées  en 
P P , partie  sur  l’épaisseur  du  bois  de  côté  et  partie  sous  la 
table. 

Les  courroies  doivent  avoir  dix  pouces  de  longueur  de  plus 
que  toute  la  largeur  de  la  table,  afin  qu’on  ait  de  la  prise  pour 
les  tirer  et  les  sangler  fortement,  après  quoi,  on  les  boucle  en 
Z Z h.  une  boucle  qui  tient  à un  autre  bout  de  courroie  Z Z X , 
lequel  est  fortement  vissé  sous  la  table.  Toutes  ces  courroies 
auront  i5  à 18  lignes  de  largeur,  sur  une  ligne  et  demie  d’épais- 
seur 5 elles  devront  cependant  être  d’un  cuir  souple. 

Z Z X (figure  séparée).  Bout  de  courroie  auquel  tient  la  boucle, 
pour  y boucler  les  longues  courroies  Z et  les  sangler,  quand 
on  voudra  abattre  la  table  D et  la  laisser  pendante  contre 
le  mur  avec  la  glace  dessus. 

Quand  011  n’aura  plus  besoin  de  la  table  et  qu’on  aura  net- 
toyé la  glace,  on  placera  un  grand  et  fort  carton  sur  la  glace, 
pour  la  préserver  des  chocs;  après  quoi,  l’on  sanglera  les  cour- 
roies jusqu’à  ce  que  les  ardillons  de  la  boucle  puissent  entrer 
dans  les  trous  où  ils  entrent  ordinairement;  puis,  pour  que  les 
courroies  soient  encore  plus  fortement  tendues,  l’on  insinuera 
entre  le  carton  et  les  courroies  en  travers,  du  haut  et  du  bas 
de  la  table , deux  planchettes  d’un  pouce  d’épaisseur  chacune 
et  de  3 pouces  de  largeur,  sur  environ  3 pieds  de  longueur. 

Le  bout  de  courroie  Z Z JT,  auquel  tient  la  boucle,  doit 


DES  PLANCHES. 


avoir  environ  6 pouces  de  longueur.  On  le  vissera  sous  la  table 
de  façon  à ce  <jue  l’extrémité  avancée  de  la  boucle  n’arrive  pas 
plus  en  avant  que  le  bord  inférieur  de  la  table  : alors  on  aura 
toute  facilité  pour  sangler. 

On  comprend  qu’il  faut  faire  tout  cela  pendant  que  la  table 
est  supportée  par  l’appui  T ^ et  qu’il  ne  faut  abattre  la  table 
que  quand  le  tout  est  solidement  arreté  et  sanglé.  On  aura 
grand  soin  de  soutenir  la  table  d’une  tnain  pendant  qu’on  en- 
lève l’appui  T de  l’autre  main  j sans  quoi  la  pesanteur  de  la 
glace  entraînerait  le  tout  trop  prompteinent,  et  la  table,  en 
s’abattant  brusquement,  causerait  quelque  accident,  soit  à la 
glace,  soit  aux  charnières,  soit  à la  personne  qui  fait  l’opéra- 
tion. Il  faut  donc  conduire  doucement  le  pliant,  en  le  soute- 
nant jusqu’à  ce  qu’il  soit  pendant  contre  le  mur. 

Il  faut  aussi  prendre  beaucoup  de  précaution  pour  relever 
la  table  et  la  placer  horizontalement  sur  son  appui  ; car  elle  est 
fort  lourde.  Si  l’on  ne  se  croit  pas  le  poignet  assez  fort  pour 
faire  seul  cette  opération,  il  faut  se  faire  îtider  par  une  seconde 
personne,  qui  tiendra  la  table  élevée  pendant  que  l’autre  per- 
sonne placera  l’appui  T dans  les  enchâsses.  Dans  tout  cet  ajus- 
tement il  faut  agir  avec  précaution.  (Voyez  le  texte,  leçon  V, 
page  i34  et  suivantes.) 

S.  Une  tasse  et  sa  soucoupe,  placée  à droite  et  vers  le  haut  de 
la  table , pour  y tenir  de  l’huile  ou  de  l’eau , selon  qu’on 
broie  à l’un  ou  l’autre  de  ces  liquides  ; c’est  la  place  où  elle 
embarrasse  le  moins. 

X.  Grande  spatule  de  corne  blonde,  pour  relever  la  couleur 
autour  de  la  glace  et  autour  de  la  molette,  quand  on  broie 
sur  la  grande  glace.  On  peut  ne  se  servir  que  de  la  petite 
spatule  Y pour  ratisser  les  bords  de  la  molette. 

Y.  Petite  spatule  en  corne  blonde  pour  délayer  les  teintes  de 
la  palette.  On  se  sert  aussi  de  la  grande  spatule  X,  soit  pour 
nettoyer,  le  soir,  le  bois  de  la  palette,  soit  pour  délayer  de 
grandes  masses  de  couleur,  quand  on  peint  des  ciels,  des 
fonds,  etc. , et  qu’on  a à couvrir  une  grande  toile.  On  se  sert 
encore  de  la  grande  spatule  X pour  nettoyer,  avec  un  peu 
d’huile,  les  glaces,  grande  et  petite. 

U,  Plan  du  diamètre  des  grandes  molettes  n.*"*  i et  2'.  La  partie 


EXPLICATION 


592 

qui  broie  doit  avoir  au  moins  5 pouces  de  diamètre  et  même 
6 pouces. 

Sc  X (figure  séparée).  Élévation  et  profil  des  six  chevilles  de 
bois  dur,  &:  qui  entourent  la  glace  sur  trois  cotés  pour 

la  maintenir  en  place. 

Ces  chevilles  ont  à peu  près  3 ou  4 lignes  de  diamètre  vers 
le  haut  de  la  queue  (qu’on  diminue  un  peu  vers  le  bas).  Cette 
queue  aura  3 pouces  de  longueur  et  traversera  toute  l’épaisseur 
du  bois  de  la  table  5 elle  ressortira  assez  pour  qu’à  petits  coups 
de  marteau  on  puisse , par-dessous  la  table , chasser  les  che- 
villes pour  les  sortir  de  leurs  trous  au  besoin. 

La  tête  des  chevilles  aura  la  forme  d’un  bouton  arrondi  ou 
d’une  tête  de  clou  arrondie  dessus  et  plane  dessous.  On  retran- 
chera une  partie  du  diamètre  de  cette  tête  jusqu’au  niveau  de 
la  queue  de  la  cheville,  afin  que  la  cheville  vienne  appuyer, 
du  côté  retranché  et  plat,  Contre  l’épaisseur  de  la  glace.  La  tête 
de  la  cheville , en  la  supposant  circulaire  et  non  retranchée , 
doit  avoir  environ  8 lignes  de  diamètre  5 la  partie  la  plus  élevée 
de  la  tête,  au-dessus  de  la  queue,  doit  être  d’une  forte  ligne 
moins  bombée,  moins  élevée  que  la  superficie  de  la  glace. 

L’on  aura  soin  de  percer  les  trous  dans  la  table  pour  les  che- 
villes de  manière  à ce  qu’il  n’y  ait  point.de  vide  entre  la  glace 
et  la  partie  retranchée  de  la  tête  des  chevilles,  et  qu’on  puisse 
les  placer  et  déplacer  sans  peine  et  sans  risquer  d’endommager 
les  bords  de  la  glace. 

Les  traces  circulaires  pointées  sur  la  glace  C indiquent  le 
mouvement  qu’il  faut  faire  avec  la  molette  pour  rassembler  la 
couleur  au  centre  quand  on  broie  à Veau , où  l’on  tient  la  cou- 
leur plus  liquide  qu’à  l’huile.  On  fait  aussi  de  temps  en  temps 
ce  même  mouvement  quand  on  broie  à l’huile  ; mais  le  plus 
souvent  on  promène  la  molette  vivement  du  haut  en  bas  et  du 
bas  en  haut  de  la  glace,  en  évitant  d’aller  trop  près  des  bords 
et  des  coins. 

Quand  on  broie  à l’eau,  l’on  commence  à décrire  des  cercles 
vers  le  n.®  1,  et  l’on  fait  ainsi  tout  le  tour,  jusqu’à  ce  qu’on 
revienne  d’où  l’on  est  parti,  au  n.”  a,  et  ainsi  de  suite.  L’on 
décrira  avec  la  molette  des  cercles  plus  grands  qu’on  ne  les  voit 
tracés  dans  cette  planche,  en  sorte  que  chaque  cercle  ait  un 


DES  PLANCHES. 

«îiamètre  qui  s’étende  du  bord  de  la  glace  jusqu’au  milieu,  mais 
sans  aller  dans  les  quatre  coins. 

Après  avoir  fait  une  vingtaine  de  fois  de  cette  manière  tout 
le  tour  de  la  glace,  l’on  fait  glisser  la  molette  sur  Pun  des  cotés 
de  la  glace,  afin  d’y  introduire  de  l’air^  on  la  fait  donc  débor- 
der de  la  glace  en  la  soutenant,  puis  on  enlève  la  molette  et 
on  la  replace  sur  le  tas  de  couleur  qui  s’est  amassé  au  milieu 
de  la  glace,  et  l’on  recommence  à décrire  de  nouveaux  cercles, 
et  ainsi  de  suite. 

On  relève  de  loin  en  loin  la  couleur,  tant  aux  bords  de  la 
glace  qu’autour  de  la  molette,  afin  que  le  tout  se  broie  égale- 
ment. (Voyez  le  texte  pour  plus  ample  explication,  pages  122 
et  suivantes.  ) 

PLANCHE  III. 

Boîte  à couleur. 

Figure  K.  La  hoiie  à couleur  mec  tout  ce  quelle  contient , des’‘ 
since  en  perspective  ^ avec  son  pied,  qui  est  indépendant  et  peut 
se  séparer  de  la  caisse, 

a.  Couvercle  de  la  boîte,  ayant  un  rebord  qui  lui  laisse  un 
pouce  de  profondeur:^  profondeur  nécessaire  pour  que  la 
lame  b puisse  rester  en  place  quand  on  ferme  la  boîte. 

l.  Lame  de  fer  poli,  qui  sert  à nettoyer  les  brosses  et  les  pin- 
ceaux. Cette  lame  est  placée  au-dessus  de  l’un  des  godets  c. 
(Voyez  en  meme  temps  le  plan  de  l’intérieur  de  la  boîte, 
figure  l ) 

e.  c.  Les  deux  godets  où  l’on  tient  l’buile.  Ces  godets  ont  la 
forme  d’une  demi-coquille  de  noix 5 ils  ont  chacun  deux  an- 
neaux pour  la  ficilité  de  les  enlever  et  de  les  replacer.  Ils 
s’enchâssent  dans  deux  ouvertures  ovales,  pratiquées  dans  la 
caisse  de  fer-blanc  d. 

On  enlève  souvent  ces  godets  pour  les  nettoyer  : leur  grand 
diamètre  est  de  4 pouces. 

d.  Caisse  mobile  en  fer-blanc,  comme  tout  riutérieur  de  ht 
boîte  à couleur.  Cette  caisse  n’a  quhiii  dessus  percé  de  deux 
trous  ovales  pour  les  godets,  et  des  côtés  latéraux  5 mais  elle 
n’a  point  de  fond  : clic  repose  sur  le  fer-blanc  du  fond  go- 

38 


EXPLICATION 


594 

néral  de  la  caisse  ; elle  peut  donc  s’enlever  k volonté,  et  sous 
sa  cavité  l’on  peut  tenir  des  vessies  ou  autres  choses  : elle 
s’enchâsse  dans  des  compartimens , comme  une  boîte  dans 
une  autre  boîte. 

Cette  caisse  mobile  d a dix-huit  lignes  de  profondeur.  (Voyer 
l’échelle  pour  toutes  les  mesures.) 

e.  Case  où  l’on  tient  l’assortiment  de  vessies  de  couleur  pen- 
dant qu’on  peint,  pour  les  avoir  sous  la  main.  On  lui  don- 
nera toute  la  profondeur  de  la  caisse,  depuis  6 lignes  au- 
dessous  àn  rebord  de  la  caisse  jusqu’au  fond,  qui  est  immé- 
diatement au-dessus  du  tiroir  supérieur  i (environ  3 pouces 
de  profondeur). 

L’on  couvre  ordinairement  les  vessies  avec  une  petite  plan- 
chette de  la  proportion  de  la  case,  et  ayant  un  petit  bouton 
au  milieu  pour  l’enlever  et  la  remettre.  Cette  planchette,  de 
deux  ou  trois  lignes  d’épaisseur,  garantit  les  vessies  de  Pair 
extérieur  et  de  la  poussière  pendant  qu’on  travaille.  On  a figuré 
un  assortiment  de  vessies  placées  au  fond  de  la  case  e. 

f.  L’un  des  pinceliers  où  l’on  })lace  séparément  tous  les  pin- 
ceaux qui  n’ont  encore  point  de  couleur  ni  d’huile,  et  prin- 
cipalement ceux  qu’on  ne  trempe  jamais  dans  l’huile,  tels 
que  les  blaireaux  et  les  putois. 

Autre  pincclier  pour  les  pinceaux  garnis  d’huile  ou  de  cou- 
leur. 

Les  deux  pinceliers  ont  la  forme  d’une  tuile  courbe  ou  plutôt 
d’un  cheneau  de  toit  fermé  aux  deux  extrémités.  (Voyez  la 
figure  /.  ) 

h.  Profondeur  de  la  boîte  sans  les  tiroirs.  Tout  l’intérieur  de 
cette  boîte  est  en  fer-blanc,  ainsi  que  toutes  les  dilférentes 
pièces  et  cases. 

i.  Tiroir  en  layette  pour  y placer  toutes  sortes  de  brosses  et 
pinceaux  secs. 

h.  Second  tiroir,  où  l’on  tient  les  couleurs  broyées  à l’eau  et 
en  poudre  sèche,  renfermées  dans  de  petites  boîtes  de  bois 
dur,  pour  en  pouvoir  délayer  à l’huile  au  besoin,  quand  on 
manque  d’une  couleur  en  vessie.  On  peut  y tenir  différentes 
autres  choses  sèches. 


DES  PLANCHES, 


595 

/.  Pied  de  la  boîte.  Il  est  indépendant  de  la  caisse  qui  s’y  en- 
- châsse  à un  demi-pouce  de  profondeur  et  dont  on  l’enlève 
à volonté. 

Figure  M.  Vessie  de  grosseur  naturelle. 

M.  Une  vessie  remplie  de  blanc.  On  les  fait  assez  volumineuses, 
comme  celle  représentée  ici  de  grandeur  naturelle,  parce 
que  le  blanc  est  la  couleur  dont  on  emploie  le  plus.  Les 
vessies  d’ocre  jaune  se  font  un  tiers  plus  petites  que  celles 
de  blanp  5 mais  toutes  les  autres  couleurs  ne  se  mettent  en 
vessie  qu’à  la  moitié  du  volume  de  celle  du  blanc  : sans  quoi, 
elles  se  graissent  et  deviennent  visqueuses. 

Figure  N. 

Forme  de  la  lame  placée  sur  l’un  des  godets  c.  On  la  voit  ici 
en  face.  On  la  fiche  par  les  deux  pointes,  jusqu’au  trait  marqué 
de  deux  X X,  clans  deux  trous  pratiqués  pour  cela  dans  le  dessus 
de  la  caisse  mobile  d. 

Figure  O. 

La  meme  lame,  vue  en  perspective,  telle  qu’on  la  voit  dans 
la  boîte  Kf  marquée  h.  Le  haut  de  cette  pièce  doit  être  un  peu 
incliné  à gauche,  et  le  tranchant  de  la  lame  doit  être  très-uni, 
fort  arrondi  et  poli,  pour  qu’il  ne  coupe  pas  les  pinceaux. 

Figure  I.  Plan  de  V intérieur,  tout  eu  fer-blanc,  de  la 
boîte  K. 

a a.  Fils  de  fer  ajustés  sur  les  deux  pinceliers  / et  g.  Ils  doi- 
vent avoir  la  forme  courbe  de  l’intérieur  des  pinceliers;  mais 
ils  doivent  être  éloignés  du  fond  d’un  pouce  du  côte  où  sont 
les  manches  des  pinceaux,  et  seulement  d’un  demi-poyce  de 
l’autre  côté,  où  sont  les  poils  des  pinceaux.  On  donne  cette 
inclinaison  aux  pinceaux,  afin  que  l’huile  reste  dans  les  poils 
et  ne  coule  pas  le  long  des  manches  des  pinceaux. 

b.  Lame  c£ui  sert  à nettoyer  les  pinceaux.  (Voyez  les  figures  iV 
et  O,  et  l’explication  ci-dessus,  même  page.  Voyez  aussi  la 
manière  d’employer  cette  lame,  page  4^4  et  suivantes.) 

c.  Les  deux  godets  à tenir  l’huile.  Celui  qui  n’a  point  de  lame 
au-dessus  sert  h tenir  l’huile  propre,  et  l’autre  contient  ce 


EXPLICATION 


596 

qui  sort  des  brosses  et  des  pinceaux  quand  on  les  presse  u* 
peu  sur  la  lame  pour  les  nettoyer. 

d.  Caisse  de  fer-blanc,  qui  s’enlève  à volonté  et  qui,  percée  de 
deux  trous  ovales,  reçoit  les  deux  godets  c c,  qui  ne  reposent 
que  par  les  bords. 

e.  Case  où  l’on  tient  les  vessies  pendant  qu’on  fait  la  palette 
ou  qu’on  est  occupé  à peindre.  Mais  on  les  place  ailleurs 
pour  les  maintenir  fraîches  quand  on  cesse  de  peindre  pour 
plusieurs  heures.  (Voyez  le  texte,  pour  maintenir  les  vessies 
long-temps  fraîches,  page  99.) 

f et  g.  Les  deux  pinceliers , dont  on  a déjà  donné  une  expli- 
cation suffisante  plus  haut  et  aux  memes  lettres,  page  594* 
Les  boîtes  à couleur  doivent  être  construites  en  bois  dur*  les 
bois  tendres  dessèchent  les  couleurs. 

On  pense  bien  qu’entre,  le  fond  en  fer-blanc  de  l’intérieur 
de  la  boîte  et  le  premier  tiroir  t il  y a une  séparation  en  bois 
qui  sépare  h du  tiroir  i. 

PLANCHE  IV. 

Chevalets  et  appui-mains  à crémaillère,  ’ 

Figure  A.  Chevalet  à crémaillère , vu  en  face  et  du  côté  où  l’on 
place  le  tableau. 

a.  Branche  attenante  solidement  par  son  extrémité  inférieure  à 
toute  la  tablette  g h i,  ainsi  qu’à  la  pièce  de  bois  O.  Cette 
branche  a glisse  avec  toute  la  tablette  sur  la  branche  ù,  où 
elle  est  prisonnière  par  la  traverse  d x. 

La  branche  a peut  donc  s’élever  et  s’abaisser  à volonté,  et  se 
fixer  à la  hauteur  voulue  par  le  moyen  de  la  crémaillère , dont 
on  va  parler  tout  à l’heure;  en  sorte  que,  comme  la  tablette  est 
attenante  à la  branche  a,  le  tableau  qui  repose  sur  la  tablette 
g h i monte  ou  descend  à volonté  avec  la  branche  a. 

On  remarquera  que  la  branche  mouvante  a entre  à queue 
dParonde  dans  la  traverse  d’en  haut,  d x,  en  sorte  qu’elle  y glisse 


ï Voyez  le  texte,  page  490. 


DES  PLANCHES. 


597 

en  layette  du  haut  en  bas  ou  du  bas  en  haut,  sans  neanmoins 
pouvoir  se  séparer  de  la  branche  h , sur  laquelle  elle  glisse. 

b.  Branche  du  milieu  du  chevalet,  sur  laquelle  coule  la  brao- 
clie  a. 

Cette  branche  b a des  coches  pratiquées  depuis  le  bas  jusqu’à 
une  certaine  élévation.  Ces  coches  reçoivent  le  pêne  de  la  cré- 
maillère, où  il  s’accroche  comme  le  pêne  d’une  serrure  dans  sa 
gâche.  Le  pêne  tient  à un  ressort^  quand  on  veut  dégager  le 
pêne,  qui  tend  toujours  à entrer  dans  les  coches,  on  lire  à soi, 
avec  l’index,  le  bouton  J*,  et  alors,  sans  cesser  de  tirer  à soi 
ce  bouton,  l’on  fait  monter  ou  descendre  à volonté  la  tablette 
jusqu’au  point  ou  l’on  désire  la  fixer 5 alors  on  abandonne  le 
bouton  , et  le  pêne  se  place  de  soi-méme  dans  la  coche  la  plus 
voisine,  et  y reste  fixement  jusqu’à  ce  qu’on  veuille  de  nouveau 
changer  la  tablette  de  place.  Tous  les  serruriers  sauront  cons- 
truire une  pareille  crémaillère,  dans  quelque  ville  que  ce  soitj 
rien  n’est  plus  simple;  mais  il  faut  la  faire  solidement. 

Les  coches  de  la  branche  b sont  ordinairement  garnies  d’une 
feuille  de  cuivre  jaune  ou  de  laiton  très-mince.  Celte  feuille  est 
assez  souple  pour  qu’on  l’oblige  à petits  coups  de  marteau  et 
d’un  ciseau  à prendre  la  forme  et  l’ondulation  des  coches.  Cette 
garniture  de  laiton  est  là  pour  que  le  pêne,  qui  est  en  fer,  n’eu- 
dominagc  pas  le  bois  et  les  coches  de  la  branche  b.  L’on  fixe 
cette  garniture  dans  les  coches  avec  de  très-petits  clous  jaunes, 
dont  on  noie  entièrement  la  tête  à coups  de  marteau,  pour  que 
le  pêne  de  la  crémaillère  glisse  facilement  sans  s’y  accrocher. 

, La  crémaillère  est  placée  sous  la  pièce  de  bois  O;  elle  y est 
noyée,  et  l’on  n’en  voit  ressortir  que  le  bouton  T.  (Voyez  la 
figure  E X , on  cette  pièce  est  plus  distincte.) 

c.  Les  deux  branches  de  droite  et  de  gauche  du  chevalet,  qui 
vont  en  s’écartant  progressivement  depuis  le  haut  jusqu’en 
bas,  comme  un  compas. 

d X.  Pièce  de  bois  qui  lie  ensemble  les  deux  branches  c c par 
en  haut. 

Cette  pièce  d x est  percée  dans  le  milieu,  pour  y recevoir  la 
branche  ù,  qui  y est  fixée  solidement. 

Sur  le  devant  de  cette  pièce  d .y,  du  côté  où  nous  voyoqs 
le  chevalet^,  on  pratique  une  entaille  en  queue  d'aronde  ou 


EXPLICATION 


598 

^hirondelle , dans  laquelle  est  nojée  la  branche  a.  C’est  dans 
cette  encoche  en  queue  d’aronde  que  glisse  et  se  meut  la  bran- 
che a,  sans  pouvoir  se  séparer  de  la  traverse  d x,  qui  la  tient 
enfermée,  et  ne  lui  laisse  que  la  liberté  de  monter  ou  descendre 
en  glissant  le  long  de  la  branche  b, 

â d.  Traverse  qui  lie  les  trois  branches  b tt  c c ensemble  dans 
le  bas  du  chevalet. 

e.  Queue  du  chevalet.  Cette  queue  est  placée  à charnière  dans 
le  haut,  afin  qu’on  puisse  l’écarter  ou  la  rapprocher  du  reste 
du  chevalet  à volonté  : elle  lui  sert  de  troisième  pied  pour 
le  tenir  debout.  La  queue  doit  descendre  de  7 pouces  au- 
dessous  des  branches  bccj  elle  doit  donc  dépasser  de  7 pouces 
le  reste  du  chevalet  quand  il  est  fermé  et  qu’on  le  suspend 
quelque  part  sans  le  tenir  debout.  On  sent  que,  si  la  queue 
ne  dépassait  pas  le  chevalet,  celui-ci  pencherait  et  aurait 
une  trop  forte  inclinaison  en  arrière,  quand  il  repose  sur 
les  trois  jambes. 

jF.  Équerre  en  fer,  fixée  sur  la  branche  mouvante  «,  pour  y 
accrocher  l’appui-main  nouveau,  figure  c c,  dont  on  voit  ici 
quatre  figures. 

On  fixe  cette  équerre  par  deux  fortes  et  bonnes  vis  O 
par  en  haut  et  D par  en  bas.  Il  y a un  petit  crochet  à l’ex- 
trémité de  l’équeire,  pour  éviter  que  l’appui-main  ne  sorte 
sans  qu’on  le  veuille. 

La  vis  O aura  une  tête  en  oreille,  pour  qu’avec  les  doigts 
on  puisse  la  détourner  facilement  sans  tourne-vis. 

On  la  détourne  à gauche , quand  on  veut  laisser  tomber 
l’équerre,  et  alors  l’équerre  ne  tient  plus  que  par  la  vis  d’en 
bas.  D K , qui  a une  tête  fendue  ordinaire  et  qui  reste  tou- 
jours fixe  et  en  place. 

On  abat  et  on  laisse  tomber  l’équerre  F quand  on  ne  veut 
plus  s’en  servir  et  qu’on  range  et  plie  le  chevalet  pour  débar- 
rasser le  local. 

La  saillie  que  fait  cette  équerre  serait  embarrassante  et  sou- 
vent dangereuse,  si  l’on  n’avait  pas  la  faculté  de  l’abattre  en 
détournant  la  vis  d’en  haut,  OV  : c’est  pour  éviter  les  accidens 
que  j’ai  pris  cette  précaution. 

L’on  verra  bientôt  comment  on  fait  usage  de  l’équerre  F pour 


DES  PLAIS  CH  ES. 


599 

y suspendre  l’appuî-main  5 en  ce  cas  l’on  redresse  l’équerre  e», 
l’on  remet  la  vis  O V. 

g.  Planchclle  attenante  solidement  à la  tablette  h et  a la  bran- 
che «.  C’est  derrière  cette  planchette  g qu’on  fixe,  avec  des 
vis,  les  brides  q,  qu’on  ne  peut  voir  ici  que  dans  le  chevalet 
figure  B. 

fl.  Tablette  où  repose  le  tableau.  Cette  tablette  doit  être  par- 
tagée en  deux  parties  égales  par  une  baguette  x o.  (Voyci 
celte  séparation  figure  J’ai  évité  de  la  dessiner  dans  le 
chevalet  y/,  crainte  de  confusion,  attendu  la  perspective. 
La  partie  h,  qui  est  la  plus  rapprochée  du  corps  du  chevalet, 
est  celle  où  repose  le  tableau,  et  l’autre,  p , plus  près  du 
peintre,  servira  à poser  des  pinceaux  et  autres  choses. 
i i.  Deux  tiroirs  en  layette  sous  la  tablette  h,  l’un  à gauche  et 
s’ouvrant  en  face  5 l’autre  à droite  et  s’ouvrant  de  coté,  dans 
le  sens  de  la  longueur  de  la  tablette,  afin  qu’il  n’erabarrassc 
pas  le  peintre  ni  l’appui-main  C. 
k.  Bride  de  fer  plat  et  recourbé  en  portion  de  cercle.  Cette 
bride  tient  à vis  derrière  la  branche  b par  une  charnière  qui 
permet  à la  bride  de  se  placer  de  côté,  à droite  ou  à gauche, 
contre  les  branches  du  chevalet,  quand  on  veut  le  fermer  et 
rapprocher  la  queue  e.  Mais  pour  cela  il  faut  commencer  par 
écarter  la  queue,  en  desserrant  la  vis  à oreille  /,  jusqu’à  ce 
que  la  bride  k sorte  de  l’ouverture  pratiquée  dans  la  queue 
c,  où  elle  est  enfilée  quand  le  chevalet  porte  sur  les  trois 
jambes. 

/.  Vis  de  pression  en  fer,  ayant  une  tête  en  oreille,  pour  la 
manier  aisément  avec  les  doigts.  Cette  vis  l traverse  la  moitié 
de  l’épaisseur  du  bois  de  la  queue  c,  et  vient  appuyer  et  presser 
la  livide  k pour  maintenir  la  queue  c à l’éloignement  qu’on 
désire  5 ce  qui  détermine  le  plus  ou  le  moins  d’inclinaison 
du  corps  entier  du  chevalet. 

Ou  ne  serre  celte  vis  l que  médiocrement  5 cela  suffit  pour 
obtenir  de  l’immobilité. 

lu  lu.  Charnière  de  la  bride  A,  vissée  et  ajustée  prop.'cincnt 
derrière  la  branche  A,  à la  hauteur  où  on  la  voit  ici.  (Voye* 
eu  même  temps  les  deux  chevalets  .A  et  /?,  qui  sont  les  mêmes  j 
run  vu  par  devant  et  l’antre  par  derrière.) 


6oo 


. EXPLICATION 


O,  Pièce  de  bois  attenante  fortement  à toute  la  tablette  g h i. 

Cette  pièce  O est  percée  pour  envelopper  la  branche  mobile 
a,  qui  y est  solidement  adhérente  par  son  extrémité  inférieure. 

C’est  aussi  dans  le  vide  pratiqué  au  centre  de  la  pièce  de 
bois  O que  passe  la  branche  h et  où  celte  pièce  O peut  couler 
facilement,  quand  on  a eut  faire  mouvoir  la  tablette  par  le  haut 
ou  par  le  bas. 

C’est  essentiellement  et  uniquement  sur  cette  pièce  O (qui 
est  assez  forte  et  massive)  que  repose  solidement  toute  la  ta- 
blette avec  ses  tiroirs;  ainsi  l’on  aura  soin  de  la  construire  d’un 
morceau  de  bois  sain  et  fort,  et  d’y  fixer  la  tablette  le  plus 
solidement  possible. 

Voyez  les  figures  séparées  E x et  E , qui  sont  d’une  propor- 
tion un  peu  plus  grande  que  les  deux  chevalets,  pour  mieux 
développer  la  figure  de  la  masse  de  bois  O.  C’est  pour  la  meme 
raison  que  j’ai  dessiné  cette  pièce  sans  la  tablette  dans  la  figure 
Ex,  où  on  la  voit  un  peu  par  dessous,  et  dans  la  figure  /f, 
où  je  l’ai  dessinée  en  profil,  pour  en  montrer  plus  clairement 
la  coupe  ou  la  forme. 

T,  Petit  bouton  sortant  du  dessous  de  la  crémaillère.  C’est  ce 
meme  bouton  qu’on  retire  à soi  quand  on  veut  dégager  le 
pêne  de  la  coche  où  il  se  trouve  , pour  faire  mouvoir  la  ta- 
blette ou  plus  haut  ou  plus  bas.  (Voyez  ce  qu’on  a dit  plus 
haut  touchant  la  crémaillère,  page  597,) 

Figures  E x et  E.  Fragmerrs  séparés  pour  V intelligence  de  la 
pièce  O et  du  placement  de  la  crémaillère. 

La  Cgnre  E x représente  la  pièce  de  bois  O,  vue  un  peu  par 
dessous;  elle  est  plus  grande  qu’il  ne  la  faudrait  pour  la  pro- 
portion des  chevalets  A et  B , et  je  n’y  ai  pas  mis  la  tablette, 
non  plus  qu’a  l’autre  figure  E , pour  laisser  cette  pièce  O tout- 
à-fait  à découvert. 

Sous  la  pièce  O l’on  voit  une  plaque  de  fer  carrée  qui  bouche 
l’intérieur  où  se  trouve  le  simple  mécanisme  de  la  crémaillère; 
à cette  plaque  de  fer,  vissée  dans  le  bois  parles  quatre  coins, 
tient  le  pêne  à ressort,  dont  on  ne  voit  ressortir  ici  que  le  bou- 
ton T.  Le  pêne  communique  par  une  ouverture  pratiquée  dans, 
le  trou  de  la  pièce  O,  contre  la  branche  b,  et  vient  s’accro- 
cher dans  les  coches,  dont  on  voit  ici  une  grande  partie  ; mais 


DES  planches*  6oi 

Fou  ne  peut  pas  \foir  le  pêne  ni  son  ressot  1 , p)arce  qu’il  est 
caclié  tlans  rinU'rieur  de  la  })ièce  O. 

La  figure  E n’esl  que  le  profil  de  la  pièce  de  bois  O,  sans 
perspective. 

Figure  F séparée. 

Elle  représente  la  tablette  du  chevalet  vue  en  plan  , avec  la 
baguette  x o,  qui  la  partage  dans  sa  longueur  en  deux  parties 
égales,  fl  pour  placer  le  tableau,  p pour  placer  des  pinceaux, 
etc. 

Figure  B.  Le  meme  cheçaleî  que  la  figure  A. 

Celui-ci  est  vu  par  derrière;  ce  qui  était  nécessaire  pour 
rintelligencc  des  brides  q , et  de  quelques  autres  détails.  Mais, 
comme  les  pièces  de  ces  deux  chevalets  sont  marquées  des 
memes  lettres,  j’entrerai  dans  moins  de  détails  pour  les  pièces 
déjà  suffisamment  expliquées  dans  la  figure  A. 

q q.  Brides  en  bois  placées  derrière  la  planche  g x,  attenante 
à la  tablette  du  chevalet.  Ces  brides,  que  j’ai  représentées 
ici  en  bois  dur , seraient  meilleures , si  elles  étaient  construites 
en  fer  rond  et  poli,  d’environ  4 ou  5 lignes  de  diamètre  : elles 
seraient  plus  coulantes  et  plus  solides.  Ainsi,  je  les  conseille 
en  fer.  On  aplatirait  un  peu  l’extrémité  des  brides,  en  les 
forgeant  au  feu,  et,  dans  cet  endroit,  l’on  Gxcrait  les  brides 
par  des  vis. 

Les  brides  q q doivent  avoir  une  ouverture  de  droite  à gau- 
che, aussi  large  qu’on  le  voit  ici,  afin  qu’elles  laissent  un  libre 
passage  aux  deux  branches  c c du  chevalet,  qui  s’écartent  pro- 
gressivement du  haut  en  bas  ; sans  quoi  l’on  ne  pourrait  pas 
élever  ou  abaisser  la  tablette  à la  hauteiir  qu’on  désire.  ’ 

Ces  brides  sont  utiles  pour  tenir  en  respect  la  tablette  contre 
le  corps  du  chevalet.  On  comprendra  que,  comme  la  tablette 
avec  ses  tiroirs  n’est  Rxée  que  sur  la  pièce  de  bois  O,  elle 
pourrait  venir  dévier  ]>cu  à peu  par  l’usage,  et  s'écarter  un  peu 
des  branches  c c ,•  mais  les  brides  q q l’obligent  de  rester  cons- 
tamment en  place  , sans  pouvoir  s’écarter  <l’aucune  des  trois 
branches  principales  du  corps  du  chevalet. 


I r>ii  reste  les  deux  branches  c c du  chevalet  doivent  !;li?ser  à frctien’ent  doux 
entre  la  planchette  ^ x de  la  tablette,  et  contre  la  partie  intérieure  des  brides  o o. 


602 


EXPLICATION 


d.  Cette  pièce  est  la  même  que  celle  marquée  d x sur  le  die- 
valet  Jl.  On  la  voit  ici  par  derrière;  sa  forme  est  celle  d’un 
triangle  dont  les  coins  latéraux  sont  arrondis  et  le  coin  de 
derrière  aplati  ou  retranché,  pour  y ajuster  la  queue  du  che- 
valet, e. 

C’est  sur  cet  angle  retranché  et  plat  qu’on  fixe  la  pièce  de 
bois  rapportée,  qui  sert  de  charnière  k la  queue  e. 
r.  Pièce  de  bois  rapportée  avec  de  la  colle  et  des  vis  contre  la 
traverse  triangulaire  d,  figure  i9,  ou  d x,  figure  Elle  est 
creusée  convenablement  pour  recevoir  le  haut  de  la  queue  e. 
Une  cheville  de  fer  assez  forte  (deux  lignes  de  diamètre)  tra- 
verse la  pièce  r de  part  en  part,  ainsi  que  la  queue  e,  qui  y 
est  enchâssée;  ce  qui  forme  une  charnière  naturelle  très-so- 
lide , et  permet  k la  queue  de  s’écarter  du  chevalet  autant 
c|u’il  est  nécessaire  pour  la  dégager  de  la  bride  courbe  k , 
quand  on  veut  plier  le  chevalet  pour  le  ranger  sans  qu’il 
occupe  ti*op  de  place. 

On  peut  ajuster  la  queue  e de  plusieurs  manières;  celle-ci 
m’a  paru  bonne  ét  remplir  très-bien  le  but,  qui  est  d’étre  solide 
en  meme  temps  que  simple. 

Quand  on  craint  que  le  chevalet  ne  tombe  en  avant,  l’on 
peut  attacher  ou  accrocher  un  fort  poids  de  fer  ou  de  plomb 
derrière  et  dans  le  bas  de  la  queue  e,  de  façon  pourtant  k ce 
que  le  poids  ne  repose  pas  par  terre. 

Figure  D.  Appui-main  en  haguetle.  , 

C’est  celui  dont  on  se  sert  le  plus  communément,  et  qui  est 
le  plus  simple. 

a.  Bouton  de  bois  garni  de  coton  et  d’une  peau,  pour  que 
l’extrémité  supérieure  de  l’appui-main  ne  crève  pas  la  toile 
du  tableau. 

Le  reste  de  cet  appui-main  est  une  simple  baguette  d’un  bois 
léger  d’environ  5 pieds  de  longueur,  et  un  peu  plus  épais  en 
bas  qu’il  ne  l’est  en  haut,  vers  le  bouton. 

D.  On  tient  l’appui-main  de  la  main  gauche  de  D en  D , en 
même  temps  qu’on  tient  la  palette  et  queiffues  pinceaux  k 
choisir  selon  les  différentes  teintes  dont  ils  sont  déjk  impré- 
gnés; et  l’on  repose  le  poignet  droit  sur  la  baguette,  qui  est 
posée  en  croix  sur  la  droite  et  le  haut  du  tableau. 


DES  PLANCHES. 


6o5 


Figure  C.  Appui-main  nom  eau , qui  s*  accroche  par  deux 
crochets  X sur  Véquerre  F. 

Celui-ci  se  voit  par  derrière  sur  le  chevalet  B. 

L’on  examinera  tour  à tour  tous  ces  appuis-mains,  au  nombre 
de  quatre^  ils  sont  tous  semblables.  Celui  marqué  C«stvu  par 
derrière  et  un  peu  en  perspective.  Celui  marqué  C C est  vu 
en  face. 

L’on  voit  deux  autres  fragmens  de  ce  meme  appui-main  : 
l’un  , figure  C C,  est  accroché  sur  l’équerre  du  chevalet  A , l’on 
y a joint  la  baguette  de  l’appui-main  ordinaire  D y pour  mon- 
trer comment  le  haut  de  cette  baguette  vient  reposer  sur  l’un  ou 
l’autre  des  crochets  de  fer  g,-  ce  qui  soulage  beaucoup  la  main. 

La  figure  C V y qui  n’est  qu’un  fragment  en  perspective,  est 
Ih  pour  montrer  les  crochets  X,  qui  servent  h suspendre  l’ap- 
pui-main nouveau  à l’équerre  F j mais  c’est  toujours  le  meme 
que  la  figure  C C. 

Je  reprendrai  l’explication  en  abrégé  de  chacune  de  ces 
figures,  pour  ne  rien  laisser  dans  le  doute. 

Figure  C.  Explication  particulière  de  Vappui-main  C,  vu  par 
derrière  et  suspendu  sur  Véquerre  du  cheçalet  B. 

a.  Planchette  de  4 pouces  de  largeur,  sur  4 lignes  d’épaisseur. 
Sa  longueur  se  détermine  par  la  hauteur  où  l’on  fixe  l’équerie 
E;  mais  il  est  bon  de  dire  qu’il  faut  que  l’équerre  soit  au 
moins  aussi  élevée  qu’on  le  voit  ici,  si  ce  n’est  davantage 
encore,  attendu  que  plus  l’équerre  sera  élevée  sur  la  bran- 
che a du  chevalet,  plus  l’appui-main  qui  s’y  accroche  aura 
une  pente  douce,  étant  plus  long 5 car  dans  tous  les  cas  il 
faut  que  le  bas  de  la  planchette  a vienne  s’appuyer  contre 
le  bord  extérieur  de  la  tablette  h i g,  et  qu’il  ne  la  dépasse 
que  d’un  demi -pouce,  pour  qu’elle  n’embarrasse  pas  les 
genoux  du  peintre.  Cela,  bien  entendu,  donne  la  longueur 
précise  de  la  planchette  a,  qui  forme  le  corps  principal  de 
l’appui-main  nouveau  , C. 

L’on  tiendra  donc  la  planchette  a aussi  longue  que  la  dis- 
tance qu’on  aura  établie  depuis  le  haut  de  l’équerre  F y jusqu’à 
un  demi-pouce  plus  bas  que  le  dessous  de  la  tablette  où  repose 
le  tableau. 


EXPLICATION 


6o4 

On  observera  que,  puisque  l’équerre  et  la  tablette  sont  toutes 
éleux  fixées  sur  la  branche  mobile  tenant  fortement  à la  pièce 
O,  où  se  place  la  crémaillère,  la  distance  de  à la  tablette 
restera  toujours  la  meme,  soit  qu’on  élève  ou  qu’on  abaisse  la 
crémaillère  qui  porte  toute  la  tablette,  l’équerre,  l’appui-main, 
etc.  Ainsi,  dans  tous  les  cas,  la  planchette  a sera  toujours  de 
bonne  longueur,  quand  on  l’aura  une  fois  déterminée  conve-^ 
nablement,  comme  on  vient  de  l’expliquer. 

f.  Baguette  pour  renforcer  le  bois  de  la  planchette  a,  afin  que 
les  crochets  g s’y  maintiennent  solidement;  ce  qui  n’aurait 
pas  lieu  dans  la  simple  épaisseur  du  bois  de  la  planchette, 
qui  n’a  que  4 lignes  d’épaisseur. 

La  bande  de  boisy’sera  collée  sur  le  cùlé  droit  de  la  plan- 
chette « ,•  elle  servira  en  meme  temps  de  coulisseau,  d,  pour 
la  petite  planchette  ù,  qui  est  adhérente  à l’appui-coude  dont 
• on  va  donner  l’explication  tout-à-l’heure. 

On  tiendra  cette  baguette  /"de  toute  la  longueur  de  l’appui- 
main  a]  son  épaisseur  aura  ou  8 lignes,  et  sa  largeur  x pouce: 
c’est  le  long  de  cette  bande  de  bois  qu’on  percera  des  trous 
pour  les  crochets  g. 

X.  Deux  crochets  de  fer  arrondis,  placés  dans  le  haut  de  la 
planchette  a pour  la  suspendre  sur  l’équerre  F , qui  sera  elle- 
même  un  peu  arrondie  sur  son  épaisseur  en  haut,  afin  qu’on 
puisse  aisément  faire  cheminer  et  glisser  l’appui-main  le  long 
de  l’équerre  à droite  ou  à gauche  , c’est-à-dire  un  peu  plus 
près  ou  plus  loin  du  corps  du  chevalet,  selon  le  besoin. 

g.  Crochets  de  fer,  fichés  dans  les  trous  pratiqués  de  deux 
pouces  en  deux  pouces  à droite  et  au  bord  de  la  planchette 
rt,  sur  la  bande  rapportée  y dont  on  a parlé  plus  haut. 

Les  crochets  g pourront  s’enlever  pour  les  changer  de  place 

et  les  remettre  à la  hauteur  qu’on  voudra. 

Description  particulière  de  /’appui  - coude , ajusté  sur  la  plan* 
chetie  a.  (Voyez  le  texte.) 

h.  Petite  planchette  de  bois  dur,  glissant  à coulisse  dans  les 
rainures  d qui  sont  fixées  à droite  et  à gauche,  depuis  le  bas 
de  la  planchette  a jusqu’à  la  moitié  de  sa  hauteur. 

Les  memes  bandes  de  bois  d , qui  servent  à faire  les  coulis- 


DES  PL4NCHES. 


Go  5 

seaux,  peuA'ent  servir  plus  haut  k renforcer  le  bois,  du  moins 
à droite,  où  sont  placés  les  crochets  de  ^cr  g.  (Voyez  l’article  J.) 

«.  La  petite  tablette  qui  sert  à appuyer  le  coude  5 l’on  j)Ourra 

la  garnir  d’un  petit  coussinet  de  maroquin. 

La  tablette  c est  supportée  par  une  console  de  bois  e,  et  ces 
deux  pièces  sont  adhérentes  k la  planchette  b. 

e.  Console  qui  supporte  l’appui-coude  c. 

L’on  observera  que  la  console  e doit  être  assez  étroite  pour 
qu’elle  puisse  glisser  entre  les  deux  coulisseaux  cl  mais  la 
tablette  c,  qui  est  fixée  sur  la  console  e,  doit  être  plus  large, 
plus  grande  en  général,  et  afin  qu’elle  ne  soit  pas  arrêtée  par 
les  coulisseaux  d d,  on  retranchera  k droite  et  k gauche  une 
partie  du  bois  de  la  tablette  e,  de  façon  k ce  qu’elle  puisse' 
glisser  aisément  par-dessus  les  coulisseaux"  d d. 

L’on  voit  des  coches  creusées  sur  une  partie  et  au  centre  de  . 
la  planchette  a:  ces  coches  sont  Ik  pour  recevoir  le  pene  d’une 
crémaillère  ajustée  dans  la  console  e.  Cette  petite  crémaillère 
est  semblable  k celle  déjà  décrite  des  chevalets  A et  elle 
agit  de  même  : l’on  voit  le  petit  bouton  e T,  qu’on  tire  k soi 
avec  l’index,  quand  on  veut  élever  ou  abaisser  l’appui-coude. 

On  comprendra  maintenant  que , puisque  tout  l’appui-coude 
est  adhérent  k la  layette  ou  planchette  b,  en  la  soulevant  ou 
en  l’abaissant,  l’on  fait  marcher  ensemble  toute  cette  pièce,  et 
que  dans  certains  cas  l’on  peut  appuyer  le  coude  k la  hauteur 
qu’on  désire.  (Voyez  le  texte,  page  499*) 
d,  d.  Les  deux  coulisseaux  dans  lesquels  glisse  la  layette  h. 
e T.  Petit  bouton  de  la  crémaillère  noyée  dans  la  console  e. 

L’on  ne  fait  usage  de  l’appui-coude  que  rarement,  et  seule- 
ment pour  peindre,  des  détails  très -minutieux;  en  ce  cas,  ou 
du  moins  le  plus  souvent,  l’on  appuie  la  main  droite  qui  tient 
le  pinceau  immédiatement  contre  la  planchette  n,  sans  faire 
.usage  de  la  baguette  ou  appui-main  D. 

Quand  on  ne  veut  pas  se  servir  de  l’appui-coude,  l’on  peut 
l’enlever  tout-k-fait  en  le  glissant  le  long  des  rainures  par  en 
bas,  jusqu’k  ce  qu’il  puisse  sortir  des  coulisseaux;  alors  on  ne 
garde  que  la  planchette  a,  garnie  de  quelques  crochets  pour  y 
appuyer  le  haut  de  la  baguette  D,  sur  laquelle  ou  reposera 


6o6 


EXPLICATION 


légèrement  le  poignet  droit,  en  la  tenant  par  le  bas  de  la  main 
gauche  de  D en  D.  (Voyez  comment  repose  cette  baguette  D 
sur  les  crochets  de  la  figure  C C suspendue  sur  le  chevalet^,) 
Pour  plus  de  solidité  Ton  garnit  les  coches  de  la  planchette 
a de  l’appui -main  C C,  comme  les  coches  du  chevalet,  avec 
une  feuille  de  cuivre  jaune  très-mince,  pour  que  le  pêne  de 
la  crémaillère  ne  les  endommage  pas.  (Voyez  l’explication  des 
coches  du  chevalet  sous  la  lettre  b,  page  597.) 

Figure  C C.  L’appui-main  isolé,  vu  en  face. 

X.  Crochets  de  fer  qui  servent  h suspendre  l’appui-main  sur 
l’équerre  F. 

Figure  C.  Le  meme  appui-main  vu  par  derrière  et  accroché  sur 
le  chevalet  B. 

Figure  C C.  Encore  iin  fragment  du  meme  appui-main,  vu  de 
face  et  accroché  sur  le  chevalet 

Figure  C V.  Un  fragment  isolé  du  meme  appui-main  C C,  pour 
montrer  plus  distinctement  les  crochets  de  fer  arrondi  X par 
où  on  l’accroche  sur  l’équerre  F. 

Les  memes  lettres  se  retrouvent  dans  les  quatre  figures  de 
cet  appui-main,  afin  qu’on  puisse  les  consulter  tour  à tour  et 
de  tous  les  cotés. 

PLANCHE  V. 

Chevalet  à vis  de  pression.  Rideau  mouvant 
et  Blaireau, 

Figure  A.  Cheçalet  à vis  de  pression. 

Ce  chevalet  ayant  dans  sa  forme  générale  la  même  figure  que 
tous  les  autres,  on  s’est  dispensé  de  le  représenter  en  entier j 
Ton  ne  s’est  attaché  qu’à  bien  représenter  la  vis  de  pression  B 
et  la  masse  de  bois  où  elle  s’ajuste.  (Voyez  le  texte  pour  plus 
d’explications,  page  4^8.) 

A A A.  Les  trois  pièces  marquées  A sont  solidement  assem- 
blées à la  colle  et  de  plus  avec  deux  bonnes  vis,  en  sorte 
qu’elles  ne  forment  ensemble  qu’une  seule  et  même  pièce. 
Celte  pièce  est  percée  carrément  au  centre  pour  laisser  libre- 


DES  PLANCHES. 


607 

ment  passer  la  branche  du  milieu  C du  chevalet  5 le  trou  de 
la  pièce  de  bois  A A A doit  cependant  être  assez  juste  pour 
que  la  tablette  D du  clievalet  ne  ballotte  pas  autour  de  la 
branche  C;  mais  qu’elle  puisse  y glisser  aisément. 

B.  Vis  de  pression  en  bois  dur,  pour  fixer  la  tablette  7)  à la 
hauteur  désirée, 

C.  Branche  ou  montant  du  milieu  du  chevalet  : c’est  contre 
cette  branche. que  vient  s’appuyer  le  bout  de  la  vis  B,  quand 
on  la  serre  pour  fixer  la  tablette  D.  La  tablette  D est  soli- 
dement adhérente  à la  pièce  A A A qui  la  supporte  et  avec 
laquelle  elle  marche. 

D.  Tablette  où  repose  le  tableau.  Elle  est  divisée  dans  toute 
sa  longueur  en  deux  parties  égales,  comme  on  le  voit  plus 
distinctement  dans  la  tablette  isolée,  figure  F,  de  la  plan- 
che IV.^  où  elle  se  voit  en  plan.) 

f.  Baguette  de  bois  collée  sur  le  bord  extérieur  de  la  tablette  D. 

g.  Autre  baguette  , qui  partage  la  tablette  en  deux  parties  égales 
dans  toute  sa  longueur.  (Voyez  la  planche  IV.“,  figure  F.) 
La  tablette  glisse,  sans  trop  de  frottement,  contre  les  trois 

branches  principales  du  chevalet  E C E.  On  savonne  à sec  les 
trois  branches,  ainsi  que  le  derrière  de  la  tablette,  pour  que 
le  frottement  soit  insensible  et  douTC. 

Si  l’on  fait  usage  de  ce  chevalet,  qui  est  plus  simple  que 
ceux  à crémaillère,  je  conseille  d’y  adapter  l’équerre  en  fer  F, 
pour  y accrocher  l’appui  - main  C Cÿ  mais  en  ce  cas  il  faut 
armer  ce  chevalet  de  la  branche  mouvante  a qui  coule  sur  la 
branche  du  milieu  ^ sans  cela,  l’appui-main  C C ne  cheminerait 
pas  avec  la  tablette  etl’équevre,  ce  qui  serait  souvent  fort  em- 
barrassant. (Voyez  la  planche  IV.®  pour  la  branche  a.) 

Figure  O.  liidcau  mouçant  à volonté. 

Cette  figure  représente,  en  très-petit,  un  rideau  et  sa  mon- 
ture en  fer.  Le  fer  a la  forme  d’une  équerre;  la  branche  hori- 
zontale sert  à suspendre  le  rideaii  par  des  anneaux,  comme  les 
rideaux  ordinaires.  Le  fer  de  la  monture  est  cylindrique. 

La  partie  verticale  3 de  l’équerre  est  plus  longue  que  l’autre  : 
elle  tient  au  mur  i i par  deux  anneaux  en  fer,  a 2 , fixés  dans 
le  mur  à la  distance  convenable,  et  de  façon  à ce  qu’après 


6o8 


EXPLICATIOP? 


avoir  passé  Péquerre  dans  l’anneau  d’en  bas,  on  puisse  la  passer 
ensuite  dans  l’anneau  d’en  haut  5 après  quoi  l’on  enfonce  une 
petite  cheville  de  fer,  5,  au-dessus  de  l’anneau  d’en  bas,  ou 
au-dessous  de  l’anneau  d’en  haut,  pour  maintenir  l’équerre  et 
le  rideau  à leur  place.  On  enlève  à volonté  l’équerre  en  la  re- 
tirant des  deux  anneaux. 

On  place  cette  équerre  à l’angle  intérieur  de  l’embrasure  de 
la  fenêtre,  celui  qui  fait  saillie  dans  l’intérieur  de  la  chambre, 
et  à main  droite  de  celui  qui  se  placerait  en  face  de  la  fenêtre, 
en  sorte  que  le  peintre  ait  tout  le  jour  entre  lui  et  le  rideau. 

Par  cet  ajustement,  qui  permet  d’éloigner  ou  d’approcher  à 
volonté  le  rideau  de  la  croisée  (puisque  la  tringle  en  équerre 
se  meut  comme  une  porte  sur  ses  gonds),  le  peintre  peut  à 
son  gré  ménager  la  quantité  de  lumière  qu’il  veut  laisser  arriver 
sur  la  personne  qu’il  peint.  Il  peut  même  varier  de  plusieurs 
pouces  l’élévation  du  rideau,  en  plaçant  plus  ou  moins  haut  la 
petite  cheville  5 dans  divers  trous  pratiqués  pour  cela  dans  la 
partie  verticale  de  l’équerre  en  haut  et  en  bas. 

Le  peintre,  tout  en  ne  faisant  venir  qu’un  jour  plongeant 
de  très-haut  sur  son  modèle,  peut  cependant  se  réserver  pour 
lui-même  tout  le  jour  de  la  fenêtre,  si  cela  lui- convient.  (Voyez 
le  texte  pour  plus  d’explications,  page  ^38.) 

1 i.  Angle  saillant  du  mur,  de  l’embrasure  de  la  fenêtre. 

2 2.  Les  deux  anneaux  de  fer  qui  servent  comme  de  gonds  k 
l’équerre  en  fer.  Il  faudra  les  tenir  plus  éloignés  l’un  de 
l’autre,  qu’ils  ne  le  sont  dans  cette  planche,  afin  de  pouvoir 
remonter  le  rideau  à volonté,  et  l’on  tiendra  la  tringle  ver- 
ticale plus  longue  par  en  haut  et  par  en  bas. 

3 3.  Branche  verticale  de  l’équerre. 

4.  Branche  horizontale  de  l’équerre  où  l’on  suspend  le  rideau. 

5.  Petite  cheville  de  fer,  qui  empêche  l’équerre  de  tomber. 

R.  Rideau  qu’on  fera  de  la  longueur  convenable,  pour  qu’il  ne 

vienne  aucun  jour  direct  de  la  fenêtre  sur  le  modèle  par 
en  bas. 

Ce  rideau  se  fera  en  coton  noii’  du  côté  des  vitres,  et  il  sera 
doublé  en  coton  blanc  du  côté  de  l’intérieur  de  la  chambre. 
(Voyez-en  là  raison  dans  le  texte,  page  438  et  suiv.) 


DES  PLANCHES.  GOQ 

•S".  Rebord  de  coton  blanc  douille  au-dessus  des  anneaux,  aftn 
que  le  rideau  ne  fasse  pas  une  ligne  trop  trarichi'e  aux  yeux 
du  modèle  par  l’opposition  du  grand  jour  venant  de  la  fe- 
nêtre. 

Figure  F.  Petit  blaireau. 

(Grandeur  naturelle.) 

Ce  blaireau  est  monté  dans  une  forte  plume,  qui  est  ficelée 
pour  la  renforcer.  Il  a la  forme  d’un  balai  rond;  tous  les  poils 
à son  extrémité  doivent  être  de  niveau,  et  avoir  la  fine  fleur 
du  poil,  sans  avoir  été  égalisés  avec  des  ciseaux.  Ces  sortes  de 
pinceaux  ne  forment  jamais  la  pointe,  et  on  ne  les  trempe 
jamais  dans  l’huile. 

Figure  G.  Grand  blaireau  plat. 

(Grandeur  naturelle.) 

Ce  blaireau , en  forme  de  patte  dÛoie^  est  monté  dans  une 
forme  de  fer-blanc,  où  il  est  solidement  fixé  par  une  espèce  de 
couture  faite  avec  une  corde  à boyau.  On  ne  le  trempe  jamais 
dans  l’huile.  L’on  s’en  sert  pour  blairotter  de  grandes  parties, 
dans  les  fonds,  les  grands  ciels,  les  draperies,  etc.  On  s’en  sert 
encore  pour  vernir  les  tableaux.  (Voyez  le  texte,  page  564 
et  suivantes.) 

PLANCHE  VL 

Châssis  à clefs,  pinceaux , etc. 

Figure  B.  Châssis  à clefs. 

J’ai  dessiné  ce  châssis  k moitié  démonté  ou  disjoint,  pour 
qu’un  ouvrier  menuisier  pût  en  exécuter  un  semblable,  en 
voyant  les  mortaises  et  les  tenons^  ainsi  que  les  petites  mor- 
taises pratiquées  de  coté  dans  l’épaisseur  du  bois,  dans  les- 
quelles on  chasse  les  clefs  pour  tendre  fortement  la  toile, 
après  qu’on  l’aura  clouée  contre  le  châssis. 

j4.  Les  quatre  ais  du  châssis. 

û.  Les  huit  petites  mortaises  où  l’on  ficjie  les  clefs  o. 

3v 


6io 


EXPLICATION 


O.  Les  huit  clefs,  dont  une  partie  n’est  tracée  qu’en  petiis 

points  pour  éviter  la  confusion  des  lignes. 

Ces  clefs  doivent  être  construites  en  bois  dur,  et  ne  doivent 
avoir  qu’une  forte  ligne  d’épaisseur,  sur  deux  ou  trois  pouces 
de  longueur,  et  douze  ou  quinze  lignes  de  largeur  en  dehors, 
pour  les  châssis  de  petite  proportion,  comme  ceux  depuis  un 
pied  jusqu’à  deux  pieds.  On  les  tient  plus  fortes  pour  de  plus 
grands  châssis.  Celui-ci  est  supposé  de  deux  pieds  de  hauteur 
sur  une  largeur  moindre. 

Figure  C. 

Ce  châssis  est  déjà  tout  monté  et  garni  de  Sa  toile-,  il  est 
vu  par  derrière,  et  quoiqu’il  soit  ici  plus  petit  que  l’autre, 
ligure  B , on  doit  se  le  figurer  plutôt  plus  grand,  puisqu’il  est 
consolidé  au  milieu  par  la  traverse  K.  On  ne  l’a  dessiné  ainsi 
petit  et  enclavé  dans  l’autre  , que  pour  ménager  la  place.  Du 
reste  , l’on  construit  des  châssis  de  toutes  grandeurs  et  propor- 
tions, selon  le  besoin  5 mais  l’on  teint  les  bois  plus  ou  moins 
forts  et  épais,  en  raison  de  leur  grandeur. 

Obserçaiion  essentielle. 

Les  quatre  ais  des  châssis,  de  quelque  proportion  qu'ils 
soient,  doivent  être  rabattus  en  chanfrein  du  côté  où  l’on  cloue 
la  toile,  non-seulement  sur  les  angles  vifs  tout  autour  des  ais, 
mais  surtout,  et  pins  particulièrement  encore,  dans  toute  la 
largeur  de  chaque  ais,  depuis  les  bords  extérieurs  graduelle- 
ment, jusqu’aux  bords  intérieurs,  en  sorte  que  les  bords  inlé- 
rieurs  aient  deux  lignes  de  moins  en  épaisseur  de  bois  que  les 
bords  extérieurs. 

Cette  précaution  est  nécessaire,  sans  quoi  le  peintre,  en 
appuyant  sa  brosse  pour  étendre  la  couleur,  et  faisant  fléchir 
la  toile,  rencontrerait,  sans  le  vouloir,  les  angles  intérieurs 
des  ais  5 ce  qui  imprimerait  une  trace  ineffaçable  et  très- 
désagréable  tout  autour  de  son  tableau.  Il  faut,  pour  éditer 
cet  inconvénient,  qu’il  y ait  une  distance  convenable  entre  la 
toile  et  le  châssis,  afin  qu’ils  ne  puissent  jamais  se  toucher  : 
c’est  à quoi  ce  chanfrein  est  utile. 

On  établira  aussi  une  distance  d’environ  deux  lignes  à toutes 


DES  PLANCHES. 


Gll 

ïes  traverses  dont  on  fera  usage  dans  les  châssis;  mais,  comme 
dans  une  traverse,  /f,  il  ne  suffirait  pas  de  faire  un  chanfrein, 
puisqu’aucun  des  angles  ne  doit  toucher  la  toile,  l’on  en  tien- 
dra le  bois  plus  mince  d’une  ligne  ou  deux  que  les  bords  exté- 
rieurs des  quatre  jrrincipaux  ais. 

D.  Les  quatre  ais  du  châssis.  L’on  voit  aux  quatre  jointures 
des  ais  un  petit  écartement  causé  par  le  placement  des  clefs 
qui  ont  fortement  tendu  la  toile  ; ce  qui  n’a  pu  avoir  lieu 
que  par  l’écartement  des  ais. 

Autre  moyen  de  renforcer  le  bois  d^un  châssis, 

(Voyez  dans  le  bas  du  châssis  figure  C,  à la  lettre  /. ) 

/.  Renfort  composé  d’une  petite  planchette  de  quelques  lignes 
d’épaisseur,  pour  renforcer  le  bois  aux  quatre  angles  du 
châssis,  quand  on  craint  que  les  mortaises  aient  trop  affaibli 
le  bois,  pour  qu’on  puisse  tendre  la  toile  sans  les  briser. 

Ces  planchettes  se  font  en  bois  dur  et  ne  se  clouent  au 
châssis  que  du  côté  intérieur,  où  il  n’y  a point  de  tenons  ni 
de  mortaises,  au  moyen  de  quatre  clous,  sur  la  moitié  de  la 
planchette  où  se  trouve  la  lettre  b. 

Cette  planchette,  quoique  clouée  d’un  seul  coté,  est  néan- 
moins assez  ferme  pour  que  le  côté  non  cloué  et  qui  se  trouve 
au-dessus  des  joints,  résiste  et  empêche  l’assemblage  de  pou- 
voir s’écarter  ou  se  rompre  , quoique  le  bois  du  châssis  n’ait 
que  peu  d’épaisseur  à l’endroit  de  la  mortaise. 

L’on  voit  tout  autour  du  châssis  figure  C la  manière  dont 
la  toile  est  clouée  dans  l’épaisseur  du  bois.  (Voyez  le  texte, 
page  520  , et  consultez  les  leçons  XXVII.',  XXVIll.®,  XXX. ^ 
et  XXXL®,  depuis  la  page  5o6  jusqu’à  la  page  544-) 

K.  Traverse  de  consolidation.  On  ne  l’a  tracée  ici  qu’en  petits 
points,  pour  éviter  la  confusion.  Il  en  est  de  meme  des  clefs; 
car  il  faut  aussi  des  clefs  pour  chaque  traverse  qu’on  juge 
à propos  de  mettre  à un  châssis  dans  le  but  de  le  consolider 
et  pour  qu’il  garde  mieux  son  équerre,  en  raison  de  sa 
grande  jiroportion.  On  ne  met  guère  de  traverses  qu’aux 
châssis  qui  excèdent  deux  pieds  et  au-delà. 

L.  La  toile  vue  par  derrière. 


6i2 


EXPLICATION 


M.  Traverse  en  biais  pour  consolider  les  châssis  d’une  grande 
proportion.  On  n’en  met  pas  aux  châssis  qui  n’ont  que  deux 
pieds  et  aü-dessous. 

Il  faudra  que  Ces  traverses,  placées  en  biais,  aient  chacune 
deux  clefs j ainsi  que  toutes  celles  dont  se  compose  un  châssis. 
Il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que,  pour  qu’on  puisse  tendre  sa 
toile  en  mettant  les  clefs,  il  faut  absolument  que  toutes  les 
pièces  soient  libres  et  susceptibles  de  pouvoir  s’écarter,  et  que 
ce  n’est  que  la  toile  qui  les  maintient  assemblées  fixement.  On 
met  de  ces  traverses  31  aux  quatre  coins  du  châssis,  quand  on 
adopte  cette  construction. 

b bi  Les  petites  mortaises  oà  l’on  enchâsse  les  clefs. 

O O.  Les  clefs  j dont  le  côté  qui  touche  le  châssis  est  tout-à-fait 
droit;  l’autre  coté  des  clefs  est  coupé  en  biais,  comme  un 
coin.  On  retranche  et  l’on  arrondit  un  peu  le  bout  le  plus 
étroit  des  clefs,  pour  éviter  qu’elles  ne  percent  la  toile;  ce 
qui  pourrait  avoir  lieu  si  on  leur  laissait  une  pointe  aiguë. 
11  sera  suffisant  d’en  retrancher  environ  cinq  ou  six  lignes. 
On  abat  aussi  l’angle  vif  du  large  bout  des  clefs. 

Petite  figitre  P. 

Cette  figure  représente  une  toile  commune  de  cinq  à six 
pieds  de  haut  sur  trois  de  large;  l’on  peint  cette  toile  grossiè- 
rement des  deux  côtés,  et  de  diverses  teintes  plus  ou  moins 
obscures  ou  claires,  mais  toujours  d’une  manière  vague  et  in- 
décise, tant  pour  servir  de  fond  convenable  à un  sujet  quel- 
conque, que  pour  établir,  au  besoin,  certains  reflets  sur  le 
modèle  vivant.  Ces  toiles  sont  garnies  de  deux  bâtons  ou  rou- 
leaux de  bois,  qui  auront  chacun  de  longueur  la  largeur  de  la 
toile,  et  de  diamètre  un  pouce  ou  dix-huit  lignes.  L’un  de  ces 
rouleaux  se  clouera  en  haut  de  la  toile,  pour  la  suspendre; 
l’autre  rouleau  en  bas,  pour  que  son  poids  la  tienne  tendue, 
et  tous  deux,  pour  que  la  toile  ne  fasse  aucuns  plis  ou  rides. 
L’on  suspend  ces  toiles  à autant  de  pieds  à croisées  qu’on  en  a 
besoin,  et  quand  on  n’en  a que  faire,  on  les  roule  sur  l’un  ou 
l’autre  des  hâtons,  et  ou  les  relègue  à quelque  coin  où  elles 


DES  PLANCHES.  Gl5 

ii’embarrassent  pas.  (Voyez-  pour  plus  cVexplicalions  le  texte, 
page  4^2  el  suivantes,  jusqu’à 

T.  Brandie  carrée  de  bois  d’environ  sept  pieds  de  longueur  et 
deux  pouces  d’épaisseur,  percée  de  plusieurs  trous  de  deux 
en  deux  pouces,  où  l’on  fiche  la  cheville  qui  sert  à suspendre 
le  châssis  à la  hauteur  convenable. 

V.  Pied  en  croix,  au  cen^;re  duquel  est  fixée  la  branche  ver- 
ticale T. 

XJ.  Plan  de  ce  pied  en  croix* 

S.  Toile  peinte  ou  seulement  barbouillée  des  deux  cAtés  dq 
düFérentes  teintes.  (Consultez  le  texte,  page  4^2  et  suir.) 

X.  Petit  crochet  de  fer  ou  cheville  de  bois,  pour  y suspendre 
la  toile  à la  hauteur  qu’on  le  désire. 

Y.  Petite  règle  de  trois  pouces  de  largeur,  sur  deux  ou  trois 
lignes  d’épaisseur,  et  qu’on  tiendra  aussi  longue  que  la  toile 
a de  largeur,  environ  trois  pieds. 

Celte  règle  se  fixe  sur  le  milieu  de  la  branche  T par  une 
seule  vis,  afin  qu’on  puisse  l’abattre  quand  on  le  veut,  pa^ 
rallèlement  avec  la  branche  T.  Elle  sert  à maintenir  la  toile, 
sans  qu’elle  puisse  ballotter  quand  elle  y est  suspendue  j pour 
cet  effet  on  élève  cette  règle  en  croix;  mais  comme  celte  règle 
en  croix  embarrasserait  beaucoup  quand  on  range  le  pied  pour 
n’en  pas  faire  usage,  on  la  détourne,  pour  qu’elle  reste  pa*« 
rallèle  au  pied  T , en  sorte  qu’elle  n’embarrasse  point, 

Brosses  et  Pinceaux,  {Y oyez  le  texte.) 

Tous  les  pinçeaux  qu’on  voit  ici,  sont  de  grandeur  naturelle;  il 
^ n’y  manque  que  les  manches  de  boi» , qu’il  eût  été  superflu  de  des. 
siner.  On  a aussi  rompu  les  manches  des  brasses  ji."  3 et  n."  5,  qui 
doivent  avoir  douze  pouces  de  longueur, 

N.®  1.  Putois, 

Putois  en  forme  de  balai.  Ils  ont  le  poil  très-ferme;  on  les 
monte  dans  une  forte  plume,  dans  laquelle  on  fait  entrer  un 
manche  de  bois, 


6,4 


EXPLICATION 


N.“  2.  Puîoîs. 

Putois  pîu^  petit.  On  se  rappellera  que  les  putois  et  les 
Haireaux  ne  se  trempent  jamais  clans  Pliuile  ni  clans  les  cou- 
leurs de  la  palette. 

N.®  3.  Petite  brosse  douce. 

Petite  brosse  blanche  et  cPun  poil  soyeux,  montée  et  liée 
sur  un  manche  de  bois  sans  plume.  Les  plus  petites  brosses  ne 
sont  guère  plus  pelites  c{ue  celle-ci  n.°  3,  ou  du  moins  elles 
n’ont  qu’un  tiers  de  moins  dans  leur  diamètre  et  peu  de  chose 
de  moins  dans  leur  longueur.  Au  reste,  on  en  fabrique  de 
toutes  les  proportions.  Ces  petites  brosses,  quoique  soyeuses, 
doivent  avoir  une  certaine  élasticité  et  fermeté^  elles  doivent 
former  une  pointe  douce  et  moelleuse,  sans  que  jamais  on  en 
ait  retranché  avec  des  ciseaux  la  fleur  du  poil. 

N.®  4*  Pinceau  en  jioil  de  marte. 

Ce  sont  les  meilleurs  de  tous  les  pinceaux.  On  en  fabrique 
de  plus  petits  5 mais  il  est  assez  rare  qu’on  ait  besoin  d’en 
faire  usage  en  peignant  à l’huile. 

N.®  5.  Grosse  brosse  en  poils  blancs  jaunâtres. 

Elle  est  montée  et  ficelée  sur  un  manche  proportionné  de 
bojs.  L’on  s’en  sert  pour  étendre  la  couleur  et  peindre  les 
grandes  parties,  et  surtout  pour  les  fonds,  les  draperies,  les 
meubles,  etc.  Elle  doit  former  une  pointe  ronde  très-émous- 
sée,  et  avoir  toujours  la  fleur  du«poil.  Les  meilleures  ont  peu 
de  ventre,  et  aucun  des  poils  ne  s’écarte  de  soi-raéme  du  corps 
de  la  brosse. 

11  est  très-essentiel  qu’elles  soient  bien  liées  : il  faut  se  pro- 
curer de  celles  liées  en  fil  d’archal  5 elles  ne  se  délient  presque 
jamais. 

Quoique  l’on  n’ait  dessiné  ici  que  peu  de  brosses  (ce  qui  a 
paru  suffisant  pour  indiquer  quelle  forme  elles  doivent  avoir 
pour  être  bonnes),  il  est  sous-entendu  qu’il  faut  s’en  procurer 
un^plus  grand  nombre  , en  les  graduant  de  grosseur  progressi- 
vement, depuis  les  plus  petites  au-dessous  de  la  proportion 
n.°  3 , jusqu’aux  plus  volumineuses,  comme  le  n.®  5 , et  meme 
plus  grosses  encore , si  l’on  entreprend  de  grands  tableaux.  Il 


DES  PLANCHES. 


61  5 


faut  aussi  avoir  plusieurs  brosses  <le  meme  grosseur,  surtout 
dans  les  petites  et  les  moyennes  proportions;  sans  quoi  l’on 
perdrait  beaucoup  de  couleur  et  de  temps  pour  nettoyer  les 
brosses  quand  on  change  de  teinte,  ce  qui  arrive  à chaque 
instant.  On  n’aura  pas  trop  de  vingt-quatre  petites  et  moyennes 
brosses,  et  de  huit,  six  ou  au  moins  quatre  de  celles  plus 
grosses,  excepté  des  toutes  grosses,  dont  deux  seulement  pour- 
ront suffire. 

PLANCHE  VIL 

Du  bois  de  la  palette,  de  sa  forme  et  du  godet 
ddiuile  grasse. 

La  forme  de  cette  palette  est  très  - commode.  On  la  fera  une  fois 
plus  grande  qu’elle  n’est  sur  cette  planche,  et  tout  le  reste  en  pro- 
portion. 

Trou  ovale  où  l’on  passe  le  pouce  de  la  main  gauche, 
ayant  le  reste  de  la  main  sous  la  palette  pour  la  tenir, 
excepté  une  partie  de  l’index,  qu’on  recourbe  et  qu’on  place 
dans  l’entaille  B,  pour  empêcher  que  la  palette  ue  bascule. 

B.  Entaille  où  vient  se  placer  l’index  ou  le  doigt  le  plus  près 
du  pouce. 

L’ongle  du  pouce  doit  être  à la  droite  du  trou. 

C.  Chanfrein  ou  biseau  arrondi,  allant  en  mourant  dans 
l’épaisseur  du  bois,  sur  la  palette,  depuis  le  trou  ^ et  à 
droite.  Ce  biseau  doit  avoir  douze  ou  quinze  lignes  d’éten- 
due ou  de  largeur  vers  le  milieu  C.  11  est  liacé  en  petits 
points. 

D.  Autre  biseau,  pareil  au  biseau  C;  mais  ce  biseau  D est 
placé  sous  la  palette,  et  il  se  verrait  aussi  h droite  du  trou 

si  on  tenait  la  palette  sens  dessus  dessous. 

L’on  pratique  ces  deux  biseaux  et  on  en  adoucit  les  bords 
pour  que  le  pouce  ne  soit  pas  blessé  par  des  angles  vifs,  sur- 
tout quand  on  tient  la  palette  plusieurs  heures  de  suite. 

E.  Petite  tasse  ou  godet,  soit  en  ivoire,  en  porcelaine,  ou  eu 
verre,  pour  y tenir  une  petite  quantité  d’huile  grasse,  et  en 


6i6 


EXPLICATION 


puiser  un  peu  au  bout  de  la  brosse,  quand  on  en  a besoin. 

(Vojez  le  texte,  dans  les  leçons  XVIII.®  jusqu’à  la  XXI.®) 

On  fixe  ce  godet  avec  de  la  cire  molle.' 

Le  bois  de  la  palette  doit  être  dur,  très-uni,  très-sec,  et 
avoir  le  moins  de  nœuds  possible.  On  laisse  une  fois  plus  d’épais- 
seur de  bois  à la  palette  en  bas,  et  surtout  aux  environs  du 
trou  que  dans  les  bords  d’en  haut,  et  on  Pamincit  pro- 

gressivement jusqu’en  haut  où  Pon  place  les  teintes,  où  le 
bois  n’a  plus  qu’une  fortç  ligne  d’épaisseur.  (Voyez  le  texte ^ 
XXV.®  leçon,  page  4/4-) 

Ai'rangcment  des  teintes  d’une  palette  pour  peindre 
les  chairs. 

On  place  toujours  les  teintes  sur  le  haut  du  bois,  à environ 
deux  lignes  du  bord,  comme  on  les  voit  ici  de  H en  //,  et  ou 
range  les  teintes  sur  trois  de  hauteur,  les  unes  au-dessous  des 
autres,  en  les  faisant  converger  vers  le  trou  A.  Ainsi  toute  la 
première  ligne,  qui  e§t  la  plus  près  du  bord  du  bois,  comprend 
les  teintes  qui  n’ont  encore  aucun  mélange  de  blanc;  celles 
immédiatement  au-dessous  sont  mêlées  chacune  d’environ  la 
moitié  de  blanc  avec  la  teinte  rjui  est  au-dessus. 

lia  troisième  ligne  se  compose  aussi  d’une  partie  de  la  seconde 
ligne,  avec  un  mélange  encore  plus  considérable  de  blanc;  en 
sorte  que  chacune  des  teintes  du  bord  de  la  palette,  au  nombre 
de  vingt-deux,  est  accompagnée  de  deux  autres  teintes  sembla- 
bles dans  le  principe,  mais  qui  sont  mélangées  avec  plus  ou 
moins  de  blanc,  comme  on  l’explique  dans  le  texte;  ce  qui 
forme  soixante -six  teintes,  sans  compter  le  blanc  pur  ni  les 
neuf  couleurs  - mères  placées  à gauche  du  bois  de  la  palette 
de  (i)  en  (i  ). 

Pour  éviter  de  faire  deux  planches  séparées,  l’on  a placé  sur 
ce  meme  bois  les  teintes  pour  achever  les  chairs  de  H en  i/. 


I La  cire  molle  se  compose  moitié  de  cire  vierge  et  moitié  d’huile  d’olive, 
mêlees  d’un  peu  de  poix  résine  en  poudre.  On  fail  tondre  le  tout  dans  une  carte 
repliés  ou  dans  une  grande  cuiller.  Quand  l’huile  et  la  cire  sont  mêlées  et  fondues 
ensemble,  on  y jette  une  pincée  de  cinabre,  qu'on  mêle  également,  pour  donner 
à celle  cire  un  peu  de  consistance.  La  place  du  godet  E,  telle  qu’on  l’indiqne 
ici,  est  la  plus  conuno:!e  : on  l’enlève  pour  nettoyer  la  palette. 


DES  PLANCHES. 


617 

pt  au-dessous  les  teintes  pour  ébaucher  les  chairs,  au  nombre 
de  quinze,  pour  la  ligne  d’en  haut  j ce  qui  fait  pour  les  trois 
lignes  ensemble  quarante  - cinq  teintes  de  Y.  V en  X sans 
compter  le  blanc  pur  ni  les  couleurs-mères,  qui  sont  à gauche 
de  la  palette.  Ces  couleurs-mères  sont  sans  mélange  et  telles 
qu’on  les  exprime  des  vessies. 

On  voudra  donc  bien  se  rappeler  que  l’on  ne  place  jamais 
fieux  assoitimens  de  teintes  sur  le  même  bois  d’une  palette,  et 
que  celle  pour  ébaucher  de  X en  X ^ devrait  être  rangée 
sur  le  bord  du  bois,  comme  celle  de  //  en  //. 

La  lettre  O indique  le  blanc  pur. 

La  première  ligne  de  chaque  assortiment  étant  un  mélange 
ou  une  couleur-mère  quelconque,  sans  mélangé  de  blanc , est 
rnarquée  1 ; celle  au-dessous,  où  la  meme  teinte  est  mélangée 
de  moitié  de  blanc,  est  rnarquée  2^  la  troisième  ligne,  qui  est 
la  plus  éloignée  du  bord,  est  encore  la  même  que  1 et  2 , avec 
beaucoup  plus  dp  blanc  : elle  est  marquée  3. 

Voyez  ces  chiffres  placés  de  côté,  à droite  de  la  palette 
de  H en  H el  de  Y en  X V.  Les  chiffres  qu’on  v&it  au-dessus 
et  en  dehors  du  bord  de  la  palette  sont  les  vingt-deux  rangées 
qui,  étant  dégradées  de  deux  autres  au-dessous,  mêlées  de  plus 
ou  moins  de  blanc,  forment  ensemble  soixante-six  petits  pa- 
quets de  couleur  pour  la  palette  H //,  sans  compter  le  blanc 
pur  ni  les  couleurs-mères. 

Les  chiffres  qui  expriment  le  nombre  des  rangées  de  la  pa- 
lette d’ébauche  Y F en  Y F,  sont  placés  au-dessous  des  teintes 
au  nombre  de  quinze,  qui,  sur  trois  de  hauteur,  donnent  qua- 
rante-cinq paquets  de  couleur,  sans  le  blanc  pur  ni  les  cou- 
leurs-mères. 

Voyez  le  texte  avec  attention,  depuis  page  208  jusqu’à  229, 
pour  la  palette  des  ébaudies,  et  depuis  page  2^5  jusqu’à  290, 
pour  la  palette  à finir,  pour  la  composition  de  chacune  de  ces 
teintes,  pour  l’une  ou  l’autre  des  deux  palettes,  ainsi  que  pour 
la  manière  de  les  délacer  et  de  les  arranger,  et  voyez  la  table 
raisonnée  des  matières,  où  vous  tiouvcrez  facilement  les  pages 
des  articles  que  vous  cherchez. 

N.^’  1.  A gauche  de  la  palette  sont  plusieurs  numéros  1.  Toute 

cette  place  doit  être  maintenue  propre  : on  la  réscr-\e  pour 

y composer,  avec  la  spatule,  les  nouvelles  teintes  dont  on 


EXPLICATION  DES  PLANCHES. 


■ 6î8 

peut  avoir  besoin  pendant  qu’on  est  occupé  à peindre.  C’est 
sur  cette  meme  place  que  ceux  qui  ne  font  pas  usage  d’une 
glace,  font  toutes  leurs  teintes,  et  délaient  toutes  leurs  cou- 
leurs 5 ce  qui  n’est  pas  aussi  commode , selon  moi. 

N."  2.  La  place  n.°  2 , à droite  de  la  palette,  est  celle  où  l’on 
compose,  au  bout  du  pinceau  et  avec  les  teintes  déjà  faites, 
toutes  les  petites  teintes  mixtes  qu’on  a besoin  de  modifier 
pour  l’objet  qu’on  peint  actuellement. 

Il  faut  souvent  nettoyer  dans  le  courant  de  la  journée  les 
places  n.®  i et  n.®  2 de  la  palette  , tant  pour  éviter  que  cette 
multitude  de  petits  essais  de  couleurs  ne  se  sèchent,  que  pour 
avoir  ces  places  libres,  propres  et  exemptes  de  poussière. 

J’engage  les  personnes  qui  voudront  suivre  ma  méthode 
pour  faire  leur  palette,  de  lire  attentivement  les  explications 
que  j’ai  données  dans  le  texte  du  corps  de  l’ouvrage;  j’ose  es- 
pérer qu’elles  n’auront  pas  grande  peine  alors  à comprendre 
ce  que  j’ai  cherché  à leur  enseigner,  et  qu’elles  se  familiari- 
seront bientôt  avec  le  principe  qui  m’a  servi  de  base. 


DE  RESTAURER  ET  DE  CONSERVER 


LES  VIEUX  TABLEAUX; 

SUPPLÉMENT  AU  MANUEL  DE  M.  BOUVIER, 

PAU  C.  F.  FRANGE, 

Professeur,  Membre  honoraire  de  PAAiadémie  royale  des  beaux-arts 
de  Berlin,  Directeur  de  l’école  des  arts  à Halle. 


Traduit  de  l’allemand  par  Y.  S. 


Nota.  Ce  supplément  ^ été  ajouté  par  M.  Frange  à la  tra-^ 
duction  allemande  du  Manuel , qu’il  a publiée  à Halle  en  1 828. 


CHAPITRE  PREMIER. 

Remarques  générales  sur  Part  de  la  restauration* 

Dans  sa  trente  - unième  leçon  et  les  trois  suivantes  j 
M.  Bouvier  a dit  sur  Fart  de  nettoyer  et  de  restaurer  les 
tableaux  des  choses  utiles  et  instructives  j qui  pourraient 
suffire  aux  ainàteurs  ; je  dirais  presque  qu’il  est  inutile 
qu’ils  en  sachent  davantage.  Mais  les  artistes  de  profes- 
sion seront  bien  aises  J sans  doute  j de  trouver  un  ensei- 
gnement plus  complet  sur  un  art  qui  s’enveloppe  de 
ténèbres  et  affecte  le  mystère.  Cet  art  se  lie  à la  peinture 
à l’huile  J et  doit  d’autant  moins  être  ignoré  de  l’arliste- 
peintrej  que  lui  seul  doit  demeurer  chargé  de  sa  partie 
pittoresque , qui  ne  peut  être  confiée  qu’à  des  personnes 
pratiquant  la  peinture. 

L’opération  de  nettoyer  et  de  restaurer  les  peintures 
est  une  des  plus  difficiles  et  des  plus  compliquées  : elle 
peut  compromettre  leur  existence j et  a déjà  souvent  en- 
traîné leur  ruine  : le  public  doit  donc  être  prémuni  contre 
ces  dangers  pour  qu’il  ne  livre  pas  les  trésors  de  l’art  à 
des  gens  imprudens  ou  ignorans.  C’est  dans  ce  but  que 
j’indiquerai' sans  réserve  tous  ces  moyens  qu’on  ne  com- 
munique que  sous  le  sceau  du  secret,  et  par  lesquels 
on  se  croit  en  possession  d’un  art  infaillible,  le  plus 
souvent  au  grand  préjudice  de  ceux  qui  s’y  confient!  Car, 
en  vérité,  il  n’y  a point  de  secret  dans  cet  art  en  lui- 
même  -,  seulement  l’application  des  moyens  connus , qui 
ne  peuvent  être  les  mêmes  pour  tous  les  cas,  dépend 


622 


RESTAURATION 


des  qualités  du  tableau,  et  c’est  le  discernement  dans 
leur  choix  qui  rend  la  restauration  plus  ou  moins  pos- 
sible. L’examen  scrupuleux  de  la  nature  de  la  peinture , 
de  sa  détérioration  plus  ou  moins  avancée , effet  de  mille 
causes  différentes,  doit  déterminer  les  moyens  à employer. 
En  un  mot,  il  n’y  a aucun  moyen  souverain  pour  la 
restauration  : il  faut  faire  de  petits  essais  sur  les  places 
les  moins  importantes  du  tableau,  pour  découvrii  avec 
certitude  le  remède  à y employer. 

Peu  d’auteurs  ont  traité  cette  matière.  C’est  ce  qui  m’a 
engagé  à donner  ce  supplément  à l’ouvrage  de  M.  Bouvier. 
Les  indications  que  l’on  rencontre  dans  quelques  livres  à 
recettes  font  plus  de  mal  que  de  bien.  Il  ne  faut  pas 
oublier  cependant  les  écrits  de  Montamy  i , de  Watin  2, 
de  Tingry^,  de  Jahîî4  et  de  Burtin^,  et  les  Propilées  de 
Goethe  (tom.  II,  page  92  ).  Je  ne  sais  s’ils  ont  épuisé 
la  matière;  mais  comme  il  importe  bien  moins  d’ajouter 
quelques  nouveaux  moyens  à ceux  connus  en  grand 
nombre,  que  de  bien  les  choisir  selon  les  cas  particuliers, 
c’est  sur  leur  emploi  et  leur  manipulation  qu’il  faut  diriger 
l’attention.  Le  chemin  le  plus  court  pour  y arriver,  serait 
sans  contredit  de  voir  travailler  un  restaurateur  dans  son 


1 MoNTAMr , Traité  des  couleurs  pour  la  peinture  à porcelaine  et  à 
émail;  Lcipsic , 1767. 

2 Watin,  l’Art  du  peintre  doreur  et  vernisseur,  nouvelle  édition  aug- 
mentée de  l’Art  du  fabricant  de  couleurs,  par  Bourgeois  ; in -8.®,  1820. 

3 Tingry  , Traité  théorique  et  pratique  de  fart  de  faire  les  vernis  ; 
2 vol.  in-8.®  avec  figures  ; i8o3. 

4 J.  G.  Jakn  , Zeickenhuch  fur  Künstler  und  Liebhaher  der  freien 
lîandzeichnung ^ mit  Kupf^  in-fol.  ; Breslau , 1781. 

5 BuPtTiN , Traité  théorique  et  pratique  de  la  connaissance  des  tableaux; 
2 vol.  in~8.®,  i8o3. 


DES  VIEUX  TABLEAUX. 


G'aZ 

atelier,  si  Ton  peut  y être  admis.  A défaut  de  cet  avan- 
tage, il  ne  reste  qua  faire  des  essais  sur  des  tai»leaux 
sans  valeur  pour  apprendre  à connaître  l’effet  des  divers 
moyens.  Sans  doute  l’on  paiera  l’apprentissage;  mais  qu’on 
se  garde  d’y  porter  des  sacrifices  trop  précieux  et  trop 
regrettables.  Car  rien  n’égale  la  satisfaction  causée  par 
tme  restauration  qui  a réussi , que  le  mécontentement  à 
la  suite  de  son  insuccès , surtout  quand  il  faut  se  l’imputer 
à soi-méme. 

En  examinant  de  près  le  travail  de  la  restauration  , l’on 
demeurera  convaincu  que  des  connaissances  en  chimie  y 
sont  d’un  grand  avantage  et  peuvent  mener  à d’utiles  dé- 
couvertes. L’étude  de  cette  science  en  est  donc  comme  la 
base  et  la  source  , sans  laquelle  on  ne  travaillera  qu’en 
tâtonnant  et  dans  les  ténèbres.  Celui  auquel  elle  sera  fami- 
lière, qui  opérera  avec  prudence,  et  aura  des  connais- 
sances techniques  en  peinture,  sera  bien  sûr  d’atteindre 
le  but.  De  même  qu  elle  nous  a fait  faire  des  découvertes 
précieuses  sur  les  couleurs,  de  même  aussi  elle  fournit  les 
principes  sur  leur  restauration,  la  manière  de  les  fixer, 
et  elle  nous  prémunit  contre  ce  qui  leur  nuirait.  J’ai  donc 
toujours  eu  recours  à des  personnes  expertes  en  chimie, 
j’ai  profité  de  leurs  conseils  et  pris  en  pitié  le  charlata- 
nisme des  empiriques.  La  chimie  met  à nu  tous  les  re- 
mèdes secrets,  et  l’admiration  que  nous  inspirent  les  cou- 
leurs des  anciens  disparaît  devant  les  découvertes  de  notre 
époque.  Si  l’on  demande  s'il  est  donc  possible  de  rétablir 
une  vieille  peinture  dans  tout  l’éclat  de  son  coloris,  je 
réponds  avec  assurance  que  cela  est;  car  des  expériences 
multipliées  m’en  ont  convaincu,  ainsi  que  beaucoup  d'au- 
tres connaisseurs  ou  amateurs.  J’ai  vu  des  restaurations 


IlESTAüRATJON 


624 

qui  ne  laissent  rien  à désirer j et  je  suis  convaincu  quelles 
sont  possibles , meme  pour  des  tableaux  dont  l’état  sem- 
blerait en  exclure  toute  idée*  C’est  là  ce  qui  m’a  empêché 
de  condamner  sur  l’apparence  aucun  tableau  de  quelque 
mérite,  sans  y faire  l’essai  de  mes  forces.  Plein  de  cette 
ardeur  on  n’est  rébuté  par  aucun  obstacle , et  on  ne  craint 
pas  de  s’attaquer  aux  peintures  les  plus  délicates  qu’aient 
produites  les  pinceaux  des  Mieris , des  Retscher , des  Van- 
der-Werf,  des  Huysum,  des  Ostade,  etc.  La  réussite  dans 
de  telles  entreprises  transporte  leur  auteur  d’un  plaisir 
indicible. 

La  grande  utilité  de  l’art  de  la  restauration  est  donc 
démontrée,  et  s’il  ne  parvient  pas  toujours  à rétablir  un 
tableau  dans  son  état  primitif , au  moins  il  l’en  rapproche 
de  bien  près,  et  nous  met  à même  d’en  reconnaître  le 
caractère  particulier^  la  manière  et  le  style,  et  par  là  le 
maître  auquel  il  faut  l’attribuer.  On  voit  surtout  si  déjà 
le  tableau  avait  été  restauré  ou  même  repeint,  choses  sur 
lesquelles  on  ne  pouvait  avoir  avant  que  des  idées  très- 
imparfaites. 

La  connaissance  de  cet  art  devient  encore  très-néces- 
saire aux  amateurs,  et  à ceux  qui  font  des  collections, 
lors  même  qu’ils  ne  pourront  l’exercer  eux-mêmes.  Fa- 
miliarisés avec  ses  principes  généraux  et  ses  procédés, 
sachant  apprécier  la  différence  entre  des  tableaux  bien 
ou  mal  restaurés , ils  ne  deviendront  point  les  dupes  des 
brocanteurs,  de  leurs  brillans  vernis,  et  des  grands  noms 
qu’ils  ont  toujours  à la  bouche.  11  faut  un  œil  bien  exercé 
pour  ne  pas  se  laisser  tromper  à leurs  pompeuses  paroles , 
et  pour  reconnaître  avec  certitude  le  véritable  état  d’un 
vieux  tableau  et  la  possibilité  de  sa  restauration.  Que  celui 


DES  VIEUX  TABLEAUX. 


C25 

qui  n’est  pas  initié  dans  cet  art,  et  dans  celui  de  la  pein- 
ture elle-même,  se  garde  bien  d’acheter  à haut  prix  de 
pareils  ouvrages  sans  prendre  conseil  d’un  artiste  bien 
expérimenté. 

Le  travail  de  la  restauration  nous  fournit  l’occasion 
d étendre  nos  connaissances  : en  examinant  la  grande  di*- 
versité  dans  la  partie  mécanique  de  l’art,  nous  en  étu- 
dions aussi  la  théorie  et  nous  perfectionnons  notre  juge- 
ment. Sous  ce  rapport  c’est  une  occupation  agréable  et 
utile  pour  un  amateur-,  mais  il  ne  faut  pas  qu’il  l’exerce 
sur  des  tableaux  tellement  détériorés  qu’il  faille  les  ren- 
toiler et  y faire  des  réparations  et  des  retouches  qui 
demanderaient  la  main  d’un  coloriste  distingué.  Ce  que 
M.  Bouvier  en  dit  dans  les  leçons  XXXI.*^  — XXXW.* 
doit  suffire  aux  simples  amateurs  et  faiseurs  de  collections. 
■ De  tout  temps  l’insouciance,  l’ignorance  et  la  méchan- 
ceté, mais  surtout  la  guerre,  ont  détruit  une  infinité 
d’objets  d'art  -,  l'histoire  nous  en  offre  des  exemples  telle- 
ment nombreux,  qu’il  y a lieu  de  s’étonner  du  grand 
nombre  et  de  ceux  qui  ont  existé,  et  de  ceux  qui  nous 
ont  été  conservés.  Les  dernières  guerres  des  Français  en 
Italie,  en  Flandre,  en  Hollande  et  en  Allemagne,  ont 
cela  de  bien  remarquable  qüe , malgré  les  destructions 
qu  elles  ont  causées , ils  ont  cependant  beaucoup  con- 
tribué à imprimer  aux  arts  une  vie  nouvelle  ; car  si  pen- 
dant ces  époques  désastreuses  beaucoup  d'objets  d’art 
ont  été  enlevés , c’était  pour  les  conserver , et  non  pour 
les  détériorer  ou  les  détruire  d une  manière  barl)are.  Les 
accidens  de  la  guerre  ont  bien  pu  hâter  la  ruine  de  quel- 
ques-uns qui  déjà  en  étaient  bien  près,  car  il  était  iné- 
vitable qu’à  rapproche  de  l’ennemi  des  collections,  soit 


626 


RESTAURATION 


privées,  soit  publiques,  ne  fussent  bouleverséés , dis-? 
persées , endommagées  et  Hvrées  à tous  les  hasards. 

Pendant. et  après  cette  période,  la  cupidité  profita  de 
cette  occasion  favorable  de  restaurer,  d’éveiller  le  dilet- 
tantisme, et  la  fermentation  qui  se  remarque  actuelle- 
ment à cet  égard , est  due  autant  à la  destruction  qu’à 
la  profusion.  Reconnaissons  cependant  aussi  que,  si  la 
France  gagna  des  dépouilles  par  la  force  de  ses  armes , 
déjà  auparavant  et  dans  des  temps  plus  tranquilles  l’An- 
gleterre acquit  des  trésors  d’art  par  son  industrie  et  son 
luxe.  J’ai  vu  trop  souvent  combien  cette  nation  convoi- 
tait les  objets,  d’art,  et  par  quels  sacrifices  ses  richesses 
lui  en  facilitaient  l’acquisition.  L’Allemagne  doit  donc  la 
perte  de  ses  productions  des  beaux-arts,  non-seulement 
à la  guerre,  mais  aussi  à des  spéculations  qu’on  ne  saurait 
incriminer.  Le  brocantage  commença  vei^  la  fin  du  der- 
nier siècle , à partir  de  1770,  et  ne  fit  que  s’accroître 
depuis.  L’art  de  la  restauration  reproduisit  beaucoup  de 
beautés , et  se  répandit  de  plus  en  plus. 

On  connaît  peu  de  restaurateurs  dans  les  temps  anté- 
rieurs. Un  certain  Jacques -Christophe  Leblond,  artiste 
francfortois  (né  en  1670  et  mort  en  1 74  1),  et  Picault, 
sont  des  premiers  artistes  qui  aient  recollés  d’anciens  ta- 
bleaux sur  de  nouvelles  toiles.  Le  dernier  passe  pour 
avoir  fait  des  essais  heureux  en  1760  sur  un  tableau  de 
Raphaël , représentant  l’archange  Michel , et  sur  une 
Caritas  d’André  del  Sarto.  Aujourd’hui  il  existe  partout 
d’habiles  artistes  en  ce  genre  ; Paris  et  l’Italie  possèdent 
même  des  établissemens  où  ces  travaux  s’exécutent  en 
grand. 

Si  l’expérience,  prouve  que  de  vieux  tableaux  peuvent 


DES  VIEUX  TABLEAUX.  627 

être  rétablis  dans  un  état  meilleur , et  rendus  agréables  à 
l’œil,  leur  conservation  devient  un  devoir  envers  la  mé- 
moire de  grands  artistes,  et  envers  nous-mêmes  et  nos 
contemporains , pour  lesquels  ils  redeviennent  une  source 
de  plaisir  et  d’instruction.  C’est  en  effet  un  préjugé  et 
un  entêtement  bien  déraisonnable  de  préférer  la  rouille 
du  temps  et  ses  effets  nuisibles  aux  trésors  qu’elle  couvre, 
uniquement  parce  quelle  est  un  signe  d’antiquité  et  d’ori- 
ginalité, qui  disparaît  par  la  restauration.  Cependant  on 
se  trompe  beaucoup  en  accordant  trop  de  confiance  à ce 
signe  apparent.  Combien  d’amateurs  de  numismatique  ont 
été  trompés  par  cette  veneranda  rubigo  ; que  d’acheteurs 
de  tableaux  l’ont  été  par  cette  fumée  du  temps  ! L’art 
de  la  restauration,  en  leur  ôtant  ce  voile  impur,  fait  seule 
reconnaître  la  beauté  et  l’originalité. 

Le  véritable  respect  de  l’antiquité  consiste  dans  la  con- 
servation de  ses  ouvrages  par  l’éloignement  de  tout  ce 
qui  peut  compromettre  leur  durée.  Pourquoi  abandonner 
leur  valeur  intrinsèque  à la  destruction,  pour  se  con- 
tenter de  leur  aspect  extérieur?  Tous  les  ouvrages  de 
l’art  appartiennent  à l’humanité  civilisée,  et  leurs  posses- 
seurs lui  sont  responsables  de  leur  conservation.  Celle-ci 
restera  toujours  leur  premier  devoir,  qu’ils  ne  sauraient 
négliger  sans  encourir  un  juste  blâme.  Beaucoup  de  ces 
possesseurs  repoussent  le  travail  de  la  restauration  de 
crainte  d’accident;  il  vaut  mieux,  disent -ils,  laisser  le 
tableau  tel  qu’il  est  et  lui  conserver  les  marques  de  son 
antiquité  : ils  ne  permettent  donc  pas  qu’on  y touche, 
pas  même  pour  les  mesures  de  conservation  les  plus  es- 
sentielles, telles  que  celles  à prendre  contre  l’humidité  ,- 
qui  est  l’ennemi  le  plus  cruel  des  tableaux.  Puissent  nos 


628 


restauration 


observations  leur  faire  changer  de  système,  surtout  aux 
gardiens  des  tableaux  des  églises,  en  leur  faisant  envi- 
sager leurs  beautés  et  leur  mérite  intrinsèques,  comme 
les  seuls  objets  important  au  véritable  amour  des  arts. 

Si  d’anciens  tableaux  ont  été  compromis  par  la  restau- 
ration , cela  provient  du  choix  des  personnes  qui  en  furent 
chargées , et  de  la  facilité  avec  laquelle  on  a cédé  à l’im- 
portunité de  certaines  gens  qui  se  disent  des  artistes,  sans 
qu’on  leur  demande  d’abord  des  preuves  de  leur  capacité. 
Souvent  on  se  laisse  prendre  à l’appât  du  bon  marché , 
sans  songer  qu’une  bonne  restauration  demande  beaucoup 
de  temps  et  de  dépense.  Ceci  arrive  le  plus  souvent  lors- 
qu’on répare  des  églises  et  leurs  tableaux,  qui,  à cette 
occasion,  sont  traités  d’une  manière  barbare,  lavés  im- 
pitoyablement ou  bien  relégués  sous  les  combles,  lorsque 
le  mauvais  goût  ne  les  fait  point  replacer,  tout  couverts 
de  la  rouille  du  temps,  dans  les  côtés  de  l’autel  repeint 
à neuf. 

Et  cependant  nos  pères  ont  orné  nos  édifices  publics 
et  nos  églises  de  tableaux,  non  point  eomme  d’objets  de 
luxe,  mais  pour  contribuer  à élever  le  cœur  et  l’esprit  à 
des  sentimens  religieux.  Mais  comment  cet  effet  pourrait- 
il  être  produit  par  des  toiles  couvertes  de  poussière  et 
de  la  fumée  des  cierges  ? Passe  encore  si  ce  sort  n’atteint 
que  des  tableaux  qui  n'en  méritent  guères  d’autre  ; mais 
souvent  le  bon  et  le  mauvais  lui  sont  également  aban- 
donnés. Plus  d’attention  à ce  sujet  contribuerait  à former 
et  épurer  davantage  le  goût  du  public.  Certes,  l'homme 
du  peuple  en  Italie  n’est  redevable  de  son  jugement  plus 
éclairé  dans  les  arts  du  dessin,  qu’à  la  multitude  de  bons 
tableaux  qui  remplissent  ses  églises  et  ses  chapelles. 


DES  VIEUX  TABLEAUX. 


G29 


CHAPITRE  IL 

Moyens  de  restauration^  leur  application  et  leurs 
ejjets. 

Le  ehoix  des  remèdes  dépend  de  la  nature  des  défauts 
et  avaries  des  tableaux,  qu’il  faut  examiner  d’abord  avec 
beaucoup  d’attention. 

1.  lieau  pure  est  le  moyen  le  plus  innocent,  qui  11 ’u 
aucune  prise  sur  les  couleurs  à l’huile , mais  seulement  sur 
la  crasse  et  la  malpropreté  qui  les  couvrent.  Tous  les  corps 
gluans,  tels  que  colle  forte,  colle  de  poisson,  gomme 
arabique,  tragant,  sucre,  miel,  etc.,  se  dissolvent  dans 
l’eau.  Le  blanc  d’œuf  seul  lui  résiste,  et  lorsqu’il  est 
vieux,  il  n’est  soluble  ni  dans  l’eau  ni  par  les  acides.  Le 
vernis  au  blanc  d’œuf  pur  est  donc  aussi  nuisible  aux 
tableaux  que  celui  à l’ambre  ou  au  copal  5 il  ne  peut 
s’enlever  que  lorsqu’il  a été  mêlé  d’eau-de-vie , et  battu 
avec  un  peu  de  sucre  : de  cette  manière  il  est  bon  pour 
en  couvrir  des  tableaux  neufs. 

Il  est  bon  de  prendre  de  l’eau  de  rivière  ou  de  pluie , 
ou  mieux  encore  de  l’eau  distillée.  Je  recommanderais 
même , comme  moyen  souverain , la  vapeur  de  l'eau 
bouillante,  s’il  ne  fallait  avoir  égard  à la  nature  de  l'im- 
pression qui  sert  de  fond  au  tableau  ; car  s’il  est  bien 
vrai  que  ces  vapeurs  détruisent  entièrement  et  calcinent 
tous  les  vernis  résineux,  sans  attaquer  bi  couleur  à riiuile, 
on  risque  cependant  de  voir  la  peinture  se  délacber  de 
la  toile  ou  du  panneau. 

11  m’est  arrivé  de  faire  un  essai  fort  heureux  dans  ce 
genre,  qui  me  restaura  complètement  et  dans  peu  de  mi- 


65o 


RESTAURATION 


nuÈes  un  vieux  paysage  peint  sur  papier  collé  sur  de  la 
toile,  et  fortement  couvert  d’un  vernis  à la  gomme  copal. 
Dans  un  mouvement  d’impatience,  causé  par  la  non- 
réussite  de  plusieurs  moyens  tentés  successivement,  et 
pour  sauver  au  moins  la  toile,  je  jetai  le  tableau  dans 
une  chaudière  d’eau  bouillante,  sans  m’en  inquiéter  da- 
vantage.  Quelqu’un  l’en  retira  et  le  rejeta  dans  un  coin. 
Quelques  jours  après  je  le  retrouvai  ayant  l’apparence 
d’une  toile  blanche,  sans  aucune  trace  de  peinture.  Mais 
je  reconnus  bientôt  que  le  vernis  avait  été  totalement  cal- 
ciné et  changé  en  farine  blanche,  sous  laquelle  je  décou- 
*vris  les  couleurs  dans  leur  éclat  primitif,  sans  la  moindre 
atteinte  ; et  ce  n’est  qu’ alors  que  je  reconnus  que  le  ta- 
bleau était  peint  sur  papier. 

Il  faut  ne  faire  usage  de  l’eau  qu’avec  beaucoup  de 
prudence , à cause  de  l’impression , pour  laquelle  on  se  sert 
ordinairement  de  colle.  Lorsqu’on  veut  recoller  un  vieux 
tableau  sur  une  toile  neuve,  l’impression  doit  être  soi- 
gneusement examinée  d’abord  ; car  si  elle  est  faite  à la 
colle  5 celle-ci  se  ramollit  par  l’eau , et  les  couleurs  se  dé- 
tachent. Il  y a de  vieux  tableaux  qui,  au  lieu  d’être  cloués 
sur  le  châssis,  y sont  collés,  ou  bien  la  toile  entière  est 
collée  sur  un  panneau.  Dans  ces  cas  il  faut  employer 
toutes  les  précautions  dont  on  use  en  rentoilant  des  ta- 
bleaux , c’est-à-dire  que  la  peinture  elle-même  doit  d’abord 
être  couverte  pour  empêcher  que  les  couleurs  se  gercent. 

2.  Tous  les  sels  alcalins  ^ connus  sous  les  noms  de 
cendre  de  bois,  cendre  de  perles,  potasse,  sel  de  verre, 
sel  de  tarTre,  dissous  dans  l’eau,  sep-ent  à nettoyer  les 
tableaux.  Mais  ils  attaquent  très-facilement  l’huile  et  les 
couleurs,  et  deviennent  un  véritable  mordant,  si  on  ne  les 


DES  VIEUX  TABLEAUX. 


63 1 

emploie  avec  beaucoiip  de  précaution.  Il  est  presque 
^impossible  de  déterminer  d’une  manière  générale,  et  pour 
tous  les  cas,  la  force  de  ces  solutions.  Il  faut  donner  la 
préférence  au  sel  de  tartre,  et  commencer  par  des  solu- 
tions faibles,  en  les  renforçant  selon  les  besoins.  Ces  sels 
agissent  d’abord  sur  le  noir  pur  et  les  couleurs  foncées, 
avec  lesquelles  ils  paraissent  avoir  une  espèce  d’affinité. 
Lors  donc  que  la  couleur  noire  d’un  tableau  commence 
à se  dissoudre,  c’est  une  preuve  qu’on  a fait  la  solution 
trop  forte. 

Après  le  sel  de  tartre,  le  borax,  dissous  dans  l'eau, 
donne  l’alcali  le  plus  doux,  agissant  lentement  et  sans 
violence.  Les  cendres  de  bois  font  le  meme  effet,  lors- 
qu’on en  répand  sur  un  tableau,  qu’on  frotte  ensuite 
avec  une  éponge  et  de  l’eau  tiède.  Aussitôt  que  l’on  s’aper- 
çoit du  nettoiement,  il  faut  enlever  cette  lessive  avec  de 
l’eau  pure  au  moyen  de  l’éponge.  La  lessive  de  savons 
nier,  lorsqu’elle  n’est  pas  trop  forte,  mais  convenable- 
ment coupée  avec  de  l’eau,  produit  le  meme  effet.  Veau 
de  chaux  pure  ( dissolution  de  chaux  vive  dans  l’eau  ) 
rend  des  services  pareils.  ' - 

3 . Le  mélange  de  sels  alcalins  et  de  graisses  ou  d huiles 
produit  des  savons  -,  ce  mélange  augmente  la  force  dis- 
solvante des  premiers , et  leur  emploi  peut  devenir  très- 
dangereux  pour  les  couleurs  à Ihuile.  Cela  s apphque 
surtout  au  savon  noir.  Il  faut  donc  commencer  par 
éprouver  leur  force  sur  des  parties  peu  importantes  du 
tableau.  Comme,  malgré  leur  danger,  on  ne  peut  abso- 
lument pas  se  passer  des  alcalis,  il  faut  redoubler  de 
précautions  et  d attention  ^ ce  qui  démontre  combien  l’art 
du  restaurateur  exige  d’expérience  et  rencontre  de  difli- 


652 


RESTAURATION 


cultes,  qui  ne  peuvent  être  toutes  indiquées  d’avance* 
Le  savon  dissous  à un  degré  modéré  de  chaleur  dans 
de  l’eau  pure  ou  saturée  de  sel  ordinaire , et  battu  jusqu’à 
le  réduire  en  écume , a une  force  d’attraction  considérable* 
On  porte  cette  écume  sur  les  endroits  à nettoyer,  et  aus- 
sitôt quelle  commence  à disparaître , Ion  s’empresse  de 
l’enlever  avec  une  éponge  et  une  eau  pure.  J’ai  nettoyé 
complètement  par  ce  moyen  deux  très-grands  tableaux, 
qui  avaient  été  enfumés  et  tout-à-fait  noircis  dans  un 
incendie.  Du  reste , il  est  clair  que  les  alcalis  n’ont  aucune 
action  sur  des  tableaux  couverts  de  vernis  ou  de  subs- 
tances bitumineuses,  et  qu’il  faut  commencer  par  enlever 
ces  dernières. 

4.  esprit  de  savon  ^ dissolution  du  savon  dans  de 
l’alcool  affaibli  ou  dans  de  l’eau-de-vie,  agit  sur  tous  les 
enduits,  et  est  un  excellent  moyen  de  nettoiement  lors- 
qu’il est  employé  avec  prudence. 

5.  Les  huiles  essentielles  ^ telles  que  celles  de  térében- 
thine, de  pétrole,  sont  absolument  nécessaires.  Employées 
seides  et  sans  mélange  d’autres  agens , elles  n’ont  aucune 
prise  sur  de  vieilles  peintures  Lien  desséchées  ; mais  elles 
agissent  d’autant  plus  fortement  sur  des  tableaux  peints 
récemment,  dont  elles  peuvent  dissoudre  et  enlever  en- 
tièrement les  couleurs. 

D’autres  Eudes  essentielles,  comme  celles  de  lavande, 
de  romarin , d’aspic , ont  la  même  qualité  dissolvante , et 
forment  une  eau  propre  au  nettoiement,  quand  on  la 
coupe  avec  de  l’esprit  de  vin  ou  de  l’Iiuile  de  térében- 
thine. 

^ 6.  alcool  du  esprit  de  vin  dissout  tous  les  bitumes 

èt  gommes-résines  qui  entrent  dans  les  vernis  à tableaux. 


DES  TIEUX  TABLEAUX, 


655 


Il  ne  nuit  point  aux  couleurs  à l’huile  ^ mais  détruit  seu- 
lement les  bitumes,  que  Ton  voit  alors  couvrir  les  tableaux 
sous  la  forme  dune  chaux  blanche,  qui  s’enlève  facilement 
avec  de  l’eau  de  savon , de  l’huile  de  térébenthine  ou  de 
l’esprit  de  savon. 

Il  est  toujours  dangereux  de  noyer  un  tableau  entier 
sous  l’esprit  de  vin , et  de  le  laver  ensuite  avec  de  l’eau , 
puisque  l’on  risque  d’enlever  en  meme  temps  les  glacis. 
Il  faut  enlever  le  vernis  successivement,  par  portions,  au 
moj^en  de  tampons  de  coton  imprégnés  d’espril.  On  y 
trouve  l’avantage  de  remarquer  sur-le-champ  si  le  coton 
a enlevé  de  la  couleur,  et  l’on  ménage  alors  la  place 
•attaquée.  Il  faut  surtout  user  de  précautions  quand  on 
opère  sur  de  petits  tableaux  peints  finement  à l’huile  de 
lavande  ou  d’aspic  j car  il  n’y  a que  les  couleurs  bien 
empâtées  et  peintes  avec  des  huiles  grasses  qui  résistent 
à l’esprit  de  vin. 

7.  Le  mélange  de  l’esprit  de  vin  et  de  l’huile  de  téré- 
benthine donne  Y eau  à nettoyer  dont  se  servent  ordinai- 
rement les  marchands  de  tableaux.  Deux  parties  d’esprit 
le  plus  rectifié  avec  une  partie  d’huile  de  térébentliiiie , 
réunies  ensemble,  produisent  un  mélange  laiteux,  dont 
les  parties  se  séparent  facilement,  et  qu’il  faut  pour  cette 
cause  remuer  de  nouveau  toutes  les  fois  qu’on  s’en  sert. 

Un  auteur  indique  la  proportion  de  trois  parties  d huile 
sur  deux  parties  d’esprit  (à  76  — 80  degrés),  et  veui 
qu’on  y ajoute  encore  un  vingtième  d’huile  de  pavot  ou 
de  baume  de  copahu.  Un  autre  donne  une  recette  sem- 
blable d’huile  de  térébenthine,  d’alcool  le  plus  rectifié, 
avec  de  l’huile  de  citron  et  de  lavande.  Ces  derniers  in- 
grédiciis  ne  sont  cependant  pas  essentiels  et  ne  servent 


RESTAURATION 


654 

qu  a adoucir  l’esprit  de  vin.  Il  suit  de  là  que  par  le  plus 
ou  le  moins  d’alcool  l’eau  dépurative  peut  être  renforcée 
ou  affaiblie  J et  il  est  toujours  bon  de  ne  pas  l’employer 
trop  hardiment. 

L’esprit  de  savon  j mêlé  avec  de  l’huile  de  térében- 
thine, fournit  également  une  excellente  eau  dépurative. 
On  peut  aussi  citer  comme  utiles  ïeau  de  Cologne^  le 
balsamum  vitœ  externum  et  Yopodeldoc.  En  un  mot, 
les  ressources  sont  nombreuses,  et  il  ne  s’agit  que  de 
bien  les'  choisir  selon  le  besoin  du'  moment. 

8.  Il  faut  compter  au  nombre  des  Moyens  de  nettoie- 
ment, comme  pouvant  être  employés  là  où  tous  les  autres 
sont  restés  sans  succès,  Yhuüe  dolwe  et  le  beurre  frais. 
Mais  je  dois  avertir  que  quelquefois  ils  demeurent  ineffi- 
caces , et  qu’ils  déposent  presque  toujours  des  parcelles 
grasses  et  malpropres , qui  s’imprégnent  dans  le  tableau 
et  qui  sont  difficiles  à faire  disparaître.  Il  vaut  mieux  en- 
lever au  grattoir  des  taches  trop  durcies. 

9.  V esprit  d" ammoniacjue  ^ le  naphtha^  et  surtout 
Y éther  sulfuré  ^ , dissolvent  tous  les  bitumes , même  l’am- 
bre et  le  copal , sans  nuire  aux  couleurs  à l’huile.  Mais 
leur  vaporisation  trop  prompte  en  rend  l’usage  difficile 
et  coûteux.  Cependant  la  perte  produite  par  l’évapora- 
tion peut  être  diminuée  par  l’application  d’une  toile  im- 
prégnée d’éther  que  l’on  charge  d’une  table  bien  plate 
en  métal  ou  en  verre. 

10.  On  voit  aussi  employer  le  rhum  et  Yarac  comme 
une  espèce  d’alcool  affaibli.  Ils  peuvent  être  très -bien 
remplacés  par  une  eau-de-vie  de  40  à 60  degrés. 


i Mélange  d’acide  sulfurique  concentre'  avec  de  l’alcool , à parties  égales. 


DES  VIEUX  TABLEAUX. 


655 


11.  Une  pâte  faite  de  miel  et  de  farine  de  seigle  j du 
levain  dissous  dans  l’eau,  de  la  farine  dans  de  l’eau  de 
chaux,  de  l’eau-de-vie  ou  du  vinaigre,  sont  des  moyens 
doux  pour  nettoyer  des  tableaux  non  vernis.  On  les  couvre 
de  ces  enduits  avec  une  brosse,  et  on  les  y laisse  sécher 
lorsqu’on  n’a  pas  à craindre  que  les  couleurs  se  gercent 
et  se  détachent.  La  colle  forte  ordinaire,  dissoute  avec 
un  peu  de  farine  et  très -peu  de  potasse  dans  de  l’eau, 
peut  rendre  le  même  service. 

12.  La  salwe  de  l’homme  est  quelquefois  employée 
momentanément.  Elle  ne  laisse  pas  que  d’agir  sur  les  cou- 
leurs, à cause  de  l’acide  phosphorique  qu  elle  renferme,  et 
pourrait  être  considérée  comme  agent  dépuratif,  si  on 
l'avait  en  quantité.  On  ne  peut  donc  s’en  servir  que  pour 
de  très-petites  peintures;  et  c’est  toujours -une  mauvaise 
habitude  que  celle  que  se  permettent  certains  amateurs, 
que  de  mouiller  des  tableaux  avec  la  salive  pour  en  re- 
connaître les  couleurs. 

13.  \lurine  est  sans  contredit  un  moyen  violent  et 
nuisible;  elle  produit  le  même  effet  que  l’esprit  d am- 
moniac : elle  constitue  souvent  le  secret  le  plus  caché , 
mais  aussi  le  plus  désastreux,  des  restaurateurs. 

14.  Je  ne  dois  pas  omettre  le  sublimé  corrosif  de 
mercure^  puisque  Montamy  le  recommande 'dissous  par 
i’eaii  pure,  et  puisque  quelques  restaurateurs  le  mêlent 
dans  leur  eau  dépurative.  J aurais  tout-à-fait  passé  sous 
silence  ce  poison  terrible,  si  je  ne  devais  pas  prémunir 
contre  son  application  comme  également  dangereuse  pour 
les  tableaux  et  pour  la  vie  de  riiomme.  Il  faut  donc  le 
rejeter  sous  tous  les  rapports. 

15.  M.  Bouvier  a parlé  de  la  colophane  et  du  mastic 


656 


kestauration 


(page  5 7 3)  ; leur  usage  est  très-borné  et  ne  procure  qu’un 
nettoiement  incomplet , puisque  le  doigt  ne  peut  pas  pé- 
nétrer exactement  dans  toutes  les  inégalités  d’un  tableau. 

16.  Quant  aux  instrumens  ou  outils  à employer ^ il  ne 
faut  jamais  user  du  grattoir  ou  du  rasoir ^ si  ce  n’est 
pour  racler  avec  précaution  des  aspérités  formées  par  des 
couches  de  couleur  qui  y ont  été  appliquées  successive- 
ment, et  qui  ont  tellement  durci  que  ni  la  lessive  ni 
l’alcool  ne  peuvent  les  attaquer.  Mais  on  fera  toujours 
bien  de  les  amollir  d’abord  autant  que  possible. 

On  peut  employer  un  fer  a repasser^  légèrement 
chauffé,  tant  pour  étendre  et  coller  une  peinture  sur  une 
toile  neuve , que  pour  aplatir  les  couleurs  gercées  et  écail- 
lées. On  couvre  ces  parties  d’un  papier  qui  a reçu  une 
sauce  de  craie  blanche , et  on  passe  et  repasse  dessus  avec 
le  fer  jusqu’à  ce  que  toutes  les  inégalités  ont  disparu.  Si 
le  papier  venait  à se  coller  contre  le  vernis  ou  les  cou- 
leurs, il  ne  faut  pas  l’enlever  brusquement,  de  crainte 
d’emporter  une  partie  de  la  peinture,  mais  bien  le  mouiller 
jusqu’à  ce  qu’il  se  détache.  Si  les  parties  que  l’on  veut 
traiter  ainsi  sont  considérables , il  faut  les  couvrir  d une 
colle  d’amidon  un  peu  délayée,  et  mettre  sous  le  fer  un 
papier  huilé. 

1 7 . En  transportant  des  tableaux , il  faut  user  des  pré^ 
cautions  suivantes  pour  prévenir  les  avaries  : de  grandes 
toiles  ne  doivent  pas  être  transportées  autrement  que 
roulées.  A cet  effet  on  les  détache  du  châssis,  on  les 
étend  à plat  et  on  y côlle  des  morceaux  de  toile.  Ensuite 
il  faut  les  rouler  avec  soin  sur  elles-mêmes  sans  rouleau 
de  bois , et  les  enfermer  dans  une  caisse.  Au  lieu  de  leur 
destination  les  toiles  se  détachent  au  moyen  d’eau  tiède, 


DES  VIEUX  TABLE  \ÜX. 


Cj7)^ 

(îe  qui  ne  leur  fait  courir  aucun  risque  quand  on  s*y  prend 
Lien.  Lors  même  qu’une  portion  resterait  attachée  à la 
toile  J il  serait  facile  de  la  rapporter  à sa  place;  et  si  la 
peinture  se  détachait  entièrement,  on  l’appliquerait  sur 
une  toile  et  un  châssis  neufs. 

CHAPITRE  III. 

Des  diverses  espèces  de  tableaux  en  particulier, 

Quoiqu’au  moyen  des  procédés  indiqués  au  chapitre 
précédent  une  peinture  puisse  être  dégagée  des  vieux 
vernis , ainsi  que  des  taches  et  saletés  qui  la  couvraient, 
et  que  son  coloris  puisse  être  rendu  de  nouveau  visible, 
on  rencontre  encore  sur  de  vieux  tableaux  une  foule 
d’autres  dégâts  produits  par  des  accidens  divers.  La  ma- 
tière sur  laquelle  ils  ont  été  peints,  tels  que  bois,  toiles, 
etc. , a le  plus  souvent  besoin  d’être  restaurée  gomme  le 
tableau  lui-même. 

On  rencontre  des  tableaux  peints  sur  bois,  qui  sont 
vermoulus,  pourris,  et  qui  menacent  de  tomber  en  pous- 
sière au  moindre  attouchement.  D'autres  ont  souffert  de 
I humidité,  de  la  chaleur,  le  bois  s’est  fendu , les  couleurs 
s écaillent  et  se  détachent , le  panneau  a voilé.  11  en  est 
de  même  de  la  toile.  L humidité  l a fait  moisir  et  pourrir, 
la  chaleur-  du  soleil  ou  celle  des  appartemens  a desséché 
et  fait  gercer  les  couleurs  ; ou  bien , peint  sur  une  im- 
pression trop  fraîche  et  préparée  à la  manière  des  to'les 
cirées , le  tableau  s'est  ratatiné.  Les  plus  beaux  tableaux 
du  célèbre  peintre  de  portraits  Graff  ont  eu  ce  sort  : les 
couleurs  ne  sont  point  écaillées  et  n’ont  ni  bosses  ni  bulles  ; 
mais  elles  sont  ridées  et  comme  couvertes  d'un  réseau. 


658 


RESTAURATION  ' 


L’art  du  restaurateur  est  souvent  insuffisant  pour  remé- 
dier à de  telles  avaries. 

Quel  test  le  parti  le  plus  prudent  dans  de  telles  cir- 
constances? certes  celui  de  prendre,  avant  de  risquer  l’exis- 
tence même  du  tableau,  une  bonne  copie.  Cela  ne  vaut-il 
pas  mieux  que  de  transporter  la  peinture  sur  un  nouveau 
panneau  ou  une  autre  toile , opération  dont  les  traces  se 
reconnaissent  toujours  et  deviennent  de  plus  en  plus  visi- 
bles? Nous  ne  manquons  point  de  bons  copistes,  dont  les 
ouvrages  sont  toujours  préférables  à un  tableau  restauré, 
et  l’expérience  prouve  qu’ anciennement  ce  procédé  a été 
souvent  employé. 

Il  a été  fait  beaucoup  de  bruit  en  France  du  tableau 
de  Raphaël,  peint  sur  bois  et  connu  sous  le  nom  de  la 
M adonna  del  Jbligno  ^ qui  a été  transporté  avec  succès 
sur  une  toile  neuve.  Je  ne  mets  pas  en  doute  la  possi- 
bilité de  ce  procédé  pour  un  tableau  peint  sur  une  forte 
impression  à la  craie  ; mais  peu  de  peintures  sur  bois 
supporteraient  un  traitement  aussi  dangereux.  Il  est  plus 
facile,  quoique  très-critique  et  pénible,  de  détacher  les 
couleurs  à l’huile  d’une  vieille  toile  et  de  les  rapporter 
sur  une  toile  neuve.  On  trouve  des  directions  pour  cette 
opération  dans  les  traités  de  Séebass  (Manuel,  page  68), 
Montamy  (page  197)5  Fiorillo  (volume  3,  page  407). 
De  très- vieux  tableaux  peints  sur  des  toiles  imprimées  à 
la  craie  ou  à la  colle  d’amidon  peuvent  être  traitées  de 
cette  manière.  Mais  quand  l’impression  est  faite  à la  cou- 
leur à l’huile  et  a pénétré  fortement  dans  la  texture  même 
de  la  toile,  comme  c’est  le  cas  pour  la  plupart  des  tableaux 
flamands  et  hollandais,  l’enlèvement  de  la  couleur  devient 
une  opération  infiniment  délicate  et  difficile. 


DES  VIEUX  TABLEAUX. 


639 

Un  vieux  tableau  dont  là  toile  est  friable , crevassée  ou 
trouée,  doit  être  rentoilé  sans  hésitation,  cest-à-dire, 
collé  sur  une  toile  nouvelle.  Celte  méthode  est  la  meil- 
leure de  toutes  et  ne  présente  aucun  danger  quand  elle 
est  faite  avec  les  précautions  convenables. 

Des  places  isolées,  quand  le  reste  de  la  toile  est  encore 
en  bon  état,  se  raccommodent  moyennant  des  morceaux 
de  toile  usée  que  l’on  colle  sur  le  revers  du  tableau.  Mais 
souvent  les  dégâts  ont  été  produits  par  des  corps  durs, 
contre  les  angles  desquels  le  tableau  est  resté  appuyé 
pendant  quelque  temps , ce  qui  a étendu  la  toile  dans  ces 
endroits  et  a produit  une  bosse,  soit  par  élévation,  soit 
par  enfoncement,  de  sorte  que  ces  parties  reçoivent  un 
jour  faux.  C’est  là  pour  un  tableau  de  prix  un  défaut 
très-préjudiciable,  et  je  ne  connais  jusqu’ici  aucun  moyen 
de  le  redresser  entièrement.  On  n’y  parvient  pas  complè- 
tement en  aplatissant  et  en  repassant  ces  endroits  à l’en- 
vers j et  si  la  bosse  n’a  pas  été  usée  au  point  de  faire  un 
trou,  il  faut  faire  une  incision  et  coller  sur  le  revers  un 
morceau  de  vieille  toile  et  de  la  charpie,  après  quoi  on 
retouche  avec  le  ton  local  de  l’endroit  endommagé. 

Avant  que  le  vernis  ou  mastic  n’ait  été  généralement 
employé , beaucoup  de  tableaux  ont  été  gâtés  par  un  en- 
duit gras  ; non-seulement  on  se  servait  d’huile  pure , mais 
même  de  vernis  à l’huile  (qui  est  une  décoction  de  litharge 
de  plomb , appelée  aussi  baume  de  saturne)  pour  en  cou- 
vrir à foison  les  tableaux  les  plus  précieux  tant  en  Italie 
qu’en  Allemagne.  Cet  enduit , durci  par  le  temps , fait  le 
désespoir  du  restaurateur,  et  ni  l’eau  ni  le  grattoir  ne 
peuvent  rien  sur  lui.  Le  mieux  est  de  traiter  le  tableau 
avec  de  l’hnile  fraîche  et  de  l’esprit  de  viu  de  la  manière 


RESTAüRAtlON 


G40 

suivante.  On  couvre,  au  fort  de  l’été,  le  tableau  d’huile 
de  lin,  en  en  remettant  plusieurs  fois  par  jour  sur  les 
endroits  qui  Font  absorbée.  Après  douze  à quinze  jours 
riiuile  devient  gluante  au  point  que  le  doigt  y reste  collé  ; 
alors  on  se  sert  d’un  alcool  pur  et  fort  sans  aucun  autre 
mélange , pour  enlever  l’huile.  Les  couleurs  reparaissent  à 
mesure  que  l’esprit  de  vin  enlève  les  anciennes  huiles  avec 
les  nouvelles.  Ce  procédé,  que  j’ai  employé  avec  un  plein 
succès , mérite  d’être  suivi.  Par  contre , gardez-vous  bien 
d’employer  l’huile  d’olive,  celle  de  navette,  le  suif,  la 
graisse  de  porc,  le  beurre,  l’huile  de  baleine,  et  toutes 
autres  substances  grasses,  que  les  ignorans  prônent  et 
, emploient. 

Le  vernis  au  blanc  d’œuf,  répété  quelquefois  pendant 
des  siècles,  finit  par  faire  une  croûte  d’un  brun  jaunâtre, 
qui  est  plus  dure  que  la  gomme  copal  ou  le  vernis  d’ambre 
jaune,  èt  qui  résiste  à tous  les  sels  et  à tous  les  acides. 
Le  meilleur  moyen  consiste  à frotter  le  tableau  avec  de 
l’huile  de  lin,  et  à enlever  au  bout  d’une  heure  ou  de 
deux  cette  huile  avec  le  blanc  d’œuf  par  de  l'esprit  de  vin. 

Les  couleurs  de  tableaux  de  chevalet  peints  délicate- 
ment sur  bois,  cuivre  ou  toile,  sont  quelquefois  gercées  de 
toutes  parts  et  comme  couvertes  d’un  réseau.  En  général , 
j tous  les  tableaux  dont  les  couleurs  ne  sont  pas  bien  em- 
1 pâtées,  mais  posées  en  glacis,  ou,  comme  on  dit,  peintes 
^ avec  de  fausses  couleurs  sont  très -sujets  à ce  danger. 


I On  appelé  couleurs  fausses,  celles  qui  sont  posées  d’une  manière 
transparente  et  en  glacis.  Cette  méthode  est  devenue  très-générale  dans  les 
' derniers  temps  par  l’emploi  du  beurre  des  peintres  ^ ou  du  vernis  au 
mastic.  Les  anciens  maîtres  italiens  ne  peignaient  point  de  cette  manière, 
mais  préféraient  des  couches  bien  empjâtées  et  souvent  répétées;  ils  avaient 


DES  VIEUX  TABLEAUX. 


^>41 

Rien  ne  leur  est  plus  contraire  que  la  chaleur  j l’air  des 
appartemensj  les  vernis  et  le  blanc  d’œuf.  Je  conviens 
volontiers  que  dans  ces  cas  je  ne  sais  point  y remédier 
comme  je  voudrais.  On  peut  bien  remplir  les  crevasses 
avec  un  cérat  ^ quand  elles  ne  sont  pas  trop  nombreuses  j 
et  les  retoucher  après  ; mais  une  bonne  copie  est  certai- 
nement préférable  à un  travail  aussi  pénible. 

Des  tableaux  salis  par  les  insectes  5 notamment  par  les 
mouches  et  les  araignées  5 sont  difficiles  à rendre  entière- 
ment propres.  Les  excrémens  des  araignées  sont  surtout 
très-caustiques , détruisent  la  couleur  et  laissent  des  taches 
blanches.  C’est  une  des  causes  qui  forcent  à vernir  les 
tableaux.  On  a déjà  cherché  à chasser  ces  insectes  par 
des  odeurs  fortes . par  celle  du  laurier  entre  autres  5 mais 
je  doute  que  ces  remèdes  soient  complètement  efficaces. 

Quand  un  tableau  est  devenu  blanc  en  tout  ou  en  partie, 
on  dit  qu’il  moisit  y qu’il  est  attaqué  de  moisissure.  Cette 
expression  est  celle  qui  désigne  dans  les  plantes  la  mani- 
festation de  cette  dernière  force  de  reproduction  que  I on 
reconnaît  aux  mousses  ^ aux  champignons  et  au  bois  pourri. 
Mais  la  moisissure  des  tableaux  est  tout  autre,  et  cette 
expression  ne  s’y  applique  que  par  analogie.  Ce  moisi  tient 
du  salpêtre.  Il  faut  en  distinguer  deux  espèces.  La  moi- 
sissure  proprement  dite  provient  d'humidité  et  d’air  en- 
fermé. Quand  elle  n*est  pas  vieille , il  suffit  de  faire  sécher 
le  tableau  et  de  le  nettoyer  par  le  frottement.  Quelquefois 
il  faudra,  ôter  le  vernis , parce  qu’il  aura  perdu  sa  trans- 

Fart  de  leur  donner  de  Féclat  sans  glacis,  ce  qui  rendait  leurs  ouvrages 
très-durables.  Voilà  pourquoi  des  tableaux  dont  les  couleurs  ne  sont  point 
Irailèes  au  vernis  sont  plus  faciles  à restaurer. 

I Cire  vierge  fondue  dans  la  térAenîbine. 


RESTAURATION 


642 

parence.  Il  paraît  qu’à  la  longue  les  peintures  acquièrent 
une  dureté  j un  émail  qui  garantit  des  effets  du  moisi  le 
côté  des  couleurs  ; mais  alors  le  moisi  les  attaque  par  der- 
rière j traverse  le  bois  ou  la  toile , et  s’attachant  aux  cou- 
leurs 5 y produit  ces  taches  contre  lesquelles  l’art  n’a  en- 
core trouvé  aucun  remède.  Il  en  est  de  même  des  taches 
que  l’on  voit  sur  des  tableaux  peints  sur  cuivre  ou  sur 
tôle  ; elles  sont  causées  par  le  vert-de-gris  ou  le  vitriol 
martial , de  même  que  par  I humidité  j quand  celle-ci  peut 
pénétrer  par  de  petites  fissures. 

Le  faux  moisi  ou  la  moisissure  apparente  se  forme  de 
différentes  manières  et  demande  des  remèdes  divers. 

1.  Par  le  blanc  d’œuf  devenu  humide.  Ce  moisi  se 
forme  sur-le-champ  quand  on  humecte  un  tableau  gercé 
ou  crevassé,  ce  qui  permet  à l’eau  de  pénétrer  jusqu’au 
blanc  d’œuf.  Il  faut  alors  enlever  le  vernis  et  le  blanc 
d’œuf  qui  se  trouve  dessous,  soit  par  le  frottement,  soit 
par  l’esprit  de  vin,  ou  pur,  ou  mêlé  d’huile  de  lin. 

2.  Quand  la  moisissure  se  met  sur  des  tableaux  vernis 
à l’esprit,  il  faut  se  servir  de  cette  dernière  substance  pour 
l’enlever. 

3.  Une  autre  espèce  se  manifeste  ordinairement  lors- 
qu’on rentoile  un  tableau  ; il  est  causé  par  *la  chaleur  du 
fer  à repasser,  qui  brûle  l’ancien  vernis,  roussit  les  cou- 
leurs et  défigure  le  tableau.  On  parvient  quelquefois  à 
l’enlever  par  de  l’huile  de  térébenthine  avec  de  l’alcool  ; 
mais  le  plus  souvent  il  faut  y ajouter  de  l’huile  grasse 
pour  raviver  les  couleurs. 

4.  La  quatrième  espèce  de  moisi,  la  plus  rebelle  de 
toutes , provient  de  l’alcool  pur  ou  d’autres  mordans  trop 
forts  que  l’on  a employés  pour  nettoyer  le  tableau  et  qui 


DES  VIEUX  TABLEAUX. 


G43 

ont  attaqué  et  changé  les  couleurs.  Quelquefois  il  cède  à 
limile  grasse,  qui  rafraîchit  celles-ci.  Mais  lorsque  cela  ne 
suffit  pas,  il  faut  opérer  avec  du  vernis  au  mastic  et  de 
l’alcool,  à parties  égales,  comme  si  l’on  voulait  enlever 
un  vernis. 

Quelquefois  des  tableaux  ont  été  rendus  à dessein  ternes 
et  sales.  C’est  un  moyen  trop  souvent  employé  par  les 
marchands  pour  leur  donner  une  apparence  d’antiquité, 
la  patina  J la  veneranda  rubigo  qui  trompe  les  amateurs. 
On  ne  peut  pas  révoquer  en  doute  l’existence  de  ce  ma- 
quignonnage , qui  donne  à des  peintures  l’air  d’avoir  été 
faites  il  y a des  siècles  j il  a été  fréquemment  emplo3^é 
par  les  Italiens.  On  peint  sur  de  vieux  panneaux  ou  de 
la  vieille  toile  des  tableaux  qui  imitent  la  manière  de  tel 
ancien  maître,  et  on  les  enfume.  Ils  en  prennent  un  ton 
brun-jaunâtre  qui  pénètre  les  couleurs  par  sa  nature  caus- 
tique et  qui  ne  peut  plus  être  enlevé.  On  sait  que  Raphaël 
Mengs  s’est  servi  de  cette  ressource  à Rome  pour  se  faire 
valoir  et  fonder  sa  réputation.  Le  cardinal  Albani,  dont 
il  avait  sollicité  et  obtenu  la  protection,  le  chargea  de 
peindre  un  S.  Jean,  devant  servir  de  pendant  à un  ta- 
bleau de  Raphaël.  Mengs  remplit  le  vœu  du  cardinal  : il 
peignit  sur  une  toile  vieille  et  noircie  un  tableau  qu’il 
exposa  à la  fumée  et  qu’il  fit  passer  pour  un  tableau  de 
Raphaël  qu’on  venait  de  découvrir.  Cette  trouvaille  de- 
vint le  sujet  de  toutes  les  conversations  et  passa  pour 
un  tableau  original,  jusqu’à  ce  qu’il  plut  à Mengs  d’en 
revendiquer  l’honneur  et  de  prouver  qu’il  en  était  l’auteur 
en  montrant  ses  cartons  et  en  invoquant  le  témoignage 
du  cardinal. 

De  semblables  artifices  ne  sont  point  rares,  et  l’histoire 


RESTAURATION 


644 

des  arts  en  fournit  des  exemples  intéressans.  Il  en  résulte 
que  ce  qu’on  appelle  patina^  ou  ce  ton  doré  qui  est 
répandu  sur  un  tableau  et  lui  donne  une  apparence  si 
agréable , n’est  pas  seulement  le  produit  du  temps , mais 
qu’il  peut  être  imité  par  des  moyens  artificiels.  L’un  des 
plus  ordinaires  consiste  dans  de  l’asphalte  dissous  dans 
l’essence  de  térébenthine  très -rectifiée.  Il  faut  même  le 
préférer  à la  fumée,  puisqu’il  nuit  moins  aux  couleurs  et 
peut  être  enlevé. 

CHAPITRE  IV* 

De  la  restauration  pittoresque  et  de  son  application 

à la  peinture  dite  a tempera  et  celle  à la  cire. 

La  seconde  partie  de  la  restauration  diffère  de  la  pre- 
mière , qui  est  purement  mécanique  ; elle  ne  se  rapporte 
plus  à la  substance  du  tableau.  Les  travaux  de  la  pre- 
mière partie  ont  défiguré  la  peinture  : les  couleurs  ont 
dû  perdre  plus  ou  moins  de  leur  vivacité  et  de  leur  har- 
monie ; dans  quelques  endroits  la  couleur  locale  a même 
été  détruite  tout-à-fait,  de  sorte  qu’il  faut  la  remplacer 
par  des  teintes  nouvelles.  C’est  là  l’affaire  la  plus  impor- 
tante et  qui  pourrait  embarrasser  l’auteur  du  tableau  lui- 
même,  parce  qu  elle  dépend  de  circonstances  étrangères 
et  fortuites.  Un  coloriste  habile  peut  bien  rétablir  les  en- 
droits endommagés  au  point  que  le  défaut  d’harmonie 
disparaît  entièrement,  mais  il  est  impossible  de  prévoir 
avec  exactitude  les  changemens  que  le  temps  opérera  dans 
les  teintes  ; il  est  inévitable  que  des  parties  repeintes  et 
remises  en  harmonie  ne  viennent  au  bout  de  quelques 
années  rompre  elles -mê|iies  cette  harmonie.  C’est  donc 


DES  VIEUX  TABLEAUX.  64  5 

une  règle  fondamentale  de  ne  pas  restaurer  par  fragniens , 
mais  de  mettre  le  tableau  entier  dans  un  état  de  mm- 
i^eauté  cjui  le  fasse  paraître  comme  fraîchement  peint. 
Les  travaux  admirables  de  restaurateurs  célèbres  en  dé- 
montrent la  possibilité.  Mais  cela  demande  une  peine 
telle  qu  elle  serait  plus  que  suffisante  pour  faire  une  bonne 
copie,  ou  meme  pour  peindre  un  tableau  neuf.  Voilà 
pourquoi  beaucoup  d’artistes  font  peu  de  cas  de  la  res- 
tauration et  la  regardent  comme  au-dessous  d’eux.  Il  est 
vrai  qu’on  abuse  souvent  de  cet  art , et  qu’on  ne  l’em- 
ploie que  trop  à la  restauration  de  tableaux  sans  prix, 
qui  n’en  méritent  ni  les  frais  ni  les  soins , toute  leur  im- 
portance ne  consistant  que  dans  leur  antiquité.  On  ne 
peut  pas  nier  non  plus  que  cet  abus  n’ait  contribué  à 
gâter  le  goût,  en  en  donnant  pour  des  peintures  bigarrées 
et  défectueuses.  Mais-  il  n’en  résulte  pas  que  de  bons 
maîtres  doivent  négliger  ou  rejeter  entièrement  un  art  si 
utile.  C’est  à eux  qu’il  appartient  au  contraire  de  sauver 
les  véritables  trésors  de  l’art  d’une  ruine  complète.  Ils 
n’en  seront  pas  pour  cela  empêchés  de  produire  des  chefs- 
d’œuvre  nouveaux. 

L’art  du  coloris  étant  la  chose  importante  dans  la  res- 
tauration pittoresque , il  est  impossible  de  donner  des  règles 
spéciales  pour  ce  travail.  Le  sentiment  du  coloris  et  l’art 
de  le  manier  avec  goût  et  finesse , est  un  don  rare  de  la 
nature,  semblable  à celui  de  la  musique  et  de  riiarmonie 
des  sons.  Celui-là  seul  qui  est  né  coloriste,  sur  la  palette 
duquel  les  tons  et  toutes  leurs  nuances  viennent  se  former 
comme  par  un  mouvement  instinctif,  qui  saisit  avec  jus- 
tesse le  ton  de  coloris  de  chaque  maître,  peut  devenir 
bon  restaurateur.  C’est  la  nature  elle-mcme  qui  seule  peut 


646  RESTAURATION 

devenir  son  maître  ; nul  autre  ne  saurait  le  guider  dans 
un  travail  si  varié,  si  difficile  à pousser  à une  véritable 
perfection.  Les  bons  artistes  devraient  donc  seuls  s’en 
occuper,  à l’exclusion  des  simples  amateurs. 

A défaut  de  règles  spéciales,  et  à raison  des  variétés 
infinies  du  coloris,  on  ne  peut  indiquer  que  les  procédés 
généraux  qui  sont  à observer  dans  la  restauration  au 
moyen  du  pinceau  et  des  couleurs.  Il  faut  diriger  son 
attention  non-seulement  sur  la  retouche  des  parties  iso- 
lées, mais  aussi  sur  le  ton  général  et  ses  nuances.  Exa- 
minez bien  les  formes  endommagées , les  contours  inter- 
rompus, le  modelé  et  tout  ce  qui  est  détérioré;  comparez 
bien  ces  parties  avec  les  endroits  mieux  conservés;  ap- 
préciez la  manière,  la  méthode  propre  au  peintre,  les 
beautés  et  les  défauts  de  son  dessin,  les  duretés,  les  fautes 
contre  l’harmonie;  en  un  mot,  tout  ce  qui  caractérise  le 
peintre,  son  école,  son  style,  son  traitement. 

Retouchez  avec  modestie  et  patience.  Ne  vous  per- 
mettez jamais  de  repeindre  sans  nécessité  des  parties  en- 
tières pour  avance.r  plus  vite,  ou  des  endroits  bien  con- 
servés ; ni  d étendre  des  glacis  sur  des  tableaux  entiers 
qui  les  ont  perdus.  C’est  le  manque  de  patience  qui  sou- 
vent rend  de  bons  maîtres  impropres  à ce  travail,  puis- 
qu’ils repeignent  trop  hardiment  des  parties  entières,  ou 
parce  qu’ils  veulent  corriger  en  retouchant.  Il  faut  quel- 
quefois poser  les  uns  à côté  des  autres,  avec  infiniment 
de  netteté  et  de  propreté,  et  avec  une  précision  minu- 
tieuse des  milhers  de  petits  points,  au  lieu  de  couvrir 
avec  un  empressement  trop  vif  les  places  qui  ont  souffert. 
Même  après  que  le  travail  est  achevé,  il  faut  encore  de 
la  patience  pour  donner  au  tableau  le  temps  de  sécher. 


DES  VIEUX  TABLEAUX. 


Hi 

comme  pour  un  ouvrage  nouveau,  avant  de  le  vernir. 

On  fait  bien  de  porter  les  retouches  sur  un  enduit  à la 
gouache  ou  en  détrempe , préparé  à la  colle  forte , au  lait 
ou  à la  colle  de  poisson,  ou  bien  de  travailler  avec  des 
couleurs  à l’huile  claires , délayées  avec  de  l’huile  de  téré- 
benthine ï ; après  que  ces  préparations  ont  séché,  on  peint 
dessus  avec  des  couleurs  empâtées,  senablables  à celles 
de  l’original,  et  ensuite  seulement,  quand  elles  sont  bien 
sèches  à leur  tour,  on  les  modifie  et  on  les  met  en  har- 
monie par  des  glacis  avec  le  reste  du  tableau.  Les  glacis 
sont  donc  indispensables;  bien  mieux,  c’est  de  leur  em- 
ploi judicieux  que  la  réussite  dépend  en  grande  partie. 
Mais  il  faut  opérer  avec  prudence  et  empêcher  qu’ils  ne 
brunissent  avec  le  temps,  inconvénient  qui  est  le  plus  à 
craindre  et  qui, trahit  ordinairement  la  main  du  restaurateur. 

Ce  n’est  certes  pas  sans  de  bonnes  raisons  fondées  sur 
l’expérience,  que  les  vieux  maîtres  ont  peint  tous  leurs 
tableaux  sur  des  fonds  blancs,  et  ont  tant  soigné  la  pureté 
et  l’éclat  des  couleurs.  Cette  impression  se  faisait  au  plâtre 
ou  à la  craie,  travaillés  avec  des  colles  animales,  du  lait, 
de  la  colle  de  poisson , de  la  raclure  de  parchemin  ou  du 
blanc  d’œuf.  Le  lait  caillé,  mêlé  à de  la  chaux  éteinte, 
était  déjà  connu  des  anciens,  et  Cadet-de-Vaux  n’a  fait 
que  renouveler  ce  procédé.  Les  couleurs  se  posaient  sur 
cette  impression  blanche  bien  unie  d’une  manière  trans- 
parente, comme  on  disait  a tempera. 


1 Les  retouches  sur  des  fonds  de  couleur  foncée  ne  réussissent  jas , 
parce  qu'elles  ne  les  couvrent  pas  assez  et  qu'ils  noircissent , tandis  que 
les  couleurs  de  la  retouche  sont  promptement  absorbées  par  un  fond  clair 
fait  à la  craie  ou  à l'huile  dégraissée;  l'huile  s'emboit  sans  jaunir  et  le 
fond  blanc  ne  perce  pas. 


restauration 


6*48 

Qu’il  me  soit  permis  de  donner  mes  idées  sur  ce  genre 
de  peinture  si  peu  connu  aujourd’hui.  On  entend  ordinai- 
rement sous  cette  expression  une  espèce  de  peinture  en 
détrempe , à l’eau , et  on  indique  comme  ayant  servi  de 
colle,  le  jaune  d’œuf  ou  le  blanc  d^uf,  mêlé  et  battu  avec 
du  lait  de  figues.  Mais  les  anciens  tableaux  qui  se  sont 
conservés  jusqu’à  nos  jours,  font  présumer  l’emploi  d’un 
autre  moyen , notamment  celui  d’huiles  essentielles  ou  de 
la  cire  dissoute  dans  l’huile  de  térébenthine  ; car  le  co- 
loris , tout  mince  qu’il  soit , est  néanmoins  très-durable  ; 
on  peut  laver  ces  tableaux  avec  de  l’eau 'sans  enlever  les 
couleurs  ; elles  résistent  comme  les  couleurs  à l'huile , 
seulement  elles  n’ont  pas  bruni  comme  celles-ci,  mais 
n’ont  reçu  qu’une  patina. 

Il  est  singulier  que  des  auteurs  italiens  et  allemands 
parlent  souvent  de  la  peinture  a tempera^  et  non-seule- 
ment nous  laissent  dans  l|i  doute  et  l’ignorance  sur  sa 
nature,  ses  procédés  et  autres  quabtés,  mais  indiquent 
même  des  recettes  et  des  ingrédiens  impraticables  ou  sus- 
pects. Joachim  de  Sandrart,  qui  a bien  mérité  de  l’art 
comme  artiste  et  comme  auteur,  décrit  la  peinture  a 
tempera  de  la  manière  suivante  : il  dit  qu’on  collait  des 
toiles  sur  des  panneaux  ou  sur  le  mur,  pour  peindre 
dessus  *,  que  les  couleurs  étaient  délayées  dans  le  jaune 
d’œuf  battu  avec  des  verges  de  figuier  ; mais  il  n’est  nul- 
lement probable  qu’on  ait  employé  le  jaune,  mais  bien 
plutôt  le  blanc  d’œuf,  connu  dans  l’antiquité  comme  une 
espèce  de  colle.  Les  branches  de  figuier  donnent,  il  est 
vrai,  un  lait  t\n  peu  amer,  mais  en  petite  quantité,  et 
on  ne  voit  pas  de  quelle  utilité  pouvait  être  son  addi- 
tion au  blanc  d’œuf.  Ce  lait  ne  s’obtient  ni  eu  quantité  ni 


DES  VIEUX  TABLEAUX,  ^49 

dans  toutes  les  saisons.  Le  jaune  d’œuf  contient  lui-méme 
une  huile  qui  sèche  aussi  peu  que  celle  d’olive  et  a les 
mêmes  qualités  nuisibles.  Faudrait-il , comme  quelques- 
uns  le  prétendent,  le  délayer  avec  du  vinaigre?  A quoi 
cela  peut-il  être  bon,  les  acides  attaquant  les  couleurs  et 
leur  enlevant  leur  éclat? 

Cette  tradition  me  paraît  donc  erronnée,  et  un  examen 
plus  scrupuleux  des  vieux  tableaux  peut  nous  convaincre 
que  des  substances  huileuses  et  résineuses  ont  été  employées 
dans  ce  genre  de  peinture.  Toutes  les  espèces  d’huiles 
grasses  et  essentielles,  ainsi  que  la  cire  et  les  résines  et 
gommes,  ayant  été  aussi  bien  connues  des  anciens  que  de 
nous,  et  ces  substances  se  présentant  comme  d’elles-mêmes, 
on  peut  admettre  avec  une  certitude  presque  entière,  que 
la  peinture  a tempera  se  faisait  avec  des  huiles  essentielles 
sur  une  impression  à la  craie.  C’est  avec  ces  huiles  qu’on 
délayait  les  couleurs  ; on  les  étendait  en  couches  minces 
pour  les  empêcher  de  noircir  et  pour  leur  conserver  leur 
pureté.  C’est  donc  à mon  avis'  une  espèce  de  peinture  à 
l'huile  traitée  plus  en  glacis  et  se  rapprochant  davantage 
de  l’aquarelle.  La  chimie  y reconnaît  de  I huile  et  des 
gommes,  soit  qu’on  s’en  soit  servi  pour  la  peinture  même, 
soit  seulement  en  guise  de  vernis.  Ce  dernier  procédé  a 
fait  rentrer  les  couleurs  aussi  bien  dans  l’impression  blanche 
que  si  elles  avaient  été  posées  avec  ces  substances. 

D’après  cela  la  peinture  à l'huile  est  fort  ancienne  et 
a été  pratiquée  long-temps  avant  Van-Eyck,  comme  le 
prouvent  de  vieux  tableaux.  Cet  artiste  ne  doit  peut-être 
la  gloire  d’en  être  réputé  l’inventeur  qu  à des  procédés 
particuliers  qui  auraient  mis  en  usage  les  huiles  grasses 
ot  qui  auraient  fait  donner  la  préiérence  à la  manière  de 


65o 


RESTAURATION 


peindre  telle  (pi  elle  se  pratique  depuis  lors.  Il  est  remar- 
quable que  cette  première  manière  de  peindre  n’employait 
que  des  panneaux  de  bois  de  toutes  les  dimensions  j et 
très-rarement  la  toile.  Celle-ci  se  prêtait  moins  bien  à 
une  impression  à la  craie,  qu’il  aurait  fallu  rendre  plus 
épaisse  pour  couvrir  les  fils,  ce  qui  l’exposait  à s’écailler. 

Quoique  la  peinture  a tempera  ait  été  écartée  tout-à- 
fait  par  la  peinture  à l’huile  proprement  dite , probable- 
ment à cause  de  sa  sécheresse  et  de  la  difficulté  de  fondre 
les  tons , surtout  dans  de  grands  tableaux , il  ne  faudrait 
pas  cependant  négliger  entièrement  ses  procédés , et  prin- 
cipalement l’impression  blanche  dont  se  servaient  encore 
beaucoup  des  plus  grands  artistes  des  i5.'  et  i6.®  siècles. 
On  prétend  que  la  beauté  et  la  pureté  du  coloris  du 
Titien  sont  dus  à ce  dernier  moyen.  Il  faut  convenir  du 
reste  que  le  traitement  de  cette  manière  de  peindre  est 
peu  propre  à un  faire  large,  libre  et  spirituel;  car  tous 
les  anciens  tableaux  qu’elle  a produits  pêchent  par  une 
certaine  roideur,  une  dureté,  une  sécheresse  et  une  mai- 
greur dans  les  contours , tandis  que  la  peinture  moderne 
offre  une  grande  facilité  dans  le  maniement  et  la  fusion 
des  couleurs. 

Les  écoles  de  Cologne  et  de  Flandre,  ainsi  que  l’école 
hollandaise,  paraissent  avoir  choisi  un  terme  moyen  et 
un  mélange  des  deux  méthodes.  Peut-être  ont-elles  dé- 
layé les  huiles  grasses  avec  des  huiles  essentielles  pour 
peindre  sur  des  impressions  à la  craie;  peut-être  aussi 
se  sont-elles  servies  du  vernis  à mastic  de  Hollande  pour 
donner  à leurs  couleurs  l’intensité  et  la  pureté  qui  dis- 
tinguent leur  coloris. 

Il  n’est  pas  non  plus  tout -à -fait  improbable  que  la 


DES  VIEUX  TABLEAUX. 


G5l 

peinture  a tempera  la  plus  ancienne  se  soit  servie  de  la 
cire  J dont  les  anciens  auteurs  j et  notamment  Pline  ^ font 
mention , et  sur  l’emploi  de  laquelle  le  comte  Caylus  nous 
a donné  les  meilleures  notions.  Il  n’y  a que  deux  manières 
de  fondre  la  cire  : le  feu  et  l’huile  de  térébenthine.  Toutes 
les  fusions  savonneuses  d^  cette  substance,  dont  il  a été 
fait  grand  bruit  dans  les  temps  modernes,  n’ont  point 
reçu  d’approbation  et  sont  tombées  dans  l’oubli.  Les  essais 
faits  pour  la  fondre  dans  les  huiles  grasses  n’ont  pas  plus 
réussi.  La  cire  a bien  quelque  ressemblance  avec  les 
graisses,  mais  elle  est  d’une  nature  particulière  et  ne 
s’allie  pas  avec  elles.  Il  résulte  de  là  que,  si  l’on  admet 
l’emploi  de  la  cire  dans  la  peinture  des  anciens , on  ne  la 
peut  regarder  que  comme  une  espèce  d’enduit  ou  de  ver- 
nis, soit  en  ce  qu’on  aurait  fait  fondre  dans  le  tableau 
même  une  légère  couche  de  cire,  soit  qu’on  ait  couvert 
le  tableau  d’un  enduit  très-mince  de  cire  dissoute  dans 
l’huile  de  térébenthine.  Ce  dernier  procédé  était  sans  con- 
tredit le  plus  facile  et  le  plus  commode  ; cela  explique  la 
solidité  des  tableaux  dits  byzantins.  L’emploi  de  la  cire 
était  une  tradition  qui  depuis  l’époque  des  arts  antiques 
de  la  Grèce  s’est  maintenue  jusqu’au  temps  de  Constantin 
le  Grand,  et  que  des  artistes  grecs  ont  fait  connaître  à 
l’Italie  lors  de  la  renaissance  de  l’art.  Ce  genre  de  pein- 
ture est  donc  redevable  de  sa  durée  au  goût  pour  les 
sujets  religieux  qui  était  répandu  dans  les  pays  du  ctiens . 
et  à l’art  des  dorures  généralement  aimé  alors,  ce  qui  fait 
qu’on  ne  rencontre  guères  de  tableaux  sans  fonds  dorés, 
ou  sans  orneinens  d’or  dans  les  draperies.  Ce  goût  régnaiî 
encore  du  temps  de  Giotto  (i36o),  et  diminua  dès-lors 
progressivement  jusqu’au  commencement  du  iQ."  siècle. 


65 2 RESTAURATION  DES  YIEUX  TABLEAUX, 

Il  subsista  le  plus  long -temps  dans  les  couvens,  où  un 
grand  nombre  de  moines  et  de  religieuses  s’occupaient  à 
peindre  5 à dorer  et  à d’autres  ouvrages  artificiels.  Malgré 
les  dévastations  du  temps  j beaucoup  de  ces  peintures  se 
sont  conservées  jusqu’à  nos  jours;  on  y reconnaît  l’em- 
ploi de  la  cire  ; entre  autres  celles  de  Lucas  Cranach  l’at- 
testent : un  portrait  du  docteur  Martin  Lutber  ^ peint  par 
ce  maître 5 porte  même  l’inscription  suivante: 

Mternd  ipse  suæ  mentis 
Simulachra  Lutkerus 
Ex'primit  : ac  xultus  cera 
Lucæ  oecîduos, 

M.  B,  XX. 


»Ma%VWVWVVVV\A.VVVVV\V\VVUa\ViVVVVVVVVVlWVV\\VVVVl\VVVlVV»VVll\V\lVVVVVlVU\%\V 


TABLE. 


î'âgeâ; 

Avant-propos ▼ 

Introduction ix 

Table  raisonnée  des  matières xv 

Liste  éprouvée  des  meilleures  couleurs  pour  la  peinture  à ITiuile  pour 
tableaux,  accompagnée  de  leurs  qualités  plus  ou  moins  siccatives,  xlix 
I.*"®  Leçon.  Observations  relatives  à chacune  des  trente-huit  couleurs 

indiquées  dans  la  table  au  commencement  de  l’ouvrage i 

Blancs.  N.®  i.  Blanc  de  Crems  ou  Cremnitz id. 

2.  Blanc  de  plomb  3 

Jaunes.  3.  Jaune  de  Naples  5^ 

4-  Ocre  jaune-clair 7 

5.  Ocre  de  rue  ou  jaune-obscur îd. 

6.  Jaune  indien  {indian  jellow , en  anglais)  . . 8 

Bouges.  7.  Ocre  rouge-clair 12 

8.  Ocre  rouge-brun,  ou  brun-rouge  foncé.  . . . id. 

9.  Cinabre  de  Hollande  i3 

10.  Cinabre  ou  vermillon  de  la  Chine i5 

n.  Laque  de  garance  rose 16 

î2.  Laque  de  garance  foncée  ou  cramoisie 20 

13.  Laque  de  Venise  brûlée,  ou,  à sa  place,  car- 

min brûlé 22 

14.  Bouge  d’Angleterre - 28 

Bleus.  i5.  Bleu  d’outremer  clair  (ou  le  moins  foncé  en 

bleu  ) 24 

16.  Outremer  de  première  qualité  ( ou  le  plus 

foncé  en  bleu) 3; 

17.  Bleu  de  Prusse  (de  fabrication  anglaise) ...  Jg 

18.  Bleu  de  smalt  ou  de  cobalt 4^ 

19.  Bleu  de  Thénard , tiré  aussi  du  cobalt  ....  45 


654 


TABLE. 


Page». 

Bruns.  N.°  20.  Terre  de  Sienne  non  calcîne'e  (couleur  brun-  ■ 

fauve) (^6 

21.  Terre  de  Sienne  caldnée  (couleur  brun-orange')  47 

22.  Brun  de  Prusse  (couleur  de  bistre) 49 

23.  Autre  Brun  fait  avec  du  Bleu  de  Prusse  an- 


glais (couleur  rouge-orangé) 5i 

24.  Asphalte,  ou  Bitume  de  Jude'e 52 

25.  Terre  de  Cassel  (brun-noirâtre) 62 

26.  Terre  de  Cologne  ( brun- violâtre  ) 64 

27.  Brun  composé  (par  un  mélange) 66 

^oirs.  28.  Noir  d’ivoire 70 

29.  Noir  de  café id. 

30.  Noir  de  papier  71 

31.  Noir  de  bouchons id. 

32.  Noir  de  vigne 72 

33.  Noir  de  Prusse 78 

34.  Noir  de  Russie id. 

35.  Noir  d’os id. 

36.  Noir  de  pêche 74 

Verts.  37.  Vert-de-gris  distillé  ou  en  aiguilles 7$ 

38.  Laque  verte  79 

II.®  Leçon.  De  l’Huile  grasse , de  la  manière  de  la  faire , et  de  son 

usage 84 

IIÎ.®  Leçon.  Méthode  pour  mettre  les  couleurs  en  vessie 91 

IV. ®  Leçon.  Manière  de  laver  les  couleurs  brutes  io4 

V. ®  Leçon.  Des  Outils  nécessaires  pour  broyer  les  couleurs  ....  11 1 

VI. ®  Leçon.  Des  Glacis  et  des  Préparations ....  142 

Vïi.®  Leçon.  Manière  de  brûler  la  Laque  de  Venise  ou  le  Carmin 

pour  les  rendre  plus  foncés  et  leur  donner  en  même 

temps  une  qualité  beaucoup  plus  solide 160 

Vni.®  Leçon.  Nouveau  procédé,  plus  simple  et  plus  expéditif  que 
tous  les  anciens , pour  extraire  l’outremer  du  lapis 
lazuli . . i63 

IX. ®  Leçon.  Moyen  de  blanchir  l’Huile  d’œillet,  et  de  la  rendre 

presque  aussi  blanche  que  de  l’eau , et  par  là  plus 
siccative,  mais  un  peu  visqueuse.  ...  i83 

X. ®  Leçon.  Procédé  pour  faire  le  Brun  de  Prusse  N.®  22,  portant 

• la  teinte  de  l’asphalte :..... iqo 


TABLE. 


655 


Page». 

XL*  Leçon.  Autre  Brun-jaunâtre  dord  N.®  23,  et  manière  de  le 

faire  avec  du  bleu  de  Prusse  de  fabrication  anglaise.  192 
XIL*  Leçon.  Procédé  pour  dissoudre  l’Asphalte  ou  Bitume  de  Judée 
N.®  24 , et  l’enfermer  de  suite  en  vessie  sans  le 
broyer 193 

XIII. ®  Leçon.  Manière  de  faire  le  Noir  de  café igS 

XIV. *  Leçon.  Manière  de  faire  le  Noir  de  papier 201 

XV. ®  Leçon.  Manière  de  faire  le  Noir  de  bouchons 2o3 

XVL*  Leçon.  Manière  de  faire  le  Noir  de  Prusse ao5 

XVII.*  Leçon.  Des  avantages  résultant  d’une  méthode  raisonnée  de 

faire  une  palette,  et  d’un  ordre  méthodique  dans 
l’arrangement  des  teintes , selon  leur  gradation  na- 
turelle, comme  sont  les  touches  d’un  clavier  de 

piano -forté 207 

XVIII .*  Leçon.  Comment  il  faut  s’y  prendre  pour  faire  une  bonne 

ébauche * 2^2 

XÎX.®  Leçon.  De  la  Palette  à finir  les  chairs 275 

XX.®  Leçon.  Des  Vêtemens,  des  Draperies,  et  de  la  manière  de  les 

- . . traiter 871 

XXL*  Leçon.  Procédé  pour  retoucher,  par  places  isolées  seulement , 
un  tableau  qui  a déjà  été  peint  deux  fois , et  auquel 
on  désire  corriger  certains  défauts  ou  modifier 

quelques  teintes  sans  faire  de  taches ^00 

XXIL*  Leçon.  Du  paysage  en  général  et  des  différens  Verts  qu’on 
y emploie  ; observations  essentielles  sur  le  Feuille 
et  le  Branché  des  différentes  espèces  d’arbres  ; sur 
les  effets  piquans  de  soleil  et  d’ombres;  sur  les 
lointains , les  eaux , les  ciels  ,*  etc.  ; suivies  de 
quelques  considérations  sur  l’aspect  particulier  de 
chaque  contrée , selon  son  climat  et  la  nature  de 


4o3 


XXTIL*  Leçon.  Du  Jour  qu’on  doit  choisir  comme  le  plus  favorable 
à l’atelier  d’un  Peintre,  et  de  quelques  moyens  de 

se  le  procurer  4^9 

XXÏV.®  Leçon.  Sur  le  choix  des  Pinceaux  et  des  Brosses  à peindre.  4^5 
XXV.*  Leçon.  Des  bois  dont  on  fait  les  Palettes,  de  leur  forme,  etc. 

(Placement  du  godet  à contenir  l’huile  grasse,  voyez 
aussi  page  86) 474 


656 


TABLE. 


rages. 

XX Vî.®  Leçon.  Des  Chevalets  485 

XXVIL®  Leçon.  Des  Toiles,  Cartons  et  Panneaux  de  bois  pour 

peindre  dessus  5o6 

XXVIIÏ.®  Leçon.  Construction  des  Châssis  à clefs  5ii 

XXÏX.®  Leçon.  Méthode  pour  couper  les  Toiles  à ia  mesure  des 

châssis,  qu’elles  soient  déjà  imprimées  ou  non.  . 5i6 

XXX. ®  Leçon.  Comment  il  faut  poncer  les  Toiles  imprimées  ....  5a6 

XXXI. ®  Leçon.  Vernis  au  blanc  d’œuf,  et  manière  de  l’appliquer 

aux  tableaux  nouvellement  peints,  en,  attendant 
qu’ils  soient  assez  secs  pour  y mettre  le  véritable 

vernis 545 

XXXIÏ.®  Leçon.  Vernis  à l’essence , ou  Vernis  à tableaux  ......  553 

XXXIII.®  Leçon.  Comment  il  faut  s’y  prendre  pour  étendrele  Vernis 

convenablement  sur  un  tableau 563 

XXXIV.®  Leçon.  Gomment  on  enlève  un  vieux  Vernis  qui  a noirci, 

pour  en  remettre  un  nouveau 571 

XXXV.®  Leçon.  Comment  il  faut  balayer  FAtelier  d’un  peintre, 

pour  éviter  de  faire  élever  trop  de  poussière  ....  578 

Liste  de  quelques  Ouvrages  sur  îa  peinture  583 

Explication  des  Planches  585 

L’art  de  restaurer  et  de  conserver  les  vieux  tableaux  (Supplément) . 619 


Pag,  lll,  154  et  suiv.  r.«!) . 


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Pag.  48R  à 4t>«>,  et  808  . 


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tlenit  -rymadeuir  d'inie  palette  oriùrlairc'. 

Pag.  474  et 015. 


f 4S:  /e/1  ^aèwe  /eà  LLnùà  aeed-  Le  /a/'/L  e/  .£i  ^laiLl^e  cermme 

e/e  11 . e n,  H . (e  H eoé  ^e  ^leneef  ,e’t’/ïey  e/.  ^ien<e  i/eeea>e  ^/aene-Aea  , a 

A /le;-'  /ea  Lenàei  e/e-  //  ^lec/ehle  //  e'/ree/e/Li/‘  ÏÇ  aee,  - e/er>ek'e/ei  <//  la  ^a.feA'e 

'a  . (Pag.  207  à 2S1 , 275  rt  6iB  à Otfi  .) 


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